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Militante active pour les droits des femmes, Renée Dunan a été une figure importante de la littérature érotique et lesbienne au début du 20e siècle en France. Ses oeuvres, dans bien des cas, interrogent le lecteur sur la sexualité et la place occupée par le sexe dans la société. Il est ainsi souvent question de pouvoir, de domination, d'argent, des relations hommes-femmes, et de la façon dont le sexe peut être utilisé dans les rapports de force qui régissent nos sociétés. Au-delà, une seule et même interrogation traverse l'oeuvre de Dunan : Qu'est-ce que l'amour ? Cette édition est composée de deux classiques de l'auteur. Le premier, Entre deux caresses, nous plonge dans le monde de la finance afin de nous démontrer que certaines choses, comme l'amour, ne peuvent être achetées. Le second, Les caprices du sexe, est une oeuvre inspirée de faits réels.
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Seitenzahl: 447
Veröffentlichungsjahr: 2023
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ENTRE DEUX CARESSES
I. SENTIMENT
1. Trois hommes
2. Deux femmes
3. Trois squales
4. Le trépied
5. L’amour
6. Les époux
II. VOLONTÉ
7. Les pétroles
8. Finance
9. La discorde
10. Les conjurés
11. Le présage
12. L’or impuissant
13. Le bris
14. Rouge et noir
III. AMOUR
15. Le transporté n° 54302
16. Libre !
17. Retour
18. Un homme
19. Me ne fregro
20. Au bord de l’enfer
21. Les dés
22. Le nouveau printemps
Épilogues
LES CAPRICES DU SEXE
Préface
I. S’OFFRIR
Idylle
D’hermine Au Pairle D’or
Galanteries
Le Don De Soi
II. SE VENDRE
Paris
Métiers…
Le Rubicon
La Volupté
III. AIMER
La Hantise
Amour
Le Choc
L’inévitable
ÉPILOGUE : RENAISSANCE
Dans son cabinet de travail, sobre, sombre et glacial, le banquier Georges Mexme dictait à sa dactylographe une brochure sur les Mines d’Or de Pornichet. L’après-midi parisien fondait en un brouillard triste. De la rue Pillet-Will venait un jour blême. Il dessinait et accusait fortement le masque du financier. C’était un homme de taille moyenne, râblé et puissant. L’œil gris, fixé sur le rouleau de la machine à écrire, avait une dureté froide et orgueilleuse. Le visage, taillé à méplats anguleux, possédait à la fois de la beauté et un antipathique sceau d’énergie. Le front un peu surbaissé, les lèvres rouges, bien marquées sur la face glabre et mate, faisaient penser, en moins sphéricisé, à l’Antinoüs du Vatican. La voix avait en même temps une sécheresse âpre et quelque douceur aimante.
Le banquier les mains allongées sur son bureau, regardait cependant les doigts de la secrétaire couvrir sur le clavier.
Ses phrases se suivaient, courtes et denses. La jeune femme, une Danoise polyglotte, devait transférer le texte de la brochure en quatre langues. Elle écrivait sans un geste de la nuque, et l’on voyait juste sa moue légère d’attention, le menton en galoche et le bombement du front.
Le téléphone tinta. Mexme fit signe d’arrêter et saisit l’écouteur. On lui apprit que Messieurs Séphardi et Robert de Boutrol venaient d’arriver.
Georges Mexme attendait ces deux hommes, l’un, redoutable financier, son ami ; l’autre, frère d’un des plus puissants politiciens du jour et administrateur de plusieurs journaux. Il donna ordre d’introduire les visiteurs dans son salon personnel, pièce discrète, luxueuse, et nantie de deux issues, où se débattaient les plus graves intérêts de la maison ; puis il sortit comme pour descendre.
Mais, à droite du bureau, dans le couloir, était un escalier étroit fermé par une porte invisible. Il ouvrit, monta d’un étage et s’inséra dans une cabine téléphonique à microphones. Coiffant le casque, il écouta alors, dans le silence absolu d’un lieu si bien placé que tous les bruits du dehors y restaient inconnus.
Mexme se trouvait ainsi en relation avec le salon ou Séphardi et Robert de Boutrol venaient d’être introduits. Il voulait savoir ce que disaient ses deux visiteurs avant qu’il les vint trouver. Telle était son habitude.
On parlait là-bas de la fameuse affaire des Pétroles Narbonnais, qui justifiait précisément la réunion des trois hommes d’affaires. C’était une entreprise géante, enfantée par Mexme et Séphardi. Sur des confidences d’ingénieurs, ils avaient fait secrètement effectuer des sondages près de la côte méditerranéenne. On avait enfin trouvé une nappe de pétrole, jusque-là inconnue, et qui partait des Pyrénées pour se perdre, soit en remontant vers le Nord, aux environs des houillères du Gard, soit vers l’Esterel, en pleines Alpes-Maritimes.
Les deux financiers, associés dès la découverte confirmée, ne s’en étaient pas moins considérés comme adversaires. Ils avaient acheté séparément, par personnes interposées, d’immenses terrains autour du centre où les nappes d’huiles venaient le plus près du sol. Maintenant ils possédaient près de quinze mille hectares de terres, non pas d’un seul tenant, car de nombreux lots n’avaient pu être acquis ; mais dans de telles conditions qu’il faudrait bien voir un jour les propriétaires récalcitrants passer sous leurs fourches, lorsque près de deux départements français seraient transformés en une immense usine, hors laquelle rien ne vivrait.
Les Pétroles Narbonnais devaient se constituer maintenant en société anonyme. Mexme avait englouti en achats de terrains toute sa fortune et presque tous les capitaux étrangers dont il disposait grâce à sa banque, soit vingt-cinq millions.
Son destin tenait donc désormais aux fameux Pétroles. L’affaire devait d’ailleurs, selon la pensée de Séphardi, valoir trois milliards avant dix ans.
Celui-ci, homme froid et calculateur, différait beaucoup de son associé. Ancien homme de sports et champion, en sa jeunesse, des jeux Olympiques pour les huit cents mètres plat, Mexme restait un impulsif, magnifiquement armé pour la lutte, mais dont l’impétuosité préparait les défaites.
Séphardi, aujourd’hui quinquagénaire, était apparu quinze ans plus tôt à Paris et personne ne savait son origine. Il parlait avec indifférence toutes les langues d’Europe et d’Asie.
Actif, froid et intelligent, il avait constitué en peu d’ans une maison de banque capable de traiter à égalité avec les plus célèbres établissements de Paris. Muet et ne se confiant jamais, il finit par peser sur le marché comme une sorte d’entité maléfique, car tous ses ennemis durent disparaître.
Personne ne savait aujourd’hui sa fortune, ni même ses secrètes ambitions qu’on devinait immenses. Le bruit courait pourtant que Séphardi voulut devenir une sorte de monarque « in partibus » en France. Pour cela il avait été poussé au pouvoir, par d’énormes libéralités, d’ailleurs fort savantes, un politicien nommé Jacques Capet. Capet se trouvait maintenant président de la République. L’élection avait coûté trente millions à Séphardi. Cent journaux appuyaient depuis peu sur la parenté – imaginaire – de Jacques Capet avec les anciens rois de France. On parviendrait à faire de cet homme un président à vie, puis un roi. C’était une question de dix ans, et de cent millions…
Alors, Séphardi régnerait dans les Pétroles Narbonnais, ce qu’on nomme un « outsider ». Il ne prétendait ni diriger ni même influencer l’administration de la puissante affaire. Mais, en ce moment, son frère étant ministre du Commerce, Boutrol représentait les faveurs, pressions, autorisations délicates et processives, les jeux administratifs et moyens d’action gouvernementaux, qui valent, dans une affaire comme les Pétroles Narbonnais, un nombre considérable de millions.
