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Ceci n'est pas un livre. Ceci est une balade en compagnie de l'auteur à la recherche de la liberté. Prenez-lui la main, il ne sait pas toujours s'il est sur la bonne voie, il est persuadé qu'il ne faut jamais cesser de chercher. Un coup il déconstruira le bonheur, un autre il encensera la libération de mener une vie calme et sans remous. Rien ne pousse l'humain à être libre, il est plus facile de se contenter de suivre des schémas sans réfléchir. Pour autant, à quoi bon vivre pour autre chose que danser sous la pluie ? Il n'y a que ça qui restera de nos âmes. Peut-être est-ce notre seul moyen d'échapper à la mort. Peut-être est-ce celle-ci qui vient nous délivrer. Ces plumes qui nous enchaînent ont besoin d'un vent pour s'envoler, et en tournant les pages vous rencontrerez ce souffle. Inspirez, expirez, volez.
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Seitenzahl: 278
Veröffentlichungsjahr: 2021
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« Guérir l’âme au moyen des sens, et les sens au moyen de l’âme. »
Oscar Wilde
201 120 911
Introduction
Le Choix
La Prison
L’Argent
Le Bonheur
La Consommation
Le Temps
Le Rêve
Les Emotions
Amour
Le Passé
Fable de la liberté
La Dépression
Nouvelle urbaine I
La Solitude
Les Autres
Addiction
Nouvelle urbaine II
Le Vide
Bruit et Silence
L’Age
Le Suicide
L’Evasion
L’Art
Nouvelle urbaine III
L’Espace
Dieu
La Vérité
Liberté d’expression
La Technologie
Nouvelle urbaine IV
Les Animaux
Le Chaos
L’Etat
Nouvelle urbaine V
La Révolution
La Naissance
La Maladie
La Célébrité
La Routine
La Bêtise
Nouvelle urbaine VI
La Confiance
Les Limites
La Volonté
Conclusion
Excuses
J’ai vécu toute ma vie pour être libre. Il n’y avait pour moi de plus belle conquête que celle de l’emprise sur notre existence. Et il est vrai que ce mot « Liberté » n’évoque qu’exaltation et passion. Prenez n’importe quel concept, accolez-le à « Libre », en naît une chose géniale. L’amour libre, le libre-échange, le libre-arbitre, front de libération national, liberté populaire, gestion libre, libre-culture… Il est une invitation à la divagation, à l’espérance.
Tout nous semble plus rose si on le peint avec le pinceau Liberté. Peut-être parce que la liberté est l’affaire de tout et de tous. Quels actes ne sont pas le résultat de la liberté ? Est-ce crier sur un toit à deux heure du matin ? Ou s’élaborer une loi morale stricte pour l’atteindre comme le pense Kant ? Le Larousse recoupe treize définitions pour tenter de cerner ce concept. Chiffre porte malheur sans doute car c’est une mission impossible que de saisir la liberté. Elle est là-même son existence : elle est insaisissable, sinon elle ne serait plus liberté. Je la vois cette déesse Romaine du nom de Libertas filer entre les mailles du filet de la raison.
Paul Valéry a cette formule magnifique résumant le dilemme de la comprendre sans l’éprendre : « La liberté est un mot qui chante plus qu'il ne parle ». À mon échelle, il est vrai que j’ai davantage vagabondé en entonnant sa mélodie que je n’ai eu de dialogue avec. Pourtant, comme une amie imaginaire, je ne l’ai pas lâchée, elle est à moi, rien qu’à moi. Puis viennent les autres. Tous ces facteurs extérieurs qui s’interposent entre vous et votre liberté : une mère trop aimante, un amant, un échec, la maladie, la vie en somme. Des contraintes voilà de quoi est fait le monde.
Sommes-nous vraiment, dans nos démocraties modernes, à l’âge de la liberté exacerbée ? J’en doute. Avant, il y avait davantage de codes, la société était plus rigide, sauf que ces barrières ne demandaient qu’à être brisées. Aujourd’hui, le code civil continue de s’étoffer chaque année pour mieux garantir notre liberté, et une fois figées dans le droit, ces obligations peuvent servir à nous humilier. Je ne proteste pas contre la nécessité d’un État de droit pour vivre, mais jusqu’à quel point est-il indispensable ? Il existe ce paradoxe en politique où ceux qui sont pour le « libéralisme », le retrait de l’État, sont aussi les plus farouches opposants au progressisme. La gauche est l’autre face de la caricature : première, sur les libertés fondamentales des Hommes, dernière, pour accepter que l’humain puisse être un sanguinaire animal s’entretuant, au nom de sa liberté.
