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ELLES, ce sont Nora, Inès et Bérangère. Trois femmes unies par une amitié de trente ans. A 46 ans, la vie les questionne sur leurs choix et leur avenir. Comment Nora, la divorcée maman solo, parvient-elle à se reconstruire après un divorce douloureux ? Quel est le secret d'Inès, la mariée et mère de famille, pour réussir à maintenir la flamme après vingt ans de mariage ? Et qui est ce Claude, l'amoureux que Bérangère la célibataire sans enfant n'espérait plus ? Un roman frais, drôle et émouvant sur trois femmes ordinaires liées par une amitié soudée au fer du temps. ELLES vous attendent !
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Seitenzahl: 372
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Pour Virginie,
Il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple.
Jacques Prévert
Jour de neige
Bienvenue chez moi
Comme d’habitude
Divine idylle
L‘école est finie
Ce soir, c’est Noël
Y‘a d’la joie
Et maintenant ?
J’ai des doutes
Rendez-vous
Love me, please, love me
Un autre monde
Ultra moderne solitude
Aux arbres citoyens
La nuit, je mens
Comment est ta peine ?
Toute première fois
Besoin de rien, envie de toi
Ce soir, on sort
Il suffit d’y croire
Lèche-bottes blues
Un jour comme un autre 11
Tu es mon autre
La belle vie
Alors, on danse
Y‘a d’la rumba dans l’air
Il faut tourner la page
Face à la mer
A bicyclette
Je te donne
Débranche
Ca ira
Splendide hasard
Voyage, voyage
« Quel temps ! » Nora secoua ses longs cheveux châtains parsemés de flocons de neige. Il neigeait ! Les quelques mètres qu’elle avait franchis en quittant le parking pour s’avancer dans la rue Grand Pont de Rouen avaient suffi pour consteller sa chevelure de petites étoiles blanches. Elle ne put s’empêcher de lever les yeux vers le ciel pour sentir la fraîcheur des flocons sur son visage. Ses yeux, aveuglés momentanément, clignotaient à mesure qu’ils étaient touchés par la grâce divine. C’était dingue, le pouvoir qu’avait la neige sur elle. Un bien-être immédiat comme une madeleine de Proust d’une enfance à jamais enfuie.
Autant quand elle était jeune, la neige avait été présente chaque hiver, élément rituel et caractéristique de la quatrième saison, autant à l’âge adulte, cette dernière brillait par son absence. Une conséquence du réchauffement climatique sans doute qui faisait valser les saisons en s’affranchissant allégrement du calendrier. Et comme on disait chez elle, en Normandie, cela faisait belle lurette qu’on n’avait pas vu la neige. On s’était alors résigné à fêter Noël sans elle et on avait remisé après-skis, gants et bonnets, sans parler du sous-pull et de la cagoule qui avaient, eux, carrément disparu. Qui s’en plaindrait, ceci dit ? Mais en ce jour, la neige était de retour et elle tombait drue !
A en croire la réaction de ses élèves cet après-midi-là, Nora n’était pas la seule à apprécier les flocons tourbillonnants. Voir la cour de récréation blanchie avait enchanté les enfants. Il y avait indéniablement de la magie dans ces cristaux, celle d’un ravissement primaire.
Son pied dérapa, la ramenant brutalement à la réalité et elle faillit tomber devant la cathédrale. Cette dernière se tenait sur sa droite, vieille dame vénérable défiant les lois de la physique par ses prouesses techniques, défiant également le temps qui passait comme les modes qui se succédaient. Ainsi parée de ce blanc qui nimbait ses contours, elle ressemblait à un des portraits que Claude Monet avait faits d’elle. Magnifique et mystérieuse. Nora s’immobilisa pour contempler ce trésor gothique, lui rendant, par cet arrêt silencieux, comme un hommage. Plus elle vieillissait, plus elle se sentait attirée par les vieilles pierres, phares intemporels du solide et du durable dans une époque où tout était mouvement et friable. Elle s’imagina un instant qu’un autre être humain, témoin de son époque, s’était, lui aussi, tenu au même endroit qu’elle et qu’il avait vu ce qu’elle voyait, cinq cents ans auparavant. Troublant.
Un coup d’œil à sa montre la rassura. Elle était en avance -un exploit, les filles n’allaient pas en revenir- ayant été trop prévoyante sur la durée du trajet, mais les agents de la DDE avaient fait du bon travail et elle avait mis moins de temps qu’initialement prévu. Elle continua sa progression contre les éléments hostiles, prudente. Derrière chaque pavé, se cachait un piège à attraction terrestre. Nora se félicita intérieurement d’avoir troqué ses bottes en cuir contre ses chaussures de randonneuse. Ses vieilles Moon Boots, vestiges des sports d’hiver d’antan, lui avaient fait de l’œil, mais lui avaient semblé un rien too much pour cette sortie au restaurant. A en croire les rares passants qu’elle croisait, la mode avait définitivement jeté aux oubliettes les après-skis de son époque ! « Il n’y a pas que toi qui sois vieille, on dirait... », pensa Nora, laissant définitivement la cathédrale sur sa droite. La civilisation l’attendait un peu plus haut…
Trois mois qu’elle n’avait pas revu ses deux amies. Un record. Un triste record même et Nora était impatiente de les revoir. Elle pressa le pas, autant pour aller se mettre à l’abri, bien au chaud, que pour accélérer le temps des retrouvailles. Bérangère et Inès étaient ses meilleures amies. Leur amitié datait de leurs années lycée, qu’elles avaient traversées ensemble depuis la classe de seconde où elles s’étaient reconnues et plu. Trente ans que cela durait ! Chiffre vertigineux qui ne cessait de les étonner quand elles en parlaient. Cela avait indéniablement un côté « anciens combattants » puisqu’elles étaient de vieilles copines. A défaut de guerre, c’était la vie qu’elles avaient affrontée. Avec pour chacune plus ou moins de réussites et des trous d’air dans leur relation au long cours.
