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Mémoires du temps, des lieux, des hommes, d'exil, multiples et imaginaires, métissées et revisitées.
Estuaire. Confluences. Mémoire du temps, mémoire des lieux, mémoire des hommes, mémoire d’exil. La mémoire est le reflet de la vie et la vie n’est pas toujours droite ni telle qu’elle apparaît. Mémoires multiples et imaginaires. Mémoires métissées, mémoires revisitées nourries et charriées par les eaux mêlées - douces et salées - du Fleuve et de l’Océan : la Loire et l’Atlantique. Ecriture pointilliste en spirales et entrelacs qui évolue dans des univers différents, avec des variances, selon le thème et les personnages. Certains sont ancrés dans la réalité - voire le quotidien - d’autres sont imprégnés d’onirisme et/ou de fantastique, mais ils se rejoignent ou coexistent parfois dans un même texte. La frontière est ténue. Il y a, dans ces nouvelles, une pointe de romantisme, de réalisme, de poésie, d’humour et toujours de tendresse. A l’image de la vie.
Découvrez un recueil de nouvelles qui montre que la mémoire est le reflet de la vie, et la vie n'est pas toujours droite ni telle qu'elle apparaît.
EXTRAIT D'INVENTAIRE
Au bout d’une allée, sous les charmilles d’un jardin, une petite fille aux cheveux courts, rubans écossais montés sur des barrettes de chaque côté de la raie au milieu, robe à smocks et manches ballons, sandales et socquettes blanches, petit sac rouge (je m’en souviens) avec une chaînette dorée en guise de bandoulière, une main sur le guidon de son premier tricycle. C’est l’été. Elle a trois ou quatre ans, elle cligne des yeux dans le soleil. Son regard ressemble à une tête d’épingle.
Mon père sait planter les clous à la mode à la mode, ma mère sait planter les aiguilles à la mode à la mode et moi, je ne sais pas comment est le monde ailleurs ni même s’il existe. Je ne connais que le jardin devant la maison, et celui qui est derrière la maison de grand-mère et de grand-père.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Ecrivain pluri-indisciplinaire, Thérèse André-Abdelaziz explore toutes les formes d’écriture, de la poésie à la dramaturgie en passant par les nouvelles, le roman et les faits de société. Elle a publié sept ouvrages dont Quelque part une île (1980) Ed. du Cerf, Je, femme d’immigré (1987) Ed. du Cerf, réédition (2004) La Part Commune, Je m’appelle Atlantique (2006) Ed. La Part Commune, ainsi que L’Estuaire (2011) et Moi, Julienne David, corsaire nantaise jamais soumise (2012) Ed. Ex Æquo.
Elle est l’auteur également de sept pièces radiophoniques et neuf pièces théâtrales.
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Seitenzahl: 221
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Thérèse André-Abdelaziz
L’Estuaire
Dépôt légal mars 2011
Collection Hors d’Elles
©Tous droits de reproduction, d’adaptation
et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
SOMMAIRE
Bibliographie4
PROLOGUE6
1ère PARTIE :7
LE PORT DE SAINT-NAZAIRE7
AVEC VUE SUR LE PORT8
INVENTAIRE14
PARENTHESES20
PARLE, RACONTE.26
QUE VIVE LA PAROLE !30
2ème PARTIE :39
QUARTIERS DE NANTES ET ALENTOURS39
LA BELLE ET LE MUSICIEN40
J'ATTENDS MELANIE43
TOUT VA BIEN !46
ENTRE CHIEN ET LOUP49
RETOUR D'ANNIVERSAIRE54
LE JOUR DU SEIGNEUR61
LA COUR DES SONGES66
RACONTEZ UN SOUVENIR DE VACANCES70
LES PELERINAGES DE VICTOR76
LA PETITE FILLE, LE CHAT ET…81
3ème PARTIE :86
NANTES ET LES AILLEURS86
LA BILLE D’AGATE87
LES ANONYMES94
SEPT JOURS ENTRE LOIRE ET NEVA101
Publications :
Verseau mon Ombre, PoèmesEd. Nouveaux Cahiers de Jeunesse, Bordeaux 1964.
Quelque part une île, fait de sociétéEd. du CERF, Paris, coll. "Pour quoi je vis"1980.
Je, femme d'immigré, livre-témoignage. Ed. du CERF, Paris, coll. "Pour quoi je vis » Préface de Christian Delorme 1987.
