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« Bart De Wever, le champion flamand qui fait peur aux francophones », titrait le quotidien français
La voix du Nord au milieu de la crise politique de 2010. Ce nom ne laisse personne indifférent. Le titre de « champion », il l’a acquis tout au long de ses victoires, qu’aucune défaite n’est venue entacher. Grand vainqueur des élections de 2012, il vise désormais les élections fédérales de 2014, qui pourraient changer le cours de l’histoire de la Belgique. Mais que sait-on finalement de cet homme dans la partie francophone du pays ? Taxé de fasciste, pour beaucoup,
Bart De Wever incarne le fossoyeur de la Belgique, qui plongera la Flandre dans un puits d’obscurité médiévale. Très peu comprennent ce qui fonde sa popularité au nord du pays. C’est que le personnage est largement méconnu du grand public, qui se fie à l’image machiavélique qu’en donnent les médias.
Cet ouvrage reprend une sélection d’articles que
Bart De Wever a écrits pendant dix ans pour l’un des plus grands quotidiens flamands,
De Standaard, et qui firent l’objet de deux livres couronnés de succès en Flandre. On pénètre dans l’esprit de l’« homme le plus intelligent au monde » (d’après l’émission flamande
De Slimste Mens Ter Wereld) et on découvre ce qu’il pense réellement des questions qui sont un enjeu crucial dans la société actuelle, et plus encore en 2014 : la Belgique, la royauté, les relations communautaires, la Wallonie, l’intégration, l’islam, l’Europe, le nationalisme, la Flandre… Ainsi, le lecteur découvrira enfin qui se cache derrière le miroir.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Historien de formation,
Bart De Wever commence sa carrière politique au sein de la
Volksunie dans le milieu des années 1990. En 2001, il est le co-fondateur de la
Nieuw-Vlaamse Alliantie, dont il est élu président en 2004. Il entre au parlement flamand la même année, au conseil municipal d’Anvers en 2006 et à la Chambre des représentants en 2007. Depuis le 2 janvier 2013, il est bourgmestre d’Anvers. Il est l’auteur de trois essais politiques :
Het Kostbare weefsel (2008),
Werkbare waarden (2011) et
Vrijheid en oprechtheid avec
Theodore Dalrymple (2011), parus chez Pelckmans. Il a également publié
Het regime van Bart De Wever en 2012 au Davidsfonds.
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Seitenzahl: 349
Veröffentlichungsjahr: 2021
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D E R R I È R E LE M I R O I R
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Le Green deal,Jean-Marc Nollet, 2008
Wallonie 2.0, Jean-Yves Huwart, essai, 2009
La Belgique dans tous ses états,
Sylvain Plasschaert, essai, 2010
Les Querelles linguistiques en Belgique,
Els Witte - Harry Van Velthoven, 2011
Poésie politique congolaise,Mathieu Zana Etambala, 2012
Autres livres de Céline Préaux
La fin de la Flandre belge ?
Avant-Propos, Bruxelles, 2011
La Gestapo devant ses juges en Belgique
Racine, Bruxelles, 2007
Bart De Wever
Derrière le miroir
Traduit du néerlandais et annoté par
Céline Préaux
Préface de
Christian Laporte
Essais politiques
Tous les textes deDerrière le miroirsont extraits de :
Het kostbare weefsel(© Pelckmans uitgeverij nv, Kalmthout, 2008) et
Werkbare waarden(© Pelckmans uitgeverij nv, Kalmthout, 2012).
www.lecri.be [email protected]
ISBN 978-2-8710-6696-5
© Le Cri édition,
Avenue Léopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : Bart De Wever © Le Cri 2013
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
parChristian Laporte
Précision liminaire utile et anticipant toute exégèse fantasmatique… Si nous signons la préface de « Derrière le miroir », ce n’est pas pour rejoindre la N-VA lors des élections de 2014 ni pour devenir porte-parole de Bart De Wever, et encore moins son «ghostwriter» francophone…
Car entre le bourgmestre d’Anvers et le signataire de ces lignes, il y a plus que des nuances, il y a même un réel fossé politico-institutionnel et des incompatibilités idéologiques majeures qui nous paraissent peu conciliables…
Ainsi même s’il prône aujourd’hui le confédéralisme, le président de la N-VA est séparatiste jusqu’à preuve du contraire alors que le sous-signé est depuis plus de trente ans un ardent zélateur de la Belgique fédérale et d’un fédéralisme d’union aux antipodes de la Nation belge de Bon-Papa d’avant le «Walen buiten».
Deuxième incompatibilité fondamentale : Bart De Wever est un irréductible républicain qui fait flèche de tout bois, en ce compris, malheureusement, de moult ragots et rumeurs jamais vérifiées pour attaquer la Famille royale. Nul besoin, pensons-nous, de préciser que nous croyons au contraire encore et toujours en la monarchie constitutionnelle comme système politique idéal pour la Belgique.
Si on veut bien se rappeler qu’il a fallu 541 jours entre le dernier scrutin fédéral et la formation du gouvernement papillon avec quand même des interventions décisives d’un Roi pourtant prié sans cesse de ne pas se mêler de cet accouchement plus que laborieux, l’on ose à peine conjecturer ce qu’eût été une formation gouvernementale sans chef d’État au-dessus de la mêlée mais avec des présidents d’assemblées finalement pas si neutres que cela…
Bref, voilà des positions qui n’ont pas vraiment de quoi nous rapprocher. Pourtant lorsque nous fûmes contacté par ChristianLutz du « Cri » pour signer la préface du présent recueil de chroniques d’actualité du président de la N-VA parues dans «De Morgen» puis dans «De Standaard», nous n’avons pas longtemps hésité à marquer notre accord et même à exprimer un certain enthousiasme.
