Entre humanitaire et humanité - Nanou Rousseau - E-Book

Entre humanitaire et humanité E-Book

Nanou Rousseau

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Beschreibung

Découvrez les portraits de ces femmes si fortes...

Ce livre a été entrepris dans l’optique du 25e anniversaire des Mères pour la Paix. Il rappelle quelques pages de l'histoire des deux dernières décennies, évoquant les grandes crises internationales et leurs terribles conséquences, notamment sur les femmes et les enfants. Il apporte en même temps un regard parfois critique, parfois tendre mais objectif sur les écueils et les échecs qui ont jalonné le parcours de l'association des Mères pour la Paix, mais aussi sur ses grandes victoires. Pour alléger l’aspect souvent lourd de la situation des femmes en temps de conflit, sont insérés des récits de mission et des anecdotes mais surtout de magnifiques portraits de femmes et de mères restées debout malgré la violence qui a ravagé leur vie et qui ont su rassembler leurs forces pour aider les autres. 

Mères pour la Paix, Fédération nationale, composée de huit comités en France, est une force militante de plusieurs centaines d'hommes et de femmes très investis non seulement dans une dizaine de programmes dans les pays en situation de post-conflit mais aussi dans une action importante d'information du grand public et de sensibilisation des jeunes dont la plus importante est l'éducation à la paix.

Plongez au cœur de Mères pour la Paix, ses échecs, mais surtout ses grandes victoires !


À PROPOS DE L'AUTEURE


Présidente fondatrice de l'association Mères pour la Paix en 1994, Nanou Rousseau en est actuellement présidente d'honneur avec sa sœur Françoise Dernoncourt. Elle a dirigé avec elle une cinquantaine de convois humanitaires en direction de plusieurs pays des Balkans, au Mozambique, en Algérie et en Irak. Elle a aussi initié et mis en place les programmes de la Maison des Femmes d'Istalif (Afghanistan) pour lequel elle a reçu le prix des lectrices de “Figaro Madame” en 2005 et le prix des Droits de l'Homme de la République Française en 2006. En 2014, elle a lancé le programme Femme de Paix dont elle est encore responsable avec Corinne Dewitte. Il s'agit d'un programme d'interventions dans les collèges des Hauts de France et de plusieurs régions françaises.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

Préface

Fin Août 1991 : 3 000 femmes venues de toutes les régions d’ex-Yougoslavie sont réparties dans 53 bus pour aller à Belgrade protester contre la guerre qui déjà ravage un tiers de la Croatie et se prépare contre la Bosnie1 : ce sont les Mothers for Peace, « Bedem Ljubavi », « Mur d’amour « qui sont à l’origine de ce mouvement en Croatie, dans cette première année d’une guerre qui a inscrit au cœur d’une Europe en train de s’unir le retour sinistre des crimes contre l’humanité.

Que disent ces femmes aux puissants politiques qui décident et planifient leurs guerres ? Ne remplacez pas les mots par les cadavres ! N’échangez pas la raison et le dialogue contre du sang. Le sang qui coule, « cruor » en latin, cette production océanique des guerres d’agressions gratuites – celles qui torturent, violent, déportent, esclavagisent, massacrent les civils… Les bus seront empêchés d’avancer, les femmes seront humiliées, chassées de Serbie. Elles iront à Bruxelles, vous le lirez ici.

Mais qui se souviendrait de cette action désespérée et de ces paroles sans ce livre ? Qui se souviendra de l’aide des mineurs anglais aux assiégés de Tuzla parce que jadis ils furent aidés par leurs collègues bosniaques de cette même ville, si elle n’était citée dans cet ouvrage ? Qui se souvient de toutes ces actions, ces gestes, ces liens tissés horizontalement par tant de gens issus de la société civile qui tentent tout pour aider autrui en danger, sans moyens, sans pouvoir… et en traversant les frontières ?

Ce livre oblige à redécouvrir l’aide humanitaire née de la base, quand un tout petit groupe de citoyens(nes) se mobilise, ici c’est autour de Nanou Rousseau qu’il va se former, et à mieux comprendre ce que signifie comme inventions, réflexions, expérimentations sociales la mise en œuvre de cette seule pensée : « On ne peut pas laisser faire cela ! »

Il raconte une aventure extraordinaire née de la seule urgence de « faire quelque chose ! » qui, en quelques décennies passe du convoi de camions remplis de tout ce qui est imaginable pour une première urgence de guerre, à un travail collectif inventif, diversifié dans ses terrains, couronné de prix. Cette association est née dans le nord de la France dans les années 90, autour d’une personnalité, celle de Nanou Rousseau : elle saura mettre en œuvre le cercle chaud de ses liens d’affection, d’amitié, d’intelligence, pour passer à l’action. Choquée par les nouvelles venues de cette guerre régressive au cœur de l’Europe, où le « nettoyage (purification !) ethnique »2 multiplie les crimes contre les civils – et dont la mémoire historique en France, en 2019, est pratiquement nulle –, Nanou, riche de sa seule conscience de l’urgence, va petit à petit tout mettre en œuvre pour construire une action : pour elle « s’engager à s’engager », ne suffit pas, il faut agir.

Au début, l’urgence était de première nécessité : d’où les convois de camions et tout ce travail pointu et ingrat de les remplir avec un financement quasi nul : trouver les entreprises qui donnent, prévoir les douanes et les frontières dans des pays en guerre, de trouver l’équipe de confiance, de gérer les émotions, les traquenards et embûches, les accidents, etc… Mais petit à petit, l’association multiplie et diversifie terrains et actions, prenant à chaque fois acte des échecs et difficultés pour tirer des leçons : une formidable souplesse et intelligence politique leur font adopter pour chaque cas une stratégie différente adaptée à ses spécificités. Passer de l’aide d’urgence en temps de guerre celle de l’autonomisation économique des groupes aidés, à la création d’entreprises locales – ah l’action framboises ! – a conduit l’association Mères pour la Paix française à la construction d’une formidable Maison des Femmes en Afghanistan à laquelle sera décerné un prix important : dans cette maison, des cours, des soins (les lunettes !), des aides à la production seront dispensés, jusqu’à l’élégance d’ouvrir aussi à une centaine d’hommes afghans les cours d’alphabétisation !

Il fallait une Nanou, héritière d’une histoire familiale populaire marquée dans leur vie quotidienne même par les deux guerres mondiales du XXe siècle, guerres qui détruisent les maisons familiales et chassent les familles sur les routes… une mémoire marquée aussi par ces personnalités de femmes magnifiques, artistes mélomanes souvent autodidactes, douées, courageuses, drôles, fortes, qui luttent à chaque fois pour survivre et reconstruire. Une Nanou qui a vécu à fond une jeunesse entre amours, concerts Rock et études, on devine que Nanou jeune était une très jolie jeune fille, la première, la dernière sur la piste de danse ! Une Nanou qui trouve du travail dans diverses entreprises dont les apports seront tous utiles : elle ne sera pas étrangère aux logistiques les plus difficiles de l’aide humanitaire d’urgence, comptabilité, organisation de base…

Mais aussi, elle a assez de force pour des prises de risques au dernier moment, des inventions, des contournements géniaux de l’obstacle. Les rires, les souvenirs tragiques et drôles, surréalistes, historiques, s’entremêlent dans ce récit passionnant et instructif, où le style reflète l’énergie, la logique et la modestie, la grande classe de son auteur : zéro narcissisme, aucune complaisance ici. Ainsi la question de l’émotion est tenue avec une grande maîtrise et intelligence : les rires aux larmes explosent sans cesse, ce sont des souvenirs incroyables… Mais la catastrophe intérieure d’avoir entendu des témoignages insupportables dans un camp de réfugiés, doit être dominée : se blinder contre la déprime liée à cet insupportable est une condition d’efficacité de la générosité…

