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Le cadavre défiguré d'une jeune femme est retrouvé.
A l'occasion de la découverte du corps défiguré d'une jeune femme, le commissaire Roman va se retrouver confronté à un membre de la mafia lilloise, patron de bar, tandis qu'un dangereux psychopathe, nouvellement libéré pour bonne conduite rêve de vengeance à son encontre. Il s'en faudra de peu que son funeste projet se réalise.
Retrouvez le commissaire Roman, plongé dans le monde de la mafia lilloise et confronté à un psychopathe bien décidé à lui faire la peau !
EXTRAIT
— À qui appartient cet endroit de cauchemar ? interrogea Quentin.
Kléber feuilleta rapidement son carnet.
— Maurice Dewaelle… le gros en salopette là-bas, contre le bahut. Un ex-taulard, voitures maquillées, contrebande, coups et blessures et même racket, la dernière fois il a pris huit ans. Depuis qu'il est sorti, il semble rangé des voitures… enfin, si j'ose dire. À présent, il s'occupe de leurs funérailles !
Sa blague ne fit rire que lui. Devant le visage fermé des deux hommes, il retrouva immédiatement son sérieux.
— Je connais ce gars-là, lança Quentin. Aux archives, ils manient son dossier avec des pinces à cornichons. En prison, il était tellement mauvais que pas un taulard n'osait l'approcher. Même les mouches évitaient de l'utiliser comme perchoir !
À PROPOS DE L'AUTEUR
René Cyr vit dans le département du Nord, à Neuville sur Escaut, à une trentaine de kilomètres de la frontière belge. Il a été Ingénieur Conseil et expert en bâtiment, il dirige depuis cinq années une Association d'aide à domicile auprès de personnes âgées dépendantes. Passionné de lecture depuis sa jeunesse, il s'est tourné vers l'écriture d'un premier roman policier édité en mai 2006 avant de donner une suite aux aventures du commissaire Roman et du commandant Quentin.
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Seitenzahl: 414
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Engrenages
René Cyr
Thriller
Dépôt légal septembre 2012
ISBN : 978-2-35962-311-6
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273
©Couverture hubely
© 2012 — Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88 370 Plombières les bains
www.editions-exaequo.fr
www.exaequoblog.fr
La correction de cet ouvrage a été réalisée
par Elodie Guillot pour « Corrections à La loupe »
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Bibliographie
La foire aux manèges – editions ravet-Anceau - 2006
Outrages
Sommaire
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
Chapitre XXVIII
Chapitre XXIX
Chapitre XXX
Chapitre XXXI
Chapitre XXXII
Chapitre XXXIII
Chapitre XXXIV
Chapitre XXXV
Chapitre XXXVI
Chapitre XXXVII
Chapitre XXXVIII
Chapitre XXXIX
Chapitre XL
Chapitre XLI
Chapitre XLII
Chapitre XLIII
Chapitre XLIV
Chapitre XLV
Chapitre XLVI
Chapitre XLVII
Chapitre XLVIII
Chapitre XLIX
Chapitre L
Épilogue
Le commissaire Roman fit prudemment le tour de la voiture, évitant, par petits bonds, les nombreux nids de poule emplis d'une eau fangeuse qui émaillaient la cour en terre battue. Un instant, il demeura appuyé contre le véhicule. Songeur, il laissa errer son regard autour de lui. L'endroit était sinistre.
Il s'agissait d'une ancienne friche industrielle convertie en casse automobile dont la surface, couverte de trous, évoquait un paysage lunaire cerné par des montagnes de carcasses éventrées.
Son ami, le commandant Quentin, vint le rejoindre.
— Foutu merdier, grogna-t-il, j'aurais dû mettre des bottes !
Roman leva les yeux au ciel. Chez son ami, c'était une manie. Il fallait qu'il ronchonne, souvent pour des petits riens, qu'il radote, comme un vieux célibataire. Ce qu'il était d'ailleurs, même s'il n'affichait que trente-huit ans au compteur.
Le temps, les chauffards, la vie chère, tout y passait et pas forcément dans cet ordre.
Les deux hommes se dirigèrent à pas lents vers un petit groupe massé à quelques dizaines de mètres.
Le lieutenant Kléber s'avança à leur rencontre.
— Bonjour commissaire, commandant, c'est pas beau à voir !
Étant donné la pâleur de son visage, ce devait être vrai.
— Alors ? interrogea Roman.
— Marie François, vingt-six ans, étranglée. On lui a versé de l'acide chlorhydrique sur le visage et dans la bouche. À mon avis, ce dernier détail n'est pas anodin !
— Ah bon, déjà une conclusion, releva Roman… et, quelle est-elle ?
— Encore une histoire de fric. Le pognon, c'est bien une invention du diable… Probablement un chantage… Elle a dû menacer de l'ouvrir et on la lui aura fermée définitivement !
— Ne conclus pas trop vite… On a son adresse ?
— Oui, elle avait encore ses papiers… rue Victor Renard !
— Sa profession ?
— Artiste !
— Artiste de quoi ?
— Je ne sais pas patron, mais je saurai… !
— À qui appartient cet endroit de cauchemar ? interrogea Quentin.
Kléber feuilleta rapidement son carnet.
— Maurice Dewaelle… le gros en salopette là-bas, contre le bahut. Un ex-taulard, voitures maquillées, contrebande, coups et blessures et même racket, la dernière fois il a pris huit ans. Depuis qu'il est sorti, il semble rangé des voitures… enfin, si j'ose dire. À présent, il s'occupe de leurs funérailles !
Sa blague ne fit rire que lui. Devant le visage fermé des deux hommes, il retrouva immédiatement son sérieux.
— Je connais ce gars-là, lança Quentin. Aux archives, ils manient son dossier avec des pinces à cornichons. En prison, il était tellement mauvais que pas un taulard n'osait l'approcher. Même les mouches évitaient de l'utiliser comme perchoir !
— Charmante nature… Kléber, tu me trouves tout ce que tu peux sur cette fille et surtout où elle exerçait ses talents d'artiste. Salut toubib, sale temps, pas vrai, salut Fournier !
Le médecin releva la tête. À ses pieds gisait le cadavre d'une jeune femme dont la chevelure blonde brillait comme une promesse de magazine. Elle avait dû être jolie, avant que l'acide ne lui creuse les joues et y développe d'atroces cloques violacées.
Ses lèvres faisaient place désormais à un orifice difforme d'où apparaissait une dentition, creusée elle aussi par l'acide. Elle était vêtue d'un jean et d'un pull marin. Ce dernier était soulevé et le jean entrouvert.