C’est que la publication en français de ces articles permettra, enfin, à toute une série de francophones qui ne manient pas la langue de Vondel et ne la comprennent pas davantage – ce qu’on ne peut que regretter dans un pays multiculturel et à la croisée des grandes cultures comme le nôtre… et aussi parce que la culture flamande n’a rien à envier aux autres qui nous entourent… – de juger et de jauger Bart De Wever et ses idées en meilleure connaissance de cause. Et aussi d’avoir un regard plus objectif sur sa vraie personnalité souvent diabolisée de manière caricaturale. Car que n’a-t-on parfois entendu à propos de ce dernier parce que ses adversaires le critiquaient sur base d’assertions partielles ou partiales, pire, à partir d’interprétations hasardeuses et fantaisistes de ce qu’il avait réellement dit ou écrit !
Voilà une occasion de s’immerger dans sa pensée politique… et aussi, en passant, d’abattre en plein vol une série de « canards » circulant autour de celle-ci. Le moindre n’est pas celui qui affirme que la N-VA, en raison de certaines filiations, reste dans son action quotidienne l’héritière directe du Vlaams Nationaal Verbond, voire de mouvements et d’organisations flamingantes qui se sont compromis avec l’ennemi pendant la Seconde Guerre mondiale. Comme si les esprits n’avaient pas évolué depuis septante ans… et plus particulièrement encore depuis une bonne décennie, en ce compris, par exemple, au pèlerinage de l’Yser. Et comme si non plus, à la suite de la Volksunie, la N-VA n’avait pas recruté bien au-delà du vivier nationaliste flamand y compris des militants dont les parents s’illustrèrent dans la défense de la Belgique.
Que les choses soient claires d’entrée d’ouvrage : Bart De Wever n’est pas davantage néo-fasciste que ses aïeux auraient été fascistes. Aucun de ses articles ni aucune de ses interventions depuis qu’il est en politique n’exsudent la moindre once de sympathie dans ce sens et ce n’est certainement pas parce qu’il a assisté un jour à une conférence de Jean-MarieLe Pen dans la banlieue anversoise qu’il ferait sien ne fût-ce qu’un paragraphe du programme du vieuxleaderfrançais d’extrême droite.
Ensuite, si, ce qu’il n’a jamais nié, certains membres de sa famille ont pu emprunter les voies de traverse politiques les plus radicales au moment le plus délicat qu’il n’y eût jamais pour le Mouvement flamand, à savoir pendant la Seconde Guerre mondiale, le président de la N-VA n’a pas de sang sur les mains, fût-ce par ses aïeux interposés : la collaboration qui fut reprochée aux siens n’avait rien de commun avec celle des «Jodenjagers» ou des exécuteurs de basses œuvres de l’Occupant qui ont eux, bel et bien, été jugés et condamnés.
Certains se rappelleront peut-être que nous avions estimé devoir défendre l’honneur de Bart De Wever à la fois dans nos écrits et sur le plateau du «Zevende dag» (VRT) lorsque de trop gros amalgames, aussi injustes qu’imbéciles, furent diffusés ci et là ; nous le ferions encore aujourd’hui. Ce qui n’excuse en rien les comportements des collaborateurs flamands mais aussi francophones ou wallons qui ont agi en connaissance de cause qu’on se doit de condamner toujours sans la moindre réserve. Et plus que jamais aussi, nous faisons nôtre le combat du Groupe Mémoire qui veut mettre en exergue par le souvenir mais aussi dans les programmes éducatifs les sacrifices des prisonniers politiques et raciaux du nazisme que trop de décideurs politiques ont rayé de leurs agendas parce qu’ils ne sont plus très rentables électoralement…
Ces longues précisions qui situent l’auteur des chroniques et son préfacier pourraient paraître accessoires et inutiles mais il nous a semblé important de les faire dans un environnement médiatique et sociétal qui ne laisse guère de place aux nuances. On ajoutera qu’il nous a paru aussi idoine de transmettre la pensée de Bart De Wever à l’opinion francophone parce que l’on peut mieux combattre – intellectuellement, s’entend… – des thèses dont on a pu prendre connaissance dans leur totalité plutôt qu’à travers quelques citations partielles sujettes à caution.
Mieux, nous pensons qu’en se confrontant à la pensée de De Wever et à celle de la N-VA, on pourra aussi dans le monde politique francophone fourbir de meilleures répliques et élaborer d’autres pistes permettant de déboucher, demain ou après-demain, sur des compromis honorables pour parachever la réforme de l’État pour autant, bien entendu, que ce soit aussi la volonté de laNieuw-Vlaamse Alliantie…
Naïve approche que la nôtre? Elle apparaîtra sans doute telle à ceux qui ne veulent pas du dialogue, à certains unitaristes invétérés mais également aux extrémistes francophones qui ne pensent qu’à en découdre « avec les Flamands » mais certainement pas à l’écrasante majorité de nos compatriotes tant néerlandophones que francophones ou germanophones qui veulent encore vivre ensemble dans ce pays.
Venons-en aux lignes faîtières de la pensée de Bart De Wever. Le président de laNieuw-Vlaamse Alliantieest, il n’y a pas le moindre doute possible à cet égard, un conservateur. Mais ce n’est pas un conservateur borné qui a arrêté une fois pour toutes sa vision du monde et de la société et qui se recroqueville sur ses certitudes. Les sources de la pensée deweverienne sont multiples. Il n’a jamais caché son attrait pour le penseur et philosophe irlandais duxviiiesiècle EdmundBurke mais sa réflexion et son action sont aussi imprégnées de bien d’autres idéologues antérieurs et postérieurs, jusqu’aux plus récents où il se revendique ainsi de TheodoreDalrymple, CraigCalhoun ou Harvey C.Mansfield. Reste que De Wever a encore bien d’autres références dans son carquois…
C’est que le bourgmestre d’Anvers n’est pas un homme politique comme les autres : ce n’est pas par hasard si les deux principaux journaux flamands de qualité se sont disputés ses contributions réunies dans le présent ouvrage. Historien de formation, Bart De Wever est aussi un intellectuel doublé d’un polémiste redoutable qui ne fait pas reposer son action du moment et celle à venir sur le seul air du temps et sur les sautes d’humeur de l’opinion consultée à la hâte dans des sondages dont le caractère scientifique ne saute pas toujours aux yeux. Au contraire, il ne suit pas les vents dominants de la pensée politiquement correcte mais nourrit les décisions qu’il entend prendre à l’aune des leçons du passé mais également des évolutions du présent.
