Les Enfants de nulle part - René Cyr - E-Book

Les Enfants de nulle part E-Book

René Cyr

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Beschreibung

Ils adoptèrent, furent heureux et… !

Derrière cette image de conte de fées où l’amour triomphe toujours, existe un scénario moins idyllique. Une vérité qui fait peur et que l’on préfère ignorer.

Les résultats d’une étude menée par les services de la Direction Générale de l’action sociale font part de près de 20 % d’enfants adoptés qui, selon les départements, sont placés en foyer d’aide sociale, voire en hôpital psychiatrique. Quant aux cas carrément explosifs, ceux pour lesquels la « greffe » ne prend pas, les chiffres restent plus vagues.

On ne veut également pas regarder en face les études réalisées à l’étranger selon lesquelles plus de 30 % des enfants adoptés présenteraient des troubles du comportement.

Et l’on constate alors que les forces de l’acquis ne suffisent pas toujours à équilibrer celles de l’inné. Quelle naïveté de croire qu’il suffit de se persuader que l’on aime pour aimer vraiment et être aimé.

Pour ces enfants dont on a volé l’histoire, les vrais parents sont ailleurs, dans un ailleurs où ils ne peuvent retourner parce qu’ils y sont devenus étrangers. Ils doivent donc composer avec le traumatisme de l’abandon qui les fragilise et un passé souvent méconnu qui parasite leur vie. Chez certains, la vie affective a été tellement carencée qu’ils développent peu à peu des mécanismes les empêchant de s’attacher. Leur histoire devient donc incompatible avec celle de la famille adoptive.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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René CYR

AUX JEUNES

Hélas ! Est-ce ainsi que l’on doit mener sa vie ?

En lâchant le licol au coup de ses envies,

Suivant, au hasard, l’ennui et l’oisiveté

D’êtres qui ne sont pas et n’ont jamais été.

Dormeurs sans rêves, voyageurs d’aucune route

Dont le seul bagage est une âme emplie de doute.

Que recherchent-ils, ces pauvres infortunés,

Le bonheur ? Ici-bas, qui peut le leur donner ?

La publicité, avec ses bonheurs factices,

L’alcool ou les tranquillisants qui abrutissent ?

Oui, l’homme adore à présent ce qui l’asservit

Et préfère rejeter ce par quoi il vit.

Est-ce pour en finir plus tôt, qui peut le dire,

S’ils tuent le meilleur pour ne garder que le pire ?

Leurs désirs d’hier, poussés par ceux d’aujourd’hui,

S’effacent en eux, à mesure que l’ennui

Envahit l’espace réduit de leur pensée.

Mais quelle est donc la limite par eux tracée ?

Quel instinct ou même, quelle sombre passion

Les pousse ainsi, dans une grande proportion

À se jeter comme un insecte qui frétille

Sur la moindre étincelle qui saute et qui brille.

Comment peut-on nommer cette crédulité

Et cette ignorance, sagesse ou vanité ?

Hélas ! Quel que soit le surnom dont on le nomme,

L’orgueil est bien le pire des vices de l’homme !

Mais, comme la jeunesse est un bien passager,

L’orgueil, avec l’âge finira par passer !

Voyez-vous, je plains tous ces jeunes qui chancellent

Et qui, pour de nombreux exemples, me rappellent

Cet être que j’étais, avant que les vieux jours

N’engourdissent mon pas et le rendent plus lourd.

Hélas ! Trouveront-ils au fond de leur mémoire,

La force de s’aimer et la force de croire.

C’est elle qui leur permettra de découvrir,

Que sans passé, on peut avoir un avenir !

René CYR

Avant de qualifier nos enfants de capricieux, n’oublions pas qu’ils sont le produit de la société que nous avons créée, en même temps que le miroir dans lequel se reflète notre image, à nous adultes !

* * *

L’auteur dédie ce roman au personnel du service de médecine A de l’hôpital de DENAIN, pour son dévouement, sa gentillesse et sa présence affectueuse… malgré la fatigue et l’ingratitude de ceux sur lesquels ils sont pourtant chargés de veiller.

Avec toute mon affection et ma profonde gratitude. 

Chapitre I

D’un doigt rageur Nathalie écrasa la larme menaçant de s’infiltrer entre ses lèvres, en même temps qu'un gémissement montait de sa gorge. Elle l’étouffa aussitôt pour ne pas risquer de réveiller Amanda.

La dernière crise de l'adolescente avait été si terrible, qu'il valait mieux la laisser se reposer.

Par deux fois au cours de cette journée, le médecin avait été appelé à son chevet. La seconde fois, devant ses assauts de violence et la fureur de ses cris, il avait décidé de lui injecter une dose de Valium. Depuis, elle dormait d’un sommeil agité, sursautant au moindre bruit et laissant parfois échapper de petits cris, comme ceux d'un animal blessé.

La drogue elle-même ne parvenait que difficilement à vaincre sa résistance. Endormie, elle continuait une lutte féroce et sans merci contre un ennemi implacable parce qu'invisible.

Ses bras se tordaient, avant de s’élancer dans les airs pour saisir ce terrible adversaire, tandis que ses jambes se propulsaient en avant pour le frapper.

Parfois, tel un fauve pris au piège, un rugissement féroce prenait naissance à l’intérieur de sa frêle poitrine, remontait dans sa gorge, puis franchissait ses lèvres bleuies par la crise, sous la forme d’un verbiage incompréhensible. 

Peu à peu, le médicament avait pourtant fini par prendre le dessus, après s'être répandu dans ses veines jusqu’à infiltrer sa volonté farouche. Elle avait alors sombré dans un sommeil artificiel. Pourtant, les traits fins de son visage demeuraient crispés, conséquence d'une rage intérieure qui ne s'apaisait pas.