Réédition actualisée La Part Commune, Rennes, nouvelle préface de Christian Delorme, ancien membre du Haut Conseil à l’Intégration 2004.
Reflets de Loire, textes d'accompagnement de photographies, Ed. Loire pour Tous, Nantes 2002.
Je m’appelle Atlantique, roman, La Part Commune, Rennes 2006.
Contes, nouvelles, poèmes, en collaboration ou en individuel dans des fanzines, revues, Ed. St-Germain des Prés, Malesherbes Ed., Ed. Brépols, France-Loisirs, Ed. du Gué à Grenoble etc. entre 1964 et 2010.
Écriture radiophonique :
Marie-Doucette, Hans Oberdorf, Quand tu seras un homme, (scénarii) diffusés sur RDTF (chaîne parisienne) émissions de Pierre Peyrou : " Interdit aux plus de seize ans" et « Jeunesse oblige » 1954/1957.
L'enfant et l'affiche, Khaled et les autres, Le règne du Roy Renaud,Irène au bonnet rougeScénario, découpage, dialogues, Radio Armorique Rennes, FR 3 Grenoble 1968/1981.
Écriture théâtrale :
Bourse d'aide à l'écriture théâtrale attribuée par laDMDTS en février 2002 pour le manuscrit La voix blanche ;
Résidence d’écriture La Chartreuse Villeneuve-lez-Avignon au CNES (Centre national des Écritures du Spectacle) du 22/04 au 20/05 2003.
Le Jeu et Ce jour-là, Petites formes théâtrales (commande de l’AFT, Cie théâtrale du Kremlin-Bicêtre) jouées au Kremlin-Bicêtre du 16 au 25 octobre 2003.
Rendez-vous à la maison bleue, balade poétique et visuelle dans l’univers de Chagall, écriture croisée avec François Chauvet, ABBAC Cie. Spectacle jeune public créé en février 2005 à Capellia La Chapelle/Erdre, et jouée jusqu’en 2007 sur les scènes nationales.
En cours :
La Maison (ou Le Ventre) de l’Oiseau, pièce théâtrale ébauchée en résidence d’écriture à La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon.
Inédits :
La Voix blanche, Le Porteur d’âme, théâtre. En passant par la Lorraine, Histoire d’L, petites formes théâtrales.L’enfant indigo, Sous ma peau de vivante, Les Légendes du Train poèmes, récit, nouvelles.
Ainsi elle est entrée dans ma vie, elle s’y est installée et c’est devenu chez elle. Il y a longtemps qu’elle rôde sans bruit et sans chair apparente autour de moi. Poreuse. Légère. Invisible. Je ne sais pas ce qu’elle veut ni où elle veut en venir ; parfois je songe à une sorte d’inventaire avec des souvenirs bien ou mal rangés, des gestes, des visages, des rires, des pleurs et je ne sais trop quoi encore. Je ne sais ce qui se joue là, à mon insu. C’est son affaire.
Je tourne autour des phrases – autour d’elle ? - pour essayer de comprendre. Les souvenirs, rangés, dérangés, sont souvenirs décousus ; le présent, mal rangé, est rempli d’images, de rêves, d’attentes. Ils me font signe et je m’enhardis à les évoquer, je fais des projets, les nomme, et je prends le train pour rejoindre celle qui m’a donné rendez-vous sur un quai de gare et, plus loin encore, sur le môle. Là où a commencé il y a longtemps cette espèce de voyage immobile, ce bout du monde d’où nous revenons elle et moi par des chemins multiples. Aujourd’hui, je sais qui elle est et je la désigne : c’est la mémoire.
Sur elle et autour d’elle se greffent d’autres mémoires. Mémoire du temps, mémoire des lieux : estuaire, fleuve, rivières, marais, lacs, étangs. Mémoire des hommes, mémoire d’exil, mémoires métissées. Mémoires multiples et imaginaires, mémoires revisitées nourries et charriées par les eaux mêlées - douces et salées- du Fleuve et de l’Océan : la Loire et l’Atlantique. Mémoires que je retrouve, tels des tableaux anciens avec leurs fissures et leurs craquelures. Je les réinvente et la parole se lève.
