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Deux disparitions, un seul corps...
Charleston, fin des années trente. Le cadavre d’une jeune femme est découvert à marée basse, à l’intérieur d’un récif. À peine a-t-on prévenu les autorités que la mer remonte, et la dépouille est de nouveau sous l’océan. Qui est cette femme ? Comment a-t-elle pu mourir dans un récif qui se trouve sous la mer pratiquement toute l’année ? L’enquête s’oriente vers la piste de deux jeunes filles : Miranda Guidry, et Mary Epping. La première est issue d’une riche famille. La seconde vit avec sa mère dans un bungalow des îles marines. Toutes deux ont disparu en mars, lors du précédent équinoxe. Alors qu’une violente tempête empêche de récupérer la dépouille, le cadavre inconnu déchaîne les passions. Miranda, ou Mary ? Deux inspecteurs tentent de découvrir la vérité, à quelques jours d’une élection municipale où l’identité de la noyée devient l’enjeu numéro un.
Un thriller haletant dans la Caroline du Sud des années trente !
EXTRAIT
Entre deux rochers, il découvrit un drôle de trou, qui crachotait de l’eau trouble, comme l’ouverture d’une caverne secrète dans les romans d’aventures. Quand la mer redescendait, l’eau se retirait du trou dans un long gargarisme. Mais aussitôt, une vague éclatait sur le récif et l’ouverture de la cavité se remettait à jaillir par à-coups.
Accroupi sur la tête du caillou, tremblant, Rennie observait cet aller-retour infernal de la marée, comprenant que l’eau n’irait pas plus loin, et qu’il ne verrait pas l’intérieur du trou. Bah, il n’en avait pas très envie ! Car, plus il tendait l’oreille, plus il était certain d’entendre un bruit bizarre là-dedans. Quelque chose qui grouillait.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Benjamin Van-Hyfte est étudiant en commerce à Lille. Il se consacre en parallèle à sa passion pour l’écriture. Équinoxe est son deuxième roman.
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Seitenzahl: 374
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Table des matières
Résumé
La fin de l’été
Les disparues
L’art du possible
Les sœurs Guidry
Les ombres du passé
Dickie
Demain, dès l’aube
L’étrangère
Petite Vénus
Intrus
Notre monde
Fin de partie
Sarabande
La mort au hasard
Epilogue
Du même auteur
Charleston, fin des années trente.
Le cadavre d’une jeune femme est découvert à marée basse, à l’intérieur d’un récif. A peine a-t-on prévenu les autorités que la mer remonte, et la dépouille est de nouveau sous l’océan.
Qui est cette femme ? Comment a-t-elle pu mourir dans un récif qui se trouve sous la mer pratiquement toute l’année ?
L’enquête s’oriente vers la piste de deux jeunes filles : Miranda Guidry, et Mary Epping. La première est issue d’une riche famille. La seconde vit avec sa mère dans un bungalow des îles marines. Toutes deux ont disparu en mars, lors du précédent équinoxe.
Alors qu’une violente tempête empêche de récupérer la dépouille, le cadavre inconnu déchaîne les passions. Miranda, ou Mary ?
Deux inspecteurs tentent de découvrir la vérité, à quelques jours d’une élection municipale où l’identité de la noyée devient l’enjeu numéro un.
Benjamin Van-Hyfte est étudiant en commerce à Lille. Il se consacre en parallèle à sa passion pour l’écriture. Noir Equinoxe est son deuxième roman.
Benjamin Van-Hyfte
Equinoxe
Thriller
ISBN : 978-2-35962-9101
Collection Rouge : 2108-6273
Dépôt légal février 2017
© couverture Ex Aequo
© 2016 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les bains
www.editions-exaequo.fr
POLICE DE CHARLESTON
Personnages notables :
Paul McGowan : Chef de Police
Peter Wightman : Chef adjoint
Harry Fletcher : Capitaine
Nick Sollazzo : Sergent
Russ McPherson : Officier supérieur
Aaron Bloom : Officier de police
1
La semaine où Aaron Bloom arriva à Charleston, la côte Est connut une période exceptionnelle de grandes marées. La nouvelle fit la joie des pêcheurs, heureux de s’aventurer sur des langues de terre que personne n’avait foulées depuis presque une décennie. Quant aux hôteliers, ils espéraient bien voir affluer une clientèle attirée par le phénomène, tout en priant pour que l’eau ne monte pas jusqu’à leur terrasse.
WCSC, la radio locale, mettait en garde les promeneurs imprudents. « Le pic aura lieu ce mercredi vingt-huit septembre… des inondations sont attendues sur les chemins côtiers de Morris et Sullivan Island… on attend aussi quelques orages durant la semaine… Mère Nature, entre péril et beauté, n’est-ce pas un tableau très à propos pour notre ravissante Charleston ? »
Ce jour-là, Aaron Bloom attendait, assis sur un banc, à l’angle de St Philip et Vanderhorst Street. D’ici quelques minutes, il troquerait son complet gris contre un uniforme de flic. Sur le trottoir en face de lui se dressait l’imposant bâtiment, aux allures de forteresse, qui abritait le Département de Police.
Une prison, qu’il pensa tout de suite. Ça en avait l’air, du moins. Au centre de l’immeuble, c’était une tour, qui arrondissait l’angle du carrefour, comme le bord d’un échiquier. Au sommet de la tour, des créneaux, à la manière des remparts, et un ornement étrange : une minuscule tourelle.
Une prison, oui. Aaron se demanda encore dans quoi il s’engageait. Il se jetait dans la gueule du loup, mais c’était peut-être sa seule chance de rester en vie. Car, depuis une semaine, il était entré dans les souliers d’un autre.
Aaron n’avait jamais été flic.
Il se faisait passer pour Jack Little, un jeune officier de police de Los Angeles. Une chambre l’attendait aussi dans une pension sur Jasper Street. Il avait une voiture et, pour vivre, quelques dollars en poche.
Un nom qui n’était pas le sien, une chambre, et trois fois rien en liquide. C’était tout ce qu’il avait pour avenir. Le reste, il l’imaginait, tantôt en paradis, tantôt en cauchemar.
