La vie devant elles - Séverine Blaise - E-Book

La vie devant elles E-Book

Séverine Blaise

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Beschreibung

"Je l'aime tant le temps qui reste..." chantait Serge Reggiani. Portées par cette intime conviction, Jeanne, Carole et Hélène s'interrogent : comment faire de ce temps qui reste un temps qui compte ? A cette urgence de vivre pour ce qu'elles sont et pour ceux qu'elles croient, elles vont y répondre chacune à sa manière. Avec en filigrane, une idée qui insiste : et si le bonheur ne tenait qu'à une décision. Celle de changer de vie. Parce qu'il n'est jamais trop tard.

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Seitenzahl: 350

Veröffentlichungsjahr: 2025

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A Morgan,

A Raphaël,

A la vie devant eux.

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

Chapitre 1

— Putain ! Jeanne, t’es encore en retard !

Ce cri du cœur -grossier- claqua dans le silence du hall d’entrée.

De surprise, Jeanne faillit éclater de rire, mais se retint. Pascale était le cerbère de la rédaction et incarnait la perfection absolue. Aux Etats-Unis, elle aurait été l’employée du mois de chacun des douze mois de l’année : ponctuelle, organisée, appliquée, autonome, elle prenait très à cœur le fait d’être « la première personne » à qui on s’adressait quand on appelait le journal ou quand on venait à la rédaction. Avec grandiloquence, elle expliquait à qui voulait l’entendre combien son attitude devait représenter avec dignité et professionnalisme l’identité de « son » journal. A cet égard, elle soignait habituellement son vocabulaire. Sauf quand il s’agissait de Jeanne. Pour Pascale-la-première-de-la-classe, Jeanne personnifiait tout ce qu’elle exécrait. Un rictus de mépris s’afficha un court instant sur son visage parfaitement maquillé. Elle détailla la retardataire. Regardez-la ! Toujours en retard, les cheveux en bataille, avec un pantalon cargo à poches et des chaussures à crampons qui lui donnent un air d’adolescente attardée. Et ce sourire ! Toujours accroché à son visage ! Un sourire qui se veut charmeur pour excuser ses multiples retards, à moins qu’il ne soit ironique. Avec Jeanne, on pouvait s’attendre à tout. A bien y réfléchir, Jeanne arborait TOUJOURS un sourire ironique quand elle s’adressait à elle.

— Voici mon sésame, chère Madame, répondit Jeanne en secouant un sac de papier blanc. Des chouquettes ! C’est mon anniversaire !

Jeanne dissimula un sourire moqueur derrière ses longs cheveux blonds. Elle avait cédé, elle aussi, à la mode du blond quand, à la quarantaine, des cheveux blancs, insistants, avaient commencé à strier ses cheveux châtains. Après avoir voulu combattre à la loyale en colorant ses cheveux avec un joli auburn qui, de shampoing en shampoing, s’était transformé en un affreux orange, elle avait fini par capituler et opter pour des mèches blondes. Et l’idée s’avérait plutôt bonne. Le blond de ses cheveux adoucissait un peu les traits de son visage que les rides creusaient petit à petit de leurs sillons, accentuant son air sévère. Dieu merci, ses yeux bleus n’avaient rien perdu de leur malice, son sourire restait juvénile et elle avait de l’énergie à revendre ! Comme pour en apporter la preuve, Jeanne grimpa quatre à quatre les escaliers menant à la salle de rédaction, non sans avoir, au préalable, envoyé un sourire éclatant à Pascale. Cette dernière haussa les épaules. Se moquait-elle ? Elle se pinça les lèvres, fit une pile du courrier qu’elle avait à traiter, regarda son ordinateur, leva de nouveau les yeux vers les escaliers par lesquels venait de disparaître Jeanne. Pftttt ! Avec des gens comme ça, pas étonnant que la presse connaisse des difficultés économiques ! Ah, ces journalistes ! De la rigueur, des règles, voilà ce qu’il faudrait ! Heureusement que des gens comme elle sauvaient ce qui pouvait encore l’être. Elle pesta intérieurement en réalisant qu’elle s’était laissée aller à la vulgarité. C’était cette Jeanne ! Elle la faisait sortir de ses gonds avec ses retards quotidiens. Qu’avait dit son naturopathe déjà ? Qu’elle ne devait pas laisser les autres influer sur sa paix intérieure. Elle respira profondément à plusieurs reprises. Puis, elle regarda dans son miroir de poche pour s’assurer que tout était à sa place -maquillage et coiffure- et reprit son attitude d’hôtesse d’accueil parfaite tout en se promettant de ne pas aller manger les chouquettes que Jeanne avait apportées. Qu’elle s’étouffe avec et laisse les honnêtes gens travailler !

Inconsciente de la colère sourde qu’elle avait provoquée, Jeanne s’arrêta un instant en haut des escaliers et jeta un regard circulaire sur l’open space de la rédaction. Des bureaux, des ordinateurs, des piles de feuilles, des anciennes éditions amoncelées, des claviers bruyants, des murmures étouffés. Une ruche. C’était une ruche qui commençait sa récolte de nouvelles et de papiers à pondre. Et cette promiscuité…

— Joyeux anniversaire !

— Joyeux anniversaire, petite vieille ! Maintenant, ça y est ! Tu as définitivement basculé du côté obscur, lui dit Anthony en riant.

— Un demi-siècle, mazette ! renchérit Bruno.

— Tu pourrais être ma mère alors ! s’exclama Stéphanie.

— Cinquante ans ? Cinquante ans ! Noooonnnnnn ! Mais tu te rends compte !

Un petit attroupement se fit au centre de la pièce. Levant les mains bien haut, Jeanne secoua ostensiblement son paquet de chouquettes, provoquant des « hahahahaha ! » de contentement.

