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Chaque fois qu’il nous est arrivé de reprendre contact avec les Essais de Montaigne, nous inclinions à nous expliquer la profonde amertume de leur accent, dissimulée sous une affectation de nonchalance, par les malheurs d’une époque qui était dans notre souvenir la plus sinistre de l’histoire du pays. …. La fortune a donné à Montaigne les lecteurs les plus assidus et les plus fervents qu’auteur ait pu souhaiter : René Descartes et Blaise Pascal. Tous deux l’ont incorporé à leur propre substance, impatients pourtant de lui répondre, et par là de mettre à l’abri de ses critiques inexorables les principes de leurs convictions. L’étude parallèle de leurs réponses, radicalement divergentes et en même temps étroitement solidaires l’une de l’autre, nous a semblé offrir une chance sérieuse de préciser les termes du problème auquel la pensée française s’est attachée à l’issue du Moyen Âge et d’en définir les caractères essentiels. L.Brunschvicg
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Veröffentlichungsjahr: 2018
Avant-propos
Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne
1. Montaigne
2. Descartes
3. Pascal
Conclusion
À propos de l’auteur
À la mémoire de Paul Desjardins
et de ses fils morts pour la France,
Michel le 18 juillet 1918,
Blaise le 8 juin 1940.
Chaque fois qu’il nous est arrivé de reprendre contact avec les Essais de Montaigne, nous inclinions à nous expliquer la profonde amertume de leur accent, dissimulée sous une affectation de nonchalance, par les malheurs d’une époque qui était dans notre souvenir la plus sinistre de l’histoire du pays. Les événements dont la France est aujourd’hui la victime devaient naturellement nous amener à chercher dans la compagnie de Montaigne refuge et amitié.
En interrogeant ainsi les Essais, en prolongeant notre méditation désolée, nous avons vu surgir, avec le spectacle d’un redressement brusque et total, un motif puissant d’espoir et de confiance. La fortune a donné à Montaigne les lecteurs les plus assidus et les plus fervents qu’auteur ait pu souhaiter : René Descartes et Blaise Pascal. Tous deux l’ont incorporé à leur propre substance, impatients pourtant de lui répondre, et par là de mettre à l’abri de ses critiques inexorables les principes de leurs convictions. L’étude parallèle de leurs réponses, radicalement divergentes et en même temps étroitement solidaires l’une de l’autre, nous a semblé offrir une chance sérieuse de préciser les termes du problème auquel la pensée française s’est attachée à l’issue du Moyen Âge et d’en définir les caractères essentiels.
Il nous a paru plus commode, dans un travail qui ne prétend pas à l’érudition, de transcrire les textes de Montaigne en orthographe moderne. Pour les références nous avons fait suivre l’indication du livre et du chapitre des Essais par le chiffre de la page dans l’édition de Pierre Villez (Alcan, 1922-1923, trois tomes correspondant aux livres des Essais). Le chapitre XII du livre II (Apologie de Raymond Sebond) est désigné par l’abréviation Apol. En ce qui concerne Descartes, le chiffre renvoie au volume de la Bibliothèque de la Pléiade, Œuvres et Lettres de Descartes, textes présentés par M. André Bridoux (1937). Enfin, pour Pascal, le chiffre est celui de la page dans les Pensées et Opuscules de la collection classique de la librairie Hachette. Quand il s’agit d’une citation empruntée aux manuscrits des Pensées, il est précédé par l’indication du folio dont elle est tirée (A pour l’original, B pour la copie de Port-Royal) et du numéro des fragments dans nos éditions Hachette. En plus d’un passage nous avons mis à profit les utiles corrections qu’a proposées M. Z. Tourneur.
(Note de L. Brunschvicg.)
