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Recueil de nouvelles imaginaires (fantastique, SF, policier) ainsi que de poésies sous diverses formes (théâtre, slam, sonnets, classique et moderne)
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imaginaire, Science-Fiction, Fantastique, Policier, poésie
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Seitenzahl: 458
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Éditions Édilivre
Les Jardins Sélènes
Lune de glace
Jeux d’ombres et de lumières…
Autoédition Amazon
Épanadiplose
Book on Demand (bod.fr)
Le théorème des dictateurs
Ex litteris dea
« Ce qu’il faut, c’est savoir qui on est, et s’y tenir. »
Stéphane Tamaillon
« Toutes les histoires sont vraies, à plus forte raison celles qu’on se donne la peine d’inventer. »
Pierre Pelot
« On ne sait jamais ce que le passé nous réserve. »
Françoise Sagan
Panne d'existence
Affaire non classée
Love is love
Scène de strip-tease sous vidéo-surveillance
Une robe couleur d'automne
Scène de survie en zone urbaine hostile
U comme… journal intime
Esplanade
Crescendo
Toutes les fois où vous auriez dû l'embrasser
Trop cool, trop naze
Penez garde à l'oiseau menteur
C'est ton destin !
À la recherche de Livingstone
Le marquis invisible
À l'hôte que doit-on ?
À la tendre côtelette
Si tu veux rester, reste…
Carnet de voyage
L'inspiration
À l'illustre poête, ma plume !
Un soir sans lune
Marche encore !
Fin de saison
Histoire déjà-vue
Amères éphémérides
Une femme, un soir…
Pays lointain, cœur lointain
Ticket pour l'océan
Exercice de style
La légende de Nitökris
Identité remarquable
Tout a démarré lorsque le jaune dépravé contempla avec consternation la crevaison provoquée par son coup de gouvernail malencontreux. Jamais il n’arriverait à temps à Denfert-Rochereau à son rendez-vous avec Mélisse-jambe-de-bois…
La guigne ! Et voilà que la pluie se mettait de la partie, quel cauchemar ! Néanmoins, comme disait l’autre, « Ceci n’est pas une pipe », quoi que cela puisse signifier, mais c’était déjà la promesse d’un fameux coup de tabac. Méphistophélès lui-même, roi plein de colère, pharaon emprisonné en son donjon, en aurait hurlé d’impuissance, de rage dévastatrice…
« Allons, se reprit-il à voix haute, rien n’est totalement bidon. » Il n’était ni idiot, ni analphabète… Cinquante mètres plus loin, "Astracan" s’affichait en lettres de néon flamboyant, calligraphie prometteuse d’un dépannage rapide : les mécaniciens tant vantés par les publicités télévisées pourraient-ils dare-dare procéder au colmatage et au remplissage aérien du pneu récalcitrant, pour lui permettre – qui sait ?– de prolonger son périple jusqu’à Ramatuelle et son fameux bordel « Les Promesses des Dardanelles » ?
Oui, tout ceci fulgura dans son esprit alors qu’il considérait son véhicule bancal échoué sur la chaussée, agonisante métaphore de son existence…
Il ne le savait pas, mais il se vautrait dans le déni le plus complet : jamais Mélisse n’accepterait une telle excuse pour son retard. D’ailleurs, la garce boiteuse n’acceptait aucun retard, et, s’il ne trouvait pas de solution à son naufrage dès à présent, dans moins de douze minutes il pourrait toujours aller se farcir la coloquinte, comme elle disait. Car la donzelle était malheureusement d’une nature plus tellurique que volcanique. À cette pensée, son œil se fit de glace. Allait-il finir sa vie avec cette garce atrabilaire ? Le temps était venu de reprendre en main son destin pour aller à la confrontation. Foin du dialogue ! Son bras se mit à trembler alors qu’il imaginait la vieille rosse, la maudite centauresse gésir sur le carrelage couleur de papier, son sang tissant un halo autour de sa chevelure de poussière. « Tant va l’homme à la cruche, qu’à la fin elle les lui brise », aurait dit son père. Une vague aveugle l’inondait inexorablement, comme une encre bue par son pull.
Il se saisit du cric, bien décidé à en faire bon usage…
Les couleurs des onglets défilent sous le pouce : la pulpe du doigt, aveugle aux nuances, descend chacune d’elle telles les marches infimes d’un escalier d’espace-temps.
Vert, bleu, rouge, jaune…
Bien rangés dans le classeur de mon esprit, chaque tranche de temps, chaque souvenir, est isolé des autres par mes intercalaires intérieurs.
À volonté je peux ouvrir ce classeur en appuyant du doigt ‒parfois, juste sur un endroit précis, déclenchant une douleur exquise, à la fois crainte et espérée‒ sur l’onglet désiré où attendent, bien calés, bien rangés, sinon bien classés, les feuillets d’une vie. Parfois l’un d’eux trop usé menace de s’échapper en glissant par le travers un triangle blanc d’une feuille couverte d’une écriture, la mienne.
C’est souvent les pages les plus consultées qui manifestent ainsi leur présence, même une fois le classeur bien refermé. Il faut alors rouvrir celui-ci. Appréhension du clac métallique qui précède l’opération de sauvetage… Sera-ce un bon souvenir ? Doux ? Doux-amer ? Peut-être un de ceux qu’on redoute : impossible de savoir avant d’avoir posé les yeux sur la page coupable de tentative d’évasion. Alors, après avoir relu celle-ci avec gourmandise ou nostalgie, ou avoir évité tant bien que mal des bribes de phrases qui tentent de vous sauter au visage pour vous mordre, il vous faut procéder à la réparation.
Elle consiste à coller un œillet, une fragile auréole de papier, pour refermer la perforation permettant au souvenir de regagner sa place. C’est ce qu’on appelle un trou de mémoire.
Vert bleu, rouge, jaune…
À chaque couleur, une émotion, à chaque dérisoire marche de carton une marche du temps.
Cet onglet-là, je l’ai usé : son bord est gonflé mais brillant de patine. Je le reconnaîtrais au simple toucher.
C’est le rouge.
J’y reviens comme un fumeur revient à son cendrier, comme un ivrogne revient à sa bouteille, comme un junky à sa piquouze, un chien à son vomi.
La sagesse voudrait peut-être que je l’arrache, lui et les feuilles qu’il protège comme la muraille protège le donjon. Que je l’arrache, le déchire et le donne en pâture aux flammes.
Mais il manquerait alors une couleur à mon arc-en-ciel, une marche à mon escalier devenu casse-gueule, et mon classeur présenterait alors un sourire édenté au charme discutable.
Mon classeur ne mérite pas ça.
Moi non plus.
Si ça n’avait tenu qu’à moi, une boîte de chocolat aurait suffi… Mais voilà, je n’ai pas pu m’empêcher d’ouvrir ma grande gueule pour râler contre le fait que la Saint-Valentin était devenu une fête vraiment trop commerciale.
Alors, elle m’a demandé de lui écrire un poème.