1ère PARTIE :
(2003/2005)
Les quatre nouvelles qui suivent furent écrites à la demande de la Maison de Quartier de la Chesnaie, à Saint-Nazaire, en 2002. Thème : le port de Saint-Nazaire. Thématique : la Femme.
Un jour, les délégués du gouvernement ont annoncé qu’ils allaient démolir la cité HLM des Œillets. Ils viendraient ensuite nous chercher pour nous conduire dans un endroit plus convenable, conçu tout exprès pour les gens de notre âge. Ça m’a fait tout drôle et j’ai dit Jérémie, t’entends on va pas s’en aller comme ça mais mon homme y pouvait pas répondre, il était plus là, heureusement, il n’aura pas connu ça…ce…enfin.
Ceux de la tour 8, la tour la plus haute, sont partis les premiers. C’était un lundi je m’en souviens parce que lundi c’est jour de lessive.
On est venus les chercher en bus. On leur avait dit n’emportez rien vous aurez tout ce qu’il vous faut Là-bas, nous avons fait le nécessaire. Ils ont pris le minimum avec eux, leurs papiers, un peu de linge, quelques bricoles, mais les hommes du gouvernement ont dit que c’était inutile tout ça et que, de toute façon, ça ne leur servirait à rien, Là-bas…
Là-bas, où est-ce ?
Vous serez des pionniers qu’ils leur ont dit et qu’ils nous ont dit faut être fierson parlera de vous plus tard et les générations futures vous remercieront.
De quoi on nous remerciera, je vous le demande.
Seulement ceux qui sont partis les premiers ne sont jamais revenus nous dire comment c’était Là-bas. Paraît qu’on serait tous habillés pareil, avec des tuniques et des pantalons blancs, qu’on aurait de la musique toute la journée, de la musique très douce et que les repas seraient servis dans de la belle vaisselle en porcelaine. Paraît qu’on ferait un peu de gymnastique pour être en forme et qu’on devrait plus se soucier de rien. Paraît qu’on pourrait même choisir sa chambre Là-bas… Paraît.
Moi je voulais pas partir je voulais pas j’avais pas envie de partir et puis… j’ai pas fait un beau voyage, vraiment, C’était pas comme je croyais. D’abord on est venus nous chercher les uns après les autres, une tour après l’autre, une porte après l’autre, un étage après l’autre, juste au pied de l’immeuble que je vous dis. C’était un lundi parce que le lundi… oui, comme les premiers. C’est toujours le lundi que ça se passe.
Quand on nous a dit qu’il fallait partir, quitter la cité, on n’y a pas cru et puis on a reçu le courrier signé par des messieurs du gouvernement avec un tampon et tout, quelque chose d’officiel quoi, ça nous a fait tout drôle quand même. Moi j’avais pas envie de m’en aller d’abandonner notre logement. On l’avait aménagé avec le Jérémie il avait tout bricolé comme il faut dedans vraiment tout comme il faut alors forcément ça laisse des souvenirs.
Maintenant j’y suis, Là-bas.
On m’a donné un autre prénom avant le départ. Lucile ça fait vieux à ce qu’il paraît, c’est plus dans le coup, ça date. Désormais, je suis Léa… c’est plus comment ils disent, tendance, c’est ça, plus tendance.
La chambre, je l’ai choisie avec vue sur le port. Il faisait encore nuit quand on est arrivés, mais j’ai cru apercevoir la façade qui devait être bleue, le linteau en bois décoré au-dessus des portes et des fenêtres, la rambarde blanche du petit perron. Ça m’a rappelé quelque chose mais je n’ai pas senti l’odeur de la mer… Alors je me suis assise devant la fenêtre pour voir le jour se lever sur le port. Et j’ai attendu. Enfin, c’est Léa qui s’est assise et qui a attendu car Lucile est restée dans la cité. Avec Jérémie.
C’est le petit œil que j’ai vu le premier. Il était là-haut, à l’angle du plafond et du mur, il brillait dans le noir. Il était braqué sur moi, il me fixait. Je me suis demandée ce qu’il faisait là. Puis j’ai entendu une sorte de tic-tac régulier mais il n’y avait ni pendule ni réveil. Le temps n’existe pas ici laissez-vous aller c’est écrit en toutes lettres sur le battant du portail à l’entrée. Faudra bien s’y habituer. Le bruit non plus n’existe pas, on dirait. Les couloirs sont silencieux. Dans la journée peut-être je saurai ce que sont devenus mes compagnons de voyage. Ah Jérémie, si t’étais seulement là.