Avant de nous demander comment Descartes et Pascal envisagent Montaigne, nous avons à le considérer pour lui-même. Et cela paraît tout simple : Montaigne ne s’est-il pas chargé de la besogne ? « C’est moi que je peins », nous dit l’Avertissementdes Essais. Sa vie durant, Montaigne poursuit un « dessein », qu’il est le premier pourtant à dénoncer comme « farouche et extravagant » (II, VIII 75). Pascal même enchérira : « Le sot projet qu’il a de se peindre » (A 206, fr. 62, 343). Non pas tellement sot, remarquerons-nous à notre tour, que malaisé ou plutôt impossible. Une des originalités des Essais, le livre le plus original du monde, est que Montaigne ne cesse de s’en apercevoir à mesure qu’il en développe l’exécution, depuis 1572 environ jusqu’à sa mort en 1592. « Il n’est description pareille en difficulté à la description de soi-même, ni certes (ajoute-t-il) en utilité » (II, VI, 65).
Aristote admirait comme le type de la causalité parfaite le médecin qui se soigne lui-même. Rien n’est plus clair : le médecin connaît le but de son effort, retour à la santé ; il en possède les moyens, qu’il applique à son organisme. Mais quand Montaigne déclare « ce dessein de se servir de soi pour sujet à écrire » (II, XVIII, 450), la matière que le moi fournit au moi n’est plus un point simplement de départ ; ce doit être aussi le point d’arrivée. La peinture n’est exacte que s’il y a coïncidence entre le tableau et l’objet. Or, à supposer que cette coïncidence ait effectivement lieu, elle ne pourra être assurée au-delà du moment où elle se produit ; et de quel droit affirmer que ce moment existe, puisque « c’est chose mobile que le temps, et qui apparaît comme en ombre, avec la matière coulante et fluante toujours ?... Quant à ces mots : présent, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement nous soutenons et fondons l’intelligence du temps, la raison le découvrant le détruit tout sur-le-champ ; car elle le fend incontinent et le part en futur et en passé, comme le voulant voir nécessairement départi en deux » (Apol., 370). Ce qui mesure et ce qui est mesuré, l’âme et l’univers, sont également entraînés dans une course au néant sans trêve et sans retour : « Le monde n’est qu’une branloire pérenne... Je ne puis assurer mon objet... Je ne peins pas l’être. Je peins le passage, non un passage d’âge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept ans en sept ans, mais de jour en jour, de minute et minute » (III, II, 27).
Ainsi nous arrivera-t-il de nous refuser à nous-même dans les phrases dont nous sommes cependant le sujet : « Je fonds et échappe à moi... J’ai des portraits de ma forme de vingt et cinq et de trente et cinq ans : je les compare avec celui d’asture : combien de fois ce n’est plus moi ! » (III, XIII, 430-431.)
Voici qui n’est pas moins grave : dès lors que peintre et modèle ne font qu’un, comment éviter que le parti pris professionnel du peintre retentisse sur l’attitude du modèle qui, délibérément ou non, prend la pose, et par là même risque de rompre l’irrévocable fluidité que nous avions, à juste titre, considérée comme caractéristique de la réalité intérieure ? Cette réalité ne serait vraiment nous-même que dans les instants où nous renoncerions à nous dédoubler et cesserions de nous altérer. « Je me pare sans cesse, car je me décris sans cesse » (II, VI, 65). C’est donc chose vaine d’espérer qu’il nous soit permis de contredire ce qui exprime le trait essentiel de notre vie, de vouloir « arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de (notre) saisie » (III, XIII, 445). Le peintre participe à la mobilité du modèle : « Si je parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement » (II, I, 9).
L’entreprise profane de Montaigne rencontre ainsi, dès simplement son énoncé, le problème auquel se sont heurtés les mystiques de toutes les époques et de toutes les confessions, dans leurs tentatives éternellement renouvelées pour écarter la médiation de la conscience réfléchie, pour se rendre capables de décrire autrement qu’en imagination de rêve ce qui serait l’état primitif et pur de l’être.
