Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Lorsque Sophie, célibataire de 32 ans, se retrouve obligée de garder ses quatre neveux pendant une semaine, c’est un peu la panique ! Totalement démunie, la jeune tante découvre à ses dépens que l’éducation ne s’improvise pas. Aidée par des amis facétieux, experts aussi bien en neurosciences qu’en pédagogies alternatives comme Montessori, elle va apprendre à éduquer dans l’amour, avec bienveillance et cohérence.
Un roman plein d’humour qui nourrit une réflexion équilibrée, profonde et inspirante sur l’éducation.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 249
Veröffentlichungsjahr: 2020
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Stéphanie Combe
Éduque-moi si tu peux !
Du même auteur
Ouf ! Maman part au couvent, 2019
Conception couverture : © Christophe Roger
Composition : © Soft Office (38)
© Éditions Quasar, 2020
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editionsquasar.com
ISBN : 978-2-36969-076-4
Dépôt légal : 2e trimestre 2020
– Sophie, c’est Véro, rappelle-moi de toute urgence, s’il te plaît !
La voix de sa sœur aînée était méconnaissable. Appréhendant une catastrophe, Sophie appuya aussitôt sur « Rappeler ».
– Allô Véro, que se passe-t-il ?
– Il faut que je te demande quelque chose. En fait, ce n’est pas une demande, c’est une prière, une supplique, un ordre.
– Ça s’annonce mal, releva Sophie, néanmoins rassurée.
– Je ne te le fais pas dire. Hier, notre nourrice a fait une chute en trottinette, elle est en arrêt de travail et nous décollons samedi pour la Thaïlande fêter nos 10 ans de mariage.
Véronique fondit en larmes. Elle poursuivit, entre deux hoquets :
– Je ne peux pas annuler nos billets d’avion. Je n’ai personne pour garder les enfants la première semaine : mes copines sont déjà parties en vacances, mes baby-sitters enchaînent mariages et road-trip, pas une ne veut revenir, je ne comprends pas. C’est la bérézina.
Inutile de poursuivre. Dans son miroir-soleil en osier, Sophie vit son visage se décomposer et ses yeux s’ouvrir comme des soucoupes. La trentenaire effarée tenta de reprendre apparence humaine avant de bégayer.
– Ah mais… mais non, pas… pas moi, t’es folle ! Comment veux-tu que je m’en sorte toute seule ? Et les parents ?
– Papa et Maman vont gérer la deuxième semaine, mais ils sont en pèlerinage et ne pourront prendre le relais qu’à leur retour, le 23 juillet ; et ma belle-mère est trop fatiguée pour les recevoir tous les quatre. Tu penses bien que si je te demande, c’est que je n’ai pas trouvé mieux.
Sophie retint un sourire et regarda sans le voir le désordre familier qui régnait dans son studio aux murs clairs. Ne pouvant se laisser choir sur son canapé encombré de livres, elle ouvrit machinalement sa fenêtre mansardée et s’appuya sur la balustrade en fer forgé de son micro-balcon. Face aux rayons du soleil estival, elle plissa les yeux. Son nid d’aigle minuscule qui donnait sur les toits de Paris offrait une vue époustouflante à cent quatre-vingts degrés. Pour une photographe, c’était une chambre mille étoiles.
– C’est que… c’est que je travaille, moi, je ne suis pas en vacances !
Comme tout artiste, indépendant ou salarié en télétravail, elle devait supporter un entourage persuadé qu’elle menait la belle vie, libre de tout horaire ou contingence matérielle. De guerre lasse, après plusieurs mois de lutte, elle avait baissé les armes et cessé de justifier son emploi du temps. Soudain rassérénée, Véronique poursuivit :
– Tu es mon seul espoir ! Si tu veux, je peux arriver à caser Eliott chez un louveteau, après son camp.
– Surtout pas ! Ce n’est pas parce que j’oublie son anniversaire tous les ans que je ne l’aime pas.
