Écrits de l’intérieur - Jean-Claude de Crescenzo - E-Book

Écrits de l’intérieur E-Book

Jean-Claude de Crescenzo

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Beschreibung

Écrivain à succès avec La vie rêvée des plantes, LEE Seung-u est l’un des auteurs coréens les plus lus en France. Le présent ouvrage, le premier en langue française, présente l’œuvre abondante de cet écrivain majeur, en Corée comme en France. Avec ce livre, Jean-Claude de Crescenzo donne une lecture de l’intérieur d’une œuvre universelle, d’une richesse symbolique fortement inspirée par la culture et la mythologie européennes. Les thèmes du désir, de la culpabilité, de l’absence de père et la possibilité d’un autre monde traversant l’œuvre sont commentés d’une écriture souvent allégorique.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Né en 1952 à Marseille, Jean-Claude de Crescenzo est Maître de Conférences à l’Université Aix-Marseille de 1986 à 2019, où il fonde et dirige les Études coréennes de 2003 à 2019. Directeur de la revue de littérature coréenne Keulmadang, depuis 2009, il est aussi co-traducteur. En 2012, il fonde, avec Franck de Crescenzo, Decrescenzo Éditeurs, une maison d’édition consacrée à la littérature coréenne.
Il est aussi Fondateur de l’Ecole de Médecine Traditionnelle Coréenne, à Aix-en-Provence, en 2001 et Président de l’Association pour la Coopération France-Corée depuis 2002. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles dont le dernier à paraître en France (paru en Corée du Sud en octobre 2020).

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Seitenzahl: 226

Veröffentlichungsjahr: 2022

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JEAN-CLAUDE DE CRESCENZO

ÉCRITS DE L’INTÉRIEUR

Le monde littéraire de LEE Seung-u

Essai

Ouvrage publié sous la direction deJulien PAOLUCCI

Ouvrage publié avec le soutien

de la région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur

© Decrescenzo Éditeurs, 2022

ISBN 978-2-36727-113-2

Tous nos livres et nos auteurs sur :www.decrescenzo-editeurs.com

La couverture deÉcrits de l’intérieura été réalisée par Thomas GILLANT

Brève biographie

Lee Seung-u est né en 1959, près de Jangheung, dans la région du Jeolla, au sud de la Corée du Sud, dans un petit village au bord de la mer, dont il gardera un souvenir mitigé, présent dans chacun de ses romans. Il suit des études de théologie à l’université Yonsei, à Séoul, études qui marqueront profondément sa vie et irrigueront son œuvre littéraire. Puis il occupe une fonction de journaliste, qu’il quittera rapidement pour se consacrer à l’écriture. Il est aujourd’hui professeur d’écriture créative à l’université Choseon, à Kwangju, dans la région du Jeolla du Sud.

En Corée, il occupe une place de premier plan dans le paysage littéraire. Personnalité discrète, il aime se consacrer à son œuvre et à la marche. Régulièrement invité à l’étranger, il figure parmi les auteurs les plus publiés et les plus lus en France et dans le monde entier. Son œuvre est essentiellement romanesque (romans et recueils de nouvelles), mais Lee Seung-u aime franchir les frontières assignées aux genres. Il publie régulièrement des essais.

Sa carrière débute en 1981 avec un livre, Erijiktonui chosang (« Un portrait d’Erysichton »), non publié en France, et il obtient le Prix du nouvel écrivain décerné par la revue Littérature coréenne. Par la suite, sa carrière sera balisée de nombreux prix littéraires. En Corée du Sud, il est l’auteur de près d’une trentaine d’ouvrages.

Prix littéraires

1981 : Prix du nouvel écrivain

1993 : Prix Daesan

2002 : Prix Dong-seo

2003 : Prix Lee Hyo-seok

2007 : Prix Hyundae munhak

2010 : Prix Hwang Sun-won

2013 : Prix Dong-in

2018 : Prix Oh Young-su

Romans publiés en France

L’Envers de la vie (trad. Ko Kwang-dan et Jean-Noël Juttet), Zulma, 2000.

La Vie rêvée des plantes (trad. Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet), Zulma, 2006 (rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2009).

Ici comme ailleurs (trad. Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet), Zulma, 2012 (rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2013).

La Baignoire (trad. Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet), Serge Safran Éditeur, 2016.

Le Regard de midi (trad. Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet), Decrescenzo Éditeurs, 2014.