— Pour la pause-café de tout à l’heure ! claironna-t-elle tout en se dirigeant vers son bureau.

Elle y fit sommairement de la place pour déposer les chouquettes qui, déjà, graissaient le papier et alluma son ordinateur, bien décidée à se mettre au travail séance tenante ou, du moins, à donner le change pour que son attitude éloigne les bavards et leurs phrases toutes faites. Pitié, mais qu’ils se taisent ! Ouais, j’ai cinquante balais ! Tu parles d’un évènement ! Apporter des chouquettes était plus un choix raisonné qu’un cri d’amour pour ses collègues. Si cela n’avait tenu qu’à elle, elle aurait sursis à cette tradition. De manière définitive. Mais à quoi bon s’exposer à des critiques pour une chose aussi insignifiante ? Ils voulaient des chouquettes ? Ils en auraient. Ils voulaient la vanner, la complimenter, l’encourager sur ce changement de dizaine ? Grand bien leur fasse ! Elle écouterait. Elle sourirait même. Elle étouffa un soupir. Le vivre-ensemble exigeait des concessions. Il y avait des rites obligatoires, des attentes inévitables, des pas à faire vers les autres. De temps en temps, Jeanne s’y soumettait. Comme un cadeau qu’elle offrait à la société. Et puis, elle exagérait, ses collègues étaient plutôt sympas, quand même.

Depuis six mois, ce cap de la cinquantaine faisait l’objet de toutes les conversations. Elle en avait entendu des vertes et des pas mûres sur ce cap tant redouté « surtout si tu es une femme ». Oui, ce cap semblait genré. Le temps qui passe faisant essentiellement des victimes chez les femmes. Et les blagues et clichés ne manquaient pas. Entre la blague Carambar : « Tu sais quelle est la différence entre une femme de vingt-cinq ans en Espagne et une femme de cinquante ans en Irlande ? Aucune ! Elles ont toutes les deux chaud ! Merci la ménopause ! Tu n’auras plus besoin de partir au soleil » qui lui avait tiré péniblement un sourire et une vérité biologique sentencieusement prononcée : « La ménopause provoque des changements biologiques importants, tu sais », elle avait déjà eu son compte de phrases éculées. Sa préférée restait cependant celle-là : « Il paraît qu’après cinquante ans, tu t’en fous de tout. » Jeanne s’était demandé comment elle pourrait faire mieux puisqu’elle n’avait pas attendu d’avoir cinquante ans pour prendre les choses avec le plus de recul possible. « Hakuna Matata » était son cri de guerre personnel, elle le remplaçait parfois par une touche de culture à la Fabrice Luchini : « Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain. Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. » Le sens était identique, mais parfois, c’est du Ronsard dont on a besoin.

Depuis une dizaine de minutes, Jeanne vérifiait ses e-mails et supprimait allègrement tous les « Joyeux anniversaire » commerciaux dont sa boîte mail était remplie. Tant de sollicitude de robots programmés lui donnait l’envie furieuse d’embrasser le premier venu. Que l’humanité triomphe ! Et quoi de mieux qu’un baiser pour illustrer ce qu’aucune technologie ne pourrait jamais remplacer ? Survolant cette masse infâme de mots vides, un e-mail sortit du lot et provoqua un grand soulagement de Jeanne, ravie de constater que sa nouvelle idée de reportage recevait un aval enthousiaste. Sa future interlocutrice semblait emballée et lui proposait une rencontre dans la semaine. En cherchant son téléphone pour fixer le rendez-vous, elle réalisa que le sac de papier suintait et qu’il allait finir par tacher ses feuilles ou son bureau. Agacée, elle décida néanmoins de le porter dans la salle de détente. Ce qui supposait TRAVERSER toute la pièce. Elle soupira et fit racler sa chaise en se levant. La pièce principale paraissait assez grande grâce aux fenêtres qu’elle arborait sur deux de ses côtés. La lumière du jour s’infiltrait généreusement et apportait un souffle d’air frais dans un environnement au mobilier froid et rectangulaire. Huit journalistes, quatre îlots carrés et des binômes constitués au petit bonheur la chance. Et Jeanne avait eu de la chance. Anthony était un collègue sérieux et sympa qui avait eu l’extrême gentillesse de lui laisser le bureau près de la fenêtre. Jeanne détestait les lieux clos et aimait s’absorber dans la contemplation des gens marchant dans la rue. On ne devient pas journaliste sans une certaine curiosité pour l’âme humaine et ses errances. Jeanne prit bien garde à ne croiser aucun regard, elle était littéralement concentrée sur le paquet de chouquettes qu’elle tenait comme s’il s’agissait d’un mets délicat. Elle arriva donc sans encombre -et sans futilités verbales- à la salle de repos, où elle émit un ouf de soulagement. Personne n’avait entravé sa marche et elle apprécia le calme retrouvé. La pièce de détente était non loin de trois bureaux fermés. Seuls les chefs d’édition et les rédacteurs avaient droit à leur bureau privé, les veinards. L’argument avancé était que les journalistes étaient majoritairement sur le terrain et que leur bureau ne s’avérait utile que pour rédiger des « papiers », papiers que l’on pouvait aussi aisément écrire de chez soi. Effectivement, rares étaient les fois où toute l’équipe était réunie. Exception faite pour la conférence de rédaction hebdomadaire pour laquelle même Jeanne arrivait à l’heure. Pas folle, la guêpe. Jeanne venait à peine de ressortir de la pièce de détente, un café fumant à la main, quand Eric, son rédacchef, le big boss, lui dit :

— Joyeux anniversaire, Jeanne ! C’est aujourd’hui que tu deviens officiellement adulte ? Ca tombe bien, car j’ai un truc adulte à te proposer. Tu peux venir me voir dans l’après-midi, vers 16h00 ?