Il est vrai qu'elle ne s’était jamais réellement abandonnée. Très tôt, ses nuits avaient été peuplées de cris et de plaintes. Très tôt, ses rêves avaient été le siège d’images terribles, de souvenirs relatant la folie des hommes, que la peur avait à jamais incrustés dans sa pauvre mémoire d’enfant.

Nathalie s’éloigna à reculons. Un instant immobile, la main crispée sur la poignée de la porte, elle ne se décidait pas à partir ni à ôter le regard de ce visage en proie à des soubresauts qui témoignaient de la férocité du combat se livrant en elle.

A la voir endormie, personne n'aurait pu imaginer la scène terrible s'étant déroulée deux heures plus tôt. Au cours d'une énième crise, elle avait giflé et insulté celle qu'elle avait de nombreuses fois appelée maman et serrée entre ses bras.

Nathalie se mordit le poing et faillit laisser échapper un sanglot. Comment en vouloir à cette enfant. N’était-ce pas aux adultes qu’incombait la responsabilité de toute la violence qu'elle gardait enfouie en elle.

Après le meurtre de ses parents, Amanda, à peine âgée de huit mois, avait été recueillie par une tante. Quelques mois plus tard, le corps de cette dernière était à son tour retrouvé par un militaire français, allongé dans un fossé, la gorge ouverte.

L’enfant était allongée dans l'herbe, quelques mètres plus loin, fort heureusement, indemne de toutes violences. Le soldat l’avait glissée comme un paquet de linges sous sa veste entrebâillée et, de retour de mission, l’avait confiée aux bons soins d’un groupe de religieuses.

En quelques mois, ce sont des centaines de ces enfants qu’elles avaient vu arriver comme elle, meurtris dans leur âme et dans leur chair.

Trop jeune pour avoir conservé le souvenir sanglant des exactions s'étant déroulées au cours de la guerre opposant la tribu Tutsi contre celle des Hutu, l’enfant avait malgré tout grandi dans une atmosphère de haine raciale et de combats fratricides.

Il n’était pas rare, à cette époque, de découvrir des cadavres entassés le long des routes, victimes sanglantes des affrontements de la nuit.

Chaque matin, les troupes françaises relevaient régulièrement de ces corps meurtris, aux abords des villes, toujours pour la même raison, l'absence de nourriture.

Des bandes armées organisées dévalisant systématiquement les convois de marchandises, aucune nourriture ne parvenait plus dans les agglomérations transformées en champ de bataille dès les derniers rayons du soleil.

Chargés par les nations internationales de maintenir les fratries éloignées les unes des autres, la présence des soldats de la paix n’y changeait rien.

Chaque semaine, des dizaines de corps, au préalablement découpés à la machette, étaient enterrés à la hâte dans d’immenses fosses communes creusées par les militaires à l'aide des bulldozers du génie.

Nathalie amena doucement la porte. Elle s’apprêtait à regagner le rez-de-chaussée, quand son regard fut attiré par le cerisier.

Ses branches ballottaient si fort sous les assauts du vent qu’on les aurait crues sur le point de se rompre. C’est son mari, Éric, qui l’avait planté, le jour de l'entrée d’Amanda au sein de la famille.

Il s’agissait alors d’un tronc nu et malingre d’où émergeaient trois branches menues.

Depuis, il avait grandi, comme l’enfant. Ce jour-là devait être le plus beau et il le fut.

Tout le monde avait été invité. Les grands-parents, les nièces, les neveux, les cousins et même les voisins. Tous avaient été conviés à venir contempler leur enfant.

Il avait été convenu, avec Eric, qu’il ne serait jamais fait mention d’adoption sous leur toit. Amanda était leur enfant et voilà tout. Plus tard, on lui apprendrait la vérité sur ses origines. Depuis, les événements aidant, Nathalie avait longuement réfléchi sur la différence subsistant entre naissance naturelle et adoption.

Dans le premier cas, il s’agissait de donner un enfant à des parents, tandis que dans le second, il s’agissait de trouver des parents à un enfant. Finalement, toute la différence entre générosité et charité.

Lors du dîner d’accueil, les sourires de certains s’étaient crispés en découvrant qu’Amanda avait la peau noire. Mais cela lui avait été égal. L’enfant avait été adopté légalement, et puis, elle était là, le reste était sans importance.

Après six mois passés entre les murs du pensionnat dirigé par des religieuses assomptionnistes, l'enfant avait été confiée aux bons soins d’un dispensaire de l’ONU, lui aussi dirigé par des religieuses.

Situé plus près de la frontière avec la Tanzanie, elle avait pu y grandir dans une sécurité relative jusque l’âge de quatre ans. C’est alors que Nathalie et Eric avaient eu connaissance de son existence.

Avant de leur remettre Amanda, la mère supérieure les avait prévenus. L'enfant avait enregistré dans sa mémoire, certaines scènes de torture et de violence d’une grande cruauté qui s'y trouveraient inscrites à jamais. Aussi, risquait-elle de se comporter parfois différemment des autres enfants de son âge.

Cet avertissement avait irrité Nathalie et son époux qui en avaient même ressenti un profond malaise. Surtout, lorsque la religieuse, en guise de dernier test, avait évoqué le problème de la différence de couleur de peau, sans doute pour s’assurer de la solidité de leur engagement.

Aussi, lors de la fête organisée en l’honneur de l’enfant, ils eurent tôt fait de mettre les choses au point avec le reste de la famille concernant cet aspect de leur adoption.

Chapitre II

La vie de Nathalie et d’Éric, comme pour tout un chacun, avait commencé par des rêves et des projets d'avenir, pour lesquels ils semblaient disposer des éléments nécessaires à leur réalisation. Le premier avait été de créer une famille.