Quand le temps cessait d’être social, il devenait émotionnel et n’obéissait plus à aucune loi, sauf à celle qu’on lui permettait. Il y avait bien eu des années où elles s’étaient un peu perdues de vue, la vie les happant dans un rythme infernal, yeux rivés sur un guidon quotidien duquel il était très difficile de s’extraire. Les enfants, le travail, les courses, le ménage, les leçons, les activités des enfants, les leurs, l’administratif et ses tâches ingrates. Des activités qui s’amoncelaient au fil des années, s’ajoutant les unes aux autres jusqu’à devenir un monstrueux mille-feuille. Mille-feuille coincé dans une boule lancée à vive allure du haut d’une colline. Tant qu’il n’y avait pas d’obstacle, elle continuait indéfiniment son cycle vertueux. Sauf que Nora n’avait pas réalisé qu’elle descendait vers sa propre chute. Elle secoua la tête. Inutile de s’appesantir sur cette vie passée et mieux valait se concentrer sur cette soirée qui s’annonçait joyeuse et festive.
Une soirée entre quadras, en mode Sex and the city, lui tendait les bras et elle n’avait qu’une hâte, celle de se jeter dans ces bras aimants ! Trois femmes, trois amies, mais trois vies bien distinctes si on se référait à leur statut administratif. Il y avait Inès, la Mariée et mère de famille de trois filles ; Bérangère, la Célibataire sans enfants et Nora, la Divorcée, maman solo de deux garçons. Un panel représentatif des ménagères de moins de cinquante ans que tous les instituts de sondage s’arracheraient à prix d’or. Elles allaient enfin pouvoir discuter librement, entre filles et à l’abri des oreilles indiscrètes des enfants, se retrouver et se ressourcer en toute confiance.
Arrivée sur la place du vieux marché, Nora se dirigea rapidement vers leur lieu de rendez-vous, un restaurant qu’elles affectionnaient toutes les trois. Les cristaux de neige s’étaient transformés en gouttes d’eau au contact de ses cheveux et Nora grelottait un peu malgré son manteau. Elle décida d’attendre ses deux amies à l’intérieur. Quand la jeune femme entra dans le restaurant, elle frotta énergiquement ses chaussures de randonnée sur le paillasson pour retirer la neige agglomérée sous les gros crampons et sourit au serveur, qui lui indiqua une table un peu en retrait. L’ambiance était calme et feutrée, propice aux discussions. Repaire idéal pour les pipelettes qu’elles étaient et Nora avait bien l’intention de compenser leurs trois mois de séparation par une remise à jour exhaustive.
Feuilletant négligemment le menu que le serveur avait apporté quelques minutes plus tôt, Nora releva soudain la tête en reconnaissant le pas énergique d’Inès, qui traversait le restaurant en claquant des talons, comme à son habitude. Cette dernière avait pris cette manie à la faculté en même temps qu’elle avait découvert les talons hauts. Et depuis, c’était à l’oreille qu’on reconnaissait l’arrivée d’Inès. Où qu’elle soit. Peut-être était-ce pour compenser sa relative petite taille ? En effet, elle était la plus petite des trois femmes, culminant à un mètre soixante-deux alors que ses deux amies frôlaient chacune le mètre soixante-dix. Après un regard circulaire sur les convives déjà attablés, Inès reconnut Nora et illumina la pièce avec ce sourire éblouissant qui faisait craquer même les plus taciturnes.
— Toi ? Ici ? Déjà ? lui lança-t-elle en lui claquant une bise sur chaque joue.
Nora avisa le sac à dos que portait Inès sur son épaule et l’interrogea du regard sur cet objet incongru dans un restaurant.
— Mes après-skis, répondit dans un souffle Inès. Je n’ai pas pu me résoudre à rester avec ce type de chaussures toute une soirée, dans un restaurant qui plus est, alors j’ai apporté mes talons, que tu as dû entendre, et rangé mes après-skis en arrivant dans ce sac que tu trouves si mystérieux.
— Mais bien sûr ! Pourquoi n’ai-je pas pensé à cette solution moi-même ? répondit Nora en haussant les épaules. C’est si évident quand on y pense ! Et sinon, tu vas bien ?
Inès sourit à son amie, posa son sac à dos sous sa chaise et retira son manteau en époussetant les quelques flocons qui y restaient encore.
— Excuse mon léger retard, mais tu connais Serge, il voulait absolument que je m’extasie sur la nouvelle couleur de la cuisine ! Jaune citron, c’est frais, tu verras ! Franchement, il était temps. Je n’en pouvais plus de ma cuisine !
Nora lui sourit en espérant secrètement que son amie ne détaillerait pas toutes les innombrables étapes de ce nouveau rafraîchissement dans sa maison. Sa maison, c’était la grande fierté d’Inès. Une fierté parfaitement justifiée compte tenu de l’investissement tout en dévotion que déployait Inès pour son home sweet home. On se sentait bien chez elle, une harmonie émanait autant des murs que de la maîtresse de maison.
— Bérangère n’est pas là ? continua Inès, surprise.
— Eh non ! Pour une fois, ce n’est pas moi qui suis en retard ! Elle vient de m’envoyer un texto. Il y a eu un accident avant le pont Flaubert, mais la voie est dégagée maintenant. Elle ne tardera plus.
— Me voilà rassurée. Et toi, tu n’es pas en retard ? Malgré la neige ? Ca t’aurait fait une bonne excuse pourtant !
— Cette réputation est parfaitement injustifiée !
— Oui, l’habitude crée l’oubli.
L’arrivée de Bérangère, tout en discrétion, empêcha Nora de répondre à cette phrase énigmatique puisqu’elle interrogeait déjà Bérangère.
— Tu n’as pas de sac à dos, toi ?
— Heu, non. Pourquoi en aurais-je ?
— Je ne sais pas. Inès, une idée peut-être ?
