Face à l'opacité du monde - Pierre Lurçat - E-Book

Face à l'opacité du monde E-Book

Pierre Lurçat

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Beschreibung

A l'ère des réseaux sociaux, on n'échange plus des idées: on "partage" des informations et des "contenus". Cette réalité bien concrète, qui peut sembler triviale, recèle en vérité un changement fondamental, qui affecte non seulement notre manière de dialoguer avec nos prochains, mais également notre manière même d'appréhender le monde. En vérité, ce "partage" d'informations ne consiste pas tant à inviter l'autre à faire sienne notre vision du monde, qu'il ne dénote plutôt notre incapacité croissante à échanger des idées de manière authentique. Il y a là une manifestation d'une atteinte sans précédent à notre idée même du savoir et de la vérité. Dans un monde saturé d'information et soumis au bruit incessant des "tweeteurs" et d'autres notifications permanentes, nous ne pouvons non seulement plus nous entendre, mais nous sommes devenus sourds à toute voix extérieure, et parfois à notre propre voix intérieure. Le trop-plein d'informations ne tue pas seulement l'information elle-même, mais il anéantit aussi notre capacité de comprendre le monde. Dans les pages qui suivent, nous avons restreint notre analyse à douze livres qui ont pour point commun de porter sur notre monde un regard à la fois critique et constructif. Les thèmes abordés par les auteurs ici évoqués sont multiples et variés: la "Déconstruction" (P.A. Taguieff), l'idéologie post-moderne (S. Trigano), la technologie (N. Postman), l'Homo numericus (E. Sadin), la manipulation des médias (L. Lurçat) ou encore la science (F. Lurçat), etc. Malgré leur disparité apparente, ils participent pourtant d'un même phénomène - dont ils représentent les multiples facettes - qu'on pourrait définir comme la transformation radicale, ou la mutation de l'identité de l'homme.

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Seitenzahl: 87

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Pour tous ceux qui cherchent à comprendre notre monde

TABLE DES MATIERES

Introduction

Technopoly

de Neil Postman : un livre précurseur

Le mythe de l’intelligence artificielle : Éric Sadin

La guerre de l’attention

,

Y. Marry et F. Souillot

Apocalypse cognitive,

Gérald Bronner

Pourquoi déconstruire ?

de Pierre-André Taguieff

La nouvelle idéologie dominante

,

de Shmuel Trigano

La fin des choses,

Byung-Chul Han

La manipulation des enfants

,

de Liliane Lurçat

L’intention d’amour

,

de Shmuel Trigano

La science suicidaire,

François Lurçat

La philosophie devenue folle

,

J.-F. Braunstein

INTRODUCTION

Comment comprendre le monde à l’ère des médias sociaux ?

La pensée humaine est plus que calcul et résolution de problème. Elle éclaire et illumine le monde. Elle produit un tout autre monde.

Byung-Chul Han1

Dans le fracas des armes, qui a plongé Israël dans une guerre dont il ne soupçonnait plus guère l’éventualité, ce n’est pas seulement le rêve illusoire de la « paix maintenant » qui a volé en éclats, mais aussi, sans doute, celui d’une certaine intelligibilité du monde. L’ère de la surinformation qui est la nôtre est aussi celle d’une opacité grandissante des événements, face à la multiplicité des interprétations et des opinions individuelles, érigées en vérités. Nous en donnerons pour exemples – parmi des centaines d’autres – celui de ces Juifs américains manifestant contre la riposte israélienne à Gaza (imagine-t-on des Juifs manifester contre les opérations alliées en Allemagne pendant la Deuxième Guerre mondiale ?) ; ou encore celui de ces Israéliens qui restent convaincus, alors même que la Russie a déclaré haut et fort son soutien au Hamas, que Poutine est un allié d’Israël…

A l’ère des réseaux sociaux, on n’échange plus des idées : on « partage » des informations. Cette réalité bien concrète, qui peut sembler triviale, recèle en réalité un changement fondamental, qui affecte non seulement notre manière de dialoguer (de « communiquer » pour employer un langage actuel) avec nos prochains, mais également notre manière même d’appréhender le monde. En vérité, ce « partage » d’informations ne consiste pas tant à inviter l’autre à faire sienne notre vision du monde, qu’il ne dénote plutôt notre incapacité croissante à échanger des idées de manière authentique.