Depuis qu'elle avait été en âge d'y songer seule, le rêve de Nathalie, après celui de réussir ses études, avait été de se marier et d'élever des enfants.

Fonder une famille normale, où chaque membre aurait sa place, avait toujours été chez elle une véritable obsession, en opposition au fait qu'elle n’avait jamais trouvé la sienne au sein de sa propre famille.

Mais c'était quoi une famille normale. En tout cas, rien de comparable avec ce qu’elle avait connu durant son enfance. Sa vie à elle serait bien remplie. Elle serait de celle dont on ne sait par quel bout la saisir, tant il y aurait de départs, d'arrivées, de remises en question, de séparations et de retrouvailles. Bref, sa vie à elle serait une vie bien vivante, emplie de cris d'enfants, de douleurs et de frictions. Sans aucune commune mesure avec ce qu’elle avait connu par la faute de sa mère.

Sitôt le pied hors du lit, cette dernière commençait à geindre, se plaignant toujours d'avoir mal quelque part et faisant d’ailleurs de sa douleur l’unique excuse de sa faiblesse. Elle y avait même trouvé une raison de vivre. Elle se devait de souffrir, disait-elle, afin d’absoudre les péchés de ses contemporains.

Véritable grenouille de bénitier, dans le sens péjoratif du terme, elle avait pourri la vie de son époux qui, pour fuir ses plaintes, s’était très tôt réfugié dans le syndicalisme afin de donner un sens à ses sorties tardives.

Pour elle, la vie serait, au contraire, source de joie permanente.

Seulement voilà, avant tout, si elle voulait voir un jour se réaliser ses ambitions, il lui fallait   trouver un compagnon. Celui avec lequel elle partagerait tout. Chagrin, douleur et bonheur.

Âgée de vingt-cinq ans, plutôt jolie et parvenue en dernière année d'études de pharmacie, les partis intéressants ne manquaient pas autour d'elle.

Ne dit-on pas que l’on recherche souvent loin de soi un bonheur pourtant si proche. Dans son cas ce fut vrai.

En étendant le bras elle aurait presque pu le toucher. Assis deux rangées plus bas, l’homme de sa vie se trouvait assister aux cours de pharmacie dans le même amphithéâtre. Simplement, elle l’ignorait.

Elle l'avait bien sûr déjà remarqué au cours de l'une des soirées qu'organisaient les étudiants. Cependant, il ne s'était jamais rien passé. Ni déclic, ni fourmillements, pour tout dire, rien de spectaculaire. Peut-être un regard appuyé de sa part, mais c’était tout ce dont elle se souvenait.

Elle n'avait jamais ressenti l'envie de nouer avec lui des liens plus intimes. En tout cas, l’opportunité ne s’était jamais présentée.

C'est alors que, deux mois avant le soutien de sa thèse, un événement lui avait donné l'occasion de faire plus ample connaissance.

C'était un soir et il pleuvait des cordes. Comme complice dans l’élaboration du destin qui se mettait en place, sa voiture choisit de ne pas démarrer,

Privée de forces, incapable de réfléchir à la manière de rejoindre sa chambre en ville, elle était restée les coudes appuyés contre le volant, les yeux au bord des larmes.

Tout à coup, des petits coups répétés contre la vitre l’avaient fait sursauter. Une forme sombre, s’agitant près de la voiture sous la pluie, lui avait arraché un cri. Il s’agissait d’Éric qui, de son index replié, cognait contre la vitre embuée de sa voiture. Elle n'avait pas immédiatement reconnu son imposante stature. C'est seulement après avoir essuyé la buée du plat de la main, qu'elle l'avait reconnu.

Misérable, le col serré d'une main, se protégeant la tête de l'autre, il souriait, malgré le pénible de sa situation.

Elle avait été tellement surprise de le trouver là qu'elle ne lui avait pas immédiatement ouvert. Ils s’étaient mis à bavarder et à plaisanter. Lui, à l’extérieur, sous les trombes d'eau qui se déversaient en torrents furieux et elle, à l’intérieur, riant de ses plaisanteries. Pas une fois il ne s’était impatienté. Soudain, il avait éternué avec une telle force que la voiture avait sursauté. Ils étaient aussitôt partis dans un immense éclat de rire.

Se rendant enfin compte de la situation, elle lui avait aussitôt ouvert. Il ne se fit pas prier et s'engouffra dans cet abri providentiel, se blottissant tout tremblant contre son fauteuil. 

Sa première impression n'avait été pour lui qu’une immense pitié. Mouillé et grelottant de froid il lui était apparu si fragile, si faible, qu’elle avait eu envie de le serrer contre elle, afin de le réchauffer et le protéger.

Ils avaient continué à rire de tout et de rien. Puis, subitement, s'étaient tus, demeurant un long moment silencieux, à s'observer, comme deux personnes qui se sont enfin reconnues.

Machinalement leurs doigts s'étaient avancés à la rencontre de l'autre, d’abord à tâtons, puis, fébriles, s’étaient trouvés.

Sans savoir précisément lequel des deux avait fait le geste de s'avancer le premier, leurs lèvres s'étaient soudain retrouvées scellées pour un long et tendre baiser.

Le jeune homme avait les vêtements collés à la peau. Il frissonna, la jeune femme frissonna à son tour.

La pluie avait cessé. Depuis combien de temps se trouvaient-ils dans la voiture, un quart d’heure, peut-être plus. Les vitres étaient couvertes d’un épais voile de buée.

Ils décidèrent de ne pas y demeurer davantage, d'autant que le jeune homme s’était remis à trembler. Ils abandonnèrent le véhicule sur le parking et gagnèrent en taxi l’appartement de la jeune femme où ils passèrent la nuit.