Inès leva les yeux au ciel, Nora montra le sac à dos d’Inès et expliqua à Bérangère l’idée saugrenue qu’avait eue leur amie de prévoir deux paires de chaussures, ce que le commun des mortels ne pouvait concevoir. La soirée démarrait fort et Nora avait l’air déchaîné, ses réparties moqueuses fusaient et son sourire s’étirait d’une boucle d’oreille à l’autre. Bérangère aimait la voir ainsi, joyeuse et bavarde. Elle était indéniablement tout son contraire. Aussi douce que Nora était tranchante. Aussi discrète que Nora était bruyante. Leur trio était d’ailleurs improbable. Inès était une femme dynamique à l’énergie débordante, avec toujours un projet sur le feu, difficile à suivre. Nora avait un sens de la répartie aigu, mélange d’ironie, voire de sarcasme et rarement docile. Quant à elle, Bérangère semblait être le trait d’union ou l’élément calme d’un moteur V8.
— As-tu commandé, Nora ? demanda Bérangère dans un sourire.
— Non. On t’attendait ! Un mojito ?
— Oui !
— Moi aussi, commande directement six mojitos, ça ira plus vite ! ajouta Inès, plaisantant à moitié
Comme mu par une intuition toute professionnelle, le serveur s’approcha et prit la commande.
— Un classique ! dit-il dans un sourire.
Nora lui rendit son joli sourire et allait faire un commentaire sexiste sur ses jolies fesses (au diable le politiquement correct) à ses amies quand elle vit Inès sortir son téléphone.
— Il faut que je vous montre les photos de ma nouvelle cuisine.
— Avec plaisir ! J’ai hâte de les voir, dit Bérangère d’une voix douce.
Nora n’osa pas ironiser davantage, mais elle se demandait encore ce qui pouvait pousser Inès à changer régulièrement son intérieur. Sa cuisine était très bien avant aussi. Elle se força cependant à regarder les photos et à s’exclamer sur cette magnifique nuance de jaune qu’elle trouvait, pour sa part, plutôt moche. Elle ne put s’empêcher de commenter la photo sur laquelle Serge, le mari d’Inès, souriait, fier comme un bar-tabac, comme disait Coluche, dans ce jaune lumineux qui lui donnait plutôt mauvaise mine.
— Il n’aurait pas un peu grossi, ton Serge ?
— Oui, je sais. Mais je te signale que, dans le dernier numéro de Cosmo, ils ont fait une étude comme quoi l’amour et le bonheur font grossir !
— Ah ! Tout s’explique ! répliqua Nora en montrant sa taille 40. Selon Cosmo, je suppose que je ne suis pas heureuse alors ?
— Dans l’article, ils précisent qu’il faut être « en couple », commence déjà par ça !
— En tout cas, visiblement , Serge a l’air très heureux, lui !
— Ta nouvelle cuisine est magnifique, interrompit Bérangère.
— Merci, ma chérie. Vous viendrez boire un café à la maison pour voir ça de plus près. Serge sera très heureux de vous revoir.
La cuisine et Serge tinrent encore un peu en haleine Bérangère, mais ennuyèrent profondément Nora jusqu’à ce que le serveur apporte les trois mojitos.
Aussitôt, trois mains se levèrent :
— On trinque à quoi alors ? demanda Nora.
— Au bonheur, bien sûr ! répondit Inès, à celui qui fait grossir.
— Ah, je vais peut-être un peu grossir alors, sourit d’un air malicieux Bérangère.
Nora comprit la première et reposa son verre. Cela l’intéressait bien davantage que la cuisine d’Inès, qu’elle soit jaune citron, jaune d’œuf ou jaune paille ! Bérangère avait rencontré quelqu’un ! Quelle bonne nouvelle ! « Enfin ! », ne put s’empêcher de penser Nora.
Bérangère sembla hésiter un court instant, puis se décida à sortir de sa poche son téléphone. Elle le tendit à ses deux amies tout en les mettant en garde :
— Il s’appelle Claude et faites attention à ce que vous allez dire.
La photo d’un homme souriant, au regard pétillant, à la barbe grisonnante et au sourire charmeur, passa d’une main à l’autre. Un peu vieux. D’ailleurs, Nora ne put s’empêcher de le souligner :
— Tu fais dans le vieux maintenant ?
Inès sourit aussi. Bérangère resta de marbre avant d’esquisser, elle aussi, un petit sourire :
— N’empêche qu’il est vraiment sympa.
— Raconte, dit Nora, on veut tout savoir !
— Je l’ai rencontré à une formation sur les assurances-vie à Caen. On a d’abord sympathisé là-bas. J’ai passé un super moment. Il m’a fait beaucoup rire et s’est montré d’une galanterie absolue. Je n’en revenais pas qu’un tel homme puisse encore exister à notre époque ! On a échangé nos numéros et voilà !
— Mais c’est formidable, s’écria Inès.
— Oui, rougit Bérangère. Il est extraordinaire. Une semaine après, il m’attendait à la sortie de l’agence avec un énorme bouquet de fleurs.
— Ah oui ? Carrément ! Comme dans notre film préféré, Pretty Woman ?
— Oui ! Comme dans un film, c’est exactement ce que je me suis dit. Et lui, c’est Richard Gere !
— Et il avait une rose dans la bouche, au moins ?
— Non ! répliqua Bérangère dans un sourire.
Nora était heureuse pour Bérangère. Tellement heureuse. Bérangère avait connu de nombreux déboires sentimentaux qui l’avaient laissée meurtrie, mais pas amère. Elle croyait toujours en la bonté de l’âme, elle disait d’ailleurs souvent que son expérience personnelle n’était pas représentative, qu’elle n’avait pas eu de chance avec les hommes qu’elle avait rencontrés. Pas le bon moment, tout simplement. Ou la bonne personne. Nora pensait d’ailleurs que Bérangère leur trouvait trop facilement des excuses. Mais son amie était si gentille, si douce et par là même, trop naïve. A force de ne rien exiger, on finissait par ne rien recevoir, voilà ce que pensait Nora. Mais elle aimait trop son amie pour le lui dire et d’une certaine manière, Nora enviait la naïveté de Bérangère. Sa lucidité à elle la conduisait petit à petit vers le retrait pur et simple de toute émotion humaine. Elle en avait conscience et luttait pour garder espoir sur l’humanité en général et sur les hommes en particulier. Bérangère lui apportait cette fraîcheur humaniste dont elle avait besoin. D’ailleurs, Nora n’était pas insensible au romantisme, elle avait, comme beaucoup de fillettes de son époque, été biberonnée aux Disney et il en restait quelque chose à coup sûr...
