Et l'amour, docteur Joe ? - Vivian Stuart - E-Book

Et l'amour, docteur Joe ? E-Book

Vivian Stuart

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Beschreibung

Un hôpital, en Angleterre. Infirmière, Lyn vient de monter en grade. Elle ne fêtera pas son succès. Elle est désespérée… Mark l'a quittée. Ce jeune chirurgien plein d'avenir - fils de Sir Felix Asper, le grand « patron » - épouse une héritière. Lyn est de famille modeste. Les blessés, les urgences, les gardes de nuit harassantes… telle est sa vie.  Et puis, il y a Joe. Le docteur Joe. Un garçon brillant, intelligent. Jamais il n'a avoué à Lyn qu'il l'aimait. Un jour, la superbe Rolls de Sir Felix renverse Joe. Le blesse gravement. Lyn s'acharne à le guérir. Va-t-elle s'émouvoir ? Peut-être… Mais Mark rompt ses fiançailles…

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Et l’amour, docteur Joe ?

Et l’amour, docteur Joe ?

Bacherlor of Medicine

© Vivian Stuart, 1959

© eBook: Jentas ehf. 2022

ISBN: 978-9979-64-611-2

This book is sold subject to the condition that it shall not, by way of trade or otherwise, be lent, resold, hired out, or otherwise circulated without the publisher’s prior consent in any form of binding or cover other than that in which it is published and without a similar condition, including this condition, being imposed on the subsequent purchase.

All contracts and agreements regarding the work, editing, and layout are owned by Jentas ehf.

CHAPITRE PREMIER

Evelyn Hunt, ses blonds sourcils froncés, inspecta du regard la salle d’hôpital dont elle avait la charge.

Le linoléum brun reluisait, chacun des trente lits était parfaitement aligné sur ses voisins, les couvertures et les draps ne faisaient pas un pli, les tables de chevet étaient débarrassées des paquets de cigarettes et des journaux que les malades y entassaient habituellement, les portes des armoires émaillées étaient closes.

Les hommes, au nombre de vingt-neuf — le trentième était caché derrière les rideaux tirés — avaient un air emprunté, avec leurs cheveux disciplinés, leur face rasée et luisante.

Personne, pas même le vieux Papa Binns, ne fumait. L’infirmière Alice Clare avait réussi, par des moyens connus d’elle seule, à convaincre Patrick O’Kee, le jeune docteur irlandais blessé au cours d’une rixe dans le port, de laisser brosser énergiquement sa tignasse rousse et de raser son visage meurtri.

Il intercepta le regard de Lyn et lui sourit mélancoliquement.

— Vous savez, mademoiselle, c’est cruel de traiter un homme de cette façon, surtout quand il a été aux portes de la mort et tout !

Lyn s’approcha de lui, en lissant son tablier immaculé. Elle se sentait encore gauche, car elle n’avait obtenu ce poste que deux jours auparavant et elle n’avait pas acquis la dignité et l’aisance qu’exigeait sa fonction. Et pas davantage les capacités, en dépit des félicitations de la directrice pour les dispositions prises en vue de la visite de Sir Felix Asper.

Il ne tarderait plus maintenant et sa présence, dans les circonstances actuelles, créerait à Lyn des difficultés à la fois professionnelles et personnelles.

Les yeux du jeune Irlandais lui sourirent lorsqu’elle se pencha sur son lit. C’était un grand gaillard à l’accent chantant qui, depuis qu’il avait repris conscience, était devenu le favori de la salle. Lyn remarqua l’admiration qui illuminait ses yeux bleus. Après une année passée dans une salle de chirurgie pour hommes de cet hôpital anglais, elle avait appris à accepter ce genre de regard, moins comme un hommage à sa beauté que comme un retour à la santé. Il ne fallait pas prendre Patrick au sérieux, mais il ne fallait pas non plus le repousser durement, car les malades sont étrangement sensiblés et les sentiments blessés ne favorisent pas la guérison. Patrick O’Kee avait été en grand danger, bien que personne ne l’eût imaginé en le voyant à présent.