Écœuré, le médecin fit la moue.
— Salut Patrick… Commandant… Triste, hein ? On croit qu'on va s'habituer un jour, mais est-ce que l'on s'habitue à la mort d'autrui ? Parfois je me demande si le génie malfaisant de l'être humain comporte des limites en matière d'atrocités !
Roman acquiesça d'un signe de la tête. Il ne parvenait pas à ôter son regard du corps de la jeune femme.
— Violée ? interrogea Quentin en désignant les vêtements entrouverts.
— A priori non, je vous répondrai plus précisément après l'autopsie. C'est moi qui ai dégrafé le pantalon et soulevé le pull, pour la prise de température rectale. D'après les rigidités, à la base du crâne, je dirais que nous nous trouvons dans la phase intermédiaire de décroissance rapide de la température du corps qui est celle où la méthode thermométrique se révèle la plus intéressante pour estimer le délai post mortem. Vous avez vu ses vêtements, on dirait une tenue de scène. Peut-être une strip-teaseuse… le tueur ne lui a pas laissé le temps de se changer !
— Intéressant ça… Kléber m'a dit qu'il était inscrit « Artiste » à la rubrique profession sur ses papiers. À quand remonte la mort d'après vous ?
— Le cadavre est tiède, rigide et présente des lividités effaçables. Comme ça, à vue de nez, je dirais entre six et douze heures. À mon avis, plus proche de six, car les lividités ne sont pas totalement apparentes. Mais, c'est sous réserve hein !
— Bien sûr, six heures, ça nous fait vers une heure du matin… OK, merci toubib. Et vous Fournier, quoi de neuf ?
— Oh, ben, c'est clair qu'elle n'a pas été tuée ici. Il n'y a aucune trace, hormis celles de pneus qui m'ont semblé plus fraîches que les autres. Probablement le véhicule avec lequel elle a été transportée. On est arrivé très tôt, le propriétaire a découvert le corps et a aussitôt empêché quiconque de s'en approcher. J'ai donc pu effectuer un relevé relativement net. J'ai également découvert des traces fraîches de peinture contre le poteau en béton que voilà. Il s'agit d'un véhicule noir. Après analyse chimique je n'aurai aucune difficulté à retrouver la marque. Le gars a dû accrocher sa voiture en effectuant une marche arrière !
— Il devait être nerveux pour rater sa marche arrière ici. Un quarante tonnes ferait demi-tour sans problème. À moins qu'il ait été dérangé… Interrogez tout le monde ici, il est possible que quelqu'un ait vu quelque chose. Bon, merci messieurs, bonne continuation. Kléber tu nous accompagnes, on va dire bonjour à Maurice !
Les trois hommes abandonnèrent l'équipe affairée autour de la morte pour se diriger vers un coin retiré de la casse. Le Maurice en question était appuyé contre un énorme engin dont les roues avoisinaient les deux mètres de diamètre.
— Alors, Maurice, interrogea Quentin, on en prend cinq ?
— Ben, comment vous voulez bosser ? C'est vous les poulets, là, avec vous en travers du chemin, pas moyen de bouger les grues. Moi j'vous l'dis, le fumier qui a fait ça m'a joué un sale tour !
— C'est la petite, là-bas, qui regrette le plus !
— Mon passé, qui est pas blanc bleu, me donne un drôle de goût dans la bouche, commissaire. J'ai l'impression de replonger moi !
— Que veux-tu Maurice, la violence appelle la violence !
— Ah, j'vous jure commissaire que j'ai pas tâté d'la crapule depuis que j'suis avec Maryvonne. Et pi, c'te petite-là… c'est dégueulasse !
— Je veux bien te croire… mais c'est nouveau ça, tes bons sentiments. Si j'ai bonne mémoire, il y a quelques années, les macchabées t'empêchaient pas de dormir, fut-ce celui d'une jeune femme comme celle-là !
— Qu'est-ce que vous voulez, on change… Depuis que ma gamine m'a pondu un môme, je suis devenu plus cool. J'ai fait des conneries, c'est vrai !
Quentin ne put s'empêcher d'esquisser un sourire devant cette grande brute transformée en pâte à modeler par la présence d'un enfant.
— C'est bien Maurice, te voilà sur la bonne pente… Qui l'a trouvée ?
— Un d'mes ouvriers, il allait faire chauffer sa grue, quand il est r'venu en gueulant qu'y avait un macchab dans la cour. Si j'attrape l'fumier qui prend mon entreprise pour une nécropole, hurla-t-il en exhibant ses deux poings en forme de massue, ça va être sa fête !
Les trois policiers se dévisagèrent, une lueur d'amusement dans le regard. Ils n'eurent aucun mal à le croire, étant donné le quintal et demi de muscles et d'os en train de s'agiter sous leurs yeux. S'il lui mettait la main dessus, cela risquait, en effet, de mal tourner pour le responsable de ce carnage.
— L'ouvrier, on l'a interrogé ? demanda Roman en direction de Kléber.
— Oui, patron, rien à redire. Le médecin a dit que le meurtre avait dû avoir lieu aux environs d'une heure, ce matin. À cette heure, il était en cellule de dégrisement, au commissariat du Faubourg de Béthune, les collègues ont confirmé !
— Dis donc Maurice, ta main d'œuvre elle sort pas de chez Prunier, hein !
— Ouais, bon, il picole un peu, c'est pas un crime. J'ai décidé de lui laisser sa chance et pis, il est pas dangereux, il conduit pas, il a qu'un vélo !
— Si c'est pour une œuvre… pourquoi il a été embarqué ?
— Il pissait contre la porte du commissariat…
— Dis-moi Maurice, y aurait pas, par hasard, autre chose que tu garderais bien au chaud dans ta mauvaise conscience et que t'aurais oublié de me dire ?
— Non, mais, qu'est-ce que vous allez chercher commissaire ?
— Rien, je m'interroge… on sait pas. Si par exemple tu voulais me parler, en tête-à-tête. Des fois que la foule te provoquerait des vapeurs. Je suis à ta disposition !
— J'ai dit c'que j'avais à dire, grommela-t-il, bougon.
— Bon, ok… tu connais la procédure, Maurice !
Il lui tendit une carte de visite.
— Demain matin à mon bureau, neuf heures pour ta déposition !