Cette « Liberté » on l’instrumentalise, on se l’approprie pour justifier nos actes, et on finit par la délaisser au profit de plaisirs faciles. Oui, il est plus plaisant de laisser un État décider de notre bonheur, de voter des lois briguant la liberté d’expression, ou des lois sécuritaires qui font de mauvais échos à 1984 d’Orwell, plus qu’à Huxley. La Chine est la meilleure administration puisqu’elle réduit ses citoyens à un système de notation qui permet de juger qui sont les bons, les mauvais, les justes, les injustes. Pour moi, qui idolâtre la liberté, de telles mesures m’effraient. Conservons un État qui nous conserve, pas un qui se prend pour Dieu.
S’il y a bien une entité que nous devrions prier, célébrer, c’est la Liberté plus que Dieu. À moins que l’un et l’autre ne se confondent. De quoi sommes-nous libres ? La vie nous est imposée, et la mort intervient à sa guise. Se tirer une balle ne voudra pas dire que vous êtes libres, ce calibre sera le résultat de l’exercice de votre pensée, de votre vécu, ce ne sera qu’une cause provenant de causes antérieures. Ainsi, à la recherche d’une cause originelle qui a engendré toutes les autres causes, il y a Dieu selon Descartes. Plus angoissante encore est la vision de Spinoza et de son déterminisme qui dicte que tout est déjà prévu, que nous n’avons que la liberté de connaitre l’origine de nos passions, de nos désirs. Le français résout le pourquoi, le néerlandais l’élimine de l’équation.
Ce livre ne sera pas un récital des théories de tous les auteurs qui ont étudié la liberté. Ce n’est pas mon envie, il y a des universitaires plus compétents que moi pour faire cela. L’angle choisi dans les pages suivantes est celui de l’ouverture. La liberté est en tout et m’échappe de partout. Nous nous lançons dans une exploration parmi les lieux où cette déesse, représentée à New-York face à l’océan, a laissé ses empreintes. Nous relèverons scrupuleusement ses morceaux ADN, nous comparerons les fragments entre eux, et essayerons de retrouver où a pu fuir cette dame Liberté.
Notre excursion débute ici, sur le bord de la seule chose que fait l’Homme : choisir. Il n’y a plus petit pas et plus grande enjambée dans la liberté que le choix. On a toujours le choix d’ailleurs. Peu importe que vous deviez prendre le parti de vendre votre famille ou d’aller en prison avec, vous aurez le choix. On en est à un argument assez basique somme toute.
Cependant, le choix s’étend plus loin qu’aux dilemmes infernaux. Je fais du sport pour avoir la possibilité de manger autant de glace que possible. Je fais le choix de conserver une hygiène de vie dans le but de la détruire sans m’engager vers l’obésité. Je mets mes chaussettes avant mes pantalons, car cela m’agace qu’elles ne soient pas bien lisses sur mes chevilles. Je choisis. Action essence du Rien et du Tout.
Si l’on s’en tient à la conception banale de la liberté, qui est de faire ce que l’on veut, ce n’est que par le choix qu’elle s’exprime. Faire ce que l’on veut revient à faire ce que l’on choisit. Mais qui n’a pas déjà fait des choix qu’il ne désirait pas ? Personne, on a tous des remords, des rancœurs, aussi minime soient-elles. Et ce n’est pas improbable que la liberté de choisir ses douleurs nous soit essentielle. Il y a des maux dont aimerait effacer l’existence, à l’inverse, d’autres, sont comme une lettre que l’on relie, nous remémorant le goût de la défaite. Faire le choix de souffrir n’est peut-être pas si idiot que cela. Il relève davantage de la liberté en tout cas. Combien choisirait le bonheur au lieu du malheur ? Quasiment tout le monde, il est le choix attendu, on nous a tellement répété qu’être heureux était le but de nos existences. Faire le choix de s’écarter de la norme est une forme de liberté. En même temps opter pour se conformer à la règle est dur. Combien de divorces ont lieu juste parce que des personnes se sont mariées par convenance ?