Le Chant de la terre (trad. Kim Hye-gyeong et Jean-Claude de Crescenzo), Decrescenzo Éditeurs, 2017.

Cantant (titre provisoire),en cours de traduction par Kim Hye-gyeong et Jean-Claude de Crescenzo, Decrescenzo Éditeurs, à paraître en ٢٠٢2.

Recueil de nouvelles publié en France

Le Vieux Journal (trad. Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet), Serge Safran Éditeur, 2013.

Avant-propos

J’ai découvert l’œuvre de Lee Seung-u lors de la publication en France de son premier roman traduit. C’était dans les années 2000. La lecture de L’Envers de la vie1 m’avait alors séduit par la polyphonie du texte et la violence toute rentrée du jeune personnage, Pak Pukil, devenu plus tard écrivain et dont un autre écrivain doit rédiger la biographie. L’astucieux procédé narratif avait sans doute fait écran, au moins pour moi, à la dimension de l’auteur, qui ne m’apparut que progressivement. Avec son deuxième ouvrage, La Vie rêvée des plantes2, la profondeur allégorique de ses textes me plaçait face à un grand auteur. En apparence facile à lire, cette écriture est au contraire d’une profondeur obligeant à d’incessants retours sur le texte pour en extraire la puissance évocatrice. Les images, les symboles, s’imprègnent d’abord à la surface de notre conscience avant d’entreprendre leur savant travail de sape et de nous contraindre à revenir sur le texte, puis à revenir sur soi.

L’œuvre de Lee Seung-u est une œuvre de l’écriture de soi, une œuvre autocentrée sans qu’elle soit auto-fictive. Une œuvre de la sensation, de l’interrogation à propos de nos désirs et de nos manques pour en vérifier la validité. C’est une écriture de l’intériorité qui ne se satisfait pas du seul moi comme matériau. La singularité de l’auteur est de celles qui tirent vers nous le caractère universel de nos sensations.

Nous avons rencontré (j’associe à cette rencontre Kim Hye-gyeong, universitaire, traductrice et épouse) Lee Seung-u pour la première fois à Aix-en-Provence à l’occasion de la fête du Livre en 2009, dont le thème « L’Asie des Écritures croisées : un vrai roman »avait été proposé par Les Écritures croisées et l’équipe de recherche à laquelle j’appartiens à l’université d’Aix-Marseille, « Littératures d’Extrême-Orient, textes et traductions3 » de l’Institut de recherches asiatiques (IRASIA). Lee Seung-u et Kim Young-ha représentaient la Corée du Sud. Cette rencontre avec Lee Seung-u fut suivie de bien d’autres, partout où l’occasion nous en était donnée : Paris, Lyon, Séoul, Londres, Aix-en-Provence, etc. Rencontres privées ou rencontres littéraires dans le cadre des forums du Literature Translation Institute of Korea, j’invitai plusieurs fois Lee Seung-u à Aix-en-Provence, ville où il séjourna pendant une année, en 2018. Les nombreuses interviews que j’ai réalisées avec lui ont confirmé ce que je pressentais de la lecture de ses œuvres et de la profondeur que j’y trouvais : une profondeur vitale pour la littérature contemporaine.

Le projet de ce livre est né bien plus tard, à la suite des nombreuses chroniques que j’ai publiées dans la revue de littérature coréenne Keulmadang, lorsque la profonde unité de son œuvre se fut lentement dévoilée au fil des lectures. Sans que l’un de ses textes, long ou court, ressemblât à un autre, j’avais plaisir à découvrir combien l’œuvre creusait le même sillon ; les personnages pouvaient changer, les situations varier, le sillon portait en lui les fruits de la persévérance, la volonté de s’approcher d’une vérité crainte, d’une inquiétude lancinante, d’un espoir sans enthousiasme. De la sorte, sans lien apparent ni revendiqué, ses romans se répondaient l’un l’autre. J’étais face à une œuvre. L’œuvre d’un écrivain.

