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Fondée sous le nom d'Union suisse du commerce et de l'industrie (Vorort), economiesuisse est la plus ancienne association faîtière nationale d'entreprises du monde. L'histoire de la faîtière reflète l'évolution de la culture politique suisse au fil des décennies, qui s'appuie sur des institutions fortes. L'association a vu le jour en 1870 en tant que faîtière des Chambres cantonales de commerce de l'époque et a intégré des associations de branches. Se développant à l'échelle cantonale, la petite et ouverte économie helvétique a pourtant adopté très tôt une orientation mondiale. Les deux guerres mondiales du XXe siècle ont mis fin, abruptement, à la première vague de mondialisation et conduit à une forte cartellisation du marché intérieur suisse. Celui-ci s'est à nouveau ouvert, dans la douleur, dans les années 1990 seulement. En 2000, le Vorort a fusionné avec la Société pour le développement de l'économie suisse (SDES), fondée en 1943, et donné naissance à economiesuisse. economiesuisse représente les entreprises suisses, pour l'essentiel actives à l'échelle internationale.
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Seitenzahl: 361
Veröffentlichungsjahr: 2021
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À l’occasion du 150e anniversaire d’Economiesuisse, fédération des entreprises suisses 1870–2020
Impressum
Les éditions Hier und Jetzt bénéficient d’un soutien structurel de l’Office fédéral de la culture pour les années 2021–2024.
Ce livre est rédigé selon les règles d’orthographe en vigueur. Toutefois, les citations de sources anglaises et françaises sont reproduites dans leur orthographe originale. Les ajouts sont indiqués entre [crochets], les omissions sont signalées par […]. Les citations allemandes ont été traduites en français.
Photo de couverture : Le « Palmier », navire marchand de la Mission de Bâle, société commerciale, devant la côte de l’Afrique de l’Ouest, vers 1867, d’après une peinture à l’huile d’Oltmann Jaburg.
Traduction : Christine Reversac Baudry TraductionsRévision : Stephanie Mohler, Hier und JetztConception et mise en page : Simone Farner, Naima Schalcher, ZurichTraitement des images : Benjamin Roffler, Hier und JetztLa version originale de cet ouvrage est parue en même temps en allemand : Im Austausch mit der Welt. Schweizer Unternehmen im 19. und 20. JahrhundertISBN Édition imprimée 978-3-03919-516-9ISBN E-Book 978-3-03919-968-6
ISBN Édition imprimée 978-3-03919-517-6ISBN E-Book 978-3-03919-969-3
© 2021 Hier und Jetzt, Verlag für Kultur und Geschichte GmbH, Zurich, Suissewww.hierundjetzt.ch
E-Book-Herstellung und Auslieferung:Brockhaus Commission, Kornwestheimwww.brocom.de
Avant-propos
Les entreprises suisses dans l’économie mondiale : pionières de la mondialisation
L’« accord de libre-échange » de Marignan : économie extérieure, esprit d’entreprise et corporations bourgeoises
Subsidiarité, souveraineté, autodétermination
Directoire commercial de Saint-Gall-Appenzell
Le Blocus continental napoléonien (1803–1813) : la Suisse prise dans une guerre économique mondiale
Le Groupe de Coppet et l’esprit libéral
Le triomphe du libéralisme (1830–1869) : les bases de la prospérité
Le rapport Bowring de 1836
Le franc suisse
Peter Jenny (1824–1879)
De l’entrepreneuriat chrétien à la responsabilité sociale et à la durabilité des entreprises
L’apprentissage
La fondation de l’Union suisse du commerce et de l’industrie
Du Vorort à la présidence et à la direction
Le groupe d’intérêt spécial dans l’État
L’association faîtière, institution participant à la construction de l’appareil étatique au XIXe siècle
La « première mondialisation » après l’ouverture du canal du Suez en 1869 : les entreprises suisses dans le monde
Comment les négociants sont devenus des investisseurs
Du pays du tourisme à la Belle Époque au pays des organisations internationales
Merchants of peace : le Vorort prône la création d’une chambre de commerce internationale
De l’Office suisse d’expansion commerciale à la Switzerland Global Enterprise
La crise économique mondiale des années 1930 : secret bancaire et dévaluation du franc
Courant normal au cours de la Seconde Guerre mondiale : les origines du néolibéralisme
Hans Sulzer (1876–1959)
La Société pour le développement de l’économie Suisse
La Suisse internationale pendant la période de l’après-guerre : adhésions au GATT, à l’OCDE et à l’AELE
Heinrich Homberger (1896–1985)
Les bases juridiques du rôle politique de l’association
Le Vorort, la Société pour le développement de l’économie et le néolibéralisme
Le Vorort et l’État social
L’empire occulte ? Malaise dans le petit pays le plus riche du monde
La meurtre de Hanns Martin Schleyer
Le Vorort sous la pression de la droite et de la gauche : polarisation de la politique intérieure
Richard Reich (1927–1991)
Gerhard Winterberger (1922–1993)
L’industrie horlogère suisse : pôle d’attraction et nid à problèmes
« Small is Beautiful » : le Vorort prend soin des PME
Autres associations économiques en Suisse
L’association et la politique économique internationale des années 1990
L’exception Suisse : le traité de Maastricht et un Marignan diplomatique
Martine Brunschwig Graf (*1950)
La Délégation permanente des affaires économiques
Economiesuisse au XXIe siècle : retour aux valeurs fondamentales du libéralisme
Monika Rühl (*1963)
Johann Schneider-Ammann (*1952)
Les membres d’Economiesuisse
Businesseurope et Business at OECD
Les missions d’Economiesuisse à l’avenir : en dialogue avec le monde
Les intérêts négatifs et les taux d’intérêt naturels
Young Enterprise Switzerland (YES) et Junior Chamber International Switzerland
Le Swiss Economic Forum et le World Economic Forum
Droite et gauche
Think tanks
Liste des abréviations
Sources et littérature
Notes
Table des illustrations
Frise chronologique
L’auteure
In most of the manufacturing cantons of Switzerland the power of legislation is not only indirectly, but directly, in the hands of the whole body of the people. Were their commercial economy opposed to the common interest, it could not exist for a day. Sir John Bowring, 1836
En 2020, Economiesuisse, la plus ancienne fédération d’entreprises du monde, aurait dû célébrer son 150e anniversaire. Pour cause de crise sanitaire, toutes les activités destinées à marquer cet anniversaire ont été reportées à l’année suivante. Soit parce que le risque d’infection au coronavirus était trop grand, soit parce que les rassemblements avec un public nombreux n’étaient plus autorisés. Cependant, il est bon de marquer un temps d’arrêt et de se rappeler comment les entreprises suisses ont mis à profit leur liberté d’entreprendre pour surmonter les crises passées.