— Et ça fait combien de temps ? demanda Inès, curieuse.
— Presque quatre mois…
— Et tu nous avais caché ça, vilaine ! s’exclama Nora.
— Je voulais d’abord être sûre et puis, je ne me voyais pas vous appeler pour vous dire : eh, les filles, vous savez quoi ? J’ai fait une bien jolie rencontre.
— On va fêter dignement cette super nouvelle !
Inès regardait Bérangère avec tendresse. Voir son amie si épanouie la ravissait. A n’en pas douter, l’heure de Bérangère était arrivée et elle le méritait bien. Son amie avait l’air d’être véritablement heureuse et se montrait intarissable sur son Claude, qu’elle trouvait drôle, attentionné, intelligent et présent. A l’entendre, il était le Prince Charmant. Ni plus ni moins. Inès et Nora exprimèrent leur joie bruyamment et levèrent dans un même geste leur verre en s’exclamant :
— A toi, Bérangère ! Au bonheur de te voir grossir !
Et elles s’esclaffèrent.
Inès posa son verre, jeta un regard goguenard vers Nora et lui dit :
— A toi ! Comment va notre femme libérée ?
— Je déteste ce mot ! Tu sais bien. Et tu vas me chanter la chanson pendant que tu y es ?
— « Ne la laisse pas tomber, elle est si fragile », continua Inès en chantonnant.
— Pftttt. Utiliser le mot libérée, c’est enfermer la femme dans une sexualité débridée. On a l’impression que c’est une pub pour un site porno pour femmes matures.
— Carrément ?
— Oui. C’est réducteur. Femme libre, d’accord. Pas libérée.
— Ah, parce qu’une femme libre n’est pas une femme libérée sexuellement ?
— Ca peut, mais pas obligatoirement. Libre, cela veut surtout dire qu’elle n’a pas l’obligation de se comporter comme la société l’entend. Qu’elle a le choix.
— Mais c’est un vrai discours féministe, dis-moi, la taquina Bérangère.
— Mais non… Essayons avec le mot « homme ». N’y a-t-il pas une grande différence entre « homme libre » et « homme libéré » ? Sous-entendu que l’on peut être libre par soi-même alors que libéré suppose de l’être PAR quelqu’un. Ca marche pareil avec le mot « femme » ! Et d’abord, je préfère le terme « humaniste » à celui de « féministe » quand on voit ce que certains mettent dans ce mot… Une insulte indigne.
— Absolument. Féministe, c’est être en faveur des femmes. Pas contre les hommes.
— Mais oui ! Evidemment. Dis que je suis une femme libre, je préfère. Les mots ont un sens hein !
— On sait ! répliquèrent en chœur Inès et Bérangère. Tu ne cesses de nous le seriner !
Penaude, Nora baissa la tête. Elle savait qu’elle pouvait avoir des discours passionnés parfois et le respect du sens des mots était sa petite manie. Et ses amies n’hésitaient pas à la titiller sur son sujet favori. Les mots la fascinaient, leur subtilité aussi. La subtilité des mots et leurs nuances permettaient celle de la pensée. Comprendre que libre et libéré n’étaient pas synonymes permettait d’introduire une nuance : intervention d’un tiers pour permettre la libération dans un premier temps et accéder, dans un second temps, à la liberté. Une étape supplémentaire. Dans un ordre précis. Le monde n’était pas noir ou blanc. Gris le plus souvent. Et c’était ce gris qui permettait les ponts entre les gens aux idées différentes. Les mots étaient au service des idées nuancées. C’était pour cette raison qu’elle détestait les « gros mots », comme elle les appelait. Les mots savants, ceux des Sachants qui cherchent à complexifier des concepts simples pour les rendre obscurs. Simplicité et subtilité n’étaient pas antagonistes. Nora releva la tête et sourit franchement à ses deux amies. Dieu merci, elles savaient que sa pensée était plus nuancée que son ton.
Un regard sur sa montre pressa Inès, qui mit fin à la soirée, déjà bien avancée, en s’exclamant .
— Oh, mon Dieu ! Il faut que j’y aille ! J’emmène Clara demain matin à son cours de guitare et Camille à son match de basket l’après-midi. Le devoir m’appelle, mesdames.
— Et moi, j’ai ma séance de sport demain ! renchérit Nora.
— Comme je suis contente de vous avoir revues ! Nous devrions le faire plus souvent, ajouta Bérangère.
— Mais on se voit dans quinze jours pour la Saint-Sylvestre, leur rappela Inès. A la maison, vingt heures ?
Les deux amies acquiescèrent avec enthousiasme, puis se quittèrent sur le pas de la porte du restaurant. Bérangère se dirigeant vers la gauche et Inès et Nora vers la droite, leurs voitures respectives étant garées dans deux parkings différents, mais dans la même direction. Inès avait remis ses chaussures de neige et elle accompagna Nora sur quelques rues avant de bifurquer vers la gauche. Les deux amies s’embrassèrent chaleureusement et se sourirent. « A dans quinze jours ! »
Nora, l’esprit ailleurs, quitta distraitement le parking, oubliant un instant les conditions météorologiques puisque les sableuses avaient dégagé les rues rouennaises. De ses amies, elle était celle qui habitait le plus loin -dans le département voisin, l’Eure- et ce fut une fois les lumières de la ville disparues qu’elle réalisa que le chemin du retour serait ardu. Tous ses muscles étaient tendus et elle serrait le volant avec une vigueur telle que les jointures de ses doigts étaient blanches. Elle détestait conduire. Elle détestait conduire de nuit. Elle détestait conduire de nuit sur la neige et pour couronner le tout, l’effet des deux mojitos et de son verre de vin blanc accentuait son malaise.