— OK. Pas de problème. J’ai apporté des chouquettes pour la pause-café. Tu passeras ?

— Pas possible. Je pars à l’instant. Rendez-vous pro.

Quand Eric s’engouffra dans l’ascenseur, Jeanne ne put s’empêcher de lui sourire -mécanisme d’autodéfense bien ancrépour froncer les sourcils à peine les portes de l’ascenseur fermées. Elle n’aimait pas être convoquée dans le bureau d’Eric. Ce n’était jamais bon signe. Fait chier, murmura-t-elle.

Chapitre 2

La journée avait pourtant si bien commencé. La veille, elle s’était endormie en quadra fin de règne pour se réveiller en jeune quinqua dont les promesses n’avaient rien à envier à l’aube. Une nouvelle décennie de possibles ! Et les messages d’anniversaire s’étaient affichés en nombre sur son téléphone, lui souhaitant le plus joyeux anniversaire, malgré les circonstances.

« Joyeux anniversaire, ma chérie. Maman qui pense à toi. »

« Salut, ma cops ! Enfin, tu me rejoins dans la confrérie des vieilles qui s’en foutent. Bienvenue ! On fête ça quand ? »

« Hello, la sista ! HB to you ! On se voit dimanche chez maman ? »

« Joyeux demi-siècle ! Attends-toi à recevoir des tonnes de papiers pour te rappeler que ta santé défaille. A toi, la mammo, la coloscopie et la colposcopie (tu chercheras dans le dictionnaire ! LOL). Bisous, ma belle, à bientôt. »

« Bonjour, Jeanne. Joyeux anniversaire. Je t’embrasse ! »

Le ton variait, mais visiblement, ce cap signifiait quelque chose. Pour les autres. Personnellement, Jeanne s’en fichait. Si le miroir et les hommes n’existaient pas, elle pourrait se croire immortelle. Sa santé était excellente, son dynamisme inamovible et son enthousiasme intact. Non, elle se sentait terriblement jeune même. Terriblement parce qu’elle craignait d’être imperméable aux apprentissages de la vie et reproduisait indéfiniment les mêmes erreurs. Ses faiblesses innées n’étaient compensées par aucune expérience acquise. Elle n’apprenait pas et restait stupidement naïve et spontanée. Sans mémoire. Sans apprentissage. Sans stratégie. Sans défense. Sans rancune. Toujours partante pour l’aventure. Une gamine ayant une confiance absolue en l’être humain. Et alors, après tout ? La seule personne qui en payait le prix, c’était elle-même. Elle n’avait de comptes à rendre à personne. L’essentiel résidait en quatre mots : la vie est belle. Elle valait le coup d’être vécue. Malgré tout.

Et ce matin-là, curieusement, elle avait pensé à un célèbre tableau d’Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple. Etait-ce son titre ? L’attitude conquérante de la femme ? La provocation de ses seins nus ? Le panache d’une liberté acquise ? La certitude d’un futur combat à mener ? Si tel était le cas, elle le mènerait, ce combat ! Vers la plus belle des conquêtes, la liberté. Une liberté affichée. Revendiquée. Claironnée. Libre d’avoir cinquante ans et de ne pas avoir d’enfant ni d’amoureux officiel. Libre de ne pas correspondre aux attentes de la société et libre de bien le vivre. Quand Jeanne avait passé la porte de la salle de bains, elle avait ressenti de manière intense cette sensation de liberté s’engouffrer dans son cœur et avait souri à son porte-serviette. Oui, la vie était belle ! Le dernier message qu’elle avait reçu était celui d’Antoine. Comme toujours, il avait fait dans le sobre, mais il y avait pensé ! Oui, même Antoine lui avait envoyé un petit mot. Après trois semaines de silence total. Cela voulait dire qu’ils allaient bientôt se revoir et qu’ils fêteraient dignement son anniversaire. En voilà une bien belle perspective ! La journée promettait d’être magnifique.

En quittant son appartement, Jeanne avait goûté avec bonheur les bruits de la ville. Elle était une vraie citadine, une citadine qui humait l’essence des voitures avec délectation et qui était rassurée par les sirènes hurlantes des voitures de secours. Elle avait constaté avec plaisir que même sa rue semblait célébrer sa nouvelle décennie. Des guirlandes lumineuses serpentaient le long des poteaux, des couronnes de sapin aux rubans rouges ornaient les façades des magasins et, des maisons s’échappaient des décorations florales. Tout ça pour elle ? Evidemment ! Une légende familiale qu’elle avait longtemps crue. Sa mère avait toujours regretté que sa fille soit née un 10 décembre. Pour contrer cette date trop proche de Noël, sa mère lui avait fait croire que les illuminations qu’elle voyait dans les rues étaient une célébration de sa naissance à elle. Sa déception avait été grande quand elle avait compris le mensonge. Pour donner le change, sa mère n’avait pas hésité à instaurer une tradition aussi fantasque que magique. Chaque 10 décembre, une véritable chasse aux sucres d’orge avait lieu puisqu’elles devaient ramener autant de sucres d’orge que de bougies d’anniversaire. Pour corser le jeu, elle avait érigé tout un tas de règles : on ne pouvait acheter qu’un sucre d’orge à la fois, chaque sucre d’orge devait provenir d’un magasin différent, toutes les heures, on devait secouer les sucres d’orge et dire « Joyeux anniversaire, Jeanne ! » Parfois, sa mère effrayait les gens avec cette dernière règle.