Quand il se décida à entrer, une jeune recrue l’accueillit et l’emmena à la buanderie où une employée revêche lui remit son uniforme. On lui dit ensuite que Paul McGowan, le Chef de Police, l’attendait pour lui souhaiter la bienvenue.
Il se laissa conduire vers le grand chef comme on se traîne vers l’échafaud. Le bureau de Paul McGowan se trouvait au bout d’un long couloir où des radiateurs bourdonnaient à l’unisson avec son crâne. Il était prêt à vomir tous les nœuds de son ventre, là, jusqu’à rendre ses organes, si ça pouvait calmer sa trouille. Il s’imaginait alors McGowan, sortant de son bureau, et découvrant, ébahi, le tas de tripes devant son paillasson. Alors, mon garçon, on a le mal de mer ? Non, laissez-moi deviner : vous n’êtes pas Jack Little ! Vous êtes un imposteur, pas vrai ?
Rien de tout ça ne se produisit. À peine Aaron était-il entré que McGowan, derrière son bureau, toussa en guise de bonjour. C’était un gros homme d’une soixantaine d’années, le crâne dégarni et les yeux cernés de grosses lunettes qui arrondissaient son visage poupin. Il se tamponnait régulièrement le crâne avec un mouchoir blanc.
— Ouvrez la fenêtre, mon garçon, on étouffe ici ! Vivement qu’il tombe, cet orage, ça devient invivable…
Aaron souleva la fenêtre autant qu’il put. Le petit commentaire sur le climat le rassura et lui donna l’illusion d’une complicité, mais McGowan le détrompa aussitôt. Il ouvrit un dossier en soupirant :
— Jack Little… Jack Little…
Il répéta le nom encore deux fois, et ce n’est qu’à la dernière qu’Aaron se fit à l’idée d’être appelé ainsi.
— En chair et en os, monsieur !
— Ne faites pas d’esprit, mon garçon. Un oui monsieur suffira.
— Oui, monsieur, répéta Aaron.
La tension retombait un peu maintenant que la conversation commençait.
— Notre entrevue n’est qu’une formalité, vous savez… Je prends ma retraite vendredi prochain. Non sans regret de quitter cette institution dans laquelle je travaille depuis que j’ai eu votre âge… Quel âge avez-vous, exactement ?
— J’aurai vingt-sept ans en octobre, monsieur.
— Vingt-sept ans… Toute la vie devant vous, profitez-en…
Aaron faillit dire « oui, monsieur », mais se fit la réflexion que McGowan n’attendait sans doute pas de réponse.
— Je serai remplacé par le chef adjoint Peter Wightman. Un excellent policier, je peux vous l’assurer. Vous commencerez avec l’officier Hoskins comme équipier, dans l’équipe du sergent Sollazzo. Nous avons un gros effectif et vous aurez beaucoup de noms à retenir, mais dans un premier temps contentez-vous de ces trois-là. M. Wightman sera facile à reconnaître, c’est celui que vous trouverez dans mon bureau et avec mes galons d’ici quelques jours. Pour le sergent Sollazzo, vous entendrez certains l’appeler « Benito », mais ce privilège est exclusivement réservé aux plus gradés que lui. Si ça vous échappe en sa présence, priez pour arriver en un seul morceau dans le train qui vous expédiera vers l’Ouest… Capisce ?
— C’est très clair.
McGowan le jaugea avec un rictus inquiet sur la figure. Le problème avec les nouvelles recrues, c’est qu’elles sortent les mêmes foutus « c’est clair, monsieur » avec la même voix de petit soldat, et qu’il faut les voir à l’œuvre pour se faire une idée de ce qu’ils ont vraiment dans le ventre.
Ce Jack Little avait cependant l’air un peu plus lucide que d’autres. Une lueur brillait dans ses yeux, que n’ont pas les lapins de six semaines.
Pendant que le Chef faisait son examen, Aaron frémissait des scénarios terribles qui lui venaient à l’esprit. Tous avaient le même point de départ : d’une manière ou d’une autre, il s’était trahi, et McGowan allait le jeter en taule.
McGowan se tamponna encore le crâne et parcourut les feuillets sur son bureau.
— J’ai lu attentivement votre dossier… Excellents résultats à l’académie. Un an comme officier à la brigade criminelle du L.A.P.D. Excellent rapport d’évaluation… Doué, méticuleux… Aucun débordement à déplorer… Au vu de ces remarquables états de service, je me pose une question. Et j’attends de vous une réponse franche… Pouvez-vous être tout à fait franc avec moi, Jack ?
Aaron se redressa sur sa chaise et dit avec aplomb :
— Je n’ai rien à cacher.
— Parfait ! Voilà, donc, la question qui me taraude… Pourquoi, alors qu’une carrière prestigieuse vous tendait les bras à Los Angeles, avez-vous demandé votre affectation en Caroline du Sud ?
— Eh bien, monsieur, si nous sommes dans la confidence…
McGowan ouvrit grand les bras, dans un geste théâtral.
— Regardez ce bureau ! Que voyez-vous ? Personne d’autre que vous et moi ! Rassurez-vous, mon garçon, et parlez comme bon vous semble.
L’invitation se voulait rassurante, mais Aaron comprit, à demi-mot : « de toute façon, mon garçon, tu n’as pas le choix ». Il marqua un temps avant de reprendre la parole.
— Pour être tout à fait honnête… Mon père, Stanley Little, est un policier très respecté à Los Angeles. Je l’estime beaucoup moi-même. Mais j’ai eu peur, après l’académie, de vivre dans son ombre. Il est tellement respecté au sein du service que je m’exposais à rester durant toute ma carrière le fils de… Quand j’ai su que des postes étaient vacants sur la Côte Est, j’ai posé ma candidature. Mon père a approuvé ce choix.
— Mmmh… Vous êtes un garçon impétueux, et c’est appréciable.
Aaron s’étonna de recevoir un compliment. McGowan avait dit « impétueux » avec des manières d’œnologue goûtant un grand cru, le promenant dans sa bouche avant de délivrer la sentence : vraiment, ce vin est… onctueux.
— Merci.