D’ailleurs devant l’autel, alors que notre amour est déjà réglé, on nous donne le choix. La centaine d’invité n’a pas été conviée pour assister à une tragédie de Shakespeare. Il est impensable de faire machine arrière, au mieux soyez lâche et évanouissez-vous dans la nature. Il n’y a plus d’autres options pour sauver votre dignité. Le choix nous est-il imposé ou donné ? On dit communément « Je te donne le choix » ou « Je te laisse le choix ». Dans les deux cas, il y a une idée de possession. J’ai le choix, je le tiens entre mes doigts, il me glisse des mains… C’est aussi ça posséder quelque chose, ça veut dire que l’on peut le perdre. Mais quand perd-on le choix ? Quand est-ce que nous n’avons plus la faculté de décider ?
Il serait trop facile de désigner les fous et les enfants comme étant inaptes à choisir. Ces deux catégories font des choix. Je me rappelle très bien avoir choisi de sauter dans la piscine sans brassard vers mes quatre ans. Nous jugeons qu’ils ne sont pas capables de le faire, alors on se substitue à eux. La vérité est que nous intégrons à la qualité de décider, un principe de raison. La capacité, tout le monde l’a. Ce serait plutôt les esprits intellectuels qui auraient le plus de mal à choisir, ils réfléchissent trop. Ce système de déléguer la responsabilité de prendre des décisions pour notre bien, à des gens mieux placés, mieux instruits, se retrouve au cœur de notre système politique. La démocratie est sans doute choisir qui choisira à notre place. Dès lors, nous délaissons cette arme qu’est le choix à qui se prétend plus apte. Est-ce une mauvaise chose ? Non. Faire le choix de reconnaître son incompétence est une preuve d’humilité. Si vous ne savez pas réparer votre chaudière, quelle décadence à appeler un plombier ? Le danger se situe lorsque l’abandon du choix est automatique, que nous ne faisons plus l’effort de prendre des décisions. Cela est commode que de reconnaître sa faiblesse devant tous les sujets, il est plus facile d’être porté par les courants. Ce ne sera pas l’existence la plus heureuse, ce sera l’existence la moins douloureuse. Ne faire aucun choix est le dernier choix que l’on peut faire. Il épargne de la souffrance, vous ne perdrez plus rien. Entre une pomme et une poire, si je ne choisis ni l’une ni l’autre, je ne gagne rien, je ne perds rien. Notre âme ne sera martelée par le forgeron que nous sommes, elle conservera sa fusion qui finira par la faire fondre. Il n’y aura pas le risque de briser la lame, le risque d’accrocher la pointe, de se retrouver avec une épée biscornue. Les brasiers volcaniques d’Héphaïstos la réduiront en une pâte tellement malléable, qu’elle glissera entre les dents d’une bouche d’égout.
On peut s’aventurer à cette expérience. Elle me semble décevante. Peut-être que nous ne choisissons jamais librement, peut-être que notre passé nous mène à faire un choix précis, sur lequel nous n’avons pas de maîtrise, où nous ne sommes qu’un résultat de nous-même. Sauf qu’en choisissant nous optons à chaque fois pour la vie. Ne rien faire, réfuter tous les dilemmes mène soit à mourir, soit à finir comptable comme son père, avec une femme que l’on n’aime aucunement juste pour en avoir une, et des enfants dont on doutera s’ils sont de nous ou de votre meilleur ami Pierre. Comprenez que le problème n’est pas d’adorer les mathématiques et les avis d’imposition. Il faut savoir pourquoi nous vivons ce que nous vivons. Nous en revenons déjà à Spinoza. Connaître l’origine de nos passions. Ce n’est pas toujours possible que de deviner quel vent nous pousse au milieu du brouillard de la vie. Les réponses sont cachées dans des brumes qui mettront des années à se dissiper par moment. Il faut savoir être patient pour comprendre la nature de nos choix. Il se peut que l’on se dise que nous avons mal agi, que nous aurions pu faire autrement. Je crois que dans ces moments de doute, il faut se rappeler qu’il reste encore un choix à faire pour s’apaiser : celui du pardon.
