Du luxe dans la société moderne - Henri Baudrillart - E-Book

Du luxe dans la société moderne E-Book

Henri Baudrillart

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De tout temps, d’honnêtes esprits, de judicieux observateurs, sans parler de ceux qui ne cherchaient là qu’un texte de déclamation, se sont élevés contre les mauvaises mœurs et les abus du luxe. Comment aurions-nous échappé à de telles censures, auxquelles nous n’avons que trop prêté dans la période qui vient de s’écouler ? L’exemple est venu trop souvent de l’état. Sans prendre à la lettre la comparaison, moins exacte qu’humiliante, entre la Rome des césars et le Paris de notre temps, entre le développement extrême des travaux publics sous le second empire et le panem et circenses du peuple-roi, et malgré tout ce qu’il y a de digne d’approbation dans certains embellissements qui ont profité le plus souvent aux populations, nul doute qu’une part trop grande n’ait été donnée au faste... 
Ceux des habitants qui peuvent faire les frais du luxe le trouvent à portée comme à profusion ; la masse de ceux qui sont réduits à se contenter du nécessaire et d’un modeste superflu paie la rançon de l’universelle cherté, et ce ne sont pas d’ordinaire les industries les plus intéressantes qui s’enrichissent de cet or répandu à pleines mains par l’opulence oisive et dégagée de tout frein…
Ce livre explore les caractères du luxe dans la société moderne et aux siècles passés.

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Du luxe dans la société moderne

Du luxe dans la société moderne

Qu’est-ce en effet que le luxe ? c’est un mot sans idée précise, à peu près comme lorsque nous disons les climats d’orient et d’occident : il n’y a en effet ni orient ni occident ; il n’y a pas de point où la terre se lève et se couche ; ou, si vous voulez, chaque point est orient et occident. Il en est de même du luxe : ou il n’y en a point, ou il est partout.

(Voltaire, Observations sur le commerce, le luxe, les monnaies et les impôts).

Des caractères du luxe dans la société moderne{1}

De tout temps, d’honnêtes esprits, de judicieux observateurs, sans parler de ceux qui ne cherchaient là qu’un texte de déclamation, se sont élevés contre les mauvaises mœurs et les abus du luxe. Comment aurions-nous échappé à de telles censures, auxquelles nous n’avons que trop prêté dans la période qui vient de s’écouler ? L’exemple est venu trop souvent de l’état. Sans prendre à la lettre la comparaison, moins exacte qu’humiliante, entre la Rome des césars et le Paris de notre temps, entre le développement extrême des travaux publics sous le second empire et le panem et circenses du peuple-roi, et malgré tout ce qu’il y a de digne d’approbation dans certains embellissements qui ont profité le plus souvent aux populations, nul doute qu’une part trop grande n’ait été donnée au faste. On peut s’applaudir de la création des promenades à la fois salubres et splendides qui environnent la capitale, et en général de la transformation du vieux Paris ; rien ne justifie l’éclat dispendieux de certaines constructions non-seulement au centre, mais dans toute l’étendue du territoire.

L’excès du luxe se trahissait d’une manière, selon nous, plus fâcheuse dans une certaine conception d’ensemble. On a trop souvent mis en avant l’idée de faire de ce Paris transfiguré le rendez-vous européen de tous les plaisirs, une sorte de caravansérail cosmopolite. Cette grande ville aura toujours assez par elle-même ce caractère. Nulle cité au monde, depuis trois siècles au moins, ne lui dispute ce rôle et ce renom d’hôtellerie de l’Europe. C’est un honneur et un avantage dont il ne faut pas abuser. L’histoire nous a plus d’une fois montré quel est le sort de ces villes toutes de luxe dont la destination trop spéciale est de faire le bonheur des étrangers. Prodiguant pour eux leur beauté vénale, elles ne s’appartiennent pas à elles-mêmes, ou, si l’on veut une comparaison plus honnête, elles ressemblent à ces hôtes qui pour mieux recevoir leurs invités se mettent à la gêne. Ceux des habitants qui peuvent faire les frais du luxe le trouvent à portée comme à profusion ; la masse de ceux qui sont réduits à se contenter du nécessaire et d’un modeste superflu paie la rançon de l’universelle cherté, et ce ne sont pas d’ordinaire les industries les plus intéressantes qui s’enrichissent de cet or répandu à pleines mains par l’opulence oisive et dégagée de tout frein.