Lyn lui décocha un sourire étincelant. Elle admirait sa gaîté stoïque et son courage. Elle tendit la main pour repousser gentiment une mèche rebelle sur le front du jeune homme.

— Que puis-je faire pour vous ?

Il captura sa main et répondit doucement, tendrement :

— Vous pourriez m’appeler Pat. Tout le monde m’appelle Pat et c’est de votre bouche que j’aimerais l’entendre. Vous voulez bien ? Juste une fois !

— Eh ! bien... juste une fois, Pat.

Les yeux bleus s’illuminèrent.

— Sûr, vous êtes un ange descendu du ciel. Mais pour quelle raison faites-vous le tour de cette salle comme un dragon, ce matin, en nous pourchassant tous, si bien qu’on ne sait plus où donner de la tête ? Interdit de fumer. Interdit de sortir quoi que ce soit de nos armoires, toute la chambre mise sens dessus dessous ! Attendez-vous la visite de la Reine ?

Lyn réprima un soupir. Patrick O’Kee avait été dans le coma durant les semaines écoulées, il ne savait pas...

— Nous préparons pour la visite de Sir Felix Asper, répondit-elle.

Puis elle ajouta avec plus d’émotion qu’elle ne le souhaitait :

— Elle a tant d’importance pour moi !

— Ah ! Le vieux à la Rolls Royce, avec ses airs supérieurs ! Je le connais de vue... et il ne me plaît pas...

Le visage du jeune Irlandais se ferma, comme celui d’un petit garçon qui contemple une pomme pas mûre.

— Sir Felix est le chirurgien-chef de l’hôpital, lui rappela Lyn avec réprobation. Il sera là d’une minute à l’autre, je ne puis m’attarder à écouter ce que vous pensez de lui.

Pour la centième fois, tout en s’éloignant du lit du docker, elle se demanda comment elle pourrait regarder en face Sir Felix Asper après ce qu’il avait dit d’elle à Mark. Il s’était montré si cruel, si dépourvu de cœur...

— Mademoiselle !

Une voix plaintive l’interrompit dans ses pensées, et instantanément le brillant sourire professionnel revint sur les lèvres de la jeune fille.

— Oui, qu’y a-t-il ?

Le vieux Binns se souleva lentement sur un coude et posa sur elle un regard triste derrière ses lunettes à monture d’acier.

— Allons-nous attendre encore longtemps l’arrivée de Sa Seigneurie ? demanda-t-il d’un ton irrité. Ma pipe et mon tabac me manquent.

— Chut ! pria Lyn en tapotant les oreillers, vous ne voulez pas que Sir Felix vous entende vous plaindre, n’est-ce pas ? Il doit passer dans d’autres services avant de venir chez nous. Vous le savez aussi bien que moi.

La voix vibrait de sympathie. Le Papa Binns était le plus âgé des pensionnaires de la salle Foster et, de ce fait, un peu privilégié. Il avait été atrocement brûlé l’année précédente, dans l’incendie d’une fabrique et avait subi, une longue succession de greffes de la peau qui avaient usé sa patience. Quand il était revenu de ce qu’il croyait être la dernière opération, son état de santé avait nécessité un examen approfondi. On lui avait découvert une maladie grave sans rapport avec ses brûlures et rendant indispensable une intervention qui devait avoir lieu le lendemain.

Il avait, comme la plupart de ses compagnons, ses petites manies. Privé de sa pipe et de son tabac, il était nerveux. Lyn et lui s’entendaient bien. Quand on l’avait admis dans la salle, elle venait d’y arriver et avait été chargée de s’occuper spécialement du vieillard. Elle disait en riant que le Papa Binns lui avait enseigné tout ce qu’elle savait.

Elle caressa la main décharnée et déclara, pensant faire plaisir au vieil homme :

— Les étudiants vont vous examiner ce matin. Vous êtes célèbre, vous savez ? Sir Felix est très fier de la réussite de ses greffes.

