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Une suite d'événements étranges viennent perturber la vie de Roland Petitjoie.
Depuis longtemps déjà Roland Petijoie s’est habitué aux colères de son épouse, Sandrine. L’idée de divorcer lui a parfois traversé l’esprit, mais il lui faudrait alors perdre le confort auquel il tient. Il a donc pris le parti de se taire et de la supporter en silence. Pourtant, la situation va échapper à tout contrôle. Un soir, alors qu'il rentre chez lui, il est agressé et assommé par un inconnu. Quelques jours plus tard, c’est Sandrine qui disparaît et voilà que sa mère est emmenée dans un état grave à l’hôpital où quelqu’un tente de l’assassiner. Mais ce n’est pas tout. Roland apprend qu’en disparaissant, son épouse a emporté les deux tableaux suspendus depuis des années au mur du salon. Tous ces événements tissent une trame autour de la vie de Roland et emmêlent les fils de plusieurs destins. Et c’est aussi le moment que choisit son ancien ami Jeremy, énigmatique détective privé, pour réapparaître dans sa vie… et les choses s’emballent. Le commissaire Roman, de la criminelle, aura beaucoup de difficultés à démêler cet écheveau de chantage et de règlements de compte dont les racines remontent jusqu'aux années sombres de la dernière guerre, d’autant que sa vie privée n’est pas non plus exempte de complications.
Suivez pas à pas les investigations du commissaire Roman, bien décidé à démêler cet écheveau de chantage et de règlements de compte.
EXTRAIT
C'est à peine si elle lui avait laissé le temps d'ouvrir la bouche. Sans attendre qu'il ait terminé ses reproches, elle lui avait jeté son venin au visage.
— Qui gagne le plus ici, qui fait bouillir la marmite ? avait-elle lancé, comme on jette une pierre. Ce n’est certes pas avec ton salaire de misère que nous aurions pu faire bâtir !
Pour donner plus de poids à ses propos, elle avait levé la main, menaçante. Alors il s’était tu.
Loin de s'attendre à une telle levée de boucliers, il avait cru qu'apeurée par ses cris elle s'effacerait. Or, voilà que c'est lui qui avait dû battre en retraite.
Le dos rond, un air de chien battu, il s’était rapidement éloigné. Par crainte de recevoir des coups et pour cacher ses larmes de honte.
À PROPOS DE L'AUTEUR
René Cyr vit dans le département du Nord, à Neuville sur Escaut, à une trentaine de kilomètres de la frontière belge. Il a été Ingénieur Conseil et expert en bâtiment, il dirige depuis cinq années une Association d'aide à domicile auprès de personnes âgées dépendantes. Passionné de lecture depuis sa jeunesse, il s'est tourné vers l'écriture d'un premier roman policier édité en mai 2006 avant de donner une suite aux aventures du commissaire Roman et du commandant Quentin.
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Seitenzahl: 428
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Outrages
René Cyr
Thriller
Dépôt légal juin 2012
ISBN : 978-2-35962-289-8
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273
©Couverture hubely
© 2012 — Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88 370 Plombières les bains
http://www.editions-exaequo.fr
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La correction de cet ouvrage a été réalisée
Après quelques années, la vie à deux n’est tolérable qu’à la condition de permettre à chacun de devenir soi-même !
Dans la même collection
L’enfance des tueurs – François Braud – 2010
Du sang sur les docks – Bernard Coat L. — 2010
Crimes à temps perdu – Christine Antheaume — 2010
Résurrection – Cyrille Richard — 2010
Le mouroir aux alouettes – Virginie Lauby – 2011
Le jeu des assassins – David Max Benoliel – 2011
La verticale du fou – Fabio M. Mitchelli — 2011
Le carré des anges – Alexis Blas – 2011
Tueurs au sommet – Fabio M. Mitchelli — 2011
Le pire endroit du monde – Aymeric Laloux – 2011
Le théorème de Roarchack – Johann Etienne – 2011
Enquête sur un crapaud de lune – Monique Debruxelles et Denis Soubieux 2011
Le roman noir d’Anaïs – Bernard Coat L. – 2011
À la verticale des enfers – Fabio M. Mitchelli – 2011
Crime au long Cours – Katy O’Connor – 2011
Remous en eaux troubles –Muriel Mérat/Alain Dedieu—2011
Thérapie en sourdine – Jean-François Thiery — 2011
Le rituel des minotaures – Arnaud Papin – 2011
PK9 -Psycho tueur au Père-Lachaize – Alain Audin- 2012
…et la lune saignait – Jean-Claude Grivel – 2012
La sève du mal – Jean-Marc Dubois - 2012
L’affaire Cirrus – Jean-François Thiery – 2012
Blood on the docks – Bernard Coat traduit par Allison Linde – 2012
La mort en heritage – David Max Benoliel – 2012
Accents Graves – Mary Play-Parlange – 2012
7 morts sans ordonnance – Thierry Dufrenne – 2012
Stabat Mater – Frédéric Coudron – juin 2012
Outrages – René Cyr – juin 2012
Table des matières
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVIII
Chapitre XXIX
Épilogue
— Roland, murmura Sandrine, Jacqueline est une emmerdeuse. Elle n’en finit pas de pleurnicher et ça m’agace !
L'intéressé posa calmement sur la table de chevet le livre qu'il tenait en mains et se tourna vers son épouse. Le menton calé dans le creux de l'oreiller, il se mit à la dévisager, avec l'ébauche d'un sourire sur les lèvres.
Il s'agissait d'une nouvelle manière pour lui d'affronter ses colères qui comportait deux avantages. Celui de cacher sa peur derrière le masque tranquille d'une conscience au repos, en même temps que l'espoir secret de la voir crever au plus vite. Car le voyant sourire, elle n'allait pas manquer d'exploser, ce qui mettrait en péril les artères de son cerveau.
Sans l'épaisse couche de maquillage dont elle se couvrait matin et soir, sa peau, percée d'une multitude de petits trous, ressemblait à une moustiquaire.
Depuis quelques semaines, de larges cernes noirs s'étaient mis à grandir sous ses yeux, contribuant à rendre son regard plus méchant encore. Quant à ses rondeurs naissantes, elles communiquaient à l'ensemble l'impression malsaine d'une masse gélatineuse et glaciale.
Il croisa malencontreusement son regard. Son sourire se figea aussitôt sous l'emprise de l'angoisse qui montait.
Il venait de deviner l'objet de leur entretien. Cela faisait quelques semaines qu’elle tentait d'aborder le sujet. Cette fois, elle paraissait décidée à vider son sac.
Sans volonté aucune, il n'avait jamais trouvé suffisamment de force pour se rebeller contre elle. D'ailleurs, il n'était même pas question de force. Cela s'était fait comme ça, tout naturellement, au fil des ans. Il la craignait et il n'était pas question de résister à sa volonté farouche, encore moins de s'opposer à ses décisions au risque de la voir aussitôt entrer dans une colère terrible.
Jusqu'à présent, il ne s'en était pas plaint, il s’était même fait à l'idée que c'était elle qui portait la culotte et non lui.
C'est une loi de la nature, dans chaque paire l'un commande tandis que l'autre obéit.
Au bureau, ce qu'il subissait était pire encore, même si les choses s’étaient quelque peu arrangées avec ses collègues depuis sa nomination à un poste élevé dans la hiérarchie.