Robert de Boutrol n’apportait d’ailleurs pas que cela. Étant depuis peu administrateur du syndicat P.O.I.L. (« Presse ouvrière indépendante et littéraire »), il commandait ainsi au groupe des journaux Hurlub : Paris-Univers, La Certitude et Minuteries, la feuille aux six parutions quotidiennes.
Boutrol avait toujours besoin d’argent. Sa maîtresse, Orlandette, l’actrice du Français, lui coûtait cher. Et l’orgueil de Boutrol tenait à cette illustre personnalité, dont le premier époux, le boïard roumain, Anglesco, fut jadis trouvé mort un matin avec une épingle enfoncée dans le bulbe rachidien, par la nuque. Orlandette avait été relaxée, contre toute attente, et le crime qualifié de suicide par un jury attendri. Le second mari de cette femme dangereuse, un Américain nommé Seelond Guident, se trouvait au tombeau, à son tour, huit mois après. Il abusait, pour complaire à sa charmante, mais un peu incandescente épouse, des plus redoutables aphrodisiaques : noix vomique et cantharide. Après cet obituaire, Orlandette passait aux mains d’Alcide Boileau, des Aciers Français, qui la faisait entrer au théâtre et la constituait étoile pour un forfait de quatre millions versés au groupe Hurlub, roi de la publicité. Alors Boutrol s’en emparait en lui promettant le mariage. Orlandette voulait être enfin dite Madame la Duchesse. Car Boutrol, qui était noble, sans titre d’ailleurs, timbrait maintenant ses papiers à lettres, ses voitures et tous les objets propices, d’une couronne de duc et pair à huit fleurons d’ache.
Sépardi prenait Robert de Boutrol pour un sot, et Mexme l’estimait comme un imbécile. Cette nuance précisait bien leurs attitudes respectives, mais il fallait l’acheter… et le ménager.
Georges Mexme écoutait toujours, dans sa muette cabine téléphonique. Enfin, la voix du publiciste s’entendit. Il parlait du sénateur Magma, le protecteur des pétroliers, qui allait devenir un fâcheux ennemi des Pétroles Narbonnais. De là, il sauta à un éloge de Fanny Bloch, la femme de lettres, dont le dernier roman Hyperjoie avait un succès fou.
Il vint ensuite à Madame Jeanne Mexme, amie de Fanny Bloch :
— Il a une bien jolie femme, ce Mexme, hein ?
Séphardi se taisait, Boutrol reprit :
— J’y reviens ; vous avez eu tort de ne pas vouloir que nous nous entendions d’abord, vous et moi. Avec mon frère je vous aurais obtenu une organisation des voies ferrées desservant les puits. On aurait placé, sous des prétextes techniques, les gîtes de Mexme en dehors du système ferroviaire autorisé. Il aurait été obligé de nous céder ses parts.
Séphardi répondit doucement :
— Vous faites fausse route, Boutrol. Mexme participe à l’affaire totale, comme moi. Nous n’aurions, avec votre combinaison subtile, abouti qu’à rendre notre exploitation plus onéreuse. Il n’y aura qu’un bilan et une société. Au surplus je suis certain que Mexme ne veut que faire de l’émission et créer un marché aux titres. J’estime qu’il aura gagné cent millions dans trois ans, quand il jettera son paquet de parts sur le marché.
Mais Boutrol se cramponna.
— Qu’est-ce que ça fait ? Nous sommes, vous et moi, plus forts que lui… Il est enfoncé là-dedans jusqu’au cou. Notre devoir était de l’inférioriser assez, précisément pour qu’il liquide ses parts de fondateur au plus vite, et sans attendre que l’affaire vaille un demi-milliard de plus.
Séphardi dut sourire. Il dit avec une nuance de moquerie :
— Mon cher Boutrol, vous ne semblez pas juger Mexme à sa valeur. Ces ruses enfantines auraient eu plus d’inconvénients que de vrais avantages. C’est un lutteur, Mexme. D’ailleurs, il faut être sincère, si on veut que les gens le soient avec vous. Sur lui repose le départ financier de l’affaire. Vous ne semblez pas voir à son plan l’opération immense que va représenter le lancement sur un marché encombré, et assez timoré, de cent millions de titres. Or Mexme, qui est un vrai boursier, un maître de la confiance publique, nous est ici indispensable.
— Vous croyez ?
— Mais je ne le crois pas. J’en suis certain. Vrai, Boutrol, vous devenez extraordinaire. Comment ne vous faites-vous pas une idée de cette chose monstrueuse : émettre cent millions de papier sans passer par les grandes banques à succursales… Mais c’est géant.
— Oh… Vous êtes encore plus fort que lui…
Séphardi, que Mexme, écoutant toujours, imaginait très bien, dut jeter sur l’autre un regard de mépris. Il était insensible à la flatterie. Il répartit enfin :
— Je ne suis pas, comme Mexme, un financier familial, né en ce pays, fils de trois générations de banquiers. Mon nom seul est déjà fait pour épouvanter la Bourse. N’allez pas comparer nos moyens d’actions. Je vous l’ai dit, il est indispensable et il mérite notre confiance comme il nous faut mériter la sienne.
— Bah… Bah… Il y en a d’autres qui pourraient le remplacer.
— Oui, Boutrol ! Mais ils n’ont pas la moitié de terrains pétrolifères, et Mexme les a…
Comme Boutrol ne répondait pas, Séphardi reprit :
— Et puis Mexme est un administrateur, un spécialiste. Voyons, entre nous, croyez-vous que je vous chargerais de gérer les intérêts qu’il dirigea ?
— Pourquoi non ? dit l’autre.
Un rire se perçut au téléphone.
— Pourquoi ne pas donner la signature sociale à Orlandette ?
— Je vous assure qu’elle est très intelligente.
— Je le crois…
« Mais elle sait mieux escoffier ses amants que faire des affaires. Entre parenthèses, prenez garde ! Il existe encore des moyens qu’elle n’a pas essayé de vous faire passer le goût du pain…
Boutrol, qui dut être vexé, ne répondit rien. Un silence régna. Enfin Séphardi reprit railleusement :
— Ce qui m’étonne, mon cher, c’est qu’étant le frère du ministre le plus astucieux et le plus habile en moyens de police qu’on ait jamais vu depuis Fouché, vous parliez comme vous venez de faire.
— Que voulez-vous dire ? Mon frère est un homme d’honneur…
— Oui da !… Sachez donc que Mexme a certainement entendu tout ce que vous disiez de lui depuis que nous sommes ici. Il a son téléphone et ses postes d’écoute, tout comme Tancrède de Boutrol…
— Mon frère ne s’abaisserait pas…
— S’il vous plaît, mon cher, ne faites pas le naïf. Quand il était au ministère des Voies et Communications il y a un an, j’ai eu affaire à lui. Il est tombé le surlendemain. Je savais que le ministère était condamné et je lui ai fait jouer un tour, en obtenant de son électricien de confiance qu’il créât des courts-circuits partout dans son organisation secrète. Il m’avait demandé des choses que je ne lui aurais pas dites, sachant que ce serait enregistré. Mais je ne me suis pas gêné. Il a été furieux, après coup, lorsque son sténographe lui avoua n’avoir rien saisi…
« Il a bien fait rédiger de mémoire un document constatant mes réflexions. Mais, le lendemain de sa chute, j’ai fait enlever la pièce des dossiers.