Les critiques et les journalistes sont toujours soucieux d’affilier un auteur à un autre, à un courant, à une communauté. Yi Cheong-jun est l’un de ces auteurs qui ont influencé des générations d’écrivains coréens contemporains, Lee Seung-u s’est abondamment nourri des littératures européennes – Gide, Hesse, Dostoïevski, Kafka, etc. –, œuvres traversées de symboles et de mythologies du vieux continent. Il est pourtant difficile de le classer dans une filiation précise. Certains lecteurs le rangent volontiers comme auteur kafkaïen, d’autres comme auteur dostoïevskien. Mais de quel Kafka s’agit-il ? Le Kafka de La Métamorphose ou le Kafka du Verdict ? Le Dostoïevski des Frères Karamazov ou celui des Souvenirs de la maison des morts ? Schopenhauer et Nietzsche ne sont pas non plus étrangers à son œuvre. Du premier, pour lequel l’homme est plongé dans un désir permanent, contraint de sublimer ses pulsions, il acquiert l’impossibilité d’accéder au bonheur et l’obligation de se contenter de traverser la vie sans trop de dégâts. Cet « innocent coupable », héritier du péché originel, peut trouver dans la mortification un moyen de parvenir au salut. Du second, ses personnages partagent une enfance sans père (Nietzsche perd son père à l’âge de quatre ans), des études de théologie, la volonté de dépasser la souffrance dans un monde sans Dieu ou dans lequel Dieu n’est plus entendu.

Si l’on devait attribuer une influence majeure à Lee Seung-u, ce serait certainement celle des saintes Écritures, œuvre polyphonique, diachronique, source d’inspiration jamais démentie, par laquelle l’auteur construit le soubassement de son œuvre. La lecture de la Bible pendant ses études de théologie irrigue son projet d’écriture sans jamais toutefois l’assigner à une illustration exclusive du sentiment religieux. Dans un monde où les points de repère ont rompu les amarres, où les jeux sociaux modifient le sens même de la vie, la Bible constitue pour notre auteur une constance, une référence, une empreinte indélébile. Nous ne trouverons dans ses romans ni prosélytisme ni défense d’un groupement religieux, même si les références au protestantisme sont parfois présentes. Aussi, dans notre texte, nous ferons également référence à la Bible autant de fois que nous pensons qu’il y a là une source possible d’interprétation de notre part. Et puis il y a bien sûr les mythologies d’Europe dont l’auteur s’est nourri pendant sa jeunesse ; elles parsèment l’œuvre et nous adressent de temps à autre un message, quand le silence devient impossible.

Le lecteur trahit le texte, le critique trahit l’écrivain. Tous deux partagent l’idée que le texte qu’ils ont sous les yeux doit les aider à prendre une route inconnue, vers une destination qui l’est aussi. Comme le personnage principal du Chant de la terre, ils ignorent ce qu’ils cherchent. Ils vont de-ci, de-là, espérant que le Ciel les aidera à trouver un indice sur lequel s’appuyer pour élucider le mystère. C’est donc sans vergogne ni pudeur que je me suis avancé dans l’œuvre de Lee Seung-u, conscient des difficultés de l’interprétation, mais porté par une raisonnable témérité en raison de ma liberté de lecteur et de mon plaisir à redécouvrir chaque lecture – une raison supplémentaire de mettre les textes en résonnance et de leur faire avouer un crime qu’ils n’ont pas commis. L’interprétation est sans fin. Comme le désir qui, une fois satisfait, en creuse un autre. J’ai fait mien ce propos de Kierkegaard à propos de la subjectivité : « Plus on pense de façon objective, moins on existe. »

Avouons-le, la Bible exerce sur moi une fascination toute littéraire. Elle me renvoie à mes toutes jeunes années de patronage paroissial, quand la vie de mon village (Marseille, ville où je suis né, est un assemblage d’anciens villages) tournait encore autour de l’église. Elle était le lieu des assemblées du dimanche. Les jeunes parents qui en ressortaient après avoir baptisé leur chérubin envoyaient à la volée des pièces de quelques centimes sur lesquelles les gamins que nous étions se jetaient avidement4 ; les mariés, tout sourire, se faisaient couvrir de grains de riz5. Les autres jours, nous jouions au football sur la place, sous la bénédiction des statues de Marie et de Joseph qui encadraient, dans de minuscules jardinets, l’entrée du sanctuaire. Le mercredi, jour sans école, nous avions les cours de catéchisme à l’arrière d’un cinéma du village, dans une salle que je revois en souvenir soixante ans après. Le jeune curé, qui partageait notre amour du football, diffusait chaque semaine un épisode de La Vie de Jésus de Nazareth par un projecteur dont j’ai encore le bruit du moteur dans les oreilles. Je me souviens de la ferveur avec laquelle je découvrais, au-delà de l’aventure religieuse et par-delà les jacasseries de mes camarades, les mille scènes de la vie de Jésus, un « roman » comme je n’en lirai plus jamais. Certes, le bon prêtre vulgarisait la Bible, et les contradictions, les errements, les faits condamnables, n’apparaissaient jamais. Mais que Jésus, si friand de miracles, pût exister me remplissait de projets ! Pour le jeune garçon dont la vie était exclusivement faite de rêveries et de lectures, cette Vie de Jésus, ou plus exactement le texte dont elle était issue6, m’ouvrait des perspectives sans fin. Ce n’est que plus tard, à l’occasion de ce présent travail, que je redécouvrirai ce premier roman moderne, cet assemblage disparate de versets, de poèmes, de récits épiques, dans lesquels on retrouve toutes les turpitudes de la vie. Que la Création soit l’affaire de Dieu ou du Tao, peu m’importe. Comme Erri de Luca, grand auteur italien, je lis la Bible en incroyant.

