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Laissez-vous emporter par la jolie plume de Dominique Faure...
Est-ce le hasard qui a décidé que se rencontrent Frédéric le musicien et François l’auteur ? Ils passent à tour de rôle à la radio en direct, non sans une appréhension qui fait naître en eux une empathie réciproque. Ce rapprochement sera suivi d’un tête-à-tête au restaurant. Frédéric irradie un charme tout de réserve et de discrète féminité qui suscite en François une attirance immédiate.
Les liens très forts qu’ils tissent côte à côte seront ponctués d’élans et de retenues. Pourquoi ? Quel traumatisme lié à l’adolescence de Frédéric le perturbe aussi douloureusement ? Qu’est-il arrivé à François dans sa petite enfance dont les souvenirs lui reviennent en filigrane ?
Chaviré entre les instants de grâce et les moments de désespoir destructeur de Frédéric, François note dans un carnet ce qui désormais conduit le fil de ses jours. Leur relation empreinte d’une sensualité fine très présente touche notre sensibilité et invite à l’émotion. L’écriture délicate, subtile, nous fait vivre de l’intérieur leurs ressentis, ce qui confère à ce récit toute sa singularité.
Un ouvrage empreint de sincérité qui ne peut vous laisser indifférent !
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Veröffentlichungsjahr: 2021
Dominique Faure
Frédéric
Instants de grâce
Roman
ISBN : 979-10-388-0229-2
Collection : Vibrato
Dépôt légal : novembre 2021
© couverture Ex Æquo
© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières Les Bains
www.editions-exaequo.com
Ce roman est un oxymore : il allie ce qui semble être à l’opposé. Jugez plutôt.
Il raconte une douce passion d’une poignante sérénité, mais aussi une rage impassible qui se dilue dans une sage vengeance.
Vous allez lire une histoire qui ne suit pas les diktats actuels synonymes d’immédiateté, d’impatience, du «tout de suite, maintenant», du virtuel et du faux-semblant.
Et pourtant, elle est totalement en phase avec notre époque quant aux vérités révélées, aux violences enfin dénoncées, aux sentiments qui se dévoilent au grand jour parce qu’ils n’ont pas à rester dans l’ombre.
Alors bienvenue dans cet univers où le soleil de François, le narrateur, se prénomme Frédéric, le musicien. Vous frémirez en prenant connaissance du vécu de cette étoile qui a manqué de s’éteindre. Vous suivrez les interrogations de François dont certaines heures de son enfance sont floues, grises et nauséeuses. Vous adhérerez à l’alchimie si particulière entre ces deux êtres qui se sont trouvés.
Les mots glissent le long de ces pages comme des larmes de joie, de blessures, de petits et grands bonheurs, sur le fil de la vie de François et Frédéric.
Tout en dénonçant la noirceur de certaines personnes sans âme ni conscience, Dominique Faure a l’art et la manière d’écrire la beauté des sentiments et d’amener avec une exquise douceur des scènes sensuelles, telles ces mains qui se font l’amour. Je n’invente rien.
Belle lecture à vous.
Jeanne Malysa
«
Pris dans un embouteillage dû aux grèves de transports, je suis contraint de quitter le taxi pour finir à la course la distance qui me sépare du studio de Radio 13 — Culture.
Assez essoufflé, j’entre dans la pièce attenante au studio d’enregistrement où je suis reçu par le programmateur. Il me remercie de m’être rendu disponible dans la demi-heure. Les grèves qui durent depuis début décembre ont immobilisé plusieurs invités de l’émission aux quatre coins de la France. Sur la liste des remplaçants potentiels, il m’a cueilli en huitième position après avoir craint de ne trouver personne. De sorte, il se montre très aimable. De mon côté, je suis flatté d’avoir été sollicité. Il me dit avoir intercalé deux autres intervenants avant moi. Je passe dans quinze minutes, juste après le compositeur de la musique du dernier film de Daniel Brant, seul membre de l’équipe à être arrivé à temps pour en faire la promotion. Je m’enquiers :
— Le compositeur… vous parlez de Frédéric Melcour?
— C’est ça. Vous le connaissez?
— Non, mais je l’ai vu en concert et je serais heureux de le rencontrer.
— Ça tombe bien. Il est juste derrière vous!