Nathalie sursauta. Il lui semblait avoir perçu un bruit provenant de la chambre d’Amanda. Elle se surprit à espérer qu’elle ne soit pas déjà réveillée.

Afin de s'en assurer, elle entrouvrit doucement la porte. La respiration lente et régulière de l'adolescente la rassura. Elle dormait profondément. Lorsqu’elle ouvrirait les yeux, qu’en serait-il du souvenir de sa dernière crise.

Elle réprima un frisson. Un lourd sentiment d’angoisse indéfinie lui ceignait la gorge, c’était la peur. Certes, elle se trouvait seule dans la maison mais ce n’était pas le poids de cette solitude qui lui coûtait le plus. En réalité, c’est d’elle-même qu’elle avait le plus peur, plus précisément, de l’incertitude de ses sentiments.

Sans oser se l'avouer, l'idée qu’ils ne soient plus aussi forts qu’au premier jour l’épouvantait. Et si son désir de mère s'était soudain éteint, à la suite des violences de l’enfant. Car une certitude l'obsédait désormais. Oui, cette enfant la terrifiait.

Ses cris, ses insultes et la violence dont elle était capable au cours de ses crises, moments au cours desquels elle ne s’appartenait plus, la terrorisaient.

En même temps, le profond désespoir qu’elle décelait dans son regard lorsqu’elle se retrouvait plongée dans l’enfer de ses terribles accès, l’emplissait de douleur. L’enfant semblait lutter contre une force mauvaise désirant s’approprier son âme.

Son regard perdu était un appel au secours. Mais que pouvait-elle faire pour l’aider, sinon lui crier son amour, son amour de mère pour son enfant car Amanda avait toujours été et resterait toujours son enfant.

En réalité, c’est son impuissance à ne pouvoir l’aider qui la rongeait. De la voir se consumer, lors d’assauts de haine et de violence, la détruisait de l’intérieur. Dans ces moments, elle sentait son cœur fondre et se noyer dans un océan de chagrin sans fond.

Son amour était si grand pour cette pauvre enfant dont la malveillance des adultes avait empli trop tôt le cœur de terreur. D’une terreur si présente, si intense, qu’elle débordait de son âme à pleines brassées. Jusqu’à la plonger dans de véritables crises de folie dont elle sortait chaque fois un peu plus affaiblie, sans force, vidée.

Totalement désarmé, Eric demeurait prostré à ses côtés lors de cette lutte, oh combien inégale.

Son impuissance la clouait sur l’arbre patibulaire de la croix, comme cet innocent qui y fut, voilà deux mille ans, cloué pour une faute qui n’était pas la sienne.

Dans ces conditions, ses certitudes, ses principes et tout ce qui lui avait permis d’aller au bout de son désir d’enfant, étaient soumis à rude épreuve.

Le nez collé contre la vitre, elle observa une nouvelle fois le cerisier. Lui aussi poursuivait sa lutte contre la violence des bourrasques qui l’obligeaient à incliner son faible tronc. Combien de temps tiendrait-il encore si le vent ne faiblissait pas.

Il avait perdu ses feuilles, comme chaque année à pareille saison. À présent, ses maigres branches se tendaient vers le ciel, comme les doigts d'une main ouverte en signe de paix pour une pathétique supplication qui n’en finissait pas.

Chapitre III

Elle avait rencontré Eric à l'université et depuis, ne l'avait plus quitté, sur un plan privé comme sur un plan professionnel. Tous deux pharmaciens, leur complicité était totale, gage d'une longue histoire d'amour. Pourtant, au départ de leur relation, énormément de choses les séparaient.

Eric, politiquement engagé à droite était le fils d'une famille très aisée, propriétaire d'un vaste domaine acquis au fil d’une longue génération de brasseurs de bière.

Ses parents, riches bourgeois, avaient hérité de cette affaire qu'ils étaient parvenus à faire prospérer malgré le mauvais climat économique. Second fils de la famille, ils auraient souhaité faire d’Éric un homme d'église. Cependant, même s'il possédait d'incontestables qualités de cœur, il ne se sentait pas l’âme d’un prêtre.

Nathalie, pour sa part, était plutôt politiquement engagée à gauche. Fille d'un professeur de philosophie, trimbalée de meetings en manifestations, elle vouait à son père un véritable culte.

Ce dernier avait rejoint le syndicalisme afin de fuir la pénible ambiance du foyer.

Entendre les plaintes de son épouse entre chaque gorgée de nourriture, avait fini par le dissuader qu’il serait mieux à l'extérieur.

Nathalie, alors âgée d’une douzaine d’années, l'avait accompagné. Elle aussi en avait pire qu’assez des jérémiades continuelles de sa mère.

Son père était un orateur de grand talent. Aussi se sentait-elle profondément déçue chaque fois qu'un autre prenait la parole à sa place.

Assise au premier rang, à quelques mètres de l’estrade, tête baissée, les yeux au bord des larmes, elle se contentait d’observer ses pieds avec lesquels elle battait le bois poussiéreux.

Pourquoi l'empêchaient-ils de parler, lui qui souffrait tant de la médiocrité de certains de ses compagnons.

Tandis qu’elle l’épiait, la mine défaite, il lui décochait un magistral clin d'œil. Ce qui avait pour conséquence de lui rendre aussitôt le sourire car il signifiait que sa contre-attaque était prête et que ça allait barder pour leur matricule.

Quelques minutes plus tard, ses pronostics se vérifiaient et c'était parti dans un tonnerre d'applaudissements.

Toujours la première debout, tandis que lui restait calme, tranquille, la conscience au repos, elle battait des mains jusqu’à en avoir les paumes en feu.