— Ne le soyez pas trop tout de même. Nous avons besoin d’hommes disciplinés, et « fixés ». Un goût trop prononcé pour l’aventure n’a jamais fait un bon inspecteur.
— Je veillerai à m’en souvenir, monsieur.
— Mais je suis heureux que vous ne soyez pas venu pour le bon air et la tranquillité. Ils sont nombreux à penser que tout est rose dans les belles rues de Charleston. Ne vous y trompez pas. Charleston est une ville comme les autres. Et, si l’on veut parler chiffres, il serait correct de dire pire que les autres. Nous avons un taux d’homicide quatre fois plus élevé que celui de New-York.
— Ne vous faites pas de soucis là-dessus. Los Angeles est une bonne école.
— Vous ne retrouverez sans doute pas le crime organisé tel qu’on l’imagine dans les grandes villes comme L. A. Mais vous ferez face à beaucoup de meurtres amateurs. Des crimes de rue, des macchabés saignés au rasoir pour une dette ou une femme. C’est notre lot quotidien. Avez-vous déjà vu un meurtre au rasoir ?
— Non, monsieur.
— Ça viendra… Du reste, nous sommes en pleine période d’élections municipales. La chaleur et le vote, ça n’a jamais conduit qu’aux émeutes, je vous le dis. Il vous faudra du nerf, mon garçon. Charleston, c’est comme partout ailleurs, n’oubliez pas ça.
***
Il ne fallut que quelques heures pour que les prédictions de McGowan se réalisent. À peine Aaron avait-il pris possession de son coin de table dans la salle de brigade qu’on mobilisa l’équipe de Sollazzo. Une rixe sur Tradd Street, une vingtaine de types, des « marins ». Le flic qui donnait les informations soufflait de peur dans son émetteur.
Les hommes ramassèrent leur matraque. Aaron entra dans le rang, tout en gardant un peu de distance avec ce corps qu’il découvrait à peine. Il se retrouva trente secondes plus tard en promiscuité forcée avec ses nouveaux compagnons, à l’arrière d’une Ford, où se ruèrent quatre officiers de l’équipe.
Sur la banquette, avec lui : Thomas Koch, un grand échalas aux cheveux gominés, qui passa le trajet à chercher une bonne position pour ses jambes dans l’habitacle. Et l’officier Wood, une masse de muscles assez effrayante adoucie par un visage bonhomme. Au volant, McPherson, le plus âgé, cinquante ballets à première vue, suait à grosses gouttes dans un uniforme où perçait un ventre énorme. Sur le siège passager : Randy Hoskins, une brute aux dents de cheval, version petit gabarit de l’officier Wood. Aaron pigea vite qu’Hoskins était la bête noire du groupe, et qu’il avait un tempérament bas du front. Mais le destin — ou plutôt McGowan — avait parlé : Hoskins serait son équipier, et c’était lui dont il fallait en priorité retenir le nom.
Le sergent Sollazzo démarra en trombe dans une autre voiture avec le reste de l’équipe. Le véhicule où Aaron se trouvait rugit quelques instants plus tard. À peine avaient-ils tourné sur St Philip qu’Hoskins ouvrit les hostilités :
— Tu vas voir, bleubite, la castagne, c’est pas comme ce qu’on t’a appris à l’école. Alors, laisse faire les pros et évite de te prendre une caillasse, pigé ?
Aaron craignit que la remarque fasse son effet et que les autres se moquent de lui. Mais personne ne releva, à part Wood :
— Dis, Hozie, si tu lui racontais, au nouveau, ce qui s’est passé sur le port y a une quinzaine de ça, quand tu t’es pris une cartouche de gros sel en plein dans le petit ange ? T’as récupéré tes cojones, depuis, ou bien elles sont toujours là-bas ?
Wood, je te connais pas, mais on est déjà potes. Hozie jura et s’enfonça dans son siège, le visage rouge de honte.
— Dis voir, tu viens de L.A, c’est ça ?
C’était McPherson qui avait posé la question, sans lâcher la route du regard.
— Oui.
— Et pourquoi t’es venu ici ? Je veux dire, la Californie, il me semble que c’est le rêve de tout américain qui se respecte. Pas vrai, Wood ?
— Va te faire foutre.
McPherson rit à en secouer sa grosse bedaine.
— Excuse-le, il est un peu susceptible. À la sortie de l’académie, mon estimé collègue Wood ne rêvait que d’une chose : jouer au détective qui tripote la starlette au pays de Mickey Mouse. Va savoir pourquoi, ils ont pas voulu de lui.
Wood, colérique, s’agita sur son siège et Aaron sentit ses côtes broyées par le coude de son voisin.
— Eh, tête de nœud, t’en a pas marre de la faire, à la longue ? J’ai jamais demandé la Californie, et tu le sais !
— Blague à part, dit McPherson. Qu’est-ce qui t’amène ici, à Charleston ?
Aaron avait profité de leurs chamailleries pour trouver la bonne réponse.
— J’ai perdu un pari…
Ils restèrent sans voix. Koch cessa de se débattre avec ses jambes, et répéta :
— T’as perdu un pari ? C’est ça que tu as dit ?
— Il semblerait, lança Hoskins.
McPherson partit dans un nouvel éclat de rire, et les autres le suivirent avec le même enthousiasme.
— Tu veux dire, dit Wood… Tu veux dire que t’as tout plaqué pour un pari à la con ? Que t’as fait quelque chose comme deux mille bornes pour…
Ils s’esclaffèrent encore. Aaron fit mine d’être vexé, tout en savourant sa victoire. S’ils rient, ça veut dire qu’ils ont gobé mon histoire. À supposer qu’ils ne demandent pas plus de détails.
— Tu sais, mon vieux, renchérit McPherson. Un pari, c’est pas fait pour être tenu jusqu’au bout. Et j’en sais quelque chose.
— Eh bien… J’ai pensé que c’était l’occasion de découvrir de nouveaux horizons. Je crois que le hasard… fait parfois bien les choses.
Ils eurent l’air d’approuver.
— Dans ce cas, à ta santé, monsieur j’ai-perdu-un-pari !
McPherson sortit un flacon et en siffla une gorgée. Hoskins se raidit :
— Arrête ça, vieux !