Et cela l’amène plus qu’à son tour à expliciter son credo nationaliste. Son nationalisme qu’il veut ouvert repose sur des droits mais aussi sur des devoirs. Une approche qui fait grincer certaines dents, par exemple, lorsqu’avec d’autres élus de la N-VA, il arrive à montrer qu’en matière de demande d’asile et d’immigration, son parti n’est nullement inhumain pour ceux qui voudraient rejoindre nos contrées. S’il plaide tant pour l’intégration des « nouveaux Belges » c’est aussi pour donner des outils à ces derniers permettant de trouver réellement leur place dans notre société.
Droits et devoirs… Apprendre le néerlandais est évidemment un élément-clé du parcours d’intégration civique. Bart De Wever l’avance comme un atout et un moyen de défense : si le demandeur d’un logement social peut se défendre dans la langue de la région, il pourra aussi répliquer à la société de logement qu’il veut que celui-ci soit vraiment décent et respectueux de sa personnalité. Pour le bourgmestre d’Anvers, la Flandre ne doit certainement pas être vue comme un bouclier contre l’étranger et le plus démuni. Au contraire il se dit favorable à « une communauté inclusive et chaleureuse ». Sur cet aspect, il faut mener une lecture attentive de la vision de De Wever, souvent attaqué sur ce point par lethinktankmulticulturelKifKifdont un des principaux contributeurs (Ico Maly) a d’ailleurs fait une thèse de doctorat à l’Université de Tilburg sur l’idéologie de la N-VA. Visiblement choqué par les critiques d’une certaine Flandre progressiste à son égard, De Wever n’en plante pas moins souvent ses banderilles dans ce qui est sans doute davantage le vrai concurrent de son parti que le Vlaams Belang : l’Open VLD. Et au sein du parti libéral flamand, il cible surtout GuyVerhofstadt à la fois parce qu’il incarne l’ouverture vers le monde progressiste – jusqu’à écrire un livre avec DanielCohn-Bendit… – mais également parce que l’ancien Premier ministre reste très populaire dans l’opinion comme le montre tous les trimestres le Baromètre La Libre-RTBF… Aussi lorsque le chef de file libéral au Parlement européen remonte en ligne avec un essai, De Wever n’y voit que le rêve sinon le fantasme de la globalisation. Et ne comprend pas bien ses « énergies libératrices ». C’est aussi l’occasion de dénoncer l’éloge fait par l’homme politique libéral du cosmopolitisme contre le nationalisme. Car toujours selon le président de la N-VA ce cosmopolitisme qui met l’individu sur le pavois n’est qu’une illusion… et c’est même l’illusion absolue ! Parce que le monde n’est pas constitué que d’individus rationnels et autonomes, détachés de tout contexte social, culturel, éthique, psychologique ou politique. Bart De Wever montre ensuite qu’il ne faut pas nécessairement opposer libéralisme et nationalisme, ce qui est évidemment logique quand on connaît son programme économique et social…
Un autre grand axe de la pensée de Bart De Wever est de s’inscrire en faux contre le lien négatif que d’aucuns font entre identité et nationalisme d’une part et racisme et intolérance de l’autre. Comme la Flandre a aussi connu ses polémiques sur le voile ou sur les accommodements raisonnables, le président de la N-VA plaide de manière récurrente pour une approche responsable qui n’a rien à voir avec le discours du Vlaams Belang quoi qu’en pensent et en disent certains adversaires politiques.
Au détour de plus d’une de ses contributions, l’auteur exprime aussi son scepticisme face à une société qui surnage, incertaine, dans le relativisme des valeurs. Il n’hésite pas à y voir une maladie de notre civilisation marquée par un terrible vide spirituel et par une série de dérives qui se traduisent par le recours aux antidépresseurs et également par un nombre croissant de suicides. Et lorsque les jeunes ne franchissent pas ce pas, ils se jettent souvent à corps perdu dans la jouissance immédiate. Mais De Wever constate que le mal atteint aussi les artistes : là où, jadis, ils exprimaient la beauté de l’Homme, ils ne mettent plus en exergue que sa laideur. Et de citer nommément les œuvres de WimDelvoye et de sa machine à excréments… Il est vrai que le monde artistique qui revendique encore une certaine belgitude est aussi souvent dans son collimateur. On ne doit cependant pas s’arrêter à ce diagnostic très sombre… Dans plus d’un papier d’opinion, le président de la N-VA plaide pour une Flandre autonome qui serait appelée à rectifier toutes les erreurs d’une société globalisée belge voire européenne. L’indépendance aurait, selon lui,du bon pour les citoyens y compris wallons et francophones mais aussi pour leurs portefeuilles ce qui reste évidemment à démontrer…
Jamais en veine d’une réplique, Bart De Wever n’est cependant pas… parfait ! Alors que l’on peut admirer sans les partager les intéressantes joutes intellectuelles qu’il développe au long de ses écrits, nous y mettrons quand même un bémol… N’ayant de cesse de s’en prendre également à un monde politique superficiel, l’auteur succombe au recours à des formules frappantes mais tristement exagérées… Ainsi lorsqu’il parle de « génocide culturel » pour la Flandre à Bruxelles, il est aussi «borderline» que l’Association pour la promotion du français en Flandre qui a usé de la même image pour évoquer la minorité francophone privée de droits culturels… Et, enfin, il nous est aussi arrivé de le surprendre en flagrant délit d’approximation. Ainsi, évoquant dans une de ses chroniques notre livre consacré en 1999 à l’affaire de Louvain et au «Walen buiten», Bart De Wever en a apparemment surtout lu le texte de couverture, moins inspiré par l’analyse qui y est aussi faite de ce qu’on appela « le parti des déménageurs », entendez : de cette frange de professeurs et de chercheurs francophones qui à l’encontre des irréductibles opposants au transfert de l’Acapsul veilla à chercher une solution de compromis qui mettrait d’accord les deux ailes linguistiques de l’Université catholique de Louvain. Depuis lors, les liens se sont renoués entre « Leuven » et « Louvain » et montrent que la solution du déménagement fut vraiment la meilleure. Il est vrai que ces retrouvailles sous le signe d’un fédéralisme bien compris ne trouvent pas de place dans les schémas de pensée de laNieuw-Vlaamse Alliantie.