Pas une seule fois elle ne l'avait vu se mettre en colère, même à la maison où les occasions ne manquaient pourtant pas. Elle l’aimait plus que tout, plus que sa mère en tout cas.

Puis, un jour, il y avait eu cet accident, bête, comme tous les accidents. Au moment où son père empruntait un passage protégé, un chien avait débouché de nulle part. Affolé, courant dans tous les sens il risquait de se faire renverser.

N’écoutant que son cœur, son père avait bondi et l'avait saisi au vol, sans remarquer la voiture qui arrivait à vive allure dans le couloir réservé aux autobus.

Le choc fut d’une extrême violence. Pourtant, sa chute aurait pu être sans conséquence grave si sa tête n’était allée heurter la bordure du trottoir.

Il avait aussitôt sombré dans un coma profond dont il n'était plus parvenu à sortir. Trois jours plus tard, son cœur cessait de battre.

Elle avait eu le temps de le revoir, de lui parler. Même s'il se trouvait dans l’incapacité physique de lui répondre, elle savait qu’il l’avait entendue, son cœur le lui avait assuré.

Dès ce jour, sa mère, demeurée seule, devint plus amère encore. Elle n'avait jamais assumé la moindre responsabilité. Son époux payait les factures, répondait au courrier et réglait la moindre des difficultés du ménage. Pour sa part, elle n'avait eu qu'à s'occuper de son intérieur et de sa famille.

Dans ces conditions, à présent que tout lui incombait et qu'elle allait devoir apprendre à s'occuper seule du quotidien, elle se sentait dépassée. Ce qui se traduisait par de longues périodes de mutisme ou des crises de colère qui la laissaient épuisée et en larmes, le visage entre les bras, affalée sur la table de la cuisine.

Lorsque Nathalie décida d’entrer à l'Université pour y étudier la pharmacie, elle lui livra une véritable guerre, refusant de la voir quitter à son tour le domicile familial.

Au moment de la rentrée universitaire elle n'était toujours pas parvenue à trouver un logement. Sa mère allait triompher quand, fort heureusement, une amie accepta de l’héberger pour un temps. Quelques semaines plus tard, l’université lui allouait une chambre. Elle quitta donc aussitôt le domicile familial sans éprouver le moindre regret.

Les années passant, sa mère découvrit les bienfaits de la prière. Avec l’âge, son caractère finit par s’adoucir quelque peu.

Plus tard, lorsqu’elle lui parla d’Éric, évoquant du bout des lèvres une possible vie commune, sa mère ne daigna même pas détourner le visage de son livre de prière. Déçue, Nathalie prit congé sans que sa mère lui rende son baiser.

Elle avait cru voir dans ses longs silences et son attachement à prier, dans le ton de sa voix devenu affable, un changement, un amollissement de son caractère, mais ce jour-là, elle comprit qu’elle ne changerait jamais et que tout cela n'était que de la poudre aux yeux.

Tandis qu'après avoir déposé un baiser sur son front, elle enfilait son manteau, sa mère avait levé sur elle un regard lourd de reproches contenus. Un silence lourd de sous-entendus et de non-dits s'abattit dans la pièce. Sa mère avait toujours été jalouse des soirées qu'elle passait en compagnie de son père.

Ce silence avait été si pesant qu’il lui avait fait mal aux oreilles. Mais fallait-il que sa mère soit devenue folle pour s'obliger à vivre dans une telle austérité quasi monacale.

⸺ Ne t'attache à aucun homme, lui murmura-t-elle au moment où elle passait la porte. Regarde-moi, je suis brisée !

⸺ Je l'ai cherché longtemps. À présent, je sens dans mon cœur que je l'ai trouvé, chantonna presque Nathalie, heureuse de quitter cet endroit devenu sinistre.

⸺ Un jour, il te lâchera, tu verras, insista sa mère, avec encore plus de gravité dans la voix.

Elle avait haussé les épaules et refermé derrière elle avec un long soupir de soulagement. Sa mère avait voulu l'effrayer, parce qu'elle-même avait peur de sa solitude.

Peut-être des regrets commençaient-ils à poindre au cours de ses longues journées de prière.

Ceux-ci ne devaient pas manquer. Un jour, après un meeting harassant, son père lui avait confié son envie d'en finir avec la vie. Elle lui avait alors pris la main qu'elle avait tenue serrée contre sa poitrine.

Elle s'était mise à pleurer. Ce jour-là elle avait souhaité la mort de sa mère.

Et voilà qu'en voyant son visage défait, sa tête basse et ses yeux agrandis par la peur, lorsqu'elle lui avait parlé d’Éric, ce qui n’était après tout qu’une bonne nouvelle, c'est pour elle que Nathalie avait soudain eu peur. N’était-elle pas sur le point de sombrer dans une grave dépression, pire, dans la folie.

⸺ Tu es jalouse, avait-elle tout à coup hurlé, pour apaiser ses propres craintes.

⸺ Je m'en fous, avait doucement répliqué sa mère, calmée par le contrecoup de la colère de sa fille.

Après cet entretien, cette dernière avait rapidement quitté la maison familiale, haussant les épaules à la vue de la vieille femme en contemplation devant la photo de son défunt mari dont elle avait pourri la vie.

Le mariage eut lieu sans sa présence. Souffrante et affaiblie, elle n’avait pas souhaité quitter son lit.

⸺ Laisse-la donc, avait conseillé Eric, tu vois bien que malgré toutes ces années elle n’a pas fait son deuil. Tu adorais ton père, tu le lui rappelles peut-être trop !

Elle avait approuvé. Et puis, ses longs silences, empreints de reproches contenus, troublés seulement par les sanglots que sa mère dissimulait derrière un mouchoir serré contre sa bouche, lui étaient devenus insupportables.