Le pardon est un choix autant qu’une nécessité. Lui seul permet d’avancer, de nous libérer du passé. La liberté, insolente qui ne s’excuse de rien, doit être accompagnée de pardon. Lorsqu’on vous atteint, lorsqu’un choix vous entraîne sur une fine banquise, ne regrettez rien. Édith Piaf nous le chante depuis soixante-dix ans. Faites le choix de pardon. Un tel vous a brisé le cœur comme on déchire une feuille de papier, pardonnez-vous de lui avoir accordé votre confiance. Vous ne pouviez pas savoir. Vous avez souri, vous avez éprouvé de la joie en voyant cet être vous accorder de l’attention. Ne retenez que cela. Les souvenirs aussi on les choisit.
Le choix est capable de tout. Il peut être celui qui vous libère autant que celui qui vous emprisonne. Il ne tient qu’à nous de décider de nos choix. Quels choix fait-elle notre déesse Liberté ? Nous l’ignorons. En tout cas, le simple acte de prendre une pomme au lieu d’une poire nous rapproche de sa perfection. Toute divine soit-elle, elle choisit.
L’endroit comporte quatre murs, une fenêtre, un lit superposé, une fenêtre, sans barreaux, un lavabo, une table de nuit, et une commode en bois. Votre cellule. Ou un appartement étudiant. Vous avez été incarcéré pour atteinte à la liberté. Il paraitrait que vous avez douté de son existence. On vous a vu acheter ce livre d’un auteur interlope. Les prémices de votre radicalisation ont été remarquées par votre famille, au repas de Noël. Entre les marrons et le camembert, vous avez commencé à évoquer le Déterminisme. Ce mouvement de pensée qui bafoue toute la pensée capitaliste de l’après-guerre. Votre oncle a tenté de vous ramener à la raison : « Enfin, on fait bien ce que l’on veut quand même. Regarde, quand j’ai quitté Alstom production pour monter mon entreprise, je l’ai fait seul, c’était moi, et personne n’y croyait. ». Vous lui avez répliqué qu’il n’était qu’une cause de causes. Le mot de trop. Le réveillon, le vingt-cinq, le nouvel an, par miracle on ne vous enferme qu’à partir du quatre janvier.
Vous voilà privé de votre liberté. La vraie. Pas celle dans votre tête. Celle qui vous permet de parcourir le monde, de manger quand vous le voulez, d’aimer à votre guise, de coucher avec qui vous voulez, d’appeler votre mère. Il n’y a plus que vous, parterre adossé à la structure métallique du lit, dans l’attente qu’un colocataire vous rejoigne. Quoique, il pourrait menacer davantage votre sécurité. Vous n’êtes même plus libre de vivre serein. Une phrase impérative mal interprétée lors du match de foot à la promenade, et on vous entaille d’un coup de rasoir. Votre liberté est réduite au minimum. Vous avez tout juste le droit de respirer, et de penser. Pas moins, sinon vous mourrez, pas plus, sinon vous pouvez mourir.
Après, vous n’êtes pas non plus à Alcatraz. Il vous est possible de nouer des amitiés, de vous instruire s’il y a une bibliothèque, votre famille peut vous rendre visite. Des bouffées d’oxygène. Interdit d’être libre, vous comprenez petit à petit que vous l’êtes davantage que prévu. Il y a les permissions, les remises de peine, les travaux d’intérêt général.
La dame Liberté a dû survoler ces lieux qui tentent de la restreindre. La preuve qu’ils échouent à la canaliser est qu’elle en est absente. Nous ne la coincerons pas ici. Son parfum enivre la porte de sortie que déverrouille le maton. Une fois à l’air libre nous humons chaque encens comme s’il était celui de notre bonheur. Étrange phénomène alors que 61% des personnes condamnées y retournent dans les cinq ans qui suivent, selon les chiffres du gouvernement.
Est-ce que se priver de liberté est une liberté ? Oui, comme tout. On pourrait dire qu’il est plus simple de se faire embaucher sur un chantier à porter des sacs de sable, au lieu d’aller braquer la supérette du quartier. En tout cas il y a moins de risque, moins à perdre, sur le papier pour une personne raisonnée. Mais se lever à six heure du matin, cinq jours sur sept, passer les deux derniers à panser ses cloques, juste pour vivre, est-ce vraiment être libre ? Beaucoup ont le rêve de gagner à la loterie, et tous nous souhaiterions, au moins, trouver un portefeuille Goyard avec quelques billets violet. Les prisonniers sont sans doute les plus libres de notre société en fin de compte.