Elle soupira, puis mobilisa toute son attention sur la conduite. Elle était comme en apnée, se répétant, comme on psalmodie, un tas de recommandations pour se rassurer et se donner l’impression d’un minimum de maîtrise. Ne pas faire de gestes brusques. Ne pas aller trop vite pour surtout, surtout, ne pas freiner. Rester bien à droite. Cependant, avec la neige sur la chaussée, les repères étaient brouillés. Si le macadam semblait lisse et stable, Nora savait que les bas-côtés à la campagne pouvaient être boueux et glissants, cachant des nids-de-poule propices à une sortie de route. Un travail d’équilibriste et un vrai supplice qui s’éternisait.
Quand ses phares éclairèrent sa maison endormie, elle poussa littéralement un soupir de soulagement. Encore quelques pas et elle serait en sécurité dans SA maison. Elle n’aurait jamais pensé éprouver un sentiment de fierté d’être propriétaire de sa maison. Ils, son ex-mari Vincent et elle, avaient acheté cette maison longtemps auparavant et Nora ne s’était pas vraiment investie. L’aspect matériel des choses la laissait plutôt indifférente et son côté désordonné accentuait encore ce désintérêt. Non, ce n’était pas qu’elle se désintéressait de sa maison, c’était plutôt que cela ne l’intéressait pas. Nuance. Une maison, pour elle, c’étaient des murs et un toit. Mais ça, c’était avant ! Au fil du temps, elles s’étaient apprivoisées l’une l’autre.
Cela avait commencé subrepticement, par la grâce d’un objet magique. La cheminée était devenue un objet transitionnel, rien de moins. Un portail quasi mystique entre son psychisme intérieur et le monde extérieur. Un véritable sas pour se ressourcer. Puis, l’influence bénéfique de la cheminée s’était peu à peu étendue aux autres pièces et Nora négligeait moins son intérieur. Elle n’était pas encore une fée du logis et elle serait sûrement recalée au concours de « miss maison parfaite », mais elle l’aimait dorénavant. Comme elle était. Pourtant, ce n’était pas un palace, loin de là !
A l’entrée de la propriété, le portillon, grossièrement repeint dernièrement, ne pouvait cacher le degré d’usure de sa peinture et la clenche, autrefois en fer brillant noir, grisonnait et avait besoin d’un bon coup de rafraîchissement. Quant au système de fermeture, il butait sur les gravillons et ne se fermait qu’en soulevant légèrement le portillon. Le ton était donné. Et le jardin était à l’avenant et à l’abandon. « Un jardin à l’anglaise », disait souvent Nora dans un grand sourire, « à défaut d’un gazon anglais ».
« Il manque un homme ici, n’est-ce pas ? », ajoutait-elle parfois avec cet air bravache qui la caractérisait. « Si tu veux éteindre les critiques, dis-les avant ! » Une autre de ses maximes. Oui, Nora était une femme pleine de sagesse, ironique et iconoclaste.
L’intérieur de la maison était mieux entretenu et si elle n’avait pas la chaleur du cocon familial qu’Inès avait su créer, il en émanait une certaine douceur harmonieuse. Dans cinq ans, elle aurait fini de payer sa maison. Malgré sa baisse de pouvoir d’achat corrélative à son divorce -car, comme dit l’adage : qui divorce, s’appauvrit- et contre toute attente, elle ressentait une immense fierté à l’idée de devenir pleinement propriétaire dans les cinq ans à venir. Projet qu’elle aurait mené à bien seule. Tout ce qu’elle réussissait seule l’emplissait d’une satisfaction éphémère certes, mais bienvenue. Combien de fois s’était-elle entendue murmurer « au moins, je ne rate pas tout ! » avec un petit sourire ironique. Sa persévérance la surprenait toujours autant et la laissait un peu incrédule : « moi, j’ai réussi à faire ça ? », mais bien malin celui qui s’en rendrait compte.
Nora semblait sûre d’elle et avait un avis sur tout. D’un point de vue extérieur, Nora était une de ces femmes que ses adversaires qualifieraient volontiers de femme dominante tandis que ses amies préféreraient la décrire comme une femme forte. Une guerrière. Les armes toujours à portée de main. Energique était l’adjectif qui lui convenait le mieux. Une énergie inépuisable faite de grands gestes, de longs discours, de sourires généreux et de mots tranchants.
Pourtant, ses amies l’aimaient. Telle qu’elle était. Avec cette authenticité sauvage. Brutale. Affectueuse. Il y avait même des moments où cette certitude -que ses amies l’aimaient telle qu’elle était- bouleversait véritablement Nora, car si elle aimait passionnément la solitude, Nora ne pourrait vivre sans ces petites soirées avec ses amies. Les quelques jours qui suivaient ces soirées entre copines lui faisaient toujours l’effet d’un baume apaisant et reconstituaient une confiance en elle qu’une solitude prolongée fragilisait.
La solitude agissait, avec Nora, comme un aimant avec deux pôles contraires : à la fois ressourçante et angoissante. Attractive et repoussante. Parfois, Nora était attirée par une vie d’ermite, une vie solitaire, à l’abri du monde des Hommes et des émotions. Des moments sombres, où la volonté de s’affranchir des sentiments pour annihiler la douleur la submergeait. Ces sorties avec ses amies étaient comme des éclats de lumière dans ses moments de doute. Car la solitude la privait d’un alter ego, d’un Autre, d’un miroir dans lequel puiser une validation positive. Elle apprenait, petit à petit, à s’affranchir du regard de l’autre pour se rassurer sur qui elle était. C’était un long chemin que celui de s’aimer soi-même. S’aimer pour ce que l’on est et pas pour ce que l’on voit dans le regard de l’autre. Elle y travaillait, mais l’amour de ses amies la rassurait sur sa capacité à être aimée. Elle serait, pendant plusieurs jours, portée par cette complicité et cette certitude qu’elle était « aimable ». Jusqu’aux prochains doutes.
Mais ce soir-là, en rentrant chez elle, oui, CHEZ elle, Nora se sentait complète et épanouie. Elle se déshabilla rapidement et s’endormit en pensant combien elle avait de la chance d’avoir des amies comme Inès et Bérangère.