Au tic-tac succède un grésillement, et puis plus rien.
Lundi, jour de lessive, mardi jour du poulet frites, mercredi, jour de quoi déjà ? Voilà que j’oublie pourtant c’est important de savoir ce que faisait Lucile chaque jour de la semaine même si ça recommence tout le temps et que c’est monotone quelquefois mais ça aide à passer le temps. Moi, de compter les jours, de les noter sur un carnet, ça me fait rester debout ça m’empêche de perdre la tête car faut pas croire elle est encore bonne ma tête. Même si d’être Là-bas ça change tout dans ma vie. Lessive et poulet frites ça n’existe pas ici. Musique, blanche ou douce c’est tout comme, vaisselle blanche et mets sans saveur sur mon plateau car je mange toute seule, c’est tout comme. Le port, où il est, pourquoi je le vois pas de ma chambre, je l’ai choisie exprès pour ça ma chambre, mais y’a personne à qui demander car on ne voit personne on n’entend personne, les repas arrivent tout seuls par le monte-plats. Il n’y a pas de volets à la porte-fenêtre rien que des rideaux blancs et quand je les pousse je n’aperçois rien c’est blanc tout blanc partout comme une espèce de brume qui enveloppe tout.
Je demande à Lucile si elle se souvient des grues, des coques des navires, des hublots, des pontons, des mâts, des tourelles, de la vie fourmillante du port et Lucile ne sait plus. J’insiste. Léa insiste, elle interpelle Lucile, cherche dans ta mémoire dis-moi mais Lucile se tait et Léa finit par se demander si Lucile a bien existé. Elle se roule en boule sur son lit sous le petit œil brillant qui la scrute à l’angle du plafond et du mur, tout en haut de la chambre.
C’est un œil vide, sans joie ni peine, un œil froid.
Dis-moi comment c’était le port, Lucile que je demande mais Lucile répond qu’elle a pas envie de raconter des histoires. Surtout maintenant, je vais pas commencer à mentir. Pas maintenant. Pourquoi mentirait-elle, Lucile ? Elle répète ça du matin au soir, assise avec moi devant la fenêtre. Le soir, le matin, l’entre-deux, tout le temps. C’est énervant. Lucile ne veut rien me dire et Léa finit par se faire tout un cinéma dans sa tête. Elle repousse les rideaux blancs, elle essaie d’ouvrir la porte-fenêtre mais en vain, elle est submergée de blanc. Elle voudrait griffer les rideaux, les vitres embuées et ce qu’il y a derrière les vitres pour voir le port, rien qu’un peu, rien qu’un instant. Mais y’a que ce blanc légèrement opaque.
Parfois Léa croit entendre la sirène de brume et puis des clapotis, elle entrevoit la silhouette d’une grue toute distordue sur fond de ciel nuageux et d’eau grise. Elle allonge le cou, elle appelle Lucile à sa rescousse. La grue vacille sur ses pattes de fer et d’autres grues surgissent à l’horizon escortées par des flottilles de navires. Les eaux du port s’ouvrent. Ça fait un bruit d’étoffe qui se déchire dominé par celui des bielles, des machines et des millions de rivets. Elle distingue des formes vagues qui grouillent comme des insectes dans le ventre des paquebots, suspendues aux poutrelles métalliques, accrochées aux tôles d’acier surchauffées. Une odeur de graisse et de cambouis se mêle à celle de la sueur. Des hélices tournent, et quand la masse énorme d’un cuirassé quitte la cale et s’élève à la verticale devant elles, Lucile et Léa s’accrochent l’une à l’autre pour ne pas tomber.
Lucile appelle Léa.
Léa appelle Lucile.
Et moi je suis entre les deux. Ni avec Lucile, ni avec Léa. Ni Lucile, ni Léa. Dans le jeu des Familles, si vous tirez Lucile c’est une mauvaise pioche. Si vous tirez Léa personne ne la demande car elle n’appartient à aucune Famille.