Jean-Claude de Crescenzo

Janvier 2020

1. Lee Seung-u, L’Envers de la vie (trad. Ko Kwang-dan et Jean-Noël Juttet), Zulma, 2000.

2. Lee Seung-u, La Vie rêvée des plantes (trad. Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet), Zulma, 2006.

3. Dirigée à l’époque par Noël Dutrait, professeur et grand traducteur de littérature chinoise.

4. Coutume particulièrement vivace en Provence jusque dans les années 1970 environ. Les pièces de monnaie étaient censées protéger l’enfant du mauvais sort. Le parrain était attendu de pied ferme par les enfants, et s’il ne lançait pas suffisamment de monnaie, les enfants chantaient alors en provençal : « O peirin rascous, lou pitchoun vendras gibous »(« Si le parrain est radin, l’enfant deviendra bossu »).

5. Coutume ancestrale issue du monde rural, qui consistait à jeter des graines de céréales, plus tard remplacées par du riz, pour favoriser la prospérité du couple et la fertilité de l’épousée.

6. Quelle source biographique utilisait ce jeune prêtre ? J’étais bien trop enfant pour me poser la question.

I - Promenades en dissimulations

« Il y a dans la dissimulation et dans l’absence une force étrange qui contraint l’esprit à se tourner vers l’inaccessible et à sacrifier pour sa conquête tout ce qu’il possède. »

« Oui, l’ombre a le pouvoir de nous faire lâcher toutes les proies, du seul fait qu’elle est ombre et qu’elle irrite en nous une attente sans nom. »

Jean Starobinski, L’Œil vivant, Gallimard, 1961.

Lee Seung-u entra en littérature par effraction, ne cachant pas dans ses interviews qu’il a commencé à écrire pour imiter son frère jumeau, rédigeant d’abord un journal avant de passer aux textes de fiction. Son frère cessa d’écrire lorsqu’il découvrit que Lee Seung-u écrivait « mieux que lui ». On retrouve cet épisode dans la nouvelle Le Vieux Journal, ou encore, sous une autre forme, dans la préface de L’Envers de la vie, avec cette question lancinante : « Était-ce à moi d’écrire ? »La mise en doute du statut de l’écrivain, et par là même de sa propre place, conditionne son écriture, mais aussi sa discrète position dans le monde littéraire coréen. Mais douter n’est pas s’immobiliser. Lorsque la confirmation de sa vocation interviendra, le doute persistera sans jamais nuire à son œuvre. Lee Seung-u affirme qu’il n’a aucune peine à écrire. Il en donne régulièrement la preuve avec la portée symbolique de ses textes. On ne se lassera jamais d’étudier les symboles, d’inventorier les significations et de jouer avec le feu de l’interprétation. Par leur profondeur allégorique, les déplacements charpentent la narration et contraignent souvent à la relecture. Qu’importe. Nous nous avançons dans une œuvre profonde, riche, instable, un édifice qui se construit avec les larmes de son temps.