parCéline Préaux
Bart De Wever est incontestablement l’homme politique flamand le plus médiatisé des deux côtés de la frontière linguistique. Il détient un palmarès impressionnant de titres divers, décernés par les médias de tous bords : il fait partie des « hommes les plus intelligents au monde » (2009, VRT), il a été « l’homme de l’année » à plusieurs reprises (2009, VRT ; 2010, les quotidiens du groupeSud Presse, Le Soir, Humo) et, en décembre 2012, il a été élu meilleur communicateur de la classe politique belge, lors desLobby Awardsorganisés par la revueLobby.
Dans les médias francophones, cette célébrité va de pair avec une réputation peu enviable. En effet, Bart De Wever est souvent brandi comme un épouvantail, censé mettre en garde la population contre le danger de la scission du pays. D’aucuns rivalisent d’imagination pour lui trouver des sobriquets qui provoqueront une réaction allergique instantanée auprès du public. Ce qui ne manque pas d’amuser l’homme politique le plus populaire de Flandre, qui confie : « je dois avouer que je me suis parfois senti comme un docteur Pavlov, qui peut faire apparaître comme par magie de la bave sur les lèvres par un simple petit geste »1. On découvre, par exemple, son CV sur le site Internet references.be, qui se demande « qui est leredoutableBart De Wever ? »2. Le journaliste français, Jean-MichelDemetz, dépeint ce « redoutable » comme « le cauchemar des Belges francophones »3. Certains vont plus loin et le comparent àKhadafi4ou, plus « subtilement » encore, àHitler. Ce que Bart De Wever qualifie un peu amèrement dereductio ad hitlerum5.
Ces comparaisons sont légion. Nous l’avons encore constaté récemment. Ainsi, son discours et son attitude lors de sa victoire aux élections communales d’octobre 2012 firent l’objet de nombreuses critiques. Le bourgmestre de Gand, DanielTiermont (sp.a), déclara à la radio hollandaise VPRO, que le langage du futur bourgmestre d’Anvers présentait de nombreuses similitudes avec les discours d’extrême droite dans les années 19306. PaulMagnette, aujourd’hui bourgmestre de Charleroi, abonde dans le même sens sur son blog : « […] le spectacle largement diffusé par les médias francophones, en direct, de la“marche sur Anvers”, a glacé les esprits ». Ce spectacle aurait présenté des « relents inquiétants » et aurait « saisi d’effroi » les spectateurs7. Dans son retentissant discours de Noël, le Roi lui-même jugea nécessaire d’avertir les citoyens d’un risque de retour aux sombres années 1930, marquées par la montée d’un populisme surfant sur la vague du désarroi socio-économique.
Que reproche-t-on exactement à Bart De Wever ? À vrai dire, le nombre de faits à charge est saisissant, du moins si nous en dressons la liste.
Revenons d’abord sur ce que l’on sait de la N-VA, puisque l’image du leader d’un parti est inévitablement liée à celle de celui-ci : il en est le représentant, l’incarnation concrète. Les francophones considèrent globalement le premier parti politique flamand comme extrémiste. Certains dénoncent les liens que celui-ci entretiendrait avec des transfuges duVlaams Belang. La polémique a atteint des sommets avant que Bart De Wever ne décide, mi-juillet 2012, que son parti n’accepterait plus d’anciens «belangers» dans ses rangs8. La N-VA reste toutefois liée à des organisations flamingantes extrémistes. Ainsi, en février 2011, le parti a nommé une ancienne membre de l’organisation néo-nazieNSV !(Nationalistische Studentenvereniging), KimVan Cauteren, à la tête des Jeunes N-VA (Jong N-VA). Elle était par ailleurs tête de liste N-VA pour les élections communales d’octobre 2012 à Lede9.
Le parti de Bart De Wever est également en relation avec le TAK (Taal Aktie Komitee, Comité d’action linguistique) et le VVB (Vlaamse Volksbeweging, Mouvement populaire flamand), deux associations flamingantes extrémistes. Enfin, certains membres importants de la N-VA font l’objet de polémiques dans les médias, du fait de leurs relations personnelles avec des organisations extrémistes et/ou avec leVlaams Belang: citons entre autres les députés à la Chambre, MinnekeDe Ridder et JanJambon, ce dernier étant par ailleurs le chef de groupe de la N-VA à la Chambre.
Le parti nationaliste flamand est en outre considéré comme le«responsable»de deux crises politiques : celles qui ont succédé aux élections législatives de 2007 et de 2010. En 2007, la N-VA s’est présentée en cartel avec le CD&V. Bart De Wever est alors arrivé deuxième en termes de nombre de voix (41 962), derrière YvesLeterme (796 521)10. Il a par conséquent participé aux négociations de formation gouvernementale. La Belgique reste alors 192 jours sans gouvernement : un record. Celui-ci est pulvérisé par la crise qui éclate après les élections fédérales anticipées du 13 juin 2010, causées par la chute du gouvernement Leterme II. Lors de ces élections, la N-VA est le parti le plus médiatisé (De Standaard, De Morgen, Het Nieuwsblad, Het Laatste Nieuws)11. Son leader devient le premier homme politique flamand, avec 785.776 voix de préférence12. Nommé informateur par le Roi, il conclut sa mission sur un échec et remet sa démission en juillet 2010. On connaît la danse qui est entamée par la suite : pré-formateur, médiateurs, clarificateur (De Wever), conciliateur, informateur (le retour), médiateur et formateur se succèdent pendant 541 jours (battant ainsi le record mondial sans gouvernement, détenu auparavant par l’Irak) pour trouver une solution et finalement former le gouvernement papillon (qui prête serment le 5 décembre 2011).
