Eddy Merckx, on m'appelait le Cannibale - Stéphane Thirion - E-Book

Eddy Merckx, on m'appelait le Cannibale E-Book

Stéphane Thirion

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Beschreibung

Découvrez ou redécouvrez le parcours hors normes d'Eddy Merckx, l'homme aux 525 victoires !

Il y a 50 ans, Eddy Merckx remportait son premier Tour de France, écrivant ainsi les premières lignes d’un palmarès qui le fit entrer dans l’Histoire et lui valut le surnom de « Cannibale ». Quelle fut réellement la vie d’Eddy Merckx, l’homme aux 525 victoires ? Qui se cache derrière ce champion hors du commun ? Quand et comment a-t-il pris conscience des possibilités, réellement inouïes, qu’étaient les siennes ? Comment est-il devenu ce cycliste hors pair, cet athlète d’exception au palmarès quasiment sans égal qui lui vaudra d’être considéré comme le plus grand cycliste de l’Histoire ? Stéphane Thirion a mené une série d’entretiens avec le champion et en livre ici un portrait inédit. Jamais Eddy Merckx, sa famille et ses proches n’étaient allés aussi loin dans les confidences concernant sa vie. Jamais un livre n’avait décrit, avec autant de maestria, la réalité de sa vie une fois qu’il a quitté les pelotons. Invité d’honneur de cette 106e édition du Tour de France, Eddy Merckx nous embarque avec lui dans la course effrénée que fut sa vie une fois échappé des pelotons.

Entrez dans les coulisses de la vie trépidante du célèbre cycliste grâce aux entretiens et aux témoignages exclusifs de cet ouvrage biographique !

EXTRAIT

Ma victoire de 1969 est peut-être la plus belle sur le plan physique et c’est celle qui a le plus marqué les esprits, car la descente vers San Remo avait été vertigineuse. Il faut s’imaginer ce que c’est, à quatre-vingts à l’heure, sur un vélo léger, équipé de boyaux de deux cents grammes seulement. Il faut une maîtrise absolue de soi et de sa machine. Freiner le plus tard possible en entrant dans les virages, comme si on pilotait une voiture sur un circuit. Après, il faut disposer d’un sacré coup de reins pour relancer le grand braquet et entamer la ligne droite, qui, elle aussi, sera suivie au dernier moment d’un nouveau coup de frein et ainsi de suite jus­qu’à retrouver le niveau de la mer. À la fin de ma carrière, ces virages à angle droit n’avaient plus de secret pour moi. Malheureusement, ces descentes du Poggio sont toujours restées inconnues du public : pour les cameramen à moto, il est tout bonnement impossible de suivre les coureurs. Lorsque je me suis imposé en 1969, je portais un maillot italien et une troisième victoire sous le maillot Faema était la garantie d’une arrivée bruyamment ovationnée ! Ce fut le cas. Je ne l’oublierai jamais non plus.
En 1971, on annonçait un duel avec Gimondi. Dans les « capi », les côtes qui se situent dans les cent derniers kilomètres, la course était nerveuse. En escaladant le Poggio, Gimondi commit une erreur fatale : il attaqua en pre­mier. Bruyère me ramena. Puis, j’ai insisté et contre-attaque avant de remporter la victoire, comme deux ans plus tôt, dans la descente. Le lendemain, j’ai déposé mon bouquet sur la tombe de Jean-Pierre Monseré, mort quelques jours plus tôt. Le jeune champion du monde belge s’était tué le 15 mars 1971 à l’âge de vingt-deux ans lors d’une course à Retie, en Campine, où une voiture folle le faucha dans sa gloire naissante.
On peut encore et toujours gagner Milan-San Remo dans le Poggio et, surtout, dans la descente. Un homme costaud et audacieux peut le faire, même aujourd’hui. Le Poggio intervient après 285 kilomètres : il faut être frais, lucide, pas seulement rapide. Ma victoire en 1972 est la plus folle, dans la mesure où j’étais cassé en deux. Je souffrais d’une vertèbre froissée à la suite d’une chute dans Paris-Nice. J’étais vraiment brisé, mais, avec le maillot de champion du monde sur les épaules, il n’était pas question pour moi de laisser filer la victoire.

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Seitenzahl: 306

Veröffentlichungsjahr: 2019

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© La Boîte à Pandore

Paris

http://www.laboiteapandore.fr

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ISBN : 978-2-39009-351-0 – EAN : 9782390093510

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

Stéphane ThirionEddy Merckx

On m’appelait le Cannibale

Préface de Jacky Ickx

Mon Eddy,

Il me semble inutile d’ajouter au chapelet de superlatifs dont chacun use pour tenter de décrire Eddy Merckx, « La légende des légendes du sport ».

Pour moi, tu es surtout et avant tout un homme hors normes.

Tu es un être magnifique de simplicité, de tendresse, de loyauté, de grandeur, de fidélité, de discrétion et de... timi­dité.

Je suis toujours touché et étonné par l’humilité et la gra­titude avec lesquelles tu reçois les témoignages d’amour et d’admiration que nous sommes si nombreux à t’infliger.

Il est vrai que nos parcours sont parallèles. Il est vrai aussi que nous nous sommes regardés grandir l’un l’autre en apprenant à nous connaître et à nous apprécier. Notre amitié qui m’est chère ne cesse de croître avec le temps.