Parce qu’un poème, dit-elle, est une vraie preuve d’amour. « Et puis, le printemps, ça devrait t’inspirer. » Qu’elle dit. Le printemps au mois de février, ben voyons. Je sais qu’on est en plein dérèglement climatique, mais faut quand même pas pousser mémée… Mais elle n’en a pas démordu. Tu vois le truc : « Le printemps des poètes ». On ne fait pas plus ringard, comme bluette. M’enfin, s’il faut ça pour lui faire sa fête, allons-y…
« Rends-moi la main que je t’ai tendue hier… J’en ai besoin, je dois l’agiter encore un peu… » Euh non. Je suis sûr qu’elle va mal l’interpréter… Qu’elle va croire que je veux la quitter, ou pire, avec son esprit tordu, elle va s’imaginer que je parle des jours où elle me manque trop… Voyons voir… « Ma main n’est pas une main courante, mais une main en or que je pose sur mon cœur pour te dire… » Pas mal, ça. En fait, non. Ça ressemble trop à une demande en mariage ! Autant nouer moi-même la corde pour me pendre ! Et puis, déjà qu’elle me reproche d’avoir les mains un peu trop baladeuses… Il faut trouver autre chose.
Et puis, pour les poèmes, il faut faire des vers, non ?
Moi, les seuls vers que je maîtrise, ce sont ceux du bistrot. Ceux-là, au moins, c’est facile de les faire sonner. Raaah, j’te jure, la galère. Ce serait tout de même plus simple de rédiger un horoscope…
Balance : attention au poids.
Scorpion : surveillez vos arrières.
Verseau : ne noyez pas le pastis.
Lion : pour rugir de plaisir, reprenez un chocolat.
Décidément, on y revient toujours… Oui, je crois que finalement, je vais opter pour les chocolats. Mais avant, je passerai à la gare de la Part-Dieu, pour tirer un poème gratos à la machine à lire qu’ils ont installée dans le grand hall, pour les intellos. Elle me sortira bien un p’tit poème de derrière les fagots… Je le recopierai, pénard, et je le glisserai dans la boîte de chocolats.
Ça, ça fera romantique. Et pas cher.
Je lui prendrai des After Eight. C’est bien les After Eight, c’est angliche, ça fait classe.
Et puis, on peut prendre autant de petites enveloppes que l’on veut : on n’est pas limité comme au bureau de vote.
Avec ça, si j’arrive pas à lui bourrer l’urne…
‒La ceinture aussi ?
— S’il vous plaît, monsieur.
Je dégrafe l’accessoire vestimentaire et celui-ci va rejoindre, dans un fracas métallique et dans un bac en plastique, la montre, les lunettes, la gourmette, le porte-clé, le briquet, la poignée de monnaie, la chaine de cou avec la bague de l’élue de mon cœur et l’origami d’aluminium fièrement composé par le fiston qui me le glissa inopinément dans la poche, la veille, en guise d’au-revoir. L’improbable échantillon de ma personne s’engouffre dans le tunnel où, magie hermétique de la science, l’ensemble est étudié simultanément aux entrailles de ma valise par le fonctionnaire dédié à cette tâche, scrupuleusement vissé à son écran.
— Et les chaussures également, je vous prie.
Trente secondes plus tard, les fidèles compagnons de mes pérégrinations professionnelles plongent à leur tour dans la gueule du monstre technologique pour s’y faire X-rayonner sous toutes les coutures, lacets compris.
— Avancez, je vous prie.
Je jette un œil méfiant au portique, espérant un oracle favorable qui abrégerait cette pénible séance d’effeuillage qui n’a rien de commun avec l’art consommé de l’attise-tripes que pratiquent certaines professionnelles du chaud-business. Elles, sont pleines de lascivité, et moi, de lassitude.
Peine perdue. L’implacable sentence vient de retenir sous la forme sonore d’un bip au timbre mal défini, accompagné d’un serpentin lumineux du plus beau rouge, qui, pour le coup, évoque de façon bien plus convaincante les décors du monde de la nuit.
Deux pas en arrière, trois pas en avant : tango absurde et solitaire pour porte sans mur dépourvue de battant.
Une fois, deux fois : les sonneries intempestives émises par le plus court tunnel jamais conçu par les cerveaux de ces deux derniers siècles ont de quoi composer les premières notes d’une comptine pour école maternelle.
Le cerbère de l’aéroport s’impatiente et, dégainant un instrument tout droit sorti d’un film de science-fiction, entreprend l’exploration à distance et en surface de mes organes internes. Je jette un coup d’œil envieux vers ma valise, mes chaussures et mon attirail moderne qui ont brillamment passé l’examen, et qui patientent langoureusement, abandonnés à l’extrémité du tapis roulant qui les ballotte de façon drolatique, cyclique et inconfortable.
— Mais, s’exclame le fonctionnaire tatillon et électropalpateur, vous avez une hanche artificielle ?!
(Qu’est-ce que tu crois, banane ? Que je me suis enfilé une tringle à rideau de douche dans le fondement rien que dans l’espoir de passer plus de temps avec toi ?)
C’est du moins ce que je pense fort. Très fort, même. Mais je me retiens et acquiesce de manière aussi neutre que possible. Plus neutre, aseptisée et monocorde que la voix d’un Suisse sous Prozac.
L’autre se met à souffler comme en diplodocus en pleine charge.
— Vous ne savez pas que les personnes dans votre cas doivent présenter une radio récente pour éviter de faire perdre du temps aux autres passagers ? Et aux employés de sécurité, surtout !
(Branchée sur quelle station, la radio, eh, patate ?)
— Oh, je suis désolé, je prends si peu l’avion…
— Allez récupérer vos affaires, et dégagez le portique !
(Ce n’est pas trop tôt…)
Me drapant dans une dignité offensée à peine ostensible, j’entreprends de rendre aux chaussures, ceinture, bretelles et fatras divers leurs emplacements originels…
Je crois qu’à ma mort, je vais demander à être enterré avec tout ce bazar : dans quelques siècles, ça donnera du fil à retordre aux archéologues.
Une façon comme une autre de s’assurer une éternité un peu moins anonyme que le commun des mortels…
Elle ne devrait plus tarder à présent.
Je l’ai tellement attendue qu’il faut que ce soit aujourd’hui. Elle ne peut pas ne pas venir. Pas après une si longue attente. Heureusement François est là, et sa main dans la mienne représente à présent ce que le monde a de plus doux, de plus apaisant.
La lumière du matin naissant filtre paresseusement à travers les stores à demi ouverts. C’est comme une musique de fond, une musique pour l’âme. Peut-être l’ai-je pensé à voix haute, car je sens la main de François serrer mes doigts, tandis qu’un murmure presque inaudible tente de franchir ses lèvres, mais échoue dans le silence comme une vague sur la plage. Le pauvre a veillé toute la nuit, jusqu’à ce matin.
Mais tout est bien, à présent : elle ne devrait plus tarder.
Heureusement, l’eau des fleurs a été changée hier, et sur le guéridon le bouquet commence déjà à se rouvrir. François a toujours eu bon goût pour les compositions florales : on dirait comme un doux soleil couleur pastel, coloré comme une promesse.
Elle ne devrait plus tarder à présent.
À l’instant où cette pensée m’effleure de nouveau, trois coups aussi légers que le velours sont frappés à la porte, comme pour un lever de rideau.
Je l’invite à entrer : la porte s’ouvre, et elle est enfin là. Comment aurais-je pu imaginer qu’elle ne tienne pas son engagement ?
Elle est enfin là, fidèle à elle-même : toujours aussi digne, aussi impressionnante, aussi discrète.