Malgré tout, par habitude ou par lâcheté, il était resté leur souffre-douleur et quelques-uns se permettaient parfois des libertés à la limite de l'insubordination.
N'osant pas rétorquer aux quolibets qui se propageaient dans son dos, pour tous, il n'était qu'un idiot. Parfois, au cours de réunions de travail, il s'en trouvait même certains pour vanter sur un ton plaisant sa douceur de caractère. Et Roland souriait, piètre défense contre les traits acérés de ses collègues.
Son unique tentative de rébellion contre Sandrine lui revint brusquement en mémoire.
Cela faisait deux années qu'ils étaient mariés, deux années écoulées dans une atmosphère de crise larvée. Trop de discussions n'étaient en réalité que des scènes de ménage déguisées, à la suite desquelles leurs nuits se terminaient dos à dos dans le lit conjugal.
Un soir, peu de temps après la nomination de Sandrine au poste de directrice commerciale, fatigué de ses scènes continuelles, il avait décidé de s'imposer en force, de lui montrer qui était le chef.
C'est à peine si elle lui avait laissé le temps d'ouvrir la bouche. Sans attendre qu'il ait terminé ses reproches, elle lui avait jeté son venin au visage.
— Qui gagne le plus ici, qui fait bouillir la marmite ? avait-elle lancé, comme on jette une pierre. Ce n’est certes pas avec ton salaire de misère que nous aurions pu faire bâtir !
Pour donner plus de poids à ses propos, elle avait levé la main, menaçante. Alors il s’était tu.
Loin de s'attendre à une telle levée de boucliers, il avait cru qu'apeurée par ses cris elle s'effacerait. Or, voilà que c'est lui qui avait dû battre en retraite.
Le dos rond, un air de chien battu, il s’était rapidement éloigné. Par crainte de recevoir des coups et pour cacher ses larmes de honte.
***
Et puis, tout était rentré dans l'ordre. Elle décidait, il obéissait. Or, voilà que depuis quelques jours, il se sentait de nouveau capable de s'opposer à elle et à son projet de placer sa mère en maison de retraite. Placement qu'elle avait plusieurs fois évoqué sans toutefois en parler vraiment comme par crainte de ses réactions, mais cela semblait ne pas pouvoir durer.
Toute la journée, la tension avait été palpable. Il savait qu'elle ne s'achèverait pas sans que survienne un conflit et que finalement il allait plier. Dès le saut du lit, cette idée s'était imposée à lui. Cette fois encore il allait devoir supporter l’insupportable.
Il poussa un profond soupir et cala son visage contre l’oreiller.
— Oui ? articula-t-il de sa voix la plus douce, qu’y a-t-il ma chérie ? Que t’a encore fait maman ?
L’angoisse le tenaillait, comme une lame acérée fouillant au plus profond de ses entrailles. Elle posa sur lui un regard dur et brillant de colère. Le fait qu'il ait deviné l'objet de leur entretien devait l'irriter davantage.
Il se mordilla les lèvres, regrettant sa question, tandis que Sandrine soufflait comme un dragon par ses narines largement ouvertes.
Puis, soudain, elle lança son attaque. Une longue litanie de reproches qu'elle envoya d'un trait comme un tir d'artillerie.
Ses entretiens étaient d'ailleurs réglés comme des campagnes militaires ; avec un ordre de défilement de ses critiques quasi immuable, le principal motif allait venir ensuite.
Elle commença par leur absence de vacances et de sorties, puis sa totale insatisfaction sexuelle.
Comme chaque fois qu’elle s’énervait, sa voix était devenue aiguë et blanche. Pour compenser l’absence de graves, elle haussa brusquement le ton. Au moment d'entrer dans le vif du sujet, elle hurlait.
— Nous avons la quarantaine, regarde comment nous vivons… on dirait… je ne sais pas moi, on dirait deux vieillards. Ta mère est âgée et nous attire vers le bas. C’est à peine si j’ose encore inviter des amis de notre âge… il faut sans cesse la surveiller pour éviter qu’elle ne se blesse. Dans deux mois, tout le monde sera en vacances, sauf Roland et Sandrine Petijoie !
À l'énoncé de son nom, sa poitrine fut secouée par un ricanement nerveux. Elle faillit s’étouffer et dut se taire un instant. Roland savoura ces quelques secondes de silence, mais elle reprit aussitôt.
— Petijoie… avec un nom pareil, j’aurais dû me méfier. Au bureau, j'ai subi toutes sortes de moqueries à cause de ce nom ridicule. Mais je leur ai montré les dents et c’est moi qui ai eu le dessus. Maintenant, ils sont tous à ma botte et viennent me manger dans la main et toi aussi tu me manges dans la main !
Le ton de sa voix s’était fait plus doux. Elle devait savourer sa victoire et le fait qu'une fois de plus il n'avait pas osé lui répondre.
— Tu ne dis rien, comme d’habitude… que ferons-nous dis-tu. Tu veux que je te dise ce que nous allons faire ?
De nouveau, elle haussa le ton.
— Ta mère nous gâche la vie et pas seulement la nôtre, mais également celle des enfants. Alors voilà, figure-toi que je ne vais pas encore passer un mois à arpenter le gazon !
Emportée par sa verve, elle dut s'arrêter pour reprendre son souffle. C’est ce moment que choisit Roland pour prendre la parole à son tour.
— Mais… ma chérie… combien de fois t’ai-je entendu dire que tu préférais rester à la maison plutôt que te faire rôtir bêtement comme tant d'idiots sur la plage !
Elle faillit s'étrangler et roula des yeux furieux. Comme chaque fois que le calme et la raison de Roland risquaient de lui donner tort, elle s'emporta brusquement.
— C’est comme ça, hurla-t-elle… écoute-moi bien… j’ai pris ma décision… !
Elle bégayait et devait reprendre son souffle entre chaque bribe de phrase.
— Dès demain, je me mets à la recherche d’une maison de retraite. Dorénavant, c’est elle ou moi… tu m’entends… elle ou moi !
Puis elle tourna brusquement le dos et demeura silencieuse. L’entretien était clos, il n’y avait plus à y revenir, c’est de cette manière que les choses allaient se dérouler.
Il avait beau déglutir, la boule ressentie quelques jours auparavant dans sa gorge et qui l'empêchait d'avaler était toujours là. À présent elle enflait au point de l’étouffer.
Le silence lui faisait mal aux oreilles. Une vague de désespoir voila brusquement son regard, tandis que sa lèvre inférieure fut soudain prise de tremblements. Il ne parvenait plus à retenir ses larmes et plutôt que lui montrer sa défaite, il préféra, lui aussi, se tourner de son côté.
Il saisit le drap à pleines dents et mordit dedans de toutes ses forces pour masquer ses sanglots. De son côté, Sandrine fulminait de rage.
Cela devait faire longtemps qu’elle préparait son attaque.
L'image de sa mère, seule, dans une grande maison anonyme, s'imposa à son esprit et son chagrin redoubla. Elle allait se laisser mourir et les enfants, qu'allaient-ils en penser ?
Et voilà que peu à peu l'idée de les mettre de son côté se mit à germer dans son esprit, comme un ultime espoir de victoire.