Notre fédération a été portée sur les fonts baptismaux le 12 mars 1870 à l’occasion de la révision totale de la Constitution de notre jeune État fédéral. Cette fédération nationale fondée par des représentants des chambres de commerce cantonales avait pour but de défendre les intérêts des entreprises. Première à le faire en Europe, la Suisse inscrivait la liberté économique dans la Constitution de 1874. La « liberté du commerce et de l’industrie », pour reprendre l’expression consacrée, devait valoir sur tout le territoire de la Confédération. La Constitution de 1874 prévoyait cependant aussi la possibilité de restreindre la liberté économique en cas de nécessité, par exemple pour lutter contre les épidémies et épizooties (art. 31b). C’est exactement ce que nous venons de vivre au cours des douze derniers mois.
Si l’année de « notre » jubilé a donc été celle d’une pandémie virale globale, le 75e anniversaire de la fédération était tombé lui en 1945, en pleine Seconde Guerre mondiale. Lorsque notre fédération célébra son anniversaire en septembre 1945, après la fin de la guerre, l’Europe était en ruines. En 1970, lors des 100 ans, l’Europe venait de vivre une croissance économique sans précédent, les « Trente Glorieuses ».
En lien avec le 150e anniversaire en 2020, la pandémie actuelle nous permet de constater avec reconnaissance que la Suisse continue de fonctionner. Le tissu constitué par les associations et les fédérations, souvent moqué pour sa lourdeur, s’est révélé être une force constructive durant la crise sanitaire. Dans le seul domaine des associations économiques et professionnelles (employeurs et employés), on dénombre plus de 1700 organisations qui s’emploient à apporter des informations pratiques à leurs membres. En tant que faîtière de l’économie, Economiesuisse représente au niveau national vingt Chambres de commerce cantonales, une centaine d’associations de branche et quelque 100000 entreprises qui comptent 2 millions de places de travail en Suisse environ et plus de 2,1 millions à l’étranger, dont beaucoup globalement dans le Sud.
La Suisse n’est pas seulement au cœur de l’Europe. Elle a aussi jeté des ponts avec le monde entier. Les investissements à long terme, le transfert de savoir-faire et la collaboration avec des personnes de toutes les cultures et tous les horizons sont la réalité quotidienne pour les entreprises helvétiques depuis le XIXe siècle. Notre économie ouverte a toujours entretenu des échanges avec le reste du monde. Des commerçants suisses ont pris le chemin de l’Asie, de l’Amérique latine et de l’Afrique, pendant que des personnes venues d’autres pays ont trouvé une nouvelle patrie en Suisse.
Les anniversaires peuvent servir à réécrire l’histoire et donner naissance à des mythes et des légendes. Nous ne voulions pas de cela pour les 150 ans d’Economiesuisse. Un exercice d’introspection et d’autocongratulation nous aurait profondément déplu. Nous avons été mus non par la vanité, mais par la curiosité : que peut nous apprendre un regard scientifiquement aiguisé porté sur nos archives ? Que nous enseigne l’histoire de la politique économique de notre pays ? Et surtout, quelles expériences du passé peuvent nous servir dans un présent empreint d’incertitudes ?
Il va sans dire que l’ouvrage de l’historienne de l’économie Andrea Franc nous réjouit, puisqu’elle a analysé de manière approfondie l’évolution de la politique économique suisse et le rôle joué par notre fédération, depuis le blocus continental ordonné par Napoléon jusqu’à la politique « America First » prônée par Donald Trump. Sans relâche, elle a fouillé nos archives et replacé ses découvertes dans le contexte des événements politiques et économiques des 200 dernières années de l’histoire de notre pays.
Nous espérons que le présent ouvrage insufflera en vous l’esprit d’entreprise qui animait nos ancêtres, afin de relever avec courage les défis à venir.