Je ne me lasserai jamais d’être ému par l’humanité que tu diffuses.

Affectueusement,

Jacky Ickx

Avant-propos

Dans la salle à manger, la vieille radio à l’antenne sans cesse raccommodée crépitait ses informations. Luc Varenne, le reporter de la Radio Télévision Belge, hurlait. Mon père était collé contre l’appareil, savourant chaque phrase du légendaire journaliste. C’était mon premier souvenir d’Eddy Merckx, la première fois que j’entendais son nom. Varenne, lui, était familier : « Allez mon petit, allez Eddy, on t’aime, continue, tu vas gagner ! »

Dans mon esprit de gamin, j’imaginais qu’il devait être fascinant, ce Merckx, pour immobiliser mon paternel une après-midi entière alors qu’il n’avait qu’une passion, ou pres­que : le travail. Mais là, il y avait exception. Alors je n’eus qu’une ambition, à quatre ans : trouver un journal pour découvrir le visage de ce diable de Merckx. Et j’ai trouvé, j’en ai acheté d’autres, avec la permission parentale. Qu’est-ce qu’il était beau ! Et puis tout le monde en parlait. Il n’y avait pas une discussion, au village ou ailleurs, sans parler de lui. Je ne savais pas encore lire, mais j’ai vite appris, et en particulier toutes les consonnes de ce patronyme impro­nonçable. Je me souviens parfaitement de cette réflexion : « Il a de la chance Luc Varenne, quel beau métier » ? Cet homme exceptionnel, pionnier de l’information sportive à la radio belge, suscita bien des vocations, jusqu’en France, où Thierry Roland, pilier du football sur TFl, n’hésita jamais à dire qu’il s’était inspiré du commentateur belge. Imaginez donc, suivre Merckx dans ses exploits à travers les routes de France, ce pays dont mes parents me parlaient tout le temps en me promettant de m’y emmener pour les vacances quand les économies le permettraient ! Puis, quelques années plus tard, à l’invitation d’un oncle passionné de cyclisme, mais qui possédait, surtout, l’indispensable téléviseur, j’ai vu les ima­ges. C’était fabuleux. Alors, comme tous les enfants, je suis monté sur mon vélo bleu et je me suis pris pour lui. Dans le village, on montait l’Aspin, on sprintait au Parc des Princes. Trente ans plus tard, me voilà aussi excité devant un écran d’ordinateur pour coucher à l’encre de ma passion soixante ans de la vie d’un être d’exception dont quantité d’auteurs avant moi, avec talent et érudition, ont décorti­qué les exploits. Dans cet ouvrage, nous avons décidé, en accord avec son épouse Claudine, de montrer, en plus de ses exploits sportifs, la face intime du champion. Je rends grâce à mon père, malheureusement parti trop tôt, de m’avoir transmis le « virus Merckx » et, surtout, de m’avoir enseigné le français à coups de règles en métal sur les fesses, en parti­culier pour l’accord des verbes pronominaux.

Prologue

Tout a-t-il été dit sur Eddy Merckx ? Le Bruxellois a, en tout cas, sollicité la plume de plusieurs passionnés de cyclisme, d’éminents confrères qui eurent l’immense bon­heur de couvrir le Tour de France, le Giro et tout le reste pendant que le « Cannibale » écrasait tout sur son passage. Heureux hommes que ceux-là, dans les années d’or, à tous les égards ! Le petit écran était encore discret et les journa­listes moins nombreux, à l’instar des véhicules. Ils purent donc suivre, ou tenter de le faire, au prix de conduites dan­gereuses, le maillot jaune volant dans les descentes de cols, scruter son visage de champion, admirer son panache, se gaver de moments inoubliables que le sport d’aujourd’hui génère par intermittence. Raconter l’indescriptible, susci­ter le rêve, comme le faisait si bien Luc Varenne avec son enthousiasme contagieux. Varenne pouvait exagérer à pro­pos des écarts en course, créer un faux suspense, tenir des heures sur antenne sans faiblir. Un génie de l’information, l’égal d’Eddy sur sa bicyclette.

Aujourd’hui, le rêve a un peu disparu car la télévision ne laisse passer aucun geste, aucun rictus de souffrance, aucun exploit, aucune défaillance. Les champions sont forcément moins mythiques. Est-ce pour l’une de ces raisons que Merckx, vingt-huit ans après avoir raccroché son vélo au clou, demeure une légende vivante du sport mondial ? L’an­née 2005, celle de ses soixante ans, a permis de mesurer son extraordinaire popularité à travers des hommages exprimés un peu partout, l’occasion pour beaucoup de revoir quel­ques images, furtives mais exceptionnelles, de ses nombreux exploits. Les nostalgiques en ont eu pour leur argent, mais il n’y a pas eu qu’eux. Aujourd’hui encore, Eddy Merckx est sollicité par des enfants pour un autographe, des enfants qui n’ont forcément pas connu le champion. C’est dire si leurs parents continuent à en parler, à entretenir les souvenirs et le mythe. Quand un gamin s’extasie devant un exploit de Tom Boonen, il se trouve toujours un adulte pour rappeler « que dans le temps, Eddy avait gagné ceci et cela » et pour montrer une photo, un article de presse jauni, des clichés avec le roi Baudouin, le Pape et tant d’autres personnali­tés...

