Le théorème des dictateurs - Pascal Bayle - E-Book

Le théorème des dictateurs E-Book

Pascal Bayle

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Beschreibung

Ont été convoqués pour inspirer ces histoires : Asimov et Clarke, Neil Armstrong et ses confrères, Cuauhtémoc, Noé ainsi que d'autres grands de ce monde et de l'autre, des assassins, des quidams pris dans un quotidien qui dérape, ainsi qu'une poignée de créatures surnaturelles venues en tapinois hanter quelques entrelignes.

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Seitenzahl: 349

Veröffentlichungsjahr: 2020

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DU MÊME AUTEUR

Éditions Édilivre

Les Jardins Sélènes

Lune de glace

Jeux d’ombres et de lumières…

Pour Papa,

Pour Maman.

« Garderez-vous un morceau de Lune pour vous ? » demanda un des journalistes.

C’était une belle question.

S’il avouait un désir, on pouvait se demander si la famille Armstrong dormirait les nuits de pleine lune, quand le fragment de pierre lancerait des aboiements silencieux à l’intention de sa lointaine maitresse et que des émanations flotteraient dans l’escalier.

Mais Armstrong répondit d’un ton guindé :

« Pour l’instant, aucun plan n’a été fait. […] Non, ce n’est pas une prérogative qu’on nous a accordée. »

Norman Mailer, Moonfire

« Pascal ! Continue ! »

Mathias Cannariato (entre autres)

SOMMAIRE

La grande croisière

Déduction

En avant, Mars !

La Güivre

Le cani

Histoire d’emplumé.

Une paire de lunettes à verres miroirs

Mission secrète

À consommer avec modération

Naissance.

Oh, sois une chic fille, embrasse-moi…

Le théorème des dictateurs

Qu’allons-nous devenir ?

Souviens-toi du vase de Soissons !

Scène de survie en milieu urbain hostile

L’attaque de l’aigle

In igne veritas

Ceci est un rêve

Highlander (final)

Treize à la douze

Clac !

Soudain, ils n’étaient plus seuls

LA GRANDE CROISIÈRE

«Jonas, arrête de jouer avec les mouettes, tu vas finir à la baille ! Et c’est l’heure de nourrir les fauves : grouille-toi avant qu’ils aient envie de boulotter le reste de la cargaison ! Non mais j’vous jure, qui m’a foutu un fainéant pareil ? Et on ne dit pas " D’ac Papi " mais " Oui Rabbi Noé " ! Toujours à vouloir faire le malin, comme ton père… D’ailleurs, où est-il, ce fainéant ? Eber ! Eber, fils de mes couilles, où est-ce que tu te planques ? »

Bon, désolé pour la mauvaise humeur, mais je n’ai pas le pied marin, et forcément, de me retrouver coincé sur un rafiot, ça finit par me courir sur le pois chiche… Avant ça, j’avais gardé les troupeaux pendant plusieurs siècles, alors, vous comprenez, s’improviser capitaine au long cours, ça peut désorienter son bonhomme.

C’est qu’Il en a de bonnes, l’Éternel : m’avoir intronisé charpentier de marine, encore, ça pouvait passer, même si une coque de cette taille ne se construit pas aussi facilement qu’un toit de bergerie… Trois cents coudées de long, une tâche à la mesure de la volonté divine ! Au Nom du Tout-Puissant, ça n’a pas été simple, surtout quand il a fallu recruter la main d’œuvre… La recruter, et bien sûr la payer ! Les gonzes ne voulaient rien savoir de la parole de Dieu : les menacer de la colère du Très-Haut, ça a fait son effet cinq petites minutes, mais au final, il a bien fallu allonger l’oseille pour qu’ils se mettent au turbin. Je peux vous dire que j’avais l’œil sur la cassette, et le bon !… Heureusement, les fistons se sont montrés à la hauteur : Cham s’est occupé de l’approvisionnement en bois, Sem de celui des animaux et du fourrage, et Japhet de la direction des équipes. Quant à Eber, mes aïeux, ça a été pire que je ne l’avais imaginé. Ce n’est pas que le gamin a mauvais fond, voyez-vous, mais comme branleur, ah pardon ! il se pose un peu là. Le poil qu’il a dans la main pourrait servir de canne à Mathusalem lui-même : depuis que j’avais reçu les instructions du Très-Haut, que je ne l’avais jamais trouvé qu’affalé sous les oliviers, à longueur de journée, à fumer ses aromates avec sa bande de bras-cassés… Et puis d’un seul coup, va savoir pourquoi, il s’est mis en tête de nous aider.

Il a commencé par baptiser lui-même la Sainte Arche : un bon garçon, je vous dis, mais franchement, pour un vaisseau destiné à sauver l’Humanité, « Zy-va Nono » peint en lettres de six coudées de haut sur la proue, ça ne fait pas très sérieux. Mais ce n’était que le début…

Rassembler les couples d’animaux paraissait simple au départ : veaux, vaches, chameaux et couvées n’ont pas posé de soucis. En graissant la patte à des caravaniers d’Orient, j’avais pu récupérer quelques animaux exotiques… au prix d’un sacré trou dans la caisse ! C’est alors qu’Eber s’est mis en tête de m’aider en organisant une chasse aux fauves pour ramener les animaux qui manquaient sur la liste divine. Avant que j’aie pu piper mot, cet empoté avait déjà disparu dans le désert avec toute sa bande. C’est que je me suis fait du mouron pour lui : dans quel guêpier était-il encore allé se fourrer ?… Mais je n’ai pas eu le temps de trop m’inquiéter : au bout de trois jours, il était déjà de retour, crasseux à souhait, les fringues en lambeaux, souriant niaisement de toutes ses dents… Et traînant avec lui, dans des cages de bric et de broc, toute une ménagerie supplémentaire : chacals, antilopes, rats du désert, toute une série de volailles des sables, sans compter un nid complet de crotales et une poignée de scorpions ! Lui et ses potes avaient même tenté de mettre la main sur une portée de lionceaux, mais la mère n’avait bien sûr pas laissé faire : dans l’histoire, elle avait boulotté un de ces imbéciles. C’était bien triste, mais au vu du déchet prévu dans les plans divins, ce n’était pas moi qui allais me mettre martel en tête pour ces petits détails !