Les enfants étaient sa seule arme pour contrer la volonté de Sandrine. Elle serait bien obligée de céder ou de tempérer si elle ne voulait pas passer pour un monstre aux yeux du reste de la famille.
Il trouva l'idée fort séduisante et cessa aussitôt de pleurer. Rassuré, il ferma les yeux et remonta le drap pour se couvrir les oreilles et ne plus entendre la respiration de Sandrine qui soufflait comme une locomotive à vapeur dans une côte.
Trop anxieux pour dormir, il ouvrit de nouveau les yeux et se mit à fouiller les ténèbres du regard dans l’espoir d’une solution de rechange. Mais seule l'idée de lui mettre les enfants à dos tournait dans son esprit comme une grosse mouche paresseuse.
Il n’osait plus bouger. Il aurait voulu s'endormir pour oublier l’existence d'un monde capable de contenir des femmes comme Sandrine, mais il était décidément trop nerveux.
Il avait beau maintenir ses paupières fermement serrées, rien n’y faisait. Le sommeil ne venait toujours pas. La dernière phrase de son épouse lui trottait sans cesse dans la tête. Sitôt chassée, elle revenait s’incruster, plus forte, plus précise. Pas moyen de s’en débarrasser.
Sa mère allait pleurer, supplier qu’on la garde. Elle allait s’humilier, comme tant de fois il l’avait vue faire dans le passé. Lorsque son père était décédé, renversé par une voiture dont le chauffeur avait pris la fuite, elle avait décidé de travailler pour les faire vivre.
À l’époque, il était enfant. Il se souvint que quelques jours seulement après les funérailles, elle avait évoqué une curieuse visite de la part d'individus vêtus de noir qui parlaient le français avec un accent germanique très prononcé. Ils désiraient savoir si quelques jours plus tôt son époux ne lui avait pas ramené deux tableaux représentant, pour le premier, des personnages courbés vers le sol et pour le second, un paysage de montagne. Ces deux pièces leur appartenaient et ils feraient tout pour les récupérer.
Des tableaux… non, elle ne comprenait pas. Elle n’avait jamais vu André revenir à la maison avec des tableaux. Et puis, elle ne savait rien des activités de son époux, elle les soupçonnait, sans aucune certitude.
En cette époque troublée de l’année 1943, elle se doutait bien que ses absences prolongées devaient cacher quelque louche activité. Et puis, tant d'argent lui passait entre les mains, ce n'était certes pas le fruit d’un travail honnête. D'ailleurs, de travail, il n'en avait pas.
Néanmoins, en femme polonaise soumise, elle s’était toujours montrée discrète et obéissante. Et puis, cette relative opulence ne lui déplaisait pas, elle lui permettait même de mettre de l’argent de côté. La guerre finirait bien un jour, pourquoi ne pas profiter des occasions qu'elle lui apportait. Tant pis pour ceux qui avaient des scrupules.
Devant les deux hommes, elle avait joué les étonnées et répondu par la négative. Ils avaient insisté, la bousculant même un peu, mais elle n'avait pas craqué. Voyant que leurs menaces ne servaient à rien, ils avaient changé de tactique, lui proposant même une importante somme d’argent. Mais elle avait continué de nier. Non, elle n’avait jamais vu ces toiles.
Les seuls tableaux qu’elle possédait étaient les quatre croûtes sans grande valeur ni intérêt, dont elle était, nue ou vêtue, la seule représentation.
Modèle chez un peintre installé depuis quelques années à Beaucaire, elle posait régulièrement pour lui. Ils n'avaient qu'à regarder, il s’agissait pour la plupart d’essais ratés.
Homme sans grand talent, ce peintre avait la chance d’être doté de parents aisés qui s’occupaient de récupération de métaux dans le Nord. Occupation très lucrative durant la guerre, tandis qu’il tentait pour sa part de trouver l’inspiration dans le Sud auprès de jeunes femmes qu’il rétribuait largement pour se déshabiller, sous le prétexte de créer une œuvre unique dans l’histoire de l’art.
Œuvre dont il était malheureusement le seul à reconnaître les mérites. Ses essais répétés demeurant toujours aussi médiocres.
Sa réputation de coureur de jupons n’était plus à faire. Jacqueline s’en moquait, car prendre la pose lui permettait de gagner beaucoup d’argent. En effet, si le peintre n’avait aucun talent artistique, il avait beaucoup de cœur et puis il ne lui déplaisait pas.
Cependant, privée des recettes que lui amenait le commerce de son époux, elle avait dû rapidement se résoudre à rechercher un emploi plus substantiel.
Tout en continuant de poser, elle s'était rendue, sur les conseils d’Isabelle Genêt, l’institutrice avec qui elle semblait avoir sympathisé, au café le Palladium, siège du football club local.
La recommandation était solide, elle fut donc embauchée immédiatement. Et puis, son époux avait très souvent fréquenté l’endroit, le patron gardait encore son souvenir en excellente estime.
Son travail consistait à faire le ménage, accessoirement, à servir les repas aux clients. Ces clients qui, curieusement, ne payaient jamais à l’aide de tickets.
Lorsqu’elle terminait, il était alors environ quatorze heures, elle rentrait chez elle pour s’occuper de Roland, son fils unique.
Le décès d'André avait provoqué une avalanche de problèmes administratifs et financiers, dont celui du paiement de leur logement. Fort heureusement, lors de l’achat de la maison, les époux avaient eu la sagesse de contracter une assurance vie. La compagnie solda donc l’emprunt, ce qui lui ôta une sacrée épine du pied.
Durant les mois qui suivirent, les curieux personnages que la mort d'André Petijoie n’avait pas éloignés pour autant continuèrent à rôder autour de la maison.
Dans la rue, au travail, partout, ce sentiment d’être toujours surveillée. Mais jamais elle n’avait cru que cela irait plus loin qu’une simple surveillance.
Un jour, de retour de son travail, elle eut l’impression d'une présence étrangère chez elle. Les cadres suspendus au-dessus du divan, légèrement de travers, avaient été déplacés, ainsi que divers autres objets.
Elle signala immédiatement ce fait à la gendarmerie, mais aucune suite ne fut donnée à sa plainte.
Du moins en apparence, car deux semaines plus tard, l’artiste peintre était emmené au siège de la Gestapo. Une lettre anonyme l’ayant désigné comme membre actif de la résistance locale. Sa disparition était-elle liée aux recherches des deux hommes ? Elle n'en sut jamais rien. De même qu'elle n’eut plus jamais la moindre nouvelle de lui.
Ce n’est qu’une fois la libération survenue, qu’elle apprit des autorités qu’il avait été sauvagement torturé avant d'être déporté dans un camp où il était mort quelques jours seulement après son arrivée.
La disparition de l'artiste devait marquer un tournant dans la vie paisible de Jacqueline et Roland Petijoie. Trois semaines après cette arrestation, un soir qu’elle rentrait du cinéma, elle découvrit sa maison en flammes. Une foule se pressait à proximité. Les pompiers déclarèrent avoir trouvé des bidons d’essence disséminés au rez-de-chaussée.
L’incendie était bien d’origine criminelle et même si rien ne le laissait supposer, Jacqueline ne put s'empêcher de songer aux deux hommes dont elle avait surpris la présence à maintes reprises autour de chez elle.
