Devenir une organisation de la valeur - Frédéric Dufour - E-Book

Devenir une organisation de la valeur E-Book

Frédéric Dufour

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Beschreibung

Des pratiques managériales encore imprégnées de fordisme et de taylorisme nous épuisent, épuisent nos collègues et notre planète. Burnout et dépassement des limites planétaires sont les deux faces d’une même problématique.

Comment sortir de ce Business as Usual (BAU) mortifère ? Comment nous réapproprier nos vies et prendre des décisions dénuées de biais cognitifs et d’injonctions paradoxales ? Comment peser positivement sur les transformations sociétales et se prémunir de la politique du pire ? Comment tirer parti des nouvelles technologies et éviter de tomber dans le piège du technosolutionnisme ?


C’est à ces différentes questions que ce livre engagé répond. Un livre engagé en faveur d’une gestion soutenable de nos ressources. Un livre engagé en faveur des parties prenantes, à commencer par le dirigeant qu’il accompagne dans la transformation de ses pratiques. Couvrant treize sous-domaines de la gestion, ce sont près de cinquante techniques qui sont dépoussiérées de leurs biais et défauts pour être reconsidérées à l’aune de la valeur. Ces techniques qui épuisaient les ressources deviennent, à l’ère de la valeur, de formidables leviers pour rendre l’organisation écologiquement responsable et socialement inclusive, en un mot : robuste.


Entre une croissance insoutenable et une décroissance peu engageante, ce livre montre qu’il existe une troisième voie d’avenir pour nos organisations : celle de la valeur.

Alors, êtes-vous prêt à vous engager avec nous pour devenir pionnier d’une économie de la valeur ?




À PROPOS DES AUTEURS




Frédéric DUFOUR est ingénieur en gestion d’entreprise. Consultant en gestion et chef d’entreprise, il dirige diverses sociétés industrielles avant de fonder une société de développement de solutions de planification. Homme de terrain confronté aux réalités humaines et décisionnelles des grandes entreprises comme des PME, il conçoit le pilotage des organisations sous l’angle de la fractale de valeur, un concept structurant qui imite le processus intentionnel de l’évolution.

Gaëtan LIBERT est ingénieur civil en informatique et gestion, docteur en sciences appliquées et professeur d’Informatique à la Faculté Polytechnique de l’Université de Mons (UMONS). Auteur de publications dans des revues et congrès d’informatique théorique et appliquée et responsable de recherches industrielles dans des domaines tels que l’édition, la sidérurgie et la métallurgie, il oeuvre à la conception de logiciels d’ordonnancement, de planification et de contrôle de fabrication.

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Seitenzahl: 574

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va.

Sénèque

Table des matières

Préface d’Amélie Matton, CEO d’Ecosteryl

Avant-propos

Partie 1 - L’ère de la valeur

Introduction à la valeur

La valeur d’un bien n’est pas son prix

Un indicateur-vedette : le PIB

Les modèles à capacité infinie

Vers une Société de la valeur

La deuxième révolution industrielle

La révolution électricité

L’après-guerre

La troisième révolution industrielle

La révolution Internet

Les prémisses d’un effondrement systémique

Pour en finir avec la croissance (et la décroissance)

La Société de la valeur

Un changement de paradigme

L’économie de la valeur

Le cadre législatif de la valeur

L’entreprise dans la Société de la valeur

Tableaux comparatifs

La fractale de valeur

Les modèles de représentation de l’organisation d’entreprise

Le processus intentionnel de l’évolution

Les sciences du management

La modélisation des organisations

La récursivité au cœur de l’évolution intentionnelle

La fractale de valeur : une représentation spatio-temporelle des organisations

L’universalité de la fractale de valeur

Fractale de valeur et gestion hiérarchique

Fractale de valeur et gestion matricielle

Fractale de valeur et gestion intégrative

Un modèle fractal d’organisation à n dimensions

La gestion de la valeur

Le burnout, nouveau mal du siècle

Un phénomène global

Les causes des maladies psychosociales

Le lean management

Deming, Öno et le miracle économique japonais

L’influence de la crise de 2008

Les limites du lean management

Le management agile

Le Manifeste pour le Développement Agile de Logiciels

Critique constructive des méthodologies agiles

Comment étendre l’agilité à l’échelle de l’entreprise ?

La fractale de valeur, un support pour les principes agiles

L’agilité, un concept relatif

Repenser le paradigme de gestion

Gestion des ressources humaines

Gestion des ressources naturelles et énergétiques

Gestion de l’environnement

Gestion des achats

Fournisseurs

Gestion des types d’activité et de coût

Gestion de projet

Gestion de la planification

Gestion du processus S&OP

Gestion des systèmes d’information

Gestion organisationnelle – Gouvernance

Gestion budgétaire

Gestion financière

Gestion des indicateurs de valeur

Des gains pour toutes les parties prenantes

La digitalisation de la valeur

L’entrée dans l’ère digitale

L’adoption des nouvelles technologies

La digitalisation des fonctions de pilotage de l’organisation

Le rôle moteur des dirigeants

Digitalisation et organisation de la valeur

La place des systèmes d’information au sein d’une organisation de la valeur

Enseignement et digitalisation

L’intelligence

L’intelligence humaine

L’apport d’Howard Gardner

L’intelligence artificielle

L’intelligence collective

L’union des intelligences pour un avenir soutenable

Synthèse de la Partie I

Partie I - Introduction à la complexité

Marc Halévy

La complexité des organisations

Les ruptures paradigmatiques

Des éléments à l’ensemble

L’émergence : l’avènement du neuf

La pensée complexe

Lexique

Auteurs remarquables

Bibliographie

Remerciements

Préface d’Amélie Matton, CEO d’Ecosteryl

Le destin a voulu que je naisse le jour de l’explosion de Tchernobyl, une tragédie qui a marqué le début d’une ère de prise de conscience écologique et sociale. Cette coïncidence, si l’on peut l’appeler ainsi, semble avoir influencé le chemin que j’ai emprunté : le désir sincère de concilier progrès économique et responsabilité environnementale et sociale. Mon parcours, des études de gestion jusqu’à la tête d’Ecosteryl, en passant par un master en Environnement, m’a enseigné que le véritable succès ne se mesure pas qu’en termes de profit, mais aussi par l’impact que nous avons sur le monde qui nous entoure.

C’est dans cette optique que je me suis plongée dans Devenir une organisation de la valeur. Ce livre fait bien plus que diagnostiquer les maux de notre époque. Il offre une vision et des outils concrets pour transformer les organisations en agents de valeur économique, sociale et environnementale. Frédéric Dufour et Gaëtan Libert nous guident à travers les méandres de paradigmes de gestion obsolètes et nous montrent comment les dépasser, nous invitant à repenser la façon dont nous concevons la valeur et le succès au sein de nos organisations.

Le récit qu’ils nous proposent résonne profondément avec mon expérience personnelle. La transformation d’A.M.B en Ecosteryl, passant d’une entreprise traditionnelle à un leader du traitement et du recyclage des déchets hospitaliers, illustre la nécessité d’adopter de nouveaux modèles économiques qui privilégient la durabilité et l’innovation responsable. Les thèses présentées dans ce livre m’ont confortée dans l’idée que changer de paradigme n’est pas seulement possible, mais impératif.

Les principes et techniques développés, qui couvrent tout le spectre d’une gestion moderne, sont des leviers puissants pour toute organisation cherchant à se réinventer dans une ère où la valeur est multidimensionnelle. Dans le chapitre dédié à l’intelligence artificielle et la digitalisation, Frédéric et Gaëtan nous montrent comment les nouvelles technologies peuvent être des alliées de premier plan pour créer des organisations plus adaptatives, inclusives et respectueuses de leur impact sur la Société et l’environnement.

Parmi les nombreux concepts novateurs présentés, celui de la fractale de valeur m’a particulièrement interpellée. Cette approche fractale de l’organisation fait écho à notre expérience de transformation chez Ecosteryl, où repenser nos processus internes par l’entremise de cycles de gestion qui cascadent de niveau de gestion en niveau de gestion a permis d’intégrer plus facilement la durabilité au cœur de notre activité.

