En quête de l’amour - Jacqueline Boniface - E-Book

En quête de l’amour E-Book

Jacqueline Boniface

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Beschreibung

Cet ouvrage se présente comme une quête-enquête tressant ensemble récits, inspirés par le vécu ou les observations de l’auteure, et cours de philosophie sur Le Banquet de Platon. Ces derniers permettant d’ouvrir les interrogations de l’héroïne par une théorisation des différentes facettes de l’amour. Le dynamisme du texte se voulant, par ailleurs, porté par les narrations et analyses des relations amoureuses. Par ces épisodes traversant un demi-siècle se dessinent un solide portrait de femme et l’illustration d’une époque.


À PROPOS DE L'AUTEURE


Après avoir enseigné les mathématiques comme Professeure Agrégée, puis la philosophie en tant que Maîtresse de Conférences, et publié plusieurs ouvrages de philosophie, Jacqueline Boniface s’est tournée vers l’écriture de fictions, s’intéressant à ce qui se joue dans les relations humaines et plus particulièrement dans les rapports amoureux.

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Seitenzahl: 265

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Jacqueline Boniface

En quête de l’amour

Roman

© Lys Bleu Éditions – Jacqueline Boniface

ISBN : 979-10-377-8207-6

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Du même auteur

– Les constructions des nombres réels, Ellipses, 2002 ;

– Calculs et Formes, Ellipses, 2003 ;

– Hilbert et la notion d’existence en mathématiques, Vrin, 2004.

À Chloé

Chapitre 1

Louise

Septembre 2011. Louise feuillette un catalogue des œuvres de Roman Opalka, peintre franco-polonais, décédé il y a seulement quelques semaines, et dont l’œuvre n’a visé qu’un seul but : tenter de saisir le temps. Les autoportraits de l’artiste, photographies prises selon un rituel immuable : même lieu, même éclairage lumineux, cadre serré, chemise blanche, cheveux qui blanchissent jusqu’à se fondre dans le fond, défilent sous le regard attentif de Louise. Ces photos complètent un projet initial visant à peindre la suite des nombres naturels, sur des toiles toutes identiques. Les chiffres, d’abord tracés en noir sur fond blanc, seront progressivement éclaircis au fil des toiles et des années, selon un protocole rigoureusement établi, jusqu’à presque disparaître, tout comme les autoportraits. Louise se sent-elle dans ce même état de lente mais irréversible disparition pour éprouver une telle fascination pour l’œuvre de cet artiste ? Elle peine à détacher son regard de ce visage toujours plus évanescent. Certes le temps auquel Opalka a tenté, sa vie durant, de donner corps, de donner son propre corps, n’appartient en réalité qu’à lui-même. Tout comme le rocher de Sisyphe n’est qu’à lui seul, ainsi que l’a exprimé Camus : « Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose ». Et pour elle-même, qu’en est-il ? Comme à chaque rentrée universitaire, elle a conscience du décalage, chaque fois plus accentué, entre une classe d’étudiants figée dans une immuable jeunesse et elle-même, chaque année plus âgée. Tous les enseignants éprouvent-ils le sentiment un peu désespérant d’un éternel recommencement ? Son travail auprès de ses étudiants est-il son propre rocher ? Et pourrait-elle en dire ce que Camus dit de Sisyphe :

Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Cette rentrée universitaire, pourtant, n’est pas tout à fait semblable aux autres ; ce sera pour Louise la dernière. Pour cette ultime année, au moment de l’élaboration du catalogue des enseignements, elle avait proposé un cours sur Le Banquet de Platon, le dialogue philosophique sur l’amour. Non que la philosophie grecque fût sa spécialité, mais elle savait suffisamment de grec et possédait assez de connaissance de la philosophie grecque pour pouvoir éventuellement justifier ce choix auprès de ses collègues. C’est par cette partie de la discipline qu’elle était véritablement entrée en philosophie, comme on entre en religion, et c’est par ce commencement qu’elle souhaitait terminer sa carrière. Ainsi, peut-être, aurait-elle l’impression, ou l’illusion, de rompre le processus de lente disparition que la répétition favorise, ou rend plus manifeste.

