Du capitalisme - David Guerlava - E-Book

Du capitalisme E-Book

David Guerlava

0,0

Beschreibung

Le capitalisme est-il vraiment propice au progrès et à l'innovation ? Quelles sont les conséquences de l'inégalité sur les grands indicateurs économiques, sociaux et écologiques ? Dans quelle mesure le système actuel est-il source d'instabilité ? Voici quelques-unes des questions auxquelles répond cet ouvrage.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 128

Veröffentlichungsjahr: 2016

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Quand je vois qu’on a voulu faire un grand palais, je me demande aussitôt pourquoi ce palais n’est pas plus grand. Pourquoi celui qui a cinquante domestiques n’en a-t-il pas cent ? Cette belle vaisselle d’argent, pourquoi n’est-elle pas d’or ? Cet homme qui dore son carrosse, pourquoi ne dore-t-il pas ses lambris ? Si ses lambris sont dorés, pourquoi son toit ne l’est-il pas ?

Julie, ROUSSEAU

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION

PREMIÈRE PARTIE : LE CARCAN CAPITALISTE :

Le surcoût du capital

Vers une extension de la notion de capital

Quelle responsabilité ?

L'instabilité du marché

SECONDE PARTIE : EXTERNALISATIONS

Le prix pour l'Homme

Un faisceau d'indices

Des corrélations importantes

Le prix pour la Nature

La corrélation impact écologique / inégalité

Autres considérations

CONCLUSION

COMPLEMENTS

Sur « l'inégalité naturelle »

Tels qu'en eux-mêmes l'éternité les change

Sur la vidéo de

Nada Info

Sur la

loi El Khomri

(11 mars 2016)

Sur les revenus de Carlos Tavares, PDG de

PSA

(mars 2016)

Oyez oyez braves gens (6 avril 2016)

Sur Juppé et la Droite (15 juin 2016)

Philosphie

Entretien improvisé (23 juin 2016)

Le

potlatch

moderne (27 juin 2016)

“Lui président...”

(le 30 juin 2016)

Notre-Dame

Gilets jaunes

Résumé

ANNEXES

Classement des 34 pays de l'

OCDE

selon l

'indice de Gini

(après transferts sociaux)

Classement des 28 pays de l'

Union européenne

selon l'

indice de Gini

(après transferts sociaux)

Scores des partis national-populistes aux élections européennes de 2014

INTRODUCTION

1) Repères

Le mot capitalisme apparaît en Europe, au XVIIIème siècle. Le français Louis Blanc l'utilise de façon étonnamment moderne, dans son ouvrage Organisation du travail (1850) :

On voit en quoi consiste le sophisme qui sert de base à tous les raisonnements de M. Bastiat. Ce sophisme consiste à confondre perpétuellement l'utilité du capital avec ce que j'appellerai le capitalisme, c'est-à-dire l'appropriation du capital par les uns, à l'exclusion des autres.

Aujourd'hui, les définitions peuvent varier, suivant les modèles sociaux et d'entreprises. Et suivant l'idée que chacun s'en fait évidemment. Au-delà des divergences sémantiques et de points de vue, il semble néanmoins qu'on puisse le définir simplement. Une première définition pourrait être : le capitalisme est le mode de production et de consommation où : 1. les moyens de production sont la propriété d'une minorité de ménages et d'individus. Et 2. l'inégalité de revenus est sans entrave majeure, c'est-à-dire illimitée.

Ces deux caractéristiques sont difficilement contestables, et pour ainsi dire indissociables dans le capitalisme. Les capitaux sont concentrés, parce que les revenus sont illimités, le processus d'accumulation s'accélérant au fil du temps (quand la fiscalité ne pose pas de limites). Et les revenus sont illimités, parce que ceux qui fixent les rémunérations sont propriétaires de la majorité des capitaux. En France par exemple, 10 % de la population détient 53 % du patrimoine et des moyens de production1.

Cette première définition permet de poser un cadre théorique, et de distinguer le capitalisme d'autres systèmes économiques, comme le féodalisme. Elle permet également de dire, sans être cynique, qu'entre le capitalisme tel qu'on l'entend classiquement, et les différentes formes de totalitarisme qu'a connu le monde depuis la fin du XVIIIème siècle, la différence est - d'un point de vue économique – uniquement de degré.