Les Mères pour la Paix sont des guerrières contre la guerre, dit-elle souvent : elles vont entrer dans l’action avec ruse, courage et à chaque fois réflexivité, retour sur ce qui s’est passé : d’où une intelligence politique surgie du terrain où les enjeux sont écrasants, par exemple en Algérie, la lutte contre les terroristes s’est vite doublée d’une conscience aigüe des méfaits de la dictature du pouvoir… Leurs prises de position politiques sont alors claires et fortes : c’est la question des droits « de l’homme » qui est au fondement de l’action des Mères pour la Paix, et leur féminisme ici est entièrement dirigé vers l’humain c’est-à-dire la défense de tous les sexes et âges… Il faut ici rendre justice aux mouvements pacifistes féminins qui ne sont pas encore bien perçus à leur juste valeur historique et politique : ce livre ouvre une page d’histoire et fait exploser les stéréotypes.

Trop de clichés enferment encore les mouvements de femmes contre la guerre dans la vision un peu méprisante d’un humanitaire caritatif dépolitisé, vision où se mêlent les vieux préjugés sexistes contre les femmes, les mépris sociaux contre les origines souvent populaires (et non parisiennes !) des associations de « Mères pour la Paix », et les postures de « hauteur » des professionnels de la diplomatie et de la politique dominante contre le « droit de l’hommisme » (surtout féminin !). Il est triste de constater que les élites au pouvoir, souvent masculines, eux qui décident d’un trait de plume du destin collectif, sont souvent plein de mépris à l’encontre des associations de bases souvent féminines qui sont sur le pont sans moyens, sans autre pouvoir que cette force que donne la conviction du sens de l’action. Dans ce concert des négativités a priori, il y a aussi cette réticence du féminisme sophistiqué et théorique qui ne voit dans le mot « Mère » qu’un naturalisme de mammifère « essentialisé », une réduction rétrograde de l’être humain féminin à la fonction biologique de reproduction, et une promotion déguisée de l’hétérosexualité !

Pourtant, sans doute bien avant Antigone, de nombreuses femmes se sont dressées contre le pouvoir pour enterrer les corps des fils et maris, filles et mères, assassinés, car la position du féminin au regard des viriles cultures de guerre au pouvoir est très particulière : elle politise non pas le lien biologique en tant que tel, mais le lien affectif de proximité familiale qu’il implique (pas tout le temps bien sûr !). D’où une détermination en béton, une fidélité absolue à la cause, parce que cette détermination, cette fidélité naît d’une infinie douleur-fureur née de la perte du proche due à un crime, c’est la perception stupéfaite de l’Injustice commise, impossible à accepter, qui les fait se lever, marcher sur la braise, sur des clous, et gratter le sol des charniers pour retrouver des os dispersés parfois dans des charniers secondaires, tertiaires, plus de quatre charniers différents parfois comme en Bosnie, pour leur restituer nom, histoire et sépulture… Le disparu fait disparaître le monde aussi autour du corps de sa mère survivante. C’est elle qui est tombée dans un trou noir, dans l’écho d’un hurlement sans fin, qui, au bout de mois et de mois de recherche infructueuse, se continue dans un silence de pierre… Et un jour, le cadavre apparaît, il est retrouvé, même lorsqu’il ne reste qu’un seul pied d’enfant dans les mains de sa grand mère, une dent, tous ces corps en morceaux, ces os sans sépulture parlent immédiatement quand ils apparaissent : « me voilà »… oui j’existe ici quelle est mon histoire ? ». Les os du mort disparu obligent à penser sa version des faits à lui, lui dont la parole a été retranchée du monde… En Argentine, les mères de disparus encore vivantes grattent encore le sol du désert quarante ans après, et au hasard… Où les hélicoptères ont-ils jeté les corps ?

Mères pour la Paix s’inscrit dans ce mouvement mondial de fond, méconnu, celui de toutes ces femmes en noir, en blanc, ces mères de disparus, ces femmes de tous métiers et origines sociales qui dans de nombreux pays où elles risquent leurs vies – et sont tuées en effet comme en Russie – et dans toutes les dictatures qui leur vouent une haine féroce. Elles s’organisent avec les moyens du bord. Elles prennent des risques, passent à l’action, et tissent des alliances au travers des frontières des barbelés, le droit est leur arme, et leur cause est celle de tous les sexes… Car le lien maternel et familial est d’une force politique radicale à cause de la possibilité d’une douleur impossible à exprimer… C’est elle qui les fait tenir debout, pâles, statufiées – au bord d’un gouffre invisible, celui du lieu, du comment, des massacres – et dans les procès, les manifs, les commémorations, et jusqu’à leur dernier souffle : même quand les crimes dénoncés ne sont plus à la mode ou déniés par les versions révisionnistes, dont la construction est vitale pour les pouvoirs assassins, elles sont encore là : l’extrême présent de la douleur dépasse toute durée.

La fidélité de Mère pour la Paix à la cause des femmes de Srebrenica dans le temps, est quelque chose de rare, elle est liée à cette douleur particulière des Mères de disparus, et qui traverse toutes les cultures et les frontières… Le Mémorial de Potocari a été rendu possible grâce à ce soutien. On peut compter sur un soutien solide, pragmatique, financier, politique et moral des Mères pour la Paix quand l’heure est grave. Je vous laisse lire l’histoire de Florence Hartman, trop instructive sur le fonctionnement de nos institutions…

Il n’y a pas d’associations de « Pères pour la Paix » équivalente aux foules des Mères pour la Paix, il y a bien sûr des mouvements intellectuels pacifistes, surtout après la première guerre mondiale, et qui ne comprendront pas la seconde… Mais nul équivalent à ces associations de femmes qui se forment partout où des guerres atroces massacrent les populations de tous sexes et âges, et qui posent la nécessité absolue de l’action, donc de ce courage moral qui découle de l’engagement physique, quand tout le corps bouge. La grande aventure des Mères pour la Paix racontée dans cet ouvrage propose un féminisme d’une radicalité universelle et très politique : un féminisme qui défend femme et homme, en tant qu’ils/elles sont non pas des unités statistiques, mais la prunelle de nos yeux, comme nos enfants, et à jamais, avec cette force des faibles qui rejoint celle du conte du camion… ce gros camion qu’une mère soulève avec son seul corps, car en dessous il y a son bébé hurlant…

Véronique Nahoum-Grappe Anthropologue, écrivaine, chercheuse à l’EHESS

1. Paul Garde, jinguiste spécialiste des langues slaves, avait prévu des 1991 la suite du désastre en ex-Yougoslavie, cf. Vie et mort de laYougoslavie (Fayard, 1992)

2. cf Purification ethnique, une formule et son histoire Alice Kreig-Planque ed. CNRS 2003

Prologue

Pas facile de parcourir son passé.

Pas facile de reconstituer ce puzzle qui retrace le cheminement de femmes dont l’héritage aura un impact certain sur nos vies. Quand je regarde derrière moi, je ne peux m’empêcher de penser que cet enchevêtrement de situations, de faits, de bouleversements, d’émotions, ne pouvait qu’en arriver là.