Zurich, février 2021Christoph Mäder, président d’EconomiesuisseMonika Rühl, présidente de la direction d’Economiesuisse
Pourquoi la Suisse est-elle le pays du monde le plus prospère et le plus stable au niveau politique ? Parce que pendant longtemps – les mauvaises langues pourraient même dire « aujourd’hui encore » – ce n’était pas du tout un « pays ». Il lui manquait un roi, un parti ou un groupe ethnique dominant, un président disposant d’un droit de veto, en d’autres termes :un État central planificateur avec un programme. Aujourd’hui encore, nombre de Suisses ont du mal à énumérer correctement les noms des sept conseillers fédéraux du premier coup. Le peuple a toujours choisi lui-même les politiques dont il a bénéficié. Sur le territoire suisse, les plus petites communautés possibles sont responsables depuis des siècles de leur propre bien-être et ont ainsi contribué à l’émergence d’institutions à la fois stables et dynamiques qui garantissent la paix, la sécurité et la prospérité. Si les entrepreneurs n’ont pas été entravés dans l’exercice de leurs activités par des autorités dépensières et pédantes imposant impôts et réglementations, ils ont en revanche dû prendre en main euxmêmes les questions de politique étrangère. Dès la fin du Moyen-Âge, la Confédération négocie des accords avec les souverains européens. Au XIXe siècle, face à l’industrialisation et à la mondialisation croissante, les entrepreneurs des cantons suisses règlent de nombreuses questions d’ordre gouvernemental, des services postaux aux missions diplomatiques à Constantinople ou à Shanghai en passant par la conclusion d’accords commerciaux avec les dynasties royales d’Europe. Il n’est donc pas surprenant que l’association suisse représentative des entreprises Economiesuisse, fondée en 1870, soit de loin la plus ancienne (et la plus importante au niveau de la politique intérieure) association d’entreprises au monde. Par ailleurs, cette association nationale s’appuie sur des chambres de commerce cantonales qui existent de plus longue date encore et dont l’histoire remonte parfois au Moyen-Âge. Il est toutefois intéressant de noter que l’innovation économique est souvent venue des classes bourgeoises moyennes installées dans les villes, notabene des sujets qui n’ont eu leur mot à dire dans la République helvétique qu’à partir de 1798. Au cours des siècles, des réfugiés de toute l’Europe apportent aussi capitaux et savoir-faire en Suisse. Au fil des générations, les membres des entreprises familiales innovantes réussissent cependant à faire partie du patriciat en acquérant des droits de cité. La plupart des cantons fédéraux appliquent un régime patricien, et ce sont justement les cantons ruraux de Suisse centrale à démocratie directe qui sont économiquement faibles sur le plan structurel et ne développent pratiquement aucune innovation.
La primauté de la liberté d’entreprise sur le programme politique d’un État central découle en fait d’une nécessité. Rappelons que la Suisse primitive est une région montagneuse difficilement praticable, dont une grande partie n’est même pas taxée par les Habsbourg à l’époque du serment du Grütli, car le voyage ardu vers une région aussi pauvre ne valait tout simplement pas la peine pour les percepteurs. Il manquait à ce pays l’éclat et l’aura politiques d’une monarchie historique qui aurait provoqué militairement les grands généraux. La Suisse s’affirme comme un petit pays au cœur de l’Europe qui ne se subordonne pas à l’institution politique européenne. Ce rôle, cette provocation, est nouveau et n’a émergé que très lentement dans le contexte des négociations sur la CEE et de la création de l’AELE, regroupement créé en 1960 et prônant le « libre-échange », la Suisse entraînant dans son sillage la Grande-Bretagne. Une fois de plus, ce rôle de la Suisse s’est imposé comme une nécessité : les entrepreneurs – petits, moyens ou grands – ne détestent rien tant que d’attirer l’attention des politiques. Au regard de la longue coopération de la Suisse avec la Grande-Bretagne en dehors de la CEE et considérant le retrait britannique de l’Union européenne (UE) le 1er février 2020, il n’est pas étonnant que la tradition helvétique de libreéchange ait intéressé des penseurs libéraux britanniques dès le début du XIXe siècle. Dans les années 1830, Sir John Bowring, parlementaire britannique de la Chambre des Communes, se rend dans plusieurs cantons suisses, visite des mairies, des usines, des écoles et des prisons et s’entretient longuement avec les présidents des chambres de commerce cantonales. Ce voyage, Bowring l’entreprend à une époque où la Suisse est un pays d’émigration pauvre, mais où, parallèlement, les bases libérales de la future prospérité sont déjà jetées. Même au XXIe siècle, le rapport Bowring de 1836 montre encore clairement ce qui constitue « le noyau du libéralisme » et donc de la Suisse : la prospérité de la nation repose sur la myriade de décisions prises par des individus qui assument des responsabilités à petite échelle. Ce n’est pas un souverain absolutiste qui a déterminé le destin de la Suisse, mais plutôt d’innombrables conseillers municipaux, présidents de corporation bourgeoises, députés des diètes cantonales, membres de commissions, conseillers communaux, politiciens cantonaux et fédéraux, directeurs d’associations, mais aussi ouvriers, agriculteurs et femmes au foyer. Dans certains cantons, les décisions sont prises au sein de la Landsgemeinde, une assemblée solennelle réunissant les citoyens ; au niveau de l’État fédéral, c’est le peuple qui décide. En 1870, les chambres de commerce cantonales fondent une association nationale, l’Union suisse du commerce et de l’industrie (USCI), aujourd’hui appelée Economiesuisse. Or, jusqu’au XXe siècle, cela signifie simplement que les chambres de commerce cantonales assument la gestion du Vorort à tour de rôle, calquant ainsi leur organisation sur celle de l’ancienne Confédération. Autrement dit, la chambre de commerce temporairement chargée de la gestion consulte les autres chambres et veille en fonction à la bonne administration des affaires.
Quelles valeurs libérales les présidents du Vorort invoquent-ils systématiquement ? Le mot « libéral » remonte au Moyen-Âge et recouvre de manière générale une attitude respectueuse et tolérante envers les autres. La pensée du libéralisme repose sur la compréhension de la liberté individuelle telle qu’elle est développée au siècle des Lumières. Le libéralisme est l’inverse de l’autoritarisme et implique un esprit critique plutôt que l’obéissance aveugle à un dogme. Au niveau de l’État, le libéralisme signifie qu’un gouvernement n’acquiert son pouvoir qu’avec l’assentiment du peuple et que tous les citoyens sont égaux devant la loi. En vertu de l’idée du libéralisme, la liberté de l’individu est indissociable de la prise de responsabilité et de la recherche du bonheur. Les entreprises suisses défendent ces valeurs. Celles-ci ne sont pas négociables. Cependant, l’application concrète de ces valeurs libérales a parfois dû être revue en interne au sein de l’association. Citons pour exemple les différences d’attitude du président du Vorort Hans Sulzer et de son directeur Heinrich Homberger pendant la politique de blocus des Alliés à l’encontre de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale.