Sophie avait même un petit faible pour son neveu et filleul de 9 ans, bavard comme une pie, naïf au grand cœur, au savoir encyclopédique, qui pérorait sans cesse avec les adultes. En revanche, le contact était plus électrique avec sa sœur Célestine, au tempérament cyclothymique. Cette fillette aux yeux de braise, plutôt timide et obéissante, était capable de se transformer soudainement en furie le temps d’une colère sidérante pour un être de 7 ans qui mesurait à peine un mètre. Ensuite venait un garçon – rien d’étonnant pour sa sœur dont la vie entière était réglée comme du papier à musique, jusqu’au rythme de ses maternités et l’alternance des sexes. Rigolo, casse-cou, Arthur n’avait peur de rien ; il était la terreur des baby-sitters qui devaient le surveiller tel le lait sur le feu. Il collectionnait les points de suture comme d’autres les cartes Pokémon. Quant à Zélie, adorable blondinette joufflue de 14 mois, si Sophie n’avait encore rien contre elle personnellement, son langage lui était totalement hermétique, ce qui plaçait sa tante face à un océan d’impuissance.
Comme en un cauchemar, des flashs lui apparurent : leur appartement de banlieue, le square bondé où les diablotins se tapaient dessus en toute impunité, dans l’indifférence à peine dissimulée des nourrices ou même des mères, l’angoisse qu’ils traversent la route inopinément, leur niveau de décibels à faire pâlir un concert de heavy metal, la voisine du dessous furibonde qui venait s’en plaindre… Rien que d’y penser, une boule se forma dans son estomac. On ne choisit pas sa famille. Mais l’entraide fraternelle, c’est sacré, Sophie ne l’ignorait pas. Elle lâcha, d’une voix d’outre-tombe :
– Bon… Je vais voir ce que je peux faire.
Elle raccrocha et soupira. Il s’agissait bien d’une catastrophe. Semaine archi-pourrie en perspective. La journée avait pourtant si bien commencé ! Elle se prit à envier furieusement l’insouciance éclatante des personnes attablées à la terrasse du café au pied de son immeuble dont la seule préoccupation consistait à surveiller leur alcoolémie. Pour sûr, ils n’avaient pas quatre gamins de moins de 10 ans tombés du ciel à gérer. Sophie avait coutume de trancher les dilemmes cornéliens de sa vie par des oracles de son cru, du style : « Si j’ai un stylo noir dans mon sac, j’y vais. Bleu, je n’y vais pas. Les deux, nouveau défi, trop la folie. » Elle prit sa poubelle pour cible et y lança une boulette de papier. « Si je vise juste, ça va bien se passer ; sinon je vais en baver. » Le léger missile atterrit à côté. Raté.
Il était encore temps de dire non et de trouver une meilleure solution. Sophie feuilleta son agenda, à la recherche d’un prétexte béton. Il lui fallait annuler un déjeuner avec une amie de fac, un apéro et un dîner. Côté boulot, y aurait-il de l’espoir ? La mort dans l’âme, la trentenaire admit qu’elle réussirait probablement à avancer un shooting familial ainsi que le portrait d’un chanteur et à se faire remplacer pour ce reportage à Reims. Restait l’expo à laquelle elle s’était engagée pour son collectif. Chaque membre y contribuait selon une thématique libre. Elle avait choisi « Heureux dans mon quartier » et prévoyait de montrer des enfants de banlieue à rebours des clichés. Hélas, l’association qu’elle avait approchée n’avait pu obtenir tous les accords parentaux de droit à l’image. Il fallait qu’elle rende ses rushes dans quinze jours. Impossible de tenir le délai avec ses neveux et nièces dans les pattes pendant une semaine. Ce n’était PAS possible.
Elle eut un remords en pensant à sa sœur surmenée. Quel fâcheux grain de sable pour elle qui gérait tout à la baguette et s’épuisait à jongler entre ses multiples casquettes. Il fallait avouer que Véro ne lâchait sur rien (pour le bien de sa progéniture, évidemment) : sport, musique, caté, anglais renforcé. Ses enfants avaient des emplois du temps de ministres. Résultat, ils étaient à cran, fatigués, souvent boudeurs ou râleurs. Et surtout incapables de supporter une plage d’ennui : au moindre creux, ils venaient aussitôt solliciter les adultes. Véronique s’ingéniait alors à dénicher une activité qui conviendrait aux tyrans hauts comme trois pommes. Elle était réellement dévouée ; au fond, Sophie admirait sa sœur. Son mari Bruno, davantage sur la réserve, se montrait tout de même assez présent et savait s’interposer à bon escient afin de mettre le holà à l’élan maternel. Heureusement pour tous ! Leurs enfants étaient certes des garnements, mais si attachants… Comment faire ?