À Mères pour la Paix. À ces femmes de rencontre, à ces compagnons de route, à ces femmes en détresse, en souffrance, en demande. À ces actions entreprises en compagnie de ces amies du moment. Amies fugaces, amies fidèles, sœurs d’infortune ou sœurs de cœur, mères d’une saison ou mères pour la vie, de Bosnie en Afghanistan, de la Tchétchénie en Afrique, elles sont toutes liées à ma mémoire. Elles m’ont donné et appris, autant que je leur ai donné et appris. Je voulais ici toutes les remercier pour le temps qu’elles auront passé à la réflexion et à l’action, les remercier pour les discussions, les peines, les échecs et les joies partagées, mais surtout pour leur amitié tout au long de ces années. Elles sont pourtant toutes aujourd’hui avec moi pour raconter très peu de mon histoire et beaucoup de notre histoire. L’histoire des Mères. Pour la Paix.

Sans vouloir effectuer un travail d’historienne, je ne pouvais m’exonérer d’y inclure le contexte de nos actions, contexte international des pays en guerre, des forces enprésence et de l’enchaînement des faits, sur lequel je me suis parfois attardée, contexte personnel, humain aussi. Les missions et les faits rapportés sont ceux que j’ai menés ou auxquels j’ai assisté. J’aborderai beaucoup plus brièvement les actions de mes amies… on ne parle vraiment bien que de ce que l’on connaît.

PREMIÈRE PARTIE

I. Femmes et guerre

La guerre est inscrite dans le destin des femmes de ma famille.

Elles sont fortes, indépendantes à l’instar de toutes ces femmes du Nord, rompues aux difficultés de la vie quotidienne dans une région aux multiples facettes, à la fois agricole, minière et frontalière, dévastée à deux reprises par la guerre, l’exode et la misère. Ces femmes ne se sont jamais courbées devant l’ennemi et ont assumé avec courage ces périodes difficiles qui sont restées comme un écho dans nos mémoires.

Mon grand-père maternel, le seul aïeul que j’aie connu, est un homme dur, aussi dur à la tâche qu’il l’est avec les siens. Durant son service militaire à la fin du XIXème siècle, il participe à l’assèchement des marais de Sologne. Certes, c’est un homme fier, sage, et compétent dans tout ce qu’il entreprend, (normal : il s’appelle Louis-Alexandre Legrand…). Planteur de tabac, ses récoltes sont toujours attendues avec un grand intérêt. Expert sollicité par les tribunaux de commerce pendant une trentaine d’années, ses avis sont appréciés. Mais il inspire à ses petits-enfants plutôt crainte que tendresse.

Je n’ai pas connu ma grand-mère maternelle, trop tôt disparue. Mais ma mère et ses sœurs nous ont tellement raconté l’histoire de cette femme. Mère d’un enfant né hors mariage à la fin du XIXème siècle, devenue nourrice à Paris comme cela se faisait début du XXème siècle, puis gouvernante dans une « grande maison », chez les Barberon, place des Vosges, elle épouse mon grand-père à son retour dans le Nord. Il reconnait sa fille Anna et ils auront trois autres filles ensemble : Alice, née en 1904, Yvonne, ma mère en 1908 et Simone en 1911.

Viennent les bruits de bottes, puis la déclaration de guerre, le 3 août 1914.

Premier exode. Dans Violaines, petit village à la frontière du Nord et du Pas de Calais, où mes grands-parents possèdent une maison et des terrains à l’orée du village, la population se prépare à évacuer à l’approche des troupes allemandes.

Anna, la fille ainée, écrit à cette famille parisienne où ma grand-mère avait, somme toute, vécu des jours paisibles pour ne pas dire heureux. Trois semaines plus tard, des billets de train leur parviennent, les encourageant à rejoindre Paris dans les plus brefs délais.

Mon grand-père et ses filles se lancent alors sur les routes, fuyant l’ennemi, tandis que ma grand-mère reste dans la maison, pour « veiller au grain ». Las, les derniers résidents du village, ils sont une dizaine, sont rassemblés dans un pré, mis en joue, puis, finalement emmenés vers une destination inconnue. Retrouvés grâce aux recherches de la Croix-Rouge Suisse, ils sont rapatriés bien des mois plus tard à Clermont-Ferrand, avant de rejoindre Paris. Simone, âgée de 4 ans, ne reconnait pas sa mère. Le reste de la guerre se partage entre la place des Vosges et le Parc St-Maur où la famille Barberon possède une villa de campagne.

Ma mère est hospitalisée durant des mois, elle souffre d’une maladie nerveuse due aux bombardements incessants sur Paris. Pour calmer ses nerfs, elle qui n’a que 8 ans, on l’affame et elle n’a droit qu’à un jaune d’œuf par jour. Elle ne se remettra vraiment qu’au retour dans la maison familiale, grâce à un médecin de Poperinge en Belgique. C’est peut-être pour cela que maman aura un parcours de vie différent de celui de ses sœurs.

Au retour dans le Nord, en 1920, comme toutes les terres environnantes, le village a été rasé, labouré par les obus.

La ligne de front, celui de la Gohelle qui faisait partie de ce qu’on a appelé le front oublié, s’étendait à deux kilomètres au sud et à l’ouest de la maison de mes grands-parents, allant d’Auchy-les-Mines à Givenchy et Festubert.

Même si la situation était considérée assez calme sur ce secteur jusqu’en 1917, il y eut dans les tranchées des attaques incessantes et meurtrières. Ma mère nous racontait qu’à Givenchy, à force de creuser et de vouloir prolonger les tranchées, les Anglais et les Allemands finirent par se rencontrer et ce fut une boucherie. L’artillerie n’était pas en reste. Longtemps et bien après la guerre, dans le même secteur, on voyait, paraît-il, un cratère dont la profondeur était, selon les témoignages, capable d’engloutir une église. Curieuse, j’ai souvent essayé de situer cet endroit, en vain.

Après quatre ans d’exil, les grands-parents ont du mal à reconnaître leur maison incendiée. La végétation est détruite, les ruines envahies par les orties, les champs dévastés, jonchés de vestiges humains plongés dans la boue (comme pour témoigner de ce qui s’est passé là). Tout le monde se met à la tâche et la famille recommence tant bien que mal à vivre un quotidien difficile.

Mais ma grand-mère est une femme-courage, une femme gaie, qui, malgré le caractère ombrageux de son époux, laisse à ses filles un souvenir ébloui. Grâce à sa personnalité, la vie est assez douce, en tout cas sereine et parsemée de rires.

Rire de tout, des difficultés, des os que l’on découvre et avec lesquels les plus jeunes chahutent avec les gamins des voisins, des ruines où l’on se cache, du travail qu’il faut bien assumer : le tabac est une culture très difficile pour les quatre femmes qui restent. Ma mère, plongée dans ses études, n’offre en effet qu’une aide intermittente pendant les vacances scolaires.

Très vite, Anna quitte la maison pour se marier, Alice, ex-reine de beauté, épouse un militaire de carrière qui deviendra « commandant aux colonies », ma mère, l’intellectuelle de la famille, brillante dans toutes les matières, passe quelques années à l’École Normale de Douai. Simone, la petite dernière, préfère rester travailler dans l’exploitation familiale avant d’être embauchée à Lille. Entre 1925 et 1930, elle et sa sœur, au grand plaisir de leur mère ont la fibre musicale. Maman joue du piano et sa sœur chante. Elles se confectionnent des toilettes, se produisent parfois ici et là et vont au bal.