— Hum ! grommela-t-il, assez satisfait. Il peut être fier, mais il devrait bien s’arrêter de charcuter. Je suis un brûlé, c’est tout, le reste est sain, pourtant, il veut...

— Après-demain, tout sera fini, promit Lyn, et bientôt, vous nous quitterez pour rentrer chez vous. Je me demande ce que nous ferons sans vous !

— En effet, dit Papa Binns en se rengorgeant, je me suis rendu utile ici, j’ai montré pas mal de choses aux jeunes infirmières, et à vous aussi, lorsque vous êtes arrivée.

— Oui, c’est vrai, acquiesça Lyn en souriant.

— Vous voilà maintenant sûre de rester à la salle Foster, déclara avec plaisir le vieillard. Vous êtes capable et appréciée. Le jeune Mark Asper est fou de vous. Mais qu’est-ce que j’ai entendu dire ? Vous avez eu des mots ? Et moi qui comptais être de la noce !

Lyn se sentit blêmir. Elle réussit néanmoins à sourire.

— Nous n’avons pas eu des mots, dit-elle d’une petite voix triste, mais vous trompez en pensant qu’il pouvait être question de noce. Maintenant, il faut que je me sauve.

— Me tromper ! Le jeune docteur m’en a lui-même parlé ! lança le vieillard en retenant Lyn par sa manche. Vous ne voulez pas dire que tout est fini, quand même ?

« A quoi bon nier... » pensa Lyn avec amertume.

— Si, tout est fini, mais je vous en prie, gardez cela pour vous... je ne voudrais pas qu’on jase.

Cela lui faisait trop mal. Prononcer le nom de Mark, c’était planter un couteau dans son cœur. Elle l’aimait tant mais... tout était bien fini. Mark avait choisi un autre chemin. Elle l’aurait cru plus courageux, suffisamment au moins pour tenter de résister à son père, de lutter pour leur amour. Il ne l’avait pas fait... Il ne l’aimait pas assez, telle était la vérité qu’elle devait regarder en face, comme elle devait envisager son avenir. Que ferait-elle, maintenant que la nouvelle s’était répandue ?

Lyn poussa un douloureux soupir. Comment pourrait-elle rester à l’hôpital, en dépit de sa nomination et de la merveilleuse chance qui s’offrait à elle ? Comment pourrait-elle rencontrer Mark tous les jours, lui parler comme s’il ne l’avait jamais serrée dans ses bras, comme s’il n’avait jamais chuchoté passionnément à son oreille qu’il l’aimait ! Comme s’il n’avait jamais posé une bouche avide sur son visage illuminé de bonheur et de fierté !

Elle ne pouvait pas rester, assister au mariage de Mark avec Alison Fox, que son père avait choisie pour lui. Non, non, c’était impossible, c’était au-dessus de ses forces...

Doucement, elle libéra son bras de la faible étreinte de Papa Binns et répéta, en faisant un immense effort pour assurer sa voix :

— Il faut que je me sauve, Sir Felix sera ici dans une minute et je ne dois pas le faire attendre.

Par-dessus ses lunettes, le vieillard lui lança un regard semblable à celui d’un oiseau.

— Est-ce à cause de lui ? suggéra-t-il avec perspicacité, a-t-il estimé que vous n’étiez pas assez bien pour son précieux fils ?

Lyn ne répondit pas, mais en s’éloignant, elle sentit le regard du vieil homme sur son dos. Rien de ce qui se passait à l’hôpital ne lui échappait. Avec cet étrange instinct qui lui permettait de deviner les ennuis d’autrui, il avait mis le doigt sur sa blessure à elle. Sir Felix ne la trouvait pas assez bien pour Mark. Il ne l’avait pas dit en ces termes, mais elle le savait, et elle ne pouvait modifier ni sa naissance ni ses origines.