À moins que… à moins que Sophie ne les prenne comme modèles ? « L’enfance privilégiée à rebours des clichés », ça va faire un carton, ricana-t-elle. Non ! Mieux valait les sortir de leur quotidien et les immerger dans la nature. Voilà l’idée : « Heureux sans écrans ». Elle les emmènerait à la campagne, chez ses parents, dans leur propriété au nom évocateur de Chantemerle, dont la seule connexion se faisait par pigeon voyageur. Au fil des années, ils avaient retapé une ferme en Touraine dans laquelle ils venaient d’emménager en vue de leur retraite. Elle aimait cette vieille bâtisse avenante en pierre de tuffeau, dressée au milieu de paysages agricoles variés, avec son parc arboré ceint de murs. Les parcelles cultivées de tournesol alternaient avec les champs de blé ou de maïs et les coteaux de vigne. Non loin se dessinait le tracé d’une rivière que l’on devinait à la rangée de peupliers qui épousaient son cours. C’était le paradis des enfants. Elle imaginait une tête poupine sortant du vestige de la tour qui avait dû servir jadis de pigeonnier, des mains potelées tenant fermement l’échelle de meunier, un contre-jour face à un lever de soleil… Pourquoi pas du noir et blanc afin d’accentuer le côté suranné ? Elle voyait déjà le résultat ! Sophie s’emballa. Après tout, il suffirait d’apprivoiser les diablotins de Tasmanie et tout se passerait bien, n’en déplaise au mauvais augure.
Elle rappela sa sœur afin de lui donner ses conditions : d’accord pour les garder, mais à Chantemerle. Côté menu, alternance de coquillettes, macaroni et spaghetti ; cerises du jardin ou sorbet en dessert.
– Je ne dis pas qu’ils ne regarderont pas d’écrans. En fait, je te dis même que ce sera un peu chaque jour. Pas plus de trois heures, tu peux me faire confiance, se hâta-t-elle d’ajouter, connaissant les principes de sa sœur.
En outre, ils lui serviraient de modèles sans empocher un sou en vue d’une expo photos pour laquelle elle était engagée.
– Et s’ils ne m’obéissent pas, j’en fais de la chair à pâté.
Aux abois, Véro concéda. En tant que reine de la planification à + 6 mois, elle était un peu déstabilisée par ce plan, mais elle aurait signé toutes les décharges de la terre pour pouvoir la quitter et atterrir à l’autre bout, avec son amoureux. Et puis, à 12 000 kilomètres de là, les problèmes semblaient rapetisser. Tout est question de perspective.
– Profitez-en bien… Vous l’avez mérité. Ce sera mon cadeau d’anniversaire de mariage.
À l’autre bout du fil, Véronique exultait.
– Merci, merci Sophie, tu me sauves la vie !!! Je te pardonne tous tes oublis des dix prochaines années, j’arrêterai mes plans foireux de rencontres avec les amis célibataires de Bruno, je te laisserai dans le partage de l’héritage le secrétaire en palissandre qu’on aime toutes les deux, je…
– Ah tiens, bonne idée. Sous réserve que je sorte vivante de cette semaine, évidemment. D’ailleurs, je ne suis pas sûre de ma mutuelle. Et peut-être devrais-je aussi contracter une assurance-(sur)vie.
Elle ne croyait pas si bien dire.
– Nous y voilà !
Les pneus de la voiture crissèrent sur les cailloux de la cour carrée caractéristique des fermes tourangelles. Couronnée d’un toit en ardoise, la façade claire aux volets peints en blanc se dressait devant eux, élégamment parée d’une vigne vierge bien taillée. Cette maison respirait la joie. Excités comme des puces, les mousquetaires jaillirent de la voiture sitôt les portières ouvertes, à l’assaut de la maison de leurs grands-parents qu’ils connaissaient bien. Il leur tardait de pouvoir se baigner.
– ATTENDEZ, leur intima Sophie en détachant Zélie de son siège auto. D’ABORD, j’ouvre la maison et chacun range sa valise dans sa chambre. ENSUITE, on enfile les maillots et APRÈS seulement, on ira à la piscine.