Je suis aussi sensible à l’appel de Frédéric et Gaëtan à développer une intelligence collective capable de transcender les clivages et de trouver des solutions innovantes aux défis complexes de notre temps. Mon expérience à la tête d’Ecosteryl m’a enseigné l’importance cruciale de forger une vision partagée du travail et de l’effort collectif. Chaque membre de l’équipe y est perçu comme un acteur essentiel dans la construction d’une solution dont la valeur globale dépasse la somme des apports individuels.

Inspirer notre entreprise avec des valeurs de responsabilité et d’innovation a galvanisé nos équipes. S’engager pour l’innovation, la proximité, la durabilité et la responsabilité a établi le fondement de notre culture d’entreprise, transformant chaque tâche en une opportunité de contribuer à un bien plus grand.

Cette démarche m’est inspirée de la parabole des trois tailleurs de pierre que j’affectionne particulièrement, où le travail de chacun prend sens dans le projet collectif : le premier taille sa pierre, le second construit un mur, mais le troisième, avec passion et vision, participe à l’édification d’une cathédrale.

Chez Ecosteryl, nous embrassons cette perspective, voyant au-delà des tâches quotidiennes pour contribuer ensemble à un dessein plus ambitieux, celui de construire notre propre “cathédrale” d’innovation et de durabilité. Ce livre est comme la parabole des trois tailleurs : il nous rappelle que chaque action, si modeste soit-elle, contribue à un objectif plus vaste. Il nous encourage à poursuivre notre engagement pour un avenir où chaque membre de l’organisation devient un pilier d’une valeur qui dépasse le champ de sa performance individuelle pour devenir globale.

C’est pourquoi Devenir une organisation de la valeur est à mes yeux plus qu’un livre de gestion, c’est un plaidoyer pour envisager l’entreprise et notre rôle de dirigeant d’une nouvelle manière plus systémique et intégrative.

Je vous invite donc, avec toute l’humilité que m’apporte mon parcours, à vous plonger dans ces pages. Que vous soyez à la tête d’une startup innovante, d’une multinationale établie ou simplement à la recherche de moyens pour infuser plus de sens et de valeur dans votre travail quotidien, Devenir une organisation de la valeur vous donne les clés pour comprendre et démystifier la complexité de la gestion et créer un cadre dans lequel chaque partie prenante se sentira respectée et responsable de la valeur créée collectivement.

Amélie Matton

Avant-propos

Que vous exerciez une fonction dirigeante en entreprise ou un mandat politique, c’est en considérant d’abord vos besoins que ce livre a été conçu. Il s’adresse à votre réalité, à l’univers multipolaire en profonde mutation dans lequel vous évoluez. Il parle des défis de notre époque, de ses menaces, des angoisses qu’elle génère, mais aussi des opportunités qu’elle peut offrir. Il se penche sur votre vécu quotidien où, assailli d’injections paradoxales, vous devez garder la tête froide et rester juste dans vos prises de décision. Il aborde également les nombreux biais cognitifs susceptibles de vous conduire à faire des choix inappropriés.

La plupart de ces biais cognitifs proviennent de fausses croyances. Comme le souligne Jeff Hawkins dans son livre A Thousand Brains – A New Theory of Intelligence, ces fausses croyances surviennent “lorsque le modèle de représentation du monde qu’héberge notre cerveau croit qu’une chose existe alors qu’elle n’existe pas”. Ces croyances sont tenaces parce qu’elles sont façonnées par tout ce qui nous a formé depuis notre enfance : notre éducation, notre culture, notre contexte social et nos habitudes de vie. Elles sont solidement ancrées en nous, mais avec de la pédagogie et de l’accompagnement, elles peuvent être changées.

Ce livre a été écrit dans le but d’être un guide pratique plutôt qu’une énième contribution à la critique générale de notre époque. S’il vous aide à réévaluer votre perception de la réalité et à dépasser les préjugés et les schémas de pensée préexistants, c’est qu’il aura atteint son premier objectif.

Son deuxième objectif est de vous fournir des outils pour vous sentir plus en harmonie avec l’organisation dont vous avez la charge et moins écrasé par sa complexité et le poids des responsabilités. Pour ce faire, nous avons conçu un ensemble de principes et techniques qui vous offrent des leviers pour orchestrer les processus de création de valeur de manière souple et adaptative.

Son troisième objectif est de vous donner des clés pour comprendre comment appréhender les révolutions technologiques qui redéfinissent les contours de la gestion et de la prise de décision, entre autres l’avènement de l’intelligence artificielle (IA). Loin du péril que certains prédisent, mais non sans risques pour autant, l’IA doit être maîtrisée par les dirigeants qui ne peuvent abandonner aux experts son intégration dans les processus de gestion.

Un dénominateur commun relie tous ces objectifs : la recherche de la valeur. Donner de la valeur à son action, à son engagement est devenu essentiel dans une Société qui, plus que jamais, a besoin de retrouver un moteur positif et abandonner une posture passéiste ou défaitiste. De nouveaux indicateurs représentatifs de la valeur produite doivent voir le jour et devenir autant de guides pour la conduite des affaires et la prise de décision politique.

Libérée des biais cognitifs qui entravent la mise en place de solutions créatives et munie de nouveaux outils et indicateurs de valeur, la Société disposera des leviers nécessaires pour inverser les tendances qui menacent sa survie. Ces objectifs sont ambitieux. Ils n’en sont pas moins atteignables si, collectivement, nous parvenons à développer une intelligence qui transcende nos différents points de vue et nos appréhensions.

Nous concluons ce livre sur l’espoir de voir émerger une telle intelligence collective. Les exemples d’initiatives dans le domaine de la lutte contre le réchauffement climatique, à l’instar de NetZeroCities, sont déjà une réalité. De même, dans le domaine de la recherche et de la science, le modèle de l’Open Science est une manifestation concrète de cette intelligence collective. Ces mouvements démontrent qu’une intelligence collective bien organisée peut être vecteur d’une évolution des mentalités et des comportements à l’échelle mondiale.

Il ne tient qu’à nous de nous approprier et mettre en pratique les principes, méthodes et stratégies présentés dans ce livre pour répondre efficacement aux défis actuels. En embrassant ces nouvelles approches, nous pourrons créer une Société plus inclusive et robuste, où chaque décision et chaque action apportent de la valeur à l’ensemble des parties prenantes.

Plan du livre

Notre argumentation s’articule au sein de quatre chapitres principaux qui composent la première partie de ce livre :

L’ère de la valeur – Ce chapitre présente une nouvelle approche pour considérer la valeur créée en remplacement du PIB, un concept apparu après la Seconde Guerre mondiale. L’axe de la valeur y est présenté comme une alternative prometteuse aux modèles macroéconomiques qui prônent la croissance ou, au contraire, la décroissance. Nous en déduisons un nouveau modèle de Société qui revoit l’ensemble de ses règles de fonctionnement et du vivre ensemble à l’aune de la valeur.La fractale de valeur – Ce chapitre aborde les principes d’organisation en cherchant à identifier des concepts universels et stables en matière de gestion. Il ressort de cette analyse que toute structure organisationnelle peut être appréhendée sous l’angle d’une succession de cycles de gestion qui se répètent et cascadent d’un niveau de gestion à un autre. Ces cycles forment ce que nous avons appelé une fractale de valeur en référence à la récursivité des processus qui la définissent.La gestion de la valeur – Ce chapitre reconsidère les méthodologies, techniques et outils de gestion sous l’angle de la création de valeur. En détaillant comment près de 50 techniques peuvent évoluer à l’ère de la valeur, nous montrons qu’un changement d’approche est source de progrès pour les différents acteurs de l’entreprise. L’inventaire présenté n’est pas exhaustif, mais peut servir de blueprint méthodologique à tout manager qui souhaiterait se lancer et lancer ses équipes dans un tel exercice de rénovation des pratiques de gestion.La digitalisation de la valeur – Les intelligences artificielles changent rapidement la donne en informatique de gestion. Au départ centrée sur la numérisation de processus simples, celle-ci devient le moteur d’une révolution managériale qui touche à l’essence même de l’entreprise : ses ressources, ses métiers et ses processus décisionnels. Comprendre et maîtriser cette nouvelle étape de la transformation digitale des entreprises est une responsabilité qui échoit au dirigeant. Ce chapitre présente les grandes lignes de l’exercice de cette responsabilité.