Quelques minutes plus tard, au volant de sa voiture, Inès sortit brutalement du parking et faillit percuter le trottoir. Elle pesta contre les constructeurs de parkings, qui concevaient toujours des places trop petites, des couloirs trop étroits et des virages aux degrés défiant toute loi physique ou comment rendre un espace le plus rentable possible au détriment de la sécurité. Sortant de l’agglomération, elle finit par ralentir l’allure en réalisant que la neige recouvrait encore la chaussée. Elle devrait conduire prudemment jusqu’à sa maison, située à quelques kilomètres de là. Par un heureux hasard, Serge avait insisté pour lui faire monter des pneus neige et elle lui en était, à cet instant précis, reconnaissante. Oubliant au passage son haussement d’épaules quand il lui en avait parlé quelques jours auparavant.
Les paysages enneigés qu’elle traversait ne la laissèrent pas longtemps indifférente et très vite, elle en eut le souffle coupé. Dans cette nuit de pleine lune et sans aucune lumière pour polluer cet éclat naturel, la blancheur de la neige produisait une lumière incandescente, puissante, qui éclairait les champs comme en plein jour. Tout ceci remisait l’être humain à une petite chose insignifiante. Tout était blanc, immense, majestueux, silencieux et magique. Serein et puissant. Soudain, elle eut envie de s’arrêter pour faire partie de cette nature sauvage. Celle-là. Qu’on n’apprivoise pas, mais qui est notre hôte. Et dire qu’elle allait souiller toute cette féerie blanche avec les traces de pneus qu’elle laisserait sur la route immaculée !
Elle hocha imperceptiblement la tête et se demanda furtivement quel était le rôle de l’Homme dans cette nature ? Le rôle du « Méchant » si cher à l’industrie cinématographique américaine ? Le bon vieux Méchant qu’on aime détester ? A qui l’on souhaite l’échec à la fin de l’histoire ? L’échec de l’Humanité signifierait-il la victoire de la Nature ? Et sa sauvegarde ? Cette vision la déprimait. Elle oscillait en permanence entre une lucidité implacable sur le rôle nocif de l’Homme et l’espoir d’une Humanité unie et harmonieuse.
Inès se sentait impuissante, si démunie et parfois découragée, elle, l’écocitoyenne. Elle fabriquait sa propre lessive, prenait son vélo aussi souvent qu’elle le pouvait, recyclait les piles et les ampoules, limitait ses déchets et se ravitaillait dans le Biocoop du coin ou chez les petits producteurs locaux. Elle soupira. Une goutte d’eau dans l’océan. Mais ne dit-on pas que les petites rivières font les grands océans ? Alors ses petites gouttes, ajoutées à celles de sa voisine, à celles de Nora, qu’elle avait peu à peu convertie, alimenteraient une petite rivière, puis une autre et encore une autre. Elle VOULAIT y croire. I want to believe, comme le revendiquait Fox Mulder dans X-Files, sauf que pour Inès, ce n’était pas aux extraterrestres qu’elle voulait croire, mais aux intraterrestres, aux Terriens, aux Humains. Elle croyait d’ailleurs davantage à l’individu qu’au groupe ou aux hommes politiques censés promouvoir l’intérêt général.
On ne devait plus attendre une hypothétique prise de conscience collective. Chacun devait agir. A son niveau. A petits pas. Tout de suite. Elle sourit, s’imaginant haranguer une foule et paraphrasant John F. Kennedy : « Ne te demande pas ce que la Nature peut faire pour toi, mais ce que toi, tu peux faire pour la Nature ! » ou jetant un vibrant « I have a dream » à la Martin Luther King sur l’esplanade du Trocadéro. Oui, elle rêvait que les Humains ne se voient plus comme propriétaires de la planète, mais comme un maillon de l’écosystème dans sa globalité.
Sans s’en rendre compte, absorbée dans ses pensées, elle était arrivée chez elle sans encombre. Coupant rapidement le moteur, elle chercha les clés de sa maison à l’intérieur de la voiture, faiblement éclairée par le plafonnier. Elle ne voulait pas réveiller Serge ni les enfants. Soudain, une sensation ancienne, datant d’une bonne trentaine d’années, la fit pouffer de rire : elle se sentait à la fois coupable et excitée ! Comme une adolescente ayant fait le mur. Que cette soirée avec les filles lui avait fait du bien !
Ca la sortait de son train-train quotidien fait d’obligations familiales, professionnelles et administratives. Elle savait que toutes ses copines l’enviaient, elle et sa vie parfaite. Son mari parfait. Ses enfants parfaits. Sa maison parfaite. Oui, c’était l’adjectif qu’on lui attribuait le plus souvent : parfaite. Elle soupira et se dit que toute cette perfection lui pesait parfois lourdement sur les épaules. Comme si elle ne devait jamais flancher. Pas elle ! Pas « Inès la parfaite » dont tout le monde louait le corps athlétique, les repas équilibrés et l’organisation sans faille de toutes ses fêtes ! Un anniversaire à organiser ? Bougez pas, on va demander à Inès ! Un voyage ? On appelle Inès ! Des vacances dans la campagne périgourdine ? Inès encore. « Et pense à trouver un lieu calme, mais pas trop loin du centre-ville, que l’on puisse aller chercher le pain à pied. » Même pas le temps d’attendre sa réponse que tout le monde levait son verre à ces prochaines vacances prometteuses qu’elle serait la seule à organiser. Bien sûr, on complimenterait ses talents à dénicher une villa superbe à un prix abordable en oubliant au passage les longues heures consacrées à cette recherche. Inès haussa les épaules. Il fallait bien que quelqu’un s’en occupe et elle avait effectivement un certain talent pour ça.
Elle glissa sans bruit la clé dans la serrure et n’eut aucun mal à s’orienter dans la maison, car Serge avait laissé la guirlande lumineuse du sapin de Noël allumée. Il savait combien elle aimait cette période, cette sensation de félicité absolue qu’elle ressentait quand ils s’installaient tous les deux dans le canapé, entourés de leurs trois filles, pour regarder en famille un téléfilm de Noël. Elle se sentait complète, béate de bonheur. Comme si ce moment était le Graal qu’elle recherchait depuis toujours. Sa famille heureuse. La sienne. Son projet. Sa fierté. Sa réussite.