Malheureusement, la série de catastrophes ne devait pas encore s’arrêter là.
Quelques jours plus tard, c’est le patron du bar Le Palladium que l’on retrouva pendu dans sa remise. Sa maison avait été mise à sac.
L’enquête conclut hâtivement à un suicide. Pourtant, dès le lendemain, des bruits coururent en ville sur son éventuel assassinat. Quelqu’un avait aperçu les nombreuses traces de coups qu'il portait au visage et sur l’ensemble du corps. Visiblement, avant de se pendre, il avait été passé à tabac.
Des bruits circulaient également sur un trafic à grande échelle organisé avec la complicité de certains membres de la Gestapo locale et sur une histoire de vengeance au sujet d’un partage qui aurait manqué d’équité.
En attendant de trouver à se reloger, Jacqueline s’installa chez sa sœur, à quelques kilomètres de là, avec son fils Roland et de menues bricoles dont ses quatre toiles qu'elle avait eu le réflexe de cacher à la cave.
Ils demeurèrent trois mois chez cette sœur, le temps pour la compagnie d’assurances de lui verser le dédommagement du sinistre. Elle acheta ensuite une petite maison où ils vécurent durant cinq années.
Un jour, au beau milieu de l'année scolaire, sans rien confier de leurs intentions, ils bouclèrent leurs valises, embrassèrent une dernière fois Isabelle Genêt et quittèrent définitivement Beaucaire pour s’installer à Lille. Une tante perdue de vue depuis de nombreuses années y résidait déjà.
L'annonce de leur départ provoqua chez Isabelle Genêt un déluge de larmes dont Jacqueline sembla se moquer totalement. Pourtant, le chagrin de son amie faisait réellement peine à voir. Mais elle n’éprouvait aucun regret. Trop de mauvais souvenirs étaient attachés à Beaucaire et puis Roland, à présent âgé de quatorze ans, devait découvrir une autre vie. Elle voulait rompre avec celle qu'ils avaient connue jusqu'à présent. Une vie faite de méfiance et de souvenirs de marché noir que les habitants colportaient dans leur dos.
Elle voulait mettre de la distance avec ce passé. Alors, tant qu’à partir, autant le faire à l’autre bout de l’Hexagone.
Ils s'établirent donc dans la banlieue lilloise, à Lomme, dans un petit pavillon qu’elle obtint pour un prix intéressant.
Elle trouva rapidement un emploi de femme de ménage dans une école proche de la mairie et Roland entreprit des études de comptabilité.
Les gens se montraient aimables, au moins ne connaissaient-ils rien de leur passé. Pour répondre aux questions, elle avait inventé une histoire de persécution familiale que le voisinage s’était passé de bouche à oreille.
Estimée dans son quartier, elle commençait à oublier sa vie passée. Roland réussit tellement bien ses études qu’il trouva un emploi quelques mois seulement après l’obtention de son diplôme, dans une importante société de transports de Lille.
Le seul problème était ce jeune homme taciturne, à peine plus âgé que lui, avec lequel il s’était lié d’amitié durant ses études universitaires, au point de l’inviter plusieurs fois dans le pavillon familial.
Dès son arrivée, les deux amis s’enfermaient dans la chambre à coucher jusqu'à parfois très tard et même au-delà de la nuit tombée.
Jacqueline demeurait au bas de l’escalier, recroquevillée sur elle-même, avec l’angoisse qui lui nouait la gorge. Elle écoutait leurs rires et leurs longs silences, s’inquiétant de ce que cet homme bizarre pourrait faire à son fils.
Décidément, elle ne l’aimait pas du tout. Il la mettait trop mal à l’aise avec son regard, tantôt fuyant, tantôt arrogant.
Dès son départ, après l’avoir salué, elle courait dans la cuisine se laver les mains à grandes eaux.
Il lui faisait peur. Il lui rappelait trop ces hommes qui, des années plus tôt, après le décès de son époux, avaient rôdé autour de sa maison de Beaucaire.
Plusieurs fois, elle tenta de confier ses craintes à Roland, mais sans succès. Dès qu’elle commençait l'amorce d'une discussion au sujet de son ami, il se fermait comme une huître.
Alors, elle décida de le fuir. Sitôt qu’elle l’aper-cevait à travers les rideaux, elle courait se réfugier dans sa chambre pour ne ressortir que fort tard, après son départ.
Ce cauchemar dura deux années, deux longues années au cours desquelles elle crut devenir folle. Puis, aussi soudainement qu’il était apparu, il disparut et ne donna plus le moindre signe de vie.
Jacqueline n’en comprit la raison que quelques semaines plus tard. Roland avait fait la connaissance d’une jeune fille qui se prénommait Sandrine.
Au cours du repas auquel elle fut conviée, elle se mit à vanter avec véhémence sa pureté et son refus de connaître l'amour avant le mariage.
Jacqueline ressentit immédiatement de la défiance envers elle. Un tel emportement n'était-il pas le signe d'un caractère excessif, porté sur la méchanceté et l'avarice. Et puis, le fait qu'aucun homme ne cherche à la connaître ne devait-il pas inciter à la méfiance.
Malgré les mises en garde de Jacqueline, Roland l’épousa, après de rapides fiançailles qui durèrent trois mois à peine, rétorquant que pour sa part, il voyait dans cette fille rejetée de tous un signe de la providence.
Au fil des mois, il devait cependant rapidement déchanter. Si personne ne l’avait désirée pour épouse, c’est qu’elle avait simplement très mauvais caractère et ce dernier, loin de s’arranger avec le mariage, n'avait fait qu'empirer.
Les deux époux s'installèrent dans un appartement de la rue Abélard, face au Jardin botanique au sud de Lille.
Dès le départ de son fils, Jacqueline décida de cesser de travailler. Âgée de soixante-deux ans, elle avait mis suffisamment d’argent de côté pour profiter de la vie. Elle allait enfin pouvoir vivre tranquille et même chichement.
Deux ans après son mariage, Sandrine décrocha un emploi subalterne au sein d’une importante compagnie d’assurances.
Après quelques mois de présence, arrachée à force de ténacité, elle obtint sa nomination à un poste à responsabilités.
L’idée maîtresse de sa vie était depuis toujours la réussite financière. Cette seule idée accaparait entièrement son esprit, mobilisant la totalité de ses forces. Influençant même l’existence de ses proches soumis à ses sautes d’humeur et à ses écarts de langage et de brutalité. Bref, cette femme était pire qu’un homme et encore s’agissait-il du pire d’entre eux.
Durant la semaine qui suivit sa nomination, elle se mit à rêver d’une vie luxueuse.
Désormais, une autre idée se mit à compter pour elle, la construction d’un pavillon individuel. Son standing se devait d'être à l’image de sa réussite professionnelle.
Elle trouva rapidement un terrain sur la commune d'Orchies et s’occupa de tout sans que Roland n’ait quoi que ce soit à redire. Les travaux avançaient rapidement. La construction était parvenue à la couverture, lorsqu’elle s’aperçut d’une légère erreur d’appréciation dans ses calculs. Elle avait tout simplement oublié quelques millions.
C'est à ce moment que l’état de santé et la solitude de sa belle-mère devinrent pour elle des priorités absolues.