La seconde partie offre à nos lecteurs un support sémantique aux argumentations développées lors de cette première partie, entre autres grâce aux éclairages que le physicien et philosophe Marc Halévy nous a apportés dans le domaine de la pensée complexe. Les nombreux échanges que nous avons eus avec Marc lors de la dernière année de rédaction de cet ouvrage nous ont convaincus que notre Société arrivait à la fin d’un cycle et que l’émergence du neuf, comme il le mentionne, exige d’imaginer des solutions en dehors du cadre de pensée dominant.

C’est armés de sa sagesse et de sa lucidité sur les défis qui attendent notre monde que nous avons conçu certaines de nos propositions les plus innovantes. Nous ne pourrions qu’inviter nos lecteurs à découvrir l’œuvre de Marc Halévy, un des grands penseurs contemporains, une source d’inspiration pour les générations présentes et à venir.

Cette seconde partie comporte également un lexique qui liste les mots et expressions, parfois techniques parfois plus courants, dont nous avons jugé utile de préciser le sens pour éviter tout malentendu quant à leur portée ou signification lorsque vous lirez ces pages.

Nous présentons enfin brièvement les auteurs et personnages remarquables cités dans ce livre ainsi que les sources bibliographiques.

Que vous choisissiez de suivre l’ordre des chapitres que nous avons tracé ou de le découvrir de manière plus spontanée, nous vous invitons à vous plonger avec curiosité et enthousiasme dans notre ouvrage. Puisez-y l’inspiration nécessaire pour forger, à travers votre leadership engagé, une nouvelle forme d’organisation, une organisation de la valeur.

Les Auteurs

Partie 1 - L’ère de la valeur

Introduction à la valeur

La valeur d’un bien n’est pas son prix

Valeur et prix sont couramment confondus. Si l’on vous demande la valeur de l’eau, il est fort probable que vous mentionniez le prix de l’eau de distribution ou le prix de l’eau minérale en bouteille. Dans un contexte d’abondance, il nous paraît normal de réduire la valeur d’un bien à son prix. Cependant, qu’une sécheresse anéantisse les récoltes, vide les nappes phréatiques, assoiffe le bétail et embrase les forêts, la perception de la valeur de notre or bleu s’en trouve d’un coup chamboulée.

Lavaleur intrinsèque des biens qui nous entourent ou que nous utilisons quotidiennement nous semble plus concrète dès que nous en sommes privés. Les ressources environnementales, les céréales, les semi-conducteurs ou l’électricité sont autant de biens essentiels ou devenus essentiels à notre existence dont la valeur d’usage, selon la terminologie utilisée en économie, est en grande partie négligée jusqu’au jour où ceux-ci viennent à manquer.

Lorsque l’abondance disparaît, le prix – ou valeur d’échange – augmente sous l’effet de la loi de l’offre et de la demande. Si l’offre pour des biens de première nécessité se tarit soudainement et que la demande reste élevée, les prix s’envolent. Les consommateurs découvrent à cette occasion – et à leurs dépens – que le prix payé jusque-là ne reflétait pas l’ensemble des dimensions de leur valeur.

Depuis Adam Smith, la question de la valeur d’usage fait débat. L’eau qui était au cœur de son Paradoxe de l’eau et du diamant est régulièrement prise en exemple pour montrer l’écart existant entre l’utilité d’un bien et son prix. À ce jour, toutefois, aucun consensus n’a émergé entre les économistes pour décider comment le concept de valeur d’usage devrait être incorporé aux modèles économiques.

La valeur d’usage des biens et services étant absente des modèles, la surexploitation des ressources1 n’est pas vue comme problématique ni même comme une contrainte. Tout au moins, tant que les prix restent bas, c’est-à-dire aussi longtemps que les biens abondent.

Dès que ceux-ci commencent à se raréfier sur un territoire donné, les forces du marché poussent les acteurs à chercher de nouveaux gisements de ressources susceptibles de rétablir les conditions de l’abondance. Si l’ampleur de ces nouveaux gisements suffit à assurer la stabilité des prix, les questions portant sur la valeur d’usage passent à nouveau au second plan. Et peu importent la provenance et les conditions d’exploitation de ces nouveaux gisements. L’éthique est un concept relatif lorsque l’abondance est menacée.

Un indicateur-vedette : le PIB

Au sein des modèles économiques, revenus, impôts, épargne et investissements ne peuvent être assurés que par la vigueur du couple production/consommation. La pérennité du système repose sur la capacité des agents économiques à produire et à consommer toujours plus.

Un indicateur traduit cette propension : le PIB. Le PIB ou Produit intérieur brut mesure la production marchande d’une région ou d’un État au cours d’une année. La production marchande ou production marchandisée est une production vendue et échangée au prix du marché. Le PIB ne comptabilise que les productions soumises à échange monétaire.

Quand un petit propriétaire terrien subvient aux besoins alimentaires de sa famille par le biais de sa production ou quand des parents s’occupent de leurs enfants en bas âge ou, inversement, quand ce sont les enfants qui prennent soin de leurs parents vieillissants, ces actions n’appellent aucune contrepartie monétaire. Considérées comme non marchandes, elles sont ignorées du PIB.

En revanche, que ce même petit propriétaire terrien vende sa parcelle à une firme agroalimentaire, que celle-ci l’emploie et lui vende la partie de la production nécessaire à sa survie, que les parents placent leurs enfants à la crèche ou qu’une aide-soignante prodigue des soins à des parents que leurs enfants n’ont plus le temps de visiter, ces transactions donnent lieu à échange monétaire. Elles entrent dans le calcul du PIB.

Une relation narcissique-perverse entre dirigeants et PIB

Le PIB se calcule selon diverses méthodes2. Selon la méthode dite par les dépenses, le PIB est égal à la somme des dépenses réalisées par les agents économiques (ménages, entreprises et État) pendant une année.

Les décideurs politiques et économiques entretiennent une relation narcissique avec le PIB, vu comme le reflet de l’efficacité de leur action. Le PIB sert de jauge pour qualifier ou disqualifier un pays et une équipe dirigeante. Dis-moi ton PIB, je te dirai quel pays tu diriges. Dis-moi le taux de croissance de ton PIB, je te dirai quel dirigeant tu es.

Par le truchement des mécaniques fiscales et comptables des États, le PIB est doté du pouvoir de réduire ou d’augmenter les capacités d’investissement, de paiement des salaires, de versement des pensions et de transferts sociaux. Étalon-vedette qui détermine la politique des États, le PIB se trouve de fervents supporters sur l’ensemble de l’échiquier politique.

La recherche de croissance de ce chiffre magique est une quête obsessionnelle pour les dirigeants, au point que ces derniers oublient que le PIB ne reflète pas la richesse du pays, qu’il n’informe pas sur la répartition des revenus et qu’il n’est pas un gage de performance soutenable.

Et qu’il n’est pas non plus représentatif du dynamisme innovant d’une population. L’innovation qui aurait pour objectif d’allonger la durée de vie d’un bien en diminue à terme le poids dans le calcul du PIB, ce bien devant être acheté de moins en moins fréquemment.

État et entreprises se tiennent par un pacte faustien qui porte le nom d’obsolescence programmée3. L’objectif de croissance du PIB que poursuit l’État est une invitation lancée aux entreprises à raccourcir la durée de vie des biens en vue de leur remplacement régulier. Il les incite indirectement à mettre sous le boisseau les innovations qui poursuivent un objectif de soutenabilité.

L’obsolescence programmée gonfle le PIB de dépenses qui pourraient être évitées si les biens étaient conçus dans une optique de durabilité et réparabilité. Toutefois, les effets pervers du PIB ne s’arrêtent pas là.

Le coût des ressources étant déconnecté de leur valeur d’usage, les économies qui pourraient résulter d’une plus grande efficience dans leur utilisation sont le plus souvent annulées par la recherche de croissance du PIB. Ce phénomène qui porte le nom d’effet rebond ou Paradoxe de Jevons souligne l’ironie d’un modèle où les tentatives d’économie peuvent, contre toute attente, stimuler davantage la consommation et, par conséquent, exacerber les pressions sur les ressources et l’environnement.