— Et tu vas faire quoi au juste, Dent de Cheval ? M’arrêter ? Hahaha ! Je suis trop vieux pour ces conneries, de toute façon…
Au ton de sa voix, Aaron sentit que McPherson, malgré sa bonne humeur, avait un mauvais pressentiment sur l’émeute qu’ils allaient devoir mater.
Ils arrivèrent sur Tradd Street, pour constater que les vingt émeutiers annoncés n’étaient plus qu’une petite dizaine, et que trois d’entre eux seulement avaient l’habit de marin. Aaron observa. Au milieu de la route : un gros costaud, bon mètre quatre-vingt-dix pour plus de cent kilos, ivre mort, tournait sur lui-même en donnant des coups dans le vide avec un maillet. Pas le plus dangereux, vu son état d’ébriété, mais à ne pas approcher de trop près.
À sa gauche, les deux marins restants se battaient à mains nues avec des noirs déguenillés. Un autre noir s’enfuyait à toutes jambes vers le carrefour suivant. Une voiture s’était arrêtée et observait la scène à distance. À droite du fou au maillet, un combat plus dangereux, devant une grille de jardin où s’entassaient des poubelles. Deux types torse nu dans un corps à corps au canif. Derrière eux, ils étaient quatre ou cinq, noirs et blancs confondus, à se mettre sur la gueule, confusément, tout le monde s’acharnant sur tout le monde. Près de ce cercle où personne ne prenait le dessus, trois types à terre gémissaient dans les immondices. Dans l’ensemble, ils étaient jeunes — certains n’avaient pas quinze ans.
Autour de la scène voltigeaient des tracts dont un atterrit sur le capot de la Ford :
Votez Waring !
Comme entrée en matière, Aaron ne pouvait rêver mieux. N’en déplaise à Hozie, la castagne, il connaissait. Et passer du côté de l’uniforme rendait la chose plus facile encore. Restait à savoir s’il était vraiment autorisé à tout faire au nom de la loi.
Apparemment, oui. À peine s’était-il posé la question que Sollazzo déboula dans son champ de vision et ouvrit le bal par un coup de matraque dans les rotules de Monsieur Canif. Pas con, il avait vu d’où venait le danger le plus sérieux. Sollazzo avait sans doute moins de force que certains de ses hommes, mais il était agile, rapide, et avait la main sûre.
McPherson et Koch vinrent à sa rescousse ; Wood fonça dans la mêlée de cinq et en assomma quelques-uns rien qu’en se jetant sur le tas. Aaron s’interposa entre les marins en évitant de justesse la trajectoire du maillet. Le reste de l’équipe s’affaira en ouvrant les portes du panier à salade.
Aaron regretta de s’être jeté tête baissée dans l’action, car il était maintenant cerné par quatre émeutiers. Il reçut, sans savoir d’où, un méchant coup dans les côtes déjà endolories par le trajet avec Wood. Il manqua de perdre l’équilibre et évita un pied qui l’aurait mis K.O pour sûr. Prenant un peu de recul, il envoya valser un de ses assaillants par un coup de matraque dans la clavicule.
Le type s’effondra à terre ; ses cris de douleur refroidirent un peu la troupe qui lui faisait face. Aaron n’eut pas le temps de se réjouir : il sentit dans son échine un courant d’air étrangement familier. Le grand gaillard ivre mort avait fait un pas de côté ; la tête du maillet faisait maintenant des moulinets au ras de ses cheveux.
Il fit volte-face et mit hors d’état de nuire le colosse en lui envoyant un uppercut. Au point où il en était, une pichenette aurait suffi à l’envoyer au tapis. Il s’effondra, soulevant bruyamment la poussière blottie entre les pavés.
Aaron regarda autour de lui. Les types contre qui il se débattait quelques instants plutôt étaient maintenant enfermés dans le fourgon.
Ils n’étaient plus que cinq à leur donner du fil à retordre, et même les plus récalcitrants s’apprêtaient à fuir. Alors qu’il croyait la partie finie, Aaron vit avec effroi un jeune type à terre se relever, et se saisir d’une pierre délogée du muret. Il fixait McPherson des yeux et serrait la pierre au creux de son poing.
Aaron s’entendit crier : MC PHERSON ! tout en courant vers le trottoir où le type s’apprêtait à fendre le crâne de son camarade. McPherson, plus essoufflé que jamais, se retourna juste à temps pour voir le projectile qui allait lui tomber dessus.
Pas le temps d’agir prudemment : Aaron enjamba le ventre du colosse et se rua sur l’agresseur : le choc les fit valser sur les pavés et Aaron sentit son visage s’écraser sur le bord du trottoir. Ce fut comme si son nez et ses lèvres avaient éclaté et se répandaient dans le caniveau. Il cligna des yeux et se releva, étourdi. La douleur au visage était atroce, mais il s’en était tiré indemne.
L’agresseur ne pouvait pas en dire autant : son corps inerte s’affaissait lentement contre le muret. Aaron se précipita vers lui, la peur au ventre. Il le prit entre ses bras et l’examina. Son front avait cogné le muret et saignait abondamment. Aaron chercha un mouchoir dans sa poche — pendant une fraction de seconde il eut en tête l’image de McGowan se tamponnant le front — et parla au jeune en espérant qu’il se réveille. Il avait le visage blanc. Une main se posa sur son épaule. Sollazzo.
— Il va s’en tirer… Vous avez fait ce qu’il fallait.
Comme pour confirmer ses dires, une ambulance apparut au bout de Tradd Street. Aaron se remit à respirer normalement. Sollazzo s’écarta et ordonna à ses hommes d’embarquer les derniers émeutiers valides. McPherson, un peu sonné, le visage tout humide, s’approcha d’Aaron et lui serra vigoureusement la main.
— Je te dois une fière chandelle, vieux. Je te revaudrai ça, promis.
Aaron, qui tenait encore le blessé contre lui, comprit que son geste l’avait intégré à l’équipe plus sûrement que n’importe quel rite de passage. C’est le cœur gonflé de fierté, et de soulagement, qu’il regarda la poignée d’officiers autour des fourgons, aux yeux de qui, désormais, il était Jack Little.