Dès le début de ses études philosophiques, elle avait été enthousiasmée par le rapport des Grecs de l’Antiquité à leur monde, cet espace proprement humain entre bêtes et dieux, lesquels pouvaient parfois se manifester dans l’éclat de leur gloire. Que l’on puisse voir soudain apparaître Aphrodite dans la splendeur de sa beauté, ou percevoir sa présence dans l’odeur émanée d’une source, dans un parfum, une douceur qui s’attarde, et en éprouver une délicieuse consolation, ou encore être galvanisé dans le combat par la proximité d’Artémis, jusqu’à ne plus sentir ses blessures, faisait ressurgir en elle une joie enfantine.

Ce monde merveilleux et terrifiant – car assister à l’épiphanie était parfois interdit et puni par une mort cruelle –, ce monde foisonnant d’étrangetés, représentait pour Louise l’ailleurs qui la faisait rêver et équilibrait chez elle un esprit logique et rationnel, une attirance naturelle pour la clarté et la netteté.

C’est donc de philosophie grecque qu’elle a décidé de parler à ses étudiants en cette fin de carrière, et si le dialogue de Platon sur l’amour lui est venu à l’esprit presque spontanément, elle se rend compte aujourd’hui que ce n’est pas tout à fait par hasard. La retraite, mot qui a sans doute évoqué, pour les générations précédentes, le retrait, le repli, la distance par rapport au monde, se rapprocherait davantage aujourd’hui de l’idée d’un retraitement des données de sa vie. Alors qu’autrefois elle marquait la fin de la vie active, elle ouvre aujourd’hui la possibilité d’une seconde vie. À condition de ne pas faire de cette possibilité un nouvel impératif surmoïque : il faut être un retraité actif, plus occupé, paradoxalement, que lorsque l’on était en activité, ce moment charnière peut être l’occasion de revenir sur sa vie, d’en apercevoir de nouvelles perspectives, de nouveaux horizons. C’est le moment des bilans, des regrets parfois, d’un changement de point de vue en tout cas. Ainsi Louise ressent-elle le besoin, depuis quelque temps, de réfléchir sur sa vie sentimentale, qu’elle considère, à tort ou à raison, comme ratée. Durant l’été, elle a commencé à écrire quelques nouvelles sur le thème des relations amoureuses, y mélangeant récits personnels et fictions inspirées par ses réflexions ou ses observations. Sans même y réfléchir, elle a utilisé un prénom d’emprunt pour raconter ces histoires. Dire « je », même pour narrer ses propres expériences, aurait sonné faux à ses oreilles. Elle ne se reconnaît plus vraiment dans les femmes qu’elle a été, dans la jeune fille innocente, dans la jeune femme naïve, ni non plus dans la femme abusée, voire humiliée, ou simplement déçue, désenchantée ; et elle n’est même pas tout à fait sûre de ses souvenirs.

Le passé est fragile, aussi fragile que des os devenus friables avec l’âge, aussi fragile que des fantômes aperçus par les fenêtres ou les rêves qui se décomposent au réveil sans rien laisser derrière eux qu’une sensation de malaise ou de détresse ou, plus rarement, une sorte de sombre satisfaction.

Siri Hustvedt, Souvenirs de l’avenir, Actes Sud, 2019

Dans ses premières relations, premier amour, mariage, ce sont les maladresses, les malentendus, l’aveuglement qui lui paraissent avoir dominé. Certes, elle était jeune, trop jeune et inexpérimentée. Innocente. Mais la suite n’a pas été plus satisfaisante. Alors, est-elle responsable ? Trop exigeante, trop peu conciliante ? Ou au contraire trop confiante, trop crédule ? Ou bien a-t-elle mal choisi ses partenaires ? Peut-être n’a-t-elle tout simplement pas eu de chance. Ou encore, et il lui faudrait alors s’y résigner, la relation de couple, l’amour, sont des expériences « impossibles ». Toujours décevantes. Nécessairement décevantes ?