Jeanne se souvenait encore de la toute première fois et de sa quête de cinq sucres d’orge. Sa main gantée dans celle de sa mère, son manteau rouge en laine sur le dos, les bottines marron de sa maman et ce sentiment extatique d’être la personne la plus chanceuse de la terre. Jamais elle n’avait avoué à sa mère qu’elle n’aimait pas les sucres d’orge. Au contraire, chaque année, le 10 décembre était son Noël à elle. Elle avait même conçu une sorte de calendrier de l’Avent pour décompter chaque jour qui la séparait de cette journée merveilleuse qu’elle passait en exclusivité avec elle. De sa mémoire, Jeanne pouvait encore extraire la voix mélodieuse de sa mère et ses exclamations mensongères : « Tu vois cette guirlande avec dix ampoules ? C’est pour ton anniversaire qu’elle a été choisie. Dix ans, ça se fête ! » Cette tradition avait perduré jusqu’à ses vingt ans dans une ambiance effervescente quand, les années augmentant, il avait fallu s’expatrier en dehors de la ville pour respecter la tradition ! Jeanne n’osait imaginer quelle journée elles passeraient si elles devaient trouver désormais cinquante sucres d’orge dans des magasins différents. Un véritable périple ! A cette perspective, un pincement au cœur surprit Jeanne. Oui, ces doux moments lui manquaient. Tout comme la certitude que sa maman trouverait toujours le nombre de sucres d’orge adéquat. Quel que soit leur nombre…

Et merde, j’suis en retard ! Jeanne avait pressé le pas. Voilà ce que c’était d’être une contemplative, on rêvassait, on rêvassait et pendant ce temps-là, l’heure avançait ! Et forcément, c’était le jour où il fallait s’arrêter à la boulangerie pour acheter des chouquettes. Elle allait être encore plus en retard et n’allait pas échapper au regard courroucé de Pascale ! Cette idée l’avait fait sourire. Plus Pascale semblait en colère, plus Jeanne se sentait confortée dans ses choix. Etre détestée par Pascale valait une citation d’honneur aux César de la vie. Dans la catégorie « vivante », la gagnante est… Jeanne Duval.

Heureusement, il n’y avait eu personne à la boulangerie. Au moment de payer, Jeanne avait ajouté, à la dernière minute, un petit sucre d’orge, qu’elle avait pris en photo pour l’envoyer à sa mère. Voilà qui lui ferait plaisir. Elle négligeait trop sa maman, elle le savait et culpabilisait parfois. De manière générale, Jeanne négligeait trop les gens autour d’elle.

Chapitre 3

— Assieds-toi, lança Eric en couvrant de sa main gauche son téléphone, sans un regard vers Jeanne.

Il semblait préoccupé. Son bureau était en bordel. Aucun autre mot ne pouvait être utilisé. Désordonné était trop faible. Des journaux s’amoncelaient partout. Sur une table basse qui avait triplé de hauteur, près de la machine à café qui, de toute évidence, n’avait pas été utilisée depuis des semaines, sur la chaise qui aurait dû l’accueillir, sur le bureau d’Eric. Il n’y avait pas le moindre espace pour poser la moindre chose, y compris un simple stylo. Partout, se concurrençaient des amas de feuilles, aléatoirement empilées. Pourtant, un jeu semblait s’être établi entre les piles. Quelle serait la plus haute ? Certaines défiaient parfois les lois de la gravité. Jeanne tenta maladroitement d’en redresser une qui penchait dangereusement vers la gauche. Sa tentative se solda par un échec. Pire, la chute de l’ensemble semblait inévitable. Pas maintenant ! Pas maintenant !

Toujours accroché à son téléphone, Eric réalisa soudainement l’impossibilité pour Jeanne de s’asseoir. Il agita le bras. Jeanne comprit qu’elle devait se faire de la place elle-même. Jouant les équilibristes, elle déposa délicatement la pile des anciennes éditions sur le sol en l’éloignant le plus possible du passage. Embarrassée, elle s’assit et attendit. Cent dix kilos sur la balance, un petit mètre soixante-quinze, une calvitie prononcée, épicée d’un poivre et sel qui tentait de donner un peu de charisme à un ensemble peu séduisant, Eric était au mieux banal, au pire insignifiant. Pourtant, quand il parlait, son visage s’animait avec une telle intensité qu’il en devenait presque beau. Malgré ses cinquante-neuf ans bien sonnés, il avait conservé intacte sa passion pour son métier et Jeanne le respectait infiniment pour cela. Elle l’aimait bien, même s’il était un chef exigeant. Chiant par moments avec ses marottes qui, d’un coup, l’obsédaient et dans ces cas-là, mieux valait le suivre dans son enthousiasme. Et Jeanne craignait précisément par-dessus tout ses idées lumineuses. Parce qu’il savait lui parler, parce qu’il savait trouver les mots pour qu’elle adhère à ses projets. Parfois complètement fantasques. Ils avaient en commun l’enthousiasme des créations balbutiantes et Jeanne ne savait pas dire non. Putain, il va me proposer une de ses idées à la con et je ne saurai pas dire non. Pas aujourd’hui ! Merde ! C’est mon anniversaire. Et pas n’importe lequel. 50 ans… Allez, j’attends encore cinq minutes et je me casse discrétos… Mais visiblement, la conversation téléphonique touchait à sa fin. Quand enfin Eric tourna les yeux vers elle, Jeanne comprit immédiatement. Elle était cuite, elle ne connaissait que trop bien cette lueur.

— J’ai eu une idée ! lui annonça-t-il tout de go. De celles qui ne reviennent pas deux fois !

J’en étais sûre ! Oh, putain de putain de putain ! Jeanne soupira, résignée.

— Je t’écoute.