Alors, en consultant le passé et ces pages jaunies, on se dit, en effet, que tout a été dit sur Eddy. Enfin, pas tout à fait. Et ce n’est pas prétentieux de l’affirmer. À soixante ans, l’homme mûr est plus bavard, il ressent le besoin d’offrir un éclairage différent sur sa vie. Et pas seulement sur sa vie de champion. Comme un témoignage pour la postérité, pour les enfants à qui il offre des autographes, pour ses cinq petits-enfants qui galopent dans la vaste demeure de Meise, ces souvenirs d’Eddy Merckx ont valeur de testament, tel un miroir constellé d’étoiles sur une vie hors du commun. « Après, je ne veux plus parler de moi », nous avait-il dit en acceptant le projet de cet ouvrage. Or, dans ces pages, Eddy parle de lui et ses proches parlent d’Eddy, avec une tendresse et une affection qui révèlent des qualités indisso­ciables chez ce personnage culte : une générosité extrême, une sensibilité à fleur de peau et une fidélité sans faille pour ceux qu’il aime. Et qu’il a aimé, comme son père Jules, dont la personnalité et l’ombre dominent les conversations et les souvenirs. De son enfance en passant par sa carrière sportive et par son boulot de patron d’entreprise, « Tout Eddy » retrace une vie pleine, donne la parole à des person­nes indissociables de son destin.

Après, tout sera dit, même si la mémoire est sélective, qu’elle retient certaines émotions, en oublie d’autres. C’est pourquoi il n’est jamais superflu de parler d’Eddy Merckx. Ce récit prétend évoquer davantage l’homme que le cham­pion dont les puristes et les fans connaissent le palmarès par cœur. Évoquer Merckx comme père, fils, ami, époux, grand-père, frère en toute simplicité, à son image, rayon­nante de jeunesse et d’amour pour les autres...

Un surnom : « Tour de France »

Mes parents m’ont souvent raconté les plaines du Brabant de leur enfance. Ils les disaient torrides en été, brumeuses et silencieuses en hiver. Ils aimaient aussi leur sérénité. Mon père et ma mère étaient originaires de Meensel-Kiezegem, deux hameaux réunis pour l’éternité par les cartographes et qui constituent un échantillon de la Hesbaye, cette riche terre argileuse qui offre le houblon aux brasseurs de Louvain et la betterave aux sucriers de Tirlemont. C’est là que je suis né, le 17 juin 1945, au numéro 29 de la Tieltstraat.

Ma mère a accouché à la maison avec l’aide des voisines et d’une sage-femme réputée. Mais cela ne s’est pas passé sans mal. Je tardais à venir et le médecin de la famille, arrivé au dernier moment, a constaté qu’il faudrait utiliser des « fers » pour soulager maman.

Si vous regardez bien mon front, vous verrez les marques indélébiles d’un accouchement dont ma mère s’est souve­nue longtemps, comme s’il s’était passé la veille.

Notre maison était modeste, elle était entourée d’arbres fruitiers multicolores, d’où nous parvenaient les chants des oiseaux. En été, sous le soleil, les cerises abondaient : elles étaient la promesse de belles récoltes.

C’était, enfin, le retour du bonheur, car la guerre, qui venait à peine de se terminer, ne nous avait pas épargnés. Un de mes oncles n’était pas rentré d’un camp de concen­tration, un autre en était revenu par miracle, mais invalide.

Sept enfants d’un côté, onze de l’autre : mes parents, Jenny et Jules Merckx, provenaient de familles nombreuses où la solidarité n’était pas un vain mot, le labeur non plus. Les vergers des propriétés de mes grands-parents se touchaient et la rencontre de Jenny et Jules était dès lors presque iné­vitable.

À Meensel-Kiezegem, les fermes étaient des endroits fan­tastiques pour l’épanouissement des enfants.

On y ramassait les fruits au gré des saisons, on fanait le foin, on moissonnait le blé, l’orge, le seigle. Les enfants s’occupaient aussi des veaux, des cochons. Je savourais le travail à la campagne, l’air pur et tous ces petits bonheurs si intenses.

Gamin, j’étais un inconditionnel des vacances chez mes grands-mères, dans ces fermes familiales. J’y adorais le con­tact avec la nature et aussi faire le pitre avec les garnements du coin quand j’y retournais. Car un an après ma naissance, mes parents avaient quitté la campagne. Mon père voulait échapper à la solitude du travail des champs en devenant menuisier dans une entreprise de Louvain. Mais son patron le méprisait. Il était très malheureux. Sans le savoir, il avait besoin de contacts et d’une vie plus mouvementée. Quand sa belle-sœur lui proposa la reprise d’un magasin d’alimen­tation, à Woluwe-Saint-Pierre, dans la banlieue cossue de Bruxelles, notre destin se joua. Mes parents abandonnèrent ainsi, après de longues discussions, l’entreprise de menui­serie et la ville de Louvain pour débarquer sur la coquette place des Bouvreuils. J’avais tout juste un an.