Il faudrait de même, pour le luxe privé, distinguer entre ce qui fut le résultat naturel de la richesse nationale et ces excès qui n’étaient que le contrecoup du mouvement fiévreux de la spéculation. Le mauvais luxe suit le jeu, l’agiotage, comme l’ombre s’attache au corps. Quelque chose de ce qui eut lieu à l’époque du système de Law s’est renouvelé de nos jours ; les affaires factices, l’excès du papier, les coups de bourse, ont été accompagnés d’un goût non moins passionné pour les recherches de la vie brillante. C’est l’effet constant des gains faciles de provoquer l’impatience de jouir, qui à son tour pousse à tenter les hasards de la fortune.

Tant que l’empire a duré, l’observation satirique s’est emparée de ces travers et de ces vices pour les peindre et pour les châtier. La question d’argent, comme on disait, et le luxe de mauvais aloi ont défrayé la scène pendant plusieurs années. Des voix plus graves se sont mêlées avec autorité à ces railleuses et quelquefois pathétiques censures : des magistrats éminents venaient dénoncer avec une énergie solennelle les inquiétants progrès de la maladie. Dans un discours qui tenait de la mercuriale et de la boutade, un célèbre procureur-général ne se bornait pas à rudoyer l’excentricité de certaines toilettes aux dimensions exagérées ; il accusait les côtés plus graves d’une situation créée par l’amour des jouissances et par une émulation vaniteuse, les scandales domestiques qui en furent plus d’une fois la conséquence, le ton donné à la mode par des courtisanes qui étalaient dans tous les lieux publics leur luxe effronté, et, comme l’exemple tend plus souvent à descendre qu’à remonter, les classes inférieures s’efforçant d’imiter les hautes classes « par esprit d’égalité. » Toute la vieille censure du luxe était comme enfermée là en quelques lignes.

Cette éternelle question du luxe, que chaque siècle, en la reprenant à son compte, marque de son empreinte particulière, se ranimait aussi sous d’autres formes, dans des livres, dans des opuscules éphémères et dans la presse, où, prenant une couleur politique, elle servait de prétexte à des éloges et à des critiques du gouvernement. Que d’apologies optimistes et de pamphlets ! Au point de vue économique ou moral, que de thèses contradictoires ! Quel choc d’arguments qui s’entrecroisaient, rarement nouveaux, mais ravivés par l’à-propos ! Comme il était facile de voir par certains panégyriques à outrance que le Mondain de Voltaire a laissé une postérité nombreuse de disciples, moins modérés que le maître ! Heureuse confiance d’écrivains qui prenaient bravement parti pour un luxe d’une valeur morale des plus contestables ! Ils tiennent pour excellent que le riche dépense beaucoup, n’importe comment, pourvu que ses fantaisies coûteuses fassent aller le commerce et circuler l’argent. Il est fâcheux que notre temps ne permette pas une telle quiétude et exige des riches un mérite plus sérieux, plus efficace. Les gouvernements despotiques s’arrangent assez bien de ces théories, d’autant plus qu’elles ont la prétention de s’appliquer aux dépenses publiques comme aux dépenses privées ; les sociétés libres les goûtent peu. Est-ce à dire que les censures qui s’adressent à la société, et qui continuent à se faire entendre, dans la pensée peut-être trop fondée que nous nous sommes peu corrigés, soient elles-mêmes à l’abri de la critique ? Nous pouvons énoncer nos doutes sans qu’on se méprenne sur notre but. On n’est guère en effet tenté d’être indulgent quand on songe qu’il faut jusqu’à certain point rendre responsables de nos désastres les progrès d’un amollissement égoïste et d’une recherche trop exclusive des jouissances sensuelles. L’excès de sévérité serait préférable ; mais cette sévérité même ne saurait se passer de discernement. Nous craignons que la censure morale, dans les conditions où elle continue à s’exercer, n’en manque un peu, et que les règles mêmes qu’elle invoque ne soient sur quelques points à critiquer ou à modifier. Lorsqu’elle n’est qu’un écho affaibli des grandes voix de Lhospital et de Daguesseau, tient-elle suffisamment compte des éléments nouveaux de la société moderne ? C’est ce que nous voudrions rechercher, sans cesser de lui faire sa part, et en nous demandant ce qu’elle a de fondé dans ses applications aux mœurs du temps.