Hier j’ai découvert un minuscule bouton au chevet de mon lit. Un clic et y’a comme une paupière qui s’abaisse sur l’œil qui m’observe tout là-haut. Un double clic et y’a comme une voix qui dit qu’elle température il fait à Sydney, à New-York, à Singapour, Moscou ou Marseille. Saint-Nazaire, on dit pas. La vieille cité des Œillets où j’ai laissé Lucile non plus. Un troisième clic et y’a l’heure qui clignote au plafond. Combien de clics faut-il pour savoir quel jour on est ? Ça viendra d’un coup. Et puis Lucile m’aidera, n’est-ce pas Lucile ? Répond pas. Boude sans doute. Fait celle qu’entend pas entre ses géraniums, son persil et ses rosiers en pots sur le rebord de sa fenêtre de HLM. Avec les photos de Jérémie partout. Et les napperons qu'il détestait sur le buffet, sur la table de la salle à manger, sur la table de nuit…
Une maison peinte en bleu, mais de quelle maison parles-tu, Lucile ? Il n’y a jamais eu de maison peinte en bleue dans ta vie, voyons... Avec vue sur le port, dis-tu encore. Et cet enfant, ce petit garçon qui joue dans l’herbe haute tout autour de la maison…Tais-toi Lucile !Je t’en prie, ne me parle pas de lui. Fallait pas faire beaucoup d’enfants, c’était interdit par le gouvernement, alors on a attendu, on en voulait un qu’aurait eu une vie meilleure que la nôtre et puis après c’était trop tard, alors tais-toi Lucile ! Sois raisonnable, voyons, la maison peinte en bleue, l’enfant c’était… enfin ça n’existe pas. Le Jérémie il en parlait quelquefois, oui, bien sûr, à demi voix, quand il avait un peu le cafard mais faut se faire une raison : on a tout perdu avec les inondations de la Brière je ne sais plus quelle année ça fait si longtemps tout ça. L’eau montait, on en parlait dans les journaux et à la télé, l’eau montait et nous on pouvait plus rester dans les marais on n’en pouvait plus de grimper les meubles au grenier et puis d’attendre les secours avec de l’eau jusqu’à la taille. C’était l’année de mes quarante ans. A l’automne.
Chez nous c’était nulle part et encore nulle part ces salles communales, ces mairies, ces salles de sport, ces églises et puis cette cité HLM où on nous a relogés en attendant… Attendant quoi ? On devait reconstruire des pavillons en banlieue mais ça a traîné.
De temps en temps quelqu’un en parlait, un sénateur ou un député, au moment des élections et puis il oubliait. On repeignait les façades de la cité, on changeait les volets, on installait des bacs à sable, on plantait quelques arbres sur le parking et on nous disait maisvoyons vous êtes bien ici c’est une cité modèle. Y’a eu des photographies en couleurs dans le bulletin municipal et un reportage au journal télévisé. Avec des discours et encore des discours. Nous on était aux fenêtres, on regardait, on essayait de comprendre, on n’entendait rien de ce qu’ils disaient. On nous a rien demandé. On aurait dit quoi d’abord ? Les robinets qui… et puis le papier peint… les dalles en plastique qui se…
De temps en temps un élu venait nous voir, enfin il passait dans les allées, bavardait un peu dans les halls d’entrée, prenait le petit-déjeuner chez un locataire tous les premiers dimanches du mois en présence de la télé, offrait la cassette de l’événement à la famille, serrait les mains tandis qu’un homme de son cabinet notait sur un agenda tout ce que les gens désiraient et puis repartait dans son beau costume, montait dans sa belle voiture, glissait quelques mots au chauffeur qui sortait du coffre un bouquet de roses rouges qu’il offrait à la maîtresse de maison. Jamais les beaux messieurs ne sont venus chez nous et Jérémie disait que ça valait mieux comme ça on leur devait rien du moins presque rien. Ça, tu l’as pas oublié, Lucile. Alors la maison peinte en bleue avec de jolis rideaux, des volets ajourés, des plantes en pots sur le petit perron, une marquise au-dessus de la porte, faut lui dire adieu Lucile, même si t’as cru que c’était dans celle-là qu’on te conduisait quand t’es arrivée ici. Souviens-toi, Léa.
Bien sûr, bien sûr. Mais quel jour sommes-nous et quel mois de quelle année ? On nous a tout pris en arrivant, nos montres, nos bijoux, même les plus modestes, on nous a coupé les cheveux et j’ai grogné, je me suis rebellée, je ne voulais pas mais j’ai dû me soumettre et puis on nous a installés dans un ascenseur tout brillant qui nous a conduits dans nos chambre, celle qu’on avait choisie mais pourquoi on ne se revoit pas ? Sont devenus quoi les autres ? On devait vivre ensemble, entre personnes de la même génération, selon la nouvelle loi. C’est ce que disait la propagande, mais on nous a menti.