Maman se rebelle toujours contre l’autorité. Sa première cible est certainement son père qui n’arrivera jamais à la dominer, contrairement à ses autres filles. Elle occupe son premier poste en 1928 et se marie en 1933 avec un fils de restaurateur de Lorgies. Sa maison est bâtie juste à côté de celle de mes grands-parents : au début du village. Mais à l’époque, les instituteurs disposent de logements de fonction et maman est nommée successivement à Salomé, Wavrin, Wicres et La Bassée qu’elle quittera après-guerre pour revenir à Violaines en 1948.

Je suis l’avant-dernière d’une fratrie de trois frères et deux sœurs. Mon frère Paul nait en 1934, ma sœur Françoise (dont je parlerai beaucoup) en 1937, un mois après la mort de ma grand-mère.

1940. Deuxième exode. Mon père mobilisé part à Vannes pour rejoindre les unités de chars. Devant l’avancée des troupes allemandes, ma mère veut fuir mais ne sait pas conduire.

Un voisin accepte de prendre sa voiture en charge pour évacuer la famille, cette fois vers Montreuil-sur-Mer où elle trouve refuge dans une ferme durant quelques mois. Pendant ce court exil, ma mère affronte plusieurs fois des Allemands et n’hésite pas à se rendre auprès de la Kommandantur pour se plaindre d’un gradé allemand qui lui a volé sa voiture. Elle lui sera rendue le lendemain, avec excuses s’il vous plaît.

Sa sœur Simone, « Marraine » pour toute notre fratrie dont elle est très proche, s’est fiancée avec son patron, un ardennais.

Personnage haut en couleur, ancien journaliste, peut-être ancien agent de l’ombre, aux nombreux appuis politiques, gradé dans l’armée de terre, il doit partir au front. Elle l’accompagne une partie du parcours, mais le convoi militaire est mitraillé sur la route.

À peine le temps de sauter dans un fossé, elle est sauvée par son étui à cigarette qui lui sert miraculeusement de gilet pare-balles. Elle donne son foulard pour servir de garrot à son voisin gravement blessé tandis que son compagnon continue sa route. Fait prisonnier et parlant parfaitement l’allemand, il est chef de stalag où il noue de profondes amitiés. Le couple se marie au retour des prisonniers.

Cette fois encore, nos deux maisons, situées au début du village ont été brûlées au lance-flammes. Mon grand-père reconstruit lui-même des bâtiments provisoires qui durent… une vingtaine d’année.

Maman rentre seule avec ses deux enfants à Wicres, dans une maison pillée, dévastée. Elle affronte quelques mois après son retour le maire qui a adopté des positions similaires à celles de Vichy. Cela lui cause probablement quelques préjudices quant à sa carrière, mais elle est très fière. Jamais elle ne cède, ni ne demande d’aide. A la mort prématurée de mon père, elle ne demandera pas sa pension de réversion et ne réclamera pas de part d’héritage de ses beaux-parents, dont elle n’est pas proche, loin s’en faut.

Elle perd un enfant en très bas-âge en 1942. André nait en 1943, moi ensuite, en juin 1944. En 1949, elle accouche d’un bébé mort-né.

II. Chemins et rencontres

Je suis la petite dernière jusqu’à la naissance de Dominique en février 1953. Mon frère André, a subi les mêmes affres que ma mère sous les bombardements de 1944 et, atteint d’une primo-infection, doit être séparé de la famille à 3 ans. Il vivra une douzaine d’années chez Simone et son mari, devenu expert forestier et dont l’influence dans la famille est certaine, ils n’ont pas d’enfants.

Mon père est représentant de commerce en engrais et en vins. Clarinettiste, il joue dans les bals et sera à la fin de sa vie président de l’harmonie municipale. Maman a toujours son piano et le couple encourage ma sœur à apprendre. Ils lui font prendre des cours particuliers. Elle sera ensuite inscrite au Conservatoire de musique de Lille où elle obtient un accessit à 17 ans. La maison retentira longtemps du son du piano et quand je ferme les yeux, je l’entends encore.

Mon père, diabétique, décède en juillet 1953. Il n’a que 45 ans. J’ai neuf ans, mon jeune frère Dominique, cinq mois. Mon frère ainé Paul venant juste de s’engager pour cinq ans dans la marine, maman reste avec ses quatre autres enfants, face, encore une fois, à une période très sombre. Marraine et son mari sont d’une aide précieuse.

Si notre mère sait dire non aux opportunistes, elle sait aussi dire non à l’adversité. Elle reste prostrée quelques semaines puis, un matin, bouleverse tout l’aménagement de la maison. Elle aborde alors les mois qui suivent avec détermination, avec la volonté farouche de se relever et de préserver ses enfants. Elle porte en elle une sorte de militantisme féministe qui la fait adhérer dès sa création au syndicat des instituteurs et se révolter à toute atteinte à ses droits. Elle se rebelle, elle qui a eu 7 enfants, contre la condition des femmes qui ne lui a laissé aucun choix. Elle nous nourrit de ses idées, aussi bien sur la régulation des naissances que sur l’obligation pour les filles d’embrasser une carrière professionnelle.

Malheureusement, pour Françoise, à l’époque, les carrières musicales sont difficiles. Les cours de piano ne sont guère lucratifs et ne concernent que quelques voisins et moi-même, qui, malgré une bonne oreille et un goût certain pour la musique, supporte mal les rigueurs du solfège… et l’autorité.

Françoise a 18 ans. Outre ses études musicales, maman et parrain lui conseillent de suivre des études de puériculture à Lille.

Elle se marie deux ans plus tard et suit son mari, Gilbert, nouveau fonctionnaire, en Algérie, de 1959 jusqu’à l’indépendance en 1962. Son mari sera alors nommé dans le Jura.

On verra plus tard toute l’importance qu’elle a eue, et qu’elle a encore dans ma vie et dans celle des Mères pour la Paix.

Je rentre en pension en 1954 à Béthune. Ma mère, partant du principe que les relations entre France et Allemagne vont se pacifier, privilégie l’étude de l’allemand pour ses autres enfants. Élève rêveuse, mes études sont d’abord très satisfaisantes, du moins jusqu’en 3ème, je dévore les livres que j’emprunte en cachette dans la bibliothèque familiale et lis avec une lampe électrique sous les couvertures au dortoir – je pense bien avoir tout lu, classique… et non classique – et j’adore dessiner et peindre, au détriment du reste. J’ai même « commis » un conte oriental avec illustrations. Mon grand rêve est d’entrer aux Beaux-Arts de Lille, c’est d’ailleurs la voie que me conseillent mes professeurs. Ce qui, vu l’expérience de ma sœur, n’est pas accepté par les « autorités ». D’autant plus que Lille, à 30 kms de chez moi, c’est la perdition !

Décision profondément injuste pour moi. De dépit ou par esprit de contradiction, j’entreprends deux ans plus tard des études de mon choix mais qui ne me plaisent qu’à moitié, que dis-je, à moitié de la moitié. La comptabilité ne me fait pas vraiment rêver, moi qui suis, aux dires de tous, toujours dans la lune. Pourtant, douée finalement pour les mathématiques, je réussis très honorablement dans cette voie, et peut-être que cela m’a aidée à garder les pieds sur terre.