La relation capitalisme/démocratie n'est, en effet, pas si évidente que certains l'imaginent. Dans Le prix de l'inégalité (2012), Stiglitz a montré par exemple que l'instabilité économique pouvait favoriser l'émergence de comportements anti-démocratiques. Et les déclarations récentes de certains dirigeants, sur l'idée qu'ils se font de l'entreprise, vont dans le même sens. En novembre 2015, Alain Dinin - PDG de la société immobilière Nexity - déclare par exemple dans Les Échos que L'entreprise n'est pas une démocratie. Ce dirigeant, qui a soutenu le candidat PS Claude Bartolone aux régionales d'Ile-de-France, reprend en ces termes d'autres prises de position, comme la phrase de Lindsay-Owen Jones, alors PDG de L'Oréal, qui déclarait : L'entreprise n'est pas une démocratie, c'est une autorité.

Faut-il s'en réjouir ? Non évidemment, mais force est de constater que l'entreprise et l'ensemble des entreprises qui constituent le marché ne sont pas, aujourd'hui, des démocraties. Même si quelques initiatives isolées, comme Worldblu, cherchent à promouvoir des formes de gouvernances plus souples, 10 % de la population en France on le rappelle détient plus de la moitié des capitaux. Et donc plus de la moitié des droits de vote et des conseils d'administration. Sans compter que l'essentiel des dettes publiques est détenue aujourd'hui par les marchés financiers.

De fait, la majorité des individus passent aujourd'hui le plus clair de leur temps – et de leur vie – pour et dans l'entreprise. Sur toutes les vraies décisions, sur toutes les vraies politiques (techniques, stratégiques, salariales, …) l'immense majorité des individus et des ménages n'ont rien à dire. Le reste du temps, ils font avec ce que le marché leur laisse comme pouvoir d'achat pour vivre et se divertir.

2) Méthodologie

Dans un rapport de 2015 intitulé Pourquoi moins d'inégalité profite à tous, l'Organisation pour le Commerce et le Développement Économique (OCDE) fait remarquer que, depuis le milieu des années 90, les inégalités de revenus ont augmenté dans presque tous les pays du monde. En Europe, aux États-Unis et aussi en Chine2

Graphique 1 : Inégalité de revenus (après transferts sociaux) dans quelques pays de l'OCDE + Chine et Russie (1995-2010)

Source OCDE / Banque Mondiale

On remarque également, au sein des pays capitalistes, qu'on peut opérer des distinctions en terme de niveaux d'inégalité. La Norvège et le Danemark par exemple sont moins inégalitaires que les USA ou la France (pour l'ensemble des résultats de l'OCDE et de l'Union européenne voir les Annexes).

Ces différentes formes de capitalisme permettent des points de comparaison, avec le spectre le plus large possible. C'est ce à quoi nous nous attacherons, tout au long de cet ouvrage. Comparer, sur une période relativement longue (décennale quand c'est possible) et dans des zones économiques suffisamment vastes et homogènes (l'Union européenne souvent) les pays sur la base de leur niveau d'inégalité. Pour comprendre, in fine, les conséquences de l'inégalité illimitée de revenus sur les grands indicateurs économiques, sociaux et écologiques.

Notre méthodologie - celle des calculs et des graphiques de corrélations - sera identique à celle de Richard Wilkinson et Kate Pickett, dans leur ouvrage Pourquoi l'égalité est meilleure pour tous. Notons que s'il est communément admis qu'une corrélation isolée ne peut, à elle seule, suffire à établir un lien de causalité, l’homogénéité des cadres spatio-temporels et la diversité des indicateurs que nous proposons suffiront logiquement à lever les doutes. D'ailleurs, beaucoup de penseurs plus ou moins autoproclamés établissent souvent de fausses corrélations, un peu comme M. Jourdain faisait de la prose, c'est-à-dire sans le savoir. A cette différence près que eux, ils ne donnent jamais les chiffres ni les références.

Notons enfin qu'à la base nous voulions cet ouvrage le plus concis possible (moins de 100 pages). Mais progressivement, nous avons ramifié et complété quelques-uns de nos développements par toute une série de commentaires, pour une bonne part initialement publiés sur Internet, et que nous plaçons ici dans la partie Compléments. Certains ne manqueront pas de trouver le procédé indélicat. Il nous semble néanmoins que les sujets abordés, et la plus grande liberté de ton de ces commentaires, pouvaient contribuer au débat.