Il n’y a pas que le larcin fiduciaire, il y aussi les peines pour violence, pour excès de vitesse, pour harcèlement, pour pédophilie. Ces criminels eux-aussi, à grands maux, sont des plus libres. Nous convenons à des règles qui nous sont nécessaires, mais qui restent des restrictions, des contraintes. Il n’y a pas faire le débat du bien et du mal lorsqu’une femme se fait violer par trois hommes en rentrant de boîte de nuit. Nous pouvons seulement soulever que, aussi horrible soient ces pervers, ils ont outrepassé la loi, ils se sont affranchis de limites à leurs libertés. Que vaut un instant d’abandon à nos pulsions contre des années derrière les barreaux ?
Si vous penchez pour le crime, c’est que votre quotidien doit vous paraître maussade. Il se peut qu’il le soit. Après tout, si l’on n’a pas d’argent, si l’on n’a pas de famille, si l’on est satisfait de rien, si la palpitation unique de votre vie est de mettre les doigts dans le parcmètre en espérant récupérer dix centimes, ne seriez-vous pas mieux dans une prison ? Une vraie ? Une où vous saurez pourquoi vous n’êtes pas libre. Il est possible que dix minutes de violence, où on ne ressent pas de plaisir, où la liberté prend possession de notre âme, vaillent une perpétuité. Au moins vous mourrez avec la certitude d’avoir été libre une fois. Qui a ce luxe de dire : « J’ai été libre, une fois, c’était génial ! » ? Les prisonniers l’ont. Les plus riches ne sont pas forcément ceux que l’on pense.
Pourtant aller jusqu’à affirmer que les prisonniers sont les plus libres, est extrémiste. Il faut comprendre qu’ils sont en geôle à cause de la nécessité. La nécessité d’assouvir un désir, d’arnaquer un inconnu par addiction au jeu, de vendre des grammes de shit et de cocaïne pour se nourrir. La nécessité est une contrainte, et la contrainte ne sera jamais la liberté. Ou alors dans un cas, lorsqu’on se contraint à ne pas avoir de contrainte. La nécessité exprime le besoin. Le besoin nous emprisonne avant même que nous ayons pu traiter de nous-mêmes. La prison n’est pas entravante de loin, pour celui qui n’a rien, qui n’a pas ce qu’il désire, elle ne pourra pas être pire. À quinze ans, un gamin, dont la mère est seule, touche le RSA, et doit l’élever entre les tours HLM, a-t-il tort de revendre de la drogue ? En est-il moins libre ? Il aura un faux sentiment de liberté à souffrir du complexe du pauvre à rentrer au lycée avec une paire de Jordan neuve. Puis, s’il va en prison, devrait-il regretter ? Avait-il d’autres perspectives de liberté ? Travailler, faire des études, sortir du ghetto, ces épopées de la méritocratie, nous les connaissons. Il m’a rarement été donné d’en voir. Les gens, dans mon entourage littéraire, sont toujours aussi blancs. Les barreaux les plus ardus à limer ne sont pas en fer.
Il me fait sourire de regarder les billets dans mon portefeuille. L’attention portée à leur dessin, le choix du papier, comment ils sortent du distributeur, et comment ils ressortent d’une poche de jean après le lavage. Un billet, un bifton, une liasse. Les plus amusants sont les dollars américains. On dirait qu’ils sont bons marchés. À peine les effleure-t-on, qu’ils se froissent. L’autre caractéristique qui vient éveiller mon cynisme est leur valeur. Mon porte-monnaie peut être rempli de cinquante bouts de papier, il sera ventripotent, me donnant un air important d’homme d’affaire, alors qu’il n’y aura que cinquante dollars. Je garde toujours quelques billets inutiles comme ceux-là, ils me font me sentir plus important lorsque je vais au restaurant avec une fille. Surtout moins fauché. Que voulez-vous, la misère est si belle qu’on la camoufle.
