Ferme la porte en sortant - Thérèse André-Abdelaziz - E-Book

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Thérèse André-Abdelaziz

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Beschreibung

Dire le vieillissement de la mère est difficile.

Dire le vieillissement de la mère est difficile. L’urgence de l’écriture s’est imposée sur plusieurs saisons, pudique, entre tâtonnements, tendresse et silences.

Plongez dans ce roman pudique, entre tâtonnements, tendresse et silences.

EXTRAIT

A l’intérieur de ma tête ça tourne à vide. Une poulie ou je sais quoi, des mots et des choses que j’essaie d'effacer. Mais tu lis dans ma tête et je lis dans la tienne, ma fille, quand on se parle comme aujourd’hui. Avec notre langage à nous, le langage de nos doigts qui se rencontrent et qui s’étreignent sous la tablette où sont posés mon étui à lunettes, mon goûter chocolat pain d’épice et le programme télé que je feuillette même pas.
On s’absente des autres si les autres sont là, on les entend plus on est comme seules toi et moi. Nos doigts se disent tellement de choses maintenant ! Et nos yeux aussi. Plus que dans toute notre vie ensemble et après. C’est vrai que je cause pas, que tu causes pas, c’est vrai que je fais que te regarder et que tu fais que me regarder. C’est vrai que nous plongeons dans les pensées de l’autre très loin si loin comme jamais nous n’avons plongé. C’est vrai que tu lis en moi et que je lis en toi. Tout est devenu simple on dirait. Si simple que les mots ne servent à rien et qu’on se rejoint comme quand je te portais dans mon ventre (…)
Tes doigts me rassurent ils sont aimants. J’ai toute ta main dans la mienne sur mes genoux maintenant…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Ecrivain pluri-indisciplinaire, Thérèse André-Abdelaziz explore toutes les formes d’écriture, de la poésie à la dramaturgie en passant par les nouvelles, le roman et les faits de société. Elle a publié sept ouvrages dont Quelque part une île (1980) Ed. du Cerf, Je, femme d’immigré (1987) Ed. du Cerf, réédition (2004) La Part Commune, Je m’appelle Atlantique (2006) Ed. La Part Commune, ainsi que L’Estuaire (2011) et Moi, Julienne David, corsaire nantaise jamais soumise (2012) Ed. Ex Æquo.
Elle est l’auteur également de sept pièces radiophoniques et neuf pièces théâtrales.

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Seitenzahl: 89

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Résumé

FERME LA PORTE EN SORTANT

Résumé

Dire le vieillissement de la mère est difficile. L’urgence de l’écriture s’est imposée sur plusieurs saisons, pudique, entre tâtonnements, tendresse et silences.

« A l’intérieur de ma tête ça tourne à vide. Une poulie ou je sais quoi, des mots et des choses que j’essaie d'effacer. Mais tu lis dans ma tête et je lis dans la tienne, ma fille, quand on se parle comme aujourd’hui. Avec notre langage à nous, le langage de nos doigts qui se rencontrent et qui s’étreignent sous la tablette où sont posés mon étui à lunettes, mon goûter chocolat pain d’épice et le programme télé que je feuillette même pas.

On s’absente des autres si les autres sont là, on les entend plus on est comme seules toi et moi. Nos doigts se disent tellement de choses maintenant ! Et nos yeux aussi. Plus que dans toute notre vie ensemble et après. C’est vrai que je cause pas, que tu causes pas, c’est vrai que je fais que te regarder et que tu fais que me regarder. C’est vrai que nous plongeons dans les pensées de l’autre très loin si loin comme jamais nous n’avons plongé. C’est vrai que tu lis en moi et que je lis en toi. Tout est devenu simple on dirait. Si simple que les mots ne servent à rien et qu’on se rejoint comme quand je te portais dans mon ventre  (…) 

Tes doigts me rassurent ils sont aimants. J’ai toute ta main dans la mienne sur mes genoux maintenant… »

Ecrivain pluri-indisciplinaire, Thérèse André-Abdelaziz explore toutes les formes d’écriture, de la poésie à la dramaturgie en passant par les nouvelles, le roman et les faits de société. Elle a publié sept ouvrages dontQuelque part une île(1980) Ed. du Cerf,Je, femme d’immigré(1987) Ed. du Cerf, réédition (2004) La Part Commune,Je m’appelle Atlantique(2006) Ed. La Part Commune, ainsi queL’Estuaire(2011) etMoi, Julienne David, corsaire nantaise jamais soumise(2012) Ed. Ex Æquo. Elle est l’auteur également de sept pièces radiophoniques et neuf pièces théâtrales.

