Ecosophia - Bertrand Séné - E-Book

Ecosophia E-Book

Bertrand Séné

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Beschreibung

Sous la forme d'un roman d'anticipation écrit pour le grand public, Ecosophia nous délivre un formidable message d'espoir : il est désormais possible de résoudre le problème du chômage, des dettes publiques, du financement des retraites, de la santé et de la transition écologique. Comment ? En profitant pleinement des possibilités insoupçonnées et jusque-là inexploitées que nous offre la dématérialisation de la monnaie. Ainsi, en modifiant les règles de la création et de la destruction monétaires, nous pourrions financer n'importe quel projet, sans jamais manquer d'argent, et sans pour autant générer une inflation excessive. Est-ce utopique ? Au contraire, Ecosophia démontre, de façon claire et pédagogique, que la véritable illusion est de croire qu'on pourra faire face aux défis écologiques, à l'accroissement inexorable des dettes publiques, aux crises financières récurrentes et à la précarisation de la société, avec les solutions proposées par l'immense majorité des économistes et des dirigeants politiques depuis plusieurs dizaines d'années. Ces solutions sont par nature vouées à l'échec, car les règles du jeu actuelles ne permettent pas d'atteindre les buts recherchés. C'est pourquoi Ecosophia propose une véritable révolution systémique, avec de nouvelles règles du jeu et de nombreuses solutions innovantes, surprenantes, pragmatiques et ancrées dans le réel (contrairement à celles qui sont dépendantes d'un manque de monnaie virtuelle). A une époque où le manque de solutions crédibles de la part des dirigeants politiques peut nous conduire au pire, Ecosophia propose une voie réaliste et réjouissante. Mais elle exige des réformes importantes qui ne pourront avoir lieu que si ces idées nouvelles sont largement diffusées et partagées, au point qu'elles en deviennent incontournables. Ainsi pourrons-nous enfin envisager un avenir meilleur pour nous-mêmes et pour les générations à venir.

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Seitenzahl: 203

Veröffentlichungsjahr: 2018

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www.bertrandsene.fr

Merci à Anne-Laure, Florence,

Jean-Luc, Jean-Philippe,

Philippe, Rachel

et mes parents

pour leur aide précieuse.

« On ne résout pas un problème

avec les modes de pensée qui l’ont engendré. »

Albert EINSTEIN

AVERTISSEMENT

L’héroïne de ce roman, Sophia, vous paraîtra peut-être étonnamment cultivée pour son âge.

Mais n’oubliez pas une chose : l’histoire se déroule en 2050 et le système éducatif a totalement changé.

À un point que nous sommes incapables d’imaginer aujourd’hui...

TABLE

Chapitre 1 : L’alimentation

Chapitre 2 : Revenus, prix et salaires

Chapitre 3 : Les logements

Chapitre 4 : La révolution bancaire

Chapitre 5 : La maîtrise de l’inflation

Chapitre 6 : Le financement des dépenses publiques

Chapitre 7 : La santé

Chapitre 8 : Les retraites

Chapitre 9 : L’écologie

Chapitre 10 : La culture

Chapitre 11 : L’éducation

Chapitre 12 : Le système monétaire international

Chapitre 13 : Le financement du développement

Épilogue

CHAPITRE 1

L’ALIMENTATION

Juillet 2050. Dans un petit village d’Auvergne, entre forêts et montagnes. Sophia, douze ans, passe quelques Jours de vacances chez ses grands-parents.

Le grand-père de Sophia se promenait dans le magnifique jardin qui se trouvait derrière sa somptueuse demeure bioclimatique, humant le parfum voluptueux des fleurs, quand il aperçut sa petite-fille qui revenait à vélo à travers champs.

— Je suis allé voir oncle Édouard à la ferme des cailloux blancs, lui cria-t-elle de loin. Il y a un petit agneau qui est né ce matin.

Sa grand-mère accourut aux nouvelles et demanda à Sophia si elle voulait goûter. Sophia lui répondit « oui » distraitement, l’esprit encore tout absorbé par cet agneau si fragile et mignon qu’elle venait de voir. Puis son grand-père les rejoignit.

— Dis, grand-père, ça fait combien de temps qu’oncle Édouard vit à la ferme ?

—Quinze ans, à peu près. Avant, il travaillait en ville, et puis, comme beaucoup de gens, il a décidé de s’installer à la campagne et de cultiver la terre, à un moment où on commençait sérieusement à manquer d’agriculteurs.