— Vous êtes un type dangereux !
Un rire sonna et le silence suivit. Boutrol devait digérer mal son humiliation et l’aventure de ce frère qu’il aimait tant.
Alors Georges Mexme comprit qu’on ne dirait plus rien d’intéressant, ou bien qu’il lui faudrait encore passer dans la cabine un temps trop long, ce que les bienséances rendraient inconvenant. Il prit quelques notes sur un bloc sis à côté de lui, puis sortit pour descendre.
Il croisa sa femme, Jeanne Mexme. Elle aussi venait de l’étage au-dessus, car la banque occupait tout immeuble.
— Tu sors, Jeanne ?
— Oui, mon ami !
— Tu as rendez-vous ?
— Non ! Je vais prendre l’air.
Il la regardait avec une affection jalouse et orgueilleuse. Grande – plus que son mari – blonde, souple comme un jonc, elle portait sur un corps ophidien un masque somptueux et magnétique. De grands yeux violacés, une bouche hautaine, arquée et sanglante, quelque chose d’impérial dans l’allure, la manière de tenir à distance, même celui qui disposait d’elle, tout faisait de cette femme une sorte de divinité. Elle était fidèle, pourtant, et aimait son mari. Mais tandis que lui aimait sa femme avec un rien d’avarice sentimentale, elle se désirait libre, maîtresse de soi et souveraine de ses actes. Pourtant Jeanne Mexme, qui avait le sens des traditions et le respect des préjugés d’autrui, consentait à laisser son mari ignorer en quoi leurs deux âmes divergeaient tant.
Ils descendirent quelques marches de conserve. Chez le banquier, dont le sang vif et l’ardeur impulsive étaient difficilement refrénés, il y eut une sorte de violence inconsciente. Il saisit sa femme par la taille et l’approcha de lui pour poser un baiser brûlant sur la nuque lisse et parfumée.
— Ah ! Jeanne !
— Eh bien, mon ami, vous vous oubliez…
Elle riait, avec un rien de hauteur négligente dans le regard, comme une princesse qui pardonne à un manant quelque geste trop audacieux.
— Jeanne, tu ne sais combien tu es attirante.
Elle tourna la tête de trois quarts, avec un sourire.
— Mais si, mon ami, je le sais…
Un pinçon au cœur fut sensible au banquier…
— Tu le…
— Au revoir, mon ami. Songez aux choses à leur heure. En ce moment je crois que vous êtes attendu…
Elle se sauvait, et Georges Mexme resta une minute, la face crispée, à regarder fuir cette ombre voluptueuse et à respirer le parfum lactif qui subsistait d’elle autour de lui.
Je venais te chercher, ma chérie.
Fanny Bloch, grasse et forte, avec une face ardente et des yeux qui semblaient toujours estimer les choses sauta au cou de Jeanne Mexme.
— Je suis heureuse de te voir, Fanny ! Allons marcher un peu Avenue des Champs-Élysées ;
— Ton mari va bien ?
Jeanne rit.
— Trop bien !
Les lèvres écarlates de Fanny Bloch s’ouvrirent pour un sourire, et son regard en coin exprimait une sorte de complicité. Elles montèrent alors dans l’auto des Mexme qui attendait. Le chauffeur, un tout jeune homme à face blême et perverse, attendit l’ordre.
— Vous nous déposerez au Rond-Point des Champs-Élysées, nous marcherons. Vous suivrez.
Sous un tendre soleil trop pâle, l’Avenue se déroulait comme une estampe. Posés sur la perspective, les promeneurs, étirés par la lumière, prenaient une sorte de rigidité médiévale. L’espace les noyait dans un halo. Le ciel profus et liquide accusait la salissure des façades. La chaussée, rongée par les ferrures des pneus, gémissait au passage des voitures. Il en venait des milliers, et le souffle d’asthme répandu par les moteurs apportait un vertige inconscient aux cerveaux.
Des femmes suivaient l’Avenue d’une marche à la fois alanguie et cabrée. Les yeux fixes et cernés de fard, la souplesse et l’offrande des torses dénudés sous la mollesse des étoffes, les gestes lents et hiérarchiques emplissaient la grande voie d’une sorte d’artificielle volupté.
Jeanne Mexme, frêle et orgueilleuse sous des soieries fauves, marchait près de Fanny Bloch, aux formes épanouies, et dont l’œil dur semblait provoquer les passants.
L’odeur de pétrole et de caoutchouc, de pourriture végétale et de papier, mélangée à de subtils parfums féminins, créait autour des deux femmes un arôme irritant et sexuel.
— Tu étais au « Page Bulga » hier ? demanda Fanny Bloch à Jeanne Mexme.
— Non, ma foi !…
Jeanne sourit à un petit bossu passant près d’elle, qui lui jetait un regard concupiscent et féroce.
— Non, ma foi !… Je n’aime pas ce théâtre exotique.
— Exotique, Jeanne, c’est polonais…
— Je n’aime pas le théâtre finnois, ni le hongrois, ni le roumain, ni le croate, ni l’islandais, ni le polonais.
— Ah, ma chère, toi qui poses à tous les internationalismes, comment peux-tu dire cela ?
— Mais, Fanny, je le dis comme je le crois. Parce que je tiens les autres peuples pour égaux au mien, parce que je n’éprouve nul orgueil de race, est-ce que cela m’oblige à comprendre ce qui m’est étranger ?
— Mais alors, puisque tu comprends le reste…
— Il n’y a pas de reste, Fanny. Je suis de mon pays. Les autres le valent bien. Mais serais-je obligée, parce que je ne méprise point le turc, le crétois ou le malgache, de soumettre mon estomac à la cuisine turque, crétoise ou malgache ? Enfin, dis-moi si c’était bien ce « Page Bulgare » ?
— Oh ! Assez excitant. Il y avait là un adolescent aimé par son prince et qui l’épouse.
— Devant le Pope ?
— Oui… On l’avait déguisé en jeune fille…
— Tiens, il y a eu, je crois, sous le Premier Empire, une histoire de ce genre, une femme chirurgien sous Larrey, qui, en Allemagne, durant la campagne de 1810, épousa une autre femme…
— Et puis ?…
— Oh ! cela fit ensuite un de ces scandales que Napoléon détestait tant et qui, comme par ironie, foisonnait sous ses pas. Mais il n’y avait, en vérité, pas de quoi fouetter un chat.
Fanny Bloch se mit à rire.
— On n’a pas trouvé cela si ordinaire hier soir. Il y eut des protestations. Mais les amis de l’auteur ont fait le silence. Tous portaient des matraques…
— Ils avaient raisons. On n’est pas obligé de venir voir jouer le « Page Bulgare ». Qui paie les quarante francs d’un fauteuil accepte ainsi de respecter les bienséances du lieu. Elles consistent à écouter et à se taire, ou encore, si cela vous déplaît trop, à partir.