Les escaliers craquèrent un peu quand elle monta à l’étage retrouver le lit conjugal. Serge grogna dans son sommeil quand elle s’étendit à ses côtés. Elle le regarda. Elle l’aimait toujours. Même vingt ans après. Bien sûr, il n’y avait plus les ébats fougueux d’antan ni des éclats de rire permanents, mais le fil qu’ils avaient tissé durant toutes ces années était solide. Une confiance réconfortante. Une sérénité douce. Une quiétude agréable. Un ronron rassurant quoi ! Oups ! Elle avait failli ternir ses jolies pensées positives en concluant par un claquant « mortel ennui ». Non, non, elle luttait justement contre cette gangrène de l’ennui en fomentant des projets de toutes sortes : la cuisine donc, une maison secondaire peut-être et un voyage en amoureux certainement. Elle prenait grand soin de maintenir la flamme. Elle se voyait comme le capitaine du bateau familial, donnant le cap et veillant à maintenir la bonne humeur au sein de l’équipage. Sa responsabilité. Son devoir. La bienveillance en étendard.
En parlant de projets, elle se souvint soudain que Clara avait besoin de collants mauves pour la journée de l’élégance que le collège organisait le jeudi suivant et qu’elle devait passer commander la bûche de Noël pour le réveillon. Cette année, c’était chez elle et cela induisait toujours beaucoup de travail en amont pour que le réveillon soit parfait pour rester à la hauteur de sa réputation. Elle soupira. Elle irait mardi en sortant un peu plus tôt du travail et elle en profiterait pour prendre un rendez-vous chez le coiffeur pour Clémence. Elle en avait bien besoin ! Il faudrait aussi aller à la librairie, car Tata Simone l’avait appelée pour lui dire qu’elle n’avait pas trouvé le livre que souhaitait Serge et qu’elle comptait sur elle pour trouver une autre idée. Ben voyons ! C’était quoi, déjà, le titre du livre dont il lui avait parlé l’autre jour ? Elle l’avait sur le bout de la langue. Il faudrait aussi que Camille lui donne une idée pour le cadeau d’anniversaire de sa copine Emma, chez qui elle était invitée le mercredi suivant. Elle se mit l’oreiller sur la tête, tentant par ce geste enfantin de faire taire son cerveau. « Demain, on verra ça demain... »
A peine avait-elle fait quelques pas que Bérangère chercha son téléphone dans son sac. Avec une certaine fébrilité qui la surprit. Elle devenait complètement accro à son téléphone et cette idée l’effraya un court instant. Elle était littéralement en manque et quand elle l’alluma, elle sourit et rosit de plaisir en voyant que Claude lui avait envoyé des textos. Beaucoup ! Il avait même essayé de l’appeler. Elle s’arrêta carrément en plein milieu du trottoir pour parcourir rapidement les messages, incapable de réfréner son impatience. Elle se ressaisit néanmoins et se dirigea vers sa voiture, dans laquelle elle pourrait tout à son aise consulter en détail ses nombreux textos. Elle s’assit confortablement sur le siège avant et se mit à lire ces messages qui faisaient tant battre son cœur. « Tes mots me manquent », « J’aurais tant aimé être avec toi ce soir », « Je suis triste sans toi », « Je n’arrive pas à dormir tellement je pense à toi », « J’espère que je te manque autant que tu me manques » Chaque message la ravissait. Il avait passé la soirée à lui envoyer des textos ! C’était adorable. Comme il avait dû être déçu qu’elle ne réponde pas. Pourtant, elle lui avait bien dit qu’elle sortait avec ses copines et qu’elle ne serait pas disponible. Son désarroi était palpable dans les messages qu’il lui avait écrits suite à son appel téléphonique manqué.
« Je pensais que tu aurais pu prendre cinq minutes pour me répondre... »
« Je voulais te souhaiter bonne nuit »
« Tant pis »
« En tout cas, tu me manques »
« C’est réciproque ? »
« ? »
« ... »
« Triste que tu ne me répondes pas »
« Bon, je vais tâcher de dormir. Bonne nuit à toi »
En relisant la litanie de ces messages dans lesquels le désespoir de Claude transpirait, elle se sentit désemparée. Comment avait-elle pu être aussi égoïste et ne pas regarder son téléphone de la soirée ? Malgré l’heure tardive, elle lui envoya un texto :
« Je suis tellement désolée de ne pas t’avoir répondu. C’est adorable de m’avoir autant écrit, mais rassure-toi, je n’ai pas cessé de penser à toi !!! :) Je suis très impatiente de te voir »
A sa grande surprise, il répondit aussitôt : « Demain ? »
Bérangère grimaça. Elle avait énormément de travail à terminer, aussi avaient-ils convenu qu’ils ne se verraient pas ce week-end-là. Hormis cette soirée entre filles qu’elle s’était autorisée, son programme du week-end allait être studieux. Elle n’avait même pas eu le temps de faire les courses et son réfrigérateur était désespérément vide, tel qu’il seyait à une célibataire travaillant trop.
« Frigo vide et trop de boulot ! Vendredi prochain ! », répondit-elle en se forçant à avoir l’air enjoué.
« J’apporte tout ce qu’il faut et je te dorlote ! », répondit-il dans la seconde.
« Ne me tente pas ! »
« Midi ? », proposa-t-il alors.