Dans cette introduction, nous avons glissé quelques sous-titres. Ils ne concernent pas la totalité de l’œuvre lue, mais quelques points clés pour en comprendre le sens. Par la suite, c’est chacune de ses œuvres qui a conduit notre travail. À l’exception du recueil de nouvelles Le Vieux journal. En effet, pour le présent travail, nous avions besoin du temps long du roman, de ses méandres, quitte à s’égarer parfois à l’intérieur, à devoir revenir sur nos pas. Nous avions besoin de creuser dans l’œuvre romanesque, qui elle creuse dans le matériau que s’est choisi l’auteur. Quand bien même certaines nouvelles eussent résonné à l’unisson des romans. Il est des œuvres qui ont besoin d’expansion pour vivre sans prendre une ride. La Montagne magique de Thomas Mann est de celles-ci, par exemple. On ressent mieux le souffle d’un auteur quand celui-ci se donne le temps et l’espace de l’inspir et de l’expir. Comme tous les écrivains coréens, Lee Seung-u s’adonne à l’exercice de la nouvelle. Mais c’est dans le roman que s’exposent le mieux les mouvements de sa pensée, les mythes déployés, qui font notre joie de lecteur. Il faut un temps long pour que se creuse le sillon et que se loge l’obsession.

L’ombre et la solitude

« La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres7. » L’ombre, Lee Seung-u l’a choisie au motif que cette singulière place protectrice – imitant La Lettre volée d’Edgar Poe – ne dissimule jamais aussi bien l’auteur qui a choisi de s’exposer. De la sorte, il préempte la réponse qu’il aurait à nous fournir, si jamais nous nous avisions de vouloir percer à jour son œuvre ; l’auteur, discret, secret, n’aimant rien moins qu’être percé à jour, considérant la littérature, quand elle se pare de vérité, comme un affreux mensonge. « Parler beaucoup de soi peut être un moyen comme un autre de se cacher8 », mais notre auteur n’en est pas quitte pour autant. Le dévoilement ne s’annule pas par l’aveu, il persiste même, insinué dans la constance des thèmes creusés avec opiniâtreté, dans l’unique sillon qui nourrit son travail. Le reproche souvent fait à un écrivain d’écrire toujours le même livre est, dans le cas de Lee Seung-u, justifié (pourrait-il en être autrement ? – car nous parlons ici d’un écrivain, et non d’un romancier). Le lecteur ne peut s’en étonner : il est face à une œuvre, c’est-à-dire face à la manifestation d’une pensée cohérente, récursive, qui explore, à travers les doutes et les interrogations, le destin d’un homme dans ce monde tel qu’il ne va pas.

La lecture de l’œuvre achevée, il flotte encore l’effluve d’un parfum dans le délitement de ses fragrances. De roman en roman, l’œuvre s’élabore en une variation infinie, transformée en résilience, en résistance, modifiant l’enveloppe corporelle de ses personnages. Fixés à jamais dans leur impuissance, ils demeurent, à la différence de l’obsession, qui prend toujours une nouvelle forme dès sa puissance première évanouie. Il faut alors creuser le sens même de cette insistance et tenter de trouver une issue aux drames de l’enfance planant dans l’œuvre de l’homme mature. Certes, la ruse est patente, ruse obligeant l’auteur à se mettre à sa table de travail – rituel sans lequel l’œuvre ne peut s’accomplir –, mais qui, au-delà du subterfuge – lequel en vaut bien un autre –, vaut d’être mise au jour. Elle est la clé d’une compréhension approfondie de l’œuvre.

Les personnages de Lee Seung-u dessinent un périmètre social fermé : père (ou oncle), frère (ou cousin), mère dans tous les cas, amante (ou pas encore). La famille, naturelle ou recomposée, sans jamais constituer le thème central de l’œuvre, vit toujours à sa périphérie, les personnages se répandent et se répondent d’un roman à l’autre, ils restent désunis. Le périmètre social est d’autant plus facilement circonscrit qu’il agit souvent dans un espace confiné, une maison jamais décrite, une chambre toujours sombre et humide, quand elle n’est pas vide. Les liens entre ces membres de la famille sont souvent toxiques, provoquant troubles, maladies graves ou mortelles, amputations. Le narrateur souffre régulièrement de suffocation, de tuberculose ou d’asthme, toutes maladies où les poumons (médiateurs sociaux dans la symbolique des maladies) sont sollicités, éprouvés, au point qu’ils tourmentent une œuvre dans laquelle le narrateur, enclin à l’exil, ou plus exactement au départ répété, ne « change d’air » que pour mieux retrouver un autre confinement : espace étroit, chambre humide sans fenêtre, coin sombre d’une église. La chambre joue en réalité un double rôle ; si elle semble toujours choisie par défaut, elle constitue le repaire dans lequel le narrateur s’isole du monde (Lee Seung-u parle d’une chambre « autistique ») et devient le lieu d’une profonde intériorité, nécessaire pour se remettre des affres du dehors, ou bien pour les recomposer.

