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Aurélia Marcia, épouse de Caïus Julius César, descendit lentement de sa litière. Lourde et boursouflée, elle tendait, dans une démarche hautaine, son ventre proéminent. Un Grec dépenaillé qui la regardait, toucha aussitôt, devant le mauvais présage de cette grossesse, l'amulette phallique suspendue à son cou, puis se précipita parmi la foule ahanante qui assiégeait les portes du Cirque Maxime. Aurélia Marcia, autour de qui fluait un peuple sans élégance, vit l'outrage et sentit plus lourde à ses flancs la vie qu'elle portait en elle. Un instant lui vint le regret du caprice qui la menait en ce lieu, pour assister aux courses de chars. Qu'elle serait mieux, allongée sur son lit, dans l'ombre fraîche de sa chambre, derrière la paisible Palatin que ses esclaves venaient de gravir et de redescendre !
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Seitenzahl: 202
Veröffentlichungsjahr: 2024
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La Vie ardente de Jules César
Renée Dunan
Le Sexe et le poignard
INTRODUCTION
I NATIVITÉ
II ENFANCE
III LA REINE DE BITHYNIE
IV RETOUR
I POLITIQUE
II CATILINA
III CLODIUS ET POMPEIA
IV LE CONSUL
V LE DÉPART POUR LES GAULES
I LA GUERRE DES GAULES
II LE CHEF SANS PITIÉ
III LE RUBICON
IV PHARSALE
I LA REINE D’ÉGYPTE
II LE TRIOMPHATEUR
III L’ORDRE ET LE PLAISIR
IV LE SECRET DU CRIME
V L’ASSASSINAT
On a beaucoup disserté sur le point de savoir si les événements historiques sont comparables. Certains les croient toujours nouveaux et nient qu’on les puisse interpréter analogiquement ; d’autres les tiennent pour soumis à des règles parfaitement déterminées et semblables aux lois scientifiques. Je ne m’aviserais pas de choisir parmi ces opinions, également plausibles, si ce livre était de pure philosophie. Il se peut donc que le monde soit absolument contingent. En ce cas, l’idée de comprendre le présent aux clartés du passé est absurde, et l’intelligence se trouve ici réduite aux fantaisies les plus illusoires. Une telle conception blesse nos plus intimes vanités de « roseau pensant », mais ce ne serait pas une raison pour qu’elle fût fausse. Peut-être même faut-il dire « au contraire »…
Je l’avoue, néanmoins, il est plus plaisant de croire que les choses existent et s’ordonnent sur un plan intelligible. Nous l’admettrons avant d’écrire la vie de César.
⁂
Il nous faudra maintenant postuler aussi du lecteur qu’il veuille bien croire à une psychologie des foules propre à permettre l’interprétation des phénomènes sociaux à travers les âges, et ensuite à une valeur de base constante pour les psychologies individuelles. Ces deux données, très logiques et vraisemblables, du moins à l’échelle du temps où nous les considérons, sont d’ailleurs indispensables pour aider à suivre les jeux politiques d’antan. Or, ceux-ci constituent l’existence même de Caïus Julius César, et si on nous suit, leurs relations avec la vie moderne apparaîtront cuisantes.
⁂
Les sociétés humaines, ceci dit, se ressemblent toutes, et les âmes des chefs qui les conçoivent, les modifient, les agitent ou les calment, en reçoivent un évident apparentement. Il y a un abîme, certes, entre le potentat, le« tyran », le satrape, le proconsul de jadis, et les chefs de gouvernements modernes. Un abîme… qui laisse toutefois apparaître des ressemblances trop certaines et parfois d’effrayantes identités.
Il existe en effet un fond d’instincts et d’impulsions, de goûts, d’orgueils, de désirs et de violences passives, une façon de se juger en fonctions des masses, une attitude spirituelle devant la vie, qui rendent strictement superposables, malgré mille différences, les personnages politiques de jadis et ceux qui vivent sous nos yeux.