I

On sait trop ce qu’a été le luxe antique pour que nous essayions d’en retracer le tableau. Du luxe romain, on peut dire qu’il est un monstre dans l’histoire. Les traits qu’on en cite tiennent du délire. C’est d’ailleurs d’une manière continue qu’il exerçait ses ravages ; il dévorait des provinces, et mettait à son service des légions d’esclaves. Les Lucullus, les Néron, les Commode, les Héliogabale, ont réalisé toutes les folies qu’une imagination malade pourrait prendre à tâche d’inventer. Ces types éhontés du luxe romain seraient à tort considérés comme des exceptions. Ils ne faisaient que reproduire dans une proportion agrandie le mal qui avait gagné les hautes classes, et qui, sous la forme de jeux, de distributions de vivres et d’argent, avait fait profondément sentir ses effets jusque dans le peuple. De tels excès ébranlaient, faussaient tous les ressorts de l’état. Les vices privés devenaient des vices publics, se changeaient en vénalité, en exactions, en oppressions de tout genre. De là les efforts tentés par les lois somptuaires ; de là l’unanime accord des écrivains pour maudire un faste immoral et destructeur. L’expression énergique de luxus, luxuries, bien mieux que notre mot de luxe, dont la signification est si restreinte et parfois si vague, désigne tous les vices lâches, toutes les corruptions sensuelles. La philosophie y ajoutait ses motifs de condamnation ; inspirée du stoïcisme, on doit même dire qu’elle les exagéra. A force de blâmer tout superflu, elle accuse d’immoralité les premiers éléments de la vie civilisée, la monnaie, le commerce, toutes les élégantes recherches, tous les usages qui par le progrès de l’industrie tendent à se raffiner. Peu s’en faut qu’elle ne renvoie l’homme, couvert de peaux de bêtes, coucher à la belle étoile et puiser l’eau de la source dans le creux de sa main. Les poètes, qui ne reculent devant aucune extrémité, n’y manquent pas, et les moralistes, qu’enflamme un si beau texte de prédication, donnent aux contemporains des césars de durs conseils qui risquent peu d’être suivis, et qu’eux-mêmes laissent dans leurs livres la plupart du temps.