« Non. Tu sais bien que je ne peux pas... »
« Tu ne veux pas me voir, c’est ça ? »
Bérangère resta interloquée en lisant ces mots. Ca n’avait rien à voir avec son envie ! Elle avait du travail en retard, rien de plus. Elle ne voulait surtout pas qu’il pense quelque chose d’aussi désagréable. Elle tenta de le rassurer :
« Mais non, pas du tout ! J’aimerais tellement ! Mais je te l’ai dit, j’ai vraiment beaucoup de travail »
« Ca ne t’a pas empêchée de voir tes copines, c’est déjà ça… »
« Mais c’était prévu depuis trois mois, je ne pouvais pas annuler ! » « Hum »
« Oh, s’il te plaît, ne m’en veux pas. On se voit vendredi prochain, d’accord ? »
« Comme tu veux »
« Merci ! Bonne nuit, mon barbu »
Bérangère attendit quelques instants pour voir s’il répondait à ce dernier message. Il n’en fit rien. Elle démarra alors son Captur, à la fois agacée et inquiète. Agacée qu’il agisse comme un gamin puéril incapable de comprendre qu’elle ne POUVAIT pas le voir et inquiète qu’il se sente abandonné. Au détour d’un virage, elle jeta furtivement un coup d’œil sur son téléphone en espérant un « Bonne nuit » qui lui signifierait qu’il n’était pas fâché. Elle ne remarqua aucune lumière annonciatrice d’un message et se concentra sur la route blanchie par la neige.
En coupant le contact devant son appartement, elle constata que son téléphone était irrémédiablement muet. Une tristesse infinie la submergea et elle dut faire preuve d’une volonté dantesque pour ne rien lui écrire. Elle finissait de se brosser les dents quand, n’y tenant plus, elle lui écrivit. Et puis, zut, elle en avait assez d’être raisonnable.
« Demain. Midi trente. C’est toi qui régales ! :) »
Ting ! Qu’il était doux, ce tintement aux oreilles de Bérangère ! Elle ressentit brusquement un immense soulagement et ne put s’empêcher de sourire en lisant sa réponse quasi immédiate :
« N’est-ce pas toujours le cas ? »
Puis, ting de nouveau :
« Bonne nuit, ma chérie. A demain ! »
Bérangère se hâta de se déshabiller et mit son réveil à six heures pour travailler avant que Claude n’arrive. La nuit serait courte, mais Bérangère souriait, heureuse de revoir celui qu’elle aimait et qui insistait tant pour être avec elle. Peut-être était-il celui qu’elle attendait depuis si longtemps ? Elle se pelotonna dans sa couette, sourit à cette idée et s’endormit.
Nora n’était pas mécontente d’être à l’avant-veille des vacances. Malgré le réel plaisir qu’elle prenait à exercer son métier d’institutrice, les vacances de Noël étaient toujours un profond soulagement. Si le bus qui venait chercher ses élèves n’était pas en retard et s’il n’y avait pas trop de monde au Drive quand elle irait chercher ses courses, elle serait rentrée tôt et pourrait faire un bon feu de cheminée. Cette perspective la rasséréna. La nuit arrivait si vite en décembre et le froid était mordant ce jour-là. En montant dans sa voiture sur le parking de l’école, elle ne put s’empêcher de sourire devant toutes les boîtes de chocolats et les petits cadeaux que ses élèves lui avaient offerts. Quelle chance elle avait de faire un si beau métier !
Romain, son cadet, était déjà rentré du collège et jouait à la PS4. Anticipant la réaction de sa mère, ce dernier s’exclama très vite :
— C’est les vacances demain et je n’ai presque rien à faire ! Ben dis donc, tu as été gâtée ! Je peux en prendre ? ajouta-t-il, les yeux écarquillés en voyant les boîtes de chocolats que Nora posait sur la table basse.
— Bien sûr ! Ca m’évitera de les manger, moi ! Et tu arrêtes de jouer et tu fais tes leçons d’abord. Je te l’ai déjà dit des centaines de fois.
Nora l’entendit soupirer quand elle posa ses sacs de courses dans la cuisine. Elle passa sa tête par la porte pour lui crier de nouveau :
— Eteins-moi ça !
— Oui, oui.
Le fameux « oui, oui » -pas celui de son enfance avec son taxi jaune et son grelot-, la fameuse réponse des adolescents signifiant leur indifférence affichée à toute forme de communication : les questions, les ordres, les conseils ou encore les avis. Nora commença à déballer ses courses. Elle se sentit abattue tout à coup. Comme souvent avant que ses enfants ne partent chez leur père. Et cette année, ils passeraient Noël loin d’elle. Cette période festive familiale restait toujours délicate à vivre pour Nora même si son divorce avait été prononcé cinq ans auparavant. Cinq ans ! Déjà ! Elle n’en revenait pas. Comme le temps passait vite. Ce n’était pas son premier Noël sans les enfants, mais cela restait une épreuve. « Je saurai faire face », se rassura-t-elle. Juste un mauvais moment à passer.
Nora défit rapidement ses courses et retourna dans la salle pour allumer un feu de cheminée. Romain était penché sur l’ordinateur et sa mère reconnut la présentation du site Pronote, cahier de textes virtuel indispensable à tout collégien. Cette vision la rassura. Il était bien en train de travailler. Travailler ? Romain avait son téléphone à portée de main, les écouteurs dans les oreilles, écoutant certainement de la musique dans une attitude désinvolte. Ecoutait-il vraiment de la musique en même temps ? Inconcevable pour sa mère, qui s’apprêtait à le lui dire quand, soudainement, il lui demanda :
— Maman, c’est quoi, une antithèse ?
— Pardon ? répondit distraitement Nora en chargeant le bois dans le foyer de la cheminée.
— C’est quoi, une antithèse ?
— Heu... c’est quelle matière ? s’enquit Nora, ouvrant grand les yeux en signe de perplexité.
— En français, faut que je trouve une antithèse dans un poème et que je crée deux vers.
Antithèse ? Le seul souvenir, très lointain, qui vint à l’esprit de Nora fut le fameux triptyque « thèse, antithèse, synthèse » qu’on lui avait seriné quand elle était adolescente pour construire une dissertation parfaite, construction qu’elle n’avait d’ailleurs jamais réussi à atteindre. Romain était trop jeune pour ce triptyque. Cela devait être une figure de style. Pour ne pas avoir l’air ignare, elle répondit néanmoins :
— Il y a le préfixe anti-, ça doit vouloir dire « contraire » de quelque chose. Et enlève-moi les écouteurs de tes oreilles. Comment veux-tu être concentré comme ça !
— Que j’aie les écouteurs ou pas, ce n’est pas ça qui me dira ce qu’est une antithèse ! Et puis, contraire de thèse, ça ne m’aide pas vraiment !