Plus encore qu’une dégradation du débat public, qui a été souvent relevée et analysée ces dernières années, il y a là une manifestation d’une atteinte sans précédent à notre idée même du savoir et de la vérité. Dans un monde saturé d’informations et soumis au bruit incessant des « tweeteurs » et autres notifications permanentes, nous ne pouvons non seulement plus nous entendre mutuellement, mais nous sommes devenus sourds à toute voix extérieure… et même parfois à notre propre voix intérieure. Le trop plein d'informations ne tue pas seulement l'information elle-même, mais il anéantit aussi notre capacité de comprendre le monde.

La mission du bibliothécaire à l’ère d’Internet

Ce paradoxe avait été observé il y a près d’un siècle déjà par le philosophe espagnol Ortega y Gasset, dans un texte lu devant le Congrès international des Bibliothécaires et des Bibliophiles, tenu à Madrid en 1935 2 . Déplorant la pléthore de livres sous lesquels croulait déjà l’homme du début de son siècle, le philosophe avait exposé la « mission du bibliothécaire » comme consistant à guider l’homme de son temps entre les rayonnages surchargés pour accéder aux ouvrages indispensables, en lui évitant les lectures futiles ou fastidieuses, mais aussi en lui permettant d’échapper à la confusion concomitante à la surabondance de livres.

« La culture », écrivait-il, « qui avait libéré l’homme de sa forêt primitive, le propulse de nouveau dans une forêt, de livres cette fois-ci, non moins confuse et étouffante ». Le jugement porté par le philosophe en son temps est valable pour notre monde aujourd’hui, avec une véracité décuplée. Car ce sentiment d’être perdu dans une forêt de livres est ressenti bien plus intensément encore à l’époque du « Web » et des bibliothèques virtuelles, où aucun moteur de recherche, même le plus perfectionné, ne permet de remplir la mission que remplissait jadis le bibliothécaire. Pourquoi ? Parce que ce ne sont pas de simples « informations » qu’il s’agit de trier, et de nous rendre intelligibles.

Contrairement à la promesse mensongère de plus grande accessibilité du monde, sur laquelle repose toute l’industrie des nouveaux médias, le monde n’a jamais été en effet aussi opaque qu’il ne l’est devenu aujourd’hui. C’est précisément parce que nous sommes submergés d’informations que nous ne savons plus qui croire, entre les médias traditionnels et leurs concurrents numériques, entre la multitude d'opinions et d'analyses qu'aucun critère ne permet de différencier, dans l’océan d’Internet dont aucune balise ne permet de déchiffrer la cartographie invisible.

La « mission du bibliothécaire », pour reprendre l’expression d’Ortega y Gasset, ne consiste pas seulement à nous faire part de ses conseils de lecture. Nous ne sommes pas plus avancés dans la compréhension des événements après avoir lu (ou le plus souvent parcouru, d’un œil rapide et distrait) les innombrables « informations » que nos « amis » virtuels partagent avec nous sur les multiples réseaux… En réalité, nous sommes souvent encore plus perplexes.

La fausse promesse d’intelligibilité du monde

La manière dont nous sommes de plus en plus enclins à penser qu’on nous « cache des choses », ou que la vérité est plus complexe que ce qu’en disent les médias, ne tient pas seulement (et parfois pas du tout) à un simple « complotisme », qu’on rend trop souvent responsable de la confiance ébranlée dans les médias traditionnels. Ce que signifie ce doute permanent, c’est que l’homme d’aujourd’hui n’accepte pas le présupposé sur lequel repose la civilisation des médias tout entière ; celui de l’information et de l’intelligibilité qui en découle. Ce présupposé pourrait être énoncé ainsi : la connaissance de l'actualité nous permet de comprendre le monde qui nous entoure.

Les « décodeurs » mis en place par certains médias pour permettre aux internautes de différencier les informations authentiques des Fake news manquent le plus souvent leur cible, parce qu'ils ne traitent pas la question fondamentale3. Leur mission affichée consiste à trier les informations, en séparant le « bon grain » de l'ivraie, c'est-à-dire les vraies et les fausses informations. Mais ils ne remettent pas en cause la promesse d'intelligibilité du monde. Or c'est précisément celle-ci qui, aux yeux d'une large fraction du public, a été trahie. C'est de ce sentiment d'être privé de la vérité profonde des évènements – et pardelà, de la vérité de la vie et du monde – que découle très souvent la volonté de comprendre l'au-delà de l'actualité, qui échappe par définition aux informations quotidiennes.