Faisant preuve d’une tendresse exagérée et de commisération à l’égard de son âge et de ses douleurs, plus un jour ne passait sans qu’elle s’inquiétât de savoir si mamie allait bien ou si elle venait manger le dimanche à la maison. Faisant une scène si l’on avait omis de l’inviter.
Souvent elle se révoltait contre l’indifférence apparente de son fils. D'après elle, il devait tout faire afin que sa mère vive parmi les siens plutôt que seule et malade au milieu de l’indifférence de ses voisins. Oui, songea Roland, au début, c’est bien Sandrine qui avait insisté pour que nous la gardions auprès de nous !
— Réfléchis, lui avait-elle dit un soir tandis qu'elle dessinait les plans de ce qui allait devenir l'image de sa réussite. Nous faisons construire et ta mère vit seule. Avec son diabète, je te laisse imaginer les risques. Et la route que tu dois effectuer pour aller la voir. As-tu songé un instant au chagrin des enfants s’il lui arrivait quelque chose ? D’autant que financièrement, sa venue représenterait un énorme avantage, avait-elle alors ajouté sur le ton de la confidence.
— Pour qui ? s’était permis de demander Roland.
Elle s’était aussitôt levée comme une furie, balançant sa chaise à travers la pièce, tandis qu'un flot de colère s’abattait sur lui comme une pluie d’orage.
La scène était encore tellement vivace dans son esprit qu'il ne put s'empêcher de tressaillir. Assis à table, le front à quelques centimètres de son verre d’eau, il avait attendu que la crise se dissipe. Le regard tantôt tourné vers le sol, tantôt vers la photo de sa mère, se mordant les lèvres pour ne pas sangloter.
Depuis, cette photo avait rejoint le dessus du réfrigérateur, posée parmi un amas d’objets semblables à ceux qui encombraient le dessus de chacun des meubles. Cette photo était d’ailleurs la seule de sa mère dans toute la maison.
Puis, elle avait fini par se calmer. Le soir venu, Roland tentait d'oublier cet incident en riant des grimaces et des mimiques de son fils, lorsque, de nouveau, elle était revenue à la charge.
— Avec ta question idiote de cet après-midi, je n’ai pu continuer mon explication concernant ta mère. Mais tu m’écoutes au moins ?
Toute trace de plaisir s’effaça de son visage, remplacée par une insupportable détresse. Il tourna le visage vers Sandrine et hocha misérablement la tête. Une boule venait de se former dans sa gorge qui l'empêchait de déglutir.
Il s'attendait de nouveau à souffrir de sa mauvaise humeur, mais il n'en fut rien. Sa voix était étrangement calme, ce qui le paniqua davantage.
— Pauvre femme, continua Sandrine en imitant un sanglot. Après tout, c’est ta mère, je suis bien bonne de me préoccuper d’elle. Écoute, voilà ma solution, elle revend sa maison et nous donne immédiatement notre part. Nous reversons cet argent sur la construction, ainsi, nous ajoutons une chambre et nous pouvons même effectuer quelques améliorations supplémentaires... et puis, s’emporta-t-elle tout à coup, elle perçoit une confortable pension, si elle ne veut pas avoir l’impression de gêner, elle nous verse chaque mois une somme convenue d’avance. De cette manière, elle ne sera pas à notre charge et ne se sentira pas humiliée… Qu’en penses-tu ? Hein, qu’en penses-tu ?
Sa question n'en était pas une. Il s'agissait plutôt d'un ultimatum. Sa décision était prise, quant à son avis, elle n'en avait que faire.
Il s’était raclé la gorge. Ne trouvant rien à répondre ou plutôt n'osant rien répondre à son injonction, il s’était contenté, comme toujours dans ces cas-là, d’émettre un grommellement dans sa gorge serrée.
Confortée par ce qu’elle avait pris pour un accord enthousiaste et qui n’était en réalité qu’un cri de désespoir pour un autre renoncement, un de plus, elle avait insisté pour se rendre chez mamie dès le lendemain.
Seul Marc était né alors. Ils vinrent le récupérer à la sortie de l’école et se rendirent aussitôt chez Jacqueline.
Le trajet fut un véritable chemin de croix pour les passagers. Elle ne tenait pas en place derrière son volant. Klaxonnant pour un rien, elle hurlait et insultait les autres automobilistes, donnant des coups de volant et écrasant sans cesse la pédale de frein. Terrorisé, Marc s’était mis à pleurer et à pousser des hurlements. On se serait cru dans un concours entre lui et sa mère, à savoir qui des deux allait hurler le plus fort.
Durant le souper, qu’elle avait insisté pour leur servir, Jacqueline avait écouté les explications empressées de Sandrine. Elle s’emballait et gesticulait, comme chaque fois qu’il était question d’argent.
De temps à autre, la pauvre femme jetait un regard épouvanté en direction de son fils. Lui, honteux, préférait baisser la tête ; par lâcheté et pour ne pas apercevoir son visage tourmenté, aux yeux grands ouverts par l’angoisse qui le questionnaient simplement pour savoir quoi répondre à cette furie.
— Que dois-je faire, mon chéri ? Que veux-tu que je lui réponde ? semblait-elle supplier.
Pendant ce temps, totalement aveugle à la terreur qu’elle provoquait, Sandrine continuait ses explications, les accompagnant d’un flot de paroles ininterrompues.
Elle parlait depuis plus d’une demi-heure déjà, s’étant même aidée d’une feuille sur laquelle elle avait tracé des lignes et des courbes auxquelles la pauvre femme n’entendait rien.
Puis, tout à coup, ce fut le silence. Sandrine attendait une réponse.
S’impatientant, elle tapait du pied, sûre de sa victoire, car chaque entretien était pour elle une bataille qu’il lui fallait à tout prix gagner. Son corps, dans sa totalité, s'y engageait. Autant par le geste que par la parole qu’elle projetait vers sa cible d’une voix stridente, tantôt rocailleuse et presque menaçante, tantôt douce et caressante comme le velours.
Chaque fois qu’elle décochait un argument, ses yeux lançaient des flammes ou se mouillaient de larmes de tendresse, selon l'effet qu'elle désirait provoquer chez son interlocuteur.
Surpris, Roland l’avait tout d’abord observée de manière suspecte, comme on regarde quelqu’un que l'on soupçonne de folie. Puis, il avait carrément détourné la tête.
Il ne s’était jamais aperçu à quel point sa femme le dégoûtait.
Oh, comme il la détestait soudain. Comme il aurait aimé la voir morte, là, à ses pieds. Il aurait été capable de rire à gorge déployée devant son cadavre, d’un rire nerveux, à la limite de la folie.
Oui, il devenait fou à son tour. Fou de songer à la terreur qu'elle mettait dans les yeux de sa mère. Fou de l’entendre parler sans cesse pour, inlassablement, répéter la même litanie qui revenait comme une vague submergeant toute volonté sur son passage.
Alors que trente secondes de douceur auraient suffi pour expliquer à cette pauvre femme que des jeunes qui font construire ont besoin de l’argent de la vieille.
Et puis, tant qu’elle y était, pourquoi ne pas lui dire carrément qu’elle trouvait le temps trop long. Qu’elle trouvait qu’elle ne mourait pas assez vite. Bref, qu’elle ne voulait que son argent, rien que son argent.