— Nous ne sommes pas du même avis.
— Je le pense bien. Toi, qui es de théâtre, et qui fais jouer des pièces, tu aimes ces atmosphères de bataille, le tumulte exaspère en toi cette rage de plaisir que tu portes comme un ostensoir. Comme… Tu exagères, Jeanne !
— Mais non, Fanny. Tiens, tu viens de regarder avec un vrai sourire de provocation cet homme que nous avons croisé. Tu n’as pas envie de lui, je pense ?
— Pas du tout.
— Eh bien, je vais expliquer ce qui se passe dans ton esprit. Tu aimes toujours à imaginer une volupté étrangère dont tu serais la déesse inspiratrice, et cela, en retour, agit sur tes propres nerfs.
— Tu connais le fond des âmes, Jeanne. Mais toi, serais-tu seule hostile à cette excitation ? Je sais qu’elle tient aussi presque toutes nos pareilles.
Jeanne éclata de rire.
— Certes. Je ne suis pas si vicieuse que toi. Ni cette imagination réfléchie et réversible, ni l’homosexualité de ton « Page Bulgare » ne me sont agréables. C’est bien pour cela que j’en discute avec sang-froid.
— Trop froid…
— Où es la mesure, Fanny ? Pour dire un « trop » ou un « pas assez » il faudrait admettre une ligne de démarcation, au-dessus de laquelle commence ce « trop » et au-dessous de laquelle le « pas assez » apparaît, mais…
— Raisonneuse !…
— Nous sommes de deux races, Fanny, et nous portons des sangs différents. J’aime la mesure, même en volupté. Tu ne crois qu’aux perversités neuves et ton désir tend à outrepasser sans cesse ton expérience. De ce seul chef que c’est connu, tout te paraît banal.
— C’est vrai.
— Tu as vu passer Séphardi ?
— Oui. Il sort de la banque.
— Ah ! Il fait des affaires avec Georges.
— Fanny, tu es trop hypocrite ! Tu le sais bien. Qui peut ignorer la grande affaire des Pétroles Narbonnais ?
Fanny rougit et se tourna vers son amie.
— J’oubliais. Alors il était venu arranger cela avec ton mari ?
— Je crois. Mais je ne suis pas assurée de connaître tous les dessous. Georges me les dissimule.
— Dame ! Il considère que la banque est une chose, et toi une autre…
— Fanny, dans notre union, l’intellectuel c’est moi. Je n’en tire aucun orgueil, mais les affaires, tant qu’elles ne sont pas de simples cours de Bourse, ressortissent à l’intelligence pure, et j’aurais eu mon mot à dire.
— Toi, Jeanne, je te vois banquière !…
— Ne dis pas de bêtises, Fanny. Georges est un homme impulsif et ardent au possible…
— Alors de quoi te plains-tu ?
Fanny jetait obliquement un regard amusé à Jeanne, qui éclata de rire.
— Mais tu ne penses qu’à ça, mon petit ! C’est une maladie. Tu finiras paralytique générale…
— Rare chez une femme ! Et puis, au fond, ce n’est peut-être pas si désagréable. Surtout, si l’on a fait auparavant collection de souvenirs…
— Laisse-moi préférer autre chose… Enfin, je parlais du caractère de Georges en affaires. Il se croit toujours aux jeux Olympiques. Il se rue, sans réfléchir, devant soi, comme un fou. Il aurait pourtant mille raisons de me tenir au courant des choses qui m’intéressent autant que lui et que je jugerais plus sainement.
Il ne veut pas mélanger la finance et l’amour.
— Tu es sotte, Fanny…
— C’est parfois agréable…
— Pas pour moi…
— Perverse !…
— Allons, tu sais bien que la question n’est pas de séparer ou de réunir les affaires et l’amour, mais d’établir une sorte de contrôle, d’ordre intellectuel sur des activités par trop dépendantes de la passion. Car la banque est un domaine spirituel où dominent les sentiments. Or rien n’est dangereux comme les commerces à base sentimentale aux mains de personnes dépourvues de sentimentalité…
— Profond ça !…
— Vois la politique. Pas un atome de raison là-dedans. C’est pourquoi seul l’arrivisme intellectuel y règne. Les hommes de sentiment ne sont jamais au diapason. Ils oscillent entre le « trop » et le « trop peu »…
— Alors, ton mari ?
— Bourgeois raisonnable et équilibré, il prend pour un fruit de la logique pure et intelligente les impulsions enthousiastes de son vieil esprit olympique. Séphardi, lui, est un poète en finance. Mais un poète qui se sait tel et qui se contrôle. Georges manque de scepticisme indispensable dans le monde où se meut sa volonté. Il croit à lui-même. Je trouve cela comique. C’est un état d’âme juste bon pour faire des fanatiques et des créateurs de religion…
— Alors, en somme, les Pétroles Narbonnais exaspèrent entre vous de vieilles querelles… mettons des oppositions de pensée, de jugement et de sexe ?
— C’est presque ça. Le grave, ici, c’est que nous jouons tout l’avenir.
— Et cela aidant, tu finis par ne plus aimer ton mari.
— Qu’est l’amour ? Ou le rut ou le raisonnement. Dans le second cas, ton jugement est exact. Voyant clair et juste, sans préjugés et comprenant bien mon temps, j’apprécie à leur valeur, mieux que Georges, les haines que nous soulevons dans cette énorme affaire de Pétroles. Il est donc clair que je ne l’aimerais plus s’il se ruinait et ne me mettrait en nécessité de travailler pour manger.
— Tu ne crains rien de tel, je pense ?
— Non, mais je fais une hypothèse qui précise en quelle mesure mon affection se limite seule par le souci des dangers possibles.
— Tu ne m’as pas dit encore ce que tu soupçonnais de Séphardi ?
— Tes idées se relient avec autant de curieuse finesse que celles du policier Dupin inventé par Edgar Poe…
Elles se mirent à rire toutes deux, de ce que leur conversation avait dit sans l’exprimer.
— Il te fait la cour, Séphardi ? reprit enfin Fanny Bloch.
— Parfois… Mais de façon si féroce, si agressive, que cela me met en méfiance quant aux affaires de Bourse qu’il mène avec Georges.
— Tu vois loin…
— Je désire voir loin. Au fond je me trompe sans doute dans mes points de départ.
— Certes. Je ne crois pas Séphardi capable de mener ton mari à une catastrophe rien que pour te vaincre. Cela sans diminuer en rien l’affection que Séphardi te porte sans doute.
— Évidemment, Fanny. Le désir de m’avoir entre deux draps ne peut pas faire sacrifier cinquante millions à cet homme froid et dominateur qui paraît n’avoir aucune faiblesse. Mais il y a tellement de trucs et de ressorts cachés dans les affaires de haute finance ! Souviens-toi de Barthely. N’est-ce pas sa femme qui dut payer de son corps une échéance de trois millions pour laquelle on avait mené à la faillite cinq débiteurs qui méritaient mieux.
— Ton mari n’est pas Barthely. C’était un individu sans morale ni préjugés.