Je me retourne aussitôt. Il est tout près de moi en effet, un demi-sourire intrigué aux lèvres. Il me semble plus frêle que lorsque je l’avais vu, du fond de la salle, à demi dissimulé par le piano et les quatre autres musiciens du quintette. Sa main, que je serre dans la mienne, est fine et fraîche. Nous nous sourions. Il me confie qu’il passe dans quelques minutes et qu’il n’est pas trop à l’aise dans ce rôle qui le place sur le devant de la scène. Je lui avoue à mon tour que, demandé au dernier moment pour cause de désistement, je m’inquiète aussi, car je ne connais pas les questions qu’on va me poser. L’animateur non plus sans doute. Il n’a rien pu préparer.
Nous entendons vaguement l’interview d’un couturier, peut-être appelé comme moi en dépannage, et que nous apercevons derrière la vitre du studio. C’est du direct. Il ne s’agit pas de bafouiller. Le couturier s’en tire bien. Récemment, j’ai vu la bande-annonce du film dont va parler Frédéric Melcour et la musique m’a saisi d’émotion. Je le dis au compositeur que mon avis semble rasséréner. C’est maintenant à lui. Je lui assure avec un sourire encourageant que tout va très bien se passer. On lui ouvre la porte. J’attends. Je demande si on peut avoir le son du studio plus fort dans la pièce. On peut. J’irai voir ce film. Évasion, un titre prometteur… Les trois précédents films de Daniel Brant m’avaient beaucoup plu. Et la musique, également composée par Frédéric Melcour, aussi.
Le programmateur interrompt un instant mon écoute pour me demander si, pour mon actualité, je compte parler de mon récent logiciel pédagogique qui, à partir d’une pièce de théâtre à sketch, mêle plusieurs matières et qui rencontre un certain succès dans les collèges depuis la rentrée. Je peux aussi choisir d’évoquer un recueil de récits sur la différence, à destination d’un public d’adolescents, qui a la particularité d’insérer dans sa couverture l’audio du texte qu’intégralement je lis. J’opte pour le logiciel.
Frédéric Melcour sort du studio. Il m’interroge du regard comme il le ferait envers une personne de confiance. «Vous avez été parfait!». Et j’entre à mon tour, dans un flot de musique qui fait la transition.
L’animateur et moi nous débrouillons pas mal de cette situation délicate. Il ne connaît ni mes travaux pédagogiques ni mes récits. Je parle. Il acquiesce, dans un duo improvisé, qui fait sourire les gens de la régie!
En sortant du studio, je vois Frédéric Melcour, toujours dans la salle d’attente, qui a écouté l’entretien. Il me félicite. Je suis surpris et ravi qu’il soit resté. Je suppose pour moi? Dans un élan qui ne me ressemble pas, je lui dis que j’aimerais poursuivre notre conversation. Il est plus ou moins l’heure de dîner, pourrais-je le convier dans un restaurant près de là… Son «oui» souriant, presque chuchoté, me fait un très grand plaisir.
Je n’en reviens pas d’être attablé devant vous, dans ce restaurant tout près du studio de Radio 13 où nous venons de nous rencontrer. Vos longues mains semblent soupeser la carte que vous considérez avec attention. Et moi, c’est vous que je considère, de toute mon attention. Les traits de votre visage, réguliers, sont d’une finesse rare, comme toute votre personne. Votre silhouette, au pas léger, aérien, que je voyais marcher près de moi, est presque celle d’un adolescent, que vous n’êtes plus depuis longtemps. On vous donne à peine vingt-six ou vingt-sept ans. Vous me dites avec regret que vous avez quelques années de plus, qui ne se devinent pas. Nous sommes donc à peu près du même âge.
Il n’est pas facile de vous faire parler de vous. Sans doute m’avez-vous entendu dire au programmateur que je vous avais vu en concert. Pour vous y amener, je vous en explique les circonstances. J’avais été convié par une amie, Sophie, dans une salle de l’hôtel de ville, à une répétition générale des musiciens, prélude à une tournée dans les pays francophones voisins, devant un petit comité d’une cinquantaine de personnes. Vous l’avez deviné, j’aime la musique. Parmi les arts, rien ne me transporte plus que la musique, presque toutes les musiques! De la grande musique, comme on dit, jusqu’à la plus petite, qui n’est à mes yeux pas si petite que ça. Les chansons, les airs célèbres de tango, la musique tzigane, le jazz des années 30… bien que chez moi, j’écoute surtout du classique.