— Sois la bienvenue. Je t’en prie, viens t’asseoir sur ce fauteuil, là, près de moi.
— C’est que je ne peux pas rester bien longtemps, tu le sais… Je suis attendue ailleurs.
— Oui, je le sais bien, mais… François n’est pas encore totalement assoupi.
— Est-ce si important que cela ?
— Allons, tu t’en doutes un peu, n’est-ce pas ?
Elle répond par un sourire entendu, plein de tendresse : de sa main libre, elle pince le tissu de sa robe pour ne pas la froisser alors qu’elle s’assoit à mes côtés, sans un mot de plus, et commence à patienter elle aussi en silence.
Je ne lui prends pas la main. Pas encore.
La lumière filtrant pas la fenêtre se fait plus vive, doucement.
Dehors, au loin, ou tout près, le pépiement d’un oiseau qui salue l’apparition du soleil : à cette époque de de l’année, il se lève tôt.
Dans ma main, la pression des doigts de François s’est faite plus légère.
Son souffle, à présent plus perceptible, est devenu régulier.
C’est fait. Il dort, à présent.
Je me retourne vers elle.
— Merci pour ta patience. J’espère que je ne t’ai pas mise en retard ?
De nouveau elle me sourit avec sollicitude :
— Je m’en doutais un peu, tu sais… J’en ai tenu compte pour l’heure de ma visite.
— Eh bien, allons-y.
Elle me tend sa main libre pour m’aider à me relever, et je me retiens à son bras : sous l’étoffe de sa manche, il est si fin que j’en devine l’ossature.
Je me retourne une dernière fois pour regarder François, qui dort paisiblement. Sans doute ai-je une petite hésitation car elle me rassure de sa voix douce :
— N’aie aucune crainte : pour lui aussi, je serai à l’heure.
— C’est pour bientôt ? demandé-je avec un mélange d’espoir et de crainte.
— Vous ne resterez pas séparés trop longtemps.
— Oh… Alors… C’est bien ainsi.
Elle me sourit de nouveau, si différente de tous les portraits que l’on a faits d’elle depuis des millénaires.
Si élégante dans sa robe couleur d’automne, elle porte si bien la faux...
Sire Lancelot sert contre lui son écu, se saisit de son lourd brand d’acier, et, chevauchant sus au hideux cavalier, lui plonge dans le corps son épée, tant et si extrêmement qu’elle transperce par deux fois le haubert de son ennemi et ressort de son dos, toute teintée de vermeil, sur une longueur de deux pieds, pour le moins. Lors le chevalier, trayant son arme hors du corps du fourbe baron, se signe en remerciement à la Sainte Vierge, mère de Notre Seigneur, et dit…
— Ça va mal finir, à mon avis. Il doit y en avoir un autre caché dans les fourrés, z ‘allez voir !
La source de cette voix se situe quelque part derrière mon épaule droite, là d’où, visiblement, l’individu qui vient d’ainsi m’apostropher lisait en clandestin. J’ai horreur d’être interrompu dans ma lecture, et plus encore de cette façon désinvolte, aussi je referme sèchement l’œuvre de Chrétien de Troyes et me retourne, d’autant plus irrité que personne, dans le wagon matinalement surpeuplé, n’a l’air d’avoir relevé le manque de savoir-vivre de l’individu.
— J’avoue, je connais pas l’histoire, hein, reprend celui-ci, mais le héros a l’air badass, c’est sûr ! Vous voulez pas tourner la page, s’iouplaît ? J’aimerais bien savoir comment finit le combat…
J’ouvre la bouche. La referme. Réitère sans le vouloir ma mimique réflexe. L’invité-surprise n’a pas l’air méchant, mais peut-on vraiment connaître tous les gens qui prennent le métro ? L’usager impromptu a les cheveux filasse, l’air d’un chanteur sur le retour, un croisement improbable entre Depardieu et un Claude François de kermesse, avec une voix de broc fêlé. Sur l’instant, je l’imagine en train de yodler sous une boule à facettes, une mélopée à l’octave incertaine, sinusoïdale, qui lui vaudrait quelques pièces dans le chapeau qu’il ne porte pas, un samedi après-midi, rue de la Ré… Bref, un air qui me retient de lui répondre, poliment, de ne pas se gêner, surtout.
Mais le resquilleur de roman médiéval, ne paraissant pas avoir remarqué ma réaction, poursuit :
— C’est que d’habitude, je lis que le « 20 minutes » et là, y avait pas le type qui les distribue, à l’entrée du métro. Parce que chez moi, j’ai pas de livres. Et de toute façon, je ne pourrais pas les lire, vu que je peux pas utiliser mes mains. À cause des sangles. J’ai droit qu’à la télé, au moment de ma piqûre, parce qu’elle dure longtemps. Et encore, c’est toujours le même programme : des écrans noirs avec tout plein de lignes et montagnes russes en vert fluo. C’est pas passionnant, mais ça a l’air de lui plaire, au type en blanc, vu qu’il en redemande toutes les semaines…
À cet instant, je ne sais pas si j’ai soudainement très chaud, au vu de la transpiration qui me coule sur les tempes et dans le dos, ou si froid que mes pieds en restent collés au sol. Et simultanément, il y a la voix enregistrée de la demoiselle – la même depuis trente ans– qui annonce la prochaine station et la correspondance. Mais aujourd’hui, les mots semblent venir de loin, de très très loin, depuis la surface de la piscine remplie de ouate chirurgicale au fond de laquelle j’ai coulé. Et il me faut absolument en sortir pour pouvoir quitter ce wagon : car c’est ma station, celle où je dois descendre.
Roulement mécanique molletonné des portes automatiques.
En périphérie de mon champ de vision, la foule confuse qui s’anime et procède de façon bovine et instinctive à l’échange des passagers. Mes semelles sont coulées dans le béton.
— Bon ben, demain, même heure, même rame, vous me raconterez la suite, hein ?
Et l’hurluberlu quitte le wagon, englouti par le troupeau d’humanoïdes.
Les sonneries de fermeture des portes m’arrachent à ma stase mentale.
Tant pis, je descendrai à la prochaine.
Et à partir de demain, je prends le bus.
14février, 22h13, Année 0
J’ai osé la prendre dans mes bras. L’embrasser. La soirée s’est alors déroulée comme dans un rêve. Inutile de la décrire, encore aujourd’hui je m’en souviens de chaque seconde.
17 septembre 10h15, Année 0 Un texto de sa part, laconique mais direct et efficace, comme elle sait le faire : « Je veux un enfant de toi ».
15 août, 8h08, Année 1 Olga est née ce matin. Elle est magnifique. Elle a les mêmes yeux que sa mère, les plus beaux du monde. Mais qu’est-ce qu’elle braille...
20 décembre, 21h12, Année 3 Une autre soirée dont je me souviendrai toute ma vie, également. Les derniers mots qu’elle m’a adressés : « Je veux que tu me foutes la paix ! »
29 février, 10h48, Année 4 Le juge me tend un stylo : « Signez ici. » En haut du document, il est inscrit « consentement mutuel ». Le consentement, d’accord, je sais ce que c’est, c’est à la mode, mais je n’avais pas compris l’adjectif « mutuel » de cette façon.