— Un banquier est un banquier, Fanny. La banque est un jeu, et, comme tel, cette activité passionne l’esprit plus que tout autre métier. Cela met donc en mouvement les ressorts les plus féminins de l’âme masculine, d’où…
— Tu raisonnes trop. Dans l’existence, il faut se laisser aller un peu. À quoi bon prévoir tant et de si délicats événements ? S’ils adviennent même, ils auront sans doute un tout autre aspect que tu ne crois et tu auras rêvé en vain.
— Je sais cela. Mais Séphardi m’est à charge, dans ma vie et dans les affaires de la banque. Pourtant il ne me ment jamais. J’ai confiance dans tout ce qu’il me dit, à moi.
— Dis donc, Jeanne, tu n’es pas superstitieuse, mais tu sais aussi que je le suis, si l’on peut dire, moins encore. Pourtant j’ai visité souvent Raia, tu sais, la devineresse de la rue du Colisée. Tu devrais y aller. Elle remettrait, j’en suis assurée, du calme en ton esprit un peu trop porté vers les images fatales…
— Tu y vas, toi ?
— Oui.
— Que te dit-elle ?
— Ce que je désire savoir et elle ne s’est jamais trompée. Elle évoque dans des miroirs magiques, et vous voyez l’avenir vous-mêmes. Vous l’interpréter ainsi à votre gré.
— Trucs de prestidigitation.
— Mais non, Jeanne. D’ailleurs tu es toujours très maîtresse de toi et ne te laisses jamais impressionner. Va donc voir Raia. Je suis certaine que ses paroles ou ses évocations – tu jugeras à ton gré – t’apporteront une quiétude neuve.
— En somme, pourquoi pas ?
— Nous sommes à deux pas. Cours-y ! Justement j’ai vu passer à l’instant l’auto de Nahmys. Il va où je sais, je vais le retrouver…
— Passionnée !…
— Laquelle de nous ?
Georges Mexme entra dans le salon où Séphardi et Robert de Boutrol semblaient se confier des histoires drôles. Il serra les mains des deux hommes, puis s’assit. Alors, ils s’entretinrent de choses médiocres et indifférentes. Personne ne voulait entamer le sujet qui pourtant les réunissait.
Enfin Mexme accrocha le grelot.
— Tiens, si nous parlions des pétroles, puisque nous voilà ensemble ?
— C’est une idée, dit Séphardi que cela seul occupait, je n’y avais pas pensé.
Tous trois se surveillaient âprement. Ils avaient reculé insensiblement leurs fauteuils vers des emplacements conformes à leurs stratégies. Leurs mains nerveuses trituraient des accoudoirs de cuir rouge.
Boutrol se lança, comme le désiraient les deux autres.
— En vous attendant, mon cher Mexme, nous avons justement dit un mot de cela. C’est magnifique, sur le papier, ces Pétroles Narbonnais ! Mais je n’ai pas confiance…
Séphardi coupa d’une voix incisive.
— Moi non plus…
Boutrol, éberlué, se tourna vers le banquier et demanda naïvement :
— Ah ! Et en quoi ?
— En votre méfiance…
Boutrol rit, pour se donner une contenance, puis il reprit gaillardement :
— Agissons toutefois comme si nous avions confiance.
Mexme dit :
— Ainsi font les votants qui soutiennent Tancrède de Boutrol, et ce n’est pas la méfiance qui leur manque…
Boutrol se lança sur la voie ouverte.
Précisément. Vous avez besoin de lui et de moi. Voyons un peu comment nous allons arranger cela. Il l’a donné pleins pouvoirs…
Mexme reprit d’une voix coupante :
— Nous n’avons pas « besoin », mais « utilisation » de votre frère et de vous.
Boutrol énuméra :
— Le ministère, la presse, la grande agence Hurlub, c’est une force qui vous dépasse.
Comme les deux hommes ne disaient rien, il ajouta :
— Et j’ai des amis.
— Rien pour eux, dit Séphardi. Pourquoi pas le syndicat des P.D.P. ?
— Qu’est-ce que c’est que ça, les P.D.P. ?
— Profiteurs des Pétroles, dit Mexme en riant…
Et pour canaliser l’éloquence de Boutrol, il se décida à parler net :
— Nous utilisons votre frère et vous, c’est entendu. Nous le faisons d’ailleurs largement et sans marchander, mais, du premier coup, je vais à la limite de ce que nous consentons, et encore je n’ai pas l’approbation de Séphardi.
— Dites toujours provisoirement, dit Boutrol.
— Voici : Pour vous le titre d’administrateur-délégué. Vous confierez illico tous vos pouvoirs à un administrateur-délégué-adjoint de notre choix. Pour ce, quatre cent mille par an tant que votre frère sera ministre. La moitié s’il tombe. Deux millions en espèces pour lui et cinq cent mille pour vous. Mais il nous faudra de lui des engagements signés, que Séphardi a dû établir, et dont copie vous sera donnée. Nous verserons par mensualités de cent mille.
Boutrol s’écria :
— Quatre millions, pas un sou de moins ! Mon frère ne marche pas à moins.
Séphardi cingla, la voix aigre :
— Mexme exagère déjà. Je consens aux sacrifices qu’il vient d’énumérer mais il nous faut des garanties. Si vous refusez, demain je fais interpeller par Giroy et nous coulons le ministère. J’aurai le nouveau ministre pour trois cent mille.
Boutrol blêmit. Giroy, le fameux ennemi du ministre, possédait des documents si compromettants que son seul nom mettait en fuite les partisans de Boutrol aîné. Il monnayait ainsi ses pièces, à intervalles, par le truchement de Séphardi.
Donc, deux millions pour votre frère et cinq cent mille pour vous, que vous remboursez.
— Que je rembourse ?… Vous êtes…
Le banquier reprit, toujours aussi aigre.
— Parfaitement. Je veux deux cent parts de fondateur de la P.O.I.L. et nous entrons, Mexme et moi, au Conseil d’administration.
— Ce n’est pas tout, dit Mexme. J’entre au titre d’Inspecteur des Comptes au Conseil de la société Hurlub. Croyez-vous que nous allons vous laisser toucher de l’argent des pétroliers de Londres et d’Amsterdam, comme vous ne manqueriez pas de faire si je ne suis pas au poste central ?
— Non ! cria Boutrol, rouge comme un foie de bœuf. Je ne vais pas me laisser gruger comme ça. À vous entendre, on croirait que vous commandez partout.
— Naturellement, dit Séphardi. Les Pétroles doivent être garantis contre les amis que vous nous offriez tout à l’heure. Voyez-vous votre frère tomber et le groupe Hurlub venir aux mains du syndicat hollandais ? Nous serions frais ! Cela nous coûterait trente millions au bas mot.
— Non ! hurla Boutrol, je n’accepte pas.
Séphardi murmura d’une voix aimable :
— Et les trois cent mille que vous devez payer pour Orlandette après-demain ? Vous les avez demandés à Dryllis qui vous a renvoyé à ce soir. Mais c’est moi qui suis le maître de Dryllis et je ferme le robinet. Enfin, si vous n’acceptez pas, depuis trois mois que j’achète de la P.O.I.L., je vous fais tous sauter au prochain conseil.
Robert de Boutrol se passa la main sur le front.
— C’est malheureux, tout de même, de s’entendre dire ça. Vous, Séphardi, un ami…
— Ici, coupa le financier, nous discutons affaires. L’amitié, ce sera pour tout à l’heure.