Sophie insistait, car j’hésitais devant sa proposition. J’étais trop casanier, affirmait-elle, il fallait vraiment que je sorte un peu de mes quatre murs. Elle n’avait pas tort et, en l’occurrence, elle avait même tout à fait raison! Je l’ai rejointe au concert. J’étais tenté par le quintette de Schumann, le merveilleux lied de Schubert Ständchen, et la sonate pour piano et violon de Debussy… Dans ce programme, il y avait aussi, avant l’entracte, une sonate pour piano seul de Beethoven que j’aimais particulièrement : La Tempête. Tout pour me plaire en somme.
À l’entrée des musiciens pour le quintette qui ouvrait le concert, vous êtes arrivé en dernier, comme une ombre dans le coin gauche de la scène et vous vous êtes vite glissé derrière votre gigantesque instrument. On ne distinguait, au mieux, que votre profil, et lorsque vous êtes venu saluer avec les autres interprètes, vous vous effaciez derrière vos partenaires… Et dans la sonate «La Tempête», où vous avez conservé de bout en bout un jeu sobre, sans mine inspirée ou effet de manche, il était surprenant de voir, pour une personne d’apparence si frêle, vos mains marteler les touches dans la frénésie du troisième mouvement. Fragilité, et force inouïe aussi.
À la fin du concert, Sophie m’a incité à aller avec elle féliciter les musiciens. J’avais envie de vous voir de plus près, mais je craignais de dire des banalités, de celles que les artistes ont déjà entendues mille fois. Sophie connaissait deux des interprètes, pas vous personnellement. Elle savait seulement que vous étiez très réservé. Je l’étais aussi. Je ne l’ai pas suivie. J’aurais aimé que vous jouiez davantage en solo.
Vous m’expliquez alors que vous ne vous exposez pas volontiers. Vous préférez être entouré d’autres artistes. Ou bien alors en petit comité, pour des amis. Je vous écoute me dire simplement vos craintes, vos préférences, et je vous regarde, de toute mon attention. Vos mains aux ongles soignés s’envolent en appuyant vos dires, expressives puis vite retenues, au-delà des manches un peu longues de votre pull de maille fine que vous portez à même la peau. Ajusté à votre corps, d’un bleu qui tire sur le violet, il fait écho à la couleur de vos yeux. J’ai toujours été attiré par les gens très minces, diaphanes, évanescents presque et de ce fait gracieux. J’en ai connu peu, et jamais ces personnes, des femmes surtout, ne m’ont été vraiment proches.
Votre visage est encadré de cheveux fins, d’un blond doré, dans lesquels des mèches plus claires ondoient au gré des mouvements de votre tête. Le dégradé de la coupe dégage et souligne la ligne droite et longue de votre nuque. Sur le haut de votre mâchoire, un discret duvet blond laisse à penser que vos joues n’ont jamais connu le rasoir. Nulle pomme d’Adam ne vient interrompre le tracé gracile de votre cou.
Pendant le repas, vos yeux baissés sur votre plat laissent paraître une frange fournie de cils châtains. Vos lèvres, bien dessinées, s’allongent parfois, un peu timidement, en des sourires de bien-être. Vous aimez, me dites-vous, déguster de bonnes choses. Vous avez hésité entre la sole meunière et les coquilles Saint-Jacques. J’en ai pris note. Vos sourcils, légèrement arqués, mobiles et éloquents, viennent parfois animer la sobriété de votre visage. De temps à autre, un geste rapide de vos doigts rectifie une mèche égarée sur votre front.
Je sens mes pensées commencer à divaguer. Combien de personnes, tout genre confondu, ont dû éprouver l’envie de vous serrer contre elles? Vous êtes-vous laissé faire? Je ne vous imagine guère dans les bras d’une femme. Avec un homme? Peut-être…
Si vous vous livrez peu, en revanche vous vous exprimez aisément, avec le souci du mot juste, quitte à plisser les yeux dans un instant de réflexion. Votre voix est douce, plutôt haute, assez peu modulante sans être monotone et, de ce fait, agréable. Les gestes qui l’accompagnent sont mesurés tout en étant gracieux, aucunement maniérés. Vous êtes un homme… féminin, dont l’alliance des deux genres semble très naturelle. Je me rends compte que j’y suis sensible, très sensible.