Mon but est de gagner ma vie et par là même mon indépendance, ma liberté d’action, calculant de reprendre des études artistiques plus tard. Mais ma mère doit avoir quelques remords puisqu’elle me finance parallèlement des cours d’arts plastiques. J’expose pour la première fois des gouaches dans son école. J’ai 19 ans.

Toute ma vie, j’aurais ainsi des parcours parallèles. La peinture et la musique dans la première partie, le militantisme ensuite.

Je commence à travailler deux ans plus tard chez un expert-comptable. Je me rends souvent chez mes clients et j’apprécie de ne pas rester dans un bureau. Je continue à peindre, des huiles sur toile, pendant mes heures de loisir. Je sors avec mon frère et ses copains, et j’écoute avec passion la musique des groupes de rock que l’on entend dans les radio-pirates offshore, Véronica et Caroline. Ma curiosité me pousse aussi à saisir des opportunités de voyages à l’étranger, Lisbonne, Prague, j’envisage même avec une copine de me rendre en Israel, mais c’est, à l’époque assez compliqué, d’autant plus que nous envisageons de passer quelques jours dans un kibboutz.

Je rencontre Jacques en 1965. Il est flamand, beau et sympathique, il a une toute autre façon de vivre, assez libre, et cela m’attire probablement. Nos familles réciproques accueillent ce mariage avec plus de réticences. Nous nous marions en 1967 et nous habitons La Panne, sur la côte belge.

Mes diplômes n’étant pas reconnus en Belgique et comme je me débrouille un peu en anglais, mais plutôt bien en allemand, je travaille quelques années dans une grande cafétéria sur la côte. Je gagne très bien ma vie et j’y côtoie des gens de toutes nationalités. Comme je ne travaille que cinq mois par an, cela me laisse pas mal de temps libre. J’écoute de la musique rock et je vais beaucoup aux concerts et au cinéma, tout en continuant à peindre.

Très vite, je m’aperçois que je vis avec un papillon. Je tiens bon, par fierté, par facilité aussi, honnêtement, je fais ce que je veux et n’ai aucun compte à rendre. Ma belle-famille très catho me reproche d’ailleurs cette indépendance. « C’est une Française ! », j’entendrai très souvent ces mots, destinés sans doute à bien marquer ses distances avec moi. J’apprends le néerlandais et, sans le parler couramment, j’arrive à dialoguer facilement. Nous sortons beaucoup, je m’étourdis un peu.

Survient une première crise en 1973, je veux partir. Pour nous donner une seconde chance, mon mari me propose alors de créer notre entreprise, j’ai un peu de fonds, lui aussi, il a une bonne expérience professionnelle. Nous nous lançons dans le nettoyage et la réfection de bâtiments anciens et nous déménageons à Ypres. Les débuts sont prometteurs. Des toits et des murs anciens, les Halles de Gand… nous travaillons dur et les résultats ne se font pas attendre.

Je trouve le temps d’exposer dans différents endroits à Ypres mais aussi dans la région de Lille. Je fais partie d’un club de peinture de Saint-André et cela m’amène à retourner beaucoup en France. Je rencontre des personnalités diverses dans le milieu artistique qui m’aideront à prendre confiance en moi.

En 1975, j’organise avec succès une manifestation artistique « les peintres dans la rue » à Ypres. J’y invite des peintres du club français et d’autres peintres belges. J’y obtiens même le prix de la culture néerlandaise.

Ce jour-là, je suis en train de peindre dans la rue quand une jeune femme vient m’aborder. Jennie. C’est une sorte de coup de foudre réciproque. Une femme, belle, intelligente et chaleureuse avec qui je vais cheminer une trentaine d’années.

Jusqu’à ce que Monsieur Fric interfère dans notre amitié et l’empoisonne.

Nous fourmillons de projets. Nous ne nous sommes ni l’une ni l’autre épanouies dans notre quotidien et je me rends compte avec le recul que nos engagements ne sont qu’une façon de nous affirmer et d’oublier nos désillusions.

Nous créons un club de peinture, le club Van Gogh. Jennie en prend la présidence et j’en deviens vice-présidente. Les autres membres du conseil d’administration sont des hommes. Notre première exposition dans les Halles d’Ypres est magnifique. Elle regroupe une cinquantaine de peintres. Toute la presse et le gratin bourgeois de la région répondent présents. Plusieurs expositions suivront avec autant de succès. Nous nous prenons naïvement pour de vraies artistes, il faut dire que notre premier contact avec le succès est grisant.

Avec mon mari, notre existence est facile, sorties, rallyes, rencontres avec de nombreux amis tandis que les premières difficultés ne tardent pas à apparaître. Avec la perte des marchés de l’ancien, nous devons nous tourner vers la construction sur la côte belge, un autre défi, plus risqué puisqu’il demande plus de personnel.

1977, nait Amaury, mon petit soleil, qui me fait réfléchir sur ma vie, mes défaites et mes espoirs.

1978, côté artistique, je pars en stage d’art brut avec Jennie à Marly le Roi. Un bel intermède. Mais c’est le début du désenchantement. Au club Van Gogh, nous nous rendons compte que les hommes ne supportent pas que des femmes dirigent le club, d’autant plus que l’on me fait sentir que je suis étrangère et que je ne maîtrise pas encore bien la langue.

Je me retire du club et, avec Jennie, nous nous promettons qu’un jour nous travaillerons pour les femmes, au-delà les frontières ! Nous nous lions avec Manuela Pamelin, une artiste italienne vivant en Belgique et nous créons le groupe Tremani. Ce groupe expose pendant deux ou trois ans en France et en Belgique.

Je fréquente toujours les concerts, David Bowie et les Rolling Stones entre autres à Bruxelles, les Yès à Anvers, Bob Marley à Lille, j’en passe…

Je suis aussi souvent à Lille, je commence à militer pour les droits des femmes, lis les ouvrages d’Antoinette Foulque, m’abonne aux revues féministes « Question Féministe » de Simone de Beauvoir et « Femmes en Mouvement », et fréquente la Librairie des Femmes de Lille.

L’attitude des artistes durant notre participation au Club Van Gogh me trotte dans la tête. Je continue à exposer, j’obtiens la Médaille de la Chambre de Commerce de Lille des mains de Norbert Segard.

Notre situation professionnelle et financière empire : procès intentés par les commanditaires, faillites de clients en cascade. En Belgique, la construction est sinistrée, nous devons à notre tour licencier notre personnel et déposer le bilan. Je n’ai plus aucune illusion sur mon avenir en Belgique et voudrais revenir à Lille mais ce n’est pas facile de prendre une telle décision et puis, j’ai pratiquement tout perdu.

Il me reste mon petit garçon, ma belle énergie, mes chats et mon éternel optimisme. Ma mère vient au-devant de mes interrogations et me suggère le divorce. C’est le signal…

Je cherche du travail à Lille et j’en trouve de suite. C’est la séparation. Douce, très douce, pour épargner mon fils, alors parfaitement bilingue, et puis, je ne suis pas en si mauvais terme avec son père. Ma mère est là et sera toujours là.

J’arrive à Villeneuve d’Ascq en 1981 avec Amaury, flanqués de nos deux siamois. J’ai loué un dupleix très agréable, et les écoles, maternelle et primaire, sont à côté. Je tâtonne, et change cinq fois de travail en un an et demi à la recherche d’une activité non sédentaire et surtout non routinière. J’entre en 1982 dans le groupe Ollivier.