Il faut même, ici, dire : Hélas !…
⁂
Et me voici parvenue à César. Cet homme a pris dans l’histoire cent masques magnifiques ou affreux, hors la commune mesure. On en a fait un symbole. Il me sera permis de le ramener à sa stature authentique :
Car César fut d’abord, et même exclusivement, un homme. Je l’ai décrit tel. En soi, rien, sinon d’heureuses et harsardeuses contingences où il ne fut qu’un joueur chanceux, ne justifie sa gloire immense et les fastes de son immortalité. Il a, simplement, réussi…
Un homme est un compost de qualités, quid’ailleurs changent parfois de signe, et de tares, quelquefois précieuses.
César fut ainsi : Sexuel surtout, et passionné pour les femmes — pour aussi les garçons — il s’humanisa un peu plus, de ce chef, et j’attribue infiniment de vertu à ses vices. Ses qualités sont de la plus commune mesure.
Cupide, il sut être parfois puissamment généreux. Cruel, il fit souvent grâce. Sceptique, il sut oublier tant de dogmes qui aident les férocités sociales à se manifester. Contradictoire, il évita donc ainsi de se tromper systématiquement.
Il fut hésitant, vaincu souvent, plein d’idées généreuses et contraint de renoncer à les réaliser. Il abonda également en conceptions absurdes ou médiocres. Ici, on reconnaîtra l’homme politique contemporain et peut-être celui de tous les temps…
⁂
Cette vie de César est pleine de scènes brutales, scandaleuses, lubriques et mélancoliques. En cela surtout, je dois l’avouer, elle me paraît vraie et humaine. Les grands hommes trop dignes furent des hypocrites ou des sots.
J’irai même jusqu’à dire qu’elle s’atteste,et par ce qui s’y trouve précisément de propre à froisser une âme candide, comme une étude avant lettre, mais strictement véridique, des mœurs sociales et politiques d’aujourd’hui.
R. D.
PREMIÈRE PARTIE
CAIUS JULIUS CESAR
Aurélia Marcia, épouse de Caïus Julius César, descendit lentement de sa litière. Lourde et boursouflée, elle tendait, dans une démarche hautaine, son ventre proéminent. Un Grec dépenaillé qui la regardait, toucha aussitôt, devant le mauvais présage de cette grossesse, l’amulette phallique suspendue à son cou, puis se précipita parmi la foule ahanante qui assiégeait les portes du Cirque Maxime. Aurélia Marcia, autour de qui fluait un peuple sans élégance, vit l’outrage et sentit plus lourde à ses flancs la vie qu’elle portait en elle. Un instant lui vint le regret du caprice qui la menait en ce lieu, pour assister aux courses de chars. Qu’elle serait mieux, allongée sur son lit, dans l’ombre fraîche de sa chambre, derrière la paisible Palatin que ses esclaves venaient de gravir et de redescendre !
Mais le Samnite affranchi qui la précédait donna la tessère à l’ancien gladiateur posté au contrôle. Parmi des courtisanes froides et parfumées, des Grecques trop belles et fardées, et tant de ces faces curieuses d’espions que Sylla, Dictateur, plaçait partout, Aurélia Marcia pénétra enfin sous le portique profond peint de rouge sombre. Deux Syriens marchaient alors devant elle pour lui épargner les chocs et les bousculades. Bientôt, ce fut l’escalier menant à droite de la tribune des Vestales. Déjà la foule se dissolvait dans les innombrables accès de l’immense vaisseau. La patricienne gravit les marches, aidée de ses deux esclaves, et apparut au jour par une porte basse, au sixième rang des gradins.
Elle s’assit. À sa gauche commençait la ligne de départ, à sa droite la courbe épousait le tournant de l’épine et s’en allait vers l’arrivée.
Une foule prodigieuse emplissait déjà le cirque. On attendait le Consul qui devait présider les jeux, non loin, dans une tribune où pendait vers la piste un tapis écarlate.