Bref, durant quelques lunes, on n’a pas chômé.

Quand on a dû embarquer les bestioles, il y a eu un peu de panique, je vous prie de le croire : caser tout le monde dans sa cage, en évitant que le lion ne boulotte l’agneau, que le serpent ne gobe les souris, et que les éléphants n’écrasent personne, c’est un sacré casse-tête ! Le Tétris de la malédiction divine ! Heureusement, on n’a perdu personne. À part quelques maladroits n’ayant pu éviter quelques coups de cornes ou de griffes mal placés, tout est rentré pile-poil, chaque chose à sa place, nickel ; au point que je n’ai pas pu empêcher Eber d’embarquer transats et parasols. Brave couillon, va.

Au final, on a eu juste le temps de relever la passerelle puis de fermer les écoutilles avant que tombent les premières gouttes : le planning avait été tenu à la minute près, et foi de Noé, voilà qui servira de leçon à tous les armateurs des prochains millénaires !

Évidemment, il n’était pas question d’embarquer les convertis de dernière minute, soudain très intéressés par une place à bord : fallait réfléchir avant ! J’ai toutefois consenti à faire monter in extremis quelques parfumeuses ma foi plutôt bien roulées : si ce qu’avait prévu Yahvé allait se réaliser, elles ne se révéleraient pas de trop pour s’atteler à la repopulation, une fois la terre ferme retrouvée. Autant joindre l’utile à l’agréable : la famille, ça va bien un moment, mais faut pas pousser mémée… Sans compter que quelques-unes de ces demoiselles voulaient embarquer avec leur petit copain : je n’ai pas dit non, histoire de prévoir quelques jours de nourriture supplémentaires pour les fauves. On n’est jamais trop prudent.

Quant aux autres refoulés, déjà les pieds dans l’eau, on ne les a pas entendus bien longtemps. Non seulement l’orage faisait un sacré raffut, mais la marée ramenait plein de bestioles intéressées par cette manne inespérée : crabes, crocodiles, requins… Les désespérés n’ont pas été perdus pour tout le monde. Question de sélection naturelle.

Après, ça a commencé à tomber dru : la flotte tambourinait sur les parois comme toutes les tribus d’Afrique sur leurs tambours. Quand l’Éternel fait joujou avec les écluses célestes, je vous prie de croire qu’il ne fait pas dans la demi-mesure : quarante jours et quarante nuits à ce régime, voilà qui promettait d’être un peu longuet. Chacun de nous a d’abord passé les premières heures à se vider les entrailles à qui mieux-mieux pardessus le bastingage. Il faut nous comprendre : ça brassait sévère pour des nomades ! Une fois qu’il n’y avait plus rien à évacuer, dame, on n’avait plus la force de rien, pas même de prier : le Très-Haut nous ayant pris sous sa sainte garde, ça ne paraissait pas utile de faire du zèle.

On a fini par survivre jusqu’au soir, même si je dois vous avouer que personne n’en menait large, tous réunis autour du brasero à se regarder dans le blanc des yeux, pendant que les saintes ténèbres se répandaient sur la Terre, que le ciel nous dégringolait sur la tête, et que chacun de nous remâchait en silence ses idées noires. Y avait pas chaude ambiance.

Sem a finalement sorti le narguilé, et on a fait semblant de passer une soirée tranquille au coin du feu, en famille. Le son en moins. Au début, je n’ai pas remarqué la bizarre odeur : à travers le brouillard qui s’épaississait dans la pièce, j’avais bien noté que les poutres du plafond avaient une fâcheuse tendance à jouer les danseuses du ventre quand je ne les regardais pas droit dans les yeux, mais je mettais ça sur le compte de la fatigue. C’est lorsqu’une des embarquées de dernière minute a commencé à glousser telle une pintade, que je n’ai plus eu de doute. J’ai tancé Sem d’un regard noir : « Qu’est-ce que t’as encore fourré dans ce narguilé, imbécile ? ». Il m’a regardé avec un œil rond, sincèrement étonné. C’est alors que j’ai compris : je me suis tourné vers Eber, qui s’est mis à rire comme un bossu, la main sur une des mamelles de Martha, sa propre nièce. C’est à ce moment que tout est parti en sucette…

Les yeux injectés de sang, Cham a commencé à dépoitrailler sans vergogne son épouse (ou était-ce celle de son frère ?). Celle-ci, de sa main libre, fourrageait sous ses propres jupons, dans le but d’attiser l’incendie qui lui ravageait le buisson ardent. Moi-même j’avais soudain une turgescence digne de celle de mon aïeul, juste après l’ablation de sa cote, quand il aperçut sa promise pour la première fois. Une vague plus forte que les autres nous a jeté les uns contre les autres, et il n’en a pas fallu d’autre prétexte pour qu’on suive tous le mouvement : les djellabas ont volé, et dans un ultime éclair de lucidité, j’ai prié l’Éternel pour qu’il détourne de nous Sa Sainte Face… Dans le cas contraire, il a dû drôlement se rincer l’œil, le Très-Haut : je ne me souviens pas de tout, mais ça a été un sacré capharnaüm ! Sûr que je n’avais pas vécu ça depuis des siècles, et encore, il y avait des trucs que les jeunes m’ont montré et que je n’avais encore jamais essayé… J’en étais là, pénard à profiter des gentillesses d’une vieille cousine, quand un barouf du diable est monté des profondeurs de la cale : visiblement, les fumigations pas très catholiques d’Eber avaient diffusé jusqu’aux ponts inférieurs…

Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit à toute volée sous un coup de sabot de l’étalon halluciné, et, telle une nuée de démons vomie par l’enfer, toute la ménagerie ivre de vapeurs hallucinogènes s’est déversée sur nous dans un concert de hennissements, de rugissements, de glapissements ! Les quadrupèdes titubaient, les volatiles se heurtaient aux cloisons et nous tombaient dessus, la langue pendante, l’œil glauque, la queue frémissante ! Dans une demi-conscience, je vis le lion se dresser sur ses pattes arrières, exhibant un braquemart fabuleux, et plonger au milieu des corps dénudés. Le cri qui s’en suivit ne fut pas uniquement de douleur, sans savoir toutefois qui le poussa, de Japhet ou de sa partenaire. On eût dit que la folie ne devait prendre fin : les aigles tournaient au-dessus de la mêlée, s’abattant tour à tour sur nous, non pas pour se saisir d’une proie, mais en vue de quelque coït rapide et hasardeux, duquel ils s’extirpaient pour reprendre leur vol, et plonger de nouveau. Le cerf honorait son harem improvisé, peu regardant sur le pelage de ses compagnes successives. Eber, visiblement doté du même gourdin infatigable, le suivait de près et besognait de même. Et parmi les corps enchevêtrés se glissaient, furtifs mais efficaces, les corps écailleux des crotales dont les formes serpentines donnaient plus d’une idée aux gourgandines livrées à notre stupéfiante ivresse. Moi-même je ne pus me souvenir si mon dernier partenaire fut doté de poils, de cheveux ou de plumes. Ce fut à cet instant que je m’évanouis, presqu’en même temps que tous les autres participants involontaires de ce lubrique pandémonium.

Heureusement, nous nous réveillâmes avant les bestioles. Et moi avant Eber, ce qui me donna le plaisir de le tirer du sommeil d’une façon dont se souvient encore son postérieur. La journée du lendemain ne fut pas de trop pour remettre toutes les bestioles en cage, nettoyer, et surtout se purger un peu l’esprit des miasmes de la veille. La meilleure méthode que je connaisse pour ça, c’est le boulot ! Et les jours suivants, personne n’a chômé, je vous prie de le croire : c’est du souci, nourrir les animaux de la création ! Facile de les créer, mais on voit bien que le Très-Haut ne s’en est jamais occupé : c’est dingue ce qu’une bête peut passer son temps à bâfrer, brailler et caquer toute la sainte journée, sans un carré d’herbe pour se dégourdir les pattes ! Et je ne vous parle pas de l’odeur ! Les premiers temps, il était impossible de deviner ce qui puait le plus, entre les bestioles qui pissaient et leurs soigneurs qui gerbaient. M’enfin, ça s’est fait : quand on sait qu’il y a le Paradis à gagner au bout, chacun peut réussir à passer la serpillière, non ? Parfois je me dis que l’Éternel a un drôle de sens de l’humour, moi qui me serais contenté d’une petite barque avec deux ou trois épouses, une réserve de pois chiches et d’alcool de datte…

M’enfin c’est comme ça, être élu comporte son lot de petites satisfactions et de contraintes : j’ai sauvé ma peau, mais celle de la belle-doche et de sa famille aussi ! D’ailleurs, au bout d’une semaine, certains commençaient déjà à râler… Mais le spectacle de la mer infinie, avec son lot de cadavres gonflés et autres débris flottants, leur a bien rabattu le caquet. Et maintenant que le soleil est revenu, c’est qu’ils prendraient presque goût à la croisière… J’ai bien vu tous les petits-enfants et les petits-neveux et nièces, qui, ayant parfaitement compris quelle serait la finalité de l’aventure pour les derniers survivants au monde, commençaient à se reluquer à coups d’œil concupiscents. J’ai dit halte à tout. Pour ça, ils attendront d’avoir touché la terre promise et récité les actions de grâces. Et pour être sûr que tout le monde rentre dans le rang, j’ai ponctué avec des seaux d’eau pour les plus entreprenants. Je ne veux pas de problèmes avec le Très-Haut, pas si près du but !

Déjà que… Enfin, faut que je vous dise… Bon, on devait s’y attendre un peu, mais j’aurais préféré que… Bref, après quarante jours et quarante nuits de pluie, il devenait évident que toutes les participantes involontaires à… Hum !... à la réunion de la première nuit, portaient les fruits de nos ébats sous stupéfiants. Ça me fit souci jusqu’à ce que je me fasse finalement une raison : tous ces futurs enfants n’étaient-ils pas finalement la meilleure façon de recommencer l’Histoire des hommes ? N’étaient-ils pas, ainsi que mes aïeux Adam et Eve, fruits de la volonté divine ?

Les jours passaient, et comme visiblement tout se passait pour le mieux, je cessais de m’en inquiéter. D’ailleurs, durant les lunes qui suivirent, la routine quotidienne de l’arche se perpétua, bien huilée : il ne restait plus qu’à attendre le délai imparti par Yahvé, au bout duquel je devais leur faire le coup de la colombe, afin de leur clouer le bec pour quelques générations. (dans un coin du rafiot, j’ai embarqué un olivier : pas folle, la guêpe !)