Aveuglement

Louise et Matteo s’étaient mariés l’été 68. Lui venait tout juste d’avoir vingt et un ans, elle allait les avoir. Au printemps, ils avaient participé aux « évènements », et se sentaient tout à fait solidaires du raz de marée insurrectionnel qui avait déferlé sur la France, remettant en question les valeurs de la génération précédente. Leur mariage, dans la pure tradition surannée d’une société provinciale, avec robe blanche pour elle, redingote et haut de forme pour lui, cérémonie à l’église et demoiselles d’honneur, montrait assez bien à quel point ils étaient encore ancrés dans l’époque qu’ils contestaient. Tels les Esclaves de Michel Ange, ils étaient pris dans le socle duquel, difficilement, ils tentaient d’émerger. Pour elle surtout l’émancipation était cruciale, à la fois nécessaire et ardue. Sa famille l’enveloppait dans un doux cocon sécurisant, mais qui pouvait aussi se faire carcan annihilant toute velléité d’autonomie. Le milieu familial de Matteo constituait au contraire pour lui, fils d’émigrés espagnols, une gêne dont il avait honte et rêvait de se libérer, et son entrée dans la famille bourgeoise de sa jeune épouse comblait ses ambitions. Pour cela, il avait dû subir la désapprobation de sa mère, qui considérait son alliance comme une trahison et ne manqua pas de lui faire part de son sentiment le jour du mariage, pleurs à l’appui. Les parents de Louise ne commentèrent jamais son choix, mais celle-ci avait tout à fait conscience que son père aurait préféré qu’elle épousât quelqu’un de son monde, dont les parents auraient pu devenir des amis. Quant à sa mère, sans doute se réjouissait-elle au fond d’elle-même d’éloigner cette fille rétive qu’elle n’arrivait pas à comprendre. Elle avait en tout cas pris l’initiative, sans en parler aux intéressés, ni même à son époux, de rendre visite aux parents de Matteo pour leur faire part de son inquiétude à laisser se prolonger des fiançailles. Les fiançailles furent donc abrégées et le mariage fut annoncé.

Une fois mariés, Louise et Matteo partirent vivre à Toulouse, loin de leur famille, libres d’inventer leur vie. Ils menèrent pendant les premières années celle, apparemment insouciante, d’étudiants, prenant leurs repas au restaurant universitaire et passant la plupart de leurs soirées au cinéma, dont ils avaient l’entrée gratuite en échange de la distribution des programmes dans quelques boutiques. Toutefois, le mariage qui l’avait séparée de sa famille et de ses amis, qui l’avait même privée de son nom, puisqu’à l’époque une épouse devait porter le nom de son époux, donnait à Louise le sentiment d’une dépossession, presque d’une dépersonnalisation – le cadre de sa vie maritale, dans un appartement en HLM choisi par Matteo pour sa proximité avec l’École d’ingénieur où il étudiait, aux antipodes de la maison familiale qu’elle avait quittée, ne pouvant qu’accentuer ce sentiment : voisins indélicats, paysage d’espaces verts rachitiques ; même le climat, avec un vent d’Autan qui lui provoquait des migraines, était pour Louise source de souffrance. Dans cet environnement peu propice aux amours romantiques, Louise et Matteo passèrent les deux premières années de leur vie commune, chacun s’efforçant de tenir le plus mieux possible le rôle auquel il s’était engagé. Leur couple, en réalité plus fraternel que marital, faisait illusion et passait pour parfaitement heureux. Couple fusionnel dans les activités quotidiennes : mêmes goûts, mêmes pensées, du moins en apparence, mais paradoxalement disjoint dans la conjugalité ; uni le jour, désuni la nuit. La faute en était imputée à Louise qui fut déclarée frigide – elle comprit plus tard que ladite frigidité n’était nullement sienne, mais revenait à son époux : Matteo n’aimait pas toucher, ni être touché ; noli me tangere, se plaisait-il parfois à énoncer sur le mode de la plaisanterie. Louise accepta cependant l’interprétation et la sentence qui suivit, et se retrouva dans le cabinet d’un psychanalyste, choisi par Matteo, qui s’avéra tout à fait inefficace. S’il lui manquait le plaisir sexuel, véritable ciment du couple, Louise retrouvait toutefois dans cette nouvelle vie avec Matteo l’apparente sécurité qu’elle avait ressentie dans sa famille. Et après avoir déménagé dans un appartement plus agréable, qu’elle avait cette fois choisi, elle parvint plus ou moins à s’en contenter. Quant à Matteo, il fut autorisé à aller chercher ailleurs ce que son épouse ne pouvait lui donner ; l’effet « mai 68 » favorisait ce genre d’arrangement parfaitement dans l’air du temps. Louise n’éprouvait, par ailleurs, ni jalousie ni ressentiment envers les infidélités de son époux. Tout au contraire, elle se sentait soulagée, débarrassée du poids de la culpabilité et, en même temps, du devoir conjugal. Le désir sexuel fut remplacé, de façon assez classique, par le désir d’enfant. Matteo résista quelques années à satisfaire ce désir, mais dut finalement céder. N’avaient-ils pas projeté de fonder ensemble une famille de quatre enfants ? Sarah vint au monde la troisième année de leur mariage et resta fille unique. Sa naissance comblait Louise qui passait des heures à contempler ce miracle de perfection. Mettre au monde une fille qui avait été désirée comme telle rattrapait également pour elle la place secondaire à laquelle son sexe féminin l’avait réduite dans sa propre famille. Matteo, quant à lui, se plaignait de ne pas avoir pu profiter de sa jeunesse et envisagea de louer un studio pour satisfaire son besoin de liberté. Louise ne s’opposa pas à ce projet, mais Matteo y renonça finalement. La vie s’organisa donc à trois. Une nounou fut trouvée pour s’occuper de Sarah dans la journée et parfois la nuit lorsque Matteo et Louise voulaient sortir.