Les débuts furent difficiles, surtout pour mon père. Il ne parlait pas un mot de français et la plupart des clients s’ex­primaient dans cette langue que maman, en revanche, maî­trisait parfaitement. Maman servait les clients, mon père, quant à lui, assurait l’approvisionnement des marchandi­ses. Il voyageait dans toute la ville pour garnir ses étals. La bonne humeur du couple et son envie de contenter le client résonnaient aux quatre coins de Woluwé. L’épicerie devint bien vite un point de passage obligé. Dans la maison, nous n’avions pas trop de place. Les pièces étaient étroites. Le rez-de-chaussée était destiné au magasin. Avec mes parents, nous vivions à l’étage. Pour augmenter nos revenus, nous louions aussi l’une des chambres à un homme mystérieux, bruyant la nuit. La maison s’avéra plus étroite encore avec la naissance de Michel et de Micheline, les jumeaux. Nous dormions souvent tous dans la même chambre. Mon petit frère et ma petite sœur me réveillaient par leurs cris et leurs pleurs. Quand les vacances approchaient, je n’avais qu’une hâte : retourner à Meensel-Kiezegem, dans les fermes, me défouler, courir, jouer avec mes copains, mes cousins, mes cousines.

L’épicerie avait de plus en plus d’allure. Mes parents récol­taient le fruit de leur travail. L’énigmatique locataire finit par s’en aller. Mon père décida alors d’agrandir la maison en investissant ses bénéfices dans la rénovation du bâtiment. Au fil du temps, chacun eut sa chambre, la salle à manger n’était plus la pièce unique, le confort s’installait. Dehors, il régnait une ambiance festive. On parlait d’Europe, Bruxel­les chantait Brel et l’inverse, la capitale vivait les fastes de l’Expo ‘58.

Comme tous les enfants, je grandissais... et pas forcé­ment en sagesse. Je débordais tellement d’énergie que j’ac­cumulais les bêtises, recevant en retour les fessées du pater­nel. Car des baffes, j’en ai pris. La plus sérieuse intervint le jour où mon petit frère m’envoya une paire de ciseaux au visage. Mon père, pensant que c’était moi qui l’avais lan­cée, me donna une sévère correction. Mais peu importe : aujourd’hui, il y a prescription...

Pour canaliser ma fougue, je me dépensais sans compter, en particulier sur mon petit vélo. Je fonçais sans regarder, je roulais inlassablement. Les adultes, ahuris, attendaient pres­que avec plaisir mes sorties et, bien vite, ils m’affublèrent d’un surnom : « Tour de France ».

Le Ket

Donc, je n’étais pas un enfant de chœur, mais plutôt un sale « ket » remuant, qui lassait ses parents, pris par un tra­vail harassant. Mon père n’était pas un homme de dialogue. La plupart du temps, il préférait la gifle à un long discours. Mais j’assumais mes actes. J’acceptais la sanction car je mesurais les conséquences de ceux-ci.

J’étais un gamin tout en muscles. Tout naturellement, le sport était devenu rapidement mon exutoire. Outre le vélo, je n’étais pas maladroit en football et encore moins en basket-ball. Le sport me plaisait, le contact avec les équipiers aussi. Je me « défoulais » ainsi du matin au soir, sur le chemin de l’école, à la récréation, en rentrant à la mai­son, après mes devoirs, après avoir fini d’aider au magasin. J’étais le plus souvent possible dans la rue pour taper dans la balle ou faire du vélo. C’est comme cela que je canalisais mon énergie débordante, sans tomber dans les travers de ces mauvais garçons qui cherchaient, en se bagarrant, à évacuer leur trop-plein de vitalité.

Les vacances chez mes grands-parents s’apparentaient à des instants d’un bonheur rare. La cueillette des fruits, la moisson des céréales, les bêtes à soigner en compagnie de mes cousins et cousines... En face de la maison où j’étais né, il y avait un bistrot et, juste à côté, une salle de bal où, le samedi, on jouait de l’orgue de barbarie. Nous, les enfants, nous regardions les adultes danser, nous sifflions les mélo­dies mais nous commencions aussi à transgresser les inter­dits. C’était le temps de ma première cigarette, du tabac roulé dans du papier, de la tête qui tourne, des nausées, le tout lié à un certain plaisir que je n’oublierai jamais.

À la maison de Woluwé, l’activité ne cessait jamais. Michel et Micheline rentraient à la « grande école » néerlandophone, tandis que je suivais l’enseignement francophone. Cette con­fusion des langues dans l’intimité familiale ne dérangeait personne, au contraire. En tant qu’aîné, comme mes parents aimaient à me le rappeler, je voyais diverses tâches domesti­ques s’ajouter à mes devoirs scolaires et aux loisirs sportifs que j’aurais voulu plus nombreux encore. Le dimanche, pendant que mes copains jouaient, j’étais réveillé de bonne heure : le jour était particulier dans l’épicerie, la recette serait bonne, car les autres commerces étaient fermés. Petit garçon, j’appre­nais à couper la charcuterie, le fromage, à peser les fruits, à servir le client, à compter, à emballer les commissions, à sou­rire, à dire bonjour et merci. Mais mon humeur n’était pas toujours au beau fixe. Surtout quand la porte de la boutique restait ouverte en permanence, laissant pénétrer les voix de mes camarades jouant sur la place, le bruit des ballons, les cris de victoire. Alors, une fois ma tâche terminée, pour éli­miner un trop-plein d’énergie accumulé derrière le comptoir, j’enfourchais mon vélo. Dès qu’une moto passait dans la rue, je fonçais derrière elle pour essayer de la rattraper.