***
McPherson lui prouva sa gratitude dès le surlendemain, quand Paul McGowan fit son discours d’adieu, juché sur une estrade au milieu de la salle de brigade. La quarantaine d’officiers présente dans les locaux s’était réunie pour l’écouter. Aaron s’était installé à l’ombre, au fond de la salle. Son nez guérissait, et il n’avait plus la désagréable impression d’avoir une baudruche à la place des lèvres.
— Quand on m’a proposé la direction du Département, j’ai dit à mon prédécesseur : Monsieur, c’est un grand honneur que vous me faites. Mais, si je prends une telle responsabilité, aurais-je encore l’occasion d’aller sur le terrain ? Alors mon prédécesseur m’a regardé droit dans les yeux, et il m’a dit : Paul, je vais être honnête avec toi. Un Chef de la Police passe les trois quarts de son temps à fixer des boulons pour faire fonctionner la machine. Le dernier quart, il le passe à regretter l’époque où il faisait du boulot de terrain.
Rires dans l’assemblée ; McGowan, satisfait de son effet, fit durer le silence.
— Malgré tout, je suis devenu Chef de Police. Et mon prédécesseur avait dit vrai. C’est une grosse machine, la police, qu’il ne faut jamais laisser se gripper. Car si l’on veut que les citoyens de Charleston dorment l’esprit tranquille, il faut s’assurer qu’ils entendent jour et nuit notre petit ronron. Sans la police, il n’y a pas de paix... Alors, je suis devenu ce mécanicien, qui veille à ce que la machine continue de tourner. Est-ce que j’ai regretté l’époque où j’étais sur le terrain ? Oui, chaque jour, sans doute. Est-ce qu’il m’est arrivé d’être découragé par cette mission silencieuse ? Parfois, oui. Mais je vais vous dire une chose. Je vous regarde aujourd’hui et je vois des hommes… Des hommes qui ont un sens aigu du devoir et un engagement sans faille. Alors, je me dis : la mission est accomplie… Vous êtes ma plus grande fierté.
L’éloge fut accueilli par de longs applaudissements, mais Aaron aperçut quelques réfractaires : Sollazzo était pratiquement dos à l’estrade et les bras ballants. Quant à son voisin, McPherson, il avait les deux mains posées sur sa bedaine comme un dormeur repu, et levait les yeux au ciel dès que le grand chef devenait trop lyrique. Curieux, Aaron demanda :
— Hé, McPherson… Le discours n’est pas à ton goût ?
— Je suis ému aux larmes. Ça se voit pas ?
McPherson éclata de rire avec son manque de discrétion coutumier. Les applaudissements le couvrirent. McGowan conclut son discours :
— C’est à mon estimé collègue, Peter Wightman, que reviendra dès lundi prochain la responsabilité de faire tourner la grande machine. Je travaille avec lui depuis douze ans et je suis convaincu qu’il sera un merveilleux Chef de Police… Peter, je vous souhaite bonne chance, et encore toutes mes félicitations !
Peter Wightman était un grand maigre aux allures de révérend sinistre. Il n’avait plus une once de gaieté ni le moindre cheveu sur le caillou. Alors qu’il montait à son tour sur l’estrade, Aaron reçut un coup d’épaule de McPherson :
— Eh vieux, je te dois une fière chandelle, pas vrai ?
— Penses-tu, c’était rien, murmura-t-il.
— Si, si j’insiste, sans toi je serai à l’hosto, à l’heure qu’il est, voire peut-être à l’étape suivante, tu saisis ? Bref, je te suis redevable, comme on dit. Alors pour commencer je vais t’expliquer comment les choses fonctionnent ici, à Charleston, monsieur j’ai-perdu-un-pari.
— Quelles choses ?
— Les choses, tu sais bien… Les petits arrangements, les magouilles, les trucs en douce… Par exemple, à ton avis, pourquoi est-ce que McGowan prend sa retraite aujourd’hui alors qu’en principe il a encore trois ans à tirer ?
— J’en sais rien… Peut-être qu’il veut prendre du bon temps ?
— Mauvaise réponse. La vérité, c’est que notre bon maire sortant, Waring, est en train de placer ses pions pour les élections de novembre. Ça l’embêtait d’avoir McGowan à la tête du Département de Police pour son second mandat, parce que McGowan est un républicain convaincu. Du coup, il a fait en sorte de le remplacer par un de ses partisans : Wightman ici présent.
— Et le maire Waring, il est de quel bord ?
— Il n’a pas d’étiquette, que je sache… C’est un homme d’affaires. Il est libéral. J’aurais du mal à t’en dire davantage parce que la politique, moi, j’y pige pas grand-chose.
— Et McGowan a accepté de prendre sa retraite ?
— Le maire l’a eu au chantage, pour ainsi dire… L’année dernière, la mairie a dévoilé un projet de lotissements pour les mal-logés. Pendant un temps, ils ont pas su où construire. Ils ont d’abord opté pour un terrain très long, sans rien, au nord de la ville… Problème : le terrain se trouvait en face de superbes villas, et les propriétaires ont dit : pas question. Parmi eux, il y avait une certaine Mrs McGowan. Tu penses bien que le maire a pas tardé à faire le rapprochement. Alors, il s’est dit qu’il avait une carte à jouer. Le deal étant que le lotissement soit construit ailleurs, à condition que McGowan laisse bien gentiment sa place à un pro-Waring.
— Comment tu sais tout ça ?
— Je pige peut-être pas grand-chose à la politique, mais je sais ouvrir grand mes oreilles, tu me suis ?
Aaron acquiesça. Son regard tomba sur Sollazzo. Il l’observa attentivement. C’était un homme assez grand et robuste, élégant, les cheveux très noirs. Ses yeux, brillants, et ses sourcils arqués lui donnaient un air sérieux, presque maladif.
— Et Sollazzo, pourquoi est-ce qu’il tourne le dos à l’estrade ?
— Sollazzo et le chef, c’est pas le grand amour. Tu dois savoir une chose sur Sollazzo : c’est un flic doué, mais quand il dépasse les bornes, il le fait dans les grandes largeurs… S’il était plus sage, on l’aurait déjà nommé lieutenant. Mais faut croire qu’il ne court pas après les galons…
— Toi non plus, pas vrai ?