À cette époque, Marc était âgé de six ans, aujourd’hui, il en avait vingt. Depuis, un autre enfant était né, il se prénommait Daniel. Il avait vu le jour l’année qui avait suivi leur installation dans leur nouveau logement.
Une douleur dans le dos l’obligea à se retourner, ce qui le détourna de ses pensées. Un regard vers le réveil lui apprit qu’il était trois heures.
Si seulement il pouvait lire. Mais la lumière ne manquerait pas de la réveiller. Dans son état, mieux valait la laisser se reposer. C’était toujours autant de calme de gagné.
Demain nous sommes vendredi, songea-t-il, ce jour-là, elle a habituellement, avec ses commerciaux, une réunion qui lui prend la matinée. Ensuite, elle va déjeuner au Palace… elle n’aura donc pas la possibilité de trouver quoi que ce soit. C’est à partir de lundi matin, seulement, qu’elle pourra se mettre en quête d’une maison pour y placer maman. Je vais proposer une partie de pêche aux enfants. Je trouverai bien, ce dimanche, le moyen de leur parler de ce problème… Marc adore sa grand-mère, je n’en dirais pas autant de Daniel. Cet enfant nous pose tellement de problèmes. Si seulement je n’avais pas épousé Sandrine. Maman est si douce… pauvre maman. À soixante-douze ans, changer d’habitudes, de visages, c’est impossible. Si je permets cela, je la condamne à mort… je tuerais plutôt Sandrine ! La sonnerie du réveil le tira brusquement de son demi-sommeil, ni paisible, ni réparateur. Il s’était tourné et retourné tant de fois dans le lit. Somnolant parfois, puis, reprenant conscience, effleuré par un terrible cauchemar au moment où il allait sombrer dans un sommeil profond.
Il tâtonna le dessus du lit. L’emplacement à ses côtés était vide et froid. Elle devait s’être levée depuis un bon moment déjà.
Maintenant qu’il était tout à fait éveillé, il l’entendait dans la cuisine qui préparait le petit-déjeuner.
Dans quel état d’esprit sera-t-elle ce matin ? Je ne dois pas trop compter sur le fait qu’elle aura changé d’avis, ce serait mal la connaître... pourquoi faut-il que je sois si nerveux sitôt que je pense à elle ?
Il se leva rapidement, se doucha et se rasa. Au moment d'enfiler son complet gris, sa dispute de la veille lui revint en mémoire en même temps que son motif. Il la chassa, mais elle revint avec l'automatisme d'un vieux cheval qui reprend obstinément le chemin de l'écurie. Son visage portait les traces d'une détresse quasi subliminale.
Il se mit à transpirer. Il s'essuya le visage, son regard croisa alors son double dans le miroir du lavabo. Il se dévisagea quelques secondes. Une fureur subite le prit. Pas question de laisser faire Sandrine, pas question. Il avait les lèvres blanches et serrées, les battements de son cœur venaient de s'accélérer. Il jeta la serviette et sortit dans le couloir.
Au moment de descendre, il se ravisa. Il posa l'oreille contre la porte de la chambre de sa mère et de son doigt replié, tapota doucement.
— Maman, chuchota-t-il, tu dors ?
D'une voix menue, sa mère l’invita à entrer.
Assise dans le lit, le dos appuyé contre deux énormes oreillers, elle observait la porte d'entrée, le regard brillant. Il tenta l'esquisse d'un sourire, mais ne parvint qu'à grimacer.
— Bonjour maman… As-tu bien dormi ?
La vieille dame glissa ses doigts fins dans sa chevelure blanche et se frotta le visage. Elle se pencha pour observer le couloir, elle devait craindre la présence de Sandrine. Manifestement rassurée, elle tapota le lit.
— Viens t’asseoir là… Hier soir, je l’ai entendue crier, j’ai aussitôt deviné que j’étais l’objet de ce nouvel esclandre. Pourtant, je t’assure que je ne fais rien pour la fâcher. Je me tiens propre, je n’ai aucune exigence. Pourquoi veut-elle me jeter dehors ?
Elle venait de s'accrocher à son bras, comme une enfant terrorisée. Totalement impuissant, il la dévisagea longuement. Sa question avait beau être ennuyeuse, elle l'était moins que la réponse. Il haussa les épaules, une moue de dégoût sur les lèvres. Il n’en savait rien lui-même.
— Ne t’inquiète pas maman, marmonna-t-il les mâchoires crispées, je ne vais pas lui laisser faire ce qu’elle veut sans bouger !
Sa mère lui caressa le visage.
— Mon pauvre chéri, que peux-tu y faire ? Les gens méchants ont davantage de force, c’est comme cela… que peux-tu y faire ? répéta-t-elle.
Tandis qu’elle parlait d’une voix fluette, sa main parcourait sa joue. Il aimait le contact de sa main rugueuse et pourtant si douce. Il ferma les yeux. L'espace d'un instant, il eut le sentiment que son esprit se détachait de son corps. Il les rouvrit sur le visage blême et décomposé qui le fixait intensément.
— Non, tu ne partiras pas, articula-t-il mécaniquement, si tu pars, je la tuerai. Je me vengerai ainsi de tout ce qu’elle m’a fait subir depuis notre mariage !
Absorbé par son idée de vengeance, il se pencha pour l'embrasser, le regard grave. Son esprit lui suggéra une solution. Il devait s'arranger pour en parler aux enfants et les mettre de son côté.
Cette idée lui convint tout à fait, il esquissa même un sourire. Il n'avait pas dit son dernier mot, il allait lui pourrir la vie à sa façon.
Son entourage le prenait pour un faible, soit. En tout cas, il avait de la patience à revendre et saurait attendre son heure, car son heure viendrait, il en était certain.
Il déposa un baiser sur la main de sa mère, avant de la reposer délicatement sur les draps.
— Je vais te laisser maman, je dois prendre mon petit-déjeuner et partir au bureau, autrement je vais être en retard !
Il se leva, tandis que sa mère laissait retomber lourdement sa tête sur l'oreiller. La pâleur de son visage se confondait presque avec la blancheur des draps. Elle esquissa un signe de la main en le regardant s’éloigner.
— Il aurait mieux valu que je disparaisse, murmura-t-elle dès que la porte fut refermée. Les vieux doivent laisser la place aux jeunes, surtout lorsqu’ils gênent… quel monstre cette femme… il n’y a bien que l’argent qui l’intéresse… en tout cas, le mien, elle n’est pas prête de le trouver là où il est !
Parvenu au milieu de l’escalier, Roland s’arrêta. Il venait d’entendre claquer la porte d’entrée. Sandrine était sortie. Marc était attablé dans la cuisine devant un bol de café fumant.
Il sourit en l'apercevant.
— Bonjour p’pa !
Déterminé à mettre le maximum de chances de son côté, Roland décida de démarrer immédiatement les hostilités.
Le visage grave, il jeta un rapide coup d'œil autour de lui.
— Bonjour fils, lança-t-il sur un ton faussement désinvolte, bien dormi ? Maman est partie, je l'ai entendue claquer la porte !
— Oui, tu sais le vendredi, elle a sa réunion avec les commerciaux… ça la rend nerveuse. Elle a l’air en forme, je les plains. Elle m’a dit qu’elle allait les secouer par les roubignoles !