L'intéressé haussa les épaules et enfouit le carton de bristol dans l'une des poches crasseuses de son bleu de travail, tandis que les trois hommes se dirigeaient de nouveau vers le groupe des techniciens de la police scientifique.
— Quentin, dès que ce sera fini, fais enlever le corps. Je compte sur vous, toubib ?
L'intéressé lui adressa un sourire. Il savait qu'il pouvait compter sur lui. Avec son équipe, il ferait, cette fois encore, le maximum.
— Messieurs, je vous laisse, j'attends vos rapports. Kléber, tu m'accompagnes !
Il s'éloigna et leva les yeux au ciel en relevant le col de son imperméable. Les nuages noirs, très bas, avaient pris de la vitesse. Le vent venait de passer au nord-ouest, il allait se remettre à pleuvoir.
— Attends un instant, lança-t-il à Kléber, déjà installé derrière son volant.
Il fit quelques pas et observa de nouveau la montagne de voitures. Certaines étaient déjà réduites à l'état de simple cube, par les soins d'une immense presse hydraulique qui trônait dans le fond du parc.
De là, une grue les chargerait ensuite dans des camions en partance pour la fonderie où, tel le Phénix, le métal renaîtrait sous forme de tôles qui constitueraient à leur tour la carcasse de nouvelles voitures.
Une légère brume montait du sol. Fine et froide, elle voilait l'espace, donnant aux objets et aux personnages une allure fantomatique.
Il réprima un frisson. La vue de toutes ces carcasses éventrées était décidément déprimante à souhait.
Il retourna vers la voiture, son regard se posa sur le corps de la jeune femme. Son cœur s'emballa. Cette scène de crime avait quelque chose de cauchemardesque.
D'abord, à cause de l'âge de la victime, puis de son visage, ravagé par l'acide. Enfin, à l'endroit, sinistre, au ressenti, à la froideur presque sépulcrale qui régnait dans ce lieu humide et qui pénétrait jusqu'aux entrailles, traversant les vêtements dont elle se faisait fi.
Par-dessus tout, c'est la terrible impression de douleur et de souffrance, à jamais imprimée sur le visage de la jeune femme et qui faisait se détourner tous les regards.
La plupart des personnes présentes s'étaient éloignées et se préparaient à quitter les lieux.
Les gouttes de pluie, agglutinées dans le creux des yeux du cadavre, formaient de petits ruisseaux qui glissaient sur le léger duvet de ses joues, comme des larmes amères.
— Triste fin, murmura le médecin.
Roman acquiesça. Le docteur Schneider avait raison. Lui non plus n'était jamais parvenu à s'habituer à la mort d'autrui. Cependant, et il le savait très bien, pour demeurer efficace, il devait maîtriser ses sentiments, au risque de paraître plus froid qu'il n'était en réalité.
Il savait, en choisissant ce métier, qu'il serait confronté à la violence et au sordide.
À présent, s'il ne pouvait plus rien pour sauver cette jeune femme, il lui restait le devoir de retrouver l'auteur de sa mort.
Elle possédait encore son sac à main. Il gisait à ses côtés et ne paraissait pas avoir été fouillé. Il contenait pas mal d'argent liquide, son chéquier et sa carte bancaire. Le vol n'était donc pas le mobile du meurtre.
Kléber avait sans doute raison. Ce meurtre ressemblait à une exécution. On avait voulu la faire taire.
Il revint vers la voiture, évitant soigneusement les flaques de boue.
— Merde, recouvrez-la, lança-t-il en direction de deux gardiens, voyez pas qu'il pleut ?
Au moment où il prenait place dans la voiture, les deux hommes tendaient une bâche en plastique au-dessus du corps.
Kléber démarra et enclencha une vitesse. Roman ne parvenait pas à détacher le regard de cette forme inerte, allongée parmi des monceaux de cadavres de voitures. Lorsqu'enfin, elle disparut après le premier virage, il en fut presque soulagé.
— On croit que l'on s'habitue à la mort, murmura-t-il, mais c'est faux, on ne s'habitue jamais !
Certains de ses collègues prétendaient être devenus insensibles ou alors le laissaient croire.
Lui n'était jamais parvenu à accepter la mort en tant que fatalité. Bien sûr, chacun ici bas doit mourir un jour, mais pas comme cela, pas dans cette boue infâme, pas dans un pareil endroit.
Tout à ses réflexions, il n'avait pas entendu la question de Kléber.
— Où allons-nous patron ? répéta ce dernier un ton plus haut. Quel temps de merde hein, on en a encore pour la journée. Après demain, y aura trois jours !
Il ricana. Devant le visage fermé du commissaire, son rire s'étouffa dans sa gorge.
— On va casser la graine, répondit Roman après quelques secondes. J'ai faim, pas toi ?
— Oh que si, patron !
— Ça te dit de la cuisine vietnamienne ?
— J'adore !
— Alors, rue Jules Guesde, La Porte dorée. Conduis doucement, j'ai besoin de réfléchir !
Il ferma les yeux. Kléber leva le pied et respecta son besoin de silence.
Roman trouvait agréable de se laisser mener, il détestait toujours autant conduire.
Après quelques minutes, il sentit ses muscles se relâcher. Il lui fallait conserver l'esprit ouvert aux bruits extérieurs, autrement, les vibrations du moteur seraient tout à fait capables de l'endormir.
La voiture remonta la rue Courtois, puis la rue Simons qui se jette rue du Faubourg des Postes. La circulation commençait à être dense à cette heure.
— Je balance le deux tons patron, proposa Kléber.
Roman émergea de la brume soporifique dans laquelle il semblait plongé depuis qu'il avait mis le pied hors du lit et se contenta d'un haussement d'épaules pour toute réponse.
Le message était clair, pas de deux tons.
Déçu, Kléber donna un coup d'accélérateur, ce qui eut pour effet de faire hurler le moteur. Il emprunta la rue du Faubourg des Postes jusqu'au square Barthélémy Dorez. Là, il se fit voler la priorité. Il s'apprêtait à foncer derrière le malotru, lorsqu'il se souvint de la remarque du commissaire. Il se contenta d'un coup du plat de la main sur le volant et d'une injure bien sentie.
Malheureusement, les vitres fermées en atténuèrent l'effet. Roman esquissa un sourire et entrouvrit les paupières.
— Franchement, hein, patron. Y en a, c'est à se demander où ils ont obtenu leur permis !
Il ne répondit pas. Il n'avait pas envie de parler, son moral était aussi bas et gris que le ciel. Kléber n'insista pas.