Telle est la censure du luxe dans l’antiquité : ses exagérations s’expliquent par celles qu’elle est tenue de combattre ; elles s’expliquent par des théories morales qui prenaient pour point de départ ce principe, que l’homme ne doit pas développer ses besoins, que l’état de simplicité primitive est la perfection, que dans cette voie tout pas fait en avant est une déchéance. Les paradoxes qui étonnent dans J.-J. Rousseau n’ont pas d’autre origine. Au fond, ces théories très peu neuves ne sont que le lieu-commun de la sagesse antique. Elles ont fait école dans les écrivains du moyen âge et des temps modernes jusqu’à une époque assez récente, et il est facile de se convaincre qu’elles ont laissé des traces dans beaucoup d’esprits, même distingués, de nos jours. Nous ne savons s’il est une seule des nouveautés commodes inventées par le génie moderne qui n’ait, depuis la chute de l’empire romain jusqu’au XVIe et au XVIe siècle, provoqué des anathèmes de la part des historiens et des écrivains laïques tout autant que des prédicateurs. Il semble que leur imagination reste sous le coup des souvenirs de cet ancien luxe de l’Orient et de la décadence romaine, mêlé de cruauté et de débauche, que leur jugement subisse le joug des malédictions qui s’étaient mises au niveau de ces criminelles folies. Les moralistes du temps des empereurs n’avaient guère d’invectives plus fortes pour les raffinements les plus coupables de la gourmandise que les honnêtes partisans de la simplicité n’en eurent pour l’usage des fourchettes, quand il commença de se répandre. Dandolo, homme d’état vénitien, parle de la femme d’un doge qui osa se servir de ces ustensiles en métal précieux au lieu de manger avec ses doigts, et qui, pour ce crime contre nature, exhalait de son vivant l’odeur fétide d’un cadavre. Mêmes clameurs quand on invente les cheminées et quand les matelas sont substitués aux anciennes paillasses. Les oranges introduites en Allemagne paraissent à Ulrich de Hutten un raffinement plein de danger. Il condamne dans un écrit intitulé Prœdones le commerce d’importation lui-même, dès qu’il cesse d’échanger des objets de première nécessité. Or qui ne sait qu’il s’agit ici d’un des esprits les plus éclairés du temps, d’un réformateur dont le défaut habituel n’est pas l’excès de timidité ? Il est vrai que la condamnation du luxe faisait partie de ses idées de réforme sociale. C’est avec un peu plus d’apparence de raison, mais avec la même exagération, que l’eau-de-vie et le tabac, d’abord réputés consommations de pur luxe, ont été l’objet non-seulement de censures, mais de proscriptions. La chose alla même fort loin pour le tabac. Un sultan ordonna en 1610 que tout fumeur fût conduit en pleine rue et qu’on lui passât sa pipe à travers le nez. Cette justice turque fut dépassée encore parles ordonnances moscovites. Michel Romanof défendit aux Russes de fumer sous peine de mort ; plus tard la peine de mort fut remplacée par la mutilation du nez. En 1624, le pape Urbain VIII excommunia tous ceux qui porteraient du tabac à l’église, et en 1690 Innocent XII renouvela l’anathème contre quiconque priserait dans le lieu saint. L’idée somptuaire se complique ici sans doute du motif hygiénique, et, pour le tabac à fumer, de la crainte de l’incendie ; elle apparaît seule dans la prohibition du café en Angleterre, en Suisse, en Allemagne et chez ces mêmes Turcs, qui devaient user plus tard si largement de cette liqueur ; le sultan Mourad IV commença par leur en interdire la boisson, en 1633, toujours sous peine de mort. La pensée que les métaux précieux sont immoraux reparaît dans une foule d’écrits et aussi d’ordonnances, en même temps que la crainte de l’exportation du numéraire nécessaire pour acheter les objets de luxe montre le préjugé économique joint au préjugé moral. Ces prohibitions fondées sur des anathèmes prennent quelquefois les apparences les plus bizarres. Dans l’antiquité, le législateur Zaleucus avait décrété qu’aucun homme ne porterait des anneaux d’or ou des étoffes de Milet, à moins qu’il ne fût disposé à commettre un adultère ou à se livrer à d’infâmes turpitudes. Edouard III d’Angleterre, par un détour non moins singulier, ne défendit pas absolument à tout le monde de porter de l’or, de l’argent et de la soie, mais l’interdit aux hommes d’un âge inférieur à cent ans. La même inspiration morale, fortifiée par les mêmes préjugés économiques, fait le fond de nos vieilles lois somptuaires. L’esprit en est tout romain. Nos parlementaires, préoccupés des lois Oppia et Fannia, se prennent un peu pour des Catons. Une pensée plus politique dicte aussi les ordonnances et les édits relatifs au luxe dans notre ancienne monarchie : ils ont pour objet de maintenir la hiérarchie des rangs. La jalousie cette fois regarde au-dessous d’elle ; la noblesse ne pardonne pas à la bourgeoisie de porter vair et d’avoir char. Les classes privilégiées se défendent de leur mieux contre l’influence égalitaire de la richesse née de l’industrie à coups de décrets sur le costume, la bonne chère et les équipages.