Ces cordes de papier, qui m’aliènent à en avoir un certain nombre sur moi pour être libre de commander autre chose qu’une César, sont des chaînes. Il n’y a rien qui nous retient plus que l’argent dans le monde matériel. En avoir, requiert de la responsabilité, de savoir ne pas en être dépendant. Ne pas en avoir, ferme des portes, bloque notre capacité d’agir. Comment fais-je si je veux aller au Pérou sans payer l’avion ? Je me cache en soute ? Il y a plus commode. Comment fais-je pour vivre décemment sans salaire pour subvenir au loyer ? Je vis dans la rue ? Nous ne sommes pas tous Diogène le cynique.
Dans ma vie, je n’ai manqué de rien matériellement. Cela arrivera peut-être demain. Je n’en sais rien. Et paradoxalement, je ne porte que peu d’importance à mon compte en banque. Il ne m’est apparu aucune attache envers des richesses éphémères. Il n’y a rien qui ne me fait envie à mes anniversaires. Si je les fête, ce n’est que pour profiter des gens qui me sont chers. Voir réuni ces êtres que l’on rate trop souvent dans l’année, tous à table, s’écharpant sur la hausse de CSG ou sur le salaire des joueurs de foot. L’argent ne m’a jamais asservi parce que je n’en ai jamais manqué, parce que je ne l’ai jamais désiré.
Combien de familles volent en éclat pour un héritage ? Qu’il est funeste de se battre pour récupérer les restes d’un mort. L’argent n’est le plus démoniaque dans ces histoires. Comme tout le temps dans les histoires d’amour, ce n’est pas la faute de l’être aimé, c’est notre péché, à nous, que d’en être dépendant. Ceux qui s’attachent le plus à l’argent, sont ceux qui ont le moins. Le moins matériellement, ou le moins mentalement. Nous sommes contraints d’excuser ceux qui souffrent de la faim, du froid, d’être privé d’éducation. À ceux-là, pardonnez-moi, pardonnez-moi d’avoir eu plus de chance que vous. Le chemin est plus abrupte pour vous qui partez de plus bas, j’espère que vous aurez l’opportunité de monter au moins quelques étages, de ne pas rester à la cave de la pyramide de Maslow. À ceux qui ont tout, et ne se satisfont de rien, il est malheureux pour vous que la sagesse ne s’achète point. Une phrase d’un homme, Dinos, qui avait peu, et qui une fois dans le confort écrivit « Il m’a fallu des chaînes en or pour me rendre compte que je suis esclave du temps. ».
L’argent n’est pas une mauvaise chose à notre liberté, malgré les pressions qu’il exerce sur celle-ci. L’axiome est de ne pas considérer l’argent comme une fin. Il est un moyen, il y a d’autres moyens que l’argent pour être libre. Avoir un compte épargne rempli permet l’indépendance. Voilà la différence. Il y a la liberté et l’indépendance. L’argent ne vous rendra jamais libre, il pourra vous rendre indépendant en tout cas. Ce seuil de l’indépendance est sans doute un prérequis à la liberté. Ne pas devoir se soumettre à autrui pour qu’il nous héberge, ne pas implorer la pitié d’autrui en faisant la manche. Dans la philosophie punk, le fait de ne rien posséder permet d’être contre le système, de s’en affranchir. Mais de qui vous affranchissez-vous lorsque vous tendez la main pour une pièce ? Vous êtes dépendants d’autrui, votre repas ne sera pas le résultat de votre volonté. Partez dans les bois, mangez des baies, tuez des lapins, cousez leurs peaux pour en faire des vêtements, là vous serez hors système.
L’un des problèmes que notre société a, est qu’elle fonctionne par l’argent. Rien ne se produit sans intérêt financier. Pourquoi l’écologie peine à s’installer dans les foyers ? Un peu par conservatisme, beaucoup car elle n’est pas rentable. Acheter une gourde plutôt que de reprendre des bouteilles plastiques à chaque fois, c’est moins cher, ça ne prend pas de temps, alors nous les voyons pulluler de partout dans les opens-spaces. Le seul biais par lequel les entreprises trouvent un intérêt pour l’écologie est leur campagne publicitaire. Tel constructeur automobile s’engagera à investir dans la reforestation, une belle image de marque. Pur intérêt économique, cela coûte moins cher de replanter des arbres que de ne pas les détruire. Le paradigme n’a pas grand-chose de moral. Il élimine assez peu la loi du plus fort que l’on retrouve à l’état de nature. Peut-être parce que cette loi est la première et universelle à tous les systèmes ? On ne peut pas dire que le communisme n’ait pas profité davantage aux forts qu’aux faibles.