Il remonta la rue des Postes et bifurqua ensuite rue Paul Lafargue. Parvenu en haut, il prit la rue d'Arcole, puis vira à droite et atterrit rue Jules Guesde.
***
Le petit restaurant se trouvait là, à quelques mètres de la voiture. Il ne payait pas de mine avec sa façade poussiéreuse, mais Roman, en vieil habitué, savait que l'on y mangeait très bien et pour pas cher, une cuisine familiale à base de produits frais.
Il adorait ce quartier empli de bonnes vibrations, riche d'odeurs épicées et de gouaille populaire.
Autrefois, c'est dans le vieux Lille qu'il aimait musarder. Dans le quartier de la vieille bourse et, au-delà, parmi les vieux troquets d'habitués, les petites épiceries maghrébines aux mille parfums et les vieilles drogueries qui empestaient le formol et l'ammoniaque.
Mais voilà, tout cela était à présent remplacé par des boutiques de luxe et des bars branchés.
Même si la rénovation s'imposait alors, le quartier avait peu à peu perdu de son âme d'antan. C'est une loi de la nature qui déteste le vide. Le nouveau chasse l'ancien, les deux époques peuvent rarement cohabiter. Cela est d'ailleurs autant valable pour les objets que pour les gens.
Ces lieux, à présent rénovés, s'embourgeoisaient. Autrefois, véritable faubourg populaire, cette partie de la ville était devenue le lieu de promenade des amateurs de balades architecturales. Aussi, c'est au quartier de Wazemmes qu'allait désormais sa préférence.
Ils mangèrent lentement et achevèrent leur repas par le traditionnel saké chinois offert à tout client fidèle.
***
Il était environ quinze heures lorsqu'ils regagnèrent leur bureau.
Dès son arrivée, Roman apprit que le juge Debrisse l'avait demandé au sujet de l'affaire Marie François. C'est lui qui devait avoir été nommé pour résoudre ce meurtre à l'issue de l'information judiciaire ouverte par le procureur.
Il soupira d'agacement. Qu'allait-il pouvoir lui apprendre d'autre que ce qu'il savait déjà ? À ce stade de l'enquête, il n'avait quasiment rien à lui offrir.
Malgré tout, il l'appela. Ce n'était pas la peine de se le mettre à dos. Il se contenta de lui donner son sentiment sur cette affaire, promettant de le revoir bientôt et terminèrent sur quelques banalités.
Les deux hommes se connaissaient pour avoir travaillé ensemble sur divers dossiers. L'un d'eux concernait le meurtre de l'officier de police Lafarge.
Il brancha son ordinateur. Il avait reçu quelques notes, rien d'important, des circulaires, encore et toujours des circulaires.
Il n'était pas très familier avec cet outil, mais le service l'exigeait et puis, il fallait bien vivre avec son temps. Pourtant, il rechignait à abandonner la bonne vieille note manuscrite, ce bon vieux post-it, dont le haut du meuble situé dans son dos était couvert.
Il répondit à son courrier avant de s'attaquer aux tâches administratives. Elles s'accumulaient dès qu'il avait le dos tourné. À croire qu'il en existait des mâles et des femelles.
Ce travail lui prit une bonne partie de l'après-midi.
Lorsque l'on frappa à la porte, l'horloge murale indiquait dix-neuf heures quarante-cinq.
Kléber entra en compagnie de Quentin. Ils se dirigèrent tout droit vers la cafetière, se servirent et prirent place face à lui.
— Patron, j'ai quasiment terminé le topo sur la fille. Vous aurez mon rapport demain matin !
Roman acquiesça. Il se leva soudain et enfila sa veste.
— Alors, à demain matin messieurs, je vous laisse. Excusez-moi, mais après vingt heures, j'ai une vie privée !
Il allait sortir lorsque Quentin lui attrapa le bras.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Ben… tu sais qu’en ce moment je dors mal. Tu me connais, quand j’ai des insomnies je téléphone…
— Ouais, j’en sais quelque chose… Bon, et alors ?
— Et ben, la nuit dernière, j’ai appelé Roger Vigne, un pote, maton à Loos. Il est comme moi, il n’arrive plus à dormir. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il préfère travailler la nuit. Il est content quand je l’appelle, on se raconte des blagues !
— Pierrot, je me fous de ton ami Vigne comme de l’an quarante ! Je rentrais, là !
— Tu te souviens de Krause ? continua Quentin sans se préoccuper de la remarque de son ami.
— Et comment ! Par deux fois j’ai réussi à faire en sorte que la commission des conditionnelles rejette sa demande de libération. Pourquoi tu me parles de lui ?
— Il a monté un dossier en béton, il va être libéré sur parole !
— Qu’est-ce que tu racontes, tu débloques ou quoi ? Il en a pris pour vingt ans et ça ne fait que neuf ans qu’il est au trou !
— Non, non, mon ami Vigne me l’a affirmé, il a préparé son dossier pour la commission qui se réunit demain matin !
Roman le dévisagea, surpris. Son regard prit soudain une expression lointaine, perplexe.
— Je vais essayer de voir le Proc', murmura-t-il avant de sortir.
Debout dès cinq heures, Roman s’était empressé de gagner son bureau, sans même prendre le temps d’avaler un café.
À présent, il se tenait immobile, les coudes appuyés sur sa table de travail, l’esprit en ébullition. Une fois de plus, il avait très peu dormi. Entre les ruades de Valérie et le souvenir de la jeune femme allongée au beau milieu du cimetière de voitures, il n’était parvenu à fermer les yeux que durant quelques heures à peine. Aussi, la nuit avait-elle été particulièrement longue.
D'ailleurs, depuis deux ou trois semaines, lorsque, par bonheur, il parvenait à dormir quelques heures, son sommeil n'était ni paisible ni réparateur.
La veille, à tout hasard, il était passé voir le procureur qui avait accepté de le rencontrer, malgré l'aspect fortuit de sa visite. Le ton était rapidement monté entre les deux hommes.
Les propos du magistrat résonnaient encore à ses oreilles. D'après lui, compte tenu du rapport du psychiatre qui l'avait suivi durant ses années de détention, Krause était guéri et en mesure de réintégrer la société.
Il était loin d'être de cet avis. Pour sa part, ce dingue ne serait jamais guéri et ce n'était pas les rapports de tous les experts psychiatres du monde qui y changeraient quelque chose.
Mais bien sûr, il n'était qu'un policier à qui l'on demandait de risquer sa peau sans faire de vague.