De l’ordre, de la méthode ! Pas comme la dernière fois où elle s’était clairement laissé déborder… Elle avait cru bon de modifier l’emploi du temps concocté par sa sœur et préféré emmener les deux aînés à une expo au musée de la Marine. Hélas, après avoir regardé vite fait trois tableaux de batailles navales, le naufrage était arrivé : course-poursuite dans les salles en enfilade au sol marbré propice à de magnifiques glissades, indignation de visiteurs retraités fort affectés, intervention des gardiens, fin de la partie, sortie sans préavis. Pour dissiper l’infamie, tante et enfants avaient atterri à la terrasse d’un café. Nouvelle bévue de débutante. Sitôt leur soda sifflé, Eliott et Célestine avaient entrepris de papoter avec les autres consommateurs, puis de visiter les lieux. En chemin, ils avaient bousculé le garçon de café qui, désarçonné, avaient laissé choir son plateau rempli. Cris, bris de verres et de tasses, curieux mélange de liquides chauds et froids sur le parquet ciré. Apparition du patron. Encaissement des fautifs, implicitement priés de quitter les lieux. Ils s’étaient exécutés, sous les regards désapprobateurs. D’accord, d’accord, c’était une erreur. Renonçant à la séance de cinéma, dans un éclair de lucidité, Sophie était retournée chez eux. Sauf qu’elle fut contrainte d’appeler son beau-frère pour qu’il lui ouvre l’appartement, Véro étant partie de son côté passer l’après-midi chez une amie en oubliant de prendre son téléphone. Mécontent d’être dérangé, Bruno avait à peine caché son agacement à l’égard de sa fantasque de belle-sœur. Pourquoi donc ne les avait-elle pas emmenés à l’atelier Kapla pour lequel sa femme avait réservé des billets ? Bref… elle avait tiré la leçon de cet épisode peu glorieux.
Sophie entamait cette semaine pleine de bonnes résolutions : être cool mais ferme, avant tout transmettre de l’amour, passer du temps ensemble, tranquillement, sans aucune visite à l’extérieur. Si la théorie était séduisante dans sa simplicité, le passage à la pratique s’avérait plus complexe. A fortiori lorsqu’on s’occupait des enfants des autres.
Les galopins trépignaient devant la porte d’entrée close, avides de barboter. Pour sa part, Sophie aurait nettement préféré attendre l’après-midi que l’eau ait un peu chauffé, mais il était difficile de contenir l’ardeur juvénile. La carotte de la piscine lui avait permis de rouler plus de deux heures sans s’arrêter, ce qui représentait un exploit en soi. Il faut dire que sa sœur avait tout prévu : roll-on anti-nausées aux huiles essentielles, panier garni pour boire et grignoter, CD de vies de saints, d’histoire de France, de chansons et de louange. À coups de Mérovingiens qui s’entre-tuaient, intercalés de « Gentil coquelicot » et autre « Voulez-vous danser, Grand-Mère », Jacques Bainville, Henri Dès et Sœur Laure avaient si bien tenu en haleine les polissons qu’ils en avaient oublié de réclamer une pause. Une foule d’animaux s’était invitée dans l’habitacle : une gentille alouette, la jument de Michao galopant derrière l’escargot tout chaud, des petits poissons dans l’eau qui nageaient aussi bien que les gros. Les refrains niais et entêtants faisaient certes passer le temps. Mais certains résistaient fâcheusement : sa tête résonnait encore du distingué « ah tut tut pouêt pouêt la voilà, la totomobile ».
À l’intérieur, les murs en pierres apparentes contrastaient avec les poutres foncées. Plongée dans la pénombre avec ses persiennes closes, la maison avait conservé un peu de fraîcheur. Sophie aimait son odeur, mélange de cire, d’essences de bois et de lessive. Dans le salon aux fauteuils confortables trônait une immense cheminée en pierre, gage de veillées sereines au coin du feu. En grinçant, les volets délivrèrent un joyeux flot de lumière qui envahit les pièces. Elle ne put s’attarder car des cris de plus en plus perçants animaient l’étage des chambres.
– Tatiiiiiie, il m’a pris mon sac !