L’Essai de l’expérience est curieux à cet égard. Quelques pages après avoir déclaré : « Quand je dors, je dors » (III, XIII, 439), Montaigne rappelle qu’il avait été préoccupé de mordre sur la nuit du sommeil et de l’intégrer à sa durée consciente : « À cette fin que le dormir même ne m’échappât ainsi stupidement, j’ai autrefois trouvé bon qu’on me le troublât pour que je l’entrevisse » (ibid., 445). D’autre part, on sait avec quel soin il rassemble les souvenirs d’un évanouissement consécutif à une chute de cheval et de ses « premiers sentiments... beaucoup plus approchants de la mort que de la vie » (II, VI, 59). La curiosité des fonctions qui s’exercent « aux bords de l’âme » (ibid., 61) l’engage dans l’« épineuse entreprise, et plus qu’il ne semble, de suivre une allure si vagabonde que celle de notre esprit, de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes » (ibid., 65). Mais sa clairvoyance le met en garde contre la tentation dogmatique d’ériger l’inconscient en une sorte de substance transcendante au cours de nos tendances naturelles. « Il y a des parties secrètes aux objets qu’on manie et indivinables, signamment en la nature des hommes, des conditions muettes, sans montre, inconnues parfois du possesseur même, qui se produisent et éveillent par des occasions survenantes » (III, II, 39). C’est pourquoi l’hypothèse d’une symétrie si parfaite qu’elle mettrait notre vouloir dans l’impossibilité de se décider, est une fiction sans consistance. Leibniz ne dira pas mieux : « Ou à la vue ou à l’attouchement il y a toujours quelque plus qui nous attire, quoique ce soit imperceptiblement » (II, XIV, 380).
Le sage qui a l’ambition de se connaître devra donc renoncer à la prétention de se reconnaître. « Je n’ai vu monstre et miracle au monde plus exprès que moi-même » (III, XI, 330). Il est étrange, il est inévitable, que chaque prise de conscience nous fasse apparaître autre à nos propres yeux, non pas seulement parce que nous nous succédons incessamment, mais selon l’intensité de notre réflexion sur nous-même.
De quoi il n’y a peut-être pas lieu de se réjouir. Tout au moins la question a-t-elle été posée à l’humanité depuis la plainte du vieil Héraclite. L’originalité irréductible de l’instant n’a-t-elle d’autre effet que nous déconcerter, en déjouant les calculs de la raison, en démentant les leçons de l’expérience ? Ou correspond-elle à un progrès de création qui s’appuie sur une continuité de durée, qui finit par nous donner accès à l’éternité ? Tout le mouvement de la pensée bergsonienne dans l’intervalle qui sépare de l’Essai sur les données immédiates de la conscience les Deux sources de la morale et de la religion, est suscité par cette alternative, dont Montaigne a déjà plus que le pressentiment. « Moi, qui me vante d’embrasser si curieusement les commodités de la vie, et si particulièrement, n’y trouve, quand j’y regarde ainsi finement, à peu près que du vent. Mais quoi, nous sommes partout vent. Et le vent encore plus sagement que nous, s’aime à bruire, à s’agiter, et se contente en ses propres offices sans désirer la stabilité, la solidité, qualités non siennes » (III, XIII, 437).
L’homme ne serait donc pas satisfait s’il devait demeurer tel qu’il se propose à lui-même sur le plan horizontal de l’immédiat et du passif. S’épier pour se surprendre, c’est se réfléchir, et l’activité de réflexion atteste l’existence d’une dimension de conscience qui ne se laisse pas réduire à la surface directement observable. Montaigne aura beau dire : « les autres forment l’homme ; je le récite » (III, II, 26) ; il n’est pas vrai qu’il se soit mis à écrire simplement dans l’intention d’offrir son portrait à ses amis et voisins. Il s’agissait pour lui de calmer, sinon une tempête intérieure, du moins un remous, dont il s’est trouvé secoué à son étonnement lorsqu’il prit sa retraite dans la librairie de Montaigne : « L’âme qui n’a point de but établi, elle se perd... Mon esprit... faisant le cheval échappé, il se donne cent fois plus d’affaires à soi-même qu’il n’en prenait pour autrui ; et m’enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que, pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’étrangeté, j’ai commencé de les mettre en rôle, espérant avec le temps lui en faire honte à lui-même » (I, VIII, 37). La portée de cet aveu se précise encore dans le chapitre « quephilosopher c’est apprendre à mourir ». « Je suis de moi-même non mélancolique, mais songe-creux. Il n’est rien de quoi je me sois dès toujours plus entretenu que des imaginations de la mort, voire en la saison la plus licencieuse de mon âge » (I, XX, 108).