Avant de claquer la porte, il avait prévenu le magistrat que dans quelques semaines ou quelques mois au plus, il en serait quitte à devoir lui remettre la main dessus.
Il étira les jambes et prit appui sur son fauteuil, puis ferma les yeux. Il aimait profiter de ces silences matinaux, pas très fréquents, il est vrai, dans les couloirs et les locaux du commissariat central, pour se livrer à son sport favori : réfléchir.
Le cadre paisible des bureaux plongés dans la pénombre, le craquement des planchers et des escaliers, toute cette vie invisible et silencieuse était pour lui comme un bonheur à ne pas partager.
Il s'enfonça davantage sur son siège et se massa les tempes du bout des doigts. Une première réunion avec les membres de son équipe était prévue ce matin, au sujet de l'affaire François.
Il jeta un coup d'œil en direction de l'horloge murale. Il avait le temps, elle n'aurait lieu que dans un peu moins de trois heures. En attendant, ses réflexions l’avaient emmené sur le terrain pas très réjouissant de ses problèmes personnels et sur la façon de les régler au mieux.
En fait de problèmes, c'est surtout avec les femmes de sa vie qu'il en avait. L’une d’elles, Eloïse, son ex-épouse, dont il avait divorcé un an et demi plus tôt, apparaissait encore épisodiquement dans sa vie. Lorsque le règlement de détails concernant l'éducation de leur fille l’exigeait. En tout cas, il s’agissait toujours de moments très pénibles pour lui.
Quant à sa nouvelle compagne, Valérie, elle, certes, l’aimait, mais son caractère n’était pas non plus exempt de contradictions.
Pour trouver un peu de tranquillité, il en était arrivé à utiliser son métier et son emploi du temps chargé comme excuse ou argument aisé, à opposer à un entourage de plus en plus envahissant.
Que ce soit pour éviter un repas, une rencontre ou une sortie, ses préoccupations professionnelles étaient devenues l'excuse de choix. Non seulement, elle lui permettait de repousser l’invitation, mais en plus, elle le créditait de la compréhension attristée de son interlocuteur.
Depuis quelques semaines, il était préoccupé. Une sorte de langueur lui embrumait l'esprit. Il s'agissait d'angoisses qui envahissaient ses pensées, de jour comme de nuit. Le silence et la solitude matinale lui permettaient au moins d'en analyser les causes.
Pour quelle raison venait-il au bureau à une heure aussi matinale, sinon pour fuir inconsciemment quelque chose ou quelqu’un ?
Était-ce la maison qui commençait à lui procurer les mêmes inquiétudes déjà éprouvées un an plus tôt, tandis qu’il vivait encore avec Eloïse ?
Chaque fois qu'il engageait sa clé dans la serrure, une bouffée de peur lui montait au visage. La situation devenant de plus en plus intolérable, ils avaient divorcé.
Cette fois encore, le fait d'y songer lui occasionna une décharge d’adrénaline.
À moins que ce ne soit Valérie qui, à son tour, lui transmettait ce sentiment d’angoisse indéfinissable qui la rongeait en secret.
Il avait pleinement conscience du fait qu’il ne pouvait lui consacrer autant de temps qu’elle le souhaitait. La perte prématurée de ses parents et la façon horrible dont s’était passé l’événement l’avaient créditée d’un immense besoin de sécurité, que seule une présence permanente pouvait étancher. Présence qu’il ne pouvait lui accorder, en raison de son emploi du temps. À moins que ce ne soit par manque d’envie.
Un tel aveu le troubla. Était-il encore amoureux ?
La veille, elle s'était, une fois de plus, perdue dans le parc, emportant l’arme, d’habitude rangée sur le dessus de l’armoire du salon. Elle lui avait confessé sa crainte de mauvaises rencontres, comme celles qui avaient assassiné ses parents vingt ans plus tôt. Heureusement, le revolver était vide.
La bonne, ne l’apercevant plus dans la maison, s’était lancée à sa poursuite avec l’angoisse au cœur de la retrouver morte.
Elle avait entendu parler de cette histoire de meurtre concernant ses parents et sa course effrénée dans le parc, un criminel lancé à sa poursuite.
Elle avait fini par la découvrir assise dans l’herbe mouillée, le dos appuyé contre le mur d’enceinte et l’arme vide à la main. Sur le coup, croyant à son suicide, elle s’était mise à hurler. Ce n’est qu’après l’avoir vue bouger, qu’elle s’était approchée d'elle.
En réalité, Valérie s’était épuisée à faire le tour du parc. À la recherche de quoi ou de qui ? Pour le moment, elle seule pouvait apporter une réponse à cette question. Question qu’il se refusait à lui poser, par lâcheté, à moins que ce ne soit par désintérêt.
Répondre à cette dernière interrogation n'équivalait-il pas à répondre également à celle concernant ses sentiments pour la jeune femme ?
Finalement, mieux vaut ne pas poser les questions dont on craint les réponses.
Découragée, elle s’était laissée tomber dans l’herbe où elle était restée allongée jusqu’à l’arrivée de Justine.
Combien de temps était-elle demeurée sous la pluie, le visage en direction du ciel et les bras en croix, la bonne l’ignorait. C’est qu’elle n’était pas chargée de veiller sur Madame. Et puis, elle avait suffisamment de travail et de problèmes personnels sans encore avoir à s’occuper de ceux des autres.
Dès son arrivée, il avait eu droit au récit des deux versions de l'aventure. D'abord celle de la bonne, qui n'en était toujours pas revenue. Profitant de ce que Valérie était occupée à prendre une douche bien chaude, elle lui avait conté l'événement par le menu, d'une manière quasi chronologique.
Il avait hésité à lui adresser le reproche de ne pas l'avoir immédiatement averti, après tout l'histoire s'était bien terminée.
Ce fut ensuite Valérie, au cours du repas, qui lui fit le même récit. Il avait trouvé le premier plus complet. Cette dernière souhaitant probablement taire cette part de démence qui l'épouvantait, cette part d'ombre dont il ressentait l'influence sous forme d'angoisse, dès qu'il franchissait la porte de la maison.
Si la douche avait permis à la jeune femme d'échapper à la bronchite, elle n’y avait pas coupé d’une bonne crise de larmes.
Par deux fois, durant son sommeil, elle s’était mise à hurler, toujours les mêmes mots.
— C’est bien lui… c’est bien lui !
Il avait tenté, dès son réveil, de savoir qui était-ce lui qu’elle semblait craindre plus que tout, sans succès.