L’État-nation moderne de la Suisse voit le jour en même temps que l’Union suisse du commerce et de l’industrie. L’association a contribué à la construction de l’État. Dans les premières décennies d’existence de l’État fédéral, le Vorort réclame sans succès l’expansion du secrétariat au commerce. Cet échec s’explique notamment par le fait que le Vorort représente à l’origine essentiellement un groupe social spécifique composé de grands industriels et de banquiers. Si certaines des propositions modernes du Vorort concernant le commerce extérieur se voient rejetées par le jeune État fédéral, ce refus est néanmoins aussi l’expression du fédéralisme suisse. En effet, celui-ci ne s’entend pas uniquement au niveau géographique, mais il se réfère également aux différents groupes composant la société. La nation elle-même, et par conséquent la prospérité des nations, est un concept moderne, totalement indissociable de l’industrialisation, du commerce international et de l’entrepreneur bourgeois. La nation a pris naissance lorsque l’entrepreneur bourgeois a acquis des droits et réclamé la réglementation du marché afin de pouvoir exercer ses activités en bénéficiant d’une certaine sécurité juridique. Petite économie ouverte, la Suisse a dû défendre les connexions qu’elle a su tisser de par le monde, et ceci lors de plusieurs guerres commerciales du blocus continental de Napoléon au début du XIXe siècle à la politique « America First » de Donald Trump au XXIe siècle. L’histoire des chambres de commerce des cantons fédéraux, du Vorort, de la Société pour le développement de l’économie suisse (sdes) et enfin d’Economiesuisse est inséparable de celle de l’affirmation de la Suisse comme nation prospère.
Pour les chercheur.euse.s, les documents d’Economiesuisse conservés aux Archives d’histoire contemporaine de Zurich constituent un fond exceptionnel, sans équivalent au niveau mondial : un ensemble ininterrompu sur plus d’un siècle et demi de données non gouvernementales portant sur l’histoire économique de la nation « la plus prospère » du monde. Les résultats des recherches réalisées à partir de ces documents ont été intégrés dans les dernières publications internationales en la matière. Les titres tirés de la littérature sont énumérés à la fin du livre, les citations des documents d’archives répertoriées dans les notes de bas de page. Je tiens à adresser des remerciements à Anna E. Guhl, biographe du directeur du Vorort Heinrich Homberger. Un immense merci également à l’équipe des Archives d’histoire contemporaine de Zurich et à celle des Archives économiques suisses à Bâle. Par ailleurs, toute ma gratitude à mes anciens collègues du Dictionnaire historique de la Suisse (DHS) puisque j’ai repris de nombreux articles et photos du DHS dans le présent ouvrage. Je tiens également à remercier Bruno Meier de la maison d’édition Hier und Jetzt, Stephanie Mohler, Andrea Schüpbach, Daniel Nerlich, Pierre Eichenberger, Sabine Pitteloud, Michael Wiesner, Marc Engelhard, Philippe Oggier, Pascal Wüthrich, Jan Atteslander, Thomas Pletscher, Monika Rühl, Oliver Steinmann, Tatja Vojnovic et enfin Christine Reversac Baudry.
Bâle, février 2021Andrea Franc
Interrogée au début du XXIe siècle sur les atouts de la Suisse dans la mondialisation, Victoria Curzon-Price, professeure d’économie à Genève et présidente de la Société du Mont-Pèlerin, remonte loin en arrière, jusqu’à l’« immédiateté impériale » des cantons primitifs d’Uri, de Schwyz et d’Unterwald. Elle estime que la Suisse doit sa prospérité à son traditionnel esprit d’ouverture au monde et à la préservation de la liberté de commerce. Une liberté acquise de haute lutte par les trois cantons de la Suisse primitive dès le XIIIe siècle, lorsque le Saint Empire leur accorde l’« immédiateté impériale », c’est-à-dire le droit de dépendre directement de la justice de l’empereur et non d’un bailli étranger. Comment se fait-il qu’une économiste du XXIe siècle évoque l’« immédiateté impériale » au Moyen-Âge pour expliquer le rôle de la Suisse dans la mondialisation ? Les économistes savent bien qu’un pays a besoin de « bonnes » institutions pour accéder à la prospérité et la maintenir. Dans le best-seller « Why nations fail » (2012), Daron Acemoglu et James A. Robinson citent de nombreux exemples du monde entier s’inscrivant sur plusieurs siècles pour appuyer la thèse selon laquelle de « bonnes » institutions ont apporté la paix et la prospérité aux pays et de « mauvaises » institutions les ont conduits à la ruine. Selon Victoria Curzon-Price, la Suisse dispose d’excellentes institutions – constituées au Moyen-Âge – pour faire face à la mondialisation. De structure traditionnelle, elles s’appuient sur la conception originelle de la liberté sous forme d’autonomie au niveau local, c’est-à-dire le plus bas possible.
Ce n’est pas un hasard si le mythe du Grütli – en dépit des historiens suisses s’efforçant déjà très tôt de le dissocier de la recherche historique sur le Moyen-Âge – est devenu une référence dans les écrits du libéralisme et du néolibéralisme. Moins du fait de penseurs libéraux suisses que d’intellectuels en exil qui se créent une nouvelle patrie au gré de leurs voyages et de leurs vacances en Suisse et s’approprient aussi un nouveau passé au travers de l’histoire helvétique. L’on sait ainsi que les économistes exilés des États-Unis participent aux réunions après-guerre de la néolibérale Société du Mont-Pèlerin à Seelisberg, dans le canton d’Uri, d’où ils suivent le sentier jusqu’au Grütli. Cette prairie mythique et la légende du serment qui y a été prêté offrent un canevas irrésistible sur lequel broder l’idée de liberté : ni palais royal ni bâtiment gouvernemental, mais une prairie (vide) pour symboliser la conception libérale de l’État. La prairie du Grütli est accessible à tous, en tout temps et prend alors vie. Les critiques libéraux de l’idée d’un État central stylisent le Grütli comme pendant du château de Versailles, du Reichstag, du Kremlin ou de la Cité interdite. Par ailleurs, le Grütli n’est qu’un lieu de rassemblement occasionnel – et symbolise, pour les libéraux, le concept de la démocratie directe ainsi que du fédéralisme.