— L’autre fois, je me baladais à moto avec Irène. On s’est arrêté dans un petit village pour prendre un café et faire une pause et on a rencontré la propriétaire du bar. Une femme incroyable ! Elle nous a brièvement raconté son parcours. Ancienne institutrice, elle a tout plaqué pour venir s’installer dans ce village et tenir ce bar-presse-dépôt-de-pain-épicerie. Son compagnon travaillait dans une usine en tant que technicien de production et ils sont tombés amoureux et ont tout abandonné pour vivre leur histoire d’amour à l’abri des regards. Tu te rends compte ! Quelle magnifique histoire, non ?

— Hum. Et donc ?

— Je voudrais qu’on initie une nouvelle rubrique. Style feuilleton de Noël. Les histoires d’amour, les gens adorent. Les gens qui plaquent tout, ça fait rêver la ménagère de moins de cinquante ans et tripper les maris coincés avec leur épouse ennuyeuse. Tout le monde rêve de changer de vie !

— Je te rappelle que je ne suis plus en capacité de rêver de ce genre de choses. Je viens d’avoir cinquante ans. Exit la ménagère, bonjour la senior ménopausée et invisible. Les histoires à l’eau de rose ne sont plus de mon âge.

— Tu fais moins que ton âge. Tu as encore un petit répit ! Et puis, les histoires d’amour sont intemporelles !

— Et finissent mal aussi…

— Parfait ! Ca nous fera un deuxième papier !

— Quel cynisme… Tu veux que je fasse un papier sur ce couple ? Pas de problème ! C’est où ?

— Loin. Mais ce n’est pas UN papier que je veux. C’est toute une série de papiers. Genre « Un village français ».

— Ah ouais ! Genre, je deviens un membre de la communauté et je m’infiltre ! Tu me confies une mission d’espionnage, c’est ça ?

— Exactement ! Raconter la vie d’un village par le biais de ses habitants emblématiques. La patronne du bar. Son compagnon. Le maire. Le curé. Le directeur d’école ou le seul enseignant du village. Le gendarme. La vie du village en général. Les vœux du maire, mais du point de vue des habitants. Tu vois, je veux que tu peignes l’humanité à travers des histoires personnelles, que tu nous racontes ce qui lie les gens entre eux, que tu te fasses le chantre du vivreensemble.

Jeanne secouait la tête, mais reconnaissait dans l’intonation de la voix d’Eric toute la fougue et la passion qui le caractérisaient et ses mots faisaient mouche. Il avait raison, son idée était excellente. La presse connaissait des difficultés qui paraissaient insurmontables. Les lecteurs s’évanouissaient petit à petit, contaminés par le syndrome de la facilité et celui de la rapidité. Une sorte de « click and collect » de l’information. D’un clic, les nouvelles s’étalaient en une fraction de seconde. Il fallait trouver un nouvel angle d’attaque. Une nouvelle façon de considérer le journalisme, qu’il devienne comme une caisse de résonnance de l’époque. Chercher la cohésion plutôt que la rupture. Exhiber ce qui rassemble plutôt que ce qui sépare. Dépasser l’information pure pour devenir un lien social. Tout le monde n’était pas d’accord. Les débats faisaient rage dans les salles de rédaction pour trouver -ou retrouver- l’essence du journalisme.

— T’as fait des études de socio, je crois ? Imagine : Jeanne Duval en Bourdieu des campagnes… Ca claque, non ?

Eric se mit à rire. Tout en se calant dans son fauteuil de big boss, il observait Jeanne. Il savait qu’elle accepterait. Jeanne aimait les gens. Non, pardon, Jeanne était fascinée par la nature humaine, nuance. Qu’elle trouvait décevante la plupart du temps d’ailleurs, mais elle ne résisterait pas à la possibilité d’étudier ses semblables. Encore une fois. De très près. Les rencontres, c’était ce pour quoi Jeanne avait choisi ce métier.

— C’est quoi, l’idée ? Tu m’offres des vacances dans le fin fond du trou du cul du monde aux frais de la princesse ? C’est une immersion qui se compte en jours, en semaines ou en années-chien ?

— Ne rêve pas non plus. Justement, je suis en train de voir pour tes frais. On va commencer par un papier sur leur histoire d’amour sur fond de différences sociales pour finir sur « ils vécurent heureux et ouvrirent un bar ».

— Génial… Dans la collection « Harlequin », je demande l’histoire d’amour entre l’instit et l’ouvrier. Pffftttttt. J’ai déjà le titre : A l’école de l’amour !

— Je savais que ça te plairait ! On voit pour les détails dans la semaine. Faudrait sortir le papier à la veille de Noël…

Déjà, Eric se levait pour mettre fin à la conversation. Le sourire de Jeanne disait clairement qu’elle adhérait au projet. Il aimait bien travailler avec elle. Elle écrivait bien et était toujours aussi passionnée par son métier et cela, à une époque où les jeunes regardaient leur montre pour rentrer le plus tôt possible, valait son pesant de cacahuètes ! Rien ne remplace jamais l’enthousiasme.

— T’as prévu quelque chose pour ce soir ? demanda-t-il, une main sur la clenche de la porte, l’autre sur son épaule.

— Tu penses ! Cinquante ans ! C’est un feu d’artifice qui m’attend !

— Bonne soirée alors et à demain.

En traversant la salle de rédaction, Jeanne ressentit comme une vague culpabilité. Elle détestait mentir. Surtout pour des broutilles. La facilité, là encore, avait été l’option retenue, car elle n’était pas sûre d’avoir envie de lire dans son regard la pitié inévitable qu’elle y verrait si elle lui révélait que le soir venu, elle serait seule pour fêter son anniversaire.