Elle n’avait pas à en rougir. Elle sortait d’une honnête famille de la campagne, mais dans une ville comme Lester, où tout le monde se connaissait, il était impossible de dissimuler ses antécédents. Son père, issu d’une famille nombreuse, n’avait pas eu la possibilité de faire des études. John Hunt avait commencé à travailler la terre à l’âge de quatorze ans et aujourd’hui, il exploitait une ferme. C’était un excellent père, et il avait fait de son mieux pour arriver à sa situation actuelle, sa ferme étant une des plus importantes du district mais... cela ne faisait pas de sa fille une épouse souhaitable pour le fils de Sir Felix Asper. Il était inutile de prétendre le contraire et Mark lui-même ne l’avait pas tenté !

— Mademoiselle !

Lyn se retourna et vit que le Dr Dyson l’attendait près de la table sur laquelle, avec son habituel dédain pour l’ordre méticuleux, il avait posé ses appareils.

Joe Dyson, le chef des pathologistes résidents, était un jeune homme élancé, au beau visage régulier, aux membres souples, aux cheveux blonds. Joe avait une intelligence brillante, que Lyn admirait, il était serviable et indulgent aux erreurs d’autrui. Il s’était toujours montré un ami fidèle, mais en ce moment, avec l’arrivée imminente de Sir Felix, Lyn était loin d’être ravie de le voir.

— Avez-vous vraiment besoin de me parler ? chuchota-t-elle, parce que...

Joe eut un geste insouciant de la main et sourit à Lyn d’un air engageant.

— Nous attendons la visite de Sir Felix, l’informa Lyn.

— Ne me dites pas que cela vous impressionne..., plaisanta Joe.

— C’est sa première visite depuis que je suis infirmière, se défendit la jeune fille.

Joe lui caressa le bras avec un sourire confus.

— Nous y voilà ! J’avais oublié. Le temps passe si vite dans mon sous-sol, vous savez. Et les jours se ressemblent tous. Mais je dois dire, continua-t-il en faisant un pas en arrière pour la contempler, la tête penchée, que vous êtes charmante dans cette tenue.

Lyn leva vers lui des yeux implorants.

— Très bien, je comprends et je file. Ne prenez pas la peine de m’accompagner. Hum !... il y a juste une chose que j’aimerais vous demander.

Lyn domina sa nervosité, au prix d’un grand effort.

— Oui ?

— Oh ! rien... tant pis.

Il était blessé. Aussitôt, Lyn fut prise de remords, il était beaucoup trop gentil pour qu’on le blesse.

— Que vouliez-vous ? dit-elle en s’efforçant de sourire.

L’expression de Joe se détentit. Il avoua :

— Eh bien ! Je voulais vous demander si vous accepteriez de dîner ce soir avec moi et d’aller ensuite au cinéma ? Si vous ne faites rien d’autre, naturellement.

« Il sait que je suis libre... », pensa Lyn. Tout le monde savait que Mark et elle avaient rompu. Les mauvaises langues de l’hôpital devaient avoir fait leur travail, et son humiliation devait être connue de tous, à présent. Mais c’était gentil de la part de Joe. C’était vraiment le meilleur et le plus loyal des amis.

— Merci, dit-elle en se surprenant elle-même, merci, j’accepte avec plaisir.

Joe s’éloigna en emportant ses appareils. Il était radieux.

Lyn n’eut pas le temps de réfléchir aux raisons qui l’avaient incitée à accepter son invitation, car Alice Clare, l’infirmière en second, sortit précipitamment de derrière les rideaux qui isolaient le numéro 30 du reste de la salle et appela :

— Mademoiselle !

Par-dessus l’épaule d’Alice Clare, Lyn remarqua que la bouteille de plasma de l’appareil de transfusion, suspendu au-dessus de la tête du malade, était presque vide.

— Comment va-t-il ?

Alice Clare soupira. C’était une grande fille dégingandée, efficace, sur qui on pouvait compter. Lyn était heureuse de l’avoir sous ses ordres, car elle connaissait le travail. Son bref rapport achevé, elle ajouta :

— Je me demandais...

Elle hésita, s’arrêta et regarda Lyn avec une certaine appréhension.

— Que vous demandiez-vous ?

