Ouf ! Maman part au couvent - Stéphanie Combe - E-Book

Ouf ! Maman part au couvent E-Book

Stéphanie Combe

0,0

Beschreibung

Un panier de linge sale toujours plein, trois rejetons aussi adorables qu’accaparants, une collègue de bureau acariâtre, un emploi du temps saturé jusqu’à l’asphyxie... c’en est trop, Clémentine est à bout ! À 38 ans, la pauvre mère de famille tombe de haut, elle qui rêvait d’être une maman parfaite. Assaillie par une charge mentale écrasante, elle se rend à l’évidence : il est grand temps pour elle de se ressourcer.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 191

Veröffentlichungsjahr: 2019

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Stéphanie Combe

Ouf ! Maman part au couvent

Roman

Conception couverture : © Christophe Roger

Composition : Soft Office (38)

© Éditions Quasar, 2019

89, bd Auguste Blanqui – 75013 Paris

www.editionsquasar.com

ISBN : 978-2-36969-067-2

Dépôt légal : 2e trimestre 2019

LUNDI

Le départ

« Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas. »

Lao Tseu

Dans l’obscurité, Clémentine tendit un bras, saisit à tâtons son portable, entrouvrit péniblement un œil et déchiffra 4 h 18. Elle entendait la respiration calme et paisible de son mari. Depuis combien de temps était-elle réveillée ? Elle changea de position : côté gauche, sur le dos, côté droit, à plat ventre… Comme la trotteuse de sa montre, elle n’en finissait pas d’effectuer une rotation sur elle-même. Impossible de se rendormir. Mille pensées assaillaient son esprit, dans une lutte sans merci contre sa to-do list vertigineuse. Ne pas oublier son chargeur de téléphone. Écrire dans le cahier de correspondance des enfants que leurs grands-parents les récupéreront aujourd’hui à la sortie de l’école. Préciser leur numéro de portable. Signer la circulaire d’autorisation de sortie au zoo. Prévoir une bouteille d’eau. Et un sac à linge sale. Envoyer un SMS à Amélie pour savoir si elle pouvait emmener Romane à la danse mercredi. Prendre sa carte SNCF de réduction Familles nombreuses. Laisser la clé sous enveloppe chez le gardien. Mettre le message d’absence sur sa boîte mail pro.

5 h 45. Sonnerie. Vite, elle se leva pour préparer son sac, arpentant l’appartement de long en large afin de rassembler en un temps record les affaires nécessaires à son séjour. En haut d’une armoire inaccessible, la valise. Sur l’étendoir, un pantalon encore humide et cinq paires de chaussettes. À gauche, à droite, les autres vêtements. Dans son secrétaire, un carnet de notes. Dans la salle de bains, les mille et un tubes, pommades et flacons. Elle fourra le tout dans son bagage, tira la fermeture éclair. Dont les dents s’ouvrirent à mesure que le curseur avançait. Tapa du pied, se jeta sur une autre valise plus petite, transvasa ses effets, s’assit dessus pour tasser et fermer.

6 h 20. Douche et shampoing.

6 h 50. Lettre d’accueil pour ses parents, mots pour les trois enseignantes.

7 h 10. Réveil des aînés. Sitôt l’heure sonnée, Romane, leur grande fille de 9 ans, se leva et enfila les vêtements qu’elle avait préparés la veille. Débrouillarde et consciencieuse, elle n’avait pas attendu l’âge de raison pour être autonome. Son frère Arthur, 6 ans, avait encore besoin d’un gros câlin pour consentir à quitter sa douillette couette. Ce matin, son œil habituellement vif était tout éteint. Clémentine réalisa que son front était chaud. Évidemment, ça devait arriver aujourd’hui ! Personne pour le garder : son mari Simon avait une grosse réunion et ses parents n’arrivaient qu’à 16 h 45. Pas le choix : elle lui administra une pipette de Doliprane. Que la mère qui ne l’a jamais fait lui lance le premier jet de liquide rose et gluant !