C’est une entreprise de transports alors colossale, avec un gros potentiel en Allemagne mais qui, surtout, sous l’impulsion de son PDG Raoul Ollivier, est la première entreprise de transports présente dans les pays du Maghreb. Elle ouvre un service maritime en relation avec Anvers. Connaître, même relativement, le néerlandais est un plus.

Je ne reste pas longtemps dans ce service mais je m’y plais. Je rencontre les agents des compagnies maritimes, les transitaires, les douanes, c’est une découverte. Puis, je passe dans le service affrètement international, tourné surtout vers l’Allemagne où je me rendrai très souvent pendant tout mon parcours professionnel.

Parallèlement, je peins toujours, expose à Dunkerque, Béthune, Lille et Villeneuve d’Ascq.

C’est une époque un peu exaltante. Toujours passionnée par la musique rock, je me nourris de tout ce qui se produit depuis Woodstock et Wight. Une amie, Martine, qui anime une émission quotidienne sur Radio-Métropolys, radio-libre de cette époque, m’y introduit. Je reprends une émission hebdomadaire du dimanche soir, « Réservation-couchette » qui raconte la vie des groupes des années 1970-1980, période dont j’ai toujours soutenu qu’elle était la plus créative.

Bowie, bien entendu, les Stones, Queen, Janis Joplin, les Doors, Joe Cocker, Pink Floyd, Led Zep et tant d’autres, font partie de mes cibles préférées.

Parfois, on me demande d’aller dans des concerts et de faire des interviews. J’ai quelques rares succès mais surtout de gros échecs. Je rate ainsi Frank Zappa, concert annulé par souci de sécurité. En 1982, je rate aussi, mais quelle expérience : Joe Cocker ! Munie de mon petit enregistreur et d’une série de questions en anglais, après le concert, je suis les journalistes pour l’interviewer dans le bus des musiciens. Les professionnels se font tous refouler piteusement tandis que je m’introduis en douce dans le bus. Les gardes du corps me regardent avec amusement quand je demande à parler à la star, ils me dirigent dans le fond du bus. Joe Cocker est là, devant moi, assis, hébété. Il me regarde avec des yeux vitreux et je comprends l’air narquois des gardes du corps… J’aurai essayé !

Cette période se termine à l’arrêt de la radio en 1983, les radios commerciales commençant à foisonner.

Je rencontre Claude en 1985. Il habite à deux pas de chez moi. Je tombe sous le charme de cet homme dont j’admire le pragmatisme et la solidité, moi qui suis tout à l’opposé, fantaisiste, désordonnée et indisciplinée. Mais nous partageons les mêmes valeurs, les mêmes options politiques et j’aime son humour un peu caustique. En plus d’un travail très prenant, il est à ce moment-là élu à la Municipalité de Villeneuve d’Ascq, chargé de la sécurité. Et il y exerce tout son sens aigu de la justice, ce qui ne pouvait que me correspondre. Il dit à ma mère qu’il va m’aider à me stabiliser. Pas sûr !

Mais au moins, je suis rapidement devenue attentive à respecter les horaires, et mes pieds s’accrochent davantage à la terre. À ce jour pourtant, je n’ai toujours pas réglé mes problèmes avec l’ordre, ce qui paraît peut-être incompatible avec mon sens de l’organisation qui m’a plutôt toujours bien servie.

C’est une autre page, plus calme. Dans le même temps, Fabrice Ollivier, le fils de mon PDG devenu mon nouveau patron, me propose de prendre en charge le service commercial de l’agence de Lesquin qui devient autonome.

J’adore mon travail. Les compétences acquises après trois ans d’exploitation, un service affrètement et un service transit et douane sont des atouts essentiels pour trouver des marchés. Partir à la recherche de nouveaux clients c’est partir à l’assaut de nouvelles citadelles, en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, décrocher des contrats, je suis dans mon élément. Anvers, Maastricht, Duisbourg, Hambourg, Münich… je roule beaucoup, jusqu’à plus de 50 000 kms annuels, mais j’aime ça.

Plus difficile, je dois quitter parfois mon fils deux ou trois jours, mais ma mère vient souvent me relayer. Hélas, quand elle n’est pas là, c’est l’angoisse quand je ne suis pas sûre de rentrer à l’heure, bloquée sur l’autoroute de Paris ou d’ailleurs. Finalement, je dois, la mort dans l’âme, mettre Amaury en pension, il a 8 ans et demi. C’est un déchirement de part et d’autre.

Mon divorce n’est prononcé qu’en 1987.

Ma dernière exposition en mars de cette année à Villeneuve d’Ascq coïncide avec mon entrée dans un parti politique. L’engagement devient pour moi une forte envie intérieure. Pour la première fois de ma vie, moi qui ai refusé d’entrer au PC dans ma jeunesse, je participe à la campagne de Mitterrand. Je deviens chef de groupe mais ne resterai pas longtemps au PS. Malgré les amitiés forgées, malgré les rencontres de personnalités politiques tout à fait intéressantes et même si je suis passionnée par les réunions de réflexion sur la construction de l’Europe, d’autant plus que l’on y rit beaucoup, je ressens mal les rigidités et la sourde agressivité au sein des partis. Devoir choisir ses amis au gré des directions me dérange. Je jette l’éponge en 1992. Pourtant, j’y garderai pas mal de sympathies.

Je deviens cadre en 1988. Notre trafic sur l’Allemagne prend de l’expansion et Fabrice, mon patron et moi embauchons, une femme cette fois, pour ce service. Elle parle parfaitement l’allemand et apprend vite. Elle m’accompagne dans mes déplacements à l’étranger, j’ai réellement un bon souvenir de nos négociations à Paris, Hambourg ou Münich. Une autre jeune femme suivra et cela participera à la féminisation de notre entreprise. À cette époque, dans le transport international, les femmes étaient peu présentes, dans les services commerciaux comme à l’exploitation, et c’était une belle avancée que d’y intégrer des femmes. Fabrice est progressiste, il a beaucoup d’idées, j’en ai quelques-unes aussi et nous nous complétons bien.

J’achète une petite maison de deux cent ans, pleine de charme, dans le vieux quartier d’Ascq où j’emménage avec mon fils et nos chats. Il me faut deux ou trois ans pour la rénover.

1991 – Ce sont des bruits de bottes. En Europe. À 1500 kms de chez nous.

III. L’engagement

La guerre est de nouveau en Europe. Une réalité qu’à l’époque, beaucoup n’ont pas comprise. La mosaïque des peuples des Balkans est complexe.

L’information souvent parcellaire passe mal et ne retient pas suffisamment l’attention. À l’automne, pourtant, le bombardement serbe de Dubrovnik, « perle de l’Adriatique », et de ses trésors architecturaux, fortement médiatisé, soulève une vague d’indignation. Il éclipse le siège d’une autre ville croate, Vukovar, et l’horreur des massacres qui y sont perpétrés.

Quelques semaines après les bombardements sur Dubrovnik, un de mes copains politiques d’origine yougoslave, attire mon attention sur la gravité de la situation. Je participe financièrement à l’aide générale, par solidarité, bien sûr, mais aussi facilité et bonne conscience.

Il faudra la diffusion des photos du camp d’Omarska en fin d’année 1992, ces images terribles de prisonniers affamés et torturés, croates et bosniaques, qui feront le tour du monde, pour que l’opinion internationale commence à s’indigner.

1993. Des rumeurs d’épuration ethnique massive nous parviennent. Nous avons quelques timides images du siège de Sarajevo et des conditions de vie de ses habitants sous les tirs des snipers. Les images des enfants souvent chargés des approvisionnements et exposés aux balles sont déchirantes. Mais ce ne sont que quelques images, l’information n’est probablement pas encore assez sensationnelle pour faire vraiment la une des journaux.