À droite, se tenaient les sénateurs, dans un magma de faces épaisses et ravinées, orgueilleuses et attentives. À gauche, les vestales muettes et glaciales restaient droites, le pallium ramené sur le front. Et partout, noyant de cris, de rires et de tumulte le silence digne et froid des patriciens et des vierges sacrées, une foule heureuse était répandue comme un flot.
Le Consul apparut. Il se nommait Publius Scaurus. Un silence naquit à sa vue, puis se résolut en acclamations. Il était l’organisateur de ces courses. Derrière lui marchait Appius Cecilius Annius, l’ancien Proconsul de Cilicie, ami intime de Sylla, qui faisait transmettre par ce petit homme rouge ses ordres catégoriques au Sénat.
C’était un Latin aux yeux cruels, dont la tête tournait sans cesse, comme pour épier partout. Et à ses talons vint une tourbe policière, dont la vue glaça maints spectateurs.
Cependant Aurélia Marcia commençait, sous la lumière éclatante, à reconnaître des faces amies ou hostiles. Les partisans de Marius, non loin, formaient un petit groupe compact vers lequel pointait sans cesse le regard consulaire. La femme de Caïus Julius César salua d’un sourire Scipio Servilius, l’ancien édile, et Claudius Afer, dont les étonnantes richesses étaient convoitées par presque tous les amis de Sylla. Tenace, il faisait face à tous, courageusement, et refusait de quitter Rome, quoiqu’on l’avertît souvent à quel point son existence était en danger. Toute la vie romaine pouvait ainsi se lire dans ce cirque comme sur un rouleau, avec ses groupes serrés ou hostiles, ses violences d’hier ou de demain, ses factions haineuses et même ses débauches. Caïa Publica, la belle amie du puissant Aemilius Scaurus n’étalait-elle pas tout près ses colliers d’or, sa robe brodée de gemmes et des perles plein ses cheveux.
Domitia Œtas, aussi, qui parlait comme un avocat rhodien, se tenait là, les yeux mi-clos sur ses iris de chatte. On la haïssait pour sa façon, nouvelle à Rome, d’étaler avec insolence des amants simultanés. En ce moment, elle coquetait avec un homme froid dont on savait mille crimes infâmes. Son nom courait parmi les rangs, avec des plaisanteries obscènes. Il se nommait Pompeius Strabo. L’air perpétuellement ennuyé qu’il étalait lui valait d’inestimables succès féminins, disait justement devant Aurelia, la belle Citheria, une Grecque odieusement parfumée. Elle conversait à voix haute avec un Romain épais, dont l’encolure taurine faisait presque peur à l’épouse de César. N’était-ce point là, d’ailleurs, ce poète dont on disait qu’il eut des relations avec d’étranges dieux orientaux : Lucrécius Carus, pour qui rien n’était sacré de la religion des Romains.
Peu à peu cependant, l’épine se garnissait d’étrangers. Sur ce long promenoir, large de huit pas, et partageant le cirque en deux lignes droites liées par des tournants, on ne voyait guère de Romains, mais des Grecques, des Syriennes et quelques eunuques éminents par leur astuce de marchands ou de diplomates. De fait, six joueuses de flûte, en tunique courte qui dénudait leurs jambes, s’assirent près de la borne, avec des pépiements hellènes. Plus loin, tout un groupe d’hommes entourait Aphrax Scilis, le fondé de pouvoirs juif des Octavi, les plus gros usuriers du Latium. Le tumulte crût soudain. On vit le Consul se lever, puis se rasseoir. La première Vestale daigna tourner la tête vers l’ouest. Des écuries, en effet, à l’extrémité du cirque voisinant le Forum Boarium et le Tibre, quatre attelages venaient de sortir, les biges rouges ou blancs évoluèrent un instant tout là-bas, et le silence tomba brusquement dans l’immense arène.