— Si M. Hausen ne devrait pas réexaminer le 30. Il avait dit qu’on l’appelle s’il n’y avait pas d’amélioration.

— Il va venir avec Sir Felix, nous lui en parlerons, répondit Lyn en jetant un coup d’œil à sa montre. Comme ils tardent !

— Oui, reprit Alice en rougissant légèrement. J’avais chargé l’infirmière Grey de s’occuper spécialement du 30, c’est un... garçon qu’elle connaît, mais j’ai peur, ajouta-t-elle en montrant de la main les rideaux, j’ai peur qu’il s’agisse de... du garçon qu’elle aime et...

Lyn la suivit derrière les rideaux. La petite infirmière était assise au chevet du malade. Elle lui tenait les mains. Son amour illuminait ses yeux bleu gentiane. C’était une jolie enfant, mais son bonnet était, comme toujours, un peu de travers et son tablier, en dépit de sa propreté, déjà froissé. Elle était arrivée dans la salle, en sortant de l’école, trois semaines auparavant et elle était aussi maladroite qu’un chiot.

En voyant Lyn, elle se leva respectueusement, essaya de redresser son bonnet d’une main, l’autre serrant encore celle du malade à demi conscient. Le pouls du jeune homme, quand Lyn le chercha, était à peine perceptible. Il murmura quelque chose. Lyn demanda gentiment en se penchant :

— Oui ? Que dites-vous ?

— Il répète sans cesse le nom de Jenny, dit la petite infirmière, les joues toutes rouges.

— Et qui est Jenny ?

— C’est moi, mademoiselle.

Lyn contempla avec compassion le visage exsangue sur l’oreiller.

— C’est un de vos amis ?

— Oui. C’est Bob Grant, un footballeur professionnel, répondit avec fierté Jenny Grey. Et il n’a que dix-neuf ans. Il est... il était avant-centre.

Dix-neuf ans ! On l’avait amené dans la nuit, victime d’un accident. Il avait passé deux heures sur le billard, M. Hausen, le chef de clinique, avait déployé tout son art pour réparer le dommage. Mais le jeune Bob ne jouerait plus au football. Sa moto lui avait écrasé les deux jambes, et la gauche avait dû être amputée au-dessous du genou.

Tout en détachant la bouteille de plasma vide pour la remplacer par une pleine, Alice Clare dit doucement :

— Jenny Grey a fait de son mieux, mais si vous pensez...

Ses mains s’activaient et ses yeux posaient une question. Les prunelles gentiane, effrayées, de la petite Jenny, faisaient de même. Toutes deux attendaient la réponse avec anxiété.

Lyn savait qu’elle devait renvoyer la jeune fille dans la salle. Les liens affectifs entre infirmières et patients ne facilitaient pas la guérison, et Jenny était la plus jeune des stagiaires. Elle ne possédait aucune expérience et n’avait probablement jamais vu quelqu’un d’aussi gravement atteint... Pourtant, ses yeux suppliants, sous le bonnet qui ne voulait pas rester correctement en place, firent hésiter Lyn. Finalement, elle déclara :

— Je désire que vous regagniez la salle. Prévenez-moi dès que vous verrez Sir Felix Asper, je vous prie. Pendant sa visite, vous pourrez demeurer au chevet du 30, mais ensuite, Mlle Jones vous remplacera. Vous comprenez ?

— Oui. Je... merci beaucoup...

Lyn attendit qu’elle soit partie pour étudier la carte de température. Alice Clare l’observait en silence, puis elle dit :

— Je suis désolée, ce n’est que lorsque je l’ai entendue lui parler que j’ai compris.

— Cela a probablement aidé ce garçon... répondit Lyn.

En regardant la face pâle du blessé, elle se demanda s’il était un lutteur comme Patrick O’Kee. Elle l’espéra, parce qu’il aurait besoin de tout son courage pour accepter la perte de sa jambe.

Des pas résonnèrent derrière les rideaux et le visage enfantin et rond de Jenny Grey apparut, son bonnet tout à fait de travers, cette fois.

— Les voilà !