— Et comment il a fait pour trouver cette ferme ?

— Eh bien, il a défini le plus clairement possible son projet d’installation à la campagne, il a déposé son intention sur Internet et il est tombé sur plusieurs propositions correspondant à ses souhaits. Il est allé visiter les fermes et il a choisi celle-là.

— Et ensuite c’est vous qui avez choisi de vous installer dans la région, près de sa ferme.

— Oui, car nous voulions vivre à la montagne et voir grandir nos petits-enfants.

— Dis, grand-père, notre professeur d’histoire nous a dit qu’autrefois, quand on voulait réaliser un projet, par exemple vivre dans une ferme comme oncle Edouard, c’était beaucoup plus difficile.

— C’est vrai. En fait à l’époque, pour réaliser un projet, il fallait avoir suffisamment d’argent pour le faire.

— Je ne comprends pas ce que tu veux dire.

— Eh bien, à l’époque, pour pouvoir faire quoi que ce soit, par exemple acheter une ferme, des terres ou du matériel agricole, il fallait généralement avoir de l’argent d’avance. Et pour avoir de l’argent d’avance, il fallait en avoir mis de côté lorsque l’on travaillait ou en avoir reçu en héritage.

— Mais alors très peu de gens pouvaient réaliser leurs projets.

—C’est vrai. Cependant lorsque vous aviez un peu d’argent de côté, les banques pouvaient vous prêter en complément la somme qui vous manquait pour réaliser votre projet. Néanmoins vous deviez rembourser cette somme à la banque dans les années suivantes, en payant en plus un petit pourcentage appelé intérêt. Et par conséquent seuls les personnes solvables et les projets rentables pouvaient être financés par les banques.

— Solvables ? Rentables ? Ça veut dire quoi, grand-père ? demanda Sophia, qui entendait ces mots étranges pour la première fois.

— Ce sont des notions qui ont complètement disparu de notre vocabulaire, car les règles de la comptabilité ont totalement changé depuis. À l’époque, pour emprunter de l’argent, il était indispensable d’être capable de rembourser le prêt. Les banques sélectionnaient donc les projets en fonction de leur capacité à rapporter de l’argent en quantité suffisante pour rembourser les emprunts. On ne sélectionnait donc pas un projet en fonction de son utilité pour la collectivité mais en fonction de sa capacité à attirer de l’argent.

— Et aujourd’hui comment on sélectionne les projets ?

— Eh bien en fait aujourd’hui, on sélectionne les projets en fonction de leur utilité pour la collectivité, des besoins locaux, des ressources locales, des compétences présentes sur place, mais une chose est certaine : il y a toujours suffisamment d’argent pour réaliser tous les projets sélectionnés et considérés comme utiles à la collectivité. L’idée que l’argent puisse manquer pour réaliser des projets est pourtant une idée qui a perduré de façon étonnante pendant très longtemps. Elle aurait pourtant dû disparaître quand l’argent est devenu immatériel, car on pouvait dès lors en créer en quantité illimitée. Il aurait suffi de le décider. Et cela aurait évité que beaucoup de gens se retrouvent sans activité alors même qu’ils souhaitaient vivement travailler.

— Tu peux me dire quand même plus précisément comment on sélectionne les projets aujourd’hui ?

— Certainement. Par exemple, imaginons que tu veuilles comme oncle Edouard t’installer à la campagne et cultiver la terre, eh bien on va voir si cela correspond à un besoin, c’est-à-dire si on a besoin de produire telles ou telles denrées alimentaires. Si oui, on va te donner les moyens de le faire, en mettant à ta disposition des bâtiments, des terres et des machines. Tu n’auras rien à acheter puisque tu te mets au service de la collectivité.

— C’est aussi simple que cela ?

— Mais oui. Tu sais autrefois, la plupart des agriculteurs héritaient de la ferme de leurs parents et ils n’avaient donc rien à acheter pour commencer leur activité. Dans l’agriculture, l’héritage familial a donc souvent été simplement remplacé par des subventions publiques dans les dernières décennies. Pour le plus grand bienfait de la société. En effet, chaque année, oncle Edouard comble une partie des besoins alimentaires de la communauté et en échange, sa production est valorisée par la collectivité à la hauteur du service qu’il rend. Comme la nourriture est considérée comme un des biens les plus précieux, les heures qu’il consacre à prendre soin des plantes et des animaux sont hautement valorisées.