Thérèse ANDRĖ-ABDELAZIZ

FERME LA PORTE EN SORTANT

Roman

ISBN : 978-2-35962-661-2

Collection Blanche

Dépôt légal février 2015

©couverture Ex æquo

©photo de Thérèse André-Abdelaziz

© 2014 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Dans la même collection

Épilogue selon Marguerite– Anne Bert – 2014

Ball-Trap à Paddingtone street– Frédéric Bessat – 2014

L’incroyable destinée du vieil Oldstone– F. Bessat – 2014

Adopte-une-vengeance.com– Céline Guarneri -2014

La vie en bleu– Jean-François Thiery - 2014

« Ce n’est pas le paysage qui est petit, c’est la fenêtre par laquelle on le regarde.»

Proverbe du Tibet

« Rien n’est précaire comme vivre

Rien comme être n’est passager »

Louis Aragon

Ferme la porte en sortant

(Thérèse André-Abdelaziz)

À PROPOS

Marie parle et se parle. Elle sait que le temps lui est compté. Elle a un besoin incoercible de dire les mots, de les projeter, car elle a peur de les perdre. Par moments ils jaillissent d’elle en cascade, rebondissent, s’élancent, d’où une rupture de ton dans l’écriture. La phrase épouse alors cette logorrhée verbale traduite par l’absence de virgules.

1

Feuille, ma petite feuille.

C’est ainsi qu’on appelle les filles en patois vendéen. Je fus donc « Marie la petite feuille » avant que d’être Patience, Marie Patience.

Oui, c’est comme ça que je m’appelle depuis plus de soixante-dix ans ! C’est écrit sur la porte de la chambre 13 — comme l’année de ma naissance, tiens ! — au fond du couloir à droite, juste après le coude. On dirait une porte d’hôpital. J’ai pas beaucoup fréquenté les hôpitaux, mes enfants sont tous nés à la maison, je voulais pas aller à la maternité, je les avais faits dans mon lit, c’est dans mon lit que je devais les mettre au monde ! Et puis accoucher à la maternité c’était pas dans les habitudes de la campagne à cette époque.

Patience, Marie Patience, c’est vite dit ! Marie-Tempête Marie-Tourmente Marie-des-pas-perdus, Marie perdue tout court. Comme le pain rassis que je trempais dans le lait, puis le jaune d’œuf, que je roulais dans la chapelure et faisais rissoler ensuite à la poêle. Une cuillerée de sucre en poudre par dessus et voici un dessert pour les enfants. On leur demandait pas leur avis en ce temps-là ! Pas de mignardises ni de gaspillage qu’il disait le Gildas et c’était bien ainsi. Contents, pas contents, du pareil au même. Mais ils appréciaient le pain perdu.

— Elle est jolie et claire ta chambre, maman.

Dix, douze mètres carrés, une petite véranda qui donne sur le parc encore vert de septembre. Ça descend en pente ronde jusqu’à la rivière, là-bas. Comment qu’elle s’appelle déjà ? Je devrais pourtant la connaître, j’suis une fille d’ici, une maraîchine des terres du marais blanc recouvertes d’eau à la mauvaise saison, d’où son nom. Et je m’souviens maintenant, les maraîchins utilisaient la yole pour se déplacer à travers le marais. En hiver, les jeunes enfants pouvaient même se rendre à l’école grâce à elle. Ça, je l’ai pas oublié ! Comme la Bourrine, tiens ! Cette maison basse et typique de « chez nous » avec un sol en terre battue et un toit de chaume.

— On aimait bien quand tu nous causais de tout ça même si t’as jamais beaucoup raconté ta vie.