Aurélia Marcia, passionnée des jeux, se penchait en avant pour mieux voir. Elle distingua que l’un des deux chars rouges avait les roues blanches, et l’un des deux chars blancs les roues rouges. Le départ fut donné. Il s’agissait de faire sept tours de piste. Aussi, l’un des cochers, patient et comptant sur la fatigue des concurrents, se laissa-t-il dépasser aussitôt. Les trois autres firent un tour entier côte à côte. Ils tournèrent dans un grand bruit de fouets. Le virage passé, leur galop s’affaiblit doucement, s’amenuisa à rien. Enfin, ils reparurent à l’autre extrémité. L’envol des tuniques, la fièvre, en gestes pressés, des cochers, les cinglements des lanières de cuir, la violence irrésistible des chars légers, transmirent un enthousiasme sacré à l’énorme foule. Au silence du départ succéda un bourdonnement véhément, puis on entendit hurler des noms. Trente mille bouches ouvertes, maintenant, vomissaient un tumulte de cataclysme.
Les quatre chars passèrent à nouveau. Mais l’un d’eux faiblit. Son aurige, un Romain athlétique à chevelure frisée, rétrograda jusqu’à la quatrième place. Les rênes lui faisaient trois fois le tour du corps et le coutelas ne quittait pas son poignet.
Le troisième tour maintint les positions. Mais au quatrième, l’homme de tête, un Grec blond et rose, pour lequel battaient dix mille cœurs féminins, fut dépassé par le concurrent qui le talonnait depuis le départ. Celui qui prit la tête alors, un Gaël, parut avoir définitivement gagné, mais le cocher patient qui, dès le début, s’était mis en queue, commença de harceler ses bêtes. Grand, le nez courbe, la face cendreuse et le poil noir, il menait un char blanc. Au cinquième tour, il était à deux longueurs d’attelage du premier, au sixième, il fut de front avec lui.
Le hourvari crût encore. Aurélia Marcia, pantelante, frémissait jusqu’au plus intime de sa chair. Le dernier tour commença.
Le Gaël parut perdre. Il avait toutefois l’énorme avantage de tourner au ras de la borne, mais lui fallait-il pour gagner, entrer au moins le premier dans la ligne finale.
Les deux chars arrivèrent en foudre. D’un coup de fouet strident qui arracha l’âme des spectateurs, le Gaël accéléra la foulée de ses deux bêtes. Il regardait la borne, d’un œil hypnotique, puis, laissant voyager son adversaire qui tournait large, il tenta de raser la pierre conique, peinte de pourpre, et saisit son couteau.
D’un coup de reins sur ses longues rênes, il infléchit le tracé du tournant, puis, pour résister à la force tangentielle, ayant encore cinglé les deux croupes d’un coup violent, il s’accroupit dans le baquet du char.
Un frisson d’angoisse secoua tout le cirque. Les chevaux passèrent, la svelte voiture chassa. L’aurige avait compté sur ce dérapage. La borne vint à lui, la roue sembla frôler la pierre et la dépasser.
Mais l’essieu débordant heurta le cône rouge. Un dixième de seconde les spectateurs haletants virent l’autre roue se lever, puis le char courir oblique. Ensuite, il se renversa. Les immenses rênes de cuir, tranchées d’un coup désespéré, voltigèrent et s’abattirent sur le cheval de droite. Le jarret pris dans la lanière, la bête écumante culbuta, et soudain, malgré son effort pour retenir le second bige, l’homme à poil noir et nez courbe arriva sur l’attelage renversé. Il fit un saut énorme et s’abattit dans la poussière. Alors les spectateurs ne virent plus qu’un nuage confus soulevé par des ruades violentes, des chevaux affolés hennissant parmi le gordien emmêlement des rênes, et deux hommes à terre, dont l’un vomissait du sang.
Aurélia Marcia, saisit d’horreur, fit signe à ses esclaves, accroupis derrière elle à l’entrée de l’étage circulaire.
Ils l’aidèrent à se lever et l’emmenèrent. Une douleur sourde rayonnait en son corps las. Son ventre était devenu intolérablement douloureux.