Tartines, grille-pain, beurre, lait, bols, céréales. Faire bouillir l’eau pour le thé des parents. Sortir les premières tartines, lancer les suivantes. Dans le même temps, Simon, douché, habillé et rasé de près, vidait le lave-vaisselle. Les grands arrivaient. Clémentine sortit de la petite cuisine pour réveiller Ysaline, la cadette de 3 ans, qui zozota d’une voix tremblotante : « Ze veux pas que tu partes, Mamaaan, ze veux pas aller à la cantiiiine… »

8 h 10. « Brossez-vous les dents, on y va ! »

8 h 15. Au moment même de partir, Arthur s’enferma aux toilettes. Que faire ? Une nouvelle fois, on en serait quitte pour se heurter à un portail fermé. Cartable sur le dos, Romane se mit à hurler et à tempêter. En guise d’adieux déchirants, le garçon renfrogné et fiévreux partit sans un regard pour sa maman et la fillette furieuse claqua la porte de l’appartement, ce qui empêcha Clémentine de voir le baiser que son mari lui envoyait. Simon déposait les aînés en voiture à 8 h 30, tandis qu’elle emmenait la petite dernière pour 8 h 45, avant de rejoindre son bureau en métro.

Cette fois-ci, elle laissa en plan le chantier du petit-déjeuner et sortit précipitamment avec Ysaline, sac à main sur l’épaule gauche, main droite sur le guidon de la trottinette de sa fille, main gauche sur la valise à roulettes encombrante, enveloppe contenant la clé de l’appartement entre les dents. Rapide explication au gardien. Cavalcade jusqu’à l’école maternelle. Arrivée devant sa classe, la fillette se figea.

– Mon doudou !!!!

Noooooon !!! Clémentine avait l’impression d’être dans un scénario de film catastrophe. Mais pourquoi rien ne se passe comme prévu ?!

– Trop tard pour aller le chercher, ma bibounette, Maman est pressée. Tiens, je te prête mon bracelet pour la semaine. Regarde, je l’embrasse très très fort, ma chérie, j’y dépose touuuut mon amour.

Redoublant de sanglots, Ysaline s’accrocha de plus belle à la jambe de sa mère. Celle-ci l’arracha et la colla, désolée, dans les bras de l’enseignante. Abandonnant l’enfant désespérée et gesticulante, elle se hâta jusqu’au métro, le cœur en écharpe, traînant sa valise dont les roulettes faisaient un bruit effroyable sur le bitume. Laissa passer la première rame dans laquelle les passagers étaient plus serrés que des sardines. Attendit la suivante en rongeant son frein. S’y entassa en jouant des coudes. Changement de ligne. Escalator. Clémentine ne supportait pas ces handicapés de la règle implicite qui stationnaient à gauche, empêchant les voyageurs pressés d’avancer. Elle aboya un « pardon ! », sur le ton d’un « dégage ! ». Mais l’indélicat avait des écouteurs vissés dans les oreilles. Piaffant d’impuissance, elle dut attendre le sommet pour poursuivre sa course. Nouveau métro, tout aussi bondé que les précédents. Descente, sortie, direction le bureau. Ascenseur, quatrième. Arrivée devant sa porte, Clémentine prit une profonde inspiration. Elle entra. Dans son col roulé vert canard criard, sa collègue Anémone lui jeta à peine un regard. « ’Jour. » Clémentine fit rouler sa valise, renversa la poubelle à papiers, la releva, enleva vivement son manteau, s’assit et alluma son ordinateur. 9 h 20. Sa journée commençait. Elle était épuisée.