21 juin, 11h30, Année 23 Olga est magnifique dans son habit noir d’avocate, coiffée de son chapeau de diplômée. C’est la première fois depuis dix ans où je me retrouve à moins d’un mètre de sa mère. Mais ce n’est pas pour autant qu’elle m’a adressé un seul sourire.
9 mars, 9h05, Année 43 Olga, ma fille, je sais bien que tu fais tout ce que tu peux pour t’occuper de ton vieux père. Mais n’y avait-il vraiment pas d’autre solution que de nous caser dans la même maison de retraite, ta mère et moi ?
C’est la vaste esplanade d’un quartier d’affaire que l’on dit moderne, avec ses dalles de béton si lisses qu’on croirait de la pierre, ses massifs arborés ombrageant des bancs de pierre si blancs qu’on les prendrait pour des sculptures de marbre, ses buildings avec des halls d’entrée d’un marbre si poli que les employés s’en servent de miroir, et avec ses immeubles couverts de vitrages si hauts que le ciel semble s’y jeter dedans.
Une esplanade avec sa foule soucieuse, ponctuelle, qui rythme les entrées et sorties des bureaux avec une régularité égale à celle des marées. Le flot des costumes croisés sombres, des attachés-cases vernis et des tailleurs de marque croît et décroît en des vagues plus ou moins frangées par les retardataires, ainsi que par les fumeurs acharnés qui s’égouttent le long des rives rectilignes de la plage de bitume.
Aujourd’hui cependant, un intrus. Comme un grain de sable.
Par l’effet de quelque caprice météorologique, des vents inconnus ont fait s’échouer entre les monolithes de béton un esquif aux voiles colorées. Quelle tempête d’incongruité l’a déposé ici ? Il sautille, tourne, esquisse des pas de danse qui font faseyer autour de son corps souple son costume bariolé et piqué de fleurs de crépon. Les rayons de soleil qui s’immiscent entre les hautes constructions s’égarent dans les boucles de sa chevelure bicolore. Ses mains gantées, tels deux oiseaux blancs, donnent vie à un chapelet de balles orange, bleues et vertes dessinant de fugitifs arcs-en-ciel.
Il y en a tout de même quelques-uns qui se sont arrêtés pour regarder le clown jongleur, et ce d’autant plus volontiers qu’il a gardé sur la tête son borsalino de carton argenté : consulter sa montre d’un air empressé leur sera une échappatoire facile, lorsqu’il le tendra pour faire la quête…
L’évadé du cirque, malgré l’impératif de l’horaire, a réussi à réunir autour de lui une petite douzaine d’employés modèles, et, entre ses pas de danse élégamment maladroits et ses gestes incongrus, parvient à raviver dans les yeux de chacun d’eux les étincelles de l’enfance. Entrechats, équilibres improbables entre pieds et mains, trilles joyeuses tirées d’un sifflet rose niché entre ses dents, rythment les courtes minutes arrachées à la grisaille et aux contraintes professionnelles… Il sera toujours possible d’écourter la pause-café de dix heures pour compenser le simple bonheur de ces radieux instants volés à l’heure de l’embauche.
Voici à présent l’énergumène bigarré qui s’approche d’un spectateur sanglé dans son costume trois-pièces. Serait-ce le moment tant redouté de la quête, réduisant à une simple exhibition mercantile les magiques instants ainsi volés à leurs plannings bien ordonnés ? Visiblement, non : d’un flottement de manche digne d’un as du barreau en robe noire, l’envolée d’une colombe provoque une rumeur de ravissement unanime alors que, suivi du regard de toute l’assistance, l’oiseau s’élève si haut qu’il semble se fondre dans les rectangles d’azur imbriqués entre les tours de métal et de béton. De son autre manche s’élance une guirlande de fleurs qui paraît s’enrouler d’elle-même autour du cou d’un comptable chauve qui peine à décoincer un sourire. À une jeune secrétaire rougissante, il offre un origami couleur safran, qu’il semble avoir découvert dans la mèche de cheveux qu’elle avait glissée derrière son oreille, gênée d’être, même pour un court instant, le centre d’attention du public.
Puis, soufflant dans son poing ganté de blanc comme dans une trompette, le clown projette sur le voisin de la jeune femme un nuage de papillons de soie qui, après un court envol, viennent se poser sur le costume de tweed de sa victime. Le clown en recueille alors quelques-uns du bout des doigts, dans un geste ostensiblement précautionneux pour les glisser dans son poing fermé… Puis dans un geste du poignet presque impossible à suivre du regard, ses mains s’ouvrent soudainement sur trois petites roses d’une étoffe de la même nuance que les papillons capturés. L’illusionniste glisse la première fleur dans la poche de poitrine d’un vieux directeur, la seconde dans la chevelure sombre d’une working girl à l’air sévère –mais qui ne peut retenir un éclat de rire– et la troisième entre deux boutons du corsage d’une belle blonde, déclenchant rires et salves d’applaudissements.
Sous les bravos, l’artiste se cabre avec fierté et enchaîne profondes courbettes et saluts vigoureux.
Les acclamations redoublent.
Puis soudainement, d’une leste virevolte, il bondit en arrière sur le rebord d’un bac à fleurs où il effectue encore quelques contorsions comiques pour tirer, du foisonnant feuillage, un brillant monocycle orné de rubans d’or. Nouvelle pirouette : le voilà assis en selle aussi confortablement que dans un fauteuil de salon. Applaudissements enthousiastes. En avant, en arrière, le funambule à roulette s’offre une valse où, miracle de l’équilibre, il semble à chaque tour de roue retenu par un fil invisible. En guise de salut, son chapeau se soulève seul, libérant une seconde colombe aussi blanche et sauvage que la première. Après une ultime volte, l’habile artiste se glisse entre ses admirateurs matinaux, slalome, frôle et tournoie. En de vigoureux coups de pédale, il finit par s’éloigner en zigzag entre le mobilier urbain et disparait en quelques secondes au coin d’un édifice grisâtre, ne laissant derrière lui comme trace de sa présence qu’un semis de confettis de couleurs.
Alors, au cri de surprise de l’un des spectateurs, tous les employés l’instant d’avant émerveillés constatent, dans des gémissements d’indignation simultanés, la disparition de leurs montres, boucles d’oreilles et autres portefeuilles.
Le pépiement léger en provenance de la fenêtre fait tourner la tête à Grégoire, occupé à éplucher ses carottes au-dessus de l’évier : sautillant timidement sur le rebord de la fenêtre, un moineau, l’observant à coups d’œil furtifs, semble quémander les petits riens qui composeraient pour lui un bon repas. L’homme, à gestes lents et mesurés, ouvre la fenêtre pour y déposer la pincée de miettes de pain ramassée sur la table. L’animal ne s’envole pas, mais s’écarte, prudent, et attend quelques secondes avant de venir picorer avec hésitation, l’œil aux aguets.
Le cui-cui impérieux interrompt Grégoire en plein séance matinale d’épluchage de légumes. Comme chaque jour depuis deux semaines, depuis qu’il a pris l’habitude de déposer les reliefs de ses repas sur le rebord de la fenêtre, le volatile urbain –mais est-ce toujours le même ?– vient quémander avec insistance sa pitance quotidienne. Avec un sourire, l’homme ramasse les miettes de son déjeuner, et, ouvrant la fenêtre, les dépose sur le rebord. Le volatile, sans attendre, se jette dessus avec gourmandise.