Dans la chambre aux dieux familiers, au cœur de la vaste demeure des Jules, près du vicus Cyprius, derrière le Palatin, la petite-fille d’Ancus Martius, le lendemain de cette scène mémorable, donna naissance à Caïus Julius César, qui devait régner sur les sept collines.
Le sang d’Énée et de Vénus, les événements tragiques qui avaient si profondément ému sa mère avant qu’il vînt au monde, ce fait aussi que, dans son ciel genethliaque, Mars fût en ascendant ce jour-là, présageaient au jeune César un rare et curieux destin.
Et ceci advint le premier jour avant les Ides du mois de Quintilis, en l’an 654 de la Fondation de Rome.
Derrière le Palatin, et près du Temple de Jupiter Stator, la demeure patrimoniale des Jules étalait des murs décrépits, mais nobles et illustres. La famille de Caïus Julius César était toutefois pauvre. Il eût fallu une grosse fortune pour mener sans s’appauvrir l’existence de ces orgueilleux patriciens. D’autant, au surplus, que les Julii Cæsares, démocrates, devaient prouver leur affection pour le peuple par de continuelles largesses.
Le jeune César vécut une enfance heureuse dans la maison ancienne et révérée. Un jardinet aux allées sablées de rouge y était son abri coutumier.
Il allait pourtant souvent jusqu’à la porte, malgré le janitor, regarder la rue vide et sinistre par laquelle il espérait un jour sortir pour de hauts destins. Lorsqu’il pleuvait, il aimait à courir sous le compluvium, pour s’accoutumer à supporter le froid. Le plus fréquemment, il rôdait avec curiosité dans les pièces sacrées de la maison, et on remarqua tôt son incroyance et son irrespect pour les vieilles traditions. Il plaisantait les Pénates, dieux des provisions dont se nourrit la famille, et révérait comiquement leur symbole — un oignon. À huit ans, il riait déjà avec ironie du génie dont sa mère lui avait confié, sans sérieux, qu’il habitait le lit nuptial…
Le jeune César fut passionnément aimé par Aurélia Marcia. Elle était d’ailleurs fort intelligente et non moins coquette. On la voyait souvent venir chercher son fils pour converser avec lui durant les soins intimes de sa toilette. Il avait cinq ans lorsqu’elle le mena aux Thermes, où fréquentaient les plus belles Romaines, celles dont les mœurs passaient pour moins pures que la peau. Au matin, lorsque son père allait recevoir ses clients, et vérifier leur fidélité ou leur répartir des subsides, l’enfant aimait à le suivre attentivement, et, comme un jeune animal, semblait deviner les espions ou les traîtres.
La fréquentation des Thermes lui donna le goût de se faire caresser et choyer. À six ans, c’était un enfant délicieux, futé et mince, timide avec des audaces inattendues. On reconnaissait volontiers sur ses traits la Vénus sculptée nue près du figuier de Romulus, sur l’autel même qui devait être un jour le temple de César.
Il n’avait pas atteint sa neuvième année, quand, un jour, tandis qu’au bain Claudia Appia, amie de sa mère, l’embrassait ardemment, il connut soudain son premier émoi sensuel…
Ses yeux étaient noirs, ses mains petites, sa figure sérieuse, mais féminine. Il aimait à s’entendre louer, sa faiblesse apparente cachait une grande énergie.
À onze ans, César fut enlevé aux femmes et cessa d’être mené aux Thermes. Sa mère omit de l’embrasser et de le caresser désormais. Il fallait qu’il devînt un homme.