Les montants alloués pour réparer ou soigner les dommages occasionnés par des productions et consommations illimitées entrent de surcroît en ligne de compte dans le calcul du PIB, laissant à penser que la Société s’est enrichie de dépenses dont elle aurait pu se passer.

Aussi cynique que cela puisse paraître, le coût de la dépollution des sols, de la réparation des dégâts provoqués par les inondations, de la lutte contre les incendies, ainsi que le coût des soins prodigués à une population malade de stress, diabète et obésité entrent dans la masse du PIB. No matter what, comme disent les Anglo-Saxons. Pour le PIB, peu importent l’origine et la finalité des dépenses, tout est bon à prendre pour autant qu’une facture soit émise !

Le no matter what étant de mise, la valeur pour la Société des dépenses effectuées est peu questionnée. Celles-ci ne sont pas corrigées d’un facteur éthique ou de soutenabilité ou d’intérêt social qui donnerait au PIB une valeur plus concrète pour les ménages.

Dans le calcul du PIB, des dépenses de chauffage et des dépenses d’isolation sont mises sur un même pied d’égalité. Et les travaux inutiles ne sont pas considérés comme étant si inutiles puisque, ayant fourni un travail et, par conséquent, un salaire à ceux qui les ont exécutés, ils sont parfaitement éligibles au regard des règles de comptabilisation du PIB.

Néanmoins, lorsqu’elle ne réalise pas les investissements en vue de réduire ses dépenses énergétiques ou qu’elle n’alloue pas ses ressources là où elles ont une utilité sociale et environnementale, la Société, comme l’a montré Amy Larkin dans son livre Environmental Debt : The Hidden Costs of a Changing Global Economy, accumule une dette vis-à-vis de la Terre et, plus prosaïquement, vis-à-vis des générations futures qui devront en assumer le remboursement.

Lorsque le poids de cette dette sera devenu insupportable, celles-ci n’auront peut-être d’autre choix que de se tourner vers de plus riches ou de plus forts pour y faire face. À ce moment, bien des valeurs risquent d’être troquées contre l’espoir de survie que ces plus riches ou plus forts leur offriront en échange de leur aide financière et logistique.

Des effets délétères irréversibles non provisionnés

Les dépenses sont assimilées à un flux. La pollution, tout comme la richesse, est un stock. Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, les compteurs du PIB sont remis à zéro. Les compteurs de la pollution environnementale et du CO2 rejeté dans l’atmosphère n’ont pas cette faculté à être réinitialisés au passage de l’an neuf.

Pollution et CO2 s’accumulent au sein des écosystèmes et de l’atmosphère jour après jour depuis qu’Homo sapiens a commencé à peser sur son environnement. Le processus de dégradation des écosystèmes ne s’est toutefois emballé qu’à la révolution industrielle, moment-charnière de l’Histoire où l’humanité est entrée dans un nouvel âge, l’anthropocène. L’anthropocène est une époque géologique où l’influence de l’être humain sur la géologie et les écosystèmes est devenue significative à l’échelle de l’histoire de la Terre.

Sous l’effet de cette accélération, plusieurs marqueurs planétaires chimiques et biologiques tels que CO2, azote, ozone, phosphore et biodiversité ont atteint ou dépassé leur seuil d’alerte4. Les conséquences de ces dépassements sur l’activité économique et sociale sont nettement perceptibles. Elles prennent la forme de sécheresses, incendies, inondations, pandémies et guerres. Ces manifestations funestes peuvent être assimilées, selon la terminologie d’Amy Larkin, aux dépenses de remboursement de la dette environnementale.

Nonobstant la régularité et l’intensité croissante des montants à affecter au remboursement de la dette environnementale, les sommes que les États devront allouer à son amortissement ne figurent pas dans les comptabilités nationales.

Là où les règles de prudence imposent à une entreprise de provisionner les risques et charges découlant de son activité courante, le PIB ne reflète pas les externalités négatives, ces charges qui échoiront aux générations futures du fait de la pression exercée sur les écosystèmes.

Les règles comptables auxquelles une entreprise doit se soumettre ont été établies pour donner une image fidèle de la réalité. La transparence que la loi impose à une entreprise a pour but d’informer les parties prenantes – employés, fournisseurs, clients et organismes bancaires – sur ses capacités futures à faire face à ses obligations à leur égard. Les provisions pour risques et charges se déduisent du chiffre d’affaires. Elles diminuent le résultat de l’entreprise et révèlent un risque éventuel de défaut de paiement futur et, par la suite, de faillite.

Est-ce parce qu’un État ne peut théoriquement tomber en faillite que de telles règles de prudence ne s’appliquent pas au PIB, l’équivalent pour un État du chiffre d’affaires ? Or, s’il est vrai qu’un État ne peut tomber en faillite, il peut cependant voir ses fleurons industriels passer dans des mains étrangères, perdre son indépendance énergétique et se faire dicter sa politique économique et sociale de l’étranger.

Au rythme où les dettes environnementales et sociales s’accumulent, et si un changement de paradigme ne s’opère pas urgemment, des scénarios de sauvetage à la belge ou plus récemment à la grecque pourraient se répéter à l’échelle planétaire. Qui serait alors en mesure de mettre en place de tels scénarios et à quelles conditions ? Ce sont là des questions existentielles qu’il est bon de se poser maintenant pour ne pas avoir à sacrifier le moment venu d’autres types de valeurs que des valeurs matérielles.

Les modèles à capacité infinie

Si des indicateurs concrets, comme la santé physique et mentale, le respect de la biodiversité, la qualité de l’air, la qualité de l’enseignement, le bien-être animal, la sécurité ou encore l’égalité des chances ne sont pas utilisés directement dans les modèles économiques, et si la BCE et le FMI continuent à se cramponner aux concepts de PIB et de croissance, c’est que leur application a, en apparence, produit de bons résultats, y compris en matière d’État-providence.

Ces bons résultats apparents ont néanmoins été obtenus au détriment de ressources qui, contrairement à ce que ces modèles laissent à penser, ne disposent pas de capacités infinies.

Nul n’ignore que les capacités des ressources soient finies. L’évaluation de leurs limites peut en revanche s’avérer une tâche complexe et même illusoire dans certains cas5. Cette tâche peut sembler d’autant plus vaine que de nouveaux gisements de ressources prennent en règle générale le relais de ceux que l’on a épuisés.

Sur la foi de ces différentes considérations, les tenants de la mathématisation de l’économie ont évacué la question des limites de capacité en concevant des modèles où les ressources disposent de capacités infinies.

Ces mêmes théoriciens ont aussi défendu l’idée que les marchés sont parfaits et que le prix reflète toute l’information disponible. Les notions de valeur d’usage et de limite de capacité des ressources perdent alors encore un peu plus d’intérêt à leurs yeux puisqu’elles sont censées être reflétées dans une seule dimension de la valeur : le prix.

Le postulat de ressources à capacité infinie fut une simplification “acceptable” d’un point de vue mathématique tant que les limites de capacité des ressources étaient suffisamment éloignées ou que de nouveaux gisements remplaçaient effectivement ceux qui avaient été épuisés. Cette situation d’abondance s’est prolongée jusqu’au début des années 706. Elle a donné l’impression de la robustesse d’un modèle économique qui, d’ordinaire couplé à un modèle démocratique, était synonyme de prospérité et d’égalité des chances, les deux modèles se confondant dans l’inconscient collectif.

Les premiers chocs pétroliers ont marqué un tournant pour ces théories. À mesure que le système Terre atteint et dépasse les limites de capacité de ses ressources, les simplifications sur lesquelles celles-ci sont bâties se sont révélées une source d’instabilité environnementale, sociale et politique.

Les désastres qui s’additionnent les uns aux autres devraient sonner le réveil de ceux qui pensent encore que les marchés sont parfaits, que les prix reflètent l’entièreté de l’information disponible, que les ressources jouissent de capacités potentiellement infinies et que le concept de valeur d’usage est superflu.

