esquisses - Daphné Stotz - E-Book

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Daphné Stotz

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Beschreibung

Huit petites nouvelles, c’est... de chouettes excuses pour remettre à plus tard la vaisselle et les tâches qu’on s’impose mais qu’on a aucune envie d’accomplir… et de s’asseoir confortablement sur son canapé, se coucher sur son lit ou s’étendre paresseusement dans un hamac… faire le vide, s’abandonner pour mieux s’imprégner des mots et chercher à lire entre les lignes.

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Seitenzahl: 72

Veröffentlichungsjahr: 2014

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SOMMAIRE

MARCO LA FROUSSE

EPILOGUE

LE CATALYSEUR

L’INCONSCIENT COLLECTIF

LE SUPPOSITOIRE

LA FILLE D’ATTENTE

JE SUIS UNE FEE

DERRIERE LE TUNNEL

LE PORTE-MANTEAU

MARCO LA FROUSSE

L’air était vif, le froid pénétrant. Nous étions tous rassemblés en silence devant la petite chapelle aux murs décrépis, qui faisait face au cimetière. Nous osions à peine nous saluer d’une petite poignée de main et d’un hochement de tête entendu, de peur qu’une effusion un peu trop spontanée ne paraisse déplacée en ces heures de deuil.

La veuve s’avança, à la suite du corbillard, à l’intérieur de l’édifice, entourée de sa famille. Nous entrâmes en silence, plongeant au passage le bout de nos doigts dans l’eau bénite qui stagnait dans une grande vasque de pierre. Après avoir accompli le signe de croix et la génuflexion rituelle, nous nous assîmes en silence sur les bancs de bois poli, côte à côte, comme à l’école.

Une étrange sensation m’étreignit la poitrine. Retrouver mes amis d’enfance était une grande joie. Les voir tous, après tant d’années, me propulsait malgré moi bien des années auparavant.

Je revoyais Marco jeune, un visage joufflu et rubicond, son expression naïve et ses petits yeux porcins qui semblaient se perdre au milieu de son visage. Je me remémorais les turbulences de nos enfances dissipées. Bien que nous ayons toujours été sévèrement punis par nos professeurs — nous vivions en internat — cela ne nous empêcha jamais de recommencer nos frasques.

Le prêtre nous invita à nous lever. Sortant de ma rêverie, je relevai la tête et fixai un instant ce coffre de bois dans lequel reposait mon ami. Je chassai du dos de la main cette tristesse soudaine, ce chagrin qui remontait de ma poitrine à mon insu. Marco le gai luron, Marco le pitre qui s’arrangeait toujours pour faire rire de lui, Marco le comique, le fêtard, Marco et ses blagues, ses grimaces, Marco la frousse…

Habituellement, à moins que les circonstances de la mort ne le permettent pas, on laissait la bière ouverte, afin que, dans un dernier hommage rendu au défunt, on puisse le saluer d’un signe de croix, en répandant de petites gouttelettes d’eau bénite sur le corps. Ce n’est qu’ensuite, avant de conduire le cercueil au cimetière, qu’on le scellait. Marco en avait décidé autrement. Il voulait que chacun conserve dans sa mémoire le souvenir du bon vivant…

Devant le catafalque, un cadre renfermait une photographie de notre ami, dont le visage, comme à son habitude, était illuminé d’un sourire éclatant. Des servants de messe en soutane blanche, dont le col et les manches, ornées de fines dentelles, étaient jaunies par les années, répandaient avec un encensoir une fumée âcre et entêtante.

Le curé gravit les marches qui menaient à sa chaire et prononça quelques mots de réconfort à l’adresse de la famille et d’amis rassemblés. Mon regard s’attarda sur le visage doux et apaisant du pasteur. Etrange de le retrouver, en plein exercice de ses fonctions sacerdotales, prononcer des paroles empruntes de sagesse, joindre pieusement les mains devant lui en baissant la tête, pour mieux inviter les fidèles à se recueillir…

Un prêtre, lui? Le meneur de la bande, le sacripant, l’agitateur, le cerveau de toutes nos inconduites, mais qui s’arrangeait toujours pour ne pas se faire prendre ? Dieu devait avoir beaucoup d’humour pour avoir choisi un tel représentant. D’un geste, il nous fit comprendre qu’on pouvait s’asseoir et prit place sur un banc, entouré de ses servants de messe, derrière l’autel.

Un jeune homme que j’identifiai immédiatement comme le fils du regretté, s’avança timidement vers le choeur, une feuille de papier à la main. Il s’empara d’un micro et explicita devant tous, les dernières volontés de Marco. Sa voix était ferme, mais la main tenant le papier tremblait lorsqu’il nous lut le texte écrit par son père. On sortit les mouchoirs des poches, essuyant le trop-plein d’émotion qui débordait. La veuve éplorée se mit à sangloter doucement. Moi-même, je parvins difficilement à contenir ma peine.