La N-VA et son leader, nous l’avons vu, sont accusés d’être à l’origine de cette crise. Il faut dire que le chef de file des nationalistes flamands s’est fait remarquer par ses déclarations parfois cinglantes. Même la crise terminée, il avait déclaré que la Belgique était une « aspirine effervescente », vouée à la dissolution13. Voilà un autre reproche dont on accable souvent Bart De Wever : il déclenche fréquemment des polémiques et bouscule le monde politique belge.
La controverse au sujet du patron de la N-VA démarre très tôt dans la carrière politique de celui-ci. Ainsi, en janvier 2005 – un peu plus de six mois après sa première élection comme député au Parlement flamand – il fait la une des médias en organisant un convoi de douze camionnettes vers la Wallonie, représentant les transferts nord-sud : les convoyeurs (dont il fait partie) déposent alors 13 milliards de faux billets de 50 euros au pied de l’ascenseur à bateaux de Strépy-Thieu, qu’ils jugent « aussi monumental qu’inutile »14. En mai 2007, il fait à nouveau les gros titres en assistant aux funérailles du fondateur duVlaams Blok, KarelDillen. Trois mois plus tard, rebelote : Bart De Wever est sur toutes les lèvres. Cependant, l’instigateur de la polémique est cette fois le «belanger»FilipDewinter: il publie sur son site Internet personnel une photo de son rival flamingant, aux côtés de Jean-MarieLe Pen15. Celle-cia été prise en 1996, lors d’un débat auVlaams-Nationale Debatclub, présidé par l’historien fraichement diplômé de laKU Leuven. À peine un mois plus tard, en septembre, le sort s’acharne :Le Vif/L’Expresspublie un article révélant que la sœur de Bart De Wever habite en Wallonie… et y perçoit des allocations de chômage16. En octobre, l’homme est au centre d’une polémique autrement plus lourde : après avoir remis en question la valeur des excuses du bourgmestre d’Anvers, PatrickJanssens, à la communauté juive pour la responsabilité des autorités anversoises dans la déportation des Juifs pendant l’Occupation, les accusations le taxant de révisionnisme fusent de toutes parts17. Fin juillet 2008, Bart De Wever, invité à la radio RTBF, compare les francophones de Flandre à des immigrés, qui devraient apprendre la langue de la région en guise de geste d’intégration. Quelques jours plus tard, il reçoit des menaces de mort (dont une balle dans sa boîte aux lettres, portant son nom) et doit faire l’objet d’une surveillance de police rapprochée18. Les choses semblent ensuite se calmer. Mais la controverse renaît avec vigueur en décembre 2010. Le leader flamingant accorde alors une interview au célèbreSpiegel, dans laquelle il décrit la Belgique comme « l’homme malade de l’Europe »19. Il plaide également pour une réduction des pouvoirs du Roi qui serait, selon lui, « du côté des Wallons » et jouerait dès lors un rôle indu lors de la formation gouvernementale. Ce discours n’est pas sans rappeler ses déclarations polémiques du 27 décembre 2012, consécutives au discours royal de Noël20. Enfin, il compare les Wallons à des junkies: «Wir bieten Solidarität, auch finanzielle. Aber wenn wir Geld an Wallonienüberweisen, dann nur zu normalen Konditionen. Das Geld soll doch keine Infusion sein, wie die Droge für den Junkie.»21Les médias francophones ont plutôt du mal à avaler la pilule… (si je puis me permettre une telle métaphore)
Ces frasques n’empêchent pas la cote de popularité de Bart De Wever de grimper en Flandre. En témoignent les résultats des élections communales d’octobre 2012 : le leader de la N-VA sort des urnes comme le grand vainqueur, détrônant le socialiste PatrickJanssens et mettant fin à un règne « rouge » ininterrompu depuis la Deuxième Guerre mondiale. Pour reprendre ses mots, c’est un« dimanche jaune et noir », un moment historique22. Cette victoire ne plaît visiblement pas à tout le monde. Certains recourent à des « subtilités » dignes duParrainpour faire passer le message : douze jours après son élection, le futur bourgmestre d’Anvers retrouve une tête de porc devant sa porte23.
Comment a-t-on pu en arriver là ? Qu’est-ce qui justifie le tourment d’émotion qui se déclenche à chaque sortie médiatique de l’homme le plus populaire en Flandre ? Je pense que le nœud du problème se situe dans l’inconnu : nous ne connaissons finalement que très peu, et très mal, Bart De Wever. Par ailleurs, la « solution » qu’il propose au conflit linguistique nous entrainerait dans une voie inconnue, puisqu’elle mettrait un terme au modèle que nous connaissons depuis 1830. Le patron de la N-VA est ainsi entouré d’une nébuleuse aussi mystérieuse qu’effrayante. La question essentielle demeure : «Mais qui est ce Bart De Wever dont on parle tant ? Et doit-on le craindre ?»24
Chose étonnante, très peu d’études se sont penchées sur le sujet. Du côté francophone, nous n’en trouvons qu’une… pour autant que nous puissions la qualifier d’« étude » : l’ouvrage du blogueur et chroniqueur MarcelSel,Les secrets de Bart De Wever, publié en 2011 aux éditions de l’Arbre (Bruxelles-Paris). Les informations intéressantes au sujet du protagoniste du livre – notamment celles concernant le positionnement de son parti par rapport aux autres mouvements indépendantistes/autonomistes européens – sont noyées dans un discours global très partisan, voire haineux à certains moments. Cet ouvrage se rapproche davantage d’une chronique détaillée de la collaboration de certains Flamands au cours de la Deuxième Guerre mondiale – dont, MarcelSel ne le répétera jamais assez, le grand-père De Wever faisait partie – visant à décrédibiliser et à diaboliser le leader des nationalistes flamands, que d’un essai critique sur le personnage. Nous recommanderions cette lecture à ceux qui désireraient posséder dans leur bibliothèque unePetite histoire de la « Flandre nazie ».