Anémone……Clémentine l’avait surnommée Dragonne. Son parfum entêtant, sa coloration si peu naturelle, sa manière de sourire en abaissant les commissures, ses pulls trop larges, son habitude de geindre de tout, de refuser une tâche qui ne relevait pas de sa fiche de poste… TOUT l’agaçait en elle. Ses dossiers toujours bien classés, son bureau parfaitement rangé : Anémone était maniaque, sans souplesse, accrochée aux horaires. Clémentine venait à peine d’arriver dans l’entreprise lorsqu’un jour, irritée par les récriminations de sa collègue sur son salaire de misère, elle l’incita à chercher du travail ailleurs. La suggestion coupa court à toute conversation. Depuis lors, en cinq ans, elles n’avaient jamais rien échangé de personnel. Clémentine ignorait tout d’elle, jusqu’à sa situation familiale. Le pire, c’est qu’elle sentait ce malaise réciproque. Sans doute énervait-elle tout autant l’irascible quinquagénaire et cela la tétanisait. Elle ne supportait plus cette situation mais ignorait comment sortir de l’impasse dans laquelle elle s’était fourrée.

Elle traita quelques mails, avant d’en recevoir un de sa collègue Suzanne.

J’ai cru voir passer dans le couloir une harpie échevelée avec une valise rouge, c’était toi ?

Clémentine esquissa un sourire et répondit brièvement :

L’ombre de moi-même, je suppose.

Cette assistante de direction, qui avait l’âge de sa mère, était son rayon de soleil. Foutraque, fantaisiste, généreuse, bavarde,…elle égayait ses journées de bureau assombries par son face-à-face glacial avec Anémone. Suzanne l’avait beaucoup encouragée à faire un break. « Tu en as bien besoin. C’est vrai que tu es relou ! Plus que d’habitude, je veux dire… Tu as des idées ? » Et d’enchaîner, sans attendre sa réponse : « Il te faut du soleil. Moi j’adorerais les Maldives, les Baléares. J’ai une copine qui revient de Grèce, sinon… – Cherche pas, je pars faire une retraite pour femmes, en silence, dans la Drôme. » Suzanne avait ouvert des yeux effarés : « Dans un couvent ? En silence ?! » Manifestement, cette perspective l’enchantait à peu près autant qu’un périphérique aux heures de pointe. « Je te verrais plutôt dans un hôtel spa avec de bons petits plats. Tu siroterais des mojitos en guise d’infusions au thym et tu bronzerais mieux que sous les néons d’une chapelle. » Ses arguments n’avaient soulevé aucun regret chez son interlocutrice. « Bon, inutile de vouloir dissuader une tête de mule… On ne te refera pas », avait conclu Suzanne avec résignation.

Clémentine se leva nerveusement pour aller chercher le dossier qu’elle venait d’imprimer, renversa de nouveau la poubelle à papiers et la redressa d’un coup de pied rageur. Elle qui était toujours si maîtresse d’elle-même… Elle ne se reconnaissait pas. Assemblage, agrafeuse. À grandes enjambées, elle alla remettre le tout à la comptabilité et revint à sa place.

Vers 10 h, le directeur entra dans leur bureau en lui tendant une liasse de CV.

– Clémentine, vous n’êtes là que ce matin et vous serez absente jusqu’à la fin de la semaine, c’est bien cela ?

– Oui, répondit-elle sans lever les yeux de son ordinateur ni prendre les documents.

– Bon, avant de partir, n’oubliez pas de rédiger l’avenant au contrat de Sylvie et d’envoyer l’attestation de congé parental pour Noémie. Il faut aussi boucler nos propositions de formation pour que nous puissions l’envoyer aux salariés cette semaine. Vous auriez le temps de jeter un œil à mon PowerPoint de présentation pour le CA de jeudi ?

– Non, je regrette, je ne pourrai rien faire de tout cela.

– Comment ça ? Visiblement déstabilisé, le responsable tenta une diversion. Que vous arrive-t-il ? Vous n’êtes pas à prendre avec des pincettes, ces temps-ci. Tout va bien ?

Sa sollicitude semblait réelle, mais le fait de chercher à tirer sur un terrain personnel une surcharge professionnelle hérissa Clémentine, qui continua sèchement.