Un raclement de gorge le ramena à la réalité. Picart se tenait debout, devant lui, un large sourire sur le visage. Il jeta un coup d'œil en direction de la pendule murale, elle indiquait huit heures. Comme le temps avait passé vite.
— Ça y est patron… me voilà Lieut’nant !
Il le dévisagea d’abord comme un étranger, puis, l'air bêta du jeune homme aidant, ainsi que la longue mèche de cheveux qui lui masquait un œil, il éclata de rire. D’un rire nerveux, destiné à chasser les miasmes de quelques pénibles souvenirs qui s’accrochaient encore.
On dit que le rire est communicatif, ce fut vrai cette fois encore, car Picart partit lui aussi dans un puissant éclat de rire. Leur hilarité provoqua l’entrée d’autres collègues, curieux d'en connaître le motif.
C’est Quentin, effectuant une entrée fracassante, qui mit fin à l’hilarité ambiante.
— C’est quoi c’bordel… Pourquoi vous vous marrez ?
— Écoute, parvint à articuler son ami entre deux sursauts de la poitrine, à vrai dire, on n’en sait rien, mais ça fait quand même du bien de se secouer les tripes !
— Ah bon, vous vous marrez pour rien, comme ça… faut arrêter le millésimé les gars. Alors, Picart, ça y est, te vl’à Lieut’nant, pas de regrets au moins… En tout cas, bienvenue chez les dingues !
— J’ai travaillé dur pour avoir la possibilité de choisir mon affectation. Ça me fait très plaisir d’être de nouveau parmi vous !
— Tu ne regrettes pas le 36 ?
— C’est-à-dire commandant que je n’y suis jamais passé, je viens d’Évreux. On s’occupait plutôt de petite délinquance. Je préfère être ici. J'aime bien ce département. En tout cas, je peux dire à présent que je le connais un peu mieux, que la plupart des clichés entendus sur le Nord ne sont que des mensonges !
— Oui, acquiesça Quentin. Les quinze premiers jours de mon arrivée, je me suis demandé moi aussi, ce que j'étais venu foutre dans ce département. Figure-toi que, peu à peu, j'ai découvert ici une histoire chargée d'émotion qui m'a pris aux tripes. En tout cas, à présent, j'y suis attaché et c'est toujours avec regret que je le quitte !
La sonnerie du téléphone vint brusquement interrompre leur conversation. Situé le plus près du poste, c'est Quentin qui décrocha. Il sursauta en découvrant la voix de son interlocuteur.
Durant les quelques secondes que dura la communication, il ne répondit rien, se contentant, de temps à autre, d'un bruissement des lèvres pour marquer son intérêt.
Roman l’observait, intrigué. Lorsque Quentin raccrocha, l'inquiétude avait creusé deux sillons sur son front.
— C’est ta fille, Séverine… Elle demande que tu passes la voir !
— Séverine, à cette heure, que se passe-t-il ?
— Elle ne m’a rien dit, elle avait l’air fatigué, c’est tout ce que j’ai remarqué. Elle m’a demandé si tu pouvais passer la voir dès que possible. Vas-y, pendant ce temps j'expliquerai les affaires courantes à Picart. Je fais patienter tout le monde jusqu'à ton retour !
— Tu t'occuperas de la déposition de Dewaelle, je l'ai convoqué pour neuf heures !
Son ami acquiesça.
Il se leva d’un bond, attrapa sa veste et sortit précipitamment. L’angoisse lui nouait la gorge. Cette même angoisse qui ne le lâchait plus depuis quelques semaines et qui, il en était à présent persuadé, était annonciatrice de catastrophe. Il avait toujours eu le chic pour sentir arriver les emmerdes.
Habituellement, Séverine lui rendait visite cinq ou six fois dans le mois. Demeurant parfois en sa compagnie et celle de Valérie, durant quelques jours. Entre temps, elle l’appelait pour un petit extra, une sortie cinéma ou restaurant, mais jamais avec un tel empressement. Ce ne pouvait donc être que grave.
Une pensée se mit à tourner et à tourner dans son esprit comme une grosse mouche paresseuse. Il s'agissait d'un événement particulièrement douloureux qu'Eloïse et lui avaient vécu. L'opération au cerveau subie par Séverine, alors qu'elle était âgée d'une dizaine d'années .*{1}
Il parvint à la chasser, mais elle fut aussitôt remplacée par une autre. En se rendant chez Eloïse, il allait immanquablement rencontrer son nouveau compagnon.
Il l’avait déjà croisé à deux reprises, lorsque les nécessités de la vie les avaient fait se rencontrer. Eloïse et lui ne se quittaient plus alors, forcément, il ne pourrait pas ne pas le voir.
Leur première poignée de main avait été glaciale. Il s’agissait d’un entrepreneur en bâtiment. Un rustre avec du poil aux pattes. Mais peu importe, l’essentiel étant que Séverine l’avait plutôt bien accepté. Cela seul comptait à ses yeux.
L'évocation du prénom de sa fille le ramena immanquablement à cet épisode particulièrement douloureux de sa vie. Il croyait être parvenu à le refouler et voilà qu'à l'occasion d'un simple appel de sa part, il ressurgissait. Il avait beau repousser cette pensée, tenter de songer à autre chose, elle revenait, chaque fois avec plus d’intensité.
Cette tumeur au cerveau, dont son enfant avait été opérée, l'avait toujours obsédé et plus particulièrement ces derniers jours, jusqu'à lui ôter le manger et le dormir. Il n'avait jamais osé se l’avouer, mais il avait toujours craint le retour de cette maladie.
Et si justement elle souhaitait le voir à ce sujet. Sans pouvoir en expliquer la raison, il était certain que c'était de cela dont il s'agissait.
À l’époque, malgré leurs dissensions naissantes, Eloïse et lui avaient fait front ensemble. Seulement là, il était seul. Il ne pouvait décemment pas impliquer Valérie dans un problème qui le concernait, lui. Tout d’abord parce qu’en ce moment elle n’allait pas très bien, ensuite parce que sa présence ne ferait qu’envenimer les relations avec Eloïse. Pas question d'imposer cela à la petite.
Le doigt levé à quelques millimètres du bouton de la sonnette, il hésita.
Combien de fois, devant cette même porte, avait-il ressenti sa gorge et son ventre se nouer, en prévision de ce simple geste ? À présent qu’il avait quitté la maison, ce réflexe demeurait. C’est alors qu’à travers la porte vitrée, il distingua une forme qui descendait l’escalier. Si on l’apercevait dans cette position, le doigt levé, il aurait l’air parfaitement ridicule.