Découvrant l’histoire helvétique et ses mythes à la fin du XVIIIe siècle, les penseurs européens idéalisent la Suisse comme berceau de la liberté. Même Karl Marx se joint aux chants de louange vantant les Suisses comme « gardiens de la liberté depuis près de six siècles ». Sans aucun fondement justifié, la prairie du Grütli devient le lieu mythique du libéralisme, et du néolibéralisme au XXe siècle. Poètes et penseurs se rendent au lac des Quatre-Cantons, dont Germaine de Staël et Lord Byron. Pendant ce temps, en Allemagne, Friedrich Schiller écrit la pièce « Guillaume Tell » (1804) et y fournit en quelque sorte le scénario des futures révolutions républicaines de l’Europe du XIXe siècle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le drame « Tell » de Schiller est joué sans interruption au Schauspielhaus de Zurich. En Allemagne, Hitler interdit la pièce en 1941. Voici les paroles souvent citées du serment du Grütli selon Schiller :
Nous jurons ici de former un seul peuple de frères,que les malheurs et les dangers ne sépareront jamais.Nous jurons d’être libres ainsi que l’ont été nos pères,et de préférer toujours la mort à l’esclavage.
Ce que Schiller, imprégné de la Révolution française et des guerres napoléoniennes, décrit dans son drame comme une lutte des Confédérés contre le joug des Habsbourg reflète, en fait, un développement plutôt lent et pacifique des institutions, par rapport aux habitudes de l’époque. Du XIIIe au XIXe siècle, les villes et cantons fédéraux élaborent une grande variété de formes d’autonomie. Dans les cantons primitifs notamment, des corporations exploitent en commun les forêts, pâturages, eaux ou chemins, d’où le terme allmend pour les terres communales appartenant à tous. De ces corporations se forment des communes politiques autonomes dont les familles établies de longue date détiennent les droits de jouissance. Les nouveaux habitants, contrairement à ceux déjà sur place, ne jouissent souvent d’aucuns droits. Il faut attendre la fondation de l’État fédéral en 1848 pour que tous les habitants de Suisse acquièrent après plusieurs tentatives infructueuses la nationalité et des droits de cité. Cependant, de nombreuses communes suisses comptent encore aujourd’hui des corporations bourgeoises propriétaires de vastes forêts ou de champs inspectés les jours dits de ban. Certaines d’entre elles gèrent des structures sociales telles que maisons de repos et foyers pour personnes âgées. Par cette tradition corporative en Suisse, la commune politique, plus petite entité autonome, est en même temps responsable non seulement du territoire et de l’infrastructure, mais aussi de ses habitants et donc de l’action sociale.
Il faudra attendre le XXe siècle pour que des penseurs libéraux identifient cette autogestion au niveau des plus petites entités territoriales comme un aspect central supplémentaire des «bonnes» institutions suisses. Les économistes parlent alors de fédéralisme, de décentralisation ou encore de « small is beautiful ». Au lieu de lutter contre le joug imposé par une autorité, les institutions créées dans les cantons suisses maintiennent le pouvoir de décision au niveau le plus bas. Après la guerre, Gerhard Winterberger, directeur de l’USCI, évoque volontiers l’autonomie communale comme le parfait exemple du système étatique suisse : tant qu’une petite commune est maître de son destin, aucune autorité ne peut abuser de son pouvoir à son égard et, inversement, les communes autogérées ne peuvent blâmer aucune autorité de leur propre mauvaise gestion. L’ordre spontané en résultant, dans lequel la plus petite institution ou même un individu doit assumer ses propres responsabilités, apporte non seulement la paix, mais aussi la prospérité.
La prairie du Grütli, photo de Werner Friedli, 1948.
Au cours des premiers siècles de la Confédération suisse, les différents cantons, en l’occurrence Uri, Schwyz et Unterwald, puis Lucerne, Zurich, Glaris, Zoug et Berne, forment des alliances. Ils sont rejoints jusqu’en 1513 par Fribourg, Soleure, Bâle, Schaffhouse et Appenzell. Au besoin, des délégués de ces cantons souverains se réunissent pour traiter des affaires communes. À partir du XVIIe siècle, l’assemblée des députés des cantons fédéraux est appelée Tag pour jour d’assemblée, devenant « diète » en français. Jusqu’à la fondation de l’État fédéral en 1848 – à part l’interruption entre 1798 et 1813 – la Suisse consiste en une confédération d’États, et la Diète fédérale représente l’assemblée des cantons de l’ancienne Confédération suisse, les Orte. Le canton qui convoque la Diète fédérale et en assume la présidence est appelé canton directeur, ou Vorort. La Diète s’occupe, entre autres, de la protection des droits commerciaux des cantons fédéraux, en particulier vis-à-vis de la France, superpuissance économique de l’Europe à la fin du Moyen-Âge et au début des temps modernes. Pour les cantons de la fin du Moyen-Âge situés sur le territoire suisse actuel, être livrés à l’arbitraire français peut coûter cher. En effet, lorsque Genève refuse de se subordonner à Louis XI au XVe siècle, ce dernier interdit alors aux marchands français de se rendre à la foire internationale de Genève et désigne officiellement Lyon pour la remplacer. La disparition de cette plaque tournante s’avère dramatique pour nombre de commerces suisses, notamment pour les manufactures de drap de Fribourg déjà affaiblies par l’augmentation des droits de douane appliqués par l’Angleterre sur leurs exportations de laine. L’importation devenue trop coûteuse de la laine anglaise jusqu’à Fribourg et la perte de ce débouché important ont raison de cette industrie des bords de la Sarine. Pour certaines régions de Suisse, le libre-échange à l’échelle européenne revêt donc une importance essentielle dès la fin du Moyen-Âge. Les accords de libre-échange deviennent une activité fondamentale de la Diète qui, grâce au traité de Paix perpétuelle scellé après la défaite à Marignan, garantit ainsi la liberté de commerce pour la Confédération au début des temps modernes.