Chaque fois que son regard croisait celui de la photo de son époux qu'elle conservait entre ses doigts, les souvenirs qui hantaient encore les lieux revenaient avec force dans sa mémoire. Une giclée de larmes jaillissait aussitôt, provoquant de nouveau le pénible spectacle de la déchéance d'une mère soudain lasse de la vie.

Nathalie n'en pouvait plus. Elle écourta ses visites, puis, en réduisit le nombre. D’une fois par semaine, elles devinrent une fois par mois, parfois même, pas du tout.

Deux années après leur mariage sa mère décéda à son tour. Refusant de se l’avouer, Nathalie avait ressenti cette mort brutale comme une délivrance, comme une justice enfin rendue.

Seulement voilà, elle avait laissé sa mère seule, elle était donc coupable.

Coupable tout simplement d'avoir voulu vivre sa vie. Coupable de n’avoir plus supporté les cris, les crises de larmes et les reproches. Coupable d'avoir approuvé Eric, lorsqu'il lui avait conseillé de laisser un peu de distance entre elles.

En tant que seule famille proche, elle s'était occupée des funérailles. Le médecin appelé au chevet de la défunte était tiré à quatre épingles. Nathalie ne parvenait pas à ressentir la moindre peine. Le praticien qui l’observait du coin de l’œil devait se demander pourquoi elle ne pleurait pas devant le corps de sa mère. Une fille doit pleurer en pareil cas. Il avait l’habitude, c’était son métier.

Presque contrainte par ce regard réprobateur, elle s’était approchée du corps étendu sur le lit. C’était bien la première fois à cette occasion qu’elle ne l’entendait pas fulminer.

Ce silence, ce recueillement de la part des proches et des voisins et cette communion d’esprit étaient émouvants. Pour la première fois, elle se retrouvait au milieu d’une famille normale. Une famille que sa mère avait chassée à force de plaintes et de jérémiades.

Du coup, elle pleura à son tour. Les larmes s’étaient mises à couler toutes seules, sans qu’elle soit obligée de se forcer.

Le médecin dut se sentir rassuré par ce juste retour des choses, ce retour à une certaine normalité des sentiments. D'ailleurs, tous les regards semblèrent s’être apaisés.

Les funérailles sont des instants dans la vie où il est plus important qu’à tout autre de faire normalement les choses, de faire comme tout le monde.

Une phrase favorite de sa mère lui revint en mémoire, « ça se fait », répétait-elle souvent, tout le monde le fait. Faire comme tout le monde, vivre comme tout le monde, c’est à dire vivre à crédit, par procuration. Sauver les apparences, maudites apparences qui font la part belle aux lâches et aux hypocrites. Ce qu’elle avait toujours détesté par-dessus tout.

Combien de fois avait-elle souhaité, à coups de reproches, lui enfoncer ses apparences dans le fond de la gorge. Des reproches comme ceux qu’elle avait si bien su envoyer à son mari dès qu’il posait le pied dans la maison. Mais voilà, ça ne se fait pas de répondre à sa mère quand on a été bien élevé, du moins pas de cette manière.

Devant le corps de sa défunte mère elle fit un serment, celui de vivre sa vie sans rien sacrifier aux apparences ni aux convenances.

Chapitre IV

Elle venait de perdre la mère qu’elle n’avait jamais eue et voilà que pour la première fois, elle lui manquait.

À moins que ce soit ce respect de l’ordre des choses, dont elle venait de faire serment de se défier, qui l’avait bouleversée au point de lui tirer des larmes.

Elle s’était penchée sur le visage au teint cireux. Cela faisait longtemps qu’elles ne s’étaient plus parlées, sinon pour évoquer des banalités ou la routine du quotidien. Mais se parler réellement, de ce qui touche, de ce qui fait sourire ou pleurer, des projets, des regrets, de ce qui fait une vie quoi, de cela il n’était plus question depuis longtemps.

À présent, devant ce visage fermé, elle avait envie de dire tant de choses, toutes ces choses qu’elles n’avaient jamais abordées. Elle avait une envie de hurler, de laisser éclater cette bulle de reproches si longtemps enfouie en elle, trop longtemps enfouie.

⸺ Elle n’a pas souffert, avait murmuré l’un des personnages debout près de la porte, en guise de consolation.

Nathalie s’était lentement retournée pour contempler cette famille qu’elle ne connaissait pas.

⸺ Elle a eu une vie heureuse, avait marmonné une autre, assise, les bras croisés sur le nombril, le visage au teint cireux, comme celui de la morte, dans l’ombre de ses voisins. Une vie auprès de Dieu, grâce à la prière !

Elle s’était retenue de ne pas pouffer. Une vie heureuse, c’était quoi une vie heureuse pour cette femme recroquevillée, tassée sur sa chaise comme un tas de chair déjà morte. Connaissait-elle seulement la signification de ce mot qui contient tant de choses. Vie, combien ce mot évoque-t-il de significations. Question d’argent, de santé, d’opulence, une vie heureuse a pour chacun tant d’acceptions, toutes particulières.

C’est alors que son beau-père était arrivé en compagnie d'Eric. Enfin, ce n’était pas trop tôt, quelques minutes de plus et elle aurait tourné les talons, même si tous ces regards pieux ne le lui auraient jamais pardonné.

Tous deux s'étaient placés dans un angle de la pièce plongé dans la pénombre. Elle avait espéré sa venue, elle avait espéré qu'il se tiendrait auprès d’elle, en signe de paix retrouvée, après leur dernière dispute.

Dans leur couple, les relations se dégradaient, son besoin d'enfant n'étant toujours pas satisfait, en dépit des quelques années écoulées depuis leur union. Malgré son désir, envers et contre tout, d’avoir un enfant, elle demeurait curieusement inféconde.