Michel et Micheline, plus sages, assistaient, étonnés, à mes frasques. Ils me regardaient user les pneus de mon vélo en freinant à la dernière minute, éclater un ballon en shoo­tant ou rentrer avec mes vêtements déchirés. À l’époque, je jouais au football au White Star et au basket au « Chant d’Oiseau », sans cesser le vélo. Je ne le savais pas encore, même si je le pressentais : j’étais incontestablement doué pour l’effort physique, j’étais également obsédé par la com­pétition. Perdre ne faisait pas partie de mon vocabulaire.

Débordés de travail, mes parents avaient peu de temps libre. Mon père s’intéressait pourtant aux sports, qu’il sui­vait via la radio et les journaux. En vélo, il était supporté de Jef Schiels, mais surtout de Guillaume Michiels, mon futur soigneur. La maman de Guillaume faisait le ménage à l’épicerie. Par sympathie, nous soutenions tous, à la maison, son fiston dont elle était si fière. Mes parents m’emmenaient voir Guillaume courir. C’est là que j’ai découvert les odeurs, les bruits de la course, que j’ai vu, pour la première fois, s’imprimer sur un visage les marques de la souffrance due à l’effort physique.

De plus, à l’époque, j’étais, comme de nombreux Belges, un grand admirateur de Stan Ockers. On ne parlait que de lui et, surtout, il participait à la compétition dont le nom résonnait avec magie dans les foyers : le Tour de France. À la radio, les reporters s’enflammaient pour Ockers car il était le seul belge capable, peut-être, de remporter l’épreuve. On attendait cela depuis 1939, en Belgique. Je suivais toutes les victoires et tous les échecs de mon idole. Quand il a été sacré champion du monde, à Rome, en 1955, quel éblouissement de le découvrir à la une des journaux, après avoir entendu Luc Varenne s’exalter sur les ondes. Malgré tout son travail, je le répète, mon père suivait de près l’actualité cycliste et, surtout, il ne ratait aucune des étapes du Tour.

On pourrait croire que j’ai attrapé le « virus » à ce moment-là mais c’est beaucoup plus simple que cela : c’était une vocation. Moi aussi, je voulais être cycliste profession­nel, même si, quand j’avais douze ans, après avoir joué un match de football dans les buts, quelqu’un m’avait dit que j’avais « un trop gros cul » pour faire du vélo ! C’est vrai que j’étais bien enveloppé quand j’étais plus jeune. J’ai grandi plus tard, d’un seul coup, tout en restant costaud. Mais quand on est gamin, on peut rêver. On doit rêver !

Espiègle, je manquais rarement une occasion de me faire remarquer. Pourtant, je savais aussi respecter sans rechigner l’autorité parentale. Par exemple, je m’excusais toujours quand j’avais le sentiment d’avoir fauté. Mon père, sévère, honnête, juste mais timide, ne parlait pas beaucoup. Ses colères étaient poivrées, mais brèves, car il savait que je ne refusais jamais le travail à la boutique. Je mesurais la chance que j’avais. Je n’étais pas un gamin de la rue sans le sou : une épicerie comme celle que nous possédions, ce n’était pas n’importe quoi. Beaucoup de mes camarades de jeu et de classe jouaient au tennis et surtout au hockey. Le vélo ? Impensable ! Un moyen de transport, tout au plus, avec les désagréments que cela suppose inévitablement quand on respire les fumées des pots d’échappement, lorsqu’on cir­cule au milieu des rails de tram qui provoquaient la chute. Mes parents, certes à l’aise financièrement — mais sans plus, car si je n’ai manqué de rien, je n’ai jamais perçu, petit, la sensation de la richesse — étaient donc à cent lieues d’imagi­ner que leur fiston ferait du vélo un métier. D’autant qu’ils avaient rarement le temps de jeter un œil dehors pour me voir zigzaguer audacieusement entre les véhicules motorisés à quatre ou à deux roues qui passaient sur la place des Bou­vreuils.

Mon père, ce héros

En décembre 2004, dans la grisaille d’un jour brumeux, je suis allé revoir avec émotion la maison de la Tielstraat à Meensel, là où j’ai poussé mes premiers cris. C’est encore cette petite construction de briques rouges plantée dans les champs... Il y avait toujours, presque inchangée, la maison d’en face, qui n’est plus un bistrot, et son arrière-salle encore moins un dancing pour les bals du samedi. Comme avant, je suis passé de Meensel à Kiezegem, d’un village à l’autre, soit... d’une rue à l’autre, exactement parallèles.

Ce jour-là, j’ai retrouvé, toujours avec beaucoup de nos­talgie, parmi les nouvelles constructions qui fleurissent dans les champs, les anciennes demeures de mes oncles et de mes tantes.

Le fait de fouler à nouveau la « Kapellensteenweg » m’a rappelé mes vacances d’été chez ma grand-mère maternelle, les quatre cents coups dans le foin, ma première cigarette roulée en cachette, le soleil plombant de ces étés de mois­son, les fruits rouges et les tartes fumantes.