Que nous apprend Marcel Sel au sujet de Bart De Wever ? Bart grandit dans un milieu nationaliste. Son grand-père est secrétaire duVlaams Nationaal Verbond(VNV), parti flamand d’extrême droite dans l’entre-deux-guerres, et collaborateur pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, il est emprisonné pour collaboration.Son fils (le père de Bart), «Rik » (ou Henri), est aussi un nationaliste flamand engagé. Membre de laVolksunie, il habite à Berchem, au-dessus du siège de laVlaams Nationaal Jeugdverbond, organisation de scouts nationalistes flamands et en serait le concierge. Il adhère à l’organisation paramilitaire nationaliste flamandeVlaamse Militanten Orde, interdite en 1983. Il décerne à son bébé de deux jours (Bart) une carte de parti de laVolksunie. KarelDillen, le fondateur duVlaams Blok(cfr. supra) assiste à ses funérailles.
Tout ça ne nous apprend rien de fondamental sur Bartlui-même. Le parcoursintellectueldu leader nationaliste est bien plus pertinent pour tenter de saisir un peu mieux l’idéologie du personnage.
Bart De Wever est historien de formation. Il mène ses études à la KU Leuven, où il est affilié à deux associations estudiantines : laLiberaal Vlaams Studentenverbond(le pendant flamand de la Fédération des Étudiants Libéraux) et laKatholiek Vlaams Hoogstudentenverbondd’Anvers et de Louvain (KVHV, l’un des piliers du flamingantisme catholique). De 1991 à 1992, il est rédacteur en chef de l’organe du KVHV d’Anvers,Tegenstroom, où l’on retrouve aussi du beau monde du milieu flamingant extrémiste (TAK: BrunoHuygebaert ; VVB: PeterDe Roover ;Vlaams Belang: GerolfAnnemans, Marie-RoseMorel, BrunoValkeniers). De 1993 à 1994, il est rédacteur en chef du journal du KVHV de Louvain,Ons Leven, comme le furent WilfriedMartens (CVP, l’ancien CD&V), le journaliste WalterDe Bock (De Morgen) et LudoMartens (PVDA-PTB). En 1995, il défend son mémoire de licence au sujet de la renaissance de la politique de parti nationaliste flamande25et décroche son diplôme d’historien. Il entame une thèse de doctorat, qu’il abandonne finalement pour se consacrer entièrement à la politique.
Bart De Wever est en effet déjà membre de la Volksunie et s’est présenté en vain aux élections communales à Anvers, un an plus tôt (1994). En 1996, il est élu au conseil d’arrondissement de Berchem. Il y reste un an. Lors de l’éclatement de la Volksunie, en 2001, Bart De Wever rejoint la toute nouvelle N-VA, née des cendres de son ancien parti. Il est élu député au Parlement flamand en 2004, année où il devient aussi leader du parti. Trois ans plus tard, en cartel avec le CD&V, il est propulsé sur la scène politique nationale : il est élu député à la Chambre des représentants. La même année (2007), il devient conseiller communal à Anvers. En 2009, il quitte la Chambre pour le Parlement flamand. Il revient à la politique nationale l’année suivante, lorsqu’il est élu sénateur. Il reste à ce poste jusqu’au 2 janvier 2013, moment où il endosse le costume de bourgmestre de la plus grande ville flamande de Belgique. Il a désormais en vue les élections législatives de 2014, qui pourraient annoncer un tournant historique pour le pays. En effet, lors de la traditionnelle fête de Nouvel An de la N-VA, le Premier des Anversois a annoncé que « 2013 sera l’année pour préparer le confédéralisme »26.
Cap sur le changement, donc. Pour mieux comprendre où nous mènera le capitaine de cette barque qui entend résolument quitter le long fleuve tranquille belge, il n’est meilleur exercice que de se plonger dans les écrits qui ont jalonné son parcours politique.
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Depuis dix ans, Bart De Wever est chroniqueur pourDe MorgenetDe Standaard. Ses chroniques ont fait l’objet de deux livres qui ont connu un succès retentissant en Flandre :Het kostbare weefseletWerkbare waarden,parus respectivement en 2008 et en 2011 aux éditions Pelckmans. Dans le présent ouvrage, j’ai sélectionné certaines d’entre elles, que j’ai subdivisées en quatre thèmes :
•Valeurs et identité(s): le lecteur y trouvera les articles traitant des questions concernant la langue, l’intégration, l’immigration, la religion, les normes sociales, la culture, les différents systèmes politiques et, plus globalement, l’identité ;
•Autodétermination de la Flandre: Bart De Wever y explique sa vision du problème communautaire et discute de ses solutions ;
•Résidus de l’Ancien Régime: il s’agit d’articles abordant la monarchie belge ;
•Varia: on y retrouve des chroniques de registres très différents, allant de thèmes aussi graves que les excuses de la ville d’Anvers par rapport à la responsabilité de celle-ci dans l’holocauste, à des sujets triviaux comme Miss Belgique, en passant par la visite que Bart De Wever a rendue au Premier ministre britannique, DavidCameron.
L’ouvrage termine par la postface que le patron de la N-VA a écrite pour son livreHet kostbare weefsel.
L’une des premières choses qui frappe le lecteur est indubitablement l’humour de Bart De Wever. C’est d’ailleurs l’une des qualités qui fonde sa popularité en Flandre. Nous retrouvons, par exemple, une pageFacebookspécialement dédiée à cet aspect de sa personnalité… et qui compte plus de 107.000 adhérents !27Des vidéos sur YouTube reprennent également des moments cocasses de certains de ses discours28. Nous le voyons dans toute sa splendeur dans son article « Je veux le plus petit » (pp. 138-143), où il multiplie lesquiproquoset flirte avec le burlesque. Parfois, il décrédibilise ses opposants en recourant à des métaphores aussi comiques qu’absurdes. C’est ainsi qu’il décrit l’essayiste néerlandais Benno Barnard comme un « perroquet sur l’épaule d’un pirate », « qui piaillait des insultes récitées »29.