Chapitre 4

Comme chaque soir, Jeanne savourait le luxe dont elle bénéficiait d’avoir une place de parking réservée dans une rue adjacente à son appartement. Un luxe qu’elle payait cher, mais qui avait la décence de toujours combler sa propriétaire. CHAQUE soir, elle se félicitait de ce choix, qui l’avait pourtant plongée dans des interrogations financières terribles. Etait-ce un choix judicieux ? Ne faisait-elle pas un caprice ? Acheter un appartement seule, était-ce une bonne idée ? Et si elle rencontrait quelqu’un ? Avait-elle les moyens de s’offrir ce coup de cœur ? Car cela en avait été un.

A la minute où elle était entrée dans l’appartement, elle avait su que c’était là et nulle part ailleurs. Elle avait fini par envoyer bouler toutes les considérations raisonnables. Son rapport à l’argent était très sain et très pragmatique. Elle ne dépensait pas plus que ce qu’elle avait et n’hésitait pas à se faire plaisir quand elle le désirait DANS la mesure de ses moyens. Jeanne n’était pas du genre à s’offrir des fringues hors de prix ou à se manucurer tous les mois les ongles. Elle ne fréquentait même pas l’esthéticienne. Un rasoir et hop, adieu les poils et au suivant. Elle aimait les restos et le cinéma. Les bouquins et les beaux cahiers aussi. Et par-dessus tout, ce luxe de pouvoir se garer dans un quartier fréquenté sans jamais chercher une place. D’un seul doigt, elle actionnait la télécommande. Par le pouvoir du pouce, elle ouvrait, dans un seul geste, autant les portes du garage que celles de la sérénité. Le bonheur n’était pas dans le pré, mais dans ce « bip-bip », ambroisie des dieux citadins.

L’appartement de Jeanne était sobre. Des murs gris clair, des meubles IKEA, quelques touches de couleur apportées par des coussins et des rideaux et un magnifique tableau contemporain qui trônait, immense, dans la pièce principale. Une folie, un cadeau offert pour ses quarante ans. Un tableau coloré, avec des lignes en arabesque, un Delaunay, mais qui aurait désobéi aux lois de la géométrie avec des couleurs à la Klimt. Une merveille. Ce tableaulà avait reçu un nombre incalculable de sourires de la part de Jeanne, qui ressentait à chaque fois qu’elle le voyait une décharge d’adrénaline positive. C’était le seul élément original dans cet appartement fonctionnel. Chez Jeanne, le désir de possession était un concept inconnu. A l’AVOIR, elle préférait le ETRE. Viscéralement.

Pour la dixième fois au moins, Jeanne regarda son téléphone. Aucun autre message d’Antoine n’était venu égayer sa journée d’anniversaire. Résignée, elle alluma la télévision. Les règles qu’elle avait érigées -on se voit, mais on ne s’écrit pas- lui coûtaient parfois, tout comme cette relation régulière, mais épisodique, une relation qui n’exigeait pas de contacts quotidiens et qui se suspendait jusqu’au prochain rendez-vous. Pour parler plus crûment, cette relation était plutôt un « plan cul régulier », mais cette expression manquait cruellement de poésie et Jeanne restait une romantique dans l’âme à défaut de l’être dans le corps. C’était donc une relation flexible et libre.

Pourtant, ce soir-là, elle espérait bêtement davantage, même si elle avait conscience qu’il était illusoire d’espérer une invitation de dernière minute de sa part. Leur relation n’était pas une relation amoureuse. Elle s’en voulut d’attendre quelque chose qu’elle savait qu’elle ne pourrait obtenir. Dans un geste brusque, elle retourna son téléphone pour ne plus voir l’écran, comme si ce dernier, une fois invisible, ferait disparaître l’espoir d’un message. Son doigt, sur la télécommande, appuya rageusement sur le bouton du son et la voix du présentateur ainsi que des applaudissements envahirent son appartement.

Laissant le bruit colmater ses pensées, Jeanne se dirigea vers la cuisine et, en ouvrant son réfrigérateur, se rappela avoir acheté une bouteille de champagne pour fêter l’évènement au cas où… Eh bien, elle le fêterait. Oui, madame ! Avec la seule personne sur qui elle pouvait compter en toute circonstance.

Si elle était seule ce soir-là, c’était un peu de sa faute aussi. Elle n’avait invité personne et n’en avait pas parlé, chacun s’imaginant sans doute qu’elle avait quelque chose de prévu. Raté ! Pas d’amoureux pour concocter un repas romantique et pas de meilleure copine à la Friends pour organiser une surprise-partie. A une époque, Jeanne sortait souvent avec une collègue un peu plus jeune et fraîchement divorcée. Elles passaient de bonnes soirées ensemble à discuter, boire et refaire le monde en découvrant, au passage, quelques bons restaurants du coin. Puis, cette dernière avait été mutée. Fin de l’émancipation féministe.

Jeanne regretta un instant de ne pas avoir appelé Céline, sa meilleure amie. Certes, elle habitait à plus de cent kilomètres, mais elle serait venue. Elle n’avait pas osé la déranger dans sa vie de famille ou avait laissé les jours défiler sans anticiper. Quelle que soit l’excuse qu’elle se trouvait, elle avait laissé les choses aller. Négligente, comme toujours…

Ce qui lui manquait le plus, c’était l’anticipation. Elle faisait trop souvent tout à l’arrache dans une effervescence efficace, mais épuisante. Cela fonctionnait bien pour le boulot, mais un peu moins pour la vie personnelle. Prévoir… un concept ô combien obscur pour Jeanne. Bref, elle était seule pour fêter ses cinquante ans. Tiens, ça pourrait faire un bon papier… Quand la solitude rencontre l’isolement. Ouh là là, non, non, elle n’irait pas dans cette direction. Elle allait fêter son anniversaire avec son amie la solitude et laisser son cousin l’isolement au placard pour la soirée.