On ne peut en vouloir à notre système aussi imparfait soit-il. Selon la formule de Churchill « La démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes ». Le capitalisme est régi par cette même règle. Et ce n’est pas sa faute. N’importe quel marteau peut servir à enfoncer un clou et à défoncer un crâne. La monnaie est un marteau fait pour que les interactions humaines soient non-violentes, et en ce sens, elle évite bien des conflits. Sauf que nous préférons compter le nombre qu’elle engendre. Certes, elle déchaîne des passions, elle révèle des aspects sombres de la nature humaine, mais l’Homme n’est-il pas naturellement mauvais ? Il n’y a pas besoin d’argent pour que la jalousie, l’ambition, la vanité existent.
Les gens qui recherchent l’argent pour l’argent sont rares. La plupart désire ce qu’une carte de crédit peut apporter. La question est dès lors de savoir ce que l’argent ne peut apporter ? Il ne faut pas se leurrer, il n’y a que peu de choses qui sont hors de portée avec des poches pleines. L’amitié, l’amour, la famille, le bonheur, la philosophie, les qualités humaines… Supercherie ! Il y a toujours plus d’amour dans un couple au début du mois, il y a toujours plus de respect aux repas de famille lorsqu’on gagne sa vie, il y a toujours plus de possibilité d’explorer son bonheur avec de l’argent, il faut de l’argent pour étudier, il en faut aussi pour pouvoir se concentrer à devenir une bonne personne. Trop nombreux sont ceux qui traversent leur vie à devenir un produit marketing. L’argent directement n’est pas ce qui rapporte les diplômes, il y a le travail, la persévérance. Sauf que les élèves d’Henri IV ont tous deux points communs : ils ratent rarement leurs examens, et ils payent des frais de scolarité exorbitants. Pour ce qui est de l’amour, il est évident que l’on est plus attirant avec de l’argent. Entre celui qui se rend chez le coiffeur une fois toutes les deux semaines, et celui qui se tond lui-même ses contours, il n’y a pas photo. Aussi laid soit le premier, s’il investit son argent dans son physique, il pourra obtenir un meilleur résultat que ce bel étalon qui passe sa journée dans le cambouis. Pas d’argent, pas de sortie, pas de rencontre, pas de voyage surprise à Disneyland.
Il est clair qu’on ne peut acheter les sentiments. Heureusement. La couleur de nos billets ont souvent tendance à décolorer sur nos relations, que vous soyez humble ou fantasque. Une nouvelle fois l’argent nous tient, nous limite, nous ôte de liberté. Si je suis un cadre supérieur, je vais côtoyer des cadres supérieurs aux salaires équivalents au mien. La sociologie se tue à nous le démontrer depuis Webber. Peut-être n’est-ce pas que la faute de l’argent ? Les individus n’apprécient guère être bousculés, un prolo tient en horreur un bobo, et inversement. L’argent est notre maître parce que l’on se soumet à lui. Comme toute chose. Nous avons eu tendance à ériger par principe ce moyen comme une fin. Il me semble que le rapport à l’argent est en train d’évoluer, qu’une première génération qui privilégie son confort plutôt qu’au gain s’est installée. La recherche du bonheur commence à primer. Il n’est pas sûr que ce nouveau règne soit moins tyrannique.
On fait par moment l’analogie entre liberté et bonheur. Ou alors on part du principe que ces deux idées sont faites pour être ensemble. J’ai tendance à voir cela comme un oxymore. Rien n’est moins libre qu’une personne heureuse, rien n’est plus triste qu’un être libre.
Avant de développer cette relation toxique, définissons ce que nous pourrions appeler le bonheur. On se sent content. On est bien. Nous nageons en pleine béatitude. Pourquoi ? Comment ? Est-ce le but d’une vie que d’être heureux ? Non. Sinon nous mourrions tous heureux. Il y a des hauts et des bas dans notre moral. Le bonheur est une matière fluctuante par essence. Ce qui m’effraie le plus par rapport au bonheur est ce caractère variable. D’un point de vue chimique, le bonheur nous est procuré par des taux de dopamine, de sérotonine, et d’autres hormones en –ine. Ces hormones peuvent croître après un effort physique, d’où la nécessité de faire du sport. En revanche, nous ne sommes pas égaux devant elles, chaque individu vient au monde avec des taux différents de ces hormones. Concrètement cela veut dire que nous n’avons pas tous la même propension à être heureux. Terrible déterminisme scientifique.