Bah, ça aurait servi à quoi… 

On dit que je suis secrète. Ou peu bavarde, c’est selon. Du moins je parle pas trop de moi. Ma bouche est cousue, mon cerveau est cousu et recousu, mais pas autant que ma bouche. C’est ça qui gêne les autres. Mes pensées, mes émotions elles essaient de se faufiler et moi je les couds, les surfile, les attache bien serrées. Si ça craque je enfin je craque avec.

Mais la rivière, elle s’appelle comment ? Tu le sais, toi ? Ça fait une trotte que je suis pas revenue dans le coin. Tout a changé, on a construit le Foyer qu’est clôturé. Je vois des gens qui se promènent dans les allées, les familles des résidents tout probable. Résidente de ou du voilà ce que je suis désormais, c’est marqué sur une pancarte à l’entrée, ça m’a tordu les boyaux quand je l’ai vue. Les boyaux et l’estomac avant d’atteindre le cœur. Une tenaille. Ou un gros coup de poing. C’est mon tour que je me suis dit et puis après…

— Ne pense pas à l’après, Marie.

Gildas, c’est toi ?

2

À l’intérieur de ma tête y’a comme un robinet qui goutte tous les soirs avant de m’endormir dans ce lit qu’est bien trop haut et bien trop étroit. Où est ma chambre ? L’armoire trois portes en bois verni avec son miroir central biseauté, ses poignées en laiton, et le lit à deux places qui va avec, les tables de chevet au dessus en marbre, tout ça date des années cinquante je crois. Juste après avoir emménagé dans un faubourg de G. près du magasin de meubles. Quand ont-ils vidé l’appartement ? Vite, pour libérer les lieux et ne pas payer deux loyers ! Vite, pour disperser mes fringues, ma vaisselle, mon linge, la vieille machine à écrire de Gildas, celle où tu as appris à taper, Léna, les papiers de Gildas, les livres de compte de Gildas, les chapeaux de Gildas et sa casquette, suspendus dans l’entrée, son imperméable mastic, sa grosse veste, ses pulls, ses chemises, ses cravates et ses chaussures. Qu’ont-ils fait de sa minerve ? J’y pense tout à coup à sa minerve. À cause du lit bien sûr et de cet oreiller qui manque auprès du mien. Il mettait sa minerve tous les soirs. Où sont passés ses livres et les feuilles qu’il glissait partout entre les pages. Avec des notes. Les recettes de cuisine qu’il recopiait soigneusement et plaçait sous une pochette de plastique ? Il a toujours été soigneux et méticuleux, Gildas. Où est passé le dernier bouquin qu’il lisait à l’hôpital, Mon village à l’heure allemande ? Je le finirais pas, je n’aurai pas le temps de le finir qu’il disait… Et puis toutes ces bricoles, tournevis, bouchons, ficelles qu’il rangeait dans des boîtes à biscuits en fer ou en plastique avec des étiquettes pour les reconnaître, où est-ce passé ? Si on me l’a dit j’ai pas fait attention, c’était pas facile de ne plus revenir dans l’appartement après ma chute et l’hôpital. Du jour au lendemain, sans pouvoir donner mon avis. On me l’a pas demandé, je ne pouvais plus rester chez moi c’est tout. J’irai plus jamais m’asseoir aux beaux jours sur le balcon. Ni arroser les géraniums, les seules plantes dont je sache un peu m’occuper. J’ai pas la main verte. Ni regarder les pins qui chuchotent en face, au-dessus du parking où Gildas garait la voiture. Et les enfants la leur quand ils venaient nous voir. Tout seuls d’abord puis avec les petits-enfants. Qui sont venus à leur tour ensuite. Je ne pourrai plus leur dire au revoir de la main ni laisser descendre le soir sans allumer après leur départ. Immobile dans l’obscurité. De ma tête, de mon cœur. Rester là. M’en aller de moi.

À l’intérieur de ma tête ça tourne à vide. Une poulie ou je sais quoi, des mots et des choses que j’essaie d’effacer. Mais tu lis dans ma tête et je lis dans la tienne, ma fille, quand on se parle comme aujourd’hui. Avec notre langage à nous, le langage de nos doigts qui se rencontrent et qui s’étreignent sous la tablette où sont posés mon étui à lunettes, mon goûter chocolat pain d’épice et le programme télé que je feuillette même pas.