Marignan est célèbre pour la bataille de 1515, que les Confédérés perdent face au roi de France et après laquelle ils abandonnent leur politique expansionniste. Cette défaite mène à la Paix perpétuelle, un important accord de libre-échange. Par ce traité de 1516, François Ier, roi de France, accorde aux Confédérés le libre accès au marché français. En contrepartie, la France est autorisée à lever des mercenaires dans les cantons fédéraux. La bataille de Marignan en 1515 amorce une phase de libreéchange de plusieurs siècles entre les Confédérés et la France, qui est alors la première puissance d’Europe. Cela est d’autant plus important que la Paix perpétuelle est suivie par la Réforme, laquelle s’accompagne de bouleversements religieux, sociaux et politiques, mais marque aussi l’orientation du développement économique de la Suisse. Les préoccupations économiques et en particulier la liberté des commerçants fédéraux initient en quelque sorte la reconnaissance de la souveraineté des cantons fédéraux par les grandes puissances européennes et, au bout du compte, la fondation de l’État suisse. La Diète envoie des délégués ad hoc à la cour de France, par exemple, qui interviennent en faveur des commerçants suisses. Si le bourgmestre de Bâle, Johann Rudolf Wettstein, se rend à la signature de la paix de Westphalie en 1648, c’est à l’origine uniquement pour obtenir que les marchands de Bâle ne soient plus soumis à la juridiction du Saint-Empire, mais relèvent de la seule juridiction bâloise. Or, un délégué français lui donne alors l’idée de négocier un statut de souveraineté pour la Suisse. Ainsi, la paix de Westphalie marque la fin de l’immédiateté impériale et le début de la souveraineté de la Confédération, qui ne consiste encore qu’en un groupement peu structuré de petits cantons. Parallèlement, ces traités lèvent l’interdiction de l’intérêt de l’église catholique pour les territoires réformés, posant la première pierre de la place financière suisse. La souveraineté garantie par la paix de Westphalie étant politique, la Confédération se trouve propulsée au rang de terre d’exil de l’Europe et connaît de ce fait un boom économique sans précédent. L’arrivée de réfugiés huguenots de toute l’Europe, avec leurs innovations et leurs réseaux économiques, élève la Suisse au rang de pays le plus industrialisé d’Europe au XVIIIe siècle, juste avant la Révolution française. À la veille de l’ère napoléonienne, un pays de marchands et de mercenaires s’est transformé en une nation industrielle.
Alors qu’elle a renoncé à sa politique d’expansion lors de la bataille de Marignan en 1515, la Confédération voit à l’inverse affluer des protestants dotés d’une bonne formation et d’un sens aigu des affaires. Chassés par la Contre-Réforme, ceux-ci fuient la France, l’Italie et les territoires allemands, mais aussi la Hongrie, l’Espagne ou l’Angleterre. En plus de leur capital patrimonial, ces réfugiés protestants apportent aussi un capital humain sous forme de connaissances et de savoir-faire dans l’industrie et la finance. Si, dans leur majorité, les huguenots poursuivent leur route vers le Palatinat, la Bohême ou la Prusse, ils apportent néanmoins des innovations, reprises par la moyenne bourgeoisie notamment de Genève et de Neuchâtel ainsi que celle des cantons de Vaud et d’Argovie. Pourquoi investir dans de coûteuses guerres d’expansion alors que les capitaux et les innovations viennent d’eux-mêmes en Suisse ? Les chambres de commerce cantonales – et donc Economiesuisse au sens large – sont issues des commissions formées par les cantons fédéraux pour encadrer ces réfugiés. Les premières chambres de commerce cantonales sont donc pour la plupart des commissions économiques chargées de veiller à ce que les réfugiés protestants mettent en valeur leur patrimoine et leur savoir-faire en Suisse. Tandis que les huguenots ouvrent des manufactures de rubans de soie, des banques et des ateliers d’horlogerie, les commissions économiques perdurent et veillent à la mise en place des institutions nécessaires au bon fonctionnement de l’activité économique. Jusqu’au XVIIIe siècle, les directoires commerciaux cantonaux se retrouvent ainsi chargés du service postal, établissent des règlements, ouvrent des tribunaux d’arbitrage et agissent comme promoteurs de la recherche et du développement, par exemple par le biais de concours, de prix et de contributions. Les chambres de commerce cantonales deviennent les institutions fixant le cadre de l’industrialisation en Suisse. Le XVIIe siècle apporte une seconde vague de huguenots, principalement en provenance de France, après la révocation en 1685 par le Roi-Soleil Louis XIV de l’édit de Nantes qui concédait des droits et des lieux de refuge aux protestants. Avec cette seconde vague de persécution des protestants, plus de 60000 réfugiés de France arrivent en quelques années en Suisse, qui compte alors environ un million d’habitants. Des milliers d’autres suivent d’Italie et d’Allemagne. La majorité de ces protestants poursuit toutefois son voyage.