Durant leurs études, Louise et Matteo fréquentaient surtout les élèves de l’école d’ingénieurs que Matteo avait intégrée. Tous avaient eu la même formation scientifique, et leurs échanges restaient le plus souvent conventionnels et superficiels. Le mot d’esprit y était de bon ton et l’esprit de sérieux, mal venu. Dans le même temps, un des enseignants de Louise à la faculté des sciences où elle préparait une maîtrise de mathématiques lui ouvrait des horizons insoupçonnés. Occupant conjointement un poste d’Assistant en mathématiques et en philosophie, Philippe de Rouihlan élevait la logique mathématique à un niveau de réflexion qui dépassait largement l’enseignement traditionnel de cette discipline, et la portait vers la philosophie. Louise suivait passionnément les cours de ce dandy au profil et à l’intelligence aigus, à l’allure romantique : chemise blanche au col négligemment ouvert, anticipant le look d’un Bernard Henry-Lévy. Portée ainsi dans une autre dimension intellectuelle, tout en conservant un plaisir constant pour la pratique plus familière des mathématiques, elle se mit à lire des revues dites avant-gardistes, comme Tel Quel, Promesse, ou Dialectiques. Tel Quel, notamment, présentait des textes d’intellectuels de l’époque comme Philippe Sollers, Julia Kristeva, Michel Deguy, Roland Barthes, Nathalie Sarraute, et bien d’autres, qu’elle s’évertuait à comprendre. Les premiers numéros qu’elle acheta furent ceux de la période du « maoïsme exacerbé ». La fin du numéro 47 de la revue datant de l’automne 71 exprime clairement le climat intellectuel de cet après 68 :

À bas le dogmatisme, l’empirisme, l’opportunisme, le révisionnisme !

Vive la véritable avant-garde !

Vive la pensée-maotsétoung !

Ce climat avait été, quatre années auparavant, plus clairement représenté et anticipé, et aussi élégamment critiqué, par Godard dans son film La Chinoise, qui fut un révélateur pour Louise lorsqu’elle le vit, à sa sortie en 67. Dans son film, Godard mettait en scène quatre jeunes gens, issus de milieux différents, qui exprimaient, dans le huis clos d’un appartement parisien, cet engouement nouveau pour la révolution chinoise. Une étudiante en philosophie, un ingénieur, un artiste et une fille de la campagne transformaient, le temps d’un été, cet appartement, prêté par les parents banquiers d’une amie, en cellule marxiste-léniniste où persistaient encore les usages et les inégalités de la bourgeoisie. « D’où viennent les idées justes ? », lançait l’ingénieur à la cantonade, « elles tombent du ciel ? » répondait innocemment la fille de la campagne. Tout cela sur fond de la musique lancinante de Claude Channes, Mao Mao :  

Le Vietnam brûle et moi je hurle Mao Mao…

À Toulouse, comme ailleurs, au début des années 70, cette ambiance donnait lieu à des débats parfois violents au sein des universités ou dans les réunions privées entre amis. Leurs études terminées, Louise et Matteo avaient respectivement obtenu un poste d’enseignante en collège et un poste de chercheur en aéronautique. Tous deux s’étaient ensuite parallèlement inscrits à l’université, Louise en philosophie, Matteo en sociologie. Ils fréquentaient ainsi des étudiants de ces disciplines et eurent maintes fois l’occasion de voir un couple de leurs jeunes amis, lui militant marxiste-léniniste, elle inscrite au Parti communiste, s’entreprendre jusqu’à une forme de jouissance dans des joutes verbales passionnées.