– Parfaitement, tout va bien, je suis entre deux fiches de paie à contrôler, une réunion et un créneau de formation #CommeToujours. J’ai posé mon après-midi, je prends un train à 13 h 30 et je ne tiens pas à le manquer. De toute façon, je ne crois pas que ces tâches soient de mon ressort. Voilà que je parle comme Anémone, à présent ! Je touche le fond… Cette dernière, visage impassible derrière son écran, faisait mine de pianoter sur son clavier. Que pouvait-elle penser de ce premier éclat de sa collègue ? Voyant qu’il perdait pied, le directeur préféra battre en retraite.

– Bon, je vois. Eh bien ! je me débrouillerai. Bonnes vacances, reposez-vous bien surtout……

Il ne demande même pas à Anémone de le faire, ça m’énerve !!!! Elle le félicita intérieurement d’avoir résisté à sa plaisanterie habituelle au sujet « des femmes et de leurs humeurs ». Aurait-elle su réprimer l’envie de balancer son café sur sa chemise blanche ? Ce doute l’inquiéta sur son état. La semaine dernière, il avait relevé une erreur dans son document. D’abord incrédule, Clémentine avait dû se rendre à l’évidence : elle s’était bel et bien trompée. Une peccadille, certes, mais elle avait très mal pris sa réflexion, pourtant légitime. Elle qui faisait tout si bien… Elle en avait éprouvé de l’amertume, jusqu’à lui en tenir rancune. Quant à sa voisine de bureau, Clémentine rêvait secrètement de fracasser son clavier sur ses cheveux permanentés façon chou-fleur. Et, tant qu’à faire, de balancer son ordinateur par la fenêtre. J’en ai marre, marre, marre.Je suis trop sur les nerfs, je ne supporte plus rien.

13 h. Elle enclencha sa réponse automatique d’absence sur sa boîte mail, prit son manteau, son sac à main et sa grosse valise, lança un laconique « Bonne semaine » à sa voisine de bureau et quitta les lieux. Arrêt sandwich, escalier, métro, arrivée à la gare. Panneau d’affichage : direction Marseille, voie C. Alors qu’elle fonçait vers le quai en direction de sa voiture, un homme surgit devant elle.

– Oh !

Simon était venu déposer un baiser sur les lèvres de son épouse.

– Je n’allais quand même pas te laisser partir comme ça ! s’exclama-t-il un rien bourru, pour mieux cacher son émotion. Il la délesta de sa valise et, ensemble, ils remontèrent les rames du TGV en courant.

– C’est la première fois de ta vie que tu fais une vraie pause déjeuner, non ? Si j’avais su, je n’aurais pas attendu dix ans pour prendre la poudre d’escampette.

Cette réflexion ne le fit pas rire. Il semblait si désemparé que Clémentine faillit renoncer à son projet.

– Tu préfères que je reste ?

– Mais non ! Tout va bien se passer. Peut-être pas comme tu l’as prévu, mais ça va bien se passer ! avait-il ajouté, narquois.

Sa femme avait effectivement tout prévu : la venue de ses parents, le congélateur rempli, l’affichage des menus, horaires de l’école et programme de la semaine. Elle avait placé en évidence sur le frigo l’invitation de sa fille aînée à l’anniversaire de son amie Manon, acheté et emballé un cadeau à cet effet, lavé le kimono du numéro 2 pour le tournoi de samedi, trouvé sur Leboncoin un déguisement pour la cadette– un carnaval au mois de mai, quelle idée ! –, racheté les cartouches, effaceur, colle et autres boîtes de mouchoirs manquants. Elle avait même posté une lettre à chacun de ses enfants, la veille, et emporté trois cartes pour leur écrire à nouveau dès son arrivée. « Le possible est fait, l’impossible est en cours. Pour les miracles, prévoir un délai. » Elle n’avait pas réussi à envoyer le papier de la Sécu à sa mutuelle, ni pris rendez-vous chez le pédiatre pour un rappel de vaccin, ni invité la voisine à prendre l’apéro, ni racheté des chaussettes en taille 28. L’envoi de ses huit cadeaux de naissance en retard attendrait bien une semaine supplémentaire : elle se gardait toujours d’acheter un vêtement en taille 6 mois, de crainte qu’il doive attendre le bébé suivant…

Il lui semblait néanmoins avoir oublié un détail, mais lequel ? Elle avait beau scanner ses listes mentales, se remémorer la course folle de ces derniers jours, rien ne lui venait à l’esprit.