La poursuite de l’application d’un modèle économique de croissance du PIB, en dépit de la discordance grandissante entre ce modèle et la réalité de l’état des ressources, s’avère la première cause de volatilité des prix, d’appauvrissement des plus défavorisés, de burnout des travailleurs, d’accroissement des comportements toxiques7 et de risque de confiscation des libertés.

Vers une Société de la valeur

Aussi longtemps que le PIB demeure le principal indicateur sociétal, les dirigeants d’entreprise reçoivent des injonctions paradoxales qui les poussent à produire toujours plus et non de manière plus responsable et soutenable. Les entreprises sont jugées en priorité sur leur chiffre d’affaires et leur bénéfice périodique, les autres indicateurs étant considérés comme secondaires.

Le concept de responsabilité sociétale est défini au sein de la norme ISO 26000 qui détaille les responsabilités des entreprises en matière environnementale et sociale. Cette norme a été élaborée par 99 pays8 membres de l’Organisation Internationale de Normalisation, donnant l’impression d’un large consensus sur la direction que les entreprises devraient prendre dans les matières sociétales.

Cependant, là où la norme ISO 26000 pourrait jouer un rôle d’accélérateur du changement de modèle, l’accord conclu entre les pays signataires est a minima, la norme se contentant d’énumérer des lignes directrices que les organisations sont invitées à suivre. Elle n’est ni impérative ni même certifiable9. Faute de volonté politique à rendre cette norme contraignante et à la traduire dans les législations, les entreprises et CEO qui cherchent à placer la soutenabilité au cœur de leur projet sont fragilisés et, dans certains cas, sanctionnés.

Rendre la norme ISO 26000, ou toute autre norme de même portée reconnue internationalement, impérative et certifiable apporterait de la cohérence et de l’équité entre les entreprises qui fournissent des efforts sincères pour la mettre en œuvre et celles qui l’utilisent à des fins de greenwashing, à l’image de ces entreprises de l’industrie textile et de la mode qui se targuent de verdir leurs productions et détruisent néanmoins leurs invendus en fin de saison.

Pire forme d’obsolescence programmée, l’incinération de vêtements, sacs et autres accessoires de mode neufs est réalisée dans le but de soutenir les prix de vente. Elle stimule en outre les nouvelles productions qui alimentent le cycle des dépenses de matières premières et de salaires qui, à leur tour, stimulent le PIB. Un PIB qui s’accommode donc de tels écocides. Mais, la planète et ses habitants, pour combien de temps encore ?

Changer de paradigme commence par délivrer un message clair. Ayons l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que les conditions d’abondance dans lesquelles la Société de consommation a pu s’épanouir ne sont plus rencontrées et qu’il est urgent de redonner de la valeur à l’acte de production et de consommation.

Pour ce faire, responsables économiques et politiques, dirigeants d’entreprise et actionnaires doivent changer de modèle, d’indicateurs et de priorités de gestion. Ce livre est une invitation à ouvrir les yeux sur l’origine des maux de notre époque. Il est toutefois plus que cela. Il est une analyse des processus à transformer pour concevoir et gérer nos organisations au profit de toutes les parties prenantes. Il est une invitation à évoluer vers une Société de la valeur.

La deuxième révolution industrielle

La révolution électricité

Nous sommes en 1867. Dans l’atelier où le Belge Zénobe Gramme effectue ses recherches, plusieurs versions d’une étrange machine s’entassent. Cette machine qui ne porte pas encore le nom de son inventeur est une dynamo à courant continu. Fasciné par le monde de l’électricité, Gramme a une intuition. Si l’énergie électrique peut être produite au départ de l’énergie mécanique, l’inverse ne serait-il pas envisageable : produire un travail mécanique au départ de l’énergie électrique ?

Il faut à Gramme moins d’une année pour concrétiser son intuition : le prototype de dynamo réversible voit le jour en 1868. Grâce au principe de réversibilité de la dynamo, la machine Gramme devient le premier moteur électrique puissant qui aura une application dans le domaine industriel. Zénobe Gramme, élève médiocre, mais autodidacte de génie, est sans doute loin d’imaginer l’impact qu’aura son invention sur le cours de l’Histoire.

Dans la foulée de celle-ci, les choses vont assez vite. Les premières centrales hydroélectriques et les premiers réseaux de distribution électriques voient le jour à la fin des années 1870. À la fin du 19ème siècle, l’énergie électrique est prête à envahir les ateliers. Elle y amène la lumière grâce à l’ampoule électrique à incandescence inventée par Thomas Edison. Elle y introduit aussi le moteur électrique à l’origine d’une transformation radicale dans la manière de concevoir et organiser le travail.

Avant que le moteur électrique ne pénètre dans les ateliers de production, la force motrice y était distribuée par des machines à vapeur. Ce principe de distribution de la force est simple, mais contraignant : les machines de production doivent, pour bénéficier de la force générée par la machine à vapeur, être connectées à un arbre central qui, au moyen de courroies et poulies, communique la force nécessaire à leur mise en mouvement.

Plus léger et autonome, le moteur électrique peut être incorporé à la machine. Il affranchit les machines de production de leur lien à un arbre central et révolutionne par la même occasion la disposition en étoile des postes de travail. Les machines, libérées de cette contrainte, peuvent être positionnées spatialement dans l’atelier à l’endroit le plus logique en fonction de la tâche qu’elles doivent réaliser et des matières qui leur sont acheminées.

Autre conséquence de l’avènement du moteur électrique : la machine peut réaliser des tâches plus fines. Ces tâches – ou opérations – sont conçues en fonction des matières reçues en entrée ou de produits semi-finis qui sont le résultat de tâches amont. Elles sont exécutées en suivant un mode opératoire de réalisation strict, le but étant d’obtenir un résultat qui répond aux spécifications techniques et critères de qualité exigés par la tâche aval.

On le comprend, avec l’apparition de l’électricité et du moteur électrique, c’est à une nouvelle étape de la rationalisation des productions que l’on assiste, une rationalisation qui a pour nom OST, acronyme utilisé pour Organisation Scientifique du Travail. Plus que le nom OST, l’Histoire retiendra surtout un homme, un ingénieur américain dénommé Frederick Winslow Taylor. S’appuyant sur les débouchés qu’offre l’électricité, l’application du taylorisme conduisit à une division extrême du travail, appelée parcellisation du travail.

Dans cette nouvelle conception des ateliers et du travail, l’opérateur de production est un simple exécutant qui doit se conformer aux directives qui lui sont communiquées par des ingénieurs appelés Cols blancs, par opposition aux Cols bleus, les ouvriers.

Les Cols blancs réfléchissent à la manière la plus rationnelle de découper le travail et d’organiser la distribution des tâches au sein d’ateliers de production qui, affranchis des contraintes de la vapeur, s’agrandissent. Fruit de ces différents ingrédients, le concept de travail à la chaîne10 voit le jour et, avec lui, celui de production de masse ou en série. Le travail à la chaîne est incarné par une autre grande figure de cette deuxième révolution industrielle, Henry Ford.

Mettant en œuvre les principes de parcellisation, d’OST et de travail à la chaîne, les usines d’Henry Ford atteignent des cadences de production totalement inédites pour l’époque. Emblème de cette révolution, la Ford T est produite à plus de quinze millions d’unités entre 1908 et 192711.

Revers de la médaille : production en série rime avec standardisation et uniformisation. Tout est conçu au sein des ateliers pour maximiser la productivité d’un bien en particulier : l’agencement des machines, leur réglage, la gestuelle des opérateurs et les approvisionnements. L’organisation rationnelle de ces chaînes de fabrication laisse peu de place à la personnalisation du produit ou aux modifications de spécifications qui auraient pu tenir compte d’innovations au cours de son cycle de vie.

La Ford T sera produite pendant près de vingt ans dans un coloris unique, ce qui fit dire à Henry Ford non sans une pointe d’ironie : “Tout le monde peut avoir une Ford T de la couleur qu’il souhaite, à condition que ce soit le noir”.