Bart De Wever accroche également son public avec l’anecdotique. Dans « Libéralisme et nationalisme » (pp. 91-104), article de fond sur l’opposition idéologique présumée de ces deux courants de pensée contemporains, il évoque l’histoire d’un couple qui renouvelle ses vœux de mariage aux Maldives. Il aime conjuguer la grande et la petite histoire, l’allusion noble et la référence populaire. Dans « Relations sociales » (pp. 129-132), après avoir mentionné le célèbre poète et écrivain, WillemElsschot, il dévie naturellement sur l’ancienne Miss Belgique, Ilse Demeulemeester.
Le leader du parti le plus populaire de Flandre possède en réalité uneculture généraleimpressionnante, dans des domaines très variés. C’est là incontestablement l’un de ses plus grands atouts : il connaît très bien la culture populaire. Il suit les émissions télévisées, tant en Flandre qu’au Royaume-Uni. Il est au courant de l’actualité des « stars » du 7eart et du domaine du divertissement. Il sait ce qui se dit sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter). Il cite en exemple des vidéos populaires qui circulent surYouTube. Son effort de se rapprocher de ses électeurs ne s’arrête pas là : il rend populaire une culture plus élitiste de tradition. Il agrémente ainsi volontiers ses discours de quelques citations latines. La manœuvre semble porter ses fruits : aujourd’hui, le latin serait à nouveau « cool » et attirerait de plus en plus d’élèves dans les écoles secondaires30. Dans ses chroniques, il se replonge dans l’histoire de la Rome antique (logique, pour un nationaliste), se penche sur l’émigration viking en Europe auixesiècle (« Voilà les Vikings », pp. 49-53), évoque lesLumières, réfère àManuel II Paléologue, empereur byzantin auxivesiècle (« Rue sansjihad»,pp. 62-66), et explore encore d’autres abîmes de l’histoire, susceptibles d’illustrer ses préoccupations actuelles.
De la sorte, Bart De Wever se positionne commehistorien. Il établit des parallèles entre le passé et le présent, faisant ainsi « parler » l’histoire en faveur de ses arguments. Ce qui est en réalité un texteargumentatif(par ailleurs le style rhétorique propre aux chroniques) se présente ainsi comme un exposéexplicatif. Dans « Voilà les Vikings », par exemple, il s’inspire du modèle scandinave duxesiècle pour plaider en faveur de l’assimilation des immigrés (notamment à travers le « lit matrimonial », l’un de ses chevaux de bataille). Dans « Libéralisme et nationalisme », après un long exposé sur l’évolution et l’essence des différents nationalismes, il émet unjugementsur le « cosmopolitisme libéral » :
[…] le cosmopolitisme libéral n’est rien de plus que l’expression de notre propre particularisme, de notre position comme élite globale. (p. 100)
Cette prise de position se lit comme une observation, car elle est émise dans la foulée d’une description relativement neutre. La chronique « Des Romains xénophobes » est empreinte du même esprit.
Bart De Wever mentionne parfois explicitement sa formation d’historien – et donc son « analyse » en tant que telle –. Ainsi, quand le Néerlandais BennoBarnard le dénonce comme« faussaire de l’histoire », l’ancien Louvanistese sent attaqué « dans la dignité et l’honneur de[s]a profession »31. Notons qu’il confond ici « profession » (homme politique) et « formation » (historien).Lapsus calami, qu’il réitère en 2007, lorsqu’éclate la polémique au sujet des excuses de PatrickJanssens à la communauté juive d’Anvers : « J’ai réagi comme un historien politiquement engagé et j’ai cherché la nuance historique dans l’histoire. »32À nouveau : il aurait réagi comme un « historien politiquement engagé » et non pas comme un « homme politique ayant une formation d’historien ».Utinam esset rerum gestarum scriptor…
Le système d’argumentation de Bart De Wever suit une logique relativement récurrente. Il cite d’abord des exemples historiques, spontanément évocateurs pour son allocutaire, qui les lieraàses propres préoccupations,avantque l’auteur n’établisse le parallèle avec le présent. Le lecteur ne peut qu’acquiescer lorsque ce dernier illustre ensuite les problèmes sociétaux actuels par l’exemple qu’il vient de développer. De même, De Wever cited’abordles rapports officiels ou les études relatives au sujet qui l’occupe : des chercheurs bénéficiant d’une certaine légitimité intellectuelle et scientifiquedéfendent un pointde vue que le chroniqueur affirme ensuitepartager. Ainsi, dans « Et si Allah n’était pas encore mort ? » (pp. 54-57), il développe son argumentation en partant des conclusions du rapport de laCommission-Bossuyt.
Grand adepte de l’intertextualité, « l’homme le plus intelligent au monde » (cfr. supra) jongle aussi de manière impressionnante avec les références philosophiques et semble ainsi jouer dans la même cour que ces « analystes » de la société : les philosophes des Lumières,Hegel,Nietzsche,Kant. En faisant appel à ces grandes figures incontestées de notre héritage culturel, il lie son discours à des valeurs généralement acceptées (voire prônées) dans notre société.
Par ailleurs, bien qu’il dise lui-même que « comparaison n’est pas raison »33, il affectionne particulièrement la « démonstration »comparative. Il cite en exemple le Pays basque, la Catalogne, le Québec. Il évoque la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Irlande, les États-Unis et la Yougoslavie. Il réfère au cas de la Tchécoslovaquie : la Slovaquie, la région la plus défavorisée du pays, bénéficia finalement le plus de la scission de celui-ci. Il souligne que « lorsqu’elle fut confrontée à ses propres responsabilités, la Slovaquie se lança dans une impressionnante remontée économique. »34Dans le fond, selon l’auteur, la fin de la Belgique pourrait être bénéfique à la Wallonie.