1 Moyenne des chiffres de l'OCDE, du Crédit Suisse, de Piketty et de l'Observatoire des inégalités

2 Les données se basent sur l'indice de Gini, qui est une mesure de l'inégalité sociale, développée par le statisticien italien Corrado Gini. L'indice est un nombre variant de 0 à 1, où 0 correspond à l'égalité parfaite, et 1 à l'inégalité absolue (où un seul individu dispose de tous les revenus). Par exemple un indice de 0,250 est plus égalitaire qu'un indice de 0,350.

PREMIERE PARTIE : LE CARCAN CAPITALISTE

Contrairement à l'intuition commune, le capitalisme ne crée pas les conditions idéales à l'innovation et au développement. En dehors du fait que des inégalités peuvent apparaître entre producteurs ayant la même qualification (entre hommes et femmes par exemple) la loi de l'offre et de la demande ne semble en effet pas avoir toute les vertus que l'orthodoxie libérale veut bien lui attribuer.

Si on s'en tient par exemple à la stricte logique du marché, normalement plus de technologie devrait ouvrir plus de postes qualifiés, et plus d'offre de travail qualifié devrait ouvrir davantage de concurrence entre les candidats. Et donc une diminution de l'écart entre leurs rémunérations et celles des producteurs moins qualifiés. Or ce n'est pas le cas. Pourquoi ? En partie en raison du fait que les capitaux humains sont concentrés, et que l'accès aux études supérieures est fermé. C'est ce que disent les Économistes atterrés dans un article de septembre 20153 :

Ce sont bien les lacunes des systèmes d’éducation supérieure, dont sont exclus les classes à faibles revenus, qui sont à l’origine de la hausse des salaires des personnes les plus qualifiées. Dans des marchés du travail de plus en plus libéralisés, où tout est fait pour imposer la loi de l’offre et la demande, l’offre de travailleurs très qualifiés sortant des systèmes d’éducation supérieure est fortement contrainte, ce qui permet aux plus diplômés, issus des classes aisées, d’accaparer ce que les deux institutions appellent pudiquement «la prime de qualification ». Ceux qui détiennent le capital (quelle qu’en soit sa forme : immobilière, financière) sont les plus aptes à financer leurs investissements en éducation, ce qui en retour les place en haut de l’échelle des salaires. Le processus est cumulatif, capital financier et capital humain (l’éducation) se renforcent l’un l’autre au niveau individuel, et accroissent les revenus des plus riches, alors que ceux des autres classes stagnent, voire régressent.

Les indicateurs macro-économiques confirment l'analyse, et plus globalement la relation entre capitalisme et frein au développement.

Dans son rapport In It Together l'OCDE relève par exemple que plus d'inégalité de revenus (après transferts sociaux), et donc moins de régulation, ne permet pas nécessairement de doper l'activité économique. C'est ce que confirment les données disponibles pour l'Union européenne, où d'après nos calculs la corrélation inégalité de revenus / taux de croissance est nulle. On le voit sur le graphique 2, pour la période 2005-2014 (sauf Roumanie et Bulgarie : 2007 et Croatie : 2013). Chaque point correspond à une année pour un pays. Les données courant jusqu'à 2014, nous avons maintenu le Royaume-Uni dans nos calculs.

Graphique 2 : absence de corrélation taux de croissance / inégalité de revenus dans l'Union européenne (2005-2014)

Lecture d'un graphique de corrélation : moins le nuage de points est concentré autour de la droite de tendance f(x), et moins cette dernière est « penchée », moins la corrélation est forte. Par convention on admet que la corrélation est très forte si le coefficient de corrélation r > 0,8 ; forte si r se situe entre 0,8 et 0,5 ; moyenne si r se situe entre 0,5 et 0,2 et non significative en deçà. Une corrélation peut être positive – la droite f(x) monte - ou négative - (f(x) descend. Le caractère positif ou négatif de la corrélation n'a pas de valeur morale ou d'intensité, c'est un terme académique pour indiquer le caractère proportionnel ou inversement proportionnel de la corrélation.

On le voit le nuage de points est épars, et la droite de tendance f(x) horizontale. La corrélation est donc nulle.