Essoufflée, elle monta dans sa voiture, dérangea son voisin et s’effondra sur son siège. Le signal retentit, les portes se refermèrent. Il était moins une. À ses côtés, le passager déballa son menu à emporter à l’odeur prononcée. Tandis que le train quittait lentement la gare, elle fit un dernier signe à son mari. Comme ils étaient bien assortis, dans leurs différences… Simon, le flegmatique, pondérait à merveille les élans de sa femme. Son humour à toute épreuve désamorçait souvent les tensions et l’entraînait à rire d’elle-même. Au fil de leurs années de mariage, il avait appris à repérer ce qu’il nommait les « Moments à Haut Potentiel de Stress » (MAHPS) : départs en week-end ou en vacances, préparatifs d’un dîner ou d’une soirée, veilles de rentrée. Dans ces contextes, il se gardait bien de tenter de raisonner son épouse, en soutenant par exemple que le sac VERT ferait l’affaire. Si elle avait décrété qu’il lui fallait le BLEU, pour une raison échappant au commun des mortels, à commencer par elle-même, il était inutile d’argumenter. Elle était alors capable de vider intégralement la cave, où même une souris ne pouvait se glisser, afin de le retrouver, évidemment sans succès (sans doute l’avait-elle prêté à une copine il y a deux ans). Tout au plus avait-elle perdu une heure et gagné une migraine. Quand il voyait venir la crise, Simon s’éloignait en chantonnant, « Oups, un mahps ! », et attendait le decrescendo avec philosophie. Quand son épouse revenait, dépitée et piteuse, la lueur amusée qu’elle lisait dans les yeux de son mari la rassérénait. Petit miracle du sacrement du mariage, leur amour inconditionnel avait notamment appris à Clémentine à demander pardon. Mahps exceptés, la jeune femme était plutôt gaie et facile à vivre. Simon en convenait volontiers. Jusqu’à ces derniers temps…

Ces derniers temps avaient été particulièrement éprouvants au bureau. Beaucoup de travail en retard, conséquence des semaines écourtées, entre Pâques et les ponts du mois de mai. Le licenciement d’un salarié, pas moins inefficace qu’un autre, mais arrivé plus récemment dans l’entreprise – Clémentine détestait ce cynisme administratif. Une énième formation pour intégrer le dernier logiciel : elle s’en serait bien passée, mais plus encore des remarques acerbes de ses collègues sur leur charge de travail. Lors d’une réunion, un sempiternel « Mais on n’a jamais fait ça ! » de sexagénaire dubitative avait jailli ; Clémentine s’était entendue lui rétorquer sèchement : « Alors, c’est une bonne raison pour ne rien changer. » Elle ne supportait plus cette pesanteur et cet immobilisme, ce jeu de dupes où chacun s’appliquait à tenir son personnage pour préserver son pré carré. Envie de tout envoyer balader ! Par la fenêtre du train qui l’emportait à grande vitesse vers le sud, Clémentine fixait sans la voir la ligne d’horizon où terre et ciel se rencontrent. Tendue, les sourcils froncés, elle respirait à peine. Sans le battement furtif de ses cils, on aurait dit une statue.