Trois coups pointus sont frappés au carreau, faisant sursauter Grégoire, penché sur son évier à éplucher ses carottes. « Te voilà encore, sale bête ! », lance-t-il, mi-amusé, mi-blasé, au corbeau qui le regarde d’un œil sombre. Lâchant l’épluchoir pour le couteau à pain, l’homme découpe une large tranche dans la miche de la veille, et, ouvrant la fenêtre, lance celle-ci au volatile qui l’attrape habilement et s’envole aussi sec.
À l’assombrissement soudain de la lumière du jour, Grégoire, occupé à éplucher ses carottes au-dessus de l’évier, pense d’abord qu’un nuage vient de voiler le soleil. Mais non : une envolée de six ou sept corbeaux vient de s’abattre sur le rebord de la fenêtre et entonne un concert discordant de cris péremptoires et vindicatifs. « Y’en a marre ! » crie l’homme, exaspéré. Et, ouvrant la fenêtre, il lance aux volatiles acariâtres de pleines poignées d’épluchures que ceux-ci s’empressent d’engloutir en se chamaillant à force coups de becs et d’ongles.
Penché sur son évier, occuper à vider le poulet acheté au marché, Grégoire suspend son geste, se sentant observé. Lentement, il tourne la tête en direction de la fenêtre : drapé dans son plumage de croque-mort, un vautour l’observe d’un œil menaçant. « Tu n’abandonneras donc pas, carcasse ! » lance Grégoire à mi-voix, comme s’il craignait d’être entendu par le charognard. Maîtrisant mal son geste, il ouvre lentement la fenêtre et dépose l’amas sanguinolent des viscères arrachées au ventre de la volaille fermière. Il retire sa main avec un cri de rage, manquant se faire trancher net les doigts par le bec acéré du volatile qui vient de se jeter goulûment sur l’offrande. « Et maintenant dégage ! Eh bien, qu’attends-tu ? » L’homme lit dans la pupille de l’animal qu’il n’a pas le choix. Sacrifiant son repas dominical, il abandonne le poulet au sinistre volatile qui, après un regard satisfait, le saisit dans ses serres, prend son essor et s’éloigne d’un vol lourd et implacable.
Grégoire, tétanisé devant son évier, met de longues secondes à tourner la tête vers la fenêtre de la cuisine, qu’il a entendue s’ouvrir de son caractéristique grincement. Une créature ailée est assise là, immense, sombre, cornue, et son regard de braise le fixe sans pitié.
« Mais que… qui… qui êtes-vous ? » parvient enfin à balbutier Grégoire.
L’Ennemi garde le silence quelques secondes, et, avec un sourire machiavélique, répond :
« Je suis ton destin. »
Puis l’être se jette d’un bond sur l’homme, et la dernière chose dont est conscient celui-ci est la morsure de longs crocs plantés dans sa gorge, ainsi que la chaleur de son propre sang qui ruisselle sur sa poitrine.
« Avec un épluchoir à légume !? Vous en êtes certain, Doc ? »
Le médecin légiste se redresse, et pousse un long soupir avant d’ajouter :
— Évidemment, comme ça, à froid, je peux me tromper, Commissaire… Mais je suis sûr de pouvoir vous confirmer ça dès l’autopsie, à la morgue.
— À froid… Vous en avez de bonnes, Doc… comme si la viande chaude vous avait jamais intéressé.. » Puis, s’adressant sans presque se retourner aux deux uniformes qui attendaient à l’entrée de la cuisine, brancard au côté : « C’est bon, vous pouvez emballer… »
Moins d’une minute plus tard, le corps sans vie de Grégoire, empaqueté dans la housse argentée réglementaire, a définitivement quitté l’appartement occupé pendant tant d’années.
Le commissaire s’avance vers la fenêtre de la cuisine, et se penche pour observer la rue, plusieurs étages plus bas, pendant de longues secondes. Il a un reniflement, de mépris ou de désillusion, avant de se retourner vers le médecin légiste.
— Ce serait donc l’histoire d’un type sans histoire qui un beau jour, sans savoir pourquoi, décide de s’ouvrir la gorge à l’aide de son épluchoir, en plein milieu de sa cuisine…
— En bientôt trente ans, j’ai vu des suicides plus étranges…
— Non mais, avec un couteau à légume, Doc !… Dans la cuisine ! C’est pourtant pas les couteaux affûtés qui manquent pour ne pas se louper, et surtout faire ça sans souffrir, proprement ! Enfin, si vous me passez l’expression… Parce quand on voit le raisiné qu’il a laissé sur le carreau…
— C’est vrai qu’il a mis du cœur à l’ouvrage, le bougre : j’ai du mal à croire qu’il ait pu faire ça tout seul… Il a dû lui falloir un sacré cran… s’y reprendre, comme ça, à cinq ou six fois pour déchirer les chairs et la carotide… sans faiblir ni renoncer…
— Bon Dieu de bon Dieu, j’en aurais vu des choses dans ma carrière ! Rien ne m’aura été épargné…
— De vous à moi, Commissaire, le suicide est-il vraiment certain ?
— Vous voulez dire qu’une fois ses carottes épluchées, il nettoyait tranquillement son couteau à légume lorsque le coup est parti tout seul ?
— Allons, allons… je pensais à un meurtre, Commissaire…
— Une porte fermée à double tour, dont la concierge n’avait même pas le double… D’ailleurs, cette brave femme en est toute tourneboulée : pensez donc, il y a six mois, c’était le locataire du quatrième qu’on retrouvait chez lui, le cou brisé après une mauvaise chute. Et maintenant, ce macchabée, baignant dans une mare de sang séché, juste dans l’appartement du-dessus… S’il y a un point commun entre les deux, c’est bien le profil de la victime : solitaire, bonjourbonsoir en passant devant la loge, jamais de visite, pas même celles des voisins des autres étages… Pas d’effraction, pas de traces de fouille… Rien à voler, si ce n’est une collection complète des trente-trois tours de Joe Dassin, la biographie de la Comtesse de Ségur et l’encyclopédie en trois volumes des oiseaux de nos belles régions françaises… Un vis-à-vis à moins de dix mètres avec l’appartement d’en face, où crèche une vieille peau qui surveille la rue de sept heures du matin à neuf heures du soir… Elle connaît si bien les habitudes de tous les résidents du quartier, qu’en comparaison, la NSA fait figure d’hospice pour aveugles… Non, rien de rien. Le type mettait tous les jours du vieux pain sur son balcon et un jour, il ne l’a plus fait. Et c’est comme ça qu’on le retrouve sur le carrelage, une semaine plus tard, avec sur la gueule une grimace à donner une crise cardiaque à tous les vioques du voisinage…
— … et sans lettre d’adieu ni d’explication…
— Ah ouais ? Et qu’auriez-vous aimé trouver, Doc ? Quelque chose comme ʺJ’en ai marre des pigeons qui me regardent éplucher mes carottes. N’ayant pas de petits pois pour les accommoder, je décide de quitter cette vie qui ne m’apporte plus aucune satisfaction. Quand vous lirez ceci, bla-bla-bla…ʺ
Le médecin ne peut s’empêcher de pouffer malgré lui.
— Alors, affaire classée ?
— Un peu, mon neveu !
Le commissaire secoue la tête, désabusé :
— Avec un épluchoir, non mais je vous jure… Quel monde ! Mes aïeuls, quel monde...