Il se décida et pressa le bouton d’un coup sec.
Durant les quelques secondes que retentit le carillon, il ne se passa rien. La forme, après avoir atteint le rez-de-chaussée, s’était dirigée vers la droite. Il fallait lui laisser le temps de revenir sur ses pas.
Puis, l’ombre apparut de nouveau à travers la vitre et la porte s’ouvrit en grand sur Eloïse.
Les lèvres pincées, les joues rouges et les yeux brillants de larmes contenues, elle semblait presque surprise de le découvrir sur son paillasson.
Elle venait de pleurer et de se sécher les yeux, la suite n’allait pas tarder.
De l'arrière de la voiture où il avait pris place, Sergio jeta de nouveau un coup d'œil méprisant en direction de la masse grouillante qui s'étirait le long du mur d'enceinte de la maison d'arrêt de Loos.
Il avait préféré attendre, à l'abri des regards, que vienne l’heure des visites, plutôt que se mêler à la faune bigarrée, particulièrement excitée, qui se pressait ce jour-là aux abords du portail.
Depuis qu’Alex lui avait donné du galon, il avait perdu l'habitude de se coltiner aux pouilleux de la rue, même si c’était encore l’endroit où il réalisait la majeure partie de ses bénéfices.
Quoique, à présent, il ne s'agissait plus des siens, mais de ceux de son patron, Alex Ianchowitch, provisoirement pensionnaire de l’État, derrière les murs de l’édifice dressé à quelques dizaines de mètres de la voiture.
Ses affaires à lui, il les avait soldées avant de répondre présent à son appel. Il était comme ça. Pour lui, les amis c'était sacré et puis, Alex Ianchowitch, avec ses nombreuses affaires et ses relations, était un homme avec lequel il fallait compter. Travailler pour lui équivalait à œuvrer pour une grande administration. C'était la certitude d'un job sûr et bien payé. Il savait récompenser le travail et l'initiative, à la condition toutefois, de ne jamais être déçu.
La preuve, il se déplaçait en limousine avec chauffeur. Petit avantage en nature mis à sa disposition par Alex.
Depuis bientôt trois mois, il logeait dans une splendide villa située à Croix, rue du Général de Gaulle, à deux pas du parc Barbieux. Cette magnifique demeure appartenait, elle aussi, à Alex, comme d’autres affaires et d’autres biens, disséminés un peu partout autour de la capitale des Flandres.
Ce matin, pour la première fois, depuis son incarcération, il allait enfin pouvoir le rencontrer.
Son regard agacé glissa une nouvelle fois de sa montre vers la file en mouvement.
Elle s’étirait comme une énorme chenille, en réaction au lourd portail métallique s'étant mis à glisser lentement sur son rail avec un grincement à vous arracher les boyaux.
Cinq ou six personnes venaient de s’engager dans l’entrée lorsque, tout à coup, un hurlement monta de la file d'attente. Le poing levé, une jeune femme venait de se tourner vers son voisin de droite.
Profitant de la ruée et du corps à corps qui s’en était suivi, ce dernier lui avait caressé le bas du dos.
L’homme étant d’une taille impressionnante, elle préféra donc reporter sa hargne sur les gardiens, les fustigeant de divers noms appartenant pour certains à la gent animale et pour d’autres, à l’imagerie populaire.
Attirés par les clameurs, deux autres gardiens surgirent à leur tour. À présent, la discussion menaçait carrément de tourner au pugilat.
— Mais qu'est-ce que c'est que cette taule, grommela Sergio, les mâchoires serrées sous l’effet de la colère. Qui c'est cette pouffiasse ? Et moi, je suis là à glander… attends un peu !
Il ouvrit brutalement la portière. Le chauffeur descendit à son tour, juste à temps pour lui attraper le bras.
— T'emballe pas Sergio… On n'est pas chez les Cosaques ici. Fais gaffe, cette poule est syndiquée et tout et tout. Si tu lui colles une baffe, c'est l'association des femmes battues qui débarque illico. Laisse les matons se démerder. D'ailleurs, tiens, elle s'est calmée, tout est rentré dans l'ordre. Tu vois, pas la peine de s'énerver. Alex t'attend… Vas-y, moi, je suis tricard, je préfère rester ici !
Sergio acquiesça. Sa lèvre inférieure tremblait encore, vestige de sa récente colère.
Il jeta un regard dédaigneux en direction du chauffeur et secoua le bras afin de se dégager de son étreinte.
D’une chiquenaude, il chassa un faux pli et tira le revers de sa veste coupée dans un alpaga Prince de Galles.
— Ne t’avise plus de me toucher minable, grommela-t-il, les mâchoires serrées. Autrement ça va te coûter cher. N’oublie pas qui je suis, ni ce que tu es !
Il s’éloigna ensuite d’un pas tranquille en direction du portail.
Après avoir sacrifié au rituel de la fouille, il emprunta un long couloir sombre jusqu’à une vaste pièce qu’une épaisse cloison vitrée séparait en deux. Quelques personnes s’y trouvaient déjà en pleine discussion.
Une odeur âcre de sueur, mélangée à celle du tabac froid, lui saisit les narines. Il ne put retenir une moue de dégoût.
Il chercha Alex du regard, il n’était pas encore là. Il prit place sur le siège numéroté qu’on lui avait indiqué et entreprit de contempler un à un ses doigts manucurés.
De son côté, Ianchowitch attendait à l’écart le feu vert du gardien pour se rendre au parloir.
— Ianchowitch… visite !
— C’est pas trop tôt, marmonna-t-il.
Il adressa au gardien une grimace qu'il ne prit même pas la peine de faire passer pour un sourire et se leva lentement. Il réajusta son pantalon, ce séjour de trois mois lui avait fait perdre quelques kilos. Le gardien s’impatienta.
— Hé, si sa seigneurie veut bien se bouger le cul, hurla-t-il. Monsieur est pressé et maintenant, faudrait le prier !
Ianchowitch haussa les épaules. Sans se départir de son air dédaigneux, il fit quelques pas en direction de la porte. Au passage, il gratifia le gardien d’un regard chargé de haine. En dehors de ces murs, aucun homme n’avait jamais osé lui parler sur ce ton sans aussitôt le regretter.
Empruntant le couloir, il parvint jusqu'au parloir. Dès qu’il entra les regards convergèrent vers lui avant de se baisser de nouveau vers la cloison vitrée.