Et, pour couronner le tout, cette retraite à l’autre bout de la France ! Quelle mouche l’avait piquée ? Elle s’était inscrite rageusement en ligne, un soir d’une autre folle journée. Ce « super plan » l’avait forcée à déployer des trésors d’anticipation et de logistique. Plus jamais ça…Les paysages variaient sans qu’elle y prête attention. Aux pâturages à l’herbe tendre où paissaient des troupeaux succédaient des villages au clocher dressé vers le ciel comme une prière. Çà et là, un tracteur imprimait des sillons dans un champ immense, empreinte de l’homme qui ordonnait les éléments et leur faisait porter du fruit au prix d’un labeur cyclique. N’empêche, l’altercation avec son patron, ce matin, plongeait Clémentine dans un malaise sans nom. Elle était partagée entre des sentiments contradictoires : la culpabilité d’avoir dit non, la fierté d’y être arrivée, l’étonnement que cela ait été si simple, l’agacement de ne pas l’avoir fait plus tôt, l’injustice ressentie de n’avoir pas le droit d’être désagréable quand Anémone l’était en permanence, l’inquiétude que cette dernière profite de son absence pour répandre des rumeurs arrangées à sa sauce. Sa collègue lui avait tout de même, ô miracle, lâché un « Bonnes vacances » du bout des lèvres. J’espère qu’elle ne va pas me croire acquise à sa cause antipatronale !

Elle soupira. L’image de sa cadette lui revint, si choupinette… Et si visible, son désarroi face à l’absence de sa maman. Le cœur de Clémentine se serra. Elle a tout juste 3 ans. C’est peut-être encore trop tôt pour elle. J’aurais dû attendre l’année prochaine… Si elle se sentait parfois indigne, Clémentine s’était révélée très maternelle, attachée à ses enfants, inquiète pour eux.La maternité rend une femme, par ailleurs rationnelle, capable d’actes insensés, comme d’acheter un collier d’ambre, des comprimés d’urucum ou de l’huile d’émeu, pour peu qu’une rumeur les prétende susceptibles de soulager l’enfant bien-aimé qui perce ses dents, souffre de ballonnements ou de timidité. La jeune maman avait ainsi commis tout un festival d’achats douteux.

Après les mamelons de la verdoyante Bourgogne, le Rhône s’avançait, majestueux, dans sa vallée bordée de collines escarpées. Au loin se dessinaient les crêtes bleutées du Vercors aux sommets enneigés. Elle esquissa enfin un sourire. Quelle bonne surprise de découvrir son mari sur le quai, juste avant son départ ! Elle n’aurait jamais imaginé que ce soit possible.

Pendant l’arrêt à Lyon, son téléphone vibra. La voyageuse y jeta un œil :

« Amuse-toi bien », lol.

Encore son adorable collègue Suzanne ! Clémentine sentait qu’elle s’inquiétait pour elle. « Je suis fatiguée, c’est tout. Ce break va me faire un bien fou », lui avait-elle lancé, quelques jours plus tôt, pour la rassurer. Si à la fin de cette semaine, je me suis reposée et confessée, j’aurai tout gagné. Après Valence, la voix nasillarde annonça Montélimar. Comme on sort d’une apnée, elle bondit de son fauteuil, réalisa qu’elle tenait toujours son sandwich à la main, empoigna ses affaires et descendit.

Sur la place de la gare l’attendait une jeune religieuse en habit bleu et voile blanc. Avec un large sourire, celle-ci s’avança vivement vers elle, les bras grands ouverts et lui serra les deux mains avec vigueur.

– Bonjour, tu es Clémentine ? Je suis sœur Élie.

Elle s’empara de ses affaires qu’elle fourra dans le coffre de la voiture et démarra en trombe. Son regard de braise révélait un tempérament de feu. Elle parlait avec volubilité et, lorsqu’elle s’animait, ses pommettes viraient au cramoisi.