Inspiré par Dino Buzzati
Si, en matière de navigation, vous ne connaissez que le pédalo sur le lac du Parc de la Tête d’Or, vous êtes la victime toute désignée pour des découvertes qui remettent en cause l’ordre du monde, fût-il lyonnais. Imaginez que par un système caché d’écluses – dont l’existence hypothétique aurait tout lieu de satisfaire les légendes du cru – vous voyez votre frêle esquif échapper aux eaux tranquilles où barbottent, avec la même stupidité, autant vos propres illusions que les canards complaisamment nourris, par les badauds, de pain mouillé aussi consistant que vos certitudes. Vous voici, donc, engagé malgré vous sur les eaux aventureuses du Rhône. Du début de cette aventure, niaiseux que vous êtes, vous n’en percevez d’abord rien.
Apprenez que c’est à cela que ressemble une histoire d’amour.
Avant de vous en être rendu compte, pour des raisons mal déterminées, comme un brouillard persistant qui vous cache le défilement des rives du fleuve, ou un aveuglement plus ou moins volontaire amplifié par une myopie mal corrigée, avant de vous en rendre compte, donc, le courant forcit et vous entraine toujours plus loin, jusqu’au grand large. Sans rame ni voile. Inutile de compter sur les dérisoires battoirs pour influencer un tant soit peu la course de votre coque de noix vers l’inconnu qui recule, sans limite. Un horizon de possibles s’ouvre à vous : grisé par l’océan, vous subissez l’élan de cette aventure dont l’écume fugitive vous enivre. Les embruns qui giflent – eux aussi –, la brûlure du sel et la morsure des mots. La peur qui vous noue les tripes, la faim qui vous aiguise l’envie de vivre. Qui aiguillonne.
À force de vents et de tempêtes, confiant malgré vous dans le destin, jusqu’à y fondre votre volonté, vous vous jetez dans l’Océan, en martyr volontaire du sentiment. Tout regret est inutile : vous n’avez ni cap, ni carte, ni boussole. Vous qui n’avez jamais connu que le pédalo, vous voici embarqué dans un Vendée Globe sans retour. Vous comprenez vite qu’il n’y aura alors qu’une seule alternative pour écrire la fin de votre histoire : magnifié par la victoire… ou magnifié par la défaite. Mais avant cela il vous fera survivre aux rugissements et hurlements des latitudes de glaces : et, si vous croyez encore aux lendemains, vous pourrez remonter vers les Tropiques plus clémentes, où, entre deux cyclones, vous aurez l’occasion de vous reposer. Et de méditer sur l’opportunité, la prochaine fois, de prendre un nouveau billet pour une croisière autour du monde. En paquebot.
Donc, ce jour-là, vous vous êtes garé de l’autre côté de la rue. Ou de la route, impossible d’être certain, avec tous ces champs aux alentours. Vous avez dû la chercher, cette rue : après la sortie de l’autoroute, sept kilomètres en lacets jusqu’à l’entrée du village. Vous bifurquez à gauche, ça peut encore passer pour du hasard, avec un peu de mauvaise foi, et vous empruntez une montée tranquille sur encore deux petits kilomètres. Là, vous passez sans la voir devant cette discrète impasse. Elle ne s’appelle pas « Chemin des fossiles », « Impasse des bouteilles » ou « Rue de l’éternité prolongée », ça serait trop beau. Elle n’a pas de nom, du moins vous ne vous en souvenez pas jusqu’à ce que ce petit panonceau vous saute au visage, sournoisement planqué sous le feuillage d’une haie mal taillée. Il pointe une direction improbable comme « Bureau des éplucheurs de patates » ou une dénomination du même tonneau. La rue descend, il y a un simili rond-point et vous prenez à gauche. Trente mètres et vous y êtes. À présent, le jardin est entretenu, mais les volets, fermés.
Les voisins pourraient s’étonner de vous voir examiner la maison durant de longues minutes, bien tassé à l’intérieur de la voiture. Puis vos doigts trouvent seuls le paquet de mouchoirs en papier. Ils déchirent le plastique, et, maternels jusqu’au bout, épongent les commissures de vos yeux juste avant que tout parte en vrille. La dernière fois qu’ils ont tout lâché, votre corps était plus jeune de trois ans, et votre âme de vingt. Vous êtes soudain dehors, mains dans les poches, adossé à la carrosserie, sans bien savoir comment ni pourquoi vous vous êtes extirpé de l’habitacle.
Derrière le portail vous distinguez la pente douce menant au garage, qui fait également office de garde-meuble. Vous savez qu’il faut en claquer la porte en sortant, lorsqu’on n’a pas la clé. Vous l’aviez, la clé. Celle du garage. À l’époque où vous aviez également celle d’un cœur. Une fenêtre s’ouvre bruyamment, quelque part dans le lotissement, et vous levez machinalement les yeux vers la porte d’entrée. Dans votre souvenir, elle s’ouvre, et tous les meubles, tableaux, rideaux, jusqu’au contenu des tiroirs et aux couleurs des murs vous tombent dessus, avalanche de témoignages qui encombrent soudain vos pensées.
Dans vos pensées, il y a aussi ce livre relu hier, dont les mots vous sautent au cerveau comme les chiens sautent à la gorge. Faites-leurs lâcher prise, ils vous mordent à la cheville et vous poursuivent dans le labyrinthe de votre esprit. Plus ténu que la soie d’araignée, le fil de vos pensées ne peut se faire fil d’Ariane. Le vent de vos peurs, de vos craintes, de vos espoirs joue avec vous comme avec les pages mortes d’un livre.
Vous ne pouvez alors contenir les pensées qui déroulent vos souvenirs. Et dans vos souvenirs, il y a un hôtel empli de nuits vides de sommeil. Avec vue sur les montagnes, sur des dents de roc qui mordent dans votre âme, qui impose leur défi minéral à votre destin. Un hôtel avec ses voyageurs, de chambre en chambre, de nuit en nuit, d’alcool en rêves et de rires en pleurs. Murs de solitude, lits de souvenir.
Vous ne pouvez retenir les souvenirs qui butent sur vos désirs. Et dans vos désirs, il y a ses mains sur vos épaules, vos lèvres sur des doigts. Les regards jetés comme un sort, ou l’inverse. Les ombres qui s’allongent dans l’attente, et la lumière d’une présence. L’air qui vous happe, l’eau qui vous inonde, le cœur qui vous manque, l’espoir qui vous échappe, le désir comme une aiguille. Vous ne pouvez contenir ce désir qui cristallise vos pensées.
Et ces pensées vous nouent les tripes avec la gorge en un truc bien solide, genre nœud gordien blindé à l’épreuve des balles. Ce jour-là non plus, il n’y a pas de miracle.
Y consacrer un seul rayonnage est décidément trop voyant. Du moins, pour un apprenti Sherlock Holmes qui prêterait une attention soutenue aux titres, cela poserait question… Pourquoi de tels ouvrages dans une bibliothèque presque entièrement consacrée à la littérature de l’imaginaire…?