Et puis, un matin, au lever du soleil, un cri est tombé du poste de vigie :

« Terre, terre droit devant ! Hosannah, hosannah ! »

Nous nous sommes précipités vers la proue : à moins de prendre des vessies pour des lanternes, il y effectivement une terre, droit devant. Conformément aux plans du Très-Haut (vu que c’est lui qui menait la barque), nous arrivions enfin en vue du mont Ararat…

Restait à savoir comment nous allions y accoster, et dans quelles conditions : l’Arche se manœuvrait à peu près aussi facilement qu’une marmite. Toutefois, les courants semblaient favorables à un accostage. Les courants, ou plus sûrement la volonté divine.

En fait d’accostage, ce fut plutôt un échouage, et la coque s’ouvrit comme une amandebien sèche ; heureusement du côté des herbivores, qui se dispersèrent dans tous les sens sur la plaine verdoyante, en hennissant, beuglant, blatérant ! Quel foutoir ! Enfin, bon débarras. On verrait plus tard pour libérer petit à petit les carnivores…

Comme prévu, l’Arc-en-ciel est apparu, et j’ai dressé l’autel pour les actions de grâce. Je vous prie de croire que tout ce petit monde s’est sagement agenouillé devant moi : c’est que ça en jetait, d’être l’Élu. D’ailleurs, deux ou trois petites jeunettes me jetaient des regards mi-énamourés, mi-calculateurs. Le débarquement ne s’annonçait pas si mal : je n’aurais pas échangé ma place contre une récolte de lentilles... Fallait juste que j’arrive à convaincre Eber de me fournir en aromates, pour assurer le coup.

J’en étais là de mes prières, quand soudain, toutes ces donzelles se sont mises simultanément à pousser des cris aigus en se tenant le ventre, roulant à terre, subitement terrassées par les douleurs de l’accouchement ! Pas de doute que l’Éternel tenait à célébrer à sa façon l’installation de ses ouailles sur la Terre Promise, en avançant le calendrier de la (pro)création. Évidemment, pas une parmi elles ne pouvait assister les autres pour l’accouchement. Chez les hommes, ce fut la panique. Ils se rassurèrent en se disant que ce ne devait pas être si différent que de mettre bas un agneau. Et ça, nous savions faire, nous, les hommes.

On parvint donc à organiser une petite maternité de campagne, et, par groupe de deux ou trois, nous commençâmes à assister chacune des futures mères. J’en étais là, à tenir la main de ma petite Martha, quand on me tapa sur l’épaule. Je me retournais vers Japhet, peu amène, afin de lui faire part de ma façon de penser sur le fait que ce n’était pas le moment, qu’il y avait assez de boulot comme ça et que lui aussi devait avoir une donzelle à accoucher, quand son regard effaré me coupa net la chique.

« Ben quoi ? arrivai-je finalement à articuler.

— Rabbi… Les animaux… Eux aussi, ils mettent bas… Tous en même temps !

— Hallelujah, louée soit la volonté du Seigneur ! ironisai-je, soulagé. Mais tu vois, ce n’est pas la priorité : eux, ils y arriveront bien tous seuls, ne crois-tu pas ?

— Ah, ça oui, ils y arrivent tous seuls ! acquiesça-t-il, soudain très pâle.

Là, je me suis dit que quelque chose clochait : je me suis levé d’un bond pour le suivre jusqu’au troupeau qui s’était depuis reformé à quelques dizaines de pas du campement. Au beau milieu d’un cercle formé par tout ce panachage divin de bestioles, gigotait dans l’herbe le premier rejeton des rescapés du déluge : un poulain… Enfin presque. Je veux dire par là qu’il avait l’air d’un vrai poulain, si l’on exceptait les longues ailes encore humides qu’il agitait maladroitement pour les sécher. J’aurais pu rester ainsi, la bouche ouverte, jusqu’à me transformer en statue de sel, si Japhet n’avait pas ajouté, hésitant :

— Il y a aussi la lionne…

— Hein ? La lionne ? Ben quoi, la lionne ?

Trente secondes plus tard, je contemplais les trois lionceaux qui s’ébattaient déjà dans la paille, cherchant en aveugle les mamelles de leur mère. Elle en avait suffisamment pour nourrir toute la portée, même si l’on considérait la tête de chèvre supplémentaire de l’un d’entre eux, et la gueule du serpent qui lui servait de queue. Le second cherchait à s’attribuer la meilleure tétine en en repoussant de l’aile le troisième qui…

— Que le Très-Haut nous prenne en pitié !

Quant au troisième, c’était le portrait craché de cet imbécile d’Eber !

À cet instant, retentit un grand cri de désespoir, en provenance du campement. Même ainsi, il me fut impossible de ne pas reconnaître…

— Martha ! Ma petite-fille !

Bousculant tout sur mon passage, je retraversai le pré en courant, pour tomber à genoux devant la jeune mère, qui semblait vouloir noyer de ses larmes son nouveau-né :

— Ne t’inquiète pas, Papi, sanglotait-elle, je l’aimerai quand même !

Aimer ? La fierté de voir sa force d’âme se disputait à la fascination provoquée par l’aspect du dernier-né de mes descendants. Moi aussi, il me faudrait l’aimer ainsi, couronné d’une nuée de minuscules crotales qui fouettaient l’air en une venimeuse chevelure.

— Rabbi…(c’était la voix hésitante de Sem, derrière mon épaule) Je crois qu’il y a quelqu’un qui veut te parler…

— Hein ?

Je me redressai aussi sec pour me retrouver face à un inconnu hirsute, portant la barbe lui aussi (mais moins majestueusement que moi, en toute objectivité).