— Tu dis ça comme si c’était surprenant. Mais c’est normal qu’il soit généreusement récompensé pour ce qu’il fait.

— Tu as raison. Mais autrefois, il arrivait que certains agriculteurs produisent à perte, et qu’ils soient obligés d’arrêter leur activité pour des raisons financières.

Sophia regarda son grand-père avec stupéfaction. Elle ne comprenait pas comment cela était possible, et surtout elle ne comprenait pas que les humains aient pu à une époque pas si lointaine concevoir des systèmes et des règles de vie en société aussi absurdes. D’ailleurs il lui arrivait régulièrement de penser que son grand-père exagérait et que tout cela n’avait pas pu vraiment exister. C’est pourquoi elle le regarda en fronçant les sourcils avec suspicion, l’air de dire : « tu te moques de moi ? ».

Mais son grand-père était on ne peut plus sérieux.

— Quand j’étais jeune, lui expliqua-t-il, mon parrain élevait des porcs et, certaines années, le prix auquel on lui achetait ses porcs était tellement bas que ça ne lui permettait même pas de couvrir ses frais. Il était donc obligé d’emprunter de l’argent à la banque pour pouvoir poursuivre son activité.

— Mais pourquoi les prix étaient-ils aussi bas ?

— Eh bien à l’époque il existait un marché mondial des produits agricoles, et le prix de chaque produit était fixé en fonction de l’offre et de la demande mondiales. Si à un moment donné la production de porcs était excessive par rapport à la demande mondiale, alors le prix pouvait baisser fortement, jusqu’à provoquer des faillites dans les élevages de porcs. Certains considéraient d’ailleurs que la variation des prix permettait d’adapter l’offre à la demande, et que c’était donc un bon système. En fait je crois qu’on s’en contentait tout simplement parce que l’on n’avait pas encore inventé d’autres systèmes de régulation de l’offre et de la demande. Tant que l’on n’a pas inventé de meilleur système, on arrive toujours à justifier le système existant, c’est le cours normal de l’évolution humaine. Mais dès qu’un système meilleur se répand, on se demande comment on avait pu accepter et supporter le système précédent. C’est ce qui s’est passé avec l’esclavage.

— Et comment le système a-t-il évolué ?

— En fait, il existait déjà depuis un certain temps des systèmes qui permettaient de garantir certains prix aux agriculteurs. Dès la fin du XIXe siècle, il existait des contrats à terme permettant aux agriculteurs de garantir dès les semailles le prix auquel ils pourraient vendre leurs récoltes. Puis au milieu du XXe siècle, certains États notamment en Europe et aux États-Unis ont mis en place des systèmes extrêmement complexes pour garantir des prix ou des revenus aux agriculteurs. Mais tous les prix n’étaient pas garantis. Et surtout, le problème restait entier et terrible pour un grand nombre de pays du Sud notamment où les prix n’étaient pas garantis. Les petits paysans y avaient des revenus excessivement faibles malgré toute l’énergie qu’ils mettaient à prendre soin de leur production. Et cela bien souvent parce que les sociétés de négoce international leur imposaient des prix extrêmement faibles. C’est alors qu’est née à la fin du XXe siècle l’idée du commerce équitable, qui devait permettre aux petits paysans des pays du Sud de retirer de leur activité des revenus décents.

— Notre professeur d’histoire nous a dit que l’idée du commerce équitable avait révolutionné les rapports entre producteurs et acheteurs, en remplaçant les rapports de force par des rapports de respect humain.

— Très jolie formulation. C’est tout à fait cela. En fait, avant que l’idée du commerce équitable n’apparaisse, la principale préoccupation des commerçants et des consommateurs semblait être de trouver le prix le plus bas. C’était l’obsession des grandes surfaces qui voulaient vendre moins cher que leurs concurrentes pour attirer un maximum de clients, et pour ce faire elles étaient prêtes à tout. Vraiment à tout. Il y a des tas de films qui racontent comment les grandes surfaces négociaient les prix avec les producteurs !... Quand le commerce équitable est arrivé, il ne s’est pas imposé tout de suite, mais on a commencé à prendre conscience que certains producteurs n’étaient pas rémunérés correctement, qu’ils travaillaient même parfois à perte ou dans des conditions misérables. Et les produits du commerce équitable se sont tellement développés que cette pratique est devenue une évidence et qu’elle a remplacé l’imposition de prix iniques aux producteurs : il est devenu inconcevable de payer un produit alimentaire en dessous de son coût de production !

