Faire le mur - Victor Furba - E-Book

Faire le mur E-Book

Victor Furba

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Faire le mur, Le déclin de la division intercommunautaire Chypriote.

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Seitenzahl: 104

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Sommaire

Introduction

Contexte historique

I _ le mur chypriote

Etymologie

le mur physique

Centre historique

Le dispositif de surveillance

Un mur en grande partie absent

le mur symbolique

La partie sud

Mur institutionnalisé ou instrumentalisé

Chypre maternée

le mur historique

Le processus de décolonisation raté

Deux mouvements de population bien distincts

Le nationalisme terroriste

II_ la zone tampon

Etymologie

le contexte militaire

Construction de la zone tampon

De l’action à l’ennui

Zone de conquête

Une zone au ralenti

L’agriculture

Une zone isolée mais jamais désertée

Zone morte en plein cœur des villes

une zone en activité

Checkpoint

Ledra Palace

Problématique européenne

Partie 3 : la ligne, les lignes

Etymologie

frontiéralité chypriote

Ligne et frontière

L’impact décisif de la Turquie

La frontière chypriote

quelles responsabilités

L’Organisation des Nations Unies

L’Union Européenne

Responsabilité « Capitale »

une ligne pour deux nations ?

Flux migratoires

L’entretien de la division par le pouvoir politique

Un développement asymétrique

Conclusion

Introduction

« Une fois, Kypris1 envoya à Europé un doux songe (…). Europé, qui dormait dans sa chambre à l’étage supérieur, crut voir deux terres se disputer à son sujet, la terre d’Asie et la terre d’en face [...] par la volonté de Zeus porteur d’égide, il était décidé qu’Europé lui appartenait 2 ».

Chypre présente une scission d’est en ouest d’une longueur de 186 kilomètres et d’une largeur comprise entre trois mètres et sept kilomètres établissant sa superficie à trois pourcents du territoire. Elle se distingue sous plusieurs aspects répertoriés du mur à la vaste prairie non délimitée, héritage d’un conflit historique qui s’étend de 1955 à 1960 dans une lutte dipolaire pour - et contre - l’indépendance, de 1963 à 1964 dans un conflit interethnique violent et enfin d’août à juillet 1974 dans une courte guerre provoquant de facto le regroupement des Chypriotes grecs au sud et des Chypriotes turcs au nord synonyme de compartimentage spatial, linguistique, religieux et culturel.

Le mur aujourd’hui obsolète fossilise le conflit intercommunautaire sous l’appui et l’impératif de cessez-le-feu, laissant le champ libre aux leaders politiques de consolider et pérenniser l’établissement de deux administrations autonomes tournées vers les nations garantes de leur indépendance. Au milieu la zone tampon présente une forme de vie routinisée qui évolue concomitamment à l’apaisement des tensions comme espace de mitoyenneté. Depuis 1996, les tentatives de reprises des pourparlers s’amoncellent mais périclitent, offrant ainsi au processus de paix peu d’avenir d’aboutir à la réunification. Alors la division chypriote surannée s’amenuise aux accents d’éternité. Au regard des zones centrifuges, une logique frontalière s’installe pour deux territoires qui se sont construits comme beaucoup d’Etats par la guerre malgré une mixité vieille de quatre siècles. La démarcation est physique, symbolique mais aussi étendue et floue. La zone tampon est en activité, en expansion même sous l’impulsion majeure des habitants et de la communauté internationale qui s’efface sur une encre indélébile marquée avant-même l’accession à l’indépendance du pays. Depuis 2004 une frontière s’établie, résultat de la volonté de séparation accomplie.

1 Kýpros en grec, Kibris en Turc qui signifient Chypre.

2 Moschos, Europa, traduction de P.-E. Legrand, Les Belles Lettres, 1967.

Contexte historique

Le 22 juillet 1878, le général Sir Carnet Wolseley occupe l’île au nom de la couronne d’Angleterre. Un accord anglo-ottoman est signé et la fiction d’une appartenance de Chypre à l’Empire ottoman est maintenue. La Grande-Bretagne qui l’administre instaure progressivement un égalitarisme intercommunautaire : les Chypriotes grecs sentent revivre la Grèce ancienne quand les Chypriotes turcs sont encore immergés dans l'empire destitué. Les conceptions historiques opposées dégénèrent dans un premier incident intercommunautaire le 27 mai 1912 à Limassol à l'annonce de la victoire italienne sur les Ottomans en Libye faisant trois morts et une centaine de blessés. A cette époque l’Enôsis est patent mais l’Angleterre justifie sa non-intervention comme hors de ses compétences3. La première guerre mondiale va entraîner l’annulation de la convention anglo-ottomane, les Chypriotes devenant des sujets de la couronne par la signature des traités de Sèvres en 1920 et de Lausanne en 19234. Dès l’annexion, les Chypriotes grecs manifestent avec toujours plus de vivacité leur volonté d’indépendance et le 21 octobre 1931 à l’issue d’une manifestation en faveur de l’union avec la Grèce (l’indépendance chypriote était synonyme d’Enôsis), le palais du gouverneur Britannique est incendié à Nicosie. De leur côté les Chypriotes turcs défendent la souveraineté britannique par défaut : « L’autonomie c’est l’esclavage » signifie davantage « L’Enôsis, c’est la mort pour nous ». La répression Britannique révèle une souveraineté instable et versatile5 qui sera bientôt déconnectée de la réalité chypriote nationaliste.