La rédaction des Essais représente un effort vers une discipline de l’oisiveté. S’obliger et s’appliquer à écrire, c’est fixer une pensée qui risquait de se perdre dans la fuite insaisissable du temps ; une expression durable est nécessairement la base d’un certain ordre. « Je sens ce profit inespéré de la publication de mes mœurs qu’elle me sert aucunement de règle » (III, IX, 263). L’œuvre réagit sur l’homme autant que l’homme agissait sur l’œuvre. De là un amalgame d’une saveur unique : « Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre ne m’a fait, livre consubstantiel à son auteur, d’une occupation propre, membre de ma vie, non d’une occupation et fin tierce et étrangère, comme tous autres livres » (II, XVIII, 452).
Chez Montaigne, à côté du peintre qu’il amuse de traduire les jeux mouvants de la lumière intérieure, il y a place pour le sculpteur soucieux de se modeler sur l’idéal qu’il a entrevu, d’accomplir en soi le miracle d’une seconde naissance. « On remarquera (écrit Gustave Lanson dans sa pénétrante analyse des Essais) combien souvent reviennent ces mots : ordre, règle, règlement, régler. Montaigne ne veut pas d’une vie qui aille au hasard, poussée ici ou là par les circonstances et les passions, incohérente en ses évolutions et ses volte-face. Il entend conduire la sienne selon la raison » (p. 196). Lui-même énonce la maxime : « Le prix de l’âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément » (III, II, 33).
Le demi-échec de l’ambition psychologique serait donc la contrepartie d’une entreprise toute différente, celle dont Socrate, « le maître des maîtres » (III, XIII, 394), a défini jadis le fondement et la méthode lorsqu’il a interprété dans le sens d’une ascèse morale l’impératif de l’oracle : Connais-toi toi-même.
Ce qui à chaque page soutient l’intérêt des Essais, ce qui fait de leur apparition un événement décisif de l’histoire humaine, c’est le va-et-vient perpétuel, la tension constante, entre deux façons d’envisager « la culture de l’âme » (II, XVII, 444), tantôt curiosité spéculative qui se traduit en « confession généreuse et libre » (III, IX, 264), tantôt exigence de réforme pratique qui fera sans doute appel à l’introspection, d’autant qu’elle est plus sincère et plus aiguë, mais pour le redressement de la conduite, pour le retour à « l’interne santé » (III, XIII, 398).
La tentative, ainsi comprise, est sujette à une objection grave. Si l’effort scrupuleux pour s’étudier et pour s’apercevoir dans sa réalité ne doit pas souffrir de relâche, s’il occupe toute la vie, il ne laissera plus le temps nécessaire à nous corriger et à nous refondre. L’heure arrive, en effet, où Montaigne écrit : « Mon monde est failli : ma forme est vidée... Somme me voici après à achever cet homme, non à en refaire un autre » (III, X, 304-305). Que signifie donc cette expérience accumulée en vue d’une sagesse qui reste encore à conquérir ? « Moutarde après-dîner. Je n’ai que faire du bien du quel je ne puis rien faire... Il vaut quasi mieux jamais que si tard devenir honnête homme, et bien entendu à vivre lorsqu’on n’a plus de vie » (ibid., 304). Est-il possible de résoudre le problème, et de ne plus avoir à répéter, après Montaigne, la plainte du chapitre de l’Institution des enfants : « On nous apprend à vivre quand la vie est passée » ? (I, XXVI, 210.)