Les personnages en recherche de solitude s’isolent dans des lieux clos. Cette quête relève moins d’une volonté de retrait que de la nécessité de recomposer sans cesse l’espace social, d’y trouver une attitude qui ne soit point trop coûteuse et des réponses que le fracas du monde camoufle. « O solitude ! Toi ma patrie solitude ! Comme ta voix me parle, bienheureuse et tendre9 ! » Mais cette solitude, contrairement à ce qu’en dit Emil Cioran (« Qui a vécu jusqu’au bout l’orgueil de la solitude n’a plus qu’un rival : Dieu10 »),n’est pas un défi,elle est la condition du silence. Nulle parole n’efface la douleur. La fuite, l’exil, sont des voyages de courte portée. Les personnages n’iront jamais bien loin, l’horizon se dépasse muettement. « Tout discours est vain ! La meilleure sagesse, c’est d’oublier et de passer : — c’est là ce que j’ai appris11. »

Mutiques, presque aphasiques, les personnages, conscients des enjeux de la parole, dépassés par le tumulte de pensées qui se bousculent, tentent de les ordonner, de se prémunir contre l’éternel retour de l’inquiétude, en accordant aux symboles une place centrale dans la narration. Les dialogues sont peu abondants et n’expriment jamais qu’une vérité partielle. Les symboles s’y substituent avantageusement.

L’errance

Caïn et Abel se partagent les moyens de production de l’époque. Caïn cultive la terre, et Abel élève le bétail. Lors d’une oblation, Iahvé marque sa préférence pour l’offrande d’Abel et dédaigne celle de Caïn. De jalousie, Caïn tue son frère Abel. Lorsque Iahvé demande : « Où est ton frère Abel12 ? », Caïn répond : « Je ne sais pas ; suis-je le gardien de mon frère ? » Iahvé dit alors : « Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa richesse. Tu seras errant et vagabond sur la terre13. »Ainsi, l’histoire humaine débute par un meurtre. Caïn, dont l’oblation n’a pas été remarquée, est condamné par Iahvé à l’errance. Caïn a brisé la parenté du monde des hommes. Il ira par les chemins, il n’aura ni ami ni lieu où vivre, il portera dans son cœur la terrible blessure d’avoir perdu Dieu. Le meurtre est sans réparation possible. Mais l’errance le condamnant certainement à la mort est atténuée par la protection de Dieu, qui ajoute à la sentence : « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre. Je vous le dis, en vérité, vous n’aurez pas achevé de parcourir les villes d’Israël que le Fils de l’homme sera venu14. »Caïn vagabonde pour trouver le repos. S’il s’arrête, il n’est plus Caïn. Insatisfait de la protection de Dieu, il s’établit sur la terre de Nod (littéralement le « pays de l’errance »), à l’orient d’Éden. Caïn, fondateur de la cité terrestre, devient l’alter ego de Dieu, fondateur de la cité céleste. Mais comment s’établir à demeure sur une terre vouée à l’errance, où toutes les quêtes de l’humanité sont en germe ? Jacques Ellul voit dans cette parabole la fondation des villes15.

L’œuvre de Lee Seung-u, pareille aux variations musicales, introduit de brusques transitions qui n’épuisent jamais un thème harmonique obsédé par l’eurythmie. Nous parcourons les méandres de l’œuvre en aimant retrouver nos lieux préférés, dans l’attente de l’événement autour duquel s’ordonne l’histoire, non encore lue, mais déjà familière. Il faudra peu de temps pour parcourir le chemin. Il ne peut conduire qu’à l’exil. L’homme chassé de chez lui, de son territoire, de sa conscience, est condamné à errer, en quête de rédemption. Dans son premier roman publié en France, alors que le personnage est dans un cimetière, il réalise soudain : « C’est dans ces instants que je pris conscience de l’aptitude de notre esprit à passer soudainement d’un lieu à un autre » (L’Envers de la vie, p. 49). Il faut effacer les traces du passé, tenter de maintenir un vague état virginal pour ne point accepter l’affreuse réalité : « On écrit pour altérer la réalité. Celui qui est satisfait du monde tel qu’il est n’a nul besoin d’écrire […] Lire, c’est avoir besoin d’un anesthésique » (L’Envers de la vie, p. 19).