— Merci, vous savez ce que vous devez faire. M. Hausen viendra voir le 30 dans quelques minutes, aussi, redressez votre bonnet.

A ses propres oreilles, le timbre de sa voix parut aigu et peu naturel, mais ses compagnes ne semblèrent pas le remarquer. La petite Jenny s’écarta poliment et revint, son bonnet bien posé sur ses fins cheveux et soudain, elle eut l’air plus âgée.

Elle reprit sa place au chevet du blessé, qui murmura :

— Jenny !

Ses lèvres dessinèrent un sourire quand les doigts de Jenny Grey serrèrent son poignet. Le geste, bien que peu professionnel, pouvait faire illusion.

En relevant le menton, Lyn s’avança vers la porte de la salle. Trente secondes plus tard, le long cortège accompagnant le professeur et le chef de clinique fit son apparition à l’extrémité du corridor.

CHAPITRE II

Mince silhouette très droite, dans sa blouse blanche, M. Hausen entra le premier, l’air franchement malheureux. Lyn devina qu’on le rendait responsable du retard de Sir Felix Asper à la salle Foster, et l’expérience lui avait enseigné que Sir Felix prenait fort mal les retards. Elle hasarda un sourire en direction de M. Hausen qui le lui rendit brièvement.

C’était un Autrichien qui avait fui sa patrie pour raisons politiques. Il était beaucoup plus âgé que la plupart des médecins occupant le même poste que lui. C’était un homme bienveillant et consciencieux, excellent chirurgien, adoré du personnel et des malades. Seul, Sir Felix ne cachait pas son antipathie pour son subordonné. Il ne laissait échapper aucune occasion de le brusquer ou de l’humilier.

Habituellement, Kurt Hausen supportait avec patience les attaques du « patron », mais ce matin, ce dernier avait manifestement dépassé les limites, car le visage de l’Autrichien était congestionné et son regard révolté.

Il répondit brusquement à Lyn lorsqu’elle le pria d’aller voir tout de suite le N° 30 :

— J’irai dès que je le pourrai. Sir Felix désire que nous examinions d’abord le 12.

Il haussa les épaules avec résignation.

Quand Sir Felix arriva enfin dans la salle, flanqué de ses assistants et suivi par un groupe d’étudiants, une certaine agitation se produisit.

Sa réputation d’excellent professeur expliquait cette affluence. Comme son prédécesseur, le chirurgien John Foster — en l’honneur duquel la salle que dirigeait Lyn avait été baptisée — Sir Felix Asper croyait en la tradition. Dans son discours annuel aux infirmières, il ne manquait pas d’insister sur le rôle des hôpitaux et sur les devoirs de chacun.

Sans doute espérait-il qu’un jour une salle porterait son nom.

Il s’immobilisa à l’entrée et regarda autour de lui de ses yeux bleus glacés, qui, sous leur apparente indifférence, ne laissaient rien échapper. Il avait des cheveux blancs et un visage mince, lisse, à l’expression jeune.

Il approchait de la soixantaine, mais ne le paraissait pas. Comme toujours, il était vêtu de façon impeccable, sa blouse blanche parfaitement amidonnée s’ouvrait sur une veste noire admirablement coupée et un pantalon rayé.

En s’avançant pour le recevoir, Lyn remarqua avec surprise un œillet rouge et un brin de fougère à sa boutonnière. Son regard s’y attarda, tandis qu’elle attendait, très droite, qu’il daigne s’apercevoir de sa présence.

— Ah ! Mademoiselle Hunt !

Le ton était enjoué. Lyn se mordit la lèvre, redoutant ce qui allait suivre.

Derrière lui, son fils, Mark Asper, mal à l’aise, s’agitait et évitait de rencontrer le regard de Lyn. Son beau visage était morose, sa bouche serrée. Il était encore plus nerveux que la jeune fille. Sir Felix était un spécialiste de la raillerie et ses sarcasmes, qui provoquaient les rires étouffés de ses étudiants, pouvaient profondément blesser celui qui en était la victime. Déjà, quand il avait suspecté l’intérêt que Mark lui portait, Lyn avait dû subir l’humour mordant de Sir Felix, aussi attendait-elle avec appréhension le premier coup de patte.