Ma cousine Eisa habite encore là. Il m’est difficile de dire depuis combien de temps je ne les avais plus vus, elle et son mari. Je me demandais si la porte allait s’ouvrir. Je ne suis pas coutumier de ce genre de démarche. Mais, au diable ma timidité, ma réserve ou plutôt ma politesse maladive, héritée de mes parents, commerçants dans l’âme et dans le sang. Avec eux, j’ai appris à dire bonjour avant de dire papa ou maman. J’ai eu raison de rendre visite à Eisa : les yeux de ma cousine brillaient, son accent guttural vocalisait des expres­sions d’étonnement et de ravissement. L’accueil fut extrême­ment chaleureux. On vit sobrement chez Eisa, on jouit avec modération d’une retraite méritée. Aussitôt, les souvenirs sont remontés à la surface et nous avons jeté ensemble un œil sur les vieilles photos exposées sur les meubles. Nous avons aussi parlé de la famille, des anciens, mais pas de vélo.

Ce retour aux sources m’a fait du bien. Il m’a diverti, en quelque sorte. En quittant ma cousine, j’ai repris les ancien­nes petites routes. J’ai été étonné de constater la dispari­tion de certains bâtiments, à moins que je n’aie confondu avec d’autres endroits, avec un autre village. Je cherchais à tout prix quelque chose, je m’arrêtais, je repartais, dans un dédale de chemins ruraux traversant des champs pétrifiés par le gel. Des habitations réapparaissaient dans la brume, une ancienne publicité pour une marque de cigares domi­nait toujours une maison a priori abandonnée, quelques pavés autour d’un chêne témoignaient d’une vie passée sur un autre revêtement... Les pavés ! J’y étais, j’avais trouvé !

C’était ici, sur cette étroite chaussée de béton maintenant bien déserte et perdue dans ce petit village, que j’avais dis­puté ma première course, pas ma première épreuve officielle, mais ma première course tout de même. J’avais douze ans et, avec un copain de mon âge, nous avions décidé de nous inscrire à l’épreuve. Les autres concurrents étaient plus âgés. Ils avaient dix-huit ans pour la plupart, et même davan­tage pour certains. Ils nous distançaient, nous prenaient des tours, mais à la fin, j’ai tenu à sprinter pour battre mon ami. Et j’ai levé la main comme si j’avais gagné !

Je me souviens de cette course et de ma volonté de l’em­porter. Ce sentiment, cette envie, je les ai toujours eus en moi.

J’aime gagner, j’ai horreur de perdre. Cette ardeur est commune à tous les garçons de cet âge, mais elle ne se per­pétue pas forcément chez tous au-delà de l’enfance et de l’adolescence. Chez moi, c’était, et c’est resté une obsession, une philosophie de vie...

Cette excitation, je l’éprouvais sur un vélo, mais aussi sur un terrain de football.

À l’époque, la passion du vélo n’avait pas encore défini­tivement pris le dessus, et comme beaucoup de gosses de mon âge, j’adorais taper dans un ballon.

Je portais alors la vareuse blanche du White Star, un club de l’une des communes de Bruxelles.

Au White Star, je marquais des buts à la pelle. J’étais très à l’aise dans mon équipe où mes capacités physiques, comme mon endurance, faisaient merveille. Petit, « gros cul », cer­tes, mais pour s’opposer à moi, crampons vissés aux pieds, il fallait du courage et de l’obstination, car moi, j’en avais à revendre. Du moins en sport car, par contre, ma rage de vaincre, elle, s’arrêtait aux portes de l’école.

J’étais loin d’être un cancre, mais je n’avais pas envie de me fatiguer plus qu’il ne l’aurait fallu. Au début, je fournis­sais donc le minimum d’efforts requis pour rapporter des résultats satisfaisants à mes parents : ils étaient ravis. Après un passage sans heurt dans l’enseignement primaire, je me suis retrouvé en Latine, à l’Athénée d’Etterbeek. J’ai franchi le cap des trois premières années, qu’on appelait alors les « moyennes », sans problème, mais je gardais mes souffran­ces pour moi. Je détestais, je ne parvenais pas à me con­centrer. Je regardais tout le temps par la fenêtre. Pour mes devoirs, c’était la même chose : je me laissais distraire par les copains qui jouaient. Ma mère m’avait pourtant trouvé une vocation : professeur d’éducation physique. Elle partait du principe que, comme j’étais bon à l’école et que j’excellais en sport, ma voie était toute tracée. Je n’étais pas contre cette idée « moderne », car en i960, il n’était pas courant que des parents poussent leur enfant à devenir professeur de gymnastique. C’est dans ce but que je me suis alors inscrit en « scientifiques », en troisième année, la quatrième année d’enseignement secondaire aujourd’hui. Ce fut le début d’une galère sans nom, d’une accumulation de soucis et de déboires. Il fallait lire beaucoup d’ouvrages, ce que j’avais horreur de faire, surtout si c’était en français. Comme, à la maison, nous parlions en permanence le flamand, je man­quais donc de vocabulaire, à la fois pour comprendre ce que je lisais, mais, surtout, pour écrire mes dissertations.

Un cauchemar, ces dissertations. Ma mère, cette femme pourtant si scrupuleuse, mesurait tellement ma détresse face à la feuille blanche qu’elle signait des mots d’excuse farfelus pour repousser les échéances tant redoutées de la remise de mes compositions. Ces demandes de dispense pour « rai­sons familiales » se multiplièrent tellement qu’en 1961, je fus contraint de recommencer cette quatrième année d’étu­des.