La légitimité de l’auteur

Les « figures obsédantes16 » traversent les textes d’un auteur, révèlent l’unité de chacun d’eux et la constance thématique qui lie un roman à un autre. Cette unité que l’on tente de dévoiler, marquée par la quête mystique de questions que l’enfance des personnages a soulevées sans pouvoir y apporter de réponses, est en réalité aussi soucieuse que l’auteur de se dissimuler. Lovée dans des plaies impossibles à refermer, l’écriture peine à s’acquitter de son rôle cathartique ; ce trouble, valant pour tout un chacun, est, chez l’écrivain, un puissant stimulant pour une écriture toujours en interrogation sur sa propre légitimité. L’ambivalence – car l’interrogation est posée dans l’après-coup de l’œuvre – portant sur le bien-fondé du passage à l’acte loge au cœur du processus narratif. L’écriture met au jour le désordre des pensées surgies dans l’enfance, mais, ne pouvant répondre à cette exhumation, court à son propre échec. Jamais aveu n’aura eu autant de poids, de promesse de fidélité à un cheminement d’auteur, à une œuvre construite autour de tourments sans cesse renouvelés, allant et venant régulièrement sur les sentiers cent fois empruntés d’une quête éperdue. Rédigée il y a plus de vingt ans, la préface de L’Envers de la vie, le premier roman de Lee Seung-u publié en France, support des deux questions précédentes, représente le défi d’un auteur au seuil de sa carrière, face à ce qu’il sait déjà de son insatisfaction à venir. Et le patient lecteur, encore suspendu au livre rêvé, apprend qu’il n’a rien à attendre lui aussi de ce procédé de dérobement appelé « écriture ». Mais lire, c’est trahir. C’est avec cet aveu d’un impossible asservissement au texte écrit que nous nous sommes avancé dans l’œuvre de Lee Seung-u, certain que tout lecteur est pardonné d’avance de la somme des crimes qu’il n’a pas commis. Sans trahison, il n’y a pas de littérature possible.

L’œuvre est mystique, inspirée de la Genèse, mais nul prosélytisme chez Lee Seung-u : la quête qui est la sienne n’est aucunement support à une évangélisation déguisée, et nulle vérité divine n’est au centre de cette recherche, pas plus que la volonté de changer le monde ni d’appliquer une vérité universelle. La quête de Lee Seung-u, fruit de son errance, est une quête pour soi, en soi, sans autre objet que celui de consacrer la parole divine comme point nodal, sans récuser un monde injuste. Nul paradoxe là. Aucune religion au monde n’a voulu changer une société injuste. C’est probablement la difficulté à circuler entre ces deux termes – insatisfaction et conservation – qui rend la littérature de Lee Seung-u aussi captivante.

Le père

Le père, ou son absence, tient dans l’œuvre une place centrale. Il est fou et enchaîné dans L’Envers de la vie, mutique et passionné de fleurs dans La Vie rêvée des plantes, mort dans Le Vieux Journal et dans Le Chant de la terre, et enfin l’aveu surgit dans Le Regard de midi : « Je n’ai pas de père. » Cette absence ou présence/absence est à l’origine de l’errance des personnages de l’œuvre romanesque. L’identification impossible coupe toute velléité de rattachement au pôle familial, soudain devenu synonyme d’enfer. Le jeune narrateur quitte sa région pour, jure-t-il, « ne plus jamais y revenir »(L’Envers de la vie). Mais fuite ne signifie pas exil, et exil ne signifie pas rencontre de l’autre. La fuite serait même repli, retrait ; c’est ainsi que surgissent les lieux clos, chambres obscures et humides, hôtels sinistres, forêts sans horizon, rêves d’ensablement, cavernes au sommet d’une montagne, salles de cafés miteux, où toutes les forces ténébreuses représentées par les habitants du village sont hostiles au narrateur. C’est dans un lieu clos que se construit l’intériorité d’un personnage. C’est à partir d’un univers sans horizon que, paradoxalement, le regard se fixe, scrute le monde, n’y trouve aucune solution et fait opérer au personnage un repli définitif. Prisonnier de lui-même, le personnage examine les conditions de son aliénation. Rien de sa condition ne diffère de celle des autres. L’Autre n’offre aucune issue possible. Ni l’amitié ni l’amour. Rien ne pourra combler la perte initiale du père. « Ma blessure existait avant moi ; je suis né pour l’incarner17 » :