Si la deuxième révolution industrielle est source de progrès technologique, elle porte néanmoins en elle les germes de désastres à venir. En transformant les dynamiques de travail internes à l’entreprise, elle dénature et dévalorise les métiers liés à la production et instrumentalise les ouvriers de production qui ne sont plus ici que des exécutants à qui il est même interdit de penser.

La parcellisation du travail modifie le rapport de force en faveur des détenteurs du capital face aux ouvriers qui voient leur savoir-faire dévalué. En l’absence de réglementation, le jeu de la concurrence pousse naturellement les salaires à la baisse, érodant le pouvoir d’achat d’une classe de prolétaires qui ne cesse de gonfler12.

Les productions en série transforment le tissu économique. En exerçant une pression sur les artisans qui ne peuvent rivaliser en termes de prix de revient avec ces nouvelles méga-industries, ceux-ci viennent grossir les rangs des prolétaires.

Dans un modèle de production de masse, le destinataire des produits est lui aussi instrumentalisé. Il est un consommateur chez qui il convient de susciter un besoin suffisamment fort pour qu’il entre dans la logique d’achat souhaitée par le producteur. Dans un tel modèle, la production précède la demande et c’est l’apparition du bien sur le marché qui doit déclencher l’acte d’achat. En clair, on produit du stock qu’il convient d’écouler, c’est-à-dire qu’il convient de consommer.

La deuxième révolution industrielle débouche sur une dynamique double, malheureusement en opposition l’une de l’autre. D’un côté, les productions augmentent à un rythme totalement inédit. De l’autre, les revenus du travail sont mis sous pression, privant une majorité des consommateurs potentiels des moyens suffisants pour acheter les marchandises produites. Ne trouvant pas assez de consommateurs auprès de qui écouler ces marchandises, l’économie se trouve en état de surproduction.

Les règles du marché s’appliquant aux prix de vente, ceux-ci baissent jusqu’à descendre au-dessous du prix de revient, privant les entreprises des liquidités nécessaires au remboursement des prêts reçus en vue de la construction des nouvelles infrastructures.

Or, dans le même temps, loin d’avoir régulé le marché des capitaux, les autorités monétaires et les banques jouent un rôle amplificateur de ces déséquilibres à travers une politique de prêts aux investisseurs faiblement garantis à une hauteur moyenne de 10% du montant emprunté. Dopés par cet afflux massif de liquidités, les cours sur les marchés boursiers s’autoalimentent et finissent en bulles spéculatives qui, par leur éclatement en 1907, en 1920 et, enfin, en 1929, ruinent une bonne partie des détenteurs du capital.

Cependant, les vrais perdants de ces krachs boursiers sont les prolétaires. En raison des fermetures massives d’entreprises et sans protection sociale, ils sont privés de moyens de subsistance.

En laissant les forces du marché s’exercer au profit des plus forts, celles-ci finissent par se retourner contre lui-même. Le marché s’effondre. La pauvreté se propage et s’étend aux différentes classes sociales qui ne parviennent plus à juguler le flot de la misère rampante. Les tensions sociales et politiques deviennent insupportables.

La deuxième révolution industrielle qui avait apporté au Monde la lumière va aussi le jeter dans les ténèbres de deux guerres mondiales.

L’après-guerre

La Société occidentale qui cherche à se relever de la Seconde Guerre mondiale montre qu’elle a appris des erreurs passées. Sous l’impulsion des Accords de Bretton Woods13 qui voient triompher les théories macroéconomiques de John Maynard Keynes et d’un plan Marshall qui est l’antithèse du Traité de Versailles14, l’après-guerre est marqué par la volonté de faire de la coopération économique le fer de lance du monde libre.

Ce monde libre qui s’érige comme rempart contre les totalitarismes est une idéologie construite sur l’idée de supériorité des principes de liberté et de démocratie. Cette idéologie s’est rapidement propagée à l’ensemble des dimensions de la Société et a exercé une influence déterminante sur les mœurs, la culture, les protections sociales, l’industrie, le commerce, le tourisme ou encore la finance.

En matière de protection sociale, un large consensus émerge pour garantir aux travailleurs un ensemble de droits fondamentaux qui, dans la foulée du Social Security Act de 1935, prennent le nom de Sécurité sociale. La Sécurité sociale recouvre plusieurs thématiques telles que le salaire garanti, la limitation du temps de travail, les congés payés, l’assurance chômage, l’assurance maladie-invalidité, le régime des retraites, les congés de maternité et les allocations familiales.

Après 1945, l’immense majorité des pays industrialisés consolident ou introduisent dans leur législation des régimes de protection des travailleurs. Le droit de vote pour tous et toutes et les droits des minorités, ou droits civiques se généralisent également à cette époque.

Sur le plan économique, une fois la paix restaurée et les capacités de production reconstituées, les biens dits de consommation bénéficient des gains de productivité observés dans le secteur agricole et les industries manufacturières.

Les progrès accomplis dans les moyens de transport combinés à la réduction voire à la suppression des barrières douanières donnent naissance à de vastes zones de libre-échange, à l’instar du Traité de la CECA en 1951 qui préfigure la Communauté européenne. L’accroissement des échanges à l’échelle nationale et internationale stimule la compétition entre les régions et les États qui, s’appuyant sur la Théorie des Avantages Comparatifs de Ricardo, encourage une spécialisation des productions qui se traduit en gains de productivité supplémentaires.

Parallèlement, le tourisme se démocratise à la faveur de la réduction des coûts et temps de déplacement, sur terre et dans les airs, et des simplifications administratives aux frontières des États. Des villes et régions reculées ou rurales découvrent les bénéfices d’une activité touristique qui émancipe et élève le niveau de vie de leurs populations.

L’éclosion de la finance internationale et d’organismes internationaux comme la Banque mondiale et le FMI, facilite les échanges commerciaux et promeut l’entrée des pays émergents dans le cercle des pays développés.

L’accélération de la vitesse de circulation de l’argent15, conséquence monétaire de ce climat optimiste, simplifie l’accès aux crédits, entre autres les prêts hypothécaires et les crédits à la consommation. De nouveaux outils bancaires comme la carte de crédit dès les années 50 aux États-Unis et, plus tard, les ATM, ou guichets automatiques se multiplient. Ces nouveaux outils aidant les consommateurs à céder plus facilement à leurs pulsions d’achat contribuent à leur tour à l’accroissement de la vitesse de circulation de l’argent.

Sur fond de croissance soutenue de la production et d’une inflation en grande partie maîtrisée, emprunteurs, épargnants et organismes de crédit trouvent un terrain d’entente où chaque partie se sent gagnante.

Les secteurs de la banque, des assurances ou de la construction profitent naturellement de ce contexte pour croître, créer de nombreux emplois et fournir de bons salaires à des familles qui, se souvenant des affres de la guerre, sont prêtes à fournir les efforts nécessaires pour s’élever socialement.16

L’élévation du niveau de vie qui résulte de la conjonction de ces mouvements et évolutions contribue à l’expansion d’une classe moyenne qui jouit des retombées de la croissance économique17 et devient, au travers de ses investissements et consommations, un de ses principaux moteurs.

Les erreurs commises par la Société d’avant-guerre qui découvrait l’industrialisation à grande échelle sont corrigées sur presque toutes les dimensions.

La Société d’après-guerre se distingue par :

Une meilleure répartition des richesses qui augmente la capacité de consommation des ménages.Une plus grande liberté de circulation des biens, des personnes et des capitaux qui dope le commerce et le tourisme.Une plus grande vitesse de circulation de la monnaie qui stimule les investissements et la consommation tout en contenant les poussées inflationnistes.

La Société de consommation

C’est à ce moment charnière dans l’histoire économique – un moment que l’on situe vers le milieu des années 50 – où, ayant dépassé le point de satisfaction des besoins primaires, la consommation devient source de plaisir et d’une satisfaction née du sentiment de différenciation et de richesse.

À peine dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Société occidentale est entrée de plain-pied dans ce que les historiens ont nommé la Société de consommation.

La Société de consommation consacre la liberté de choix et le plaisir du consommateur. Elle rompt avec les concepts industriels de production et de marketing d’avant-guerre. Dès la fin des années 40, on assiste à une révolution dans la manière de concevoir, produire, promouvoir et utiliser les nouveaux produits et services.