A présent qu’elle était responsable de la salle Foster, elle devenait plus vulnérable à ses attaques que lorsqu’elle n’était qu’une simple infirmière. Elle devait rendre compte des détails les plus insignifiants.

Sir Felix se contenta d’une remarque suave sur l’aspect des lieux et, passant devant elle, avança dans la salle.

Lyn le suivit. Mark bredouilla une salutation, son regard refusant toujours de croiser celui de la jeune fille. Un immense gouffre s’était ouvert entre eux, Lyn en avait douloureusement conscience. Tout en s’approchant du lit N° 12 M. Hausen avait sorti les radios, pour que le « patron » les examine. L’infirmière Jones, avec la compétence que lui donnaient ses trois ans de stage, découvrit le malade en lui murmurant de ne pas bouger.

Les étudiants formèrent un demi-cercle au pied du lit. Sir Felix s’éclaircit délicatement la gorge.

— Voyons ce cas, messieurs, dit-il en repoussant les radios. Il ne sera pas pour vous d’un grand intérêt, je pense. Le malade est un ouvrier de trente-sept ans...

— J’ai trente-quatre ans, l’interrompit le patient.

Sir Felix lui lança un coup d’œil peiné.

— Vous m’obligeriez, mon garçon, en gardant le silence pendant que je vous examine. Si j’ai besoin d’une information, je vous la demanderai. Mes gants, mademoiselle, s’il vous plaît... merci... merci... je puis les enfiler tout seul. Maintenant, si vous aviez l’amabilité de vous écarter de mon chemin...

Il se pencha sur le lit tandis que l’infirmière reculait vivement, le visage empourpré, la bouche amère.

Tandis que le tour de la salle s’effectuait, Lyn se demandait avec un certain ressentiment comment un homme dans l’enviable position de Sir Felix pouvait se comporter de la sorte.

Il semblait prendre un malin plaisir à offenser tout le monde, assistants, infirmières, malades et étudiants. Tous étaient la proie de ses railleries et personne n’osait protester.

Sir Felix était un chirurgien habile et un éminent professeur, mais c’était aussi un homme impitoyable, totalement dépourvu d’humanité.

La plupart des malades le craignaient, même quand il leur avait sauvé la vie. Les jeunes infirmières et les assistants tremblaient intérieurement en sa présence. Elle-même, en ce moment, avait peur. Quant à Mark ?... Que pouvait éprouver Mark, après son dernier entretien orageux avec son père ?

Sir Felix s’était montré cruel envers eux deux. Il avait anéanti leur beau rêve. Il n’avait pas épargné son fils et avait obtenu de lui, par la menace de le déshériter et de lui refuser tout appui dans sa carrière, une obéissance servile. Il l’avait traité comme un chien. S’il agissait ainsi avec son propre enfant, Lyn n’avait aucune pitié à attendre de lui.

— Mademoiselle Hunt, je me rends bien compte que c’est trop vous demander, néanmoins que vous serais obligé de prêter attention à mes paroles.

Il y avait du mépris et de l’irritation dans la voix de Sir Felix. Une chaude rougeur brûla les joues de la jeune fille.

— Je... je suis désolée, monsieur.

Il lui lança un regard dédaigneux.

— Bien. Combien de temps devrai-je encore attendre ?

— Je suis désolée, répéta Lyn, sincère, sentant les yeux de Mark posés sur elle et refusant résolument de le regarder. Je... crains de n’avoir pas entendu...

— Vous voulez dire que vous n’écoutiez pas ? Allons, soyez franche. Peut-être ne trouvez-vous pas mes remarques intéressantes ?

— Je... non... je pensais... à autre chose.

Sir Felix s’amusait visiblement.

— C’était évident, même pour une intelligence médiocre.

Les étudiants rirent sous cape, Sir Felix les foudroya du regard et déclara froidement :