Sans rien dire, sans donner son avis sur ma carrière ou sur mon avenir, mon père avait perçu, bien entendu, ce que je voulais réellement faire. Il avait également deviné que je possédais le potentiel intrinsèque pour permettre à mon rêve de se concrétiser.

J’accompagnais papa de plus en plus souvent au Palais des Sports de Bruxelles. Nous allions voir les Six jours. Cet homme autoritaire offrait de partager avec moi sa passion du vélo. Je lui en étais profondément reconnaissant. Cette année-là, en juillet 1961, j’ai refusé d’accompagner ma mère et les jumeaux pour des vacances à Middelkerke, à la mer du Nord. J’ai invoqué une raison louable : aider papa au maga­sin. Entre le service des clients et la mise en place des étals, des liens se tissèrent entre nous. Je livrais les commandes des clients, à vélo bien sûr, mais contrairement à ce que j’espérais, je ne recevais presque pas de pourboires : n’étais-je pas le « fils du patron » ? Grosse déception... Durant ce même mois de juillet, mon père accepta toutefois que j’effectue une démarche qui ferait, plus tard, date dans l’histoire de ma vie. Un jour, j’ai pu quitter l’épicerie et revenir une heure plus tard avec un papier en poche. Ce papier était pour moi plus beau que le plus gros billet de banque : c’était une licence, « ma » licence de la Ligue Vélocipédique Belge.

S’il est un trait de caractère fondamental que peu de gens me reconnaissent au premier abord, c’est ma sensibilité à fleur de peau. Il faut peu de choses pour m’émouvoir et plus j’avance en âge, moins je suis capable de contenir cette émotion. À certains moments, je pense même qu’elle est pal­pable. J’ai l’impression qu’elle en devient contagieuse pour mon interlocuteur, pour mes proches. Mais je crois qu’elle résume bien l’homme que je suis réellement : un être simple qui, derrière son côté bourru, cache une facette essentielle de son caractère, son hypersensibilité.

Je crois que j’ai hérité cela de mon père. Son souvenir est présent en moi chaque jour. J’aurais voulu partager encore de nombreux moments heureux de notre vie familiale avec lui mais il est parti beaucoup trop tôt, il est mort jeune, à soixante-trois ans seulement.

C’était un homme foncièrement timide, et il masquait ce côté de sa personnalité, qu’il considérait comme une fai­blesse, derrière le silence et la discrétion. Il affichait sa viri­lité par son autorité et se réfugiait sans cesse dans le travail.

Papa a beaucoup travaillé, il a trop travaillé même. Lors de l’ouverture de l’épicerie, il ne possédait pas de voiture. Je me souviens comme si c’était hier de sa démarche. Son dos était courbé quand il portait ses caisses de légumes. Il traver­sait la ville à pied pour aller chercher les produits au marché. Les caisses, il les fabriquait lui-même, car il était menuisier de métier et il n’était pas question d’en acheter. Alors, il passait des nuits blanches, beaucoup de nuits blanches. Ce n’est que plus tard que j’ai mesuré le nombre d’heures qu’il passa à se dépenser sans se ménager afin de nous rendre la vie plus belle. Un jour, je lui ai parlé de la Côte d’Azur, car beaucoup de mes copains du quartier y partaient en vacan­ces avec leurs parents. J’en rêvais. Nous, on allait parfois à la mer du Nord, mais jamais très longtemps. « Ne regarde pas plus haut et sache que, plus bas, il y a des gamins qui ont moins que toi. Contente-toi de ce que tu as, ce n’est déjà pas mal. »

Je me souviens précisément de cette réflexion. Quand je travaillais à l’épicerie alors que j’aurais préféré sortir ou faire du sport, il me répétait, entre deux clients, qu’en l’aidant, j’apprenais ce qu’étaient les vraies valeurs de la vie.

Mon père était cependant un naïf. En fait, il était trop bon. Il a perdu beaucoup d’argent parce qu’il se faisait rou­ler par des marchands peu scrupuleux. J’en veux encore aujourd’hui à ces gens-là.

Malgré cet emploi du temps surchargé, papa ne m’a jamais refusé certaines faveurs. Pour moi, la plus belle d’entre elles consistait à ce qu’il me propose de l’accompagner aux Six jours de Bruxelles ou à l’arrivée de Paris-Bruxelles au Bois de La Cambre, afin de me familiariser, en quelque sorte, avec mon futur métier. Même si nous étions tous les deux, à ce moment-là, encore loin d’imaginer ce que l’ave­nir nous réserverait ! Guillaume Michiels, le fils de notre femme de ménage, qui courait déjà, et qui répétait que « le derrière d’Eddy était trop lourd », n’imaginait pas, lui non plus, que je deviendrais un jour ce que je suis devenu.

Pour m’offrir mon premier vélo de course, j’ai économisé les quelques rares pourboires que je recevais lors des livrai­sons que j’effectuais. Je le payais par mensualités, comme on achète une voiture aujourd’hui. Pour que je puisse prendre part à ma première course, mon père m’a sidéré. Comme il ne connaissait pas très bien les rues de Bruxelles et que cette épreuve avait lieu à Laeken, c’est-à-dire tout à fait à l’op­posé de l’endroit où nous vivions, papa a fait venir un taxi place des Bouvreuils tant il craignait de se perdre s’il avait dû circuler lui-même dans les rues de la capitale. Ce jour-là, nous sommes arrivés juste à temps. Encore un peu et on ratait le départ... Rendez-vous compte de la tête des gens en voyant débarquer un concurrent en taxi avec son vélo sans dérailleur, pignon fixe... Moi, j’étais heureux car j’y étais enfin ! J’ai été rapidement lâché, mais je suis parvenu à revenir, pour être par la suite à nouveau décroché. Le tracé était sinueux, dangereux même. Je n’avais jamais roulé aussi vite sur des pavés. J’essayais d’être le plus prudent possible.