N’est-il pas évident qu’il y a un véritable anachronisme à répéter trop littéralement ces antiques sentences, quelle que soit la part de vérité qu’elles mêlent aux erreurs dont elles s’inspirent ? Le christianisme lui-même admet la richesse avec cette part de représentation extérieure qui d’ordinaire l’accompagne. Il se borne à imposer le détachement spirituel et la charité, pour faire de la pauvreté, du dépouillement effectif de tout bien, moins une obligation étroite pour tous que le lot volontaire et méritoire d’un petit nombre. On peut trouver bon et désirable qu’un si haut idéal soit atteint par de fortes et saintes âmes, et chacun reste libre toujours de s’appliquer à lui-même cette morale de l’absolu renoncement. On ne saurait laisser entendre qu’on la prend pour règle dans le jugement que l’on porte sur les contemporains. C’est une pente, si l’on n’y prend garde, qui mène droit à la négation du progrès matériel et de la civilisation, avec moins de profit pour la morale elle-même qu’on ne paraît se l’imaginer. Qu’on cite tant qu’on voudra certaines races ou peuplades, quelques moments de l’histoire, où l’on trouve un certain degré de civilisation et de moralité, en l’absence d’un grand développement de la richesse et de l’industrie : ce sont des exceptions rares ou peu durables ; en général l’absence de tout luxe a plutôt accompagné l’état de misère et de dégradation. Ces apologistes de l’état primitif oublient trop qu’à rétrograder vers la barbarie on risque de perdre des vertus et de gagner des vices. On a souvent cité le mot par lequel M. Royer-Collard caractérise la méthode trop sommaire de couper le mal à sa racine en supprimant la liberté humaine : il appelle cela « ramener l’homme à l’heureuse innocence de la brute. » Je ne sais si le terme d’innocence s’applique ici parfaitement ; la brute humaine n’a jamais été innocente.