— Salut l’ami, lança-t-il avec gouaille, c’est toi le patron de toute cette smala ? Je m’en voudrais de paraitre désagréable, mais vous auriez pu demander l’autorisation avant de planter la tente pour votre pique-nique géant, hein ? Mais j’suis pas bégueule, vous pouvez rester ici si vous voulez, l’île est assez grande pour tout le monde… Et puis, ça me fera de la compagnie, je n’ai pas vu un péquin depuis un bout d’temps ! Faudra m’mettre de côté toutes vos drôles de bestioles, j’ai pour idée d’en faire élevage : j’suis sûr qu’avec un peu de patience, je pourrais obtenir des croisements intéressants !

Là, je dois vous avouer, j’ai vu rouge :

— Je vous interdis de parler ainsi de mon arrière-petite-fille ! Et sachez que cette Terre est nôtre, car le Très-Haut nous a dit : " Je vous conduirai au mont Ararat, qui sera votre Terre promise, afin que vous repeupliez l’Univers ! " Vous croyez qu’on en a sué autant, depuis des lunes, pour se faire enquiquiner par le premier venu, non mais, quoi, alors ? »

L’individu recula d’un pas, plus par prudence que par frayeur, je dois l’avouer. Il me lorgna d’un regard torve, avant finalement de se montrer plus amène.

— Allons, grand-père, je vois bien que tu es un peu sur les nerfs, hein ? Je peux comprendre, va : moi, j’ai vu l’eau monter depuis le haut de ma montagne, les pieds bien au sec… Tandis que vous autres, vous n’avez pas dû rigoler tous les jours dans cette caisse à savon… Allez, reprenons depuis le début, et agissons en personnes civilisées… »

L’air franc, il tendit la main, tout sourire :

« Il t’a juste manqué une boussole : bienvenue sur l’Olympe ! Moi, c’est Zeus, et toi ? »

DÉDUCTION

Le commissaire Magret était fier de son nom. Du moins était-ce la seule chose dont il pouvait être professionnellement fier, car, après trente-deux ans de carrière, son palmarès judiciaire restait désespérément dénué de toute réussite… Oh, bien sûr, il en avait arrêté, des truands à la petite semaine, des voleurs de pommes ou de bicyclettes. Mais il rêvait du coup d’éclat qui l’aurait fait reconnaître, sans contestation possible, comme un des plus grands détectives de son époque : mettre le grappin sur Arsène Lupin ou Alfred Spaggiari, coffrer Lucky Luciano ou Jacques Mesrine, être la terreur de la mafia calabraise ou napolitaine, démanteler un réseau de grand banditisme, démasquer un complot en vue d’assassiner le président…

Au lieu de ça, son palmarès criminel se résumait à l'arrestation de la veuve Bourgoin, qui, à quatre-vingt-cinq ans passés, n’avait pu se retenir de verser quelques gouttes de mort-aux-rats dans le bouillon de légumes de son légume de mari. Tout au plus pouvait-il également se vanter d’avoir toujours terminé la lecture d’un roman policier (Sir Arthur Conan Doyle, Boileau-Narcejac, Gaston Leroux ou Jean Ray garnissaient sa bibliothèque) en ayant percé à jour le mystère dès la moitié de l’intrigue.

Aussi se contentait-il de simplement singer le célèbre personnage de Simenon dont il portait presque le nom, espérant secrètement que l’habit ferait le moine, et qu’ainsi, par quelque vertu occulte, le grand scénariste divin lui offrît l’occasion de faire jeu égal avec les plus grands.

Le téléphone de son bureau se mit à sonner. Il décrocha.

— C’est un crime… lui annonça la voix de son adjoint Cordier.

— Ne touchez à rien, j’arrive ! lança-t-il, dissimulant mal une pointe d’espoir dans sa voix.

— Alors, Commissaire ?

Mâchouillant consciencieusement le tuyau de sa pipe éteinte, Magret s’abstint de tout commentaire : l’heure n’était pas à la précipitation. D’une part parce qu’on ne pouvait plus rien pour la victime, dont les entrailles déversées sur le trottoir évoquaient une garniture de choucroute revue et corrigée par un fauviste. D’autre part parce que le côté spectaculaire du meurtre augurait d’un criminel hors du commun. Ceci le confortait dans l’idée qu’il s’agissait de l’affaire, celle qui lui apporterait la consécration. Enfin, il s’abstint de répondre parce que le ton geignard de Cordier commençait à lui courir sur le haricot.

Du coin de l’œil, il détailla discrètement l’agitation contenue par le ruban de plastique jaune délimitant la scène du crime : quatre plantons, essayant de canaliser la foule habituelle des charognards urbains (« Circulez, y’a rien à voir ») ; deux ambulanciers patientant clope au bec ; et pour finir les inévitables Tintin de service, cyclopes à l’œil lanceur d’éclairs, s’efforçant d’obtenir de la scène de racoleuses photos à savourer dès le lendemain à la une de Détective.

Ce n’était pas le moment de se planter. Comment auraient agi Burma, Holmes ou Rouletabille ?

Avec sur sa nuque l’haleine caféinée de Cordier, Magret se pencha de nouveau sur le cadavre, loupe en main. Il détailla méticuleusement le visage, les cheveux, les vêtements, les mains et les chaussures de la victime, tout en évitant autant que possible de marcher dans les flaques coagulées brunâtres.

— Alors, Commissaire ? répéta l’adjoint. Des indices ?

Rentrant le ventre, Magret se redressa. (même ainsi, il devait toujours lever les yeux vers ce grand escogriffe de Cordier).

— Plus que ça, mon vieux.

— Un suspect, monsieur le commissaire ? Déjà ?

— Mieux, renchérit Magret dans une infructueuse tentative de plastronner tout en gardant une modestie de bon aloi. Suivez-moi, Cordier.