Je fus bien inspiré d’agir de la sorte. À quelques centaines de mètres de l’arrivée, une chute collective s’est produite sous mes yeux. J’ai évité de justesse de tomber à mon tour en parvenant à passer sur le côté et j’ai réussi à terminer sixième de ma première course officielle. Plus rien d’autre ne comptait désormais dans mon esprit : j’étais mordu...

J’avais pour habitude, le soir, à la maison, de nettoyer mon vélo. Je le faisais littéralement briller. Quand il avait fini de travailler, papa venait voir à son tour. Il n’était jamais satisfait de ce que j’avais fait. Alors, il nettoyait à son tour la bécane jusque tard dans la nuit.

Mon père tentait de ne rien rater de mes courses. Il m’accompagnait partout. Pendant les trajets, nous ne nous parlions pas. Nous n’avons d’ailleurs jamais beaucoup dia­logué : nous partagions, lui et moi, ce même côté réservé. Évidemment, on le regrette après, quand il est trop tard. Pourtant, mon père me transmettait son émotion. Quand je gagnais, il avait les larmes aux yeux. Je le voyais très bien. Il me disait : « Eddy, mais comment as-tu encore fait ? » Par­fois, nous profitions du camion d’un grossiste qui prenait la direction de l’endroit où j’allais courir. Il nous emmenait, nous et mon matériel, et il nous déposait sur la ligne de départ. J’étais gêné, mais papa, lui, il était fier. Quand je me suis marié, du jour au lendemain, il n’est plus venu. Il n’a donc rien vu de mes succès professionnels. La joie que m’occasionnaient ceux-ci était invariablement teintée par la peine que je ressentais de ne pas le voir, au pied du podium, là où il aurait dû être. J’aurais tant aimé l’associer à de tels moments. Papa ne m’a jamais expliqué pourquoi il avait décidé de ne plus m’accompagner.

Au début de ma carrière, dès que j’ai pu, j’ai immédiate­ment aidé mes parents. Après y avoir vécu pendant vingt-sept ans, ils avaient été virés comme des malpropres de leur maison par le propriétaire de celle-ci. Je leur en ai alors acheté une : ils le méritaient cent fois. À partir de ce moment, ils auraient pu en faire un peu moins, commencer à se reposer, mais le travail était toujours leur leitmotiv. Papa dormait peu, il se tuait à la tâche, il fumait surtout énormément. En décembre de l’année 1975, il a eu une première attaque cardiaque. Il a dû alors arrêter le tabac et réduire ses acti­vités. En 1980, à la suite d’une deuxième alerte, les méde­cins lui préconisèrent d’effectuer un pontage. Il a refusé : il préférait se soigner à la maison. C’était en juillet, il y avait donc le Tour de France où je devais aller, je ne sais plus exactement dans quel contexte. « Tu repars alors que tu ne cours plus ? » Cette question me hante encore aujourd’hui, comme s’il avait eu une prémonition. Le 9 juillet 1983, j’étais à Bordeaux quand j’ai appris la nouvelle : le troisième infarctus avait été fatal. Le cœur était le point faible de sa famille. Sa mère était morte jeune, ses frères aussi. Je pense forcément à moi-même, mais mes tantes ont vécu bien plus longtemps. J’espère avoir leur constitution ! Le choc de sa disparition m’a, en tout cas, fait très mal, j’en souffre encore aujourd’hui. Je pense à lui tous les jours, à des anecdotes qui m’ont marqué, comme par exemple quand on le suppliait d’aller au restaurant et qu’il nous répondait que la cuisine de maman était bien meilleure. Il avait d’ailleurs raison. La seule fois où on ne mangeait pas chez nous, c’était pour la kermesse aux boudins ! Je ne sais pas s’il a bien vécu, s’il a été heureux, s’il a été content de l’existence qu’il a menée. Quand les années passent et que le manque se fait de plus en plus sentir, ces questions taraudent. En ce qui me con­cerne, elles me permettent, en tout cas, de veiller au bon­heur des miens, d’assurer leur bien-être. Grâce à mon père, j’ai appris les rudiments de la vie et j’ai reçu une excellente éducation fondée sur l’honnêteté, le travail et la simplicité. Je pense que je suis parvenu à conserver ces valeurs qu’il m’a inculquées tout en me montrant digne de ce précieux enseignement...

Les hommes-clés

On dit de moi que j’ai été le meilleur coureur de tous les temps. J’ignore s’il s’agit d’une affirmation subjective ou bien d’un constat irréfutable. Avec plus de cinq cents vic­toires chez les professionnels, mon palmarès est, paraît-il, inégalable. Peut-être l’est-il à cause de mes capacités, mais peut-être l’est-il aussi compte tenu de l’évolution d’un sport qui s’est progressivement morcelé.