Sous la pression d’une recherche de satisfaction toujours plus sophistiquée des besoins et désirs des consommateurs, le concept de produit se transforme :

Le produit ne devant plus être uniquement fonctionnel, mais aussi beau et agréable à utiliser, il consacre le concept de design industriel.Le produit se personnalisant pour faire plus corps avec le consommateur et ses particularités ou aspirations du moment, il se décline progressivement en plusieurs versions et consacre le concept d’option.Le produit étant plus consommable, sa valeur d’investissement diminuant au profit d’une satisfaction instantanée, il consacre le concept de produit à usage unique ou limité dans le temps.Le produit étant source de désir et de différenciation, l’innovation devient pour nombre de produits le principal argument marketing et consacre le concept de time-to-market18.Le produit étant soumis à une concurrence grandissante, le coût d’acquisition des nouveaux clients augmentant, il consacre le concept de fidélisation, le marketing passant progressivement de transactionnel à relationnel19.

Parallèlement à ces évolutions, ayant pris conscience de leur pouvoir grandissant dans le rapport qui les lie aux producteurs et aux distributeurs, les consommateurs se regroupent dès la fin des années 60 en associations qui gagnent en influence. L’action de ces associations qui peuvent faire ou défaire en peu de temps la réputation des entreprises encourage la transition d’une production de masse vers une relation client plus soucieuse des attentes et des besoins de ces derniers.

Le lean management

Alors que la Société d’après-guerre aspire à plus de libertés individuelles, l’entreprise doit s’adapter pour répondre à l’évolution du modèle de consommation qui découle de telles aspirations.

L’entreprise doit être plus flexible et plus réactive, être capable de produire de plus petites séries et introduire des notions de contrôle de qualité, de design, de marketing et de time-to-market.

Pour le dire en des termes marketing, elle doit être orientée client.

Mises dans cette perspective historique, les techniques de gestion industrielle, mieux connues sous la dénomination de lean management, ont été élaborées en réponse aux limites du taylorisme et du fordisme.

Pour aider les entreprises à être orientées clients, les techniques de lean management modifient les processus de conception et de fabrication. Elles cherchent à les rendre plus souples et qualitatifs. Elles rendent aussi à l’opérateur l’autonomie suffisante pour concevoir et organiser son travail dans une approche de production plus adaptable à des besoins qu’il convient désormais d’individualiser et qui changent rapidement.

Le taylorisme et le fordisme avaient instrumentalisé les opérateurs. Le lean management remet les notions de métier, d’expertise et de qualité au cœur des processus de création de valeur.

Si les techniques de gestion entament peu à peu leur mue en réponse aux besoins des consommateurs, c’est dans un Japon qui doit reconstruire sa puissance industrielle, après huit années de guerres destructrices20, que les techniques de lean management prennent leur essor. Mélange de tradition et de modernité, de sens pratique et analytique, ces techniques placent travailleurs et consommateurs au centre des préoccupations managériales. Elles ouvrent la voie au concept de stakeholder et promeuvent une approche plus globale des problématiques de gestion.

Il aura toutefois fallu plusieurs décennies avant que les entreprises occidentales prennent conscience de leur intérêt. Edwards Deming qui, avec Taïchi Onö, est considéré comme un des maîtres à penser du lean management déclare en 1991 que “les entreprises américaines n’accordent pas beaucoup d’attention à ces théories” et “qu’il faudrait une réforme”.

Alors qu’une majorité d’entreprises ont désormais opté pour le lean management, les questions demeurent de savoir si elles l’ont toujours fait dans l’esprit de Deming et Onö, mais également si le véritable enjeu de la gestion ne s’est pas entretemps déplacé.

La troisième révolution industrielle

La révolution Internet

Internet, depuis son invention, est le catalyseur d’une transformation profonde de notre Société. Tout comme l’électricité a révolutionné nos vies en s’intégrant à toutes les facettes de la Société, Internet induit une mutation similaire. Il redéfinit nos modes de production, de consommation et révolutionne notre manière de communiquer.

À ses débuts, le World Wide Web était principalement utilisé pour échanger et partager des fichiers ainsi que des courriers électroniques. Avant l’avènement d’Internet, de tels échanges étaient majoritairement limités à des interactions entre serveurs informatiques spécialisés. L’arrivée d’Internet a démocratisé l’accès à ces fonctionnalités. Les ordinateurs personnels ont pu commencer à communiquer directement via le réseau.

Découvrant le potentiel de l’individualisation et personnalisation des connexions, les usages d’Internet se sont rapidement multipliés.

En interconnectant les entités du réseau – les personnes, les entreprises, les systèmes et les objets – Internet donne la possibilité à ces entités d’être tout à la fois récepteurs, concepteurs et émetteurs d’informations. Le site Wikipédia témoigne de la puissance créatrice qu’offre Internet lorsqu’il s’appuie sur la capacité contributive de chacun de ses membres. Dans le registre de l’Internet mobile, une application telle que Waze exploite cette double fonction d’émetteur-récepteur pour informer les conducteurs en temps réel sur l’état du trafic et optimiser leurs déplacements.

Les acteurs du réseau étant aussi des acteurs économiques, les facultés d’échange d’informations d’Internet contribuent au développement des relations commerciales. Internet est ainsi devenu en quelques années le support d’une économie qui porte le nom d’économie numérique ou économie digitale.

Lorsque l’on parle d’économie numérique, les noms de plateformes commerciales d’achat-vente telles qu’Amazon, PayPal, eBay, ou Leboncoin viennent tout de suite à l’esprit. La plus grande révolution d’Internet est toutefois d’avoir transformé les entités qui le composent, c’est-à-dire potentiellement tout le monde et à terme la majorité des objets, en véritables agents économiques producteurs de valeur. Des plateformes telles qu’Airbnb, Uber, Deliveroo, TaskRabbit, Dailymotion ou Upwork déclinent ce concept dans des domaines aussi variés que la location de logements, le transport des personnes, l’acheminement de plats préparés, les petits travaux à domicile, la production de contenu audiovisuel ou encore la sous-traitance de tâches intellectuelles et créatives.

Revers de la médaille, de telles plateformes offrent des opportunités d’emplois et de revenus qui s’écartent ou, pour certaines, font fi des règles commerciales, sociales et fiscales existantes. L’apparition de ce nouveau modèle économique soulève de nombreuses questions de Société. Des questions que pose aussi la collecte à grande échelle de données personnelles, les Big Data, amassées par les géants du Web avec un objectif de valorisation commerciale. Les biais observés dans le traitement et l’exploitation automatisés de ces innombrables données multiplient les effets délétères sur la santé des jeunes21, sur le déroulement des élections22 et, plus largement, sur les libertés individuelles.

L’avènement de la 5G, de l’Internet des objets (IoT) et de l’intelligence artificielle ajoute une couche de complexité légale à ce processus de dématérialisation et de dérégulation à grande échelle que des législateurs dûment préparés devront encadrer23.

L’électricité a conduit à une déstructuration de la Société alors que celle-ci ne disposait pas des outils, entre autres monétaires et de protection sociale, à la hauteur des changements qu’elle provoquait.

Ce schéma se répète avec Internet et l’intelligence artificielle qui bousculent les codes en place avec une force et une vitesse qui prennent de cours la grande majorité des acteurs politiques et socio-économiques et plongent les décideurs traditionnels dans un certain désarroi.

La Société de la connaissance

Selon l’économiste et futurologue Jeremy Rifkin, la troisième révolution industrielle est la convergence des technologies de l’information, des énergies renouvelables et de nouveaux moyens de transport au sein d’un réseau intelligent. Depuis l’arrivée des smartphones, Internet est la partie la plus visible de cette troisième révolution industrielle. Celle-ci reste cependant viscéralement liée à l’informatique qui l’a engendrée et plus encore aux sciences qui président à la conception des algorithmes, des intelligences artificielles et des robots.