Jeanne sortit de la cuisine avec la bouteille de champagne dans la main droite et une flûte dans la main gauche avant de se placer devant SON tableau. Un certain Vanponk l’avait peint. Jeanne avait fait des recherches, mais n’avait trouvé aucune information sur ce peintre. Inconnu au bataillon. Le créateur n’avait toutefois aucune importance, c’était l’œuvre qui la subjuguait. Elle y puisait quotidiennement une force mentale et ce soir-là encore, la magie opéra. Elle eut envie de danser.

Cela lui arrivait souvent. Comme une pulsion de vie. D’ailleurs, la danse n’a-t-elle pas cette fonction de célébration de la vie depuis la nuit des temps ? La danse n’est-elle pas le vecteur qui lie le cœur au corps sans passer par la case « cerveau », n’est-elle pas en prise directe avec les ressentis sans les mots pour les travestir, les trahir ou les minorer ? Danser, n’est-ce pas l’abandon de l’esprit au corps, n’est-ce pas retrouver un état sauvage, être libéré des carcans sociaux et des injonctions morales ? Danser, n’est-ce pas « s’écarter des chemins balisés », comme l’écrivait Nietzsche ? Danser, n’est-ce pas redevenir un être attentif au rythme du corps, à l’alchimie entre les sons et les mouvements, comme une réminiscence de la première danse primitive qu’est le coït ?

La danse, n’est-ce pas le mode d’expression des émotions le plus pur ?

Quand le slow permet aux recalés de l’éloquence de montrer leur inclinaison.

Quand le blues adoucit les vies laborieuses des esclaves noirs américains.

Quand le rock émancipe une jeunesse des codes sociétaux archaïques.

Quand la danse vient au secours des Iraniennes pour lutter contre leur invisibilisation.

La musique et la danse sont au cœur de toutes les luttes et ont valeur d’émancipation. C’est sans doute pour cette raison qu’elles sont interdites dans certains pays. On peut contraindre les esprits, pas les émotions.

Et ce soir-là, Jeanne ressentait le besoin d’exprimer quelque chose. Les mots se refusaient à elle. Ou peut-être était-ce elle qui dédaignait les mots, de peur qu’ils n’assombrissent ses pensées ? Danser, voilà ce qu’elle voulait faire. Pour ses douze ans, elle avait supplié sa mère de lui offrir des cours de danse. Le chignon strict, les pointes blanches, le tutu rose comme symboles de grâce réservés aux seules danseuses de ballet représentaient pour elle la quintessence de la féminité : elle en avait tant rêvé.

Mais la petite fille avait essuyé un refus catégorique de la part de sa mère : trop cher et trop loin. Et sa mère avait ajouté, tranchante : « Et tu n’as rien d’une danseuse ! » Il fallait bien l’avouer, Jeanne n’avait rien d’une danseuse, effectivement. Elle était trop grande, trop charpentée, trop raide. Ni agile ni gracile, elle s’était rabattue sur le basket, sport dans lequel sa grande taille faisait des merveilles. Mais la petite danseuse était toujours là, lovée dans cette toute jeune quinquagénaire énergique et fougueuse. Comme ce soir-là. Et elle voulait danser. Oublier. Tourbillonner. Epuiser ce corps toujours débordant d’énergie.

Jeanne aurait aimé mettre le son à fond et s’étourdir de musique à en faire trembler les murs de son appartement, mais Henriette, sa voisine, ne méritait pas un tel traitement. Jeanne opta pour ses AirPods, offerts par Paul. Son petit frère aimait lui offrir des gadgets high-tech qui ne l’intéressaient pas. Le dernier cadeau de Paul, une montre connectée, avait fini dans le tiroir de sa table de chevet. Cela aurait pu être une bonne idée si Paul avait pris le temps de lui en expliquer le fonctionnement. Jeanne ne lisait jamais les modes d’emploi. Evidemment.

Elle choisit la « playlist de la mort », une succession de chansons à haute valeur énergétique. De celles sur lesquelles danser comme un démon. Born to be alive pour commencer, histoire de se le rappeler, puis Beat it, Highway to Hell, I’m Picky. Aux premières notes de cette dernière chanson, Jeanne s’arrêta un instant. Oui, elle était picky, elle aussi. Difficile. Aucun homme ne trouvait grâce à ses yeux. De déception en déception, Jeanne avait fini par renoncer à l’amour dans sa version Disney pour tracer sa propre route. La fleur bleue avait mué en fleur rouge avec en son sein le sexe et la complicité joyeuse. Une relation sans risque émotionnel. Une relation gaie, régulière et libre.

La sonnerie de son téléphone la sortit de ses palabres intimes. Antoine ? C’était sa mère. Jeanne hésita à répondre. Discuter avec sa mère n’avait jamais été simple malgré son amour évident.

— Bonjour, ma chérie. Je ne t’embête pas longtemps, mais je voulais te faire un petit bisou avant que tu ne sortes avec tes amis.

Combien de fois avait-elle dit cette phrase : « Je ne t’embête pas longtemps » ? Cette phrase qui, systématiquement, glaçait le cœur de Jeanne et l’irritait. Des centaines de fois. Presque à chaque conversation. Cette manière qu’avait sa mère de s’excuser d’être là… Jeanne entendait dans cette phrase ce reproche muet qui faisait écho à sa culpabilité. Celle de n’être pas une fille idéale, aimante, prévenante, présente et complice. Jeanne répondit trop vite :

— Tu ne m’embêtes pas… Comment vas-tu ?