Au fil des mois, elle s'était mise à aimer les enfants, tous les enfants. Ceux de ses employés, de ses voisins, des membres de sa belle-famille et même ceux, inconnus, croisés dans la rue. Les tout-petits, surtout, avaient sa préférence. Elle leur souriait niaisement, n'hésitant pas à arrêter leur mère, à les interroger sur la santé de l'enfant, allant jusqu'à pousser le landau.

Lorsque l'une d'elles acceptait ce bref simulacre de maternité, non sans un regard de méfiance, elle soulevait le petit et le pressait contre son cœur. Elle le respirait, le humait, d’une excitation presque animale, afin de s'imprégner de son odeur.

La lotion du bébé lui tirait des larmes. Elle adorait la finesse de leur chevelure et l'odeur d'huile d'amande douce dont ils étaient enveloppés. Le petit dans les bras, elle disparaissait comme une folle derrière son comptoir. Puis, revenait, un instant plus tard, les mains chargées de produits de toilette et de lait, qu'elle déposait dans la voiture.

Parfois, certaines s'effarouchaient de ses assauts empressés et la repoussaient sans ménagement. Elle se répandait alors en excuses jusqu'à ce que l’inconnue se soit éloignée. Elle courait ensuite se réfugier dans son bureau pour y pleurer toutes les larmes de son corps.

Eric était à présent familiarisé avec ce rituel. Pourtant, cela ne pouvait plus durer. La situation devenait cocasse. Elle amusait le personnel et provoquait des ragots désobligeants. Il en avait assez. Le soir il explosait, tandis qu'elle, misérable, fondait en sanglots.

Peu à peu, les reproches vinrent remplacer les accusations. Elle aimait les bébés, elle voulait un bébé. Alors pourquoi n'en avait-elle pas encore un.

La rébellion remplaça bientôt l'humour et les reproches se firent plus durs.

⸺ Pourquoi moi, se mit-elle à répéter sans cesse, pourquoi pas une autre ?

Mais peut-être était-ce sa mère qui, de l’au-delà se vengeait de son abandon. Peut-être ne serait-elle jamais capable d'avoir un enfant et de l'aimer. Peut-être ne pourrait-elle aimer que les enfants des autres.

Eric avait noté le changement égoïste de son épouse. Au cours de ses récriminations le « nous » était devenu, « je ». Ce n'était plus, pourquoi nous, mais pourquoi moi.

Pourtant, lui aussi souffrait de cette situation, même s'il ne le montrait pas d’une façon aussi exubérante.

Les invitations étaient devenues un véritable calvaire, surtout lorsqu'il y avait un enfant dans la maison. Nathalie se désintéressait alors totalement des autres convives, ne goûtant au repas que du bout des lèvres et précédant la mère au chevet de l’enfant au moindre de ses cris.

Le regard des amis et intimes en disait long sur leur embarras.

Eric prit alors la décision de ne plus sortir tant que sa femme ne se montrerait pas plus raisonnable.  

Mais Nathalie s’étiola comme une fleur malade, rongée par un parasite qui la minait de l’intérieur. Ils avaient d'abord cessé de rire ensemble, puis, de travailler ensemble et enfin, d'aimer ensemble.

Pour Eric, les pires moments étaient ceux qui se situaient à l’approche des festivités de Noël. Lorsque chaque année, à pareille époque, ses parents organisaient dans leur propriété les retrouvailles de la famille au grand complet.

Il y avait là les cousins, les beaux-frères avec leurs enfants et quelques amis intimes.

Une violente bourrasque la fit sursauter, elle s’écarta brusquement de la fenêtre. Le regard toujours figé sur le cerisier de plus en plus malmené par le vent.

Elle semblait attendre ou espérer quelque chose. Dans le fond, elle aurait aimé le voir se coucher, mordre la poussière. Elle aurait aimé que le vent l’arrachât de terre pour le précipiter à mille lieues de là. Ce cerisier, elle ne le supportait plus.

Un voile de larmes masqua son regard. Ces dernières années, elle avait considérablement vieilli. Même si cela ne se remarquait pas à l’extérieur, c’est à l’intérieur que les dégâts étaient les plus importants. Elle se sentait vieille de l’intérieur, sans entrain, à l'instar de ces femmes dont elle avait croisé le regard éteint lors des funérailles de sa mère.

Comme pour elles, l’anxiété durcissait les traits de son visage, au point qu’au fil des mois, la ressemblance avec sa mère devenait troublante.

Chapitre V

L’image d’Amanda allongée dans son lit d’enfant s’imposa à elle. Un supplément de chagrin lui arracha un sanglot. Elle l’étouffa aussitôt dans sa gorge. Combien regrettait-elle à présent, mais à qui confier son trouble.

Elle se mordit les lèvres, honteuse de sa dernière pensée, échappée bien malgré elle de son inconscient. Au fil des ans son couple s’était peu à peu éloigné des amis. Le dernier, Jean-Philippe, psychiatre de son état, avait commis l’imprudence, deux semaines auparavant, d’évoquer le possible internement de l’enfant.

Combien elle enviait ces mères normales dont la progéniture grandissait sans histoire, quoique, aucun enfant ne s’élève sans problème.

Un jour elle avait surpris le regard figé d’Amanda, comme hypnotisée par l’éclat de la lame du couteau qu’elle tenait à la main.

Dès cet instant, une graine de défiance s’était mise à germer en elle. Elle avait beau lutter, tout faire pour la repousser, c’était plus fort qu’elle, elle était devenue méfiante, méfiante de son enfant.

Lors de ce fameux Noël, à la suite duquel était née l’idée d’une adoption, sa belle-sœur était arrivée avec un nouveau-né dans les bras, présenté à tous comme un trophée.