Ici je fais semblant de croire qu’il y a un avenir, qu’en penses-tu Lucile ? Quand les inondations ont tout emporté, quand on était là entre le ciel et l’eau a essayé de survivre on aurait peut-être dû se laisser emporter nous aussi. Tu réponds pas, Lucile, tu préfères pas, tu penses comme moi. La petite maison peinte en bleueavec vue sur le port je voudrais bien la voir une seule fois, hein Lucile ?même de loin, et me dire c’est ma maison, elle m’attend, je vais rentrer chez moi…
On va rentrer Lucile ?
On va rentrer, Léa ?
Soucieux, le nouveau délégué du gouvernement. Que faire des derniers résidents installés au complexe Babel ? Il examine la maquette qu’on vient de déposer sur son bureau. La zone interdite ou zone portuaire prend de l’ampleur. Il faudrait surélever les pontons qui la dominent ou… la détruire. Impossible. Associations de défense du patrimoine, écolos, tout le monde s’en mêle. Les ordres sont clairs : préserver cette zone à tout prix, quitte à élever des falaises de béton et à déverser des citernes de produits conservateurs. Que vont dire les associations ? Le délégué hoche la tête : jamais cette zone ne ressemblera à ce qu’elle était il y a un demi-siècle, telle qu’on la voit encore dans les vieux films de la vidéothèque. Aujourd’hui tout n’est que vase et pollution.
Et les derniers résidents ? Beaucoup de femmes, comme d’habitude, les hommes ayant comme on dit une espérance de vie plus courte. Espérance de vie, soupire-t-il, quelle espérance et qu’elle vie ? C’est absurde. Tous les rapports le confirment : ceux-là ne se sont pas laissés faire, ils ont renâclé, on a dû en déloger par la force sans aller jusqu’à les menotter… Suffisait de les bousculer un peu.
Un bouton clignote et passe au vert sur son portable : on s’agite dans une chambre. L’écran s’allume. L’image est un peu brouillée, il ajuste les paramètres et la chambre avec vue sur le port apparaît au bout d’un long couloir. Un zoom et le corps qu’il aperçoit flotte un instant en apesanteur. Il pianote sur son clavier et le visage de la résidente qui l’occupe se dessine en relief. Des pommettes saillantes, une chevelure grise mal taillée ils pourraient faire ça correctement au moins, à l’accueil, ils sont payés pour ça, non ! Et ce regard surtout, comment ne pas le remarquer ? Un second zoom et l’iris occupe tout l’écran. En ce moment la résidente doit fixer l’œil témoin de la caméra. Il appuie sur une touche et la fiche d’état civil de la résidente apparaît dans un angle :
Messager Lucile, caissière à la retraite, nationalité française, casier judiciaire vierge, née le 19 janvier 1965, demeurant cité HLM des Œillets à Saint-Nazaire, anciennement département de la Loire-Atlantique, allée 1002, appartement 715, tour 24, veuve de Buisson Jérémie ouvrier soudeur aux Chantiers de l’Atlantique né le 5 mars 1963, nationalité française, casier judiciaire vierge, décédé d’un accident du travail le 3 mars 2023 à deux jours de sa retraite. Vingt ans jour pour jour. Loisirs et temps pour soi ? Des mots sur un contrat. Il aura cotisé pour rien. Comme tant d’autres ! Et sa femme Lucile, Léa pour le complexe Babel ?
Envie de raccrocher et de tout éteindre. Envie de ne pas savoir. Envie de ne plus sentir ce regard entrer dans le sien. Envie de l’oublier. C’est le premier regard qui… enfin pourquoi ce regard-là ? Serti entre la paupière un peu lourde et la petite peau boursouflée des cils inférieurs. Vif encore. Couleur d’eau de mer en colère, un peu gris, un peu vert. Qui n’accuse pas. Qui n’interroge pas. Qui garde son énigme. Et une certaine candeur.
Quand je serai vieux, dis ma petite maman, tu seras morte depuis longtemps et ce sera dans très très longtemps et je t’aimerai encore et je t’aimerai toujours ma petite maman pour très très longtemps.