On lui donna un professeur grec : Philodème, qui lui enseigna conjointement l’art de la guerre et celui de l’éloquence, car il avait été avocat à Athènes et soldat à Chypre. Mais le Grec avait des mœurs relâchées. Même il fut surpris un jour à enseigner au jeune Caïus tout autre chose que l’utile. C’est une servante, Rhoé, esclave au poil pâle venue des bords du Pont-Euxin, qui dénonça la scène. Philodème fut chassé à coups de bâton. Il eut peut-être subi un sort plus rude si le père du jeune César n’eût été ce jour-là en voyage à Brindes. On donna donc à l’enfant un nouveau maître. Il se nommait Titus Probatus et il était rhodien. Afin d’éviter que la fleur du jeune Caïus tombât entre les mains d’un de ces professeurs sans vergogne, comme il en foisonnait à Rome, venus de tous les coins de la Méditerranée, la servante Rhoé, qui d’ailleurs était jolie comme le jour, se dévoua pour apprendre à Caïus Julius César qu’il n’est point de vrai plaisir d’amour sans femme…
On prétend d’ailleurs que César oublia très vite la leçon, sans aucunement la mépriser…
Titus Probatus ignorait la guerre, mais il connaissait « les affaires ». Il enseigna à César les secrets de la fortune. Il lui fit mille et une fois répéter les Lois des XII Tables et lui apprit surtout que la vie est une inexorable bataille pour la richesse, le pouvoir et le plaisir.
L’enfant n’avait pas quatorze ans, qu’après de telles leçons son cynisme s’affirmait déjà. Il parlait bien, d’ailleurs, et fort éloquemment. À Rome il est vrai on ne parvenait à rien si l’on n’était pas orateur. Mais il savait aussi qu’un homme endetté, est riche à proportion de ses dettes, qu’on doit être l’ami de celui qu’on hait jusqu’au jour qu’on peut l’abattre, et qu’il faut s’acheter des amis, mais prendre ses amours.
Il écoutait toujours en silence les paroles savantes de son maître, celles de son père et celles des familiers de sa maison. Cette mutité faisait parfois douter de son intelligence, mais il n’en avait cure, cultivant au fond de lui-même une grande confiance en soi. Il se promettait secrètement de ne laisser perdre aucune des joies que l’existence ferait passer à portée de sa main. Mais il voulait d’abord et surtout acquérir la puissance, sans quoi, on n’est dans la société, disait-il déjà, jamais assuré de jouir de ses jours. Il s’accoutumait aussi à parler en public et parfois il émerveillait même les amis de sa famille par la rectitude de son jugement.
Il avait neuf ans, lorsque Drusus voulut créer d’un coup trois cents sénateurs. La révolte que cela enfanta chez lui et partout à Rome lui donna un juste sentiment de l’aristocratie. En ses démagogies ultérieures il ne devait jamais l’oublier. Mais il aimait toutefois le peuple… Il comptait aussi sur lui…
La guerre sociale, plus tard, le frappa. Il entendait sans cesse parler d’elle. Pourtant, son esprit travaillait sur des racontars incertains. Un jour il saurait mieux ce qu’il en est, peut-être…
C’est à cette époque qu’un de ses parents, le Consul César, fit passer la loi sur le droit de cité qui mettait fin à une lutte atroce entre Romains et Samnites. Il admira beaucoup cet acte de politique libérale. Mais, jusqu’à la mort de Sylla, advenue lorsque César eut vingt-deux ans, c’est surtout ce personnage qui hanta ses jours. Sylla appartenait à la famille Cornélia, héréditairement hostile aux Jules. À douze ans, Caïus songeait pourtant, malgré une féroce haine envers l’homme couvert de crimes, à sa gloire, à sa puissance orgueilleuse, à sa furie de massacres. Il rêvait de devenir un illustre guerrier…
En 667 de Rome, lorsqu’il eut treize ans, le jeune garçon commença de participer aux graves réunions politiques données alors chez lui. On était, en sa famille, dévoué à Marius. Cinna, le passionné confident du grand démocrate, venait donc chaque jour chez les Jules. Il aima tout de suite le jeune César. L’adolescent devait même, quatre années plus tard, Cinna mort, épouser sa charmante fille Cornélia.
C’était alors l’apogée de cette guerre inexpiable que se firent Marius et Sylla.