— C’est une question de bon sens !

—Eh oui ! Mais quand on croit tellement aux vertus de la variation des prix en fonction de l’offre et de la demande, on en finit par oublier le bon sens élémentaire. Mais oublions cela, c’est du passé ! Petit à petit, on a donc pris conscience que la juste valorisation des activités humaines devait passer avant le prix. Mais il restait un obstacle de taille : beaucoup de gens avaient des revenus très faibles, et pour eux la question des prix restait essentielle.

— Et comment a-t-on résolu cela ?

— C’est une autre question que nous verrons demain, si tu le veux bien.

— D’accord, grand-père.

Et sur ce, Sophia partit jouer au fond du jardin avec le petit chat de ses grands-parents qui n’avait que quelques mois et qui s’amusait à courir dans tous les sens après la petite balle que lui lançait Sophia. Elle rit beaucoup, bien éloignée déjà de tous les problèmes dont venait de lui parler son grand-père. La vie pour elle n’était qu’un grand jeu dont elle profitait à chaque instant.

CHAPITRE 2

REVENUS, PRIX ET SALAIRES

Le lendemain, dès l’aurore, le grand-père de Sophia partit se promener dans la campagne, toujours émerveillé par les couleurs magnifiques du lever de soleil qui illuminaient la fraîche rosée. Il aimait cette sensation vivifiante de l’aube qui le reconnectait à la beauté du monde, et s’il avait consacré une grande partie de sa vie à l’économie, il se sentait tout autant contemplatif. Un rien lui suffisait pour se sentir comblé.

Quand il revint à la maison, il avait donc un sourire ravi sur les lèvres et la vue de sa femme prenant soin de sa petite-fille à la table du petit déjeuner ne fit que rajouter à son état de gratitude envers la vie.

Pourtant sa vie n’avait pas toujours été remplie de bonheurs. Il avait même connu de grandes souffrances. Mais ce qu’il avait accompli avec ses amis ne pouvait que le laisser satisfait et en paix. Car tout de même, quels progrès avait fait l’humanité depuis sa jeunesse !

C’est Sophia qui le tira soudain de son état de grâce, en lui posant la première question du matin :

—Grand-père, tu m’as dit que tu me raconterais aujourd’hui comment on a résolu le problème des gens qui avaient des revenus faibles et qui recherchaient donc en permanence les prix les plus bas possibles.

— Je vois que tu n’as pas oublié la promesse que je t’ai faite. Eh bien sache que ce dont je vais te parler aujourd’hui fut une immense révolution dans l’histoire de l’humanité.

— Et ton grand-père n’y est pas pour rien, reprit fièrement la grand-mère, qui avait beaucoup d’affection et d’admiration pour son mari, qui le lui rendait bien.

— Disons que j’y ai effectivement participé avec un grand nombre de personnes partout dans le monde. Mais pour bien comprendre ce qui s’est passé, il faut remonter à l’histoire de la formation des prix, c’est-à-dire à l’origine de la monnaie.

Sophia parut soudain tout excitée. Elle adorait l’histoire car elle avait l’impression de voyager à travers le temps, et elle s’imaginait vivant à d’autres époques dans des lieux inconnus, dans des ambiances exotiques. C’était pour elle une source inépuisable de délectation. Elle dévorait les romans historiques comme d’autres ceux de science-fiction.

Son grand-père commença son récit :

— À l’origine, la monnaie fut utilisée pour faciliter les échanges...

Sophia l’interrompit :

— Je sais grand-père, nous avons eu un cours sur l’histoire de la monnaie, et nous avons même visité le musée de la monnaie. Mais je n’ai vu que des petits objets en or, en argent, des coquillages, des bouts de papier, et tout cela ne nous a pas dit comment la pauvreté a été supprimée.