Un jeune garçon, de l’herbe jusqu’au ventre, joue avec sa mère devant une maison peinte en bleu, s’inquiète d’une colonie de fourmis à ses pieds et se rassure toi, maman, tu es plus grande et plus forte que les fourmis, tu vas les empêcher de me manger n’est-ce pas ?
Ou bien, pieds nus sur les galets d’une plage, il compte les hublots d’un navire au mouillage dans un port demain quand je serai grand maman et que tu ne seras pas trop vieille je partirai avec toi au bout du monde…
C’est un rêve. Son rêve. Celui qui revient sans cesse. Il n’a jamais eu d’herbe jusqu’au ventre, il n’a jamais couru pieds nus sur les galets, il n’a jamais vu de navires pour de bon, il est né, il a grandi, il vit dans le complexe Babel depuis vingt-cinq ans et ces souvenirs-là ne peuvent pas être les siens. Pourtant c’est comme un livre qu’il relirait pour la centième fois et qu’il connaîtrait par cœur.
Sur l’écran le regard délavé de Léa tremble un peu. C’est un regard qui est entré dans le sien en douceur. Qui ne le quitte plus.
Ouvrez la porte-fenêtre de la chambre avec vue sur le port, ordonne-t-il, laissez sortir la résidente après lui avoir rendu ses affaires personnelles, ne la retenez pas.
Mais… elle ne reviendra pas !
Faites ce que je vous dis
Mais…
Laissez-là partir. Mission terminée.
Lucile ?
Léa ?
Je crois qu’on peut rentrer à la maison maintenant.
Photo n° 1 : noir et blanc, format 7,7cm x 7,7cm, fond mat, bord dentelé jauni.
Au bout d’une allée, sous les charmilles d’un jardin, une petite fille aux cheveux courts, rubans écossais montés sur des barrettes de chaque côté de la raie au milieu, robe à smocks et manches ballons, sandales et socquettes blanches, petit sac rouge (je m’en souviens) avec une chaînette dorée en guise de bandoulière, une main sur le guidon de son premier tricycle. C’est l’été. Elle a trois ou quatre ans, elle cligne des yeux dans le soleil. Son regard ressemble à une tête d’épingle.
Mon père sait planter les clous à la mode à la mode, ma mère sait planter les aiguilles à la mode à la mode et moi, je ne sais pas comment est le monde ailleurs ni même s’il existe. Je ne connais que le jardin devant la maison, et celui qui est derrière la maison de grand-mère et de grand-père. Maman dit à papa il faudrait quand même l’arroser de temps en temps, bêcher, piocher, arracher les mauvaises herbes ratisser les allées enfin faire quelque chose. Elle, elle n’a pas le temps y’a les enfants tu comprends et puis le travail de la maison et puis la machine à coudre qui ronronne toute la journée : tes cols de chemise à retourner, une robe pour l’aînée à terminer, elle a grandi même si c’est toujours un chat écorché une rachitique une petite née trop tôt avec la guerre tout ça ; y’a du neuf à faire avec du vieux, des draps, des serviettes.
Je connais aussi le village et l’église sur la place du village. L’harmonium dans le chœur de l’église, son bois verni et son couvercle rabattu sur les touches, ces drôles de petits rectangles en ivoire qui font une si belle musique quand on sait comment les faire jouer entre elles. Il y a mon père assis sur un tabouret, devant les touches. Il tourne les pages des partitions de musique d’une main, très vite, et puis ses doigts courts et un peu velus de menuisier se mettent à voltiger au-dessus des touches. Les doigts de mon père connaissent le langage des petites touches d’ivoire. Il y a encore les pieds de mon père sur le pédalier et le bruit sourd de la respiration de l’instrument quand son pied se lève et s’abaisse. Il y a les cantiques, l’encens, les vitraux aux si belles couleurs et les habits de monsieur le curé quand il dit la messe dans un autre langage que celui de l’harmonium. Et la voix de mon père qui entonne les cantiques dans le même langage Tous les fidèles l’écoutent, tous les fidèles répètent les couplets après lui. Ça résonne sous les voûtes. C’est beau.
Il y a la guerre aussi, ailleurs, à l’autre bout du jardin, de la place de l’église et des champs et des routes qui mènent à des villes bombardées. Je sais aussi les villes bombardées. Nous en avons traversées avec papa et maman.
Photo n° 2 : noir et blanc, même format.