Jennie devenue journaliste, part en mission dans les Balkans et parcourt avec un groupe de femmes la Croatie jusqu’à Mostar en Bosnie-Herzégovine. Elle ramène des témoignages bouleversants et sort fin d’année, un livre « Muur der liefde » en néerlandais (Mur d’amour) qu’elle me demande de traduire.

Malgré le sentiment de révolte et d’injustice que je peux éprouver, je traîne un peu, je ne maîtrise pas parfaitement le néerlandais, la traduction s’avère longue. C’est aussi l’année où les frontières européennes tombent, où les douanes licencient et j’ai énormément de travail pour revoir les contrats et tarifs. Nous commençons seulement à être informatisés et je travaille chez moi le soir pour boucler. Jennie me presse en fin d’année : « Nous créons Mothers for Peace Belgique, il faudrait que vous fassiez de même en France ». J’hésite.

J’ai mon travail, très prenant, et un fils que j’élève seule, avec, certes, le soutien de mon compagnon. Amaury a 15 ans, c’est l’âge de tous les dangers et le danger, il aime ça. En début 1993, suite à plusieurs mauvais diagnostics, il contracte une péritonite et doit subir une opération délicate. Il obtient quand même son brevet des collèges malgré trois mois d’absence. Et puis, je m’occupe de ma mère. Elle vient de faire plusieurs incidents cardiaques mais j’ai la chance de pouvoir la faire venir de Béthune à Villeneuve d’Ascq. Tout cela me semble lourd à gérer.

En février 1994, nous apprenons l’horrible massacre perpétré par l’armée de la république serbe de Bosnie, au marché de Markale à Sarajevo. 68 morts et 144 blessés. Chaque fois que je me rendrai par la suite à Sarajevo, je ne pourrai m’empêcher d’aller, le cœur serré, à ce marché où les noms des victimes sont inscrits dans le fond du marché.

À Villeneuve d’Ascq, le maire Gérard Caudron, à l’époque, député européen, crée l’ « Association pour la Paix en Ex-Yougoslavie ».

En mars, il organise une nuit pour Sarajevo où de nombreuses personnes viennent témoigner, journalistes, photographes, écrivains, qui décrivent une situation apocalyptique à Sarajevo mais aussi dans le reste de la Bosnie. Cela me donne l’énergie nécessaire, je me sens blâmable de mes atermoiements et comprends à cet instant qu’il faut faire autre chose que de donner de l’argent et s’en laver les mains, c’est trop facile quand la situation est si grave.

C’est aussi cette soirée-là que je rencontre Jérôme, jeune photographe, mais ce n’est qu’un témoin parmi beaucoup d’autres.

Je ne pensais pas le revoir quelques mois plus tard. Il m’expliquera alors qu’il était ce soir-là désespéré par certains témoignages, lui qui, en 1993, avait passé un an avec les jeunes dans les caves de Sarajevo.

Dès le lendemain, j’accélère mon travail de traduction du livre, c’est devenu une nécessité, j’y passe des week-ends entiers. Et le récit, les récits, me font frémir. J’ai toujours ressenti douloureusement les injustices. Mais ce monde que je découvre alors me semble si barbare.

En avril, nous avons loué un petit appartement dans le Jura à flanc de montagne. J’entends, j’apprends l’immonde. Le génocide rwandais fait la Une des journaux. On parle de crimes, de viols de masse, d’atrocités, de charniers. Où cela s’arrêtera-t-il ?

Les femmes ont toujours tenu un rôle important dans ma vie, non seulement dans ma famille mais aussi dans mon entourage, j’ai beaucoup d’amies et je m’intéresse depuis une quinzaine d’années à la condition des femmes pour laquelle je milite. Pour les droits des femmes bien sûr, mais aussi contre les violences. La situation que subissent les femmes et les enfants dans la guerre, ici, en Europe me révolte et ce qui se passe au Rwanda me donne la nausée.

Les récits de guerre, qui ont nourri notre enfance, à Françoise et à moi, nous ont sensibilisées sur le sujet. C’est une donne importante qui se confirme : les femmes, si elles sont victimes des guerres, en sont aussi actrices quand elles font tourner l’arrière, soignant les blessés, assurant le quotidien, participant à l’effort de guerre. Elles sont aussi actrices quand elles participent à la défense ou à la résistance, quand elles partagent l’égalité dans la guerre. Elles le sont encore quand elles s’opposent à la guerre et s’engagent contre tous les extrémismes.

Je prends aussi connaissance du parcours admirable de femmes qui se battent en Croatie pour faire changer le cours de l’histoire…

J’appelle ma sœur dans le Jura. Elle est en congé maladie. Pianiste de talent, elle donne aussi des cours. Nous nous sommes toujours bien entendues, ainsi d’ailleurs qu’avec Gilbert, son mari, qui deviendra l’un des fidèles de Mères pour la Paix.

Nous nous sommes encore rapprochées depuis mon divorce, je suis en train de m’épanouir dans mon métier, elle-même s’est relevée d’un cancer après des années difficiles et nous avons pris conscience l’une et l’autre que nous avons pu surmonter nos problèmes, que la vie nous a donné une seconde chance que nous pouvons peut-être restituer à d’autres. Un peu sur le principe du micro-crédit ?

Ce combat commun va nous permettre de créer entre nous des liens indestructibles.

Nous décidons de réunir quelques amies et leur exposons l’horreur de la situation, les destructions, les assassinats, l’exode de dizaines de milliers de personnes, et surtout les viols et tortures infligés aux femmes. Systématiquement. Massivement.

32000 cas de viol seraient alors répertoriés en Bosnie. 500000 au Rwanda.

J’ai 50 ans. Cela me parait inéluctable, je suis à la moitié de ma vie et j’ai devant moi de nouveaux challenges. Nous sommes dix, en juin, à créer Mères pour la Paix et pour mettre en place les premières actions.

L’association est déclarée début juillet 1994. Certaines d’entre nous acceptent des responsabilités mais ne se sentent pas vraiment impliquées, nous sommes bien conscientes que l’important est de créer l’association, les vocations viendront plus tard. D’autres nous quitteront rapidement.

Nous faisons très attention au texte fondateur, aux valeurs et aux objectifs à défendre.

Sur la base de principes universels de tolérance, de justice, et de paix, nous voulons défendre le droit des femmes, par tous les moyens et partout, là où ils sont bafoués et menacés.

Nous condamnons toute atteinte aux droits humains, toute forme de violence ou d’humiliation et plus particulièrement celles perpétrées à l’égard des femmes.

Nous prenons l’engagement de témoigner et d’être le porte-parole des victimes, des sans-voix, d’interpeller l’opinion publique et les institutions afin de dénoncer les violences faites aux femmes et de mettre en place des actions de protection et de reconstruction. C’est une association humanitaire, certes, mais dans l’urgence, que nous pouvons prolonger et compléter par une action solidaire. Nous rejetons totalement l’idée d’assistance systématique, pire, de charité !

Notre objectif général est de venir en aide aux femmes et aux enfants victimes de conflits, et de défendre leurs droits.