Dans le même temps, le mouvement féministe commençait à s’organiser à Toulouse, à la suite de Paris, et Louise participa aux premières réunions du MLF, malgré une timidité presque maladive qui la laissait toujours muette. Le combat personnel qu’elle menait avait une double visée : d’une part l’éducation sexiste qu’elle avait reçue, d’autre part la place qu’elle occupait dans son couple. Le premier axe était très clair pour elle, le favoritisme dont son frère avait joui, souvent même contre son gré, était inacceptable. Que leur père interdise au garçon de se lever pour débarrasser la table à la fin du repas, alors que les filles étaient sommées de le faire, ne pouvait que susciter chez celles-ci un sentiment d’injustice. Le second axe était plus obscur. À côté des récriminations que la plupart des femmes énonçaient envers leur conjoint, dont la non-participation aux tâches ménagères était la plus fréquente, comment évoquer des actes si difficiles à pointer, si ténus, et pourtant insidieux, pernicieux, qui demeureraient, pensait-elle, incompris et la feraient apparaître comme une privilégiée insatisfaite ? Il était difficile d’expliquer, par exemple, l’impression d’intrusions dans son intimité, lorsque Matteo se permettait de « ranger » l’intérieur de son sac à main, de jeter ses partitions de musique, sans lui demander son avis et sans même l’en avertir, sous le prétexte qu’elle ne faisait plus de piano. Tout comme celle d’être vampirisée, quand il s’appropriait ses idées. Elle ne se formulait d’ailleurs pas aussi clairement ces impressions, et ne perçut pas immédiatement le danger lorsque, très rapidement, Matteo abandonna la sociologie pour s’inscrire en philosophie, et elle n’hésita pas à partager avec lui ses lectures et ses connaissances ; elle appréciait leurs discussions qu’elle trouvait stimulantes et se réjouissait de ce nouveau rapprochement entre eux. Elle prit un plaisir particulier à ce genre d’échanges intellectuels lors d’un séjour sur la Côte d’Azur dans la maison de vacances de ses parents. Dans cet endroit propice aux bains de mer et au farniente, ils passaient leurs journées à lire et à commenter ensemble Le Capital de Marx – le cadre glamour en décalage avec leur lecture leur apportant le sentiment, un peu facile, d’être hors norme. Ces moments lumineux avaient un envers plus sombre. Louise se rendit compte, peu à peu, que Matteo se nourrissait des idées qu’elle exprimait et n’hésitait pas ensuite à les utiliser dans ses travaux universitaires ou dans les réunions entre amis. Plus encore, après s’être plutôt intéressé à la philosophie politique, il s’immisça progressivement en philosophie grecque, qui était le domaine de prédilection de Louise, sans même se donner la peine, d’ailleurs, d’apprendre le grec ancien. Le plus étonnant est que Matteo ne cachait pas toujours ces « emprunts » et reconnaissait, avec une sincérité déconcertante, son inclination au plagiat, en faisant même un sujet de plaisanterie. Un jour qu’un professeur lui demandait d’où lui venait telle idée, il répondit : « de ma copine » ; c’est du moins ce qu’il raconta à celle-ci – la « copine » était en réalité son épouse, mais il imaginait se couler dans le moule estudiantin en la désignant ainsi. Sans idée personnelle intéressante, il savait par contre parfaitement et subtilement s’approprier les idées des personnes qu’il admirait ou enviait secrètement. Cet aspect caméléon lui avait déjà assuré la reconnaissance d’enseignants qui, sans doute aveuglés par leur narcissisme ou par le charme séducteur de Mateo, se réjouissaient de reconnaître dans son travail leurs thèses à peine travesties ou même leur style d’écriture. Cette faculté à se vêtir des atours de l’autre, que Louise découvrait de plus en plus nettement chez Matteo, avait pour corollaire, ou pour cause, un manque pathologique d’affects, une désaffection congénitale de la sphère sentimentale, qu’il tentait de combler par ce mimétisme ; tel un robot, il apprenait les signes qu’il devait émettre pour exprimer des émotions qui lui étaient en réalité étrangères. Ce qui expliquait l’apparente connivence que Louise avait cru sentir entre eux lorsqu’ils en étaient encore à rêver leur vie. Elle croyait découvrir en Matteo des pensées ou des projets semblables aux siens, lesquels n’étaient en réalité que ceux, renvoyés en miroir, qu’elle avait révélés.