Dans des écrits très récents, on fait de l’immoralité l’essence même du luxe, tellement que ce mot impliquerait toujours une flétrissure. Sans invoquer ici le dictionnaire, je ferai remarquer seulement que dans le langage usuel cette expression est souvent le synonyme d’un superflu qui n’a rien que d’honorable, de recherches d’élégance et d’art auxquelles on ne refuse pas l’approbation. Où a-t-on vu que les mots de luxe du riche, d’industries de luxe, de luxe public, présentassent ce sens odieux ? Ce qui n’a pas changé depuis l’antiquité, c’est ce fait que l’abus qu’on veut combattre se caractérise encore par le même goût intempérant des raffinements sensuels, par la même ostentation, tantôt folle jusqu’aux extravagances les plus dispendieuses, tantôt sotte ou mesquine. Il faut le dire, ce travers a diminué. Il faudrait un étrange oubli des réalités pour mettre en sérieuse comparaison nos dépenses les plus folles avec ces développements de faste inouï qui ne pouvaient appartenir qu’à une oligarchie conquérante, maîtresse de l’univers mis au pillage. Qu’on blâme chez nous l’abus de la richesse, on a cent fois raison ; mais qu’on sache que nous ne sommes que des enfants en cette matière. Il n’y a pas un lecteur de Varron, de Pline l’Ancien et de tant d’autres écrivains, il n’y a pas un esprit si peu versé qu’il soit dans les antiquités romaines, qui ne sache que le prix d’un seul poisson de ces festins fameux suffirait à payer une centaine des repas trop somptueux qu’on nous reproche. Tel vase murrhin eût acheté une de nos collections d’objets d’art. On ose à peine parler de la richesse de nos étoffes quand on songe à ces tissus de pourpre dont quelques-uns valaient des millions. Combien y a-t-il de nos châteaux qui supporteraient le parallèle avec ces villas remplies de statues ? Nos parcs ont-ils l’étendue de ces vastes domaines livrés à l’inculture ? Quelle figure font nos domestiques et nos laquais auprès de ces foules d’esclaves formant d’immenses cortèges qui précèdent le friche romain ? Vous parlez des témérités de notre scène ; hélas ! elles ne sont que trop réelles, et ce n’est pas toujours la bonne volonté qui manque peut-être pour égaler des corruptions qui n’ont point eu leurs pareilles ; mais qu’y a-t-il chez nous de comparable à ces spectacles tantôt inhumains, tantôt licencieux au-delà de toute mesure ? Est-ce plus sérieusement qu’on rapprocherait ces impériales constructions de palais et de jardins qui défiaient la nature affrontée à dessein, vaincue à grands frais par l’orgueil d’un despote, et nos demeures princières, nos édifices élevés par les soins d’une édilité qui vise à la grandeur ? Toutes ces remarques ne sont à d’autre effet que de ramener à ses véritables proportions une question dont nous reconnaissons l’importance. Certes le désir de paraître, le goût des jouissances ruineuses autant qu’immorales, forment une de ces plaies profondes que l’on n’apprend à bien connaître que si on a pris soin de la sonder. C’est sur la part du mal qu’il est bon de ne pas se méprendre. Le mauvais luxe reste ce qu’il a toujours été, mais il s’est en général modéré en se divisant, en s’éparpillant, et ce que j’appelle le bon luxe, au grand scandale peut-être de quelques-uns, s’est répandu dans la masse sociale en s’alliant de plus en plus avec deux éléments qui par eux-mêmes sont irréprochables, l’art et l’industrie, le beau et l’utile.

Ce progrès est visible : pour en faire la preuve, il faudrait citer tous ces objets que d’ingénieux procédés ont rendus plus communs, les miroirs, les montres, les tapis, les pelleteries, les vitres, la plupart des meubles, le papier peint, la soie, le savon, vrai luxe d’abord comme la propreté elle-même, le linge, qui manquait aux Romains couverts de pourpre et aux rois de France habillés de velours. Il faudrait y joindre une foule d’articles de consommation qui figurent sur la table des classes moyennes et même inférieures, le vin, la plupart des fruits de nos desserts, le thé, le chocolat, le café. Il faudrait y ajouter tout ce qui contribue à rendre l’intérieur aimable et plus hospitalier. Flétrisse qui voudra ces raffinements ! Si, laissant l’abus pour songer à l’usage, on suppute le nombre d’heures agréables que ces découvertes, en s’unissant aux plaisirs de la sociabilité, ont préparées pour les générations, les peines charmées, les distractions innocentes, l’adoucissement dans les mœurs, si l’on y joint ces voyages, à l’usage du riche seul autrefois, aujourd’hui à la portée du pauvre, ces produits de la sculpture, de la gravure, de la photographie, dont on se plaît à ne voir que les exhibitions scandaleuses, et qui sont bien aussi, dans l’immense majorité des cas, une source d’émotions élevées et affectueuses, — si, disons-nous, on fait en pensée un tel travail, ne sera-t-on pas tenté de parler du progrès matériel sur un ton moins dur, ne sera-t-on pas disposé à voir aussi ce qu’il a de conciliable avec les bonnes mœurs, qui s’accommodent si bien d’un peu de bonheur, difficile à concevoir sans une certaine part faite au bien-être matériel ? Les mêmes censeurs ne songent pas toujours à distinguer le luxe et la passion du luxe, l’un souvent indifférent, simple signe extérieur de la richesse, l’autre, véritable idolâtrie qu’il faut combattre, comme aussi l’excessif amour du bien-être, qui peut, on l’oublie trop, exister indépendamment de l’abus de la richesse. C’est un goût qui peut passer pour innocent tant qu’il ne nous domine pas, mais par combien de liens secrets et puissants il tend à prendre possession de notre âme et de notre vie ! Cette séduction, qui agit insensiblement, est bien dangereuse pour l’homme moderne. L’industrie semble avoir pour tâche de le dispenser de la peine, de lui épargner tous les chocs et tous les frottements douloureux. Le péril est d’autant plus grand que cet attachement aux aises personnelles s’allie à des sentiments honnêtes et à des vertus, ou, si l’on aime mieux, à des qualités domestiques. Le problème est là bien plus encore que dans les écarts d’un luxe immodéré. Il n’est pas besoin d’être riche pour connaître ce genre de danger, pour être soumis à cette nécessité de la lutte contre soi-même. Les artisans les plus modestes, pour peu qu’ils aient, comme on dit, ce qu’il leur faut, pour peu qu’ils soient convenablement nourris, vêtus, chauffés, etc., peuvent succomber à l’amollissement du bien-être. La dernière guerre est loin, à cet égard, d’avoir été pour nous sans révélation. C’est de ce côté surtout que nous voudrions voir se porter l’attention des moralistes.