Si l’on vous pose cette question, vous vous en tirez par une pirouette sémantique, une demi-réponse plutôt qu’un demimensonge. Déjà, et sans idée aucune de sous-entendu, le classement de vos livres sur vos étagères est joyeusement bordélique, mais vous assumez. Ainsi, Platon, Héraclite et Shakespeare discutent avec Terminator ou Asimov. Deux mètres de Pierre Bellemare ne se sentent pas dépaysées, bien coincés entre Stephen King et Jules Verne. Arthur Clarke est à son aise à côtoyer Edgar Cayce ou Charles Berlitz. Les policiers sont plus rares, mais bien policés car judicieusement sélectionnés. L’art n’est pas absent : sa rareté incarne sa qualité. Les ouvrages historiques s’étirent en pointillés sur plusieurs meubles, de l’Antiquité à l’ère moderne, avec des trous qui feraient passer un gruyère pour un modèle de continuum. D’ailleurs, coté sciences aussi, un fatras de volumes de disciplines les plus diverses donnerait des nœuds cérébraux au Bénédictin qui tenterait d’y mettre un peu d’ordre. Hypothétique martyre dont vous vous réjouissez, car c’est la forêt qui cache l’arbre. Poe l’a écrit, et vous en faites votre credo : rien n’est mieux caché qu’à la vue de tous…
Et à la vue de tous, il y a ces titres qui, si vous les mettez de côté pour les ranger côte à côte, dans un ordre bien défini mais que vous êtes le seul à connaitre, forment un rébus. Le portrait chinois de cet épisode de votre vie que vous gardez tel un précieux joyau. Dans cet ouvrage-ci, une seule page est intéressante : vous en connaissez par cœur l’emplacement, et vous délectez de temps à autre à relire les quelques phrases qui justifient de le garder, calé entre un policier noir d’encre dans lequel vous vous sentez quelque affinité avec le héros, et un recueil de poèmes d’un auteur cité dans une réplique anodine de votre film devenu préféré. Dans ces deux autres, c’est l’intrigue qui fait office de calque sur votre passé. Dans celui-là, l’auteur a lu dans votre esprit pour s’inspirer de vos fantômes, de vos phantasmes.
Votre bibliothèque, une fois retirées toutes les œuvres que vous conservez pour le plaisir de les relire – elles forment malgré tout une écrasante majorité – compose ainsi le palimpseste de votre univers intime que personne ne parviendra à déchiffrer, si tant est que son existence soit un jour révélée. Énigmatique et indéchiffrable puzzle dont l’ultime devenir est de se voir dispersé aux quatre vents, œuvre composée pour rester à jamais inconnue.
Mais vous seul savez qu’elle existe simplement pour tenter d’illustrer l’adverbe « éperdument ».
C’est votre table. Disons plutôt que c’est la table du café où vous vous asseyez tous les jours. En réalité, pas tous les jours, car vous n’aimez pas la routine, même si au fond elle vous rassure. C’est le coin de la terrasse où vous vous asseyez donc presque tous les jours, depuis dix ans. Mais aujourd’hui, vous n’osez pas prendre un deuxième café, malgré la sollicitation du garçon qui vous connait bien : c’est un des rares serveur qui est resté ici depuis tout ce temps, les autres petits jeunes ont la bougeotte et n’ont pas le temps de connaitre vos habitudes. Vous lui demandez également de ne pas débarrasser votre tasse : votre invitée va bientôt arriver, et vous ne voulez pas lui faire l’insulte d’une table nette, comme si vous veniez d’arriver. À l’opposé, une floppée de tasses vides signerait de façon trop évidente votre impatience à la retrouver, votre fébrilité face à cette attente trop longtemps repoussée. Une fébrilité qui dirait trop l’aveu que ces quelques mois d’incendie par lesquels elle a bouleversé votre vie – et à la suite desquels vous avez installé vos pénates dans ce quartier – comptent toujours plus que cette décennie d’absence.
Vous l’attendez, et il fait bon attendre à l’ombre des platanes, alors que la ville respire autour de vous. Cette portion de ville, c’est la vôtre, celle que vous avez choisie, à la façon d’un navire en perdition choisissant la plage où il s’échoue. La plage, ou les récifs. Naufrage qui n’en est pas un si l’on considère qu’on peut reconstruire la charpente d’un toit à partir de celle d’un navire… Le quartier, à travers son agitation habituelle, vous insuffle son calme. Vous en avez besoin, et ce besoin vous surprend : toutes ces années n’ontelles donc rien effacé ? Machinalement, vous jetez un coup d’œil à votre montre, qui vous confirme que son train vient d’arriver.
Elle vous a demandé de ne pas l’attendre sur le quai. Les retrouvailles en gare, très peu pour elle, merci bien. Vous l’imaginez à la descente du quai, tirant avec vélocité et adresse sa valise parmi la foule empressée. Sa vie à elle est remplie d’autres choses : les gares, les aéroports, sont des lieux familiers pour elle. En quelques instant elle gagne l’accès au métro et vous l’imaginez contrôler d’un œil affuté le canevas multicolore du plan des lignes souterraines, par acquit de conscience : trois arrêts, une correspondance, puis de nouveau trois stations. Et pour finir, trois minutes de marche. Elle sera à l’heure.
Comme un Robinson, vous avez installé votre vie ici. Ou plutôt, c’est la vie qui vous a installé au cœur de cette enclave, elle-même sertie dans cette grande ville où vous ne vous risquez que par obligation. C’est votre village, avec ses troquets belges, ses épiceries orientales et ses trottoirs où fleurissent, en pointillés municipaux, des roses trémières que ne parviennent pas à enlaidir les éructations des pots d’échappement. Votre village avec ses piliers de bar qui vous saluent avec chaleur, ses restaurateurs qui ont la gentillesse de vous reconnaitre, et ses viennoiseries qui parfument d’un sourire sucré les petites heures du matin. Avec ses égarés du destin, aussi, qui ont leurs habitudes sur les quelques mètres carrés de bitume où ils ancrent leur univers personnel, qu’ils déplacent roulé dans une couverture, ou entassé dans un grand sac de supermarché ; et à la frontière duquel vous vous invitez parfois, sincère mais un peu contrit, le temps de confier une pièce ou un gobelet de café. Un quartier à taille humaine, où vous entendez à chaque heure résonner le clocher de son église, qui évoque en demi-teinte, surtout lors de la désertion des aoutiens, la tranquillité d’un village de France profonde. Les vaches en moins. Un beau quartier lentement – mais trop surement – colonisé, depuis ces dernières années, par les enseignes de coiffure, les banques et les opticiens franchisés. Il devrait y avoir des lois contre ça…
Voilà.
C’est évident à présent. Elle ne viendra pas. Elle ne viendra plus. Quand bien même, avec elle, quinze minutes de retard, c’est être ponctuelle, après une heure sans coup de fil ou message il serait stupide de votre part d’espérer. Vous jouez encore quelques instants avec la surface lisse et ombreuse de votre téléphone, cible d’une pensée magique qui pourrait enfin faire surgir hors de cette version moderne de la boule de cristal les mots tant espérés ou redoutés.
En vain.