— Très bien, alors je vais aller directement au cœur de la question. Quand les gens commencèrent à utiliser de la monnaie pour échanger, ils devaient trouver un prix, c’est-à-dire une quantité de monnaie qui convenait à l’acheteur et au vendeur. Ce prix était donc négocié et il n’y avait pas de prix fixe, invariable ou éternellement juste. Le prix variait en fonction de tout un tas d’éléments : la rareté relative du produit proposé, sa qualité, la demande plus ou moins forte pour ce produit, la capacité du vendeur à embobiner l’acheteur, etc. Pendant très longtemps, tous les prix sont restés en permanence négociables et on voyait cela notamment sur les marchés, où les gens passaient du temps à négocier. C’était encore le cas dans les souks des pays arabes il y a quelques années et ça déroutait beaucoup les touristes occidentaux habitués à des prix fixes et non négociables chez leurs commerçants. Tant que le vendeur était un petit artisan indépendant (comme c’était souvent le cas dans les souks), il paraissait juste qu’il décide du prix auquel il acceptait de vendre le produit de son travail. Mais dès l’instant où des personnes embauchèrent d’autres personnes pour travailler pour elles, alors tout changea.

— Mais pourquoi ? demanda innocemment Sophia, qui ne voyait pas du tout où il voulait en venir.

— Tout simplement parce que ces personnes avaient intérêt à payer leurs employés le moins possible. Par exemple, les seigneurs ou les rois qui embauchaient des serviteurs avaient intérêt à les payer le moins possible, car ils représentaient pour eux un coût, une dépense qui devait être la plus limitée possible par rapport à leurs recettes. De même, les patrons qui créaient une entreprise avaient intérêt à payer leurs ouvriers ou leurs employés le moins possible, car ils devaient limiter au maximum le coût de la main-d’œuvre pour pouvoir vendre au prix le plus bas possible leurs produits par rapport à leurs concurrents.

— C’est pour cela que les ouvriers et les employés avaient très peu de moyens, renchérit Sophia, qui avait compris où il voulait en venir.

— Exactement. Mais ce qui est le plus fou, et ce que tu as peut-être du mal à te représenter aujourd’hui, c’est que ce discours sur le coût de la main-d’œuvre qui doit être le plus bas possible était d’une banalité et d’une normalité affligeantes il y a quelques années encore. Il a fallu une révolution conceptuelle gigantesque pour que cela apparaisse contraire au bon sens et à l’intérêt de tous.

— Et comment cela est-il arrivé ?

— Comme toujours, progressivement. Déjà au début du XXe siècle, le fondateur d’une entreprise d’automobiles, Henri Ford, avait compris que si on ne payait pas suffisamment les ouvriers, ceux-ci seraient incapables d’acheter les produits que les entreprises fabriquaient : il fallait donc que leur salaire soit suffisant pour leur permettre d’acheter un certain nombre de choses. Mais comme les salaires restaient un coût, c’était une équation sans véritable solution. Ce fut l’objet de négociations permanentes entre patronat et syndicats, ces derniers paralysant bien souvent toute la production par des grèves pour obtenir de meilleurs salaires. Mais les deux parties restaient en permanence - et à juste titre - insatisfaites, car le système n’était pas optimal pour la société dans son ensemble : les patrons auraient eu intérêt à ce que leurs salariés soient le plus riches possible pour pouvoir vendre un maximum de produits, mais souvent ils ne pouvaient pas les payer plus du fait de la concurrence. Vers la fin du XXe siècle, un phénomène nouveau vint aggraver la situation : la mondialisation des échanges conduisit de nombreuses entreprises à délocaliser leur production vers des pays où le coût de la main-d’œuvre était plus faible. Beaucoup d’usines fermèrent en Europe et aux États-Unis, et la production fut délocalisée en Chine, en Inde, etc. Et la concurrence internationale renforça la pression sur le coût de la main d’œuvre, à un moment où les salariés étaient en position de faiblesse dans les négociations salariales du fait du chômage massif. Ainsi entre 1975 et 2025, les salaires augmentèrent peu en Occident et la course aux prix bas fut renforcée. Mais d’où venait l’erreur systémique et comment pouvait-on résoudre ce problème ? En fait, c’est un nouveau système d’échanges, appelé SEL, pour Système d’Échange Local, qui apporta les premiers éléments de solution. En effet ce système, élaboré au Canada dans les années 1980, permettait à un groupe de personnes d’échanger des biens et des services sans avoir besoin de la monnaie officielle. Il fonctionnait grâce à un système de comptabilité en crédit mutuel.

— Ah oui, je connais ça, intervint Sophia. Quand on fait un échange, on détermine ensemble un prix : celui qui offre un bien ou un service voit son compte crédité de 100 unités par exemple et celui qui bénéficie du bien ou du service voit son compte débité de 100. On a plusieurs jeux de société qui utilisent ce système.