D’un pas gaillard et conquérant, suivi très canichement par son adjoint, il remonta la rue sur une vingtaine de mètres et s’arrêta face à la lourde porte d’une cossue maison de ville. Il enfonça la sonnette d’un doigt raide comme la justice, faisant retentir derrière l’épaisseur des murs un cuivré et solennel grelottement.

Dans l’entrebâillement de la porte apparut le visage blafard d’un homme entre deux âges.

— Mr Jacques Boucher ? s’enquit le commissaire Magret.

Un grognement fit office d’acquiescement.

— Mr Boucher, au nom de la loi, je vous arrête pour meurtre.

La voiture de police s’éloignait, sirène hurlante, emportant le présumé coupable sous le regard satisfait du policier.

— Ah ben ça alors, ah ben ça alors, répétait en boucle Cordier. Commissaire, comment avez-vous fait ?

— Élémentaire, mon cher adjoint.

— Beuh… Qu’est-ce qui vous a mis sur la piste ? Une empreinte ? Une fibre de tissu ? Une poussière ? Une tache de sang ?

— Allons, Cordier, n’avez-vous rien remarqué ? Regardez donc l’adresse !

— L’adresse ?

— Le numéro de la rue, là où réside le meurtrier.

— Euh…Oui. C’est le 21. Et alors ?

— Et alors ? Mais voyons, Cordier, ne savez-vous pas que L’assassin habite au 21 ?

— …

— Je vous passerai le bouquin : vous avez encore beaucoup à apprendre, mon vieux.

EN AVANT, MARS !1

Sur le fond noir du ciel, rien ne distinguait la minuscule étoile de ses voisines. Pourtant, à la différence des autres points lumineux, elle avait légèrement bougé par rapport à ceux-ci. Initialement située à l’intersection des quatre lignes du réticule de visée, elle s’en était nettement éloignée après de longues minutes d’observation. Et ce mouvement propre sur le fond du ciel démontrait bien qu’il s’agissait d’un objet très proche, à l’échelle du système solaire.

Satisfait de sa trouvaille réalisée à l’œil nu, Thomas utilisa un grossissement suffisant pour en distinguer les détails : le télescope lui révéla la forme irrégulière du vaisseau qui les précédait sur la route vers Mars.

—…mais plus pour très longtemps, murmura-t-il à lui-même avant d’appeler : Helen !

Surgie du sas menant au module de résidence, l’astronaute américaine flotta jusqu’à lui, avec une habileté apportée par deux mois en gravité zéro, et colla à son tour l’œil à l’oculaire.

— Voilà enfin le fameux Tiangong-4, murmura-t-elle après quelques instants d’observation.

— L’ex-Tiangong-4, tu veux dire, la corrigea-t-il. Je te rappelle que le vaisseau chinois a été rebaptisé Zheng-He dès la première heure de son départ de la Terre…

—... après avoir fait croire au monde entier que l’étage de poussée amarré une semaine auparavant à leur soi-disant station orbitale n’était qu’un module supplémentaire d’habitation…

Elle se tourna vers lui, sourcils froncés :

« Du neuf sur sa trajectoire ?

— Les dernières mesures effectuées depuis la Terre, et affinées par nos propres données radar, confirment que le Zheng-He abordera Mars deux jours après nous.

— C’est court…

— Ça ne devrait pas évoluer : leur vaisseau, plus lourd que le nôtre, a aussi une capacité de manœuvre plus réduite. Et comme nous suivons une orbite de Hohmann2 légèrement plus tendue, cela compense notre retard de dix jours au départ de la Terre.

— Le rush sur la ligne d’arrivée sera de toute beauté… ça va être un plaisir de les coiffer au poteau après s’être fait griller la politesse sur la ligne de départ !

— Tout de même, construire ce vaisseau, au nez et à la barbe du monde entier, quel culot… mais qui n’enlève rien à leur mérite !

— Je me payerai le luxe du fair-play lorsque je foulerai le sol d’Isidis Planitia, Tom. La première.

* * *

Ce matin, j’ai encore dû encore empêcher Ron de sortir pour relever le courrier.

Il y a bien longtemps que le facteur ne passe plus, mais le pauvre vieux perd la tête. Voilà deux semaines à présent que cette lubie le prend au saut du lit, et chaque fois il faut se battre pour le convaincre de rester à l’intérieur. J’avais espéré que ce nouveau symptôme ne serait que passager, mais il semble devoir s’installer dans la durée. Aucun doute que cette attente interminable ronge insidieusement les nerfs de tous les habitants de l’Abri, et qu’il n’est qu’une question de temps pour que nous soyons tous, à brève échéance, victimes de syndromes analogues. Si au moins nous pouvions avoir des nouvelles de l’extérieur… Mais depuis un mois, impossible de capter la moindre émission du gouvernement, ce qui n’améliore le moral de personne, cela va sans dire. J’espère de tout cœur que la radio officielle n’a cessé ces émissions que pour éviter de se faire repérer et détruire. Peut-être même sont-ils en train de la déménager en lieu sûr ? Au fond de la mer, au cœur d’un massif montagneux, que sais-je ? C’est le seul espoir que j’ai, plutôt que d’imaginer la voir anéantie par un tir de missile… Si c’est bien le cas, alors que reste-t-il de notre pays ? A-t-il été complètement envahi, et occupé ? Ou bien a-t-il été transformé en un désert radioactif par le feu nucléaire ou par quelque horrible nouvelle arme ? Pour le savoir, il faudrait avoir des nouvelles de l’extérieur… ou sortir de l’Abri.