D’un point de vue économique, l’accueil de réfugiés religieux et la Paix perpétuelle avec la France posent d’importants jalons pour la transformation de la Suisse en nation la plus prospère d’Europe. Si les Pays-Bas dominent encore par le commerce et les sciences, les familles huguenotes transforment la Suisse en une plaque tournante des réseaux bancaires et commerciaux européens qui s’étendent de Genève à Amsterdam et Londres en passant par Bâle. Au XVIIIe siècle, les industries textile et horlogère se développent en Suisse orientale et dans l’Arc jurassien sous la forme de maisons d’édition, reprenant en partie des manufactures textiles qui existent depuis le Moyen-Âge. Les entrepreneurs fournissent les familles paysannes en matières premières comme le coton, importé d’Angleterre, puis exportent vers l’Europe et le Nouveau Monde, Amérique, Asie et Afrique, les cotonnades ainsi confectionnées au coin de la cheminée. Reposant sur un groupement d’États et un pouvoir décisionnel au niveau local et le plus bas possible, le système de l’ancienne Confédération s’avère immunisé contre les écueils institutionnels sur lesquels les grandes puissances européennes se fracassent au début de l’ère moderne : l’absolutisme et le mercantilisme. L’expulsion des huguenots et de nombreux interdits économiques promulgués par le Roi-Soleil, qui règne en monarque absolutiste de 1643 à 1715, précipitent le déclin de la France comme grande puissance économique au niveau européen. Or, la Grande-Bretagne interdit elle aussi la transformation du coton au XVIIIe siècle afin de protéger la production locale de laine, de lin et de chanvre. Ces mauvaises décisions économiques de souverains absolutistes et de planificateurs mercantilistes propulsent alors temporairement la Suisse au rang de premier pays exportateur de produits en coton. Sur le plan intellectuel également, la théorie du mercantilisme s’impose dans toute l’Europe. De fait, nombre de penseurs européens sont convaincus qu’il revient à l’État de diriger l’économie et de protéger les industries.
En l’absence d’un État centralisé autoritaire, la Suisse est épargnée par les politiques de planification et de protection mercantilistes. Au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, elle forme donc un vrai îlot de libre-échange en Europe. Seule la Chambre de commerce de Berne, plus tard Conseil de commerce, tente brièvement une politique économique mercantiliste. Si cela ne porte pas préjudice à l’économie bernoise, c’est parce que l’État de Berne s’est en même temps positionné comme premier investisseur institutionnel d’Europe et connaît un tel succès sur le marché financier de Londres qu’il ne prélève pratiquement pas d’impôts au XVIIIe siècle. En 1798 cependant, l’armée française confisque le trésor public de Berne. Si le Grand Conseil bernois doit surtout sa réussite à ses opérations financières jusqu’à la Révolution française, l’industrialisation de la Suisse s’opère ailleurs : en Suisse orientale et dans le Jura. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, les directoires commerciaux et les autorités des différents cantons fédéraux définissent des lois régissant l’exercice d’une activité commerciale, afin de créer un cadre pour les industries textile et horlogère en plein essor. Par ailleurs, les cantons fédéraux coopèrent pour maintenir des droits de douane faibles au sein de la Confédération afin de ne pas renchérir les produits des manufactures suisses. La Confédération est alors comme un tigre d’Asie pour l’Europe, avec ses artisans bien formés produisant à bas prix des produits compétitifs pour le marché mondial.
Affiche pour le scrutin sur le Statut horloger de la Société pour le développement de l’économie suisse, 1961.
La construction économique et politique de l’État suisse est concomitante à la construction de l’identité au niveau idéologique : les Suisses se considèrent comme un peuple de paysans simples et travailleurs, mais un peuple « élu ». Au XVe siècle déjà, dans le « Livre blanc de Sarnen », l’histoire de Guillaume Tell et de la fondation de la Confédération suisse est présentée comme l’allégorie de l’épisode biblique de David contre Goliath. Les Suisses se considèrent comme des paysans pauvres, mais pieux et nobles qui se rebellent contre les seigneurs féodaux européens, tel le berger David contre le géant Goliath. Le modeste fermier sert directement le Seigneur Dieu, il est son homme de main. Parallèlement au déploiement de l’industrialisation et de la finance en Suisse comme nulle part ailleurs en Europe, la Suisse forge son identité nationale de pays de simples paysans et bergers. Cette autodéfinition, la Suisse l’affiche durant la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la défense spirituelle, sous la devise « Schweizerart ist Bauernart » (Par nature, le Suisse est un paysan). Elle façonne aussi sa politique européenne dans la seconde moitié du XXe siècle. Lorsqu’il écrit à son mentor Wilhelm Röpke, professeur d’économie enseignant à Genève, Gerhard Winterberger, directeur de l’Union suisse du commerce et de l’industrie (Vorort), signe « Ihr Hirtenknabe » (votre jeune berger), s’attribuant ainsi sans détour le rôle de David. Les écrits de Winterberger assignent par ailleurs le rôle de Goliath aux grandes puissances européennes environnantes et à la CEE en cours de formation : en 1960, il précise ainsi qu’une adhésion à la CEE « porterait un coup mortel à la Suisse et anéantirait notre mode de vie politique ». Selon lui, l’« habitus spirituel des paysans de montagne » a contribué au succès de la Suisse à travers les siècles, tandis que la noblesse européenne méprise les Suisses, ces rustres, tout en enviant la liberté des paysans de montagne helvétiques. Dans son drame « Guillaume Tell », Friedrich Schiller exprime cette jalousie de l’aristocratie européenne à l’encontre des Suisses libres au travers de son personnage, la Stauffacher , qui interpelle ainsi son mari :
Tu excites son envie parce que tu as le bonheur de vivre en homme libre sur ton propre héritage, tandis que lui n’en a aucun.Tu tiens ta maison en fief de l’empereur et de l’Empire, tu peux la montrer aussi fièrement qu’un prince d’Empire montre ses terres ;tu ne reconnais au-dessus de toi d’autre seigneur que le premier de la chrétienté.