– C’est pas vrai !!!!
– Tatie, ze trouve pas mon maillot de bain…
La jeune femme monta rapidement, étendit Zélie sur un lit pour la changer et lui enfiler une culotte imperméable. 14 mois… ça bave, ça n’articule pas, ça ne s’habille pas, ça n’est pas propre, ça ne se lave pas, ça ne mange pas seul. Ça fait quelques pas hésitants, ça tombe, ça se relève. Le front est attiré magnétiquement par tous les coins et recoins sur lesquels il pourrait s’ouvrir. Indifférente à la vision d’horreur qu’elle suscitait, l’adorable fillette grassouillette adressait de larges sourires édentés à sa tante.
Ceinte d’une barrière de bois peinte en blanc, la piscine se situait à l’arrière de la maison, non loin de la terrasse. Elle descendait en pente douce et son pourtour disposait d’un reposoir qui sécurisait le grand bain. L’escalier composé de larges marches permettait aux plus petits de s’y amuser les pieds dans l’eau. De là, on avait vue sur l’arrière de la ferme, embellie par les plates-bandes patiemment entretenues par la mère de Sophie. D’incroyables agapanthes s’y épanouissaient. Çà et là s’élevaient des hortensias fournis, élégants avec leurs pompons généreux. Au milieu, des abeilles butinaient dans les lavandes.
– Ha ! Elle est TROP froide, l’eau ! Tatie, il faut que tu gonfles les brassards ! Dépêche-toi !!!
Congestionnée, les joues bombées prêtes à exploser, la tante zélée ne lambinait pourtant pas. Elle n’avait pas trouvé la pompe à pied dans le cabanon. Aussi le monstrueux crocodile attendrait-il un peu. Il nécessitait probablement 1 m3 de son précieux oxygène pour atteindre sa forme optimum ; elle ne tenait pas à tourner de l’œil.
Sitôt dans l’eau, Eliott et Célestine s’arrosèrent et s’invectivèrent à qui mieux mieux. Du bord de la piscine, leur tante essayait tant bien que mal d’endosser le rôle d’arbitre, tout en revêtant Zélie d’un gilet de natation.
– Eliott, n’arrose pas dans les yeux. Passe la planche à Célestine, maintenant. Arrêtez de vous éclabousser ! Faites des bombes à l’autre bout de la piscine pour ne pas gêner ceux qui s’amusent tranquillement.
Arthur refusa catégoriquement d’enfiler des brassards.
– Non, ça pince, ze veux pas.
– Alors tu restes sur les marches car tu n’as pas pied, même dans le petit bassin.
Sophie entra lentement dans l’eau qu’elle jugea à son tour bien froide. Elle se contenta donc d’immerger ses jambes, essayant de protéger Zélie, qu’elle portait sur la hanche, des éclaboussures. Nouvelle tentative d’arbitrage, en sa faveur cette fois.
– Si je reçois UNE goutte d’eau, vous aurez une fessée !
– Tu peux pas, c’est interdit par la loi !
– Alors, vous sortirez de la piscine.
Elle s’assit sur la margelle, les pieds dans l’eau, gardant les yeux fixés sur Zélie, beaucoup moins frileuse, qui flottait et babillait de joie. Un cèdre majestueux s’élevait au fond du jardin, au milieu de la pelouse grasse et verte. Lorsque les cris enfantins ne brisaient pas le calme de la campagne, un léger clapotis laissait deviner qu’un chemin d’eau parcourait la propriété située à quelques kilomètres du bord de la Loire. Le père de Sophie avait fabriqué un charmant petit pont en bois pour l’enjamber. Les enfants avaient l’habitude d’y faire des allers-retours, au-dessus du ruisseau qui ne devait pas excéder trente centimètres de profondeur.
À peine eut-elle le temps de savourer la caresse du soleil sur ses yeux fermés qu’Arthur s’approcha de sa tante à grand renfort d’éclaboussures. Il s’était levé des marches et s’ébrouait vigoureusement.
– À ton époque, il y avait des voitures à seval ?
– Non, je ne suis pas si vieille. Je suis même plus jeune que ta maman.
Quoique visiblement déçu, le petit ne sembla pas lui en tenir rigueur.