Malgré l’inspiration libérale démocratique6, les colonialistes corrèlent l’immaturité politique et administrative de Chypre à une indépendance hâtive d’autant que le parti AKEL (parti progressiste du peuple travailleur) risque d’être élu au pouvoir si les Britanniques abdiquent7 . L’Eglise de son côté pourrait profiter d’une mouvance libérale pour entreprendre un rattachement à la Grèce. La constitution devient la solution pour éviter les mouvances nationalistes, mais surtout constitue le moyen légal, démocratique et civil de conserver l’île sous sa souveraineté : « l’idée de « construire une nation » à Chypre était un non-sens, et même une insulte. Chypre était partie intégrante, quoique séparée d’une nation existante, (…) et non pas une entité ethnique, ou une colonie arriérée à laquelle il fallait inculquer un sentiment national 8 ». En 1947, le parlement grec intègre Chypre dans ses frontières, sans affecter la position de l'Angleterre qui poursuit les réformes. Successivement, la constitution est désapprouvée par les Chypriotes grecs et les représentants politiques car réduit considérablement le pouvoir de l’Eglise9 et les volontés Enôsistes. Le 15 janvier 1950 est organisé un plébiscite chypriote grec : sur 224 747 votants, 215 108 se prononcent en faveur de l’Enôsis. En 1954 Mgr Makarios se tourne vers la Grèce dans l’espoir d’une résolution diplomatique du conflit 10 . Son intervention pose en ultimatum la prise en compte des volontés d’autodétermination de l’île au risque d’une internationalisation du conflit. Le ministre britannique des Colonies rétorque que Chypre ne sera jamais indépendante et contraint la Grèce à un recours devant les Nations Unies le 16 août11. Le regard international pointé sur l’Angleterre l’incite au retrait des tensions mais convoque la Turquie qui ne prévoyait pas de risques majeurs jusqu’alors. Fazil Küçük déclare en 1954 que l’île doit revenir à son légitime propriétaire - la Turquie - en cas d’abandon de la souveraineté par les Britanniques et fonde le 24 août le comité « Chypre est Turque » (KTP) pour l'unification Turco-Chypriotes.

L’ONU décide de ne pas intervenir12 car le projet d’Enôsis « créerait un précédent très dangereux en posant le principe qu'un État membre peut soulever aux Nations Unies toute question relative à des territoires appartenant à d'autres états membres et convoités par lui ; on ouvrirait les écluses à un flot de revendications révisionnistes et de menées subversives qui mettraient en danger tous les règlements territoriaux et tous les traités existants13 ».

L’ajournement onusien déçoit les Chypriotes grecs qui espéraient obtenir gain de cause. Face à l’intervention de la Turquie, la violence s’impose pour parvenir à ses fins : l’Enôsis sans condition, sans compromis. Le 23 juillet 1954, Mgr Makarios déclare à l'assemblée nationale chypriote que « c'est seulement par l'exercice de la violence que l'on peut faire comprendre aux Britanniques14 ». Au mois d'août, vingt officiers de réserve décident de se rendre à pied à Athènes pour y apporter deux flacons de sang, preuve de la volonté des anciens combattants de lutter pour la libération de Chypre15. Dans la nuit du 31 mars au 1er avril, l’EOKA provoque plusieurs explosions dans toutes les grandes villes contre les bâtiments officiels anglais. Sous la coupole du général Grivas qui prépare la lutte armée depuis deux ans16 le mouvement s’exprime au grand jour. Mais dans cette lutte contre le pouvoir britannique, les Chypriotes turcs sont également touchés17.