Toutefois, si Matteo savait adopter les idées de l’autre pour lui plaire, ou le rassurer, ou pouvoir le manipuler, ou encore pour se valoriser, il n’hésitait pas, inversement, à imposer dans le quotidien son propre point de vue et ses jugements, qu’il présentait toujours comme les seuls valables. Le monde se divisait pour lui en deux catégories de personnes, celles qu’il estimait fréquentables et les autres, et pour cette dernière catégorie, il affichait facilement tout son mépris. L’apparente candeur avec laquelle il pillait Louise, ou lui imposait sa volonté, s’expliquait peut-être par la pensée que tous deux ne faisaient qu’un. Mais cette unicité n’était pas celle d’un nous, elle n’était que l’expansion du territoire d’un seul par annexion de l’autre. Incapable d’analyser jusqu’au bout cet impérialisme favorisé par sa propre tendance à l’effacement, Louise y réagissait par des migraines récurrentes, par une fatigue et une lassitude, et par un repliement sur soi qui laissaient le champ libre à l’envahisseur. Quelque chose en elle, pourtant, était maintenu inaccessible et la protégeait d’une mise à mort symbolique. Et Matteo le sentait bien, aussi lui reprochait-il de ne pas être totalement avec lui. À lui ? Ce repli protecteur eut malheureusement des conséquences désastreuses sur Sarah. Le père apparemment très ouvert, qui permettait à sa fille de peindre sur les portes de placards de l’appartement, qui venait régulièrement la chercher à l’école et la conduisait à ses activités du mercredi, qui lui permettait, mais peut-être en réalité lui imposait, d’accompagner ses parents à la cinémathèque, au théâtre et même à l’opéra, ce père la tyrannisait en secret et l’humiliait. Tout donnait à croire que Matteo se conduisait en père aimant, exceptionnellement libéral, alors qu’il agissait souterrainement en persécuteur. Et Louise était aveuglée par la face solaire du personnage, même si elle ressentait confusément un malaise. Elle lui savait gré de prendre aussi largement en charge l’éducation et les loisirs de leur fille, tout comme leur quotidien et l’entretien de leur appartement – Matteo avait hérité du caractère maniaque de sa mère et prenait un réel plaisir à faire le ménage. Même les repas, lorsqu’ils recevaient leurs amis, étaient le plus souvent préparés par lui. Louise, qui n’avait aucune confiance en elle, préférait lui laisser prendre cette responsabilité, alors que le résultat la décevait le plus souvent. Matteo n’avait en réalité que peu de goût pour les plaisirs sensuels, et cela se ressentait dans sa cuisine. Mais leurs amis, et surtout leurs amies, ne paraissaient pas s’en apercevoir et ne tarissaient pas d’éloges, les femmes enviant ouvertement à Louise un mari aussi complaisant que séduisant. Car Matteo savait séduire, en effet. Tout comme il savait aussi rassurer Louise par le peu de cas qu’il faisait de ses conquêtes.

Il avait su également se faire accepter avec bienveillance par la famille de Louise. D’abord jaloux de la connivence qu’elle avait avec son frère et sa sœur, il s’était progressivement rapproché d’eux et, à partir du décès de son beau-père, se comportait de plus en plus en petit chef de famille. Il se permettait, par exemple, de jeter certains livres de sa belle-mère, qu’il jugeait mauvais, ou de refuser les cadeaux qu’elle faisait à Sarah s’il les trouvait trop dispendieux. Ce qui généralement provoquait une dispute avec Louise, meurtrie par la vexation subie par sa mère.