Là serait peut-être le dernier secret de la besogne à laquelle Montaigne déclare si souvent n’attacher qu’un intérêt tout personnel : « Nature nous a étrennés d’une large faculté à nous entretenir à part, et nous y appelle souvent pour nous apprendre que nous nous devons en partie à la société, mais en la meilleure partie à nous » (II, XVIII, 453). Cependant, s’il semble se détourner de la société qui s’offre à ses yeux, cela ne signifie nullement que la perspective de l’avenir lui soit indifférente. Nous dirions bien plutôt qu’il en est touché jusqu’à l’introduire dans son intimité ; l’aveu s’en dissimule au détour d’une phrase : « Que de fois, étant marri de quelque action que la civilité et la raison me prohibaient de reprendre à découvert, m’en suis-je ici dégorgé, non sans dessein de publique instruction ! » (ibid.)
Ainsi, en admettant même que de « toute cette fricassée qu’il barbouille, registre des essais de sa vie, l’instruction » soit « assez à prendre à contre poil » (III, XIII, 398), elle serait encore de quelque profit pour la postérité.
Montaigne proposera en exemple sa propre éducation. « Si j’avais des enfants mâles, je leur désirasse volontiers ma fortune. Le bon père que Dieu me donna... m’envoya dès le berceau nourrir à un pauvre village des siens, et m’y tint autant que je fus en nourrice, et encore au-delà, me dressant à la plus basse et commune façon de vivre. Son humeur visait... à me relier avec le peuple et cette condition d’hommes qui a besoin de notre aide. » Et Montaigne continue : « Son dessein n’a pas du tout mal succédé ; je m’adonne volontiers aux petits, soit pour ce qu’il y a plus de gloire, soit par naturelle compassion, qui peut infiniment en moi » (III, XIII, 427-428).
Puis le décor change brusquement. Selon le père de Montaigne, si nous ne pouvons plus « arriver à la grandeur d’âme et de connaissance des anciens Grecs et Romains » (I, XXVI, 222), c’est faute d’avoir été, dès les premières années de formation, plongés dans l’atmosphère qu’ils respiraient naturellement. Le système imaginé par Pierre Eyquem est tel que son fils écrit : « Quant à moi, j’avais plus de six ans avant que j’entendisse non plus de français ou de périgourdin que d’arabesque. Et sans art, sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans larmes, j’avais appris du latin, tout aussi pur que mon maître d’école le savait ; car je ne le pouvais avoir mêlé ni altéré. »
Mais le bienfait de cette double éducation si originale et si féconde a risqué d’être compromis par le revirement qui s’est produit chez le père de Montaigne et qui l’a fait dévier de son plan primitif : « Le bon homme, ayant extrême peur de faillir en chose qu’il avait tant à cœur, se laissa enfin emporter à l’opinion commune, qui suit toujours ceux qui vont devant, comme les grues, et se rangea à la coutume... et m’envoya environ mes six ans, au collège de Guyenne, très florissant pour lors, et le meilleur de France. » (I, XXVI, 225).
Troisième expérience, qui pourtant n’a pas été tout à fait inutile : Montaigne en retire l’horreur conjuguée de la discipline « violente » et du « pédantisme » dogmatique. « À la vérité, nous voyons encore qu’il n’est rien si gentil que les petits enfants en France » (ibid., 211) ; le collège, « vraie geôle de jeunesse captive » (ibid., 213), les « abrutit », au moral comme au physique. Aristote, travesti en Pancrace, obscurcit les horizons de leur intelligence, fait de la philosophie une machine à « renfrogner » et à « contrister... C’est Baroco et Baralipton qui rendent leurs suppôts ainsi crottés et enfumés, ce n’est pas elle » (ibid., 207). La scolastique, qui n’a connu de la raison que sa caricature, contredit au principe fondamental de l’éducation : « Entre les arts libéraux commençons par l’art qui nous fait libres » (ibid., 204). Ne condamnons donc pas l’esprit à se stériliser et à se perdre dans les « subtilités épineuses de la dialectique » (ibid., 210) ; mais tâchons qu’à son développement préside le vrai visage de la vertu : « Elle aime la vie, elle aime la beauté et la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est savoir user de ces biens là réglement et les savoir perdre constamment » (ibid., 209).