Mexme dit à son tour :
— Allons, il faut se décider. Demain nous aurons avancé nos batteries…
« Les Boutrol et leurs affaires sont-ils pour nous ou contre nous ?
— Nous sommes toujours avec vous, reprit l’autre soudain souriant. Mais vous être salement mercantis. Ainsi, Séphardi, j’en suis certain, rien qu’à l’émission, vous allez toucher cinq ou six millions.
— Quatorze ! dit le banquier en souriant.
Boutrol, assommé, ne souffla plus mot.
Mexme prit une voix aimable pour demander :
— Vous avez le papier de votre frère ?
Mais Boutrol, redevenant écarlate, s’exclamait avec l’air d’un sacrifié :
— Il me faut un million pour moi.
Séphardi eut un rire bon enfant.
— Cinq cent mille, c’est dit. Mais je vous fais une prime de deux cent mille si vous me déplacez un préfet, pour mettre là-bas l’homme que je désignerai.
Mexme ajouta :
— Je vous rachète déjà, en plus, vos deux millions de parts de fondateur pour cinq cent mille comptant. Vous gagnez encore deux cent mille sur vos propres exigences, avec l’offre de Séphardi.
Boutrol parut calculer, puis hocha la tête avec un air mi-satisfait, mi-furieux.
Il tira alors un papier de sa poche et le tendit à Séphardi.
Le banquier le prit, eut un sourire à Mexme, et dit enfin :
— Je n’ai voulu faire aucune pression sur vous. Il faut le reconnaître. Mais j’ai acheté la série des pièces Tivursin sur les cessions coloniales. Votre frère n’irait pas loin avec le reçu de six cent mille…
Mexme termina :
— Nous commençons à payer dans trois mois. Cent mille à la fois et jamais d’avances. Les trois cent mille d’Orlandette seront différés seulement. Vous comprenez, Boutrol, que tout notre argent ne peut pas être réservé à la firme Boutrol Brothers…
L’autre gentilhomme toisa ses deux adversaires.
— Quels maquignons vous faites…
— Ouais ! repartit Mexme, à maquignon, maquignon et demi. Le dit ma… ne se termine peut-être pas comme l’autre…
Il regarda Boutrol avec hauteur.
…J’ai le reçu des quatre-vingt-dix mille empruntés – Quel drôle d’emprunt !… – par Orlandette à Chibbre, mardi dernier, la veille du jour où vous alliez être affiché au Cercle pour les quatre-vingt-trois mille perdus au chemin de fer…
Et vous savez comment Orlandette les as eus, les billets ?
Boutrol poussa un cri inintelligible. Séphardi ricana :
— Pas à la caisse, bien sûr…
Il jugea alors Boutrol suffisamment assommé et leva une main en l’air.
— Bah… Mon cher Mexme, n’insistons plus. Notre ami est souple comme un gant. Vous avez la pièce à lui faire signer ?
— La pièce 1 ou la 2 ?
— La 2. Il est sage, cet ami. Mais il promet que son frère sera chez moi demain soir. Vous viendrez, Mexme, pour certaines précisions.
— Si c’est encore pour dire des insultes ! grommela Boutrol.
— Mon cher, dit Mexme, vous n’aviez pas semblé bien désireux de nous faire réussir – il se tourna vers son associé – et il fallait des étais solides. Les deux Boutrol sont précieux, mais ce sont aussi des paniers percés. Nous devons aviser à ce qu’ils dépendent de notre caisse le temps utile à notre mise en marche.
— Nous n’avions rien à craindre, n’est-ce pas ? demanda innocemment, avec un sourire moqueur, Séphardi à Boutrol.
L’autre fit non avec dignité.
Séphardi éclata de rire.
— Vraiment ! Il n’y a qu’un cheveu, c’est que mes renseignements m’ont affirmé que Boutrol aîné avait déjà reçu cent mille du groupe Kaulbach pour nous jeter des bâtons dans les roues. Le Shell a envoyé à Paris son diplomate, le Général Cornwith qui s’est présenté hier au ministère. Les Pétroles roumains ont des prospecteurs dans la Narbonnaise. J’ai dû les faire expulser avant-hier. Le syndicat Bakou s’est arrangé avec Tourcoup, l’ancien président du conseil, qui est un avocat de première force et centralise déjà toutes les instances judiciaires qui vont pleuvoir sur nous. Enfin les brigands de la Standard Oil ont essayé d’avoir le ministre de la justice. Ils tombaient mal. Il est destiné à siéger au Conseil.
« Vous pouvez le croire : les efforts pour nous casser les reins ne vont pas manquer encore. J’ai même ouï parler d’un agitateur arrivé à Paris, voici une quinzaine, et que je soupçonne de vouloir fomenter les grèves là-bas, pour nous tenir le bec dans l’eau tant qu’on pourra. C’est un ingénieur de la Mexican Eagle. Voyez si je suis renseigné.
Il ajouta :
— Et chez Pearson on étudie en ce moment de nous interdire la création d’un port d’embarquement pour les citernes. Ah ! Ils le défendent, leur monopole !
Il réfléchit un instant :
— Il est vrai que nous allons régner sur tout l’Occident désormais. Cette royauté mérite qu’on lutte pour elle.
La discussion continua plus aimablement. On donna lecture à Boutrol des engagements qu’il devait prendre. Il ne sourcilla plus. Mexme, qui le sentait vaincu, faisait semblant de craindre encore pour le flatter. Les deux financiers ne voulaient que dissimuler à l’homme d’affaires leur intention, sitôt la société constituée et la première tranche de titres émise, de doubler, puis de quadrupler le capital. Ils voulaient lier les Boutrol de façon infaillible auparavant. Enfin, comme les deux banquiers avaient obtenu les engagements désirés, ils virent Boutrol sortir un papier et le montrer sans l’abandonner à Séphardi. Il s’agissait d’un accord avec le ministre, signé par lui. Mais il fallait, en échange de ce document, que les trois cent mille d’Orlandette fussent, non pas reportés, mais payés le lendemain. Il y avait, en effet, quatre cent mille à solder à la fin du mois suivant, que seul Boutrol connaissait jusqu’ici. Il préparait donc sa future demande. Il y eut une courte discussion, puis, au téléphone, les ordres furent donnés de verser les fonds.
Boutrol, heureux, s’en alla, trouvant subitement un vieux rendez-vous urgent dans sa mémoire. Séphardi et Mexme restèrent face en face.
— Quel idiot ! dit Séphardi avec mépris.
— Oui, repartit Mexme, mais son frère est retors et astucieux.
— Qu’importe, nous sommes assurés désormais, par le Commerce et les Travaux Publics, de pouvoir faire notre affaire sans ennuis. La justice est à nous. Le groupe Hurlub sera soumis et la P.O.I.L. nous appartiendra. Il faut hâter notre entente.
— Elle est acquise ! dit Mexme.
— Oui, mais je n’ai pas vos chiffres.
— Bah ! Je cède mes terrains pour trente-cinq millions en espèces et autant de parts de fondateur.
— Combien de coût ?
— Vingt-deux.
— Oui, moi j’en ai moins que vous, mais achetés à meilleur compte. Cela m’a coûté douze millions. Mes trente millions avec vos trente-cinq nous obligent à lancer tout de suite les soixante millions d’obligations.
— Évidemment.
— Nous disposons de quatre-vingts millions pour commencer les travaux.