Au point de vue économique, on ne saurait refuser au luxe moderne, pris dans l’ensemble des choses que le mot embrasse, ce caractère éminent de produire beaucoup plus qu’il ne consomme. Une démonstration quelque peu complète de cette vérité exigerait la statistique des produits variés se rattachant aux commodités de la vie et à l’ornementation. Presque tous les ustensiles de l’usage le plus commun rentrent dans cette loi ; il en faut dire autant de ce qu’on appelle en général articles de Paris. On pourra bien évaluer avec plus ou moins de rigueur le commerce européen d’importation et d’exportation de la soie, dont la France, en certaines années, fabrique pour 700 millions de francs ; on appréciera plus difficilement la valeur du capital énorme engagé dans cette production tant pour la manufacture que pour le négoce. On pourra bien faire de tels calculs pour l’orfèvrerie, la bijouterie, l’horlogerie, les glaces, les fleurs artificielles, pour une quantité de produits qui ont visiblement le caractère du luxe ; ces calculs seraient impossibles pour les beaux-arts proprement dits, dont l’œuvre est l’objet de transactions individuelles qui échappent à toute déclaration publique, et en combien de cas encore vient-on se heurter dans les inventaires à des difficultés insurmontables !

Dans la fortune publique dès sociétés modernes, la proportion des valeurs de luxe tient une place telle que cette fortune serait ébranlée tout entière par une atteinte tant soit peu profonde portée à la masse ou à une partie notable de ces productions. La raison en est dans l’importance du débouché, qui s’étend à presque toutes les classes de la nation, intéressées à la fois comme consommatrices et comme productrices. Tant que le marché est restreint, on emprunte le superflu à l’étranger, et il conserve avec la rareté du produit des prix de monopole ; les excessives jouissances d’une minorité opulente pourraient alors être supprimées sans que la richesse et l’industrie nationales en éprouvassent une bien notable diminution. Tout a changé de face aujourd’hui. Le caractère essentiellement moderne de cette multitude d’objets qui répondent en tout ou en partie à des besoins qu’il faut bien mettre au compte du superflu, c’est la fabrication en grand ; elle les rend de plus en plus assimilables aux produits de nécessité première ou de très grande utilité ; c’est la consommation de luxe à bon marché, deux mots qui s’étonnent de se rencontrer ensemble. N’est-ce pas là dans la vie des peuples modernes, dût-on s’en plaindre quelquefois au point de vue de la magnificence et du grand goût, un fait d’une étendue comme d’une portée incalculable, surtout si on se rend compte à quel point la question de travail et de salaires s’y trouve engagée ?