En fixant la femme de mon ami, je fus soudain happé par un souvenir; je l’avait déjà vue se tamponner les yeux avec son mouchoir. Exactement de la même façon: lors de leur mariage. Nous avions préparé mille anecdotes et histoires drôles. Toute la salle, surtout Marco et son épouse, riaient aux larmes.

Patrick, qui n’avait pas encore été ordiné, s’en était donné à coeur joie pour relater nos folles péripéties, nos bêtises éhontées, notamment les circonstances qui ont amenés à surnommer notre ami "Marco la frousse". En guise de conclusion, Patrick avait affirmé (témoins à l’appui) que depuis cette retentissante aventure, Marco ne s’était plus jamais séparé de sa veilleuse — et ce, jusqu’à la fin de sa vie au pensionnat — tellement il avait peur du noir; son épouse avait ajouté que c’était toujours le cas aujourd’hui, plongeant la salle dans un brouhaha de rires tonitruants.

Je rappelais à ma mémoire, tandis qu’autour de moi on entonnait un cantique depuis longtemps oublié, cette histoire si ancienne et pourtant si vive dans mon esprit, qui nous avait conduits, mes amis et moi, dans les sombres couloirs du pensionnat, après le couvre-feu. Nous longions les murs lambrissés recouverts de tableaux religieux, de portraits d’aïeux ou d’huiles aux thèmes pastoraux. Parvenus dans le grand hall d’entrée, nous ouvrîmes la petite porte sous l’escalier et nous engouffrâmes dans l’étroit passage qui menait aux catacombes.

Patrick en tête avec une lampe torche, nous nous collions les uns aux autres en frissonnant. L’oreille aux aguets, nous étions déjà morts de peur à l’idée de ce que nous allions découvrir. Patrick avait un don inné pour raconter les histoires; à plus forte raison quand il s’agissait de nous effrayer.

Quelques heures plus tôt, assis dans nos lits, il nous avait conté la terrifiante destinée de l’abbé "Sargache" — enterré sous nos pieds, d’après ses dires — qui avait été excommunié lorsque l’Eglise avait découvert ses multiples aventures et des malversations en tous genres. Il s’était donné la mort en se jetant du haut du clocher voisin. On avait enterré son corps au plus profond des catacombes, refermant l’entrée de la sépulture d’une lourde pierre, sans aucune inscription, afin que personne ne se souvînt de lui. Patrick affirmait que l’âme du suicidé, qui ne connaîtrait jamais le repos, errait en suppliant qu’on lui accorde le pardon pour ses fautes.

Glacés d’effroi après ce que nous venions d’entendre, nous nous laissâmes tirer de la chaleur réconfortante de nos lits par un Patrick galvanisé par une nouvelle idée: trouver la tombe de l’abbé. Nous débouchâmes, transis de peur et de froid, dans une petite salle au plafond plus haut que le boyau que nous avions emprunté pour y parvenir. Deux passages se perdaient dans les ténèbres. Patrick scinda le groupe en deux, prit le commandement du premier et envoya le second, dont je faisais partie avec Marco, explorer l’autre passage.

Nous avancions en silence, comme des animaux traqués, notre coeur battant de plus en plus fort. Un pied qui heurtait un petit caillou, l’un d’entre nous qui trébuchait, un écho qui se répercutait à travers la galerie, faisait sursauter toute la bande. Cependant, aucun n’émis la possibilité de faire demi-tour, par crainte de passer pour un pleutre. Nous débouchâmes une fois encore sur une anfractuosité aux dimensions plus appréciables et nous pûmes nous redresser tout à fait.

Une ouverture dans le sol, située à environ cinq mètres audessus de nos têtes, amenait une lumière substantielle, grâce à la lune. Marco, qui tenait dans sa main la deuxième lampe torche, s’approcha d’un nouveau passage, creusé à même la roche, et s’apprêtait à l’explorer lui aussi, alors que nous gardions tous les yeux levés sur ce trou, nous demandant où il pouvait bien mener: nous n’avions jamais vu pareille grille sur le sol.

Des voix, déformées par la distance qui nous séparait, se répercutèrent sur les parois de pierre et nous firent sursauter. Marco lâcha sa lampe et tous les visages se tournèrent vers le passage obscur. C’était Patrick qui nous appelait.

Nous rebroussions chemin quand un cri effroyable à glacer le sang nous figea sur place. Nous vîmes Marco, comme possédé, traversant la salle en courant, le visage horrifié, et s’engouffrer dans le passage la tête la première, sans aucune lumière.

Saisis par la panique, nous le suivîmes en courant à notre tour, nous cognant au plafond, aux parois, trébuchant les uns sur les autres, et arrivâmes essoufflés, échevelés, livides, dans la salle où Patrick nous attendait, hilare d’être parvenu à nous effrayer.