Aucune mélodie synthétique ne vient troubler de ses notes commerciales entêtantes le fil de vos pensées, qui s’enroulent en une pelote serrée d’aigreurs et d’espoirs. Torture subtile de l’usage du conditionnel et du subjonctif qui en resserre un peu plus les brins et les nœuds. Pelote qui n’intéresse aucun chat, fût-il enragé et encagé dans votre boîte crânienne qui n’a jamais sonné aussi creux. D’un geste et d’un regard, vous interpellez le serveur pour qu’il vous resserve la même chose. Sur le marbre de la table de bistro, vous dessinez sans le vouloir, à l’aide du fond de verre vide, des nœuds et des entrelacs humides identiques à ceux qui bouclent en rond dans votre tête. Le garçon, pour serviable et professionnel qu’il soit, reste insensible à votre art graphique transcendantal : il remplace avec efficacité et furtivité votre pinceau improvisé par un autre, beaucoup plus malaisé à manipuler car plus lourd d’une pinte d’ambrée belge.
Vos arabesques amères, elles, disparaissent, épongées par le sous-bock.
Une gorgée passe.
Deux, puis trois. Vos doigts s’emparent du carré de carton frappé des couleurs de votre marque favorite, et le font tournoyer avec grâce autour de sa diagonale.
Les chiffres vous sautent au visage.
Sur l’instant, impossible de savoir si vous êtes totalement dégrisé ou complètement saoul, et si ce sont vos doigts ou vos pensées qui tremblent… Ce sous-bock ne sort pas d’une série neuve sous cellophane, mais par un hasard quelconque – ou inscrit quelque part, mais allez savoir où – a été précédemment utilisé par un autre consommateur puis remis dans le circuit des clients en terrasse, après avoir servi de pense-bête à un ou une anonyme : au stylo-bille y est inscrit un numéro de portable. Ce n’est pas celui de celle que vous attendez depuis plus d’une heure, mais il se termine par le même numéro. Quarante-deux. La réponse universelle.
Et puis les initiales, là, coïncidence encore, sont les vôtres.
Suivies, d’une écriture ronde et fluide à l’encre marine, de l’injonction pleine d’un futur bien balisé : « Appelle après 18h, STP ».
Sur un mouvement de votre poignet, complice de votre subconscient, votre montre vous jette au visage l’alignement vertical de ses deux aiguilles qui semblent n’en former plus qu’une, baguette de sourcier pointant vers une promesse floue, mais si tentante.
Il y a quelqu’un, quelque part, peut-être un vieux barbu assis sur un nuage, qui vient de lancer les dés du hasard dont l’un vient de rouler sur votre table de bistrot…
S’il ne s’est rien passé le temps de vider cette pinte… échanger une absence certaine contre une rencontre hasardeuse : après tout, pourquoi pas ?
Et à cet instant, vous ressemblez à cet astronaute à la retraite qui, pour tenter de retourner dans l’espace, grimpe sur un escabeau
Lundi, 06h00. On ne s’habitue jamais à la sonnerie du réveil à 6h du matin, surtout un lendemain de fête. En ce qui me concerne, pour le moins. Bailler, rejeter les draps plus ou moins courageusement, procéder aux explorations digitales de certains recoins corporels : la routine matinale démarre. Je m’assieds au bord du lit. « Miaouh ! » dit Chat en se frottant à mes chevilles. Le contact de sa fourrure est agréable, mais lorsque cet imbécile se réveille avant moi, c’est signe que je n’aurai pas la paix tant que la gamelle n’aura pas été garnie.
06h10 : Je réussis à atteindre la cuisine sans dommages et à trouver la boîte de croquettes. Sans un merci, Chat se jette dessus, de façon plutôt étonnante, car il s’agit d’une nouvelle marque et que môssieur a des habitudes de vieux garçon. Je mets en route la cafetière et me dirige vers la salle de bains.
06h40 : Douché, rasé… Le miroir me confirme que j’ai retrouvé un visage conforme à mon appartenance à l’espèce humaine. De retour à la cuisine, je pousse un juron. L’imbécile a renversé sa gamelle sur le sol de la cuisine. « Eh, Chat ! Tu peux pas faire attention, bon Dieu ? » Je l’appelle "Chat" parce que c’est plus simple. Ma nièce Adèle l’appelle "Toaster" car ce rouquin au pelage rayé de sombre a l’air d’avoir été oublié dans un grille-pain. Mais entre lui et moi, dans l’intimité, c’est simplement "Chat", ou parfois, "Imbécile" quand il le mérite. Mais ce matin, il accourt immédiatement à mon appel, et quand je lui montre les croquettes qu’il semble avoir disposées avec soin le long des lignes du carrelage, il s’assied sur son arrière-train et s’explique calmement : « Miaouh-miaouh-miaouh ! » Puis, sa tirade terminée, il incline la tête sur le côté et attend ma réponse. « Eh bien, tâche d’avoir avalé tout ça quand je rentre ce soir. Et pas d’histoire, hein ! »
Parfois je me dis que parler comme ça à mon chat est un signe de sénilité précoce. Mais ça ne dure pas.
J’avale mon café, et, avant de sortir, m’assure que le fenestron des toilettes, permettant l’accès au jardin privatif de l’immeuble, est bien calé en position ouverte : Chat est phobique de la rue, mais assez malin pour aller et venir à son gré entre les buissons de la copropriété et l’appartement, ce qui m’évite de gérer sa caisse. (et c’est bien appréciable !)
Comme chaque matin, cette brave Mme Soleilhac est en train de laver le sol du hall à larges et efficaces coups de serpillière, dans une ambiance de javel fleurie. Je la salue, et elle me répond de même. Tout est en ordre dans le monde…
Une fois dans la rue, comme chaque matin, Chat, assis sur son arrière-train derrière les carreaux de la fenêtre de la cuisine, me regarde passer.
Et comme chaque matin, je m’attends à ce qu’il me fasse un geste de la patte, ou un clin d’œil pour me souhaiter bonne journée. Mais comme tous les matins, il se contente de me suivre du regard pendant que je m’éloigne. Il a dû être concierge dans une vie antérieure…
11h22 : Sonnerie de mon portable : il s’agit de ma nièce, annoncée par la musique de la Panthère Rose, choisie spécialement pour elle. En effet, Adèle arbore depuis quelques semaines une coiffure de la même nuance que le pelage du célèbre félin, au désespoir de sa mère.
— Allô, Tonton ? C’est toi ? Dis, comment il va, Toaster ? (Directe. Elle est comme ça, Adèle. Ni bonjour, ni comment vas-tu. Une vraie ado de sa génération. Ado, mais gentille. Mais ado.)
— Imbécile va bien, je te remercie pour lui.
— Arrête, Tonton, j’aime pas quand tu l’appelles comme ça. Nan mais en fait, je t’appelle parce que je viens de tomber sur un article internet : tu sais, la nouvelle marque de croquettes que tu prends pour Toaster, ben il y a un rappel des boîtes de 500g pour un défaut de fabrication. Genre, un produit truc-machin-chlorine qui leur fiche des perturbations digestives. Trop naze. Tu feras gaffe à lui donner autre chose ? (Eh oui. Chat est aussi son chat. Enfin, un chat de location, une ou deux heures par semaine)
— C’est comme si c’était fait, princesse.
— Dac, merci ! Je peux passer demain en fin d’aprèm’, après les cours, comme d’hab’ ?
— Je serai là. Comme d’hab’.
— Trop cool. Salut Tonton !
— Eh ! (Je la rattrape de justesse avant qu’elle me raccroche au nez). Tu connais la dernière ?
— Nan ?
— Tonton va bien, lui aussi, je te remercie de prendre des nouvelles de lui.