La « génération par l’âme », où « nous sommes père et mère ensemble » (II, VIII, 95), suppléant au défaut d’enfant mâle, Montaigne se préoccupe de « former, non un grammairien ou logicien, mais un gentilhomme » (I, XXVI, 217). « Qu’on le rende délicat au choix et triage de ses raisons, et aimant la pertinence, et par conséquent la brièveté. Qu’on l’instruise surtout à se rendre et à quitter les armes à la vérité, tout aussitôt qu’il l’apercevra : soit qu’elle naisse en mains de son adversaire, soit qu’elle naisse en lui-même par quelque ravisement. Car il ne sera pas mis en chaire pour dire un rôle prescrit. Il n’est engagé à aucune cause que parce qu’il l’approuve. Ni ne fera du métier où se vend à purs deniers comptants la liberté de se pouvoir repentir et reconnaître » (ibid., 199). Bref, et c’est un trait décisif pour la structure spéculative et l’efficacité des Essais, par où on verra l’œuvre d’un Descartes et d’un Pascal s’y rattacher expressément, la fonction de l’intelligence consiste, non dans le vain déroulement du formalisme logique, mais dans le ferme exercice d’un jugement indépendant.
Il est essentiel de remarquer que cette image du gentilhomme français n’est pas dessinée arbitrairement et dans l’abstrait. Le chapitre de l’Instruction des enfants est suivi presque immédiatement du chapitre de l’Amitié, consacré au souvenir d’Étienne de La Boétie. Montaigne l’a rencontré au Parlement de Bordeaux. « Sociable jusqu’à l’excès », il cultive « cette science de l’entregent » dont il dit qu’elle est, comme la grâce et la beauté, conciliatrice des premiers abords de la société et familiarité » (I, XIII, 57). Mais ce n’est plus seulement de cela qu’il s’agit : « Rien n’est extrême qui a son pareil » (I, XXVIII, 246). La liaison qui s’établit, tout d’un coup, entre La Boétie et Montaigne transfigure en quelque sorte l’amitié. « Nos âmes... se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes » (ibid., 242).
En 1563,La Boétie est atteint d’une maladie mortelle. Montaigne en demeura désolé. « À la vérité, si je compare tout le reste de ma vie... aux quatre années qu’il m’a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n’est que fumée, ce n’est qu’une nuit obscure et ennuyeuse... J’étais déjà si fait et accoutumé à être deuxième partout qu’il me semble n’être plus qu’à demi » (ibid., 248-249).
Grâce à La Boétie, Montaigne a eu le sentiment de l’existence intégrale, et, chose curieuse qu’il considère pourtant comme le signe de « la vraie amitié », plus encore en son absence qu’en sa compagnie. « Nous remplissions mieux et étendions la possession de la vie en nous séparant ; il vivait, il jouissait, il voyait pour moi, et moi pour lui, aussi pleinement que s’il y eût été... La séparation du lieu rendait la conjonction de nos volontés plus riche. Cette faim insatiable de la présence corporelle accuse un peu la faiblesse en la jouissance des âmes » (III, IX, 259).
Du moins la présence spirituelle devait-elle subsister par-delà les frontières de la mort. Si La Boétie n’avait pas succombé prématurément, les Essais auraient été rédigés sous forme de lettres (I, XI, 324) ; et en un sens c’est encore à lui qu’ils s’adressent. Leur but sera de retrouver le portrait de Montaigne, tel que La Boétie l’a connu et l’a aimé : « Lui seul jouissait de ma vraie image, et l’emporta. C’est pourquoi je me déchiffre moi-même si curieusement » (III, IX, 267, n. 5).