Aaron regretta aussitôt sa maladresse, mais McPherson ne semblait pas offensé par la question.
— Oh, moi… On m’en aurait donné, des galons, que j’aurais été bien heureux. Mais je ne me suis jamais démené pour… Et c’est pas à cinquante-trois piges que je vais m’y mettre, haha. Au fond, c’est mieux ainsi, Jack, tu sais ? Les responsabilités, c’est pas mon truc…
À cet instant, Aaron eut envers McPherson un grand élan de sympathie. On a beau se prendre pour un dur, un premier ami, ça compte toujours, dans une ville où personne ne vous connaît.
***
Une brise se leva sur les îles marines, et fit frémir les fanions de l’Hôtel des Voyageurs. Assis sur la terrasse de l’hôtel, un journal à la main, un verre d’eau à moitié bu devant lui, le vieux Rennie contemplait le reflux de la mer.
Chaque jour, il se désaltérait sur la terrasse de l’hôtel avant sa promenade sur la plage. Il s’était promis, quelques années plus tôt, de ne jamais devenir ce genre de vieillard que l’on voit à heure fixe dans les mêmes lieux, épris de son train-train solitaire. Le temps et la mort de Jane avaient eu raison de sa promesse. Qu’importe : maintenant, il se foutait pas mal du regard des autres.
Aujourd’hui, pourtant, il était venu à l’hôtel plus tard qu’à l’accoutumée. La serveuse le lui fit remarquer avec un sourire en coin :
— On ne vous attendait plus, monsieur Rennie. Vous avez changé d’heure pour la promenade ?
— Bien observé… Je veux profiter des grandes marées pour marcher là où l’on ne peut pas marcher en temps normal.
— Oh, je vois… Mais la grande marée, n’est-ce pas après-demain ?
— Si, en effet, mais les coefficients seront très élevés dès aujourd’hui. Regardez donc la petite balise, au fond, comme on la voit mieux que d’ordinaire.
La serveuse plissa les yeux.
— Ah, oui… Dites, monsieur Rennie, vous ferez bien attention, pas vrai ? À la radio, ils ont dit de se méfier de la marée montante.
— Merci, je n’irai pas trop loin, c’est promis.
Mais dès qu’il vit que la plage avait grandi, que de l’inconnu s’était ouvert, et qu’il était le seul à s’en rendre compte, Rennie ne songea même pas à être prudent.
Il lui fallut dix minutes pour atteindre la mer. Il attendit d’avoir les pieds dans l’eau pour se retourner. Le spectacle était nouveau. Les pavillons de la côte, et le bord des marais, n’étaient plus que des pointillés noirs. Au-dessus : un ciel bleu à vous rendre malade, et en dessous, le sable, infinie surface blanche, où l’œil a la nausée de n’avoir plus nulle part où se poser.
De la terrasse de l’Hôtel des Voyageurs, on ne voyait plus que les parasols ballotés comme des fétus. Les clients se retranchaient un à un dans leur chambre. Le vent étourdissait, mais Rennie avait connu pire au cours de ses promenades.
En regardant la mer, il vit une mouette atterrir sur la tête d’un caillou qui émergeait des vagues. Il ne se rappelait pas avoir vu ce rocher auparavant. Il retroussa son pantalon et s’approcha de l’objet de sa curiosité. L’eau était douce. La mouette, le voyant arriver, s’envola dans un cri plaintif. Le caillou sur lequel elle avait fait halte n’était en fait que la partie émergée d’un récif d’environ dix mètres de longueur, couvert d’algues brunes en forme d’hélice. Rennie sentit, entre ses mollets, l’eau qui rebroussait violemment chemin vers cette barrière naturelle.
Il posa prudemment son pied sur le premier rocher. Arrivé à hauteur de la tête où s’était posée la mouette, il faillit perdre l’équilibre et se rattrapa de justesse. Les vagues se faisaient plus violentes. Il regretta d’être allé se mouiller jusqu’aux genoux. C’était plus fort que lui. Un endroit inconnu sur Isle of Palms, il fallait qu’il aille voir de plus près. Gaffe, mon vieux. Tu n’as plus l’âge pour faire trempette. C’est la petite de l’hôtel qui te l’a dit.
Entre deux rochers, il découvrit un drôle de trou, qui crachotait de l’eau trouble, comme l’ouverture d’une caverne secrète dans les romans d’aventures. Quand la mer redescendait, l’eau se retirait du trou dans un long gargarisme. Mais aussitôt, une vague éclatait sur le récif et l’ouverture de la cavité se remettait à jaillir par à-coups.
Accroupi sur la tête du caillou, tremblant, Rennie observait cet aller-retour infernal de la marée, comprenant que l’eau n’irait pas plus loin, et qu’il ne verrait pas l’intérieur du trou. Bah, il n’en avait pas très envie ! Car, plus il tendait l’oreille, plus il était certain d’entendre un bruit bizarre là-dedans. Quelque chose qui grouillait.
Il vit, au loin, un voilier qui tanguait sur la mer. Il tourna la tête. La côte tanguait, elle aussi, les toits, les balcons, les claires-voies, tout allait de traviole. Rennie crut qu’il allait s’évanouir.
À l’intérieur du trou, ça grouillait encore, mais en pire. Dix mille saletés de la mer s’étaient réunies pour le congrès annuel de l’Atlantique. Pas de pot, elles avaient décidé de faire ça la semaine des marées d’équinoxe. Désolé, les filles, Rennie aurait pas dû vous déranger en pleine célébration. Rennie s’excuse, il l’a pas fait exprès, il va reprendre son chemin comme si rien ne s’était passé.
Les vagues s’apaisèrent, et le trou s’ouvrit en glouglous sous les yeux de Rennie. Ce n’étaient pas dix mille bestioles planquées là-dessous, mais une dizaine de grands crabes rouges, et quelques poissons. Ce petit monde, déboussolé par la marée, se bouscula pour s’enterrer dans le sable.