La troisième révolution industrielle plonge ses racines dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale où des centaines de chercheurs en provenance du monde entier s’unissent dans la lutte contre le nazisme. Si, de cette époque mouvementée, l’Histoire retient notoirement les noms de John von Neumann et d’Alan Turing, les pères des ordinateurs et de l’informatique moderne, les centres ultra-secrets des forces alliées sont de véritables chaudrons intellectuels où éclosent certaines des plus grandes découvertes et avancées technologiques du 20ème siècle24.

Après la guerre, ces équipes de chercheurs rejoignent les nombreux laboratoires et centres de recherche privés, universitaires et étatiques qui voient le jour et se développent dans une Amérique qui dispose des capacités pour investir massivement dans la recherche, alors que d’autres doivent panser les plaies laissées par la guerre25.

C’est ainsi que l’électronique, l’informatique, la robotique, les technologies de l’information ou encore l’intelligence artificielle prennent leur essor au cœur d’une Amérique d’après-guerre triomphante à la fois militairement et scientifiquement.

ARPANET, l’ancêtre d’Internet, fruit d’une collaboration entre des instituts de recherche, des entreprises privées, la NASA et l’armée est né en 1969. Dans l’ouvrage The Age of Discontinuity, paru également en 1969, l’auteur et théoricien Peter Drucker introduit le concept de Société de la connaissance ou Société du savoir.

À côté d’Internet, c’est l’ensemble des révolutions scientifiques et technologiques, à l’instar des nanotechnologies, biotechnologies, neurosciences ou encore de la génomique et de la réalité augmentée qui transforment la Société et symbolisent pleinement la troisième révolution industrielle, la révolution qui transfère le pouvoir et la richesse à ceux qui détiennent le savoir26.

Fractures et dérives de la Société de la connaissance

Grâce à leur capacité à exploiter judicieusement ces innovations technologiques, des élites intellectuelles connaissent un succès sans précédent dans l’histoire de l’humanité27. Pour ceux situés au cœur de cette révolution, la Société de la connaissance a tenu ses promesses de pouvoir et de richesse.

Cependant, l’ascension de ces quelques happy few s’accompagne d’une division sociale profonde. La réussite d’une minorité est contrebalancée par le décrochage économique des catégories sociales les plus fragiles.

La dépendance croissante à la technologie numérique, caractérisée par un usage excessif des écrans et par l’infobésité, accentue la vulnérabilité de nombreuses personnes. Cette situation éloigne la Société de la connaissance des idéaux d’une Société harmonieuse et équilibrée. Elle la rapproche plutôt du monde dystopique de 1984, où une technologie omniprésente altère la perception de la réalité et diminue la capacité de ses habitants à agir de manière autonome.

Tandis que les fractures sociales s’approfondissent, la Société de la connaissance dérive également vers le technosolutionnisme, cette idée selon laquelle la technologie pourrait, seule, régler tous les problèmes de notre temps28. Les investissements massifs dans des projets comme le tourisme spatial et le transhumanisme renforcent l’image d’une science détournée au profit des caprices d’une poignée de milliardaires.

Les innovations positives conduites dans le but de contribuer à un avenir plus soutenable souffrent inévitablement d’un amalgame avec ces projets et sont remises en question par une frange de la population qui se radicalise face à de telles dérives. Ces opposants à l’innovation technologique justifient également leur position par le fait, avéré, que celle-ci fut le principal moteur d’une croissance économique devenue aujourd’hui insoutenable. L’idée que la science puisse désormais mener la Société sur la voie de la sobriété leur semble contre-intuitive, voire utopique.

En un siècle, la transformation espérée par une génération entière s’est muée en un dilemme complexe, à la fois technologique, social et écologique.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Et que devons-nous changer pour remettre la Société sur une bonne trajectoire et réconcilier innovation et progrès sociétal ? C’est à ces questions que la suite de ce chapitre s’attache à répondre.

Les prémisses d’un effondrement systémique

L’essoufflement des économies dites avancées

La croissance économique s’est inscrite jusque dans les années 80 dans un contexte de croyance indéfectible dans les bienfaits de la consommation, une consommation soutenue et encouragée par un vaste mouvement en faveur des libertés qu’incarnait le capitalismeà visage humain, alors considéré comme un rempart contre les dérives totalitaristes du communisme. Et comment ne pas louer un modèle présenté comme un gage de prospérité, de plein emploi et de paix dans un contexte de guerre froide qui tend inévitablement à idéaliser la suprématie d’un modèle sur un autre et à légitimer les excès des luttes du bien contre le mal ?

Certes, des événements – on pense aux crises pétrolières des années 70 – ont annoncé l’essoufflement de ce modèle. Mais l’euphorie et le sentiment d’invulnérabilité que procurait le progrès matériel – et que consacre l’expression “The sky is the limit” – ne laissaient pas beaucoup d’espace aux analyses critiques.

Le Japon, berceau des techniques de lean management, est le premier des pays industrialisés à subir le ralentissement de sa croissance économique. On estime que celui-ci s’est produit à la fin des années 80 et a débouché sur la décennie perdue, à savoir dix années, de 1991 à 2000, au cours desquelles, en dépit des politiques monétaires volontaristes, le Japon a vécu au rythme de la stagnation, une croissance molle entrecoupée de périodes de récession. Un quart de siècle plus tard, le Japon n’a toujours pas renoué avec une croissance économique franche et le pays du Soleil-Levant a perdu sa première place dans de nombreux domaines.

C’est que, en marge ou plutôt à cause du progrès économique, divers déséquilibres sociaux et environnementaux prennent racine et croissent dans le Japon des années 70. Ces déséquilibres grandissent tant et si bien que, fin des années 80, le Japon doit faire face à une accumulation de problèmes de nature systémique qui ne sont pas ou plus des phénomènes statistiques négligeables, mais bien de puissants vecteurs de force qui s’unissent et s’opposent à la poursuite du modèle économique de croissance.

Ces forces contraires au modèle de croissance sont :

La modification de la structure par âge de la population qui prend la forme d’une inversion de la pyramide des âges après le baby-boom de l’après-guerre et se caractérise par une diminution de la population en âge de travailler et une augmentation du coût des soins de santé et des retraites.Les nuisances occasionnées à l’environnement qui s’expriment sous de multiples formes :La pollution de l’atmosphère, de l’eau et des sols.La détérioration de la faune et de la flore.L’épuisement des ressources naturelles.L’accumulation des déchets non traités.L’émergence de nouveaux concurrents pouvant bénéficier de coûts de production (e.a. le coût de la main-d’œuvre) plus faibles.Les délocalisations de productions vers ces mêmes pays à bas coût (Chine, Taïwan, Inde, Pakistan, etc.)L’augmentation du coût des matières premières.La dépendance énergétique à l’égard de pays tiers.L’augmentation du taux d’endettement des ménages et des entreprises qui réduit leurs capacités d’investissement et de consommation.L’accumulation de masses monétaires (l’argent peu cher) qui compense l’affaiblissement de la vitesse de circulation de l’argent.La spéculation financière et immobilière qui débouche sur des bulles et des krachs.L’épuisement psychique des cadres et des employés et l’apparition de pathologies qui y sont liées telles que le burnout et le karoshi.La crise des valeurs sociales et les actes de terrorisme de groupuscules radicalisés d’inspiration religieuse ou politique à l’image des attaques au gaz sarin dans le métro de Tokyo en 1995.

La majorité des pays industrialisés ayant marché dans les pas du Japon avec une petite vingtaine d’années de retard, on ne s’étonnera pas qu’ils soient à leur tour victimes de ces multiples déséquilibres, dérèglements et autres crises de valeur. Vue sous cet angle, la crise financière de 2008 n’est que l’aboutissement d’un processus beaucoup plus fondamental et inhérent à un modèle économique qui a été prolongé en dépit de résultats faiblissants.

Les déséquilibres budgétaires qui se sont emballés depuis le début des années 2000 illustrent à eux seuls l’épuisement du modèle. Que les politiques d’austérité menées après 2008 n’aient pas eu d’effet positif sur les déficits des États ne devrait surprendre personne. Sans influence réelle sur les vecteurs de force opposés au modèle économique de croissance, ces politiques ont en revanche rogné les capacités d’investissement de la classe moyenne et ont enclenché des spirales négatives qui furent elles-mêmes à l’origine de poussées déflationnistes.