Ce n’est qu’après dix-huit ans de mariage que Louise décida de divorcer. Ses lectures, les discussions dans les groupes féministes qu’elle fréquentait, ses propres réflexions, qui lui avaient progressivement fait prendre conscience de la personnalité de son époux, les besoins sensuels qu’elle ne parvenait plus à éluder, tout cela l’avait conduite à cette décision. Matteo s’y opposa d’abord, puis céda lorsque Louise le menaça d’informer leurs amis de son opposition et d’entacher ainsi sa réputation et son image. Jusqu’à son divorce, les capacités intellectuelles de Louise étaient restées en jachère. L’intrusion de Matteo en philosophie l’avait bloquée et elle lui avait progressivement cédé le terrain. Ainsi avait-elle renoncé à présenter le concours d’agrégation en même temps que lui, ce qui aurait accentué une rivalité entre eux qui lui devenait aussi insupportable que le sentiment d’une vampirisation de son être. Afin de retrouver un domaine qui lui fût propre, Louise envisagea alors de reprendre des études mathématiques, sans doute trop vite abandonnées, par manque d’ambition, ou par manque d’assurance. Mais après plusieurs années d’interruption, elle se trouvait déconnectée des recherches récentes et le sentiment de familiarité qu’elle ressentait auparavant pour cette discipline avait disparu. Ce qui lui paraissait autrefois léger et facile était devenu pesant et ardu. Elle se retrouva donc à nouveau dépossédée.

C’est dans cet état de déréliction qu’elle commença une nouvelle vie, une vie sans Matteo. Elle dut beaucoup travailler pour renouer les fils interrompus, pour parcourir à nouveau les chemins délaissés. Au final, après un long détour, elle revint au point initial, à l’intersection des mathématiques et de la philosophie, dont l’intérêt avait été éveillé en elle par un jeune assistant en logique mathématique. Après avoir réussi le concours d’agrégation en mathématiques, elle soutint une thèse en philosophie des sciences, et obtint un poste d’enseignant-chercheur en philosophie dans une université de province.

Chapitre 2

Ambroise-Agathon

Mardi 6 septembre 2011, 10 h

Pour la préparation de son cours, Louise a consciencieusement relu le dialogue, consulté plusieurs interprétations par d’éminents hellénistes, elle devra néanmoins faire en sorte que ses étudiants se sentent concernés par un texte datant de la fin du 5e siècle av. J.-C., soit vieux de plus de 2600 ans ! Sera-t-elle capable de rendre suffisamment actuelle la conception de l’amour de citoyens athéniens de l’Antiquité pour intéresser des étudiants du 21e siècle ? Voilà l’ultime défi pédagogique qu’elle s’est posé, pour lequel, elle peut cependant compter sur la magie de Platon et la puissance de son dialogue.

Assise devant sa classe d’étudiants, après les présentations d’usage, Louise, tout imprégnée des lectures et réflexions dans lesquelles elle s’est immergée durant les dernières semaines, commence son cours.

Elle insiste tout d’abord sur l’écart irréductible, l’épaisseur de la distance temporelle qui nous sépare de ces Grecs, tente de faire admettre que nous ne comprendrons qu’une partie de ce qui se joue dans ce dialogue, que certains aspects, notamment comiques ou rhétoriques, vont nous échapper, et que la traduction est un élément supplémentaire de distanciation. Elle explique aux étudiants qu’il leur faudra accepter cette étrangeté, faire preuve de patience et d’écoute attentive, et surtout sortir de leur cadre de pensée – ce qui d’ailleurs est l’attitude philosophique même –, afin d’être en mesure de trouver pour ce texte, malgré la distance temporelle et culturelle, plaisir et intérêt.

Après ce nécessaire avertissement, elle entre dans le texte avec Apollodore, lequel apparaît comme le narrateur du récit pour un auditoire dont nous ne saurons rien, sinon qu’il a « envie de savoir ». Ce récit, Apollodore explique l’avoir déjà fait à un certain Glaucon, sur la demande de ce dernier qui l’a interpellé alors qu’il venait de chez lui, Phalère, et se dirigeait vers la ville, c’est-à-dire Athènes :

— Eh, l’homme de Phalère, toi Apollodore, tu ne veux pas m’attendre ?