En réalité, le discours nationaliste du patron de la N-VA est asseznovateur. Il rompt avec la tradition romantique du nationalisme traditionnel (notamment affectionnée par leVlaams Belang). Il tend à désacraliser, àbanaliserle nationalisme, pour le revêtir d’une robe plus élégante, plus politiquement correcte. Il en fait ainsi une philosophie défendable. Il aborde les problèmes avec un certain recul, à la manière d’un sage ou d’un scientifique. Il dépassionne le débat et se présente comme adepte d’un nationalisme « rassurant » et « objectif », dénué de sentimentalisme. Comme il le répétera à de nombreuses reprises, dans son discours au cercle de Wallonie, le 30 novembre 2010, il rassérène :
Nous ne sommes pas des révolutionnaires, nous sommes opposés à cette sorte de radicalisme. Personne ne veut faire éclater ce pays, personne ne veut le chaos.
Nous sommes partisans d’une évolution en douceur qui aboutira à plus d’autonomie et au renforcement de la démocratie, une évolution qui permettrait aux Flamands et aux Wallons de devenir plus forts et de maintenir la solidarité entre le nord et le sud du pays.35
Il adopte le même ton dans les chroniques reprises dans le présent ouvrage. Dans « Les Flamands de la rue Dansaert et la machine à francisation », il affirme défendre un « projet rationnel de gouvernement efficace et démocratique » (p. 170). Un peu plus loin, il se dévoile clairement : « Ma lutte politique a toujours consisté à défaire le nationalisme de la charge romantique et à placer celui-ci dans le cadre du modernisme. »36
C’est là un pilier central sur lequel repose sa philosophie politique : celle-ci se veut résolumentmoderne. Et c’est « au nom de la modernité » qu’il s’oppose à la monarchie, considérée comme un résidu de l’Ancien Régime (voir la partieRésidus de l’Ancien Régime,pp. 201-217).
La modernité du nationalisme de Bart De Wever transparaît notamment dans sa vision de l’Europe. Alors que la plupart des régionalismes et des nationalismes européens sont eurosceptiques, le nationaliste flamand se veutpro-européen. Dans « La Grande Guerre et la maladie de notre civilisation » (pp. 105-108), il évoque l’identité européenne. Dans « LesÉtats-Unis d’Europe » (pp. 241-245), il répond à ceux qui le soupçonnent d’euroscepticisme. Il insiste sur l’importance de la démocratisation des structures politiques de l’Union européenne, pour renforcer l’identification du citoyen à cet ensemble supranational relativement flou.
Il se désolidarise formellement du nationalisme d’extrême droite (celui duVlaams Belang). Il se profile très souvent comme la « voie du milieu » et condamne les « extrémismes »de tout poil. Il présente « son » nationalisme comme un dosage équilibré entre les nationalismes ethnique et civique (e.a. dans « La Flandre n’est pas un bouclier contre l’étranger et le pauvre », pp. 67-71). Il apporterait une réponse « juste » et « saine » aux questions identitaires que se posent ceux qui ne trouvent pas leur place entre les nationalistes « pur jus » et les « citoyens du monde » qui rejettent le concept identitaire :
Il y a d’une part le nationalisme fermé, qui nous mène à une dialectique d’opposition et de conflit. D’autre part, il y a la citoyenneté du monde postnationale chère àVerhofstadt. » (« Les identités à l’époque de Koh-Lanta»,p. 89).
Dans « Des Romains xénophobes » (pp. 126-128), il apparaît à nouveau comme la voie médiane en matière identitaire, entre l’extrême droite et ce qu’il appelle « la gauche caviar ».
Bart De Wever ose franchir un pas inconcevable pour les nationalistes duVlaams Belang: il reconnaît l’existence (révolue, certes, mais tout de même) d’une identité belge :
Contrairement à la conception quasi générale, la Belgique, en tant qu’État-nation, n’était pas une construction purement artificielle. Il existait depuis longtemps déjà une identité dans les Pays-Bas méridionaux, base de la réussite de la révolution de 1830.(« Les identités à l’époque deKoh-Lanta»,p. 88).
Dans « Les héritiers de Till l’Espiègle » (pp. 191-196), il convient de l’identité flamande des auteurs francophones de Flandre et inclut le français dans l’héritage culturel de la Flandre. Il concède : « Lorsqu’ils[les auteurs francophones de Flandre] couchaient leurs mots sur le papier, le français faisait encore inextricablement partie de l’identité flamande. » (p. 194)
Il ne prône pas une vision essentialiste de la nation. Pour lui, celle-ci est un concept subjectif, une communauté imaginée, en constante mutation :
Contrairement à ce que pense savoirVerhofstadt, on accepte à présent généralement que l’identité nationale soit contingente. Comme tout ce que nous pensons socialement, il s’agit d’une invention humaine. L’identité est une construction sociale, qui tente de représenter, comme une communauté solidaire, un groupe de gens qui ne se connaissent pas personnellement. Il serait complètement dépassé de présenter l’identité comme une finalité. L’identité doit être appréhendée comme une fonction. (« Les identités à l’époque de Koh-Lanta»,p. 85).
Bart De Wever n’en reste pas moins conservateur dans sa promotion de l’identité. Chez lui, ce concept est central. Il le replace dans un cadre général de défense de valeurs traditionnelles, païennes, judéo-chrétiennes et humanistes. Dans « Relations sociales », il parle de la « sagesse acquise à travers 2000 ans de tradition judéo-chrétienne » (p. 132). À ses yeux, l’identité est à la base de la formation communautaire. À son tour, la communauté est le fondement de la coexistence pacifique et solidaire des Hommes. Il en appelle à la préservation des communautés «éthiques». Dans « Des Romains xénophobes », la phrase suivante résume bien sa philosophie sociale :
[…] une expérience identitaire saine et inclusive jette les bases d’une communauté éthique qui constitue le fondement de l’organisation de la solidarité et de la démocratie. (p. 128).