— Bien, bien. Et toi ? J’imagine que tu as prévu quelque chose ce soir ? Bon anniversaire, ma chérie !

Un instant, Jeanne fut tentée d’avouer à sa mère sa solitude. Et si elle allait la voir ? Là ? Maintenant ? Et si elle courait se réfugier dans ses bras aimants ? Jeanne hésita un court instant, suffisamment pour que son esprit maîtrise, cette fois encore, son élan du cœur. Cela n’avait jamais été son genre, les effusions tristes. Elle n’allait pas commencer maintenant.

Et comme pour confirmer cette idée, Timothé, le chat roux du voisin, traversa le balcon et s’arrêta brusquement devant elle. Ses yeux verts la fixèrent. Jeanne lui répondit d’un sourire triste. Ouais, ça va, ça va, je sais bien que je ne suis plus une petite fille ! Un demi-siècle, mon vieux ! Autant dire que je suis la sagesse incarnée dorénavant. Un chiffre que tu n'atteindras pas, toi ! Se venger sur le chat, voilà qui lui fit un bien fou. Le moment de faiblesse était passé.

— Ca va, ma chérie ? Tu m’entends ?

— Oui, oui, pardon. Il y a le chat du voisin qui pense que je suis une chambre d’hôte pour chats.

Jeanne se mit à rire.

— Il me fait les yeux doux, mais s’il croit que je suis dupe ! Ce n’est pas au vieux singe qu’on apprend à faire la grimace ! La dernière fois, il a miaulé devant ma fenêtre jusqu’à ce que je lui ouvre. S’il recommence, je le chasse à coups de torchon !

— Ou tu peux opter pour un civet de chat, version Liaison fatale ?

— Heu, malheureusement, mon voisin est davantage le sosie de Danny DeVito que celui de Michael Douglas.

— La guerre des Rose alors ? Quand sa femme fait le pâté avec son chien.

Elles rirent toutes les deux. Jeanne se souvenait toujours avec tendresse de tous ces films qu’elle avait vus avec sa mère. Adolescente, le vidéoclub se trouvait à deux rues de leur maison et elle s’y rendait régulièrement, seule ou en famille, pour choisir le film qui illuminerait la soirée du samedi. Le lycée, le vidéoclub et la bibliothèque municipale représentaient alors son unique horizon.

Sa mère vénérait le Dieu magnétoscope et nombreuses avaient été les veillées familiales autour de ce nouvel objet technologique. Des soirées canapé dans la plus pure tradition : son frère, sa mère toujours au centre, Jeanne et LA couverture exclusivement dédiée à cet usage dont les quelques taches trahissaient cette fonction de nappe improvisée sur laquelle ils dînaient parfois. Pizzas, bols de pâtes à la sauce tomate-gruyère râpé et saladier de bonbons Haribo accompagnaient Indiana Jones, A la poursuite du diamant vert, Retour vers le futur, L’arme fatale ou encore Die hard. Des moments à haute valeur ajoutée dans ces années 80 solitaires.

— Je vais me contenter du torchon !

— Tu as bien raison. N’empêche, tu devrais dire à ton voisin que son chat t’embête.

— Oui.

— Bon, je ne vais pas faire le chat et je ne t’embête pas plus longtemps. Profite bien de ta soirée. A dimanche alors !

— Oui. Merci. Bisous, maman. A dimanche !

Timothé était toujours là, faisant les cent pas sur son balcon et miaulant à qui mieux mieux. Il cherchait indéniablement à plonger ses magnifiques yeux ensorcelants dans ceux de Jeanne, confiant en son pouvoir de soumission. Jeanne ouvrit le balcon, mais ne laissa pas entrer Timothé qui, fort mécontent, le fit savoir de manière ostentatoire. Une coupe de champagne à la main, Jeanne sortit. La nuit était douce, bien que fraîche, presque gaie grâce aux illuminations de Noël. Pour un peu, on aurait dit que c’était toute la rue qui lui fêtait son anniversaire à coups de néons clignotants.

Plusieurs minutes s’écoulèrent, qu’elle passa à observer les gens. Certains, encapuchonnés dans leur manteau, pressés sans doute, semblaient arpenter la rue avec des bottes de sept lieues. D’autres, au contraire, avançaient lentement, concentrés sur la conversation qu’ils partageaient. La plupart, cependant, avaient le regard vide, des écouteurs dans les oreilles. Ils étaient enfermés dans leur bulle, excluant toute rencontre ou tout sourire impromptu. Un duo mèrefille retint l’attention de Jeanne par la manière dont les deux se tenaient la main. La petite fille avait replié tous ses doigts à l’intérieur de sa main et la main de sa mère emprisonnait cette boule de doigts pour réchauffer son enfant. Ce geste était empli d’un amour qui n’était pas verbalisé. Comme ce coup de fil de sa mère. Un léger vent se leva, faisant frissonner Jeanne. Une belle nuit de décembre. Une belle soirée d’anniversaire aussi. Tout était dans la manière dont on considérait les choses. Bon anniversaire, moi !

Chapitre 5

En arrivant chez sa mère, Paul fit crisser les pneus de son 4x4 de luxe. Une BMW noire, celle qui l’avait accompagné dans ses rêves, pendant ses longues années d’études. Adolescent, il s’était fait une promesse, celle de posséder un jour ce type de voitures. Et il l’avait tenue ! Dans son portefeuille, il n’y avait aucune photo de sa femme ou de ses fils. En revanche, un vieux Polaroïd aux couleurs passées de sa première BMW, devant laquelle il pavanait tel un chevalier fier de sa monture, s’y cachait. Une folie à l’époque, mais une folie qu’il avait bichonnée, choyée, aimée comme une partenaire dévouée.