La tendance est la même pour l'inflation, puisque si dans la Zone Euro la corrélation avec l'inégalité de revenus.est légèrement négative, dans l'Union européenne elle est légèrement positive, comme on peut le voir sur le graphique suivant :

Graphique 3 : corrélation positive taux d'inflation / inégalité de revenus dans l'Union européenne (2005-2014)

La corrélation est de 0,2. La question de la convergence (du rattrapage) des nouveaux entrants dans l'Union européenne depuis 2005 ne minimise pas le résultat, puisqu'il y a globalement autant de pays entrants plus égalitaires (Slovénie, République Tchèque et Slovaquie notamment) qu'il y en a de plus inégalitaires (Roumanie, Lituanie et Lettonie).

Autre préjugé que nous remettons en cause ici, le lien entre inégalité de revenus et faiblesse du taux de chômage (les ménages riches étant généralement considérés comme les entrepreneurs prométhéens qui créent des emplois, et apportent le feu de la croissance à la civilisation).

Dans l'Union européenne, on remarque en effet une corrélation positive entre inégalité de revenus et taux de chômage : plus l'inégalité est forte, et plus le taux de chômage est important (graphique 2). Ici r est mathématiquement de 0,37. C'est l'Espagne qui a en moyenne le taux de chômage le plus fort (17,18 %), et l'Autriche le plus faible (5,05%).

Graphique 4 : corrélation positive taux de chômage / inégalité de revenus dans l'Union européenne (2005-2014)

Pour comprendre l'importance de ce résultat, il faut imaginer ce que la scolastique libérale aurait dit, si la tendance avait été inverse. Notons que la corrélation inégalité / chômage (0,37) - que nous relevons ici - est plus forte que celle que beaucoup invoquent, à savoir celle entre croissance et chômage, qui est de 0,26 sur la même période (pour les USA voir annexe 3).

Autre corrélation, tout aussi surprenante, celle entre coût de la main d’œuvre (charges comprises) et faiblesse du taux de chômage. Dans l'Union européenne, plus la main d’œuvre est payée, et plus le chômage a tendance à baisser (graphique 5). Pour plus de lisibilité, chaque point correspond ici à la moyenne d'un pays pour les deux indicateurs (coût de la main d’œuvre et inégalité). La France est représentée par le symbole  :

Graphique 5 : corrélation négative coût de la main d’œuvre / taux de chômage dans l'Union européenne (2012-2014)

Cette corrélation (0,33) n'est pas pour plaire à tout le monde. Est-ce à dire pour autant qu'augmenter le coût en question permettrait de diminuer automatiquement le taux de chômage ? Non sans doute, car la corrélation n'est pas assez forte, et d'autres paramètres entrent en ligne de compte : tout dépend de comment on augmente le coût de la main d’œuvre. Mais cela prouve pour le moins que l'inverse, la baisse du taux de chômage par la baisse du prix du travail (et des charges sociales notamment) n'est pas confirmé dans les faits.

Une part de l'explication se trouve dans la balance des comptes courants, qui est un bon – sinon le meilleur - indicateur de la compétitivité d'un pays et de ses entreprises Sur le graphique 6, on voit en effet qu'il y a une corrélation négative entre cette balance et l'inégalité de revenus pour la période 2007-2013 (Croatie 2013 uniquement). La corrélation est forte (0,6) : moins le pays est égalitaire, et moins la balance est excédentaire. Les Pays-Bas ont la balance la plus excédentaire (+9,1%), et la Grèce la plus déficitaire (-5,42%) :

Graphique 6 : corrélation négative balance des comptes courants / inégalité de revenus dans l'Union européenne (2007-2013)

A cela deux raisons : 1. Au niveau de l'offre, les entreprises peuvent chercher à s'implanter et à relocaliser là où le niveau technique (infrastructures, protection de la propriété, qualifications, etc...) est plus élevé. Et 2. Au niveau de la demande, plus le pays est égalitaire, plus la demande proche est solvable, et plus la demande de marchandises non importées (dépenses contraintes notamment) peut atteindre ou garder un niveau correct.

En France par exemple, moins d'inégalité relancerait sans doute la demande nationale, en permettant à des millions de ménages de consommer davantage de produits français. La propension à consommer des marchandises étrangères augmente en effet avec les revenus. Autrement dit, chez les ménages les plus aisés, la demande de produits nationaux est moins forte4.