Les évènements de Palestine et d’Egypte laissent gésir Chypre aux portes de l’Orient, désormais incessible pour les Britanniques qui s’engagent dans le cycle infernal de la répression souveraine du terrorisme nationaliste. Le 7 septembre 1955, une loi d’exception permet d’emprisonner et d’imposer le couvre-feu sans condition. Le gouverneur en activité est remplacé par le maréchal Harding, un militaire dont la mission est d’éradiquer la résistance armée. Il impose l’état de siège, punit la population d’amendes collectives pour tout acte de sabotage et fait fermer les écoles grecques. Les prisons étant pleines, des camps de concentration sont établis pour neutraliser les patriotes grecs18 . Dans le même temps, tous les programmes de développement économique ou d’investissements sont abandonnés pour donner la priorité au rétablissement de la sécurité. Le 9 mars 1956, Mgr Makarios, soupçonné de complicité avec l’EOKA est exilé un mois aux Seychelles alors qu’il se dirigeait à Londres en vue des négociations. La communauté Chypriote grecque est désarmée, resserrée entre l’étau répressif britannique et l’EOKA qui élimine quiconque ne soutient pas le rattachement à la Grèce. Les violences sans précédent poussent les Britanniques à accorder en février 1957 des concessions d’autonomie aux autorités locales, mais conservent les pouvoirs relatifs à la défense et aux relations extérieures. En conséquence, les Chypriotes turcs nationalistes prennent les armes sous la bannière du T.M.T et réclament le partage de l’île. Le 11 juin 1958, des Chypriotes grecs de Mammari et Fyllia menacent les quartiers chypriotes turcs voisins (Agios Vasileos et Skylloura). La police anglaise les désarme mais les laisse libres. Le 12 juin, trente-cinq Chypriotes grecs renouvellent des attaques et sont de nouveau arrêtés. Ils sont relâchés prêt de Gönyeli. Selon la presse turque, ils seraient repartis vers le petit village musulman de Kanli et auraient mis le feu aux chaumes ; les habitants de Gönyeli seraient alors venus défendre ceux de Kanli. Selon les versions grecques, ils avaient été volontairement relâchés près de Gönyeli afin de déclencher un drame organisé par les Anglais19 et perpétré par les Turcs. Selon les sources britanniques, la libération des prisonniers au poste de Nicosie était inenvisageable car une manifestation chypriote turque s’y déroulait. Toutes les sources s’accordent cependant sur le nombre et l’identité des victimes : huit morts, tous Chypriotes grecs. Ce premier événement s’est déroulé dans un village où l’autorité de la T.M.T20 s’impose sans partage. Jusqu’à la fin de juillet 1958, 56 Chypriotes grecs et 53 Chypriotes turcs sont exécutés, la plupart de manières professionnelles par des commandos extrémistes. Face à l’intensité des attaques, une trentaine de villages mixtes est abandonnée par leur population minoritaire. A Nicosie, l’administration britannique instaure une ligne de démarcation entre les quartiers chypriotes grecs et chypriotes turcs, interdit la T.M.T (juillet) et arrête plus de deux mille Chypriotes grecs qui vont rejoindre les patriotes déjà détenus dans les camps. La même année, un nouveau gouverneur, de tendance libérale, Sir Hugh Foot, élabore un plan de règlement rejeté par les Turcs car ne propose pas de véritable changement ; le plan Macmillan lui succède, proposant un « tri-condominium » avec la Grèce et la Turquie, mais les Chypriotes grecs s’y opposent. En septembre, Mgr Makarios déclare qu'il ne réclamerait plus l'Enôsis et qu'il était prêt à soutenir un statut d'indépendance, acceptable pour la Turquie.

Les accords de Zurich et de Londres de 1959 ratifient un « traité d'établissement » qui déclare Chypre indépendante tout en réservant deux bases militaires au Royaume-Uni, un « traité de garantie » de cette indépendance, cosigné par Londres, Athènes et Ankara, interdisant de promouvoir toute partition ou union avec un autre Etat et un « traité d'alliance » militaire entre Chypre, la Grèce et la Turquie comprenant le stationnement de deux contingents : 950 Grecs et 650 Turcs. Une année de transition est prévue pour négocier l’étendue des bases militaires britanniques et rédiger la constitution et le transfert des pouvoirs. Mgr Makarios est élu président de la République le 14 décembre 1959 et F. Küçük (seul candidat) vice-président. Tous deux disposent d’un droit de veto à l’égard du pouvoir législatif. La communauté chypriote turque (18,06% de la population) obtient 30% des sièges au Parlement, trois ministères sur dix, 30% des emplois dans les services publics et 40% dans la police et dans l'armée ou encadrement. Le président Makarios confie avec justesse : « les accords ont créé un Etat, non une Nation ». La République de Chypre n’a pas d’hymne national, de drapeau commun ou de système d’éducation nationale. Le fonctionnement administratif local distinct apparaît déjà comme une frontière virtuelle21