Je fis halte et l’attendis. Il reprit :

— Apollodore, je te cherchais justement. Je voulais te questionner sur la soirée qui réunit Agathon, Socrate, Alcibiade et les autres qui prirent part avec eux au banquet, et quels discours ils tinrent sur l’amour. Un autre me l’a raconté, qui l’avait appris de Phénix, le fils de Philippe ; il m’a dit que toi aussi tu étais au courant. Mais lui, malheureusement, ne pouvait rien dire de précis. Fais-moi donc ce récit, car nul n’est plus autorisé que toi pour rapporter les propos de ton ami.

Louise explique l’artifice littéraire voulu par Platon afin de donner l’illusion d’un récit différé, du récit d’un récit, et même du récit d’un récit d’un récit, puisque le texte écrit constitue un troisième récit. Et pour nous, lecteurs d’une traduction, on pourrait encore ajouter une étape supplémentaire.

— Une telle mise en abyme, poursuit Louise, vise sans doute d’abord à préserver le principe de la transmission orale et à ne pas figer le récit dans un écrit.

Une voix venant du fond de la salle interrompt son discours :

— N’est-il pas paradoxal que Platon veuille préserver le principe de la tradition orale alors que lui-même le retransmet dans un dialogue écrit ?

La question surprend Louise par sa pertinence. Elle est prononcée par un jeune homme un peu plus âgé que l’ensemble des étudiants de première année qui occupent la salle. La beauté sombre de son visage, teint brun, nez aquilin, pommettes hautes, cheveux noirs tirés en chignon en haut du crâne, trouble un instant Louise. Elle est immédiatement sensible au charme de ce jeune homme tout de noir vêtu, à son allure souple de danseur et à la vivacité de son regard. Une alliance de virilité et de féminité se dégage de lui. Elle se le représente un instant en convive du Banquet, peut-être même en l’hôte de l’évènement. Reprenant ses esprits, elle répond au bout de quelques secondes et soutient que la condamnation de l’écriture que l’on prête généralement à Platon exprime sans doute plus que celle de Platon, la position de Socrate, qui, lui, n’a rien écrit. Pour le premier, avance-t-elle, l’opposition est moins celle de l’écrit et de l’oral que celle du discours vrai et du discours trompeur, celui des sophistes qu’il a constamment en ligne de mire. Tout le dispositif de mise en abyme par l’interposition d’autres interlocuteurs entre le lecteur et le dialogue aurait ainsi pour but d’éviter la « tromperie » d’un discours direct, tel qu’il est pratiqué par les sophistes. Toutefois, lorsque la conversation commence, le style direct du dialogue est à chaque fois utilisé.

Louise a prononcé cette réponse à l’adresse de son initiateur, elle se tourne maintenant vers l’ensemble de la classe et complète son analyse.

— Au fond, ces médiations, ces différents filtres sont peut-être la meilleure façon de donner l’idée d’un « direct », d’un immédiat. Cela paraît paradoxal mais l’effet est là, comme au théâtre, soudain le rideau s’ouvre et tout d’un coup, on y est, on est au cœur de l’évènement. Ou bien comme dans les contes : « Il était une fois… » et la magie opère.
— Ces médiations ne pourraient-elles pas être comparées à la notion de distanciation introduite au théâtre par Brecht ?

C’est à nouveau « Agathon » qui a pris la parole. Louise est impressionnée par l’intelligence des remarques du jeune homme. Pour les autres étudiants, elle se doit d’expliciter la question.

— Pour Brecht, cette notion de distanciation s’oppose à l’identification du spectateur aux personnages et doit conduire celui-ci à prendre du recul, à regarder de loin et à exercer son esprit critique. Il y a dans le terme allemand utilisé par Brecht, Verfremdung, outre l’idée d’éloignement, celle d’étrangeté. Alors, est-ce que cette distanciation brechtienne était également souhaitée par Platon et pour les mêmes raisons ? Je pense que c’est une hypothèse que l’on peut avancer. On peut penser que pour Platon, une certaine théâtralité évite la tromperie du discours direct et rend le spectateur conscient qu’il s’agit non du réel mais d’une représentation du réel. Donc, oui vous avez raison, Platon rejoint Brecht sur ce point, si l’on peut dire !

Louise se réjouit en elle-même de la digression favorisée par la remarque d’« Agathon » : le parallèle avec Brecht donne au dialogue une modernité pas très facile à percevoir d’emblée. Elle remarque en outre que les deux interventions ont accru l’attention des autres étudiants, et poursuit son discours avec plus d’assurance.