La route serpentait, découvrant au détour d’un lacet des villages perchés et fortifiés, des maisons aux façades de pierres blanches ou pêches, couronnées de tuiles ocre. Quel dépaysement, à trois heures de Paris ! Les rayons du soleil donnaient une patine chaleureuse au spectacle. Dans le paysage vallonné alternaient les chênes, les oliviers, les champs de lavande et les coteaux de vignes. Cigales, criquets et grillons émettaient en continu leurs stridulations pulsatives. Viens, ma toute belle, viens dans mon jardin, l’hiver s’en est allé et les vignes en fleur exhalent leur parfum, viens dans mon jardin !  Un véritable Éden…

La sœur finit par emprunter un sentier goudronné sans décélérer. Niché au creux d’un vallon de la Drôme provençale, le monastère en pierre blanche se dressait là, séculaire. Il était imposant sans être sévère, sous le joli camaïeu rose des tuiles méridionales. Une atmosphère de silence, enveloppante et dense, propulsait le visiteur dans une autre temporalité.

De son pas vif, sœur Élie la précéda dans l’hôtellerie et gravit les deux étages de l’immense escalier en bois débouchant sur une enfilade de cellules. Au milieu du couloir, elle ouvrit une porte sur la gauche, s’effaça dans un immense sourire et chuchota :

– Le lit est fait. Tu dois être fatiguée après ce voyage…

C’est gentil de ne pas évoquer ma tête de revenante. Clémentine saisit la clé que lui tendait sœur Élie.

– Ton accompagnatrice s’appelle sœur Solange ; elle t’attend dans la cuisine des hôtes au rez-de-chaussée pour t’offrir un petit remontant et faire connaissance. Bonne retraite !

Sur la porte, derrière l’écriteau « sainte Kateri », était glissé un papier avec son prénom calligraphié à l’encre. Elle entra dans la cellule, simple et propre, y déposa son sac. Le parquet grinçait légèrement sous ses pas et sentait bon la cire d’abeille. Un bureau, une chaise, une armoire en bois. Le couvre-lit n’était pas un vilain patchwork des années 1980, mais un tissu de velours épais couleur framboise. Un bel iris rose pâle se dressait dans un soliflore posé sur la table de nuit. Sur l’oreiller, un signet sur lequel était inscrit le mot latin « Pax », suivi du verset biblique « Cherchez d’abord le royaume de Dieu, le reste vous sera donné de surcroît » (Mt 6, 33). Hum, je suis surtout venue chercher le repos, moi. La retraitante était touchée par toutes ces marques de délicatesse, le temps offert pour rédiger ces bouts de papier, qui risquaient fort d’être jetés. Dire qu’elles ne me connaissent même pas ! Comme il est bon d’être ainsi attendue, accueillie telle que l’on est. Clémentine s’avança vers la fenêtre mansardée qui donnait sur le jardin des hôtes. Une migraine lui enserrait les tempes. Elle appuya son front sur la vitre dont la fraîcheur la soulagea.

Les horaires étaient affichés sur le bureau.

3 h : Matines6 h : Laudes7 h : Petit-déjeuner / services9 h : Tierce puis Messe10 h : Enseignement12 h : Sexte12 h 30 : Déjeuner13 h 15 : Récréation / accompagnement14 h 15 : None puis enseignement17 h 30 : Vêpres / temps personnel19 h : Dîner19 h 30 : Complies

OK, les matines et les laudes, ce sera sans moi… Clémentine vacilla. Elle avait mal au dos, les jambes lourdes – expression qu’elle préférait à « varices »–, l’impression d’être Atlas portant le poids du monde entier sur ses épaules crispées. Elle souffla un grand coup, se ressaisit et sortit.

Dans la cuisine aux tommettes rouges et à l’électroménager d’un autre âge, une petite sœur aux formes généreuses l’attendait.

– Bonjour Clémentine ! Je suis sœur Solange. C’est moi qui vais t’accompagner pendant la retraite. Préfères-tu un jus d’orange ou un thé ?

Elle versa le jus de fruit dans un verre et le lui tendit, puis avança deux chaises.

– Veux-tu te présenter en quelques mots ?