Une des bêtes, pourtant, resta inerte alors que l’eau s’était complètement retirée de la cavité. Rennie enfonça la tête à l’intérieur de l’ouverture, profitant de l’accalmie des vagues. Il découvrit, avec horreur, que ce qu’il avait pris pour un poisson mort était en fait un doigt tout gris. Un doigt humain.
Le reste de la silhouette était tout aussi gris et putréfié, à commencer par le buste où la peau pelait en moumoutes comme du savon. Le bas du corps disparaissait dans la pénombre de la crique. Les vêtements pendaient çà et là en haillons. Les deux poignets se tordaient en creux sanguinolents. Un visage informe s’embobinait dans une masse de cheveux décolorés.
C’était le corps d’une femme.
2
— Nom ?
— Grant Edwin Rennie.
— Âge ?
— Soixante-quinze ans…
— Domicile ?
— 21, Palmetto Drive.
— À Charleston ?
— Isle of Palms…
— Vous vivez seul ?
— Oui.
Sollazzo nota les informations sur son carnet. Rennie se tortillait sur sa chaise. Ils étaient au rez-de-chaussée, dans une petite salle percée de deux lucarnes, attenante à la salle de brigade. On entendait l’écho du discours de Wightman et des applaudissements de circonstance. Sollazzo n’était pas fâché d’avoir pu se libérer de cette mascarade.
— Que je comprenne bien, monsieur Rennie, vous avez découvert un cadavre lors de votre promenade sur la plage, c’est bien cela ?
— Oui, il y a une heure de ça.
— Où était-ce, exactement ?
— Sur une petite plage d’Isle of Palms, en face de l’Hôtel des Voyageurs.
— Vous allez souvent sur cette plage ?
— Tous les jours, pour marcher.
— Le corps se trouvait sur le sable où dans la mer ?
— Plutôt dans la mer…
— Comment ça, « plutôt » dans la mer ?
Rennie se racla la gorge.
— Eh bien, c’était au bord de l’eau. Elle était dans une petite grotte, dans un récif.
— « Elle ». Une femme ? Vous en êtes certain ?
— Elle avait des… des…
Il mima des seins. Sollazzo griffonna, l’air sérieux, et Rennie se demanda s’il n’était pas en train de dessiner une belle paire de nichons sur son carnet. Il en aurait ri s’il n’était pas tétanisé. Il était ailleurs, comme s’il n’avait pas vraiment quitté la plage. Même cette salle décrépite lui rappelait les teintes de la mer sous la grisaille.
Sollazzo avait un doute. Le vieillard avait l’air complètement dans le cirage. Son récit était confus. Est-ce qu’il n’avait pas inventé cette histoire de toutes pièces pour se faire remarquer ?
— Dans quel état était le corps ?
— C’est-à-dire ?
— Est-ce qu’il était décomposé ? Ou bien est-ce qu’elle semblait morte la veille ?
— Sa peau était devenue visqueuse… Comme une huître, vous savez ? Elle avait des marques.
— Quel genre de marques ?
— Des marques d’usure, comme quand on se frotte trop fort et que la peau craque.
— Où ?
— Sur les poignets. Et une sur le crâne. Des marques toutes noires.
— Êtes-vous bien certain qu’il s’agissait d’un corps humain ?
Rennie s’assombrit. Ce Sollazzo, il avait pas pu le sentir dès leur poignée de main. De par son nom de famille, mais surtout à cause de ce dédain crasse qui semblait être une seconde nature chez lui. Par symétrie, Rennie avait décidé de la jouer grosse brute, lui aussi, mais le cœur n’y était pas. Cette découverte l’avait ébranlé plus qu’il ne l’imaginait. Elle se fondait parfaitement avec le souvenir de son père, disparu en mer peu après la Guerre de Sécession, quand il n’était qu’un môme.
— Pour qui vous me prenez ?
— Écoutez, monsieur Rennie, mon boulot, c’est d’établir des faits. Êtes-vous absolument certain que c’était un cadavre ? Est-ce que ça n’était pas quelque chose laissé par un bateau ? Ou bien une charogne d’animal ?
— Bordel, oui c’était bien un cadavre ! Il y a une bonne femme, morte, sur Isle of Palms. Fait N° 1, petit génie.
Sollazzo le dévisagea. Il aperçut Wood et Koch qui passaient dans le couloir. Il se leva brutalement de sa chaise, toqua au carreau et leur fit signe de rappliquer. Wood ouvrit la porte.
— Prêt à refaire votre promenade de santé avec nous, monsieur Rennie ?
— Je vous demande pardon ?
— Eh bien, puisque vous êtes si sûr de vous, allons le voir, ce cadavre…
— C’est que… balbutia Rennie. Je vais être bien en peine de vous y conduire.
— Et pourquoi ?
Rennie se demanda comment Sollazzo pouvait être borné à ce point.
— Eh bien… Quand j’ai vu le corps, la marée était à son point le plus bas. Elle est montée depuis. À l’heure où nous parlons, il doit bien y avoir cinq mètres d’eau au-dessus de… d’elle.
Koch et Wood échangèrent un regard interloqué. Sollazzo nota, mais avec une telle énergie dans les mains qu’il manqua de casser son crayon en deux.
— Ce que vous me dites, c’est qu’il va falloir attendre la prochaine marée basse pour aller récupérer le corps ?
— Et même, souffla Rennie. C’est à peine si on pourra l’atteindre, ce récif. Il faut vous dire que c’est une semaine très particulière. D’habitude, cette zone de la plage est inaccessible. La marée ne descend jamais aussi loin.
— Il y a quelque chose qui m’échappe, champion…
« Appelle-moi encore une fois “champion”, et tu vas regretter d’être venu au monde, rital de mes deux. »
— Oui ? répondit Rennie en serrant les dents.
— Si ce petit trou dans les rochers est inaccessible en temps normal, comment est-ce qu’une bonne femme a pu se glisser à l’intérieur ? Ou, à supposer que ce soit un meurtre, comment le tueur a-t-il pu cacher le cadavre dedans ?
Rennie tressaillit en entendant le mot « meurtre ». Mais il devait se rendre à l’évidence : Sollazzo avait raison. Il ne s’était pas fait la réflexion jusque-là. Il n’était pas un expert dans le domaine, mais il voyait mal comment un corps aurait pu glisser dans une cavité si étroite. Impossible. Quelqu’un l’y avait mis. Mais comment ? Il gambergea sous le regard pesant de Sollazzo.