– Tu as des grosses cuisses. Tiens, z’ai une idée, ze vais te préparer une potion mazique pour que tu sois belle et grande.
– Oh merci.
– Qu’est-ce que ze dois mettre dedans ?
– Ah si j’avais la recette ! Il y a bien le marathon et les régimes, mais il faut aimer se faire mal.
L’enfant ne comprenait pas le charabia de sa tante et attendait patiemment, ses grands yeux verts candides fixés sur elle. Une bouffée de tendresse la submergea et dissipa toute amertume à l’encontre du bambin. Elle se reprit :
– Par chance, la formule me revient : va chercher 12 brins d’herbe, 7 pétales d’hortensias, 3 cailloux, un bout de bois sans écorce, une plume et 3 bisous.
Le bonhomme ravi partit à toutes jambes, en quête des ingrédients qui restaureraient la beauté de sa tante.
*
– Marraine, pourquoi t’as pas d’enfants ?
Dans la grande cuisine au sol recouvert de tomettes, face à Zélie installée dans sa chaise haute, la trentenaire s’appliquait à donner une purée de carottes dont chaque cuillerée colorait un peu plus les joues de la petite. Pour éviter les projections menaçantes, elle avait relevé en hâte ses propres cheveux humides, qui tenaient vaguement à l’aide d’un stylo. Elle aperçut les empreintes de pieds mouillés que son filleul avait laissées sur son passage.
– Essuie-toi les pieds avant d’entrer dans la maison ! Parce que je ne suis pas mariée. Or, on n’est pas trop de deux pour avoir des enfants.
Eliott abandonnait rarement un sujet avant d’avoir obtenu une explication rationnelle.
– Pourquoi t’es pas mariée ?
– Parce que mon Prince charmant est en train de combattre les dinosaures avec son épée laser dans des contrées lointaines. Il aura un peu de retard et me prie de l’excuser pour la gêne occasionnée. Tant pis pour les rides et les kilos que je prends en attendant.
Le garçon dont les cheveux hirsutes donnaient un air d’Iroquois dévisagea sa marraine qui, décidément, l’intriguait ; elle avait beau être une grande personne, il ne savait jamais si elle parlait sérieusement.
– C’est vrai ?
– Non, concéda-t-elle, ne voulant abuser de l’innocence de l’enfant.
Elle poursuivit, d’un air mystérieux :
– En vrai, il est encore à l’état de crapaud. Il attend que je l’embrasse pour pouvoir apparaître. C’est pour cette raison que j’embrasse tous les crapauds que je vois. Si tu réussissais à m’en dénicher quelques-uns, cela me rendrait grandement service.
Concentrée sur la bouche de Zélie qui s’impatientait, Sophie ne vit pas la lueur qui s’alluma dans les yeux de son neveu avant de quitter la cuisine. Elle soupira. Son célibat lui pesait, et plus encore les réflexions de son entourage qui ne « com-pre-nait-pas » qu’une fille aussi jolie, intelligente, facile à vivre, ne trouvât chaussure à son pied. N’était-elle pas trop exigeante ? Quel dommage d’avoir laissé filer Jacques-Martin qui en avait épousé une autre et avait trois enfants maintenant, lui. Ne grenouillait-elle pas trop dans le même bocal ? Avait-elle déjà pensé à Untel ? La roue tourne, quand même. Et si elle arrangeait un peu mieux ses cheveux ? Peut-être que son look était à revoir, son sempiternel jean à troquer contre une tenue plus féminine ? Elle faisait trop indépendante aussi, ça fait fuir les hommes. S’était-elle inscrite sur un site de rencontres ? Chacun y allait de sa recette. Depuis le temps, elle s’en tirait par le silence ou par une pirouette. Mais elle se mordait les lèvres pour ne pas répondre vivement à l’indélicat plein de bonne volonté.