— Si nous n’avions pas terminé notre émission dans un an, nous aurions des embarras de trésorerie.
— Combien jetez-vous en circulation sur les cent ? demanda Mexme.
— Ce que vous voudrez.
— Je prends quarante millions.
— Je garde les soixante. Six mois me suffisent.
— À moi aussi.
— Dans ce cas, cela va aller.
— Vous avez quand même risqué gros, mon cher Mexme.
— En quoi ?
— Bah ! Vous avez commencé à acheter les terrains avant la certitude que les gisements passaient dessous.
— Si on ne risquait pas parfois…
— Je tiens que c’était assez peu prudent au fond, mais je ne songe pas à vous le reprocher. Ces qualités d’audace vous serviront pendant l’émission.
Mexme fit un geste.
— J’ai dû, pour me lancer ainsi, fermer les yeux de ma femme. Elle est un peu timorée.
— Qui peut le lui reprocher ?
— Certes pas moi.
Séphardi prit un ton étrange pour dire :
— Je serais heureux de voir votre charmante femme devenir une des reines de notre civilisation. Car j’espère, Mexme, que vous feriez d’elle une sorte d’idole.
— N’est-elle pas assez belle ? demanda le banquier.
— Si certes ! Mais la beauté doit être parée. Si je ne vous savais pas si amoureux, et si je ne craignais pas que mon don fût par vous mal interprété ; lorsque nous aurons mené notre affaire où je veux, je lui offrirais – cela se peut, en somme, car nous sommes associés…
— et amis…
— et amis…, je lui offrirais un collier de perles roses, celui même que mon ennemi Morgenstead a refusé à sa femme et que Trelikman veut vendre quelques roupies… huit chiffres…
— Vous pourrez, Séphardi, nous vaudrons dans dix ans quatre ou cinq milliards…
— Au moins…
Jeanne Mexme n’ignorait point où Raia rendait ses oracles. Elle en avait tant ouï parler !… Elle fut bientôt rue du Colisée et vit, à gauche d’une vaste porte, entre la plaque d’un médecin et celle d’un courtier en films, le triangle écarlate au centre duquel un R d’or étalait sa délinéation mystérieuse.
Deux minutes plus tard, Jeanne se trouvait introduite par une soubrette délurée, au teint pourtant bizarre et couleur de safran, dans un petit salon strictement carré. Au milieu était une table ronde, couverte de plans à l’aspect astronomique. Face à la fenêtre, un nègre de bois sculpté, grandeur nature, étalait son obscénité de fétiche. Aux murs, des tableaux de chiffres à colonnes, avec des pointages à l’encre rouge. Enfin un seul fauteuil, vissé, dans l’axe d’une ligne rouge tracée sur le parquet.
Jeanne, d’un regard, détailla ce mobilier qui n’avait rien d’ensorcelant. Elle s’assit enfin. Un malaise lui fut perceptible au sein de ses fibres les plus secrètes. Elle se releva et vint, par la fenêtre, regarder la rue étroite et les maisons d’en face. Du temps passa. Soudain, elle crut deviner une présence à son côté. Cela était si aigu que le cœur lui en sauta. Une horreur incompréhensible se dégageait du silence.
Une porte s’ouvrit. Un homme entra. Il saluait avec toute la grave humilité d’un Oriental, puis il dit d’une voix sans timbre :
— Madame, veuillez attendre, je vous en prie, quelques minutes. Madame Raia sera à vous dans peu d’instants.
Jeanne dévisagea l’inconnu avec curiosité. Il se tenait, les paupières baissées, très droit, avec sur les lèvres une expression de douleur.
— Voulez-vous, Madame, me dire, s’il vous agrée, le quantième de votre naissance ?
Jeanne dit, avec une légère ironie :
— Neuf avril.
L’homme vint à la table et mania les cercles de bois minces qui se superposaient en un plan arrondi à rebords de cuivre.
Il disposa tout selon un ordre à son gré.
— L’heure, Madame ?
— Une heure du matin.
Il modifia quelque chose, puis sembla attentivement lire dans la figure complexe que l’ensemble dessinait :
Enfin il dit, sans lever les yeux :
— 1898 n’est-ce pas ?
Jeanne sursauta. Pour masquer son trouble, elle répondit comme si le doute avait été impossible :
— Évidemment !
Le personnage alla au mur consulter un tableau. Il suivit une ligne de chiffres, et revint modifier quelque chose à la figure. Il parut alors calculer, puis médita un instant.
— Oui, dit-il enfin, vous avez failli mourir, à six ans, je crois, un accident. L’« Eau ! ».
Jeanne se raidit, comme si sous elle le plancher oscillait. Elle se souvint de sa chute dans un bassin, à cet âge même… Mais qui donc peut connaître cette histoire ?…
— L’« Eau », reprit l’homme, l’eau est dans votre famille une fascination héréditaire…
Il murmura des mots bizarres et des chiffres :
— 124 degrés… Trine… sextile… Maison parentale… 56… Neptune et le trident…
— Madame votre mère a été aussi victime de l’eau…
Jeanne tente de coordonner ses idées. Une stupeur la possède. Sa mère, lorsque le Titanic coula, était à bord et fut sauvée. Mais comment donc les choses sont-elles décelées à cet individu incolore et blême ?
Il reprend :
— Mariage… Amour… Finance… Dissentiments légers… aggravation. Oh !… Oh !… Départ… Et voici… voici… Non !… Il reviendra…
Il va encore au mur consulter un tableau, puis s’adresse à Jeanne :
— Madame, votre vie s’inscrit moins belle qu’au temps où l’on bâtissait le Parthénon. Tous les hommes subissent désormais un maléfice qui durera près de quatre mille ans…
Il arrête, puis reprend :
— Les plus beaux dons du destin ne sont aujourd’hui qu’un tourment fatidique. Et vous… vous…
Jeanne le dévisagea farouchement. Il avait levé les paupières et ses yeux brillaient d’une insoutenable lumière. Il continua avec majesté :
— L’eau vous désunira. Vous l’ignorez même, fascinée vous aussi par l’eau… Mais l’eau rapproche… Il est trop tard pour arrêter le malheur infailliblement pur… Qui donc croit encore qu’il faille implorer le fils de Rhée ?…
L’eau vous restituera une des faces du bonheur, Madame. Mais encore répandrez-vous également les deux sangs dont naquit Aphrodite…
Il leva la main en l’air :
— Tous les cercles se recoupent. Nul désir ne vaincra votre volonté. Mais le sang vaincra votre corps…
L’inconnu était disparu. Jeanne tentait de comprendre les paroles sibyllines. Elle suivait sans les interpréter les menaces étranges et obscures. Une sorte de vertige le pénétrait.
Une femme merveilleusement mince était apparue. On eut dit qu’elle se matérialisait dans l’air même. Jeanne, égarée, regarda le long du péplos rouge qui vêtait ce corps insexué. Appelée par un geste bref, elle suivit l’apparition et se trouva dans une pièce à cinq pans. Tout y était d’un blanc laiteux. Deux fauteuils s’y faisaient face. Au centre, une boule de cristal grosse comme une tête d’homme s’épanouissait au sommet d’une tige d’acier vrillée.
La fenêtre n’avait pas de rideaux, mais on eut cru qu’une buée légère couvrait les vitres.