— À mon avis, murmura Rennie, cette femme a été tuée lors des dernières grandes marées. La dernière fois que le rocher a été accessible à pied.
Il s’attendait à ce que Sollazzo prenne note. Celui-ci n’en fit rien. Il venait, semble-t-il, d’avoir une intuition.
— Et… Vous qui vous promenez chaque jour sur la plage… Sauriez-vous me dire quand le rocher est sorti de la mer pour la dernière fois ?
***
— Ton type est pas sénile pour deux sous, Sollazzo ! Dix-huit mars…
Hurley, de l’Observatoire, avait un cigare à la bouche. La ligne du téléphone était mauvaise. Sollazzo ne l’entendait qu’à moitié. En revanche, il avait bien saisi la date.
Il était seul dans la salle de brigade. Le grand chef avait enjoint ses hommes à prendre du bon temps, et à se réunir vers vingt-trois heures pour une grande fête au pub. Seule compagnie dans l’immeuble enténébré : trois bleus de permanence à l’entrée, et McGowan, qui traînait avec le maire quelque part dans les étages.
C’est en dessinant la spirale du huit sur son carnet qu’il eut le déclic — dix-huit mars, c’était le mauvais pressentiment qui le taraudait depuis que Rennie avait fait irruption dans le poste, et Hurley venait de lui donner raison.
— Dix-huit mars ? Tu en es certain ?
« Pitié, Hurley, dis-moi que tu t’es gourré. Que le dix-huit mars, il n’y a pas eu de grande marée. Ou mieux encore, étrangle-toi avec ton foutu cigare. »
— C’est la marée d’équinoxe. C’est toujours vers le vingt mars.
Hurley avait dit ça d’un ton solennel, qui n’appelait aucune contestation, et sans lâcher ce cigare qui lui ôtait la moitié des consonnes.
Sollazzo dut se rendre à l’évidence. La sentence était tombée. Elle s’accordait d’ailleurs à la description qu’avait faite Rennie du cadavre. Le buste et les articulations putréfiés, le reste du corps preservé, la peau cireuse et grise… Rien d’étonnant pour un cadavre enfermé six mois durant dans une petite cavité pleine d’eau salée.
Le meurtre avait donc probablement eu lieu le dix-huit mars ; Sollazzo savait bien à quoi rimait cette date.
— À quelle heure est la marée basse, demain ?
— Tu pars à la pêche, Sollazzo ?
— À la pêche au macchabée, oui.
— Laisse-moi regarder ça… Vers 4 :10 du matin. À toi de voir, c’est matinal, pour pêcher.
— Merci du conseil, mais je n’ai pas le choix.
— À ta place, j’y réfléchirais à deux fois, Sollazzo. On va se prendre une méchante tempête cette nuit. Les marins remballent tout. C’est pas le jour pour se mouiller.
— Alors, quand ?
— Tu cherches quoi, au juste ?
— Un corps qu’on ne pourra récupérer qu’à marée très basse.
— Sur une presqu’île ?
— Dans un récif… Et merde, Hurley, c’est pas à toi de poser les questions !
— OK, OK. Le mieux est d’attendre que la météo soit plus clémente. Mercredi ou jeudi. Mercredi, à dix-sept heures, c’est l’idéal. La marée la plus basse de la semaine. T’auras tout le temps de le repêcher, ton colis.
Sollazzo raccrocha et se rendit dans les sous-sols, aux archives, où un autre oublié de la fête croupissait là, hagard, perclus de fatigue, le nez dans une revue.
— J’ai besoin des rapports 12B-115 et 12B-116, service des homicides.
L’officier se leva à regret de son siège et se mit en quête des deux rapports. Il revint, d’un pas nonchalant, avec les feuillets sous le coude. Sollazzo signa le registre et remonta, fébrile, au rez-de-chaussée.
Arrivé devant son bureau, il leva les stores et entrouvrit la fenêtre. Il écouta le bruit de la rue. La moiteur, émissaire de l’orage, avait balayé le grondement des autos et le rire des enfants dans le parc voisin.
Il regarda les familles, parquées chez elles, dans l’immeuble d’en face, et il songea au premier jour du printemps, six mois plus tôt, quand il s’était planté devant la même fenêtre et avait vu St Philip Street en effervescence.
On venait alors de signaler la disparition de Miranda Guidry, une jeune fille de quinze ans, issue d’une des plus éminentes familles de la Cité. Son père, Harold Guidry, était un riche magnat de l’immobilier. Les professeurs de Miranda la décrivaient comme une enfant timide et studieuse. Elle avait disparu sur le chemin de son école. C’était le dix-huit mars.
Quelques heures plus tard, Mrs Epping, une femme d’environ quarante ans, alcoolique, était venue signaler une autre disparition. Sa fille, Mary, ne donnait plus signe de vie.
Deux jeunes filles, disparues à quelques heures d’intervalle. Ça n’arrive pas tous les quatre matins.
Entre l’enquête consacrée à la môme Guidry, et celle menée pour retrouver la fille de Mrs Epping, il y avait eu deux poids, deux mesures. Les journalistes du News & Courier avaient fait leur beurre sur l’affaire Guidry, guettant les sorties du magnat pour obtenir un simple mot de sa part. On avait interrogé tout le voisinage, fait des perquisitions chez toutes les petites frappes avec un casier lourd, dragué, par deux fois, l’Ashley et la Cooper, et exploré les marécages le long de la côte.
Quant à l’« affaire » Epping, les deux officiers en charge de l’enquête avaient très vite conclu à une simple fugue. Il faut dire que, dans le voisinage, on s’étonnait qu’une fille aussi resplendissante et éprise de liberté que Mary Epping ait pu vivre tant d’années sous les jupes de son alcoolique de mère. Pas un article n’avait évoqué cette deuxième disparition.
Deux poids, deux mesures, et pourtant un résultat identique. Nada. Le point mort.
Jusqu’au coup de théâtre, quelques semaines plus tard : et si Mary Epping avait été la victime du Boucher de Goose Creek ?