Je lève le regard vers la fenêtre. Bien sûr, les volets d’acier sont fermés. Quand oserais-je de nouveau les ouvrir ? La dernière fois que je les ai entrouverts, il y a de ça plusieurs semaines –voire plusieurs mois : je perds parfois moi aussi la notion du temps, au sein de ces journées identiques constamment renouvelées–, la vitre était enduite d’une épaisse neige noire qui collait au carreau comme de la glu : on aurait cru le monde plongé dans des ténèbres de fin du monde. Sans doute l’effet d’une de leurs armes terrifiantes. Serait-ce une sorte de cendre qui aurait entièrement recouvert le pays sous un drap de mort ? J’ai beau savoir que les parois de l’Abri sont en théorie conçues pour résister aux conditions extrêmes d’un hiver nucléaire, j’ignore ce qu’il va advenir de nous. L’avenir n’offre ni certitude, ni espoir. J’ai parfois peur que l’isolement nous soit aussi nocif que toutes les armes de l’ennemi. Autant que la claustrophobie, c’est la perte de notion du temps qui sape nos maigres forces. Une seule horloge fonctionne encore, mais pour combien de temps ? Combien de temps nous va-t-il encore falloir tenir ? Les consignes données lors du scellement de l’Abri étaient claires : nous devons attendre les ordres pour sortir. Sortir… Mais pour trouver quel monde ? S’il y a encore un monde... Je manipule encore la radio dans l’espoir de capter autre chose que d’épisodiques bribes de phrases incompréhensibles… Sans succès pour aujourd’hui.

Ai-je encore la force de garder espoir ?

* * *

— Bon. Alors, pour résumer : je dis aux gonzes qu’on ne sait rien pour l’instant rien de ce qui se passe réellement, mais que la situation est entièrement sous contrôle, c’est bien ça ?

— T’as tout compris, Ed.

Le dénommé Ed contempla la mince chemise de carton contenant les papiers que venait de lui remettre l’administrateur général de la Nasa une heure auparavant.

— Sois franc, Mark : dans quel mesure le message officiel correspond à la situation officieuse ?

L’autre eu un sourire mécanique aussi politique qu’une grimace de campagne électorale, et éluda la question avec une habileté du même gabarit :

— Mec, "chargé de communication", c’est ton job. Si je te remplace subitement à la conférence de presse hebdomadaire, après quatre mois de bons et loyaux services, ça va mettre la puce à l’oreille des charognards, là.

Ed suivit le coup d’œil de son interlocuteur sur l’écran montrant la salle de conférence, où s’alignaient, en une trépidation difficilement retenue, une masse de journalistes hérissée de micros et d’objectifs de toutes tailles.

« Tu as le script pour diriger cette conférence d’une main de maitre : tu as la confiance de tout le staff, Ed. »

Il lui tapa sur l’épaule.

« Et puis, il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent que d’ici quelques jours, tout soit rentré dans l’ordre. Sois certain que cette conférence-ci effacera toutes les précédentes, jusqu’à la finale. La gloire, Ed ! »

—…La perte de la liaison radio avec l’équipage du Von-Braun, depuis une douzaine d’heure, pour inquiétante qu’elle puisse paraitre au premier abord, n’a aucune raison d’être interprétée de façon dramatique. Les derniers relevés de télémétrie reçus avant la perte de signal confirment que le vaisseau martien international semble s’être mis en rotation lente sur lui-même, autour d’un axe imprévu, ce qui ne permet plus à l’antenne de communication d’être correctement pointée vers la Terre. »

Avec une maitrise de l’à-propos toute professionnelle, un grand escogriffe émergea soudainement des rangées de têtes jusqu’à présent bien alignées de son auditoire. La façon soudaine avec laquelle il avait littéralement bondi de sa chaise évoqua irrésistiblement à Ed ces petits rongeurs du désert, dressés sur leurs pattes arrière pour guetter le danger.

— Thimoty Berckman, Times Magazine, se présenta-t-il avant d’enchainer à toute vitesse : ce type d’incident a-t-il été prévu par la Nasa ? Si oui, quelles en sont les causes et quelles sont les procédures à suivre par l’équipage pour y remédier, et dans le cas contraire…

Ed eut la présence d’esprit de couper la question avant que le zigoto ne développe trop précisément cette hypothèse du cas contraire.

— Oui, évidemment, mentit-il avec aplomb, cet incident fait partie des scénarii sur lesquels s’est entrainé l’équipage. La cause la plus probable est le déclenchement intempestif d’un propulseur d’attitude, ces petits réacteurs qui permettent l’orientation du vaisseau. La procédure de correction, parfaitement définie, consiste dans un premier temps à neutraliser ce mouvement à l’aide d’une impulsion contraire, puis dans un second temps à repositionner correctement l’axe du vaisseau dans sa position originelle.

— Dans ce cas, comment expliquez-vous qu’au bout de douze heures, cette procédure n’ait visiblement pas été appliquée, puisque la perte de contact perdure ?

— Le plus probable est que l’équipage prend le temps de faire un diagnostic complet de l’incident avant de procéder à la manœuvre. En un sens, ce délai est rassurant, et…

— Elizabeth Dewerk, Saturday Evening Post, le coupa une journaliste, micro à la main. (Ça y est, les suricates sont de sortie, jura Ed in petto.) Votre optimisme est-il partagé par l’ensemble des dirigeants de la Nasa, ou est-ce un point de vue personnel ?

— Mon opinion personnelle n’a aucune…

— En fin de compte, attaqua-t-elle avec un plaisir sadique évident, vous n’en savez rien, mais la position officielle est de considérer que cet incident n’a aucun caractère de gravité. Est-ce parce que, dans un cas plus sérieux, il n’y aurait rien que nous puissions faire pour aider l’équipage ?

— Je vous en prie, votre réflexion est caricaturale et orientée, tenta-t-il pour désamorcer la polémique, mais sans y parvenir.