Au fur et à mesure qu’elle l’avait vue s’approcher, elle avait fait d’immenses efforts pour conserver un visage fermé.

Debout, un peu plus loin, Eric l’observait avec angoisse. Parvenue à sa hauteur, la maman avait serré l’enfant un peu plus fort contre sa poitrine, comme pour le protéger. Son geste, pourtant anodin, n’avait pas échappé à Nathalie. Manifestement, elle ne souhaitait pas le lui tendre, comme aux autres femmes. D’ailleurs elle n’était restée à sa hauteur que quelques secondes à peine.

Elle bouillonnait de colère, tandis qu'Eric jetait des regards anxieux dans sa direction. Elle n’aurait pu dire alors qui, de ces regards ou du fait que la maman avait refusé de lui laisser tenir l’enfant, l’avait le plus irrité.

Il avait fait preuve ce jour-là d’un tel manque de confiance à son égard.

C'est à peine si elle avait desserré les dents au moment de la distribution des cadeaux.

Toute la soirée, elle avait évité de regarder en direction du landau, se masquant même de la main un côté du visage.

Prétextant une envie de danser, Gaston Breteuil, son beau-père, l'avait saisie par le bras et poussée sans ménagement en direction de son bureau. Eric n’avait rien perdu de la scène, pourtant, il n'avait pas bougé.

⸺ Ma fille, lança son beau-père après avoir refermé la porte, vous vous comportez comme une femme sans éducation !

Il avait le visage défait.

⸺ Je sais bien moi que votre père était un homme de rigueur. Vous êtes mon hôte et vous faites une tête d'enterrement aux autres invités, votre famille… vous allez donc vous expliquer sans tarder. Je vous écoute !

Les yeux au bord des larmes, elle avait baissé le visage comme une enfant prise à chiper des friandises et s’était mise à se triturer nerveusement les mains.

⸺ Alors ma fille, je vous écoute, nous ne sommes que vous et moi. Figurez-vous que je sais bien ce qui vous torture. Je pensais cependant que vous aviez pour moi suffisamment d’estime pour venir me parler !

⸺ Comment pourriez-vous savoir ce qui me torture, père !

⸺ Il s'agit de votre désir d'enfants… vous voyez que vous pouvez vous confier… ne sommes-nous donc, mère et moi que deux vieux fous indignes de votre confiance ?

Elle adorait son beau-père, une grande complicité les unissait depuis leur première rencontre. Il lui rappelait tant son père, même s’il ne pourrait jamais le remplacer. Elle s'était précipitée dans ses bras en sanglots.

⸺ Allons, allons… avez-vous au moins effectué les examens nécessaires, Eric et vous.

⸺ Oh… il s'agit probablement de moi, je ne suis pas capable d'aimer un enfant !

⸺ Vous dites des bêtises, ma fille… pourquoi donc ne seriez-vous pas capable d'aimer un enfant. Encore ces superstitions dont vous m’aviez parlé au sujet de votre mère. Bêtises que tout cela, laissez-la donc reposer en paix. Je vous le dis, faites les examens nécessaires et revenez m'en parler. À chaque problème il existe une solution !

Elle le dévisagea un instant, comme pour deviner ses pensées. Elle savait fort bien qu’il ne parlait jamais pour ne rien dire.

⸺ Laquelle, père… laquelle, supplia-t-elle.

⸺ Pas maintenant ma fille… pour l'heure, vous allez me faire le plaisir de vous comporter dignement, comme à votre habitude. La semaine prochaine, vous vous rendrez chez mon ami le professeur Boldoduc. Dès demain j'appellerai l'hôpital, il fera diligence pour m’être agréable. C'est un grand ami, ensuite, nous discuterons… êtes-vous d'accord ?

Elle avait acquiescé de la tête et séché ses larmes.

La proposition de son beau-père l’avait prise au dépourvu, elle s’était pourtant laissée convaincre.

Sitôt les fêtes de Noël passées, elle s'était rendue, en compagnie d’Éric, chez ce médecin, ami de son beau-père. Il pratiqua les examens en vue de déterminer qui, d’elle ou de lui, était incapable de procréer.  

Les résultats tombèrent trois jours plus tard. Il s’agissait d’Éric.

⸺ Nous allons divorcer, avait-il hurlé en quittant le cabinet du médecin.

⸺ Pourquoi dis-tu cela mon chéri ?

Elle avait admis sa souffrance, ayant suffisamment souffert elle-même pour le comprendre.

⸺ Je ne tiens pas à entendre tes reproches, avait-il lancé en réponse à ses paroles réconfortantes.

Elle s’était sentie à ce point délivrée qu’elle était prête à tous les compromis. Ce n’était pas elle qui ne pouvait pas procréer, cela seul importait pour le moment.

Cette peur d’une malédiction de la morte avait été ancrée si fortement en elle, qu’elle était parvenue à se persuader que, de l’au-delà, c’est elle qui l’empêchait de porter un enfant.

Combien de fois, s’était-elle rendue sur sa tombe en cachette d’Éric.

Suppliant la dalle de marbre, la martelant de ses poings, elle implorait le pardon de la défunte qu’elle appelait à davantage de mansuétude.

Or, voilà tout à coup que la science lui amenait la preuve qu’elle n’était pas en cause, en même temps que l’explication de son infortune. Du coup, elle ressentait une immense pitié pour le désarroi d’Éric.

⸺ Je ne tiens pas à subir tes humiliations et tes sarcasmes au sujet de mon impuissance !

⸺ Le médecin n'a pas dit que tu étais impuissant, mais stérile… la différence est énorme, j'en sais quelque chose, avait-elle ricané.

⸺ Voilà que tu commences à te moquer de moi… je souffre de cet état !