Le souvenir de ses entretiens avec La Boétie n’a jamais quitté l’esprit de Montaigne ; de ce point de vue, en ce qui concerne tout au moins « le sujet des actions humaines » (III, XIII, 402), le Discoursde la Servitude volontaire semblera singulièrement précieux. Montaigne, cependant, prend soin de mettre son lecteur en garde contre les conclusions que suggère presque inévitablement ce manuel du parfait républicain. C’est un simple exercice de jeunesse, sinon d’« enfance », qui ne permet nullement de préjuger les sentiments effectifs et la conduite réelle de son auteur. « Il ne fut jamais un meilleur citoyen, ni plus affectionné au repos de son pays, ni plus ennemi des remuements et nouveautés de son temps. Il eût bien plutôt employé sa suffisance à les éteindre qu’à leur fournir de quoi les émouvoir davantage. » (I, XXVIII, 251).
On aurait mauvaise grâce à désavouer Montaigne témoignant pour La Boétie. La publication du Mémoirede nos troubles sur l’Édit de janvier 1562 écarte bien toute intention de laisser exploiter le Discours « à mauvaise fin » (ibid., 250), c’est-à-dire en faveur d’un réveil politique parallèle au réveil religieux qu’a été la Réforme. Et nous recueillons comme le testament de La Boétie dans le conseil que de son lit de mort il adressait au frère même de Montaigne, Thomas de Beauregard, pour lui faire abjurer le protestantisme. « Ne faites point de bande et de corps à part ; joignez-vous ensemble. »
Néanmoins le Discours demeure, et la substance de sa démonstration, l’analyse psychologique de la passivité collective. Déjà y ressort, avec une vigueur et une netteté qui tiennent du chef-d’œuvre, un des thèmes essentiels que les Essais développeront. L’« imbécillité » humaine en face de la puissance de la coutume explique comment les descendants des vaincus « font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte ». On songe au mot de Vauvenargues : « La servitude avilit l’homme au point de s’en faire aimer. »
La Boétie rappelle que « les tyrans faisaient largesse d’un quart de blé, d’un sestier de vin et d’un sesterce » ; son cœur s’en soulève : « lors c’était pitié d’ouïr crier Vive le roi ! » L’indignation s’accroît au spectacle que donnaient autrefois Pyrrhus ou Vespasien, que donnent encore les rois de France, qui « voulaient fort se mettre en religion devant pour garde du corps, et, s’il était possible, emprunter quelque échantillon de la divinité pour le maintien de leur méchante vie ». Des tyranneaux qui l’entourent, le tyran exige, « non seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent pour lui satisfaire qu’ils préviennent encore ses pensées ».
Cela, demande La Boétie, est-ce vivre heureusement ? cela s’appelle-t-il vivre ? » On ne peut rien concevoir de plus contraire au régime normal d’une société humaine. « Si d’aventure il naissait aujourd’hui quelques gens tout neufs, ni accoutumés à la sujétion, ni affriandés à la liberté, et qu’ils ne sussent que c’est ni de l’un ni de l’autre, ni à grand peine des noms ; si on leur présentait, ou d’être serfs, ou vivre francs, selon les lois desquelles ils ne s’accorderaient ; il ne faut pas faire doute qu’ils aimassent trop mieux obéir à la raison seulement que servir à un homme. » La Boétie se refuse, ainsi que plus tard Spinoza ou Montesquieu, à opposer nature et raison : « Cela est comme je crois, hors de doute que, si nous vivions avec les droits que la nature nous a donnés et avec les enseignements qu’elle nous apprend, nous serions naturellement obéissants aux parents, sujets à la raison, et serfs de personne. »