Le bonheur est un contre sens pour moi à partir du moment que l’on peut pleurer de joie. La joie la plus élevée est ce qui se rapproche le plus des douleurs les plus profondes. Et cette forme de cercle qu’il existe me fait dire qu’il est possible de mourir d’être heureux, autant que de tristesse. Elle est une émotion instable. Les stoïciens répondent à ces sables mouvants par le calme, l’acceptation du monde. Ils ont raison sur le point qu’apprendre à accueillir les évènements, plus qu’à vouloir les modeler, est le moyen le plus sûr de ne pas en souffrir. Ne pas souffrir, ce n’est pas encore être heureux. Il est un état neutre entre les deux. L’ataraxie est un idéal qui ne s’atteint pas par la négation des maux. Par moment on se sent bien, on ne se pose plus de questions. Voilà ce qui se rapprocherait le plus de ma vision du bonheur : instant où je ne me pose plus de questions. L’Homme s’interroge en permanence : « Vais-je acheter du pain ? » ; « Mon travail me plait-il ? » ; « Peut-on dire qu’Israël reproduit une politique colonisatrice par vengeance de son histoire de stigmatisé ? ». Lorsque dans votre journée il n’y a plus de tourmentes, plus de soucis, que vous n’avez plus d’interrogations, à ce moment vous effleurez un bout de bonheur.
Toutefois, le but de cet ouvrage n’est pas d’être heureux, il est de se rapprocher de la liberté. Et le bonheur est l’un des obstacles, entre nous, mortels, et elle, déesse. Parce que choisir le bonheur n’est opter pour la meilleure existence. Tout le monde serait plus heureux qu’il n’y ait plus de terroristes. Nous pourrions réussir à approcher le risque zéro si nous utilisions des drones, que nous généralisions le contrôle des recherches internet, que nos visages soient scannés, que nous ayons, comme en Chine, un système de notation du comportement citoyen. Toutes ces mesures seraient celles qui nous mèneraient à éradiquer la menace des attentats. Il n’y aucun doute là-dessus. Et nous serions tous plus heureux de ne pas apprendre qu’une centaine d’âmes ont été tirées au ciel par des kalachnikovs. Mais à quel prix ? Nous ne serions libres de rien. La moindre recherche sur Google, qui serait quelque peu déviante, et nous serions fichés comme dangereux pour la communauté. Alors qu’il est autorisé de se demander ce que donnerait un corps humain dans un micro-onde. Ce genre de réflexion, qui se faufile dans une conversation entre deux amis éméchés, devient aussitôt un motif d’arrestation.
Ceci n’est qu’un exemple, nous pourrions en pondérer des milliers d’autres. Il est possible, d’un point de vue schématique, d’éradiquer des sources du malheur des gens. La contre balance est toujours une perte de liberté. Le cas des aides sociales est moins manichéen que celui du terrorisme. Ainsi, nous pourrions distribuer un revenu universel à chaque citoyen. Économiquement, cela peut se tenir, des gens bien mieux placés que moi l’ont calculé, et il me semble que ce pourrait fonctionner. Nous sacrifierons alors une part de notre indépendance au profit du contrôle de l’État. La liberté est tellement omniprésente qu’elle ne disparait jamais, elle passe d’une main à l’autre. Il n’y a pas de loi tuant la liberté de la presse. Il y a un pouvoir qui s’empare de la liberté de la presse à ses propres fins. Pour le bonheur, il en va de même, en échange d’un morceau de liberté, nous pouvons obtenir un morceau de joie. Cet échange nous le faisons de manière courante avec l’État, il nous arrive de troquer avec d’autres entités que le gouvernement. Nous commerçons notre liberté contre de l’affection, des relations sexuelles, du pouvoir, un bon salaire, une vie confortable. Tout ça parce qu’ils nous apportent de la sérotonine.
Il est assez fréquent que l’on s’attache aux sources de nos sourires. Quoi de plus normal ? Je me rassasie des joues de ma nièce qui joue avec moi. Je n’ai pas envie de m’éloigner d’elle. En échange d’un