Elle était devant Raia.
La devineresse regarda dix secondes sa cliente avec attention. Son regard avait la froideur sinistre de certains yeux de fauves. Enfin elle dit d’une voix harmonieuse et chaude :
— Je pense, Madame, que vous désirez savoir certaines choses sans avoir à m’exposer vos soucis. Est-ce vrai ?
Jeanne fit « oui » de la tête.
— Je vais vous faire répondre par l’avenir même. Non pas l’avenir total… Celui seulement qui saura le mieux vous dire les aboutissements…
Elle parlait avec sérénité et ses deux bras nus, pendant hors de la tunique écarlate, semblaient des serpents animés d’une vie sourde. Elle était absolument nue, sous cette soie molle et collante. On eut dit quelque statue égyptienne. Son visage portait aux coins de la bouche des plis de dégoût ou de mépris. L’œil avait pourtant une entière jeunesse. Le vert tendre des cornées donnait du relief à un iris mélangé d’orangeâtre et d’outremer. Elle semblait à la fois violente et lasse.
Alors elle tendit son bras droit. La main était d’une blancheur de plâtre. L’index et le médius s’unissaient comme pour une bénédiction. Au pouce scintillait une pierre flammée. Jeanne vit ce pouce venir au contact de son front puis s’éloigner. Une sorte de picotement douloureux se fit sentir à l’intérieur de son cerveau et elle ferma une seconde les yeux.
Lorsqu’elle les rouvrit, le bras décrivait devant elle une courbe fermée, inclinée à quarante-cinq degrés vers le parquet.
Et voilà que l’intérieur de la courbe ovalaire fut une sorte de ténébreuse nuit, une nuit interplanétaire, où le regard se perdait dans une horreur inconcevable. Là-dedans passaient des choses sans nom, inconnues et plus obscures encore que la nuit qui les baignait. Mais brusquement, un fragment de réalité jaillit de cette ténèbre. C’était comme une vue de télescope et la précision des détails s’atténuait du centre à la périphérie. Cela n’occupait qu’une moitié de l’ovale et y tremblotait.
Jeanne reconnut un restaurant, de nuit, sans doute, ou plutôt une partie de la salle. Des femmes dansaient. On voyait des tziganes à veste rouge se démener sur leurs instruments de musique. Un maître d’hôtel en frac passa, glabre, digne et compassé, portant un seau de glace ou trempait une bouteille de champagne coiffée d’or.
Alors Jeanne vit…
Sortant d’un couloir qui menait certainement à ces cabinets particuliers où la débauche ignore toutes vergognes, un couple se dirigeait vers la sortie. Jeanne Mexme reconnut l’homme, Séphardi, et enfin la femme elle-même…
Mais la Jeanne entrevue n’était point celle d’aujourd’hui. Cette grande bête souple et onduleuse, les seins presque nus dans une robe bas-décolletée, la face lasse et irritante comme après le plaisir, marchait avec un lascif déhanchement. Elle riait aussi en une étonnante attitude de fille, la tête renversée, tandis qu’entre ses paupières filtrait un regard lubrique et dur.
Jeanne Mexme, horrifiée, se crispa. Elle crut courir, sans savoir où, dans son avenir comme dans une forêt, pour y localiser l’abominable scène. Les mâchoires serrées, les vertèbres froides, elle eut voulu mourir de rage à nouveau.
Elle ferma encore ses yeux affolés et se contint pour demeurer calme. Au bout d’un instant, elle regarda à nouveau.
Le tableau changeait… Il se formait peu à peu, comme par des retouches insensibles, une autre figure ; puis ce fut…
Une sorte de paysage exotique, une combe tropicale écœurante de complexité. Les arbres s’y entassaient, énormes et verruqueux, parmi les lianes en vrille, dans une sorte de magma végétal. À terre couraient d’étranges bestioles polychromes et des serpents minuscules aux nuances ignobles, pareils à des suintements de pus.
Alors, d’un buisson sabré surgissait un étrange individu : un homme vêtu d’une sorte de bourgeron jaunâtre et déchiqueté.
Les jambes étaient couvertes de toiles serrées par des cordes. Sur la tête, l’inconnu portait une façon de chapeau en paille à bords usés… Il tenait à droite un sabre court, et à gauche un gourdin courbé. Attaché aux épaules par des cordes, un sac lourd et étagé se voyait.
Il regarda soigneusement le sol autour de lui, et, du bâton, fouilla la terre. Une souche le requit. Il y vint et s’assit pesamment… Il levait une tête creuse et fatiguée, où les muscles soulevaient directement la peau. La barbe était sale et courte, les maxillaires se contractaient spasmodiquement. Une extraordinaire noblesse ressortait pourtant de ce masque dur, farouche et impassible. Le regard clair et fixe, la pose des mains sur le manche du sabre et sur le lourd bâton, la cambrure orgueilleuse du torse, et une expression de volonté indéfectible disaient sans doute des efforts prodigieux, mais aussi la réussite…
La réussite de quoi ?… Mais Jeanne vit sur le côté gauche du bourgeron sale une tache de couleur qui avait dû être un numéro de drap cousu : Un forçat…
Jeanne Mexme reconnaissait Georges Mexme…
La jeune femme avait quitté l’antre de la sorcière sans presque s’en apercevoir. La mystérieuse Raia ne lui avait plus dit un seul mot et la regarda s’enfuir comme une bête chassée. Jeanne courait maintenant les Champs Élysées pour retrouver sa quiétude, par l’espace, la vie et la douceur du soir tombant.
Quelle étrange idée avait-elle eu d’aller consulter cette magicienne ? Quel souvenir, quel appel, quelle prévision tragique se trouvait maintenant en elle comme le ver dans un fruit ? Il lui fallait chasser ces images redoutables de son cerveau. Pourrait-elle ?
Cependant, à marcher sous les arbres aux feuilles opalisées par les reflets du couchant, elle reconquit peu à peu le calme. Son inconscient réagissait. Dans le chaos des perceptions réelles, les images entrevues chez Raia reculèrent lentement. Elle raisonnait pour expliquer cette jonglerie. Car c’était, n’est-ce pas, une sorte de rêve provoqué par quelque secret, qui, durant un court instant, avait possédé son cerveau.
Le calme lui revint. Quoi, sans doute la sorcière faisait-elle voir à tout le monde quelque chose de semblable et les imaginations de ses clients travaillaient alors seules sur l’unique donnée fantastique. Oh ! C’était certes bien fait. Mais…
Et puis, maintenant que tout cela s’était effacé, comment pouvait-elle croire s’être reconnue ? Une grande femme mince et blonde, soit, mais il y en a tant, et la mode unifie si bien les corps, même les visages… Elle cherchait, pour se rassurer, une explication scientifique. Ce devait être une projection de cinéma, mais faite dans l’air. La chose ne semble pas absurde au premier coup. La couche d’air est une réalité. En somme, elle peut servir à former des images… À preuve le mirage… Cette fois, Jeanne reconquit le calme. Le besoin de se rassurer, la force spontanée d’optimisme de cette idée surtout, du mirage suffirent à effacer en elle les traces de l’extravagante aventure.
Une amie venait au devant d’elle.
— Bonjour, Sophie !
— Bonjour, Jeanne.
— Où vas-tu de ce pas agile de Diane fuyant Actéon ?