La règle d'or en prison est de ne pas s'occuper des affaires d'autrui, mais de se tenir informé de tout, question de survie.
Sergio se leva et attendit qu’Alex fût installé pour faire de même. Lorsque ce dernier attrapa le téléphone, ses traits tirés par des nuits de veille s'étaient quelque peu détendus.
Il jeta un rapide coup d’œil méfiant autour de lui avant d’approcher les lèvres du combiné.
— Merci d'être venu… Quelles sont les nouvelles ? interrogea-t-il.
Sergio mit quelques secondes avant de répondre. Cet endroit lui donnait la migraine. Et puis, sans son arme, il se sentait complètement nu.
Il s'assura une nouvelle fois que personne ne les observait. Mais les autres visiteurs conservaient le visage vers la vitre, trop occupés à discuter, une main devant les lèvres pour en masquer le mouvement. Sans doute une habitude acquise en prison.
— Elles ne sont pas bonnes, malheureusement… Donnelly dit que nous n'avons que peu de chance d'aboutir !
Contrarié, Alex donna un violent coup de pied contre la paroi en signe de mauvaise humeur. Il y eut un sursaut parmi les autres visiteurs, mais il retomba aussitôt.
— Avec ce qu’il me coûte cet idiot d'avocat… il faut me faire sortir. Les mecs d’ici ont tous des gueules de tueur en série. J’ose même plus me retourner pour pisser !
— Tu m'as bien dit qu'une seule personne avait témoigné contre toi, la femme de ce flic !
— Oui, seulement elle a menti, ce n'est pas moi qui ai buté son mari. C'est son fils, cette sale petite frappe. Roman a gobé ses déclarations parce que, depuis le temps qu'il rêve de me coincer, ça l'arrangeait bien. Ce sale poulet a maquillé la vérité pour la rendre plus présentable. J'ai donc été enfermé ici dans l'attente de mon procès sans aucune preuve concrète. Mais figure-toi que j'ai eu le temps de réfléchir dans ma piaule. Qu’est-ce qui se passerait si cette chère madame Lafarge revenait sur sa déclaration ou si son fils faisait des aveux spontanés avant, disons de… se suicider !
Les yeux fous de Sergio ressemblèrent tout à coup à deux braises, tandis qu’un large sourire se mettait à lui dévorer le visage.
— Ouais… je vais m'occuper de ça, ne t'en fais pas !
— Attends, ne va pas faire l'idiot, hein !
Sergio éclata de rire. Alex le foudroya aussitôt du regard.
— Qu'est-ce que t'as à te marrer, crétin !
— Ben, c'est parce que tu t'inquiètes… Qu'est-ce qui t'arrive, t'es ramolli ou quoi ?
— J'en ai marre de moisir ici !
— Ne t'en fais pas, je viens de te dire que j'allais m'en occuper… je vais aller voir l'avocat !
— Bon, tiens-moi informé de très près, pas d'initiatives personnelles, compris !
Sergio se renfrogna tout à coup.
— Oui… compris !
— Qu’est-ce que t’as à faire la gueule, s’emporta Alex, t’es pas bien installé ?
— Si… si, c’est que je trouve que cette affaire s'éternise trop. Une plaque de police ça n’a jamais arrêté les balles et ton commissaire…
— Ta gueule ! Si jamais tu fais le mariole, je te garantis que je m’occuperai de toi personnellement. J’ai pas buté ce flic et je veux le prouver. Je tiens pas à vivre le reste de mes jours dans la clandestinité. J’avais pignon sur rue, relations et belle vie, je tiens à tout récupérer. Si tu fais l'idiot, tu vas t'apercevoir que ma droite n'est pas ramollie. Tu essayes ma méthode, compris ?
— Oui, j’ai compris. Te fâche pas… c'que j’en disais !
— C’est ça écrase… À part ça, bien installé, et les affaires, ça va ?
— Oui, très bien. On s'occupe d'un nouvel arrivage de chair fraîche !
— Bon, alors fous le camp et arrange-toi, lors de ta prochaine visite, pour m'annoncer de bonnes nouvelles !
Dix heures sonnaient au Beffroi lorsque Valérie ouvrit brusquement les yeux, trempée d'une sueur glacée et sachant qu'elle venait de faire un mauvais rêve dont elle était incapable de se souvenir.
Elle savait fort bien, pour en avoir fait l'objet de sa thèse, que l'esprit humain peut se retrouver sous hypnose lorsqu'un événement dans sa vie ou celle de sa famille bascule en dehors du cours normal de la vie. Il plonge alors dans une sorte de science-fiction dont, contrairement au cinéma, on ne sort pas deux heures plus tard. Ce film-là peut durer toute la vie, jusqu'à l'absorber et la transformer en un perpétuel cauchemar.
On se sent alors envahi par un curieux sentiment, proche d'une amnésie permanente, renforcé par une étroite surveillance de ses moindres gestes, de la moindre parole suspecte et de la moindre pensée. L'esprit finit alors par fabriquer son petit sous-ensemble inconscient.
Tout à coup, un malaise s’empara d’elle. Une sorte d’appréhension indéfinissable, comme le sentiment d’une présence intruse dans la pièce.
Elle posa une main sur son ventre. Elle ne se sentait pas bien du tout. Son estomac était barbouillé et son cœur s'était mis à battre rapidement, trop rapidement, comme après une grande frayeur.
Ses doigts fébriles recherchèrent l'interrupteur. Elle alluma et fouilla la chambre du regard. Elle était vide. Pourtant, c’était dans l’air, comme une menace invisible. Elle se pencha et jeta un coup d’œil sous le lit. Il n’y avait rien, là non plus.
Cet examen des lieux ne l'avait pas convaincue, sa sensation bizarre persistait. Si ce n’était cette part d’elle-même qui lui susurrait à l’oreille qu’elle était bien seule, que son angoisse devait être constituée des restes d’un cauchemar, elle se serait mise à croire aux fantômes.
Quelque peu rassurée, elle prit une profonde inspiration et s’allongea de tout son long. Elle étendit ensuite les bras avant de les laisser retomber de chaque côté du lit.
Elle se sentait bien, les bras en croix. Une croix pour symboliser sa vie. Cette image correspondait bien à l'idée qu'elle s’en faisait. Quoique, pour une psychiatre, le symbole de la croix ne veuille pas dire grand-chose. Chacun ici bas étant l'artisan de ce qu’il devient, c’est à elle seule qu'elle devait sa situation actuelle.