— Je sais, dit grand-père, car la plupart de ces jeux ont été créés par des gens avec qui je travaillais.

— Ah bon, mais tu ne me l’avais jamais dit ça !

— Mais je ne te dis pas tout !

— Ton grand-père est très modeste, mais il a participé à de grands changements, tu sais, lui dit fièrement sa grand-mère.

Sophia qui voulait connaître le fin mot de l’histoire, reprit :

— Et alors, qu’est-ce que les SEL ont révolutionné ?

— Eh bien, en pratiquant les échanges dans les SEL, on s’est aperçu que l’on pouvait très bien échanger en ayant un compte négatif. Et que dans l’économie officielle, beaucoup d’échanges ne se réalisaient pas parce qu’on s’interdisait d’avoir un compte négatif.

— Je ne comprends pas, dit Sophia, en fronçant les sourcils.

— C’est normal, car la loi a changé : à l’époque, une des règles fondamentales les plus répandues à travers le monde était que chaque personne devait avoir un solde positif sur son compte. De même pour chaque entreprise. Ce qui incitait à mettre de l’argent de côté pour faire face aux dépenses futures. Néanmoins, lorsqu’on avait une difficulté de trésorerie passagère mais surmontable, on pouvait demander à sa banque une autorisation de découvert, une facilité de caisse ou un prêt à court terme. Mais si on restait durablement avec un solde négatif sur son compte, alors on se retrouvait vite dans une situation illégale et les sanctions pouvaient être terribles : interdit bancaire pour un particulier, dépôt de bilan pour une entreprise. Ainsi, un entrepreneur pouvait se voir interdire la poursuite de son activité pour des raisons financières, quand bien même cette activité restait utile à la société.

— Mais c’est fou !!! réagit Sophia, qui était choquée par les propos qu’elle entendait. Tu veux dire que cette règle-là conduisait à arrêter des activités utiles ? Mais c’est débile ?!?

— Doucement, Sophia. Il y avait une raison à cela. On estimait à l’époque que si une activité n’était pas rentable, si elle ne rapportait pas assez d’argent pour couvrir les frais, c’est qu’elle n’était pas suffisamment utile. On s’est rendu compte par la suite en faisant des études à grande échelle que c’était parfois le cas, mais que c’était loin d’être toujours le cas. Et nombre d’entreprises qui avaient fait faillite s’avéraient pourtant très utiles. Bien souvent elles avaient fait faillite à cause du mode de financement, par exemple des emprunts trop élevés qu’elles n’arrivaient pas à rembourser dans les temps, mais pas par manque de clientèle.

— C’est donc à cause des emprunts qu’elles faisaient faillite ?

—Assez souvent, oui. C’est pourquoi la façon dont oncle Édouard s’est installé à la campagne est pour moi un immense progrès. Autrefois, n’ayant pas de parents fermiers, il aurait dû s’endetter pour acheter la ferme, les terres, les semences et le matériel, et rien ne dit qu’il aurait pu un jour rembourser tout cela. Il aurait probablement fait faillite et dû quitter la ferme avec des dettes à rembourser, malgré tout le travail qu’il aurait fourni.

— Mais je ne vois toujours pas le rapport avec les salaires.

— Je vois que tu n’as pas perdu le but de notre conversation d’aujourd’hui. Eh bien vois-tu : on a pris conscience que cette règle de comptabilité toujours positive et le financement des activités par l’emprunt avaient des effets destructeurs sur la société et l’économie. Et une nouvelle discipline de recherche est née : on a inventé de nouveaux modèles de comptabilisation des échanges, de financement des activités et de valorisation des richesses. Ce à quoi on a abouti paraîtrait proprement stupéfiant à un habitant de la terre du début du XXIe siècle : ce qui semblait à l’époque normal, évident, inévitable, paraît aujourd’hui incongru, absurde, contraire au bon sens commun. Par exemple, aujourd’hui les parents qui prennent du temps pour prendre soin de leurs enfants, veiller sur eux, les élever, voient cette activité valorisée comme n’importe quelle autre activité. Au début du siècle, ce temps précieux n’était absolument pas valorisé.

—Ok, mais quelle révolution y a-t-il eu concernant les salaires ? reprit Sophia, qui ne voulait pas lâcher l’affaire.