— En somme : "circulez, il n’y a rien à voir" ?

— Je ne suis pas ici pour les journaux à sensation !

Profitant de l’aubaine, un nouvel intervenant prit d’autorité la parole :

— Isham Hatawhay, se présenta-t-il, du New York Times, que, j’espère, vous ne considérez pas comme tel, enchaina-t-il très pince-sans-rire. Cet incident, quelle qu’en sera l’issue, ne remet-il pas en cause certains de vos choix logistiques, surtout celui, d’une couleur très politique, d’avancer de trois semaines le départ du Von-Braun pour contrer le lancement surprise du Zheng-He, et s’assurer de la première place à l’arrivée sur Mars ? Est-il pertinent de faire l’hypothèse que cette précipitation puisse être à l’origine du souci actuel de notre vaisseau ?

— Je ne vous laisserai pas insinuer que la sécurité de nos astronautes…

Mais la troupe de suricates se mua subitement en une horde de loups affamés.

— La Nasa a-t-elle sollicité l’aide du vaisseau chinois pour tenter de rétablir le contact radio avec l’équipage ?

—…ou même de procéder à des observations à distance ?

Ed laissa passer une salve de questions en se désaltérant à grandes goulées dans un verre de carton vide, attendant le moment propice pour reprendre l’initiative.

— Messieurs, vous semblez méconnaitre les grandeurs physiques – telles que vitesse et distance – mises en jeu entre de telles orbites interplanétaires. Le vaisseau chinois ne peut en aucun cas procéder à de simples observations…

— La Nasa admet donc connaitre les capacités du Zheng-He ?

—...et ce, malgré le fait que leurs communications soient cryptées ?

—…ou bien la Nasa refuse-t-elle-même jusqu’à la simple idée de demander de l’aide au vaisseau concurrent ?

Ed s’essuya à présent le front, trop conscient de ce que cela pouvait dénoter.

— Cette question n’ayant pas été abordée, je n’ai aucune information à vous communiquer pour…

— Vous nous assurez donc toujours d’être les premiers sur Mars, même à quarante-huit heures près ?

— Il n’y a aucune raison pour que les objectifs de la mission soient modifiés.

— En somme, le programme de vol est maintenu… à n’importe quel prix ?

— Je ne relèverai pas ce sous-entendu.

Quand Ed quitta la salle de conférence, il avait une idée assez précise de ce qu’avaient dû ressentir les premiers martyrs chrétiens livrés aux fauves.

* * *

Ce matin, je suis tombé de mon lit. C’est la deuxième fois. Hier, j’avais eu un premier vertige. Comment ne pas se dire qu’il s’agit des premiers symptômes ? Dieu fasse que ce ne soit pas le cas. Il me faut coûte que coûte tenir ce journal à jour, quotidiennement. Chaque journée passe lentement, à une vitesse folle : il me faut faire un effort pour me souvenir du "monde d’avant"… La dernière horloge de l’abri a rendu l’âme il y a maintenant trois (ou bien est-ce quatre ?) jours, ou plutôt, "périodes de sommeil". J’ai cherché de la cave au grenier, impossible de mettre la main sur une montre oubliée au fond d’un tiroir. D’ailleurs, c’est en fouillant le dernier sous-sol que je me suis aperçu que la réserve de charbon diminuait drastiquement… Et qu’il me faut à présent descendre surveiller la chaudière deux fois par jour : son thermostat est lui aussi hors-service. Après un mois où il a fallu le retenir de sortir tous les jours, Ron est à présent prostré dans son lit, sans force ni même volonté d’en sortir. Un âcre relent d’ammoniaque émane de sa chambre, et personne ne semble vouloir y faire quelque chose, si ce n’est bien refermer la porte pour tenter de contenir l’odeur d’urine. Aly somnole la journée, inondée de bave, sans qu’il soit possible de lui faire faire quoi que ce soit sans qu’elle pique du nez au bout de cinq minutes… Si au moins elle ne passait pas la nuit à se balancer dans le rocking-chair, à chantonner en boucle le même refrain d’un vieux du tube du siècle dernier : « Hey, Jude, don’t be afraid ; Hey Jude, don’t be afraid ; Hey Jude… ». J’ai déménagé son lit dans la chambre du fond, pour que tout le monde puisse un peu dormir. Quant à Dim, quand il a passé chaque matinée à chercher dans tout l’Abri des livres qui n’existent pas, il se décide subitement à les écrire, et il passe le reste de la journée à noircir son cahier, repassant inlassablement les mêmes gribouillis devenus illisibles, jusqu’à mettre le papier en charpie… Il n’y a guère qu’Issie avec qui je peux parler, mais c’est pour tourner et retourner les problèmes qui s’accumulent dans l’Abri, sans pouvoir y trouver une solution. Elle aussi commence à régulièrement trébucher dans les escaliers ou se cogner aux portes… Pourvu que ses symptômes s’en tiennent à ce stade, sinon, je me retrouverais définitivement seul. Nous avons suffisamment de nourriture, en théorie, pour tenir largement jusqu’à la date prévue de la sortie, mais chaque journée me parait maintenant à la fois plus longue et plus courte que les précédentes. Comment mesurer le temps sans horloge ? Et sortir, pour trouver quoi ? Quel monde, quels survivants ?

* * *

La Nasa a fait les choses en grand : dans la salle de contrôle, sur le triptyque d’écran de plusieurs mètres de large, en lieu et place des diagrammes, colonnes de chiffres et schémas de trajectoire, s’étendent à perte de vue, sous un ciel d’ocre pastel, des dunes rocailleuses dont la teinte rouille ne laisse aucun doute sur le monde d’où proviennent ces images irréelles. Dans ces deux lieux que séparent des dizaines de millions de