Dans son désarroi, Sophie s’accrochait à la raison. D’abord au fait que nombre de bras cassés et d’enquiquineuses notoires étaient mariés. Il ne s’agissait donc pas d’un critère objectif de sélection des candidats. Des casseroles, elle en avait, certes, mais ni plus ni moins que quiconque, rien en tout cas qui méritât dix ans de divan. Alors oui, elle était plus dégourdie que la moyenne, par la force des choses, puisqu’elle ne pouvait compter sur un mari pour changer une ampoule, monter un meuble ou tenir sa comptabilité. Mais elle lui confiera volontiers le soin des poubelles lorsqu’il se pointera, aucun problème. Se relooker, à voir. Fallait-il se sentir déguisée pour séduire ? Quant aux sites de rencontre… non, elle n’arrivait pas à franchir le pas. Elle aspirait à un minimum de romance, si ce n’était trop demander. Elle haussa les épaules. Condamnée à l’espérance, elle avait déjà imaginé son épitaphe : « Sainte Sophie, martyre du célibat, attendit si longtemps son prince charmant que lorsqu’enfin il pointa le bout de son nez, sans se presser, son dentier en tomba de joie. » Elle ne pouvait qu’offrir sa souffrance, son désir de devenir mère qui la taraudait, ces longs moments de solitude, d’incertitude, l’inconfort d’un emploi du temps à inventer semaine après semaine, ces soirées entre célibataires so boring enviant celles des couples, ignorant qu’elles ne l’étaient pas moins. Et se bricoler un minimum de fécondité.
– Badebibibateuh ?
Tête penchée, Zélie la scrutait de ses grands yeux bleus. Sophie lui décocha un large sourire.
– Oui, je suis d’accord avec toi, c’est la loose. Mademoiselle est rassasiée ?
Elle libéra l’enfant de la chaise haute et détacha son bavoir. La petite s’échappa à quatre pattes en babillant avec conviction, tandis que Sophie passait sans transition à la cuisson des pâtes prêtes en trois minutes, guest-star de la cuisine pour les nuls. Il faisait si chaud dehors qu’elle préféra dresser le couvert dans la cuisine. Ainsi, les nouilles n’auraient pas le temps de refroidir, les trajets seraient optimisés et les guêpes ne s’inviteraient pas. Ces bestioles qu’elle avait en horreur étaient susceptibles de lui gâcher une journée de vacances, la brouillant indistinctement avec les tenants du « faut-pas-bouger » et leurs opposants « faut-la-faire-dégager-ou-la-tuer ».
Le déjeuner qui les réunit autour de la grande table de ferme se passa quasiment sans incident, excepté un verre plein renversé, un bol cassé et un tee-shirt blanc maculé de sauce bolognaise. Rien de grave, donc. Sa sœur avait dû prévoir le coup. Les chenapans allaient s’évader, quand Sophie fut mue par un réflexe salvateur : « Chacun dans vos chambres pour la sieste ! »
– Je ne fais plus la sieste, protesta Eliott avec dédain.
– Moi non plus, s’indigna Célestine dont les yeux virèrent au noir.
– Pourquoi on doit faire la sieste ? tenta Arthur.
– Parce que c’est l’heure où je me transforme en vampire. Je volette dans les airs et suce le sang des petits enfants que je surprends sur mon chemin…
Trois paires d’yeux horrifiés se fixèrent sur elle, tandis que des larmes remplirent ceux d’Arthur. Cauchemars garantis cette nuit, bravo Sophie.
– Mais noooon ! En fait, je suis comme un pneu dégonflé, reprit-elle, il faut que je passe par la case regonflage. Une gorgée de café : un coup de pompe. Le silence : trois coups de pompe. Une lecture décérébrante : cinq coups de pompe. C’est un processus trrrrrrès, très lent qui nécessite au moins une heure. Pendant ce temps, les enfants sont consignés à un « moment calme » durant lequel ils peuvent lire, écrire, prier, s’étendre sur leur lit, faire la sieste – les veinards –, pourvu qu’ils ne dérangent pas le regonflage des adultes, opération qui permet à ces derniers de rouler à peu près normalement jusqu’à 20 heures environ. Ils n’ont pas tellement plus d’autonomie, hélas. Allez, filez ! Eliott, refais ton lacet et tout à l’heure, je vous offrirai une virée au supermarché.
Cette perspective ne l’enchantait guère. C’était la faille de son projet de baby-sitting à la campagne, elle en était consciente, mais elle n’avait pas vraiment le choix. Il lui faudrait bien deux tasses de café pour puiser suffisamment d’énergie. Et une douzaine en intraveineuse pour tenir jusqu’au soir. En préparant sa mixture, elle s’étonna que si peu de mères de famille soient alcooliques. Elle termina de remplir le lave-vaisselle, tandis que le glouglou du café moulu, précieusement recueilli goutte à goutte dans la cafetière, l’apaisait et la transportait déjà. Elle aimait cette odeur qui venait caresser les narines, promesse de pause et d’évasion.