— Oui, soupira Roland… je les plains… mieux vaut eux que nous, n'est-ce pas ? Ça te dirait une partie de pêche ce dimanche au grand large ?
Le visage de son fils se peignit d'une expression gênée.
— Ben, ça aurait été avec plaisir, mais j’ai promis à des amis de les accompagner, pour une balade en forêt !
Il remarqua aussitôt le brusque changement qu'avait opéré son refus sur le visage de son père.
— Ah, bon… ce n’est rien… c’est-à-dire que… je voulais vous parler à ton frère et à toi. Enfin, ce n’est rien… une autre fois… peut-être !
Il paraissait effrayé, bouleversé, presque bafouillant, le regard perdu dans la contemplation de la photo posée sur le réfrigérateur.
— Tu as l’air inquiet, que se passe-t-il papa ?
— Eh bien… ta mère veut se débarrasser de grand-mère, elle veut l’envoyer dans une maison de retraite !
Le sourire de son fils s'évanouit, de fines pattes d'oie venaient de se dessiner autour de ses yeux.
— Mais, pourquoi ? lança-t-il, révolté par cette idée. Elle est gentille, et puis, je l’aime bien moi, je ne veux pas la voir partir !
Roland baissa la tête et émit un profond soupir. Il jeta un regard en coin vers son fils pour évaluer ses réactions. Il fut totalement rassuré, la mayonnaise prenait au-delà de ses espérances.
— C’est comme ça, ajouta-t-il… elle a tranché !
Marc leva la tête et fixa à son tour la photo posée sur le réfrigérateur. Son visage changea soudain d’expression. Ses lèvres devinrent un trait mince, amer, tandis que ses mâchoires étaient prises de tremblements.
— Mais… de quel droit ? Elle a décidé ça toute seule et toi, tu ne dis rien ?
— Tu connais ta mère… que veux-tu que je fasse ?
— Ben, dis-lui non, tiens, tout simplement... après tout, c’est toi l’homme ici, lança-t-il d’un ton glacial.
Cette phrase fit naître, sur les lèvres de Roland, un sourire qu’il s'empressa de masquer derrière sa main.
— Si peu fils… si peu… Bon, je vais être en retard, il me faut y aller... En ce qui concerne ton frère, passe au bureau cet après-midi, les clés de la voiture seront à l’accueil. Dès que tu l’auras récupéré au lycée, passez me prendre, si vous n’êtes pas là, je vous attendrai. Ne commets pas d’imprudence surtout !
Fou de joie, Marc bondit de sa chaise. Agité comme un homme qui vient de gagner à la loterie, il se jeta à son cou et l'étreignit avec violence.
C’était bien la première fois que son père acceptait de lui prêter sa voiture. D’habitude, il devait se débrouiller pour l’emprunter sans éveiller son attention.
Roland acheva de boire son café, puis se leva. Il embrassa Marc et eut une hésitation, éprouvant comme une obscure inquiétude.
— Pauvre grand-mère, soupira-t-il une dernière fois !
Il claqua la porte sans rien ajouter. D’ailleurs, il en avait assez dit. Il venait d’allumer un pétard qui n'allait pas tarder à exploser au visage de Sandrine.
Cette idée le fit sourire et le mit d’excellente humeur.
Ce matin, le temps avait changé. La pluie et les nuages avaient déserté le ciel. Finie la fraîcheur vaporeuse, l’air était tiède et le ciel lumineux.
Il était heureux et se sentait le cœur léger, la conscience apaisée d’avoir accompli son devoir. Car il s'agissait bien de devoir à présent, mettre un terme au despotisme de Sandrine. Il venait de semer une bonne graine, il suffisait maintenant de l’arroser de temps à autre pour la voir pousser.
Il n’aimait pas prêter sa voiture, mais cela faisait partie de son plan. Il fallait que Marc soit tout acquis à sa cause. Même si, pour cela, il devait lâcher un peu de lest.
Dans cette guerre des nerfs qu’il se préparait à mener contre Sandrine, les enfants seraient de précieux alliés qu’il allait devoir entretenir à l’aide de faveurs.
La matinée s’écoula à une vitesse vertigineuse. L’après-midi serait court lui aussi. Dès seize heures, Marc l’attendrait à la porte. Pourvu qu’il n'ait pas démoli sa voiture. Cette pensée le contraria pour le reste de la journée.
L'aménagement de ses horaires lui permettait de terminer plus tôt la semaine. Il pouvait alors, comme cela avait été bien des fois le cas, effectuer les courses avec Sandrine. À présent, cela était très rare.
Le grade de chef comptable qu'il occupait dans son entreprise lui permettait de travailler seul dans un grand bureau. Il ne se voyait d'ailleurs pas supporter les blagues douteuses de ses collègues à propos de son couple. Pour sa part, ses relations amoureuses étaient réduites à néant et n’avaient d'ailleurs jamais donné lieu à records tels que s'en vantaient ses collègues.
Une large baie vitrée le faisait bénéficier d'une vue panoramique sur leurs bureaux. Elle était, en principe, destinée à surveiller leur rendement, mais lui préférait garder les rideaux tirés. Chacun y trouvait son compte.
Durant la semaine, les membres de la famille prenaient leurs repas aux heures qui leur convenaient le mieux. Mais à partir du vendredi soir, l'esprit à la détente, tous faisaient l’effort d’être ensemble, assis autour de la table que l’on dressait sur la terrasse aussitôt que le temps le permettait.
Au fil des ans, le jardin avait connu de nombreuses mutations. Pourtant, depuis quelques printemps, chaque plante et chaque arbre ayant trouvé sa place, désormais, on se contentait de tailler ou d’ajouter, par endroits, quelques notes de couleur.
Après quelques jours de pluie, la chaleur était enfin arrivée. Dans un même mouvement, les pivoines et les iris avaient fleuri, les roses étaient en boutons. Le lilas blanc avait déjà délivré sa moisson de lourdes grappes de fleurs blanches odorantes, mais les pluies continuelles des jours précédents les avaient rapidement flétries.
En cette fin de semaine, la chaleur était forte comme au cœur de l’été. Le jardin qui semblait ressusciter séchait ses feuilles.
Le gazon, d’un beau vert profond, tondu et arrosé régulièrement par l’un ou l’autre des deux fils, mettait fièrement en valeur la maison et les dépendances aux fenêtres blanches et aux volets verts.
Sur la terrasse où il était allongé de tout son long, Roland avait une vue sur l’ensemble de la propriété. Il n’y avait rien d’extravagant dans son confort, seulement le calme, l’espace et la nature qui l’entouraient de toutes parts.
Autant de choses qui représentaient pour lui le véritable bonheur. L’apanage de l’aisance, qui l’amenait à un point d’équilibre entre la folie extérieure, chaque jour plus présente et les crises de Sandrine de plus en plus rapprochées et chaque fois plus graves.
Les couleurs et les parfums dont il se laissait pénétrer les yeux fermés avaient le pouvoir de l’apaiser. Il en avait un besoin vital pour se régénérer. Il prit une profonde inspiration. Empli d’espoir, il se sentit alors prêt à combattre pour conserver son coin de paradis. Dans le fond, songea-t-il, si je cède aussi facilement à Sandrine, c’est peut-être par peur de perdre tout cela !