L’Italie n’était qu’un champ clos où se dévoraient les fauves, tandis qu’à l’extérieur, des dangers terribles croissaient sans répit. C’est ainsi que Mithridate, venu d’Asie, avait pu gagner la Grèce et menaçait la Sicile…
Le verrait-on, comme jadis le Carthaginois borgne, camper en Étrurie ou dans le Latium ?
Mais Sylla partit pour l’Attique avec des troupes solides. Il sut vaincre Mithridate et égorgea, comme complices de ce redoutable chef, des milliers de Grecs notables. Revenu à Rome, entraîné aux supplices et craignant les complots, il fit ensuite des coupes sanglantes dans l’aristocratie libérale de sa patrie. La civilisation, sous sa rude main, ne fut plus qu’une immense exécution. C’est ce que Sylla nommait « rétablir la tranquillité ».
En 668, mourut enfin l’ennemi vaincu du Dictateur : Marius. Il vivait depuis la défaite parmi les courtisanes. Sa vie coulait dans les festins à la mode grecque, qui se terminaient toujours en hideuses débauches, disait-on.
Cinna succomba peu après, puis deux oncles de Caïus Julius César, et Sylla put croire enfin, s’il n’y collabora par le poison, que les dieux l’aidaient à dominer ses ennemis.
Ce fut l’époque des proscriptions. On confisqua systématiquement tous les biens des amis de Marius. Une magnifique propriété des Jules, en Étrurie, fut ainsi offerte aux soldats de la garde Cornélienne. Attentive à tout deviner, Aurélia Marcia comprit quels dangers courait désormais son fils. Elle le fit donc secrètement partir pour Sybaris, où enseignait le rhéteur Molon. César y fut vite célèbre. Il se lia avec des adolescents dont la fortune devait jusqu’au bout suivre la sienne. Certains furent récompensés largement quand il devint puissant. Tous avaient été envoyés en cette jolie cité par crainte de Sylla. Ils s’y complaisaient dans l’étude et la volupté.
Caïus Julius César à seize ans, lorsque les proscriptions diminuèrent, revint dans la sombre demeure de sa famille. En lui parlaient une sensualité ardente, un besoin violent de gloire et le goût de répandre l’or. Il épousa aussitôt une jolie adolescente de son âge, Cossutia, de la famille Servia.
Il devenait cependant inconstant, lubrique, coléreux et autoritaire. Malgré sa famille, Cossutia, trop pudique, fut répudiée par lui l’année suivante. Il n’écoutait plus personne. C’est à ce moment que César, malgré les conseils, choisit la seule femme qu’il paraisse avoir chérie dans sa vie, Cornélia, fille de Cinna, l’ami de Marius et de son père.
Sylla régnait dans Rome par une police fort bien faite. Il s’inquiétait fort des agissements de tous ceux qui avaient fréquenté et estimé son rival. Dès qu’il connut ce mariage de César, qui établissait catégoriquement l’hostilité d’un jeune homme déjà connu et estimé, il fit savoir partout son mécontentement : on ne devait pas s’allier à ses ennemis… César aimait d’être haï. Il sourit de la remontrance. Sylla, irrité, somma alors le gendre de Cinna afin qu’il répudiât sa nouvelle épouse. Trois fois il aggrava ses ordres dont le dernier était formel.
Furieux, il donna enfin l’ordre d’exécuter le rebelle dont l’obstination lui paraissait une menace. Aurélia Marcia connut l’arrêt de Sylla sitôt qu’il fut donné. Elle était familière de la grande vestale et la pria alors d’intercéder pour son fils. Sylla, avec ce rire sarcastique et orgueilleux qui lui avait fait tant d’ennemis, répondit à la vestale :
— Soit ! Qu’il vive. Mais sachez que cet enfant sera seul plusieurs Marius.
Connaissant la vie, ses hasards et ses dangers, le jeune Caïus n’avait pourtant point attendu sa grâce. Il s’était enfui.