La question n’est ici pas tant politique qu’elle est épistémologique, ou ontologique. Car la promesse d’intelligibilité du monde des médias repose sur un axiome essentiel, et jamais exprimé : celui selon lequel les médias (et l’information en général) pourraient nous renseigner sur « l’être vrai », à savoir sur la signification profonde du monde et de la vie… Or, rien n’est plus incertain : l’information nous parle certes de la « réalité », mais encore faudrait-il savoir si cette réalité du monde en épuise toute la vérité, ce qui est évidemment loin d’être vrai.

Opacité et incapacité de juger

Mais l’opacité du monde actuel ne tient pas seulement à la complexité des événements et de la réalité à laquelle ils appartiennent. Elle tient également – et surtout – à notre incapacité grandissante de porter un jugement. Juger l’événement suppose en effet de disposer de critères qui ne sont pas seulement objectifs et scientifiques, mais avant tout moraux. Cela est apparu de manière très flagrante dès les premières semaines de la guerre à Gaza, lorsque des personnes « bien intentionnées » ont mis sur un pied d’égalité les terribles exactions du Hamas d’une part, et la riposte israélienne de l’autre, établissent une symétrie morale entre l’agresseur et l’agressé, entre le cannibalisme barbare du Hamas et la légitime riposte d’Israël. Audelà même de tout préjugé politique ou biais cognitif, cette attitude dénote une incapacité d’appliquer les critères moraux les plus élémentaires.

C’est pourquoi, nous le verrons, toute analyse cognitive de ces phénomènes doit s’accompagner d’une analyse morale. Le présent recueil entend précisément répondre à cette opacité du monde et à cette profusion étouffante d’informations. Ajoutons que cette profusion touche également le monde de l’édition, submergé sous une quantité croissante de livres. « Trop d’informations tue l’information », disait jadis le proverbe. De la même manière, la surabondance de livres nuit au livre, aux éditeurs et aux lecteurs. Comme l’écrivait déjà Ortega y Gasset en 1935, « l’abondance nuit à l’homme ; si un excès de facilités, de possibilités se présente à lui, il est incapable de choisir la plus adéquate et, croulant sous les possibles, il perd le sens du nécessaire 4».

Dans les pages qui suivent, nous avons délibérément restreint notre choix à douze livres, qui ont pour point commun de porter sur notre monde un regard à la fois critique et constructif. Les thèmes abordés par les auteurs ici réunis sont multiples et variés : la « déconstruction » (P.A. Taguieff), l’idéologie post-moderne (S. Trigano), la technologie (N. Postman), l'homo numericus (E. Sadin), la manipulation des enfants (L. Lurçat) ou encore la science (F. Lurçat), etc. Malgré leur disparité apparente, ils participent pourtant tous d’un même phénomène – dont ils représentent les multiples facettes – qu’on pourrait définir comme la transformation radicale, ou la mutation de l’identité de l’homme.

Cette mutation est évoquée par quasiment tous les ouvrages ici évoqués, des plus anciens (dès les années 1970 pour Neil Postman) aux plus récents. La transformation en question est double : elle découle d’une part des changements qu’on pourrait de premier abord considérer comme purement « extérieurs », à savoir ceux affectant la technique. De nombreux philosophes ont montré, depuis longtemps déjà, en quoi ceux-ci modifiaient non seulement le rapport de l’homme au monde, mais également son monde intérieur. D’autre part, cette transformation est également la conséquence de changements intérieurs induits par des idéologies nouvelles, qui cherchent à imposer leur vision du monde en créant un « Homme nouveau ».

Déconstruire le réel pour déconstruire l’homme

A cet égard, l’« Homme nouveau » de l’idéologie post-moderne est largement le fruit de la déconstruction, décrite tant par Shmuel Trigano que par Pierre-André Taguieff. Celle-ci s’inscrit en apparence dans le droit fil de la « pensée du soupçon » des grands déconstructeurs des deux siècles précédents que furent Nietzsche, Marx ou Freud, mais elle va en réalité encore plus loin dans son entreprise de démolition généralisée. Ainsi, explique Trigano, dans la vulgate post-moderne, « le réel n’est plus qu’un texte ». En effet, « à l’opposé de la pensée moderne qui conçoit une rupture entre les mots et les choses, la ‘’déconstruction’’ ramène ‘’les choses’’ aux seuls ‘’mots’’… Aujourd’hui, le réel n’est plus qu’un texte5».