Il ne la redoutait pas physiquement, même s’il préférait s’éloigner lorsqu’elle se mettait à hurler. Non, ce qu'il craignait surtout c'était ses paroles irréfléchies et ses emballements durant lesquels elle était capable de prendre une décision au pied levé sans en avoir pesé les conséquences. Lancée brutalement, elle pouvait blesser n'importe quel esprit un peu trop faible avec ses mots coupants comme des rasoirs.
Plus que le spectre du divorce c’est la division des biens et de la famille qui l’effrayait davantage.
Marc était majeur, il pourrait donc décider de lui-même avec lequel de ses parents il voudrait vivre. D’ailleurs, il avait déjà une petite idée sur le choix qu’il ferait. Quant à Daniel, il n’avait que seize ans à peine et n’aurait pas son mot à dire.
Les juges donnaient plus facilement la garde des enfants à leur mère plutôt qu’à leur père en cas de séparation, aussi était-il certain de perdre au moins celui-là.
Quant à la maison, Sandrine exigerait qu’on la vende afin de récupérer au plus tôt le montant de sa part.
Il faudrait alors retrouver un nouveau logement. À coup sûr moins confortable que celui-là. Vivre avec un seul de ses fils et se résigner à ne voir le second que les dimanches et encore, peut-être un sur deux.
Non, décidément, il ne voulait même pas y songer. Chaque jour, il puisait sa force dans l’attente réconfortante des retrouvailles du vendredi soir avec les enfants, sa mère et même son épouse. Il ne pouvait ni ne voulait se résoudre à l’idée de tout perdre.
Il se devait de sauvegarder cette apparente stabilité pour lui et surtout pour le qu’en-dira-t-on.
Il entendait déjà la publicité que ferait leur séparation dans le voisinage. Au bureau, le divorce de Petijoie ferait des gorges chaudes. On rirait dans son dos et on chuchoterait.
— Peut-être est-il cocu. Avec la tête qu’il a… c’est bien fait… elle ne devait pas rire tous les jours, la pauvre !
Il secoua la tête et se massa le visage pour chasser les idées qui envahissaient son esprit. N’était-il pas en train de préparer son divorce ?
Il n’en est pas question, songea-t-il avec force. Je ne divorcerai pas... Je ne tiens pas à perdre tout cela. Dans le fond, le bonheur ne nécessite-t-il pas quelques sacrifices ? Maman a connu en son temps des moments de joie. C’est mon tour maintenant… Après tout, pourquoi les enfants n’auraient-ils pas droit, eux aussi, à une parcelle de bonheur ? Peut-être que Sandrine a raison. Je dois y réfléchir… ne pas m’emporter… Hélas, j’en ai parlé à Marc. Bah, que peut faire Marc si j’affiche ouvertement mon accord avec les idées de Sandrine. Les enfants n’auront qu’à s’incliner et à suivre… que c’est compliqué. Il semble très difficile de pouvoir ménager en même temps toutes les susceptibilités !
Il ne tenait pas en place dans son fauteuil. Depuis quelques minutes déjà, il se rongeait les ongles. Une lueur de désespoir lui brûlait les yeux, l’obligeant sans cesse à les frotter. Soudain, il ressentit le poids d’un regard posé sur lui. Il releva la tête, sa mère le dévisageait. Attablée face à lui, cela devait faire un bon moment qu’elle l’observait. Ses traits étaient pâles, tandis que des cernes sombres s’élargissaient sous ses yeux. Elle le regardait fixement, avait-elle deviné ses pensées ?
Il esquissa un sourire et se mit lui aussi à la dévisager. Son regard brilla tout à coup d'une étrange lueur comme s'il la découvrait pour la première fois.
C’était une femme à la silhouette ramassée, mais qui malgré tout arborait fièrement son âge. Un sourire de circonstance, comme celui que les lâches et les faibles sont seuls capables de produire, s’ouvrait sur deux rangées de fausses dents. Sourire de cette manière, en toute occasion, devenait agaçant à la fin et dénotait chez elle une grande hypocrisie. Même si une profonde tristesse se lisait sur son visage, de l'ensemble naissait une impression malsaine.
Il eut tout à coup honte de ses pensées, mais il n'avait pas envie de la plaindre, pas si cela devait lui coûter tout cela.
Ils restèrent un long moment face à face, les yeux dans les yeux. Gêné par le poids de ce regard qui semblait lire en lui comme dans un livre ouvert, il finit par sourire, embarrassé par ses dernières pensées dont sa conscience se faisait l'écho.
Comme pour le punir, l'idée qu'elle puisse le quitter vint le torturer. Cela fit naître au creux de son estomac une désagréable sensation de torsion, conséquence de son sentiment de culpabilité.
Il fallait qu’il lui parle, de tout et de n’importe quoi, mais vite. Il fallait qu’il trouve quelque chose, rien que pour briser le silence gênant qui s’appesantissait. C'est alors que Sandrine vint sauver la situation.
— À table… c’est prêt, cria-t-elle.
Chacun vint aussitôt prendre sa place qui était la sienne autour de la table. Intrigué par son apparente bonne humeur, Roland se mit à observer Sandrine du coin de l’œil. De telles bonnes dispositions devaient cacher quelque chose.
Étant donné leur dispute de la veille, ce comportement jovial était pour le moins inquiétant.
Au fil de ces derniers mois, il l'avait trouvée plus irritable qu'à l'accoutumée. Habitué à ses sautes d’humeur et à ses rêveries soudaines, il n'y avait pas immédiatement prêté attention. De nombreuses fois déjà, le regard ailleurs, comme plongé dans quelque songe, il l'avait vue s'évader au beau milieu d’un entretien ou d’une crise de colère. Ses explications avaient ensuite été balbutiantes. Cherchant ses mots ou revenant sans cesse sur la construction de ses phrases, elle hésitait, puis finissait par quitter la pièce en hurlant.
Que penser aussi de ses nombreux retards. Chaque fois, une réunion s’était prolongée plus que prévu ou un embouteillage sur l’autoroute de Dunkerque lui avait fait perdre de précieuses heures. Cela faisait des mois qu'il ne savait plus que penser.
Tout à coup, une sensation de froid sur sa cuisse le fit sursauter. Il venait de renverser la moitié de son verre d'apéritif. Ce qui provoqua l'hilarité de ses deux fils et les reproches acerbes de Sandrine.
Mamie demeurait silencieuse. Sagement assise à l’extrémité de la table, elle n’osait adresser la parole à aucun des convives. Se contentant, les yeux au bord des larmes, d’envoyer des sourires à la cantonade.
Il ne fallait plus grand-chose pour qu’elle éclatât en sanglots. Roland se doutait bien de ce qui se passait sous ses cheveux blancs. L’angoisse et la terreur s’y étaient installées depuis quelques jours. Elle aussi sentait que la crise de Sandrine, la veille au soir, n’était que la partie visible d’un iceberg bien plus énorme. Le pire couvait encore en l'état de devenir.
Cela faisait maintenant un mois qu’elle explosait pour un rien, surtout contre mamie. Précisément, depuis son retour du stage qui s'était déroulé à Paris, au siège de la compagnie d’assurances pour laquelle elle travaillait.