– Si je n’ai pas de chocolat, je ne réponds plus de rien.
Hélas, Sophie eut beau retourner les placards, aucun carré à se mettre sous la dent. Dans son malheur, elle y vit cependant la preuve que sa mère l’achetait à son intention lorsqu’elle venait à Chantemerle. Cette délicate attention maternelle l’émut. Discrète et emplie de sollicitude, cette dernière avait sublimé la souffrance qui fut la sienne de n’avoir que deux filles par un accueil inconditionnel des autres : filleuls qu’elle avait nombreux, voisins, enfants d’amis, du caté, du voisinage… Nul ne pouvait se vanter de n’avoir pas attiré ses bontés. Jamais son regard ne se faisait accusateur ; jamais elle n’enfermait dans un comportement, même fautif. Elle usait de bienveillance, réussissant à ouvrir les cœurs chagrinés, fermés ou boudeurs, et à susciter en eux le meilleur.
Dans la remise, Sophie dénicha les chaises longues, en ouvrit une et s’installa avec délice sur la terrasse. Soleil, café, farniente… what else? Elle alluma une cigarette, aspira la première bouffée et ferma les yeux.
– Tu fumes ? Papa et Maman, ils disent que c’est pas bien de fumer.
Grrr… elle ne s’habituerait jamais à leur incroyable faculté de se matérialiser à deux centimètres de ses oreilles sans crier gare.
– Eliott, quand tes parents disent d’aller faire la sieste, tu crois que c’est bien de leur désobéir ? L’obéissance est une marque de confiance. File dans ta chambre.
– D’accord, répondit-il sans bouger d’un iota. Tu sais quel est le plus ancien animal qui existe encore aujourd’hui ?
Avec sa soif d’apprendre inextinguible, cet enfant doté d’une mémoire d’éléphant s’avérait prolifique sur divers sujets, des astéroïdes aux peuples racines, en passant par l’intelligence artificielle et bien d’autres dont le quidam ne s’emparait généralement que de manière modérée.
– Non, je ne sais pas. FILE DANS TA CHAMBRE. Je vais crier… heu… prier ! Ou les deux, si tu continues.
– Sérieux, ça ne t’intéresse pas ?
– Beaucoup moins que les tenues de la duchesse de Cambridge, j’avoue.
Il lui jeta un regard de commisération. Elle ne voulut pas le décourager.
– Non mais je te rassure, je pourrai t’écouter trois minutes APRÈS LA SIESTE. Pendant mes études d’histoire, j’ai survécu plusieurs années consécutives à des intitulés de folie, comme la politique d’assolement triennal en Écosse au XVIe siècle ou le génocide des Grecs pontiques d’Anatolie de 1914 à 1923. Maintenant, TU PARS.
– C’est la méduse, lâcha-t-il en s’éloignant, soucieux de nourrir la culture générale de sa tante.
*
Le caddie contenait Zélie, assise dans le siège enfant, tenant Doudou Lapin dans une main, ainsi qu’Arthur, debout face à la route, qui vrombissait tant qu’il pouvait afin d’imiter une moto de 200 chevaux, au bas mot. Le passage de la tribu suscitait quantité de réflexions, prononcées à voix haute comme s’ils étaient des extraterrestres dépourvus de Google traduction : « C’est à elle tout ça ? », « Elle fait jeune, dis donc, leur mère », « Mon Dieu, comme ils sont rapprochés ! », « Oh ben eux, il vaut mieux les avoir en photo », « Remarque, c’est bien pour not’retraite », « Elle est mignonne, la p’tite ! »
– Ma marraine préférée chérie d’amour…, implora Eliott qui avait stratégiquement adopté un ton de chaton câlin. Est-ce qu’on peut acheter ces céréales chocolat noisette, s’il te plaîîîîît ?
– Quand tu auras noué tes lacets. SI vous êtes sages, je vous achèterai un paquet de bonbons. SINON, vous serez privés de télévision.