Jusqu’à ce jour, cette image du simple paysan, berger ou bûcheron préférant vivre dans la pauvreté et travailler dur plutôt que de s’agenouiller devant des baillis étrangers façonne la politique économique de la Suisse. Évoquer l’insoumission des Confédérés, hommes simples mais libres, est particulièrement important à l’époque de l’absolutisme et des troubles politiques, lorsque les marchands suisses ne respectent pas les normes protectrices mercantilistes des grandes puissances et qu’exportation est quasiment synonyme de contrebande. Sous l’Ancien Régime, les commerçants suisses font de la contrebande d’indiennes (toiles de coton imprimées en couleur), de montres et de tabac, mais aussi de livres interdits ou censurés en Europe. L’économie et la vision du monde, l’échange de biens ou d’idées, sont indissociables. Avec la Révolution française de 1789, qui tranche littéralement la gorge à l’ère de l’absolutisme, l’exportation de biens et d’idées depuis la Suisse devient très difficile et dangereuse pendant près de deux décennies et, en dépit de la contrebande pratiquée par les commerçants suisses à leurs risques et périls, de nombreuses régions de Suisse se retrouvent appauvries au début du XIXe siècle. Le blocus économique de Napoléon est plus destructeur que ses dévastations militaires.
La Révolution française se traduit non seulement par un afflux de milliers de réfugiés en quelques années – comme chaque révolution européenne – mais aussi par l’émergence d’idées nouvelles. Soutenues par les politiciens suisses, elles sont mises en œuvre en certains endroits de plein gré, à d’autres sous la contrainte, après l’invasion des troupes françaises. En avril 1798, la République helvétique remplace l’ancienne Confédération. La nouvelle constitution instaure l’égalité politique entre tous les cantons fédéraux et accorde le droit de suffrage aux hommes dès 20 ans – à l’exception des juifs. L’époque dite de l’Helvétique, période de transition entre 1798 et l’acte de Médiation de Napoléon en 1803, met abruptement fin aux multiples dépendances politiques régionales établies au cours des siècles ainsi qu’aux juridictions disparates. La République helvétique manque se désintégrer durant la guerre civile. Selon de toutes récentes affirmations d’historiens, l’affirmation de la Suisse comme entité étatique au sein de l’Europe doit beaucoup à la Médiation de Napoléon en 1803. Ce dernier supprime surtout la centralisation des pouvoirs de la constitution helvétique et affirme à la place une organisation fédérale s’appuyant sur la souveraineté des cantons. Ironie de l’histoire, le fédéralisme, caractéristique distinctive de l’État suisse, a donc été décidé par l’un des dictateurs les plus sanguinaires dans la genèse de l’Europe.
Subsidiarité est le terme juridique désignant le principe de l’autonomie au niveau le plus bas possible. À l’époque moderne, la théorie de la subsidiarité est d’abord formulée par le pape Pie XI, en 1931, dans la doctrine sociale catholique. Dans ce contexte, elle se veut un code de conduite éthique, qui incite les individus à assumer la responsabilité de leurs actes. Elle est ensuite développée par des économistes libéraux comme Friedrich August von Hayek qui soulignent le droit de l’individu à la liberté ainsi que l’importance de cette théorie pour la performance économique et la préservation du marché en tant que processus de découverte. Le principe de subsidiarité est au cœur du concept réglementaire de l’économie sociale de marché tel qu’appliqué en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. Il est inscrit à l’article 5 du traité de Maastricht sur l’Union européenne de 1992 et à l’article 5a de la nouvelle Constitution fédérale de 1999. L’article 5 est donc commun à la Constitution fédérale de la Confédération suisse et au traité sur l’Union européenne. La souveraineté, ou plus communément l’autodétermination, désigne l’autodétermination juridique exclusive.
La chambre de commerce de loin la plus ancienne de Suisse est la Chambre de commerce et d’industrie de Saint-Gall-Appenzell. À la fin du Moyen-Âge, des marchands saint-gallois se réunissent au sein de la société du Notenstein pour organiser leur commerce de toile de lin à l’échelle européenne. L’un des premiers registres des membres date du 15 août 1466. La famille de commerçants Zyli, membre de la société du Notenstein dès le début, se lance dans l’activité bancaire au XVIIIe siècle. Le siège de l’entreprise se trouve dans la « Haus zum Notenstein », près de la porte Brühl, en bordure des vieux quartiers de Saint-Gall. Dans les années 1630, la société moyenâgeuse du Notenstein est dépassée avec ses quelques familles membres. Les entrepreneurs de la ville se constituent alors en assemblée générale et, quelques années plus tard, c’est la naissance de la corporation commerciale de Saint-Gall, dirigée par un directoire. Le Directoire commercial de Saint-Gall - ainsi dénommé à partir de ce moment-là et jusque dans les années 1990 - assume localement des tâches de politique financière et de marché et défend les intérêts des négociants saint-gallois à l’encontre des cantons fédéraux et des pays étrangers. Les commerçants de Saint-Gall sont confrontés à la concurrence venant d’Appenzell. Au XVIIIe siècle, la famille Zellweger, réformée, façonne le commerce de toiles de lin, puis du coton brut et de tissus de coton. Cette famille dirige des entreprises textiles prospères et installe des filiales à Lyon, Gênes et Barcelone. Pendant le Blocus continental napoléonien au début du XIXe siècle, les commerçants suisses en général et ceux de Saint-Gall et d’Appenzell en particulier bataillent pour préserver le libreéchange. Président du Directoire de 1863 à 1886, le commerçant saint-gallois Carl Emil Viktor von Gonzenbach joue un rôle majeur lors de la création de l’Union suisse du commerce et de l’industrie. Comme cette corporation commerciale n’accepte que des citoyens de la ville de St-Gall, une chambre de commerce et de l’industrie se crée au niveau cantonal en 1875 ; à l’instar du Directoire commercial, elle devient également membre de l’USCI en 1887. Au XXe siècle, Ueli Forster, entrepreneur textile de Saint-Gall, est membre du Directoire commercial et, après la fusion de celui-ci avec la Chambre de commerce et d’industrie cantonale en la Chambre de commerce et d’industrie de Saint-Gall-Appenzell en 1991, il en devient le premier président. En 2001, Forster reprend la présidence d’Economiesuisse, nouvellement créée.
La maison de la société du Notenstein à côté de la porte Brühl à Saint-Gall, XVIIe siècle.