Avec pour exemple les Mothers for Peace de Zagreb, ces mères croates qui ont fait appel à toutes les mères et femmes au monde pour soutenir leur cause et les aider à faire entendre leur voix afin de protester contre la destruction de leur patrimoine culturel, contre l’extermination de leur peuple et contre le viol de masse. Celles qui ont aidé les dizaines de milliers de réfugiés affluant de Vukovar, puis de la république serbe autoproclamée de la Krajina, puis de Bosnie, fuyant la terreur, fuyant les loups…

IV. Les Loups de la Drina

Retournons au mois de juillet 1990. L’Assemblée de Slovénie adopte à cette date la Déclaration de souveraineté. C’est le début de la guerre en Ex-Yougoslavie. Une guerre d’une rare violence.

La déclaration d’indépendance conduit l’armée fédérale yougoslave (JNA) composée à l’époque de militaires d’origine serbe en majorité et d’appelés, à constituer peu à peu la nouvelle Armée de la République serbe de Bosnie, la VRS. En premier lieu, la JNA va prolonger le service militaire des appelés et s’étoffer peu à peu à l’aide de milices.

Les loups sont aux aguets. En quelques mois, ils vont balayer et piétiner des populations qu’ils entraîneront dans une spirale de haine, de violence et de mort. Les services secrets serbes participent à la formation des troupes paramilitaires dans une bonne vingtaine de camps d’entraînement le long de la Drina, fleuve qui serpente entre la Serbie, la Croatie et la Bosnie.

On voit ainsi émerger dès 1991, des milices aux doux noms tels que les « Tigres d’Arkan », les « Aigles Blancs » de Seselj, puis les « Scorpions ». Il existe aussi une unité de reconnaissance « Les loups de la Drina », dont le but affiché est de « nettoyer » les territoires de toute population non serbe. Assassinats, tortures, pillages et viols, tout est prévu pour semer la terreur et chasser la population afin de s’approprier les lieux et les biens. D’abord en Croatie, à Vukovar puis dans la Krajina.

La Bosnie-Herzégovine, ex-république de la Yougoslavie, déclare à son tour son indépendance le 6 avril 1992. La réaction serbe est féroce, provoquant une guerre qui va durer presque quatre ans, années douloureuses et sanglantes dont les conséquences sont terribles : plus de cent mille morts, au-delà de deux millions de personnes déplacées, des villes peuplées majoritairement de Musulmans, martyrisées, dont les plus emblématiques : Sarajevo assiégée, affamée, terrorisée par les tirs des snipers depuis les montagnes environnantes, et Srebrenica, le plus grand massacre en Europe depuis la deuxième guerre mondiale. Les loups triomphent et le monde détourne le regard.

Trois personnages se partagent la responsabilité du chaos :

–D’abord, celui qui tire les ficelles depuis la Serbie, Slobodan Milosevic, président de Serbie de 1989 à 1997, et de la République Fédérale de Yougoslavie de 1997 à 2000, qui mettra tout en œuvre, de l’intimidation à la cruauté pour réaliser son rêve de Grande Serbie.

–Puis, le Psychiatre-et-Poète Radovan Karadzic. Dès l’automne 1991, il est le principal leader nationaliste serbe et le grand idéologue des Serbes de Bosnie. La machine de propagande nationaliste qu’il met en place le mène à la présidence de la nouvelle république serbe de Bosnie (Republika Srpska) de décembre 1992 à juillet 1996. C’est le commanditaire du nettoyage ethnique.

–Ensuite, le bras armé, Ratko Mladic, d’abord nommé en juin 1991 à Knin commandant du 9ème corps de la JNA (armée fédérale), il deviendra général de division et chef d’état-major adjoint en avril et mai 1992. Le 12 mai, est votée par l’Assemblée serbe de Bosnie la création de la VRS dont le commandement lui est confié. Le 24 juin, Milosevic l’élève au rang de général de corps d’armée.

Oh, ils ne sont pas les seuls, loin de là.

Les loups ne se mangent pas entre eux. Ils chassent en meute.

Se pose alors la question, une question de fond que nous nous poserons toujours, quel que soit le pays où nous nous engagerons. Qui est le loup ? Qui est l’agneau ? Qui est l’agresseur ? Qui est l’agressé ?

Faut-il venir en aide à chaque partie dans un conflit si l’on part du principe que la population civile est toujours la victime ? Ne faut-il pas soutenir la partie agressée en premier lieu ? C’est cette option que nous choisirons, en tenant compte de la difficulté à appréhender les responsabilités.

Nous estimons que les victimes sont les populations dévastées, pillées, déplacées, violentées, par ce conflit, or, ce sont les croates, jusqu’en 1992 et ensuite les bosniaques jusqu’en 1995. Bien entendu, nous n’exonérons ni les crimes qui ont suivi, commis par les croates ni, ceux perpétrés dans une moindre mesure par les bosniaques. Mais ils n’ont ni la même ampleur, ni surtout cette nature concertée et systématique. D’après les rapports de l’ONU et d’Amnesty International de l’époque, la grande majorité des crimes a bien été causée par Milosevic qui, avec le soutien de l’Armée et de ses milices, a agressé successivement ses voisins, notamment la Croatie, la Bosnie et le Kosovo.

Les loups sont identifiés.

V. Les Mères

1 – Bedem Ljubavi ou l’histoire des mères croates

Quand l’Armée Fédérale décide de prolonger le service militaire d’un an, les mères des jeunes gens, futurs militaires, essaient de mettre en place une organisation de défense face à une guerre fratricide.

En Ex-Yougoslavie, en effet, il existe beaucoup de mariages mixtes et les populations sont imbriquées les unes dans les autres.

Mothers for Peace (organisation « Bedem Ljubavi », Mur d’amour, en opposition au mur militaire mis en place par Belgrade) entrent en contact avec les mères de Bosnie, de Macédoine, du Kosovo et du Montenegro et informent le quartier général de l’armée à Belgrade (la JNA) que les membres du mouvement comptent se rendre dans la capitale serbe pour alerter les autorités militaires sur l’illégalité de leurs activités et sur le viol de la constitution fédérale.

Elles veulent leur dire : « N’envoyez pas nos fils, nos maris, se battre contre leurs frères, leurs amis, cherchez d’abord des solutions dans le dialogue et non dans la violence ».

Le 28 août 1991, les femmes de Zagreb, partent dans un objectif de paix, avec des femmes de Split, Rijeka, Karlovac et Zadar. Lors du voyage, d’autres femmes viennent les rejoindre, d’Osijek, de Vukovar et de Bosnie. Quand elles atteignent Zupanja, la caravane se compose de 53 bus.

Elles sont ainsi 3000, déterminées par l’amour des leurs, l’injustice des faits et leur crainte de la guerre. Elles sont unanimes, il faut demander aux généraux d’arrêter le processus de guerre et de libérer leurs fils.

À la frontière de la Serbie, la caravane de paix est suivie par des policiers qui prétendent avoir reçu l’ordre de l’arrêter. Il n’y aurait pas assez de place pour garer les véhicules à Belgrade !

Les femmes refusent, mais quelques kilomètres plus loin, elles se heurtent à de nouveaux barrages policiers. Deux camions remplis de sable leur barrent la route. Belgrade est encore à 200 kms.

Elles choisissent de continuer le chemin à pied et dépassent les barrières en chantant. Les policiers finissent par s’incliner et laissent repartir le convoi vers Belgrade mais peu avant leur entrée dans la capitale, elles sont de nouveau stoppées, harcelées, molestées pour certaines et sont dirigées vers le centre-ville, sous une pluie d’insultes, de menaces et de remarques grossières.