Plusieurs taxis stationnent non loin du restaurant. Nous avons échangé nos numéros de téléphone. Je vous sais très occupé par votre travail qui exige de vous des déplacements en province pour la sortie du film. Je ne vous dérangerai donc pas par mes appels. Je sais, d’après mes amis, bien cuisiner les soles… meunières. J’aimerais vous inviter à en manger chez moi, à l’occasion, quand vous pourrez, si vous voulez. Vous m’assurez que oui, vous viendrez. Vous ne savez pas quand bien sûr. Mais vous m’appellerez. Vous montez dans votre taxi et moi dans le mien qui vont nous mener aux deux extrémités de Paris où chacun nous résidons, à l’opposé l’un de l’autre.
Trois semaines et deux jours se sont écoulés depuis notre rencontre. Vous m’avez dit que la promotion du film de Daniel Brant, Évasion, vous obligerait à un itinéraire serré dans vos différents déplacements avec l’équipe, restreinte au réalisateur et aux deux acteurs principaux qui se relaieraient. Il s’agit d’une tournée des salles en province et dans les pays francophones voisins où il y a également des interviews radio et télé. Cela durerait trois semaines. Vous devriez être rentré…
Entre temps, j’avais abondamment sollicité Internet à votre sujet, sans trouver de vidéo, peu d’articles et peu de photos de vous, sinon en retrait au milieu des équipes de film ou des autres artistes sur scène, comme si vous vouliez vous dissimuler aux regards. J’avais acheté les cinq CD où vous figuriez parmi d’autres musiciens ainsi que les trois précédents films de Daniel Brant dont j’avais enregistré la musique sur mon ordinateur et que j’écoutais en boucle. J’étais allé voir «Évasion», film tendre et nostalgique, parfaitement dans mes goûts. La bande-annonce ne donnait pas que les meilleurs moments. Des meilleurs moments, il y en avait beaucoup.
Je me demandais si vous aviez pensé, ne serait-ce qu’une fois, à notre dîner, à notre entretien, à moi, dans le long périple qui occupait sûrement tout de votre temps, avec d’interminables trajets en train ou en voiture. Qu’espérais-je au juste? Je vous avais dit que je ne vous contacterais pas, que vous étiez bien plus pris que moi. Vous étiez d’accord pour me faire signe lorsque vous seriez en mesure d’accepter ma proposition de dîner chez moi. Par politesse? Pour vous débarrasser d’une situation qui ne vous convenait pas? «Chez moi » … c’était sans doute maladroit. Il y avait de quoi hésiter, se méfier peut-être? J’avais saisi trop vite l’occasion de votre désir de sole meunière. J’aurais dû prévoir un restaurant.
Qu’espérais-je vraiment? Que vous m’appeliez dès votre retour, comme une urgence, une nécessité? C’était ridicule de ma part. Mon travail pédagogique se ressentait de cette attente, probablement vaine. Mes récits sur la différence en vue d’un second recueil s’en nourrissaient. Les soles attendaient dans le congélateur. Je me rendais compte que cette cristallisation autour de votre personne, que je connaissais pourtant si peu, envahissait petit à petit mes pensées, ma conscience, ma vie.
C’est dans la soirée que vous m’avez téléphoné, du train qui vous ramenait à Paris. Il y avait eu des retards dans votre programme. La grève des transports qui perdurait n’arrangeait rien. La communication était mauvaise. Pas beaucoup de réseau. Vous avez rappelé trois fois pour que nous puissions nous entendre suffisamment. Si la sole meunière était toujours envisageable, vous étiez disponible le lendemain soir, avant de repartir trois jours pour Toulouse, le surlendemain, avec les autres musiciens pour un concert Mozart que vous aurez juste le temps de répéter sur place.
Je me demande si mon souvenir est juste… Hier, la communication à partir du train était difficile. Je crois qu’il m’a dit : «Bonsoir, c’est Frédéric». Pas son nom de famille. On ne s’était pas appelé au restaurant. Je n’aurais pas osé utiliser d’emblée son prénom seul et «Monsieur Melcour» me semblait vieux jeu. Peut-être en était-il de même pour lui? Comment se présentera-t-il après avoir sonné à l’interphone, dans quelques instants, car j’imagine qu’il sera à l’heure?
L’inconvénient, avec la sole meunière, c’est qu’elle se prépare vite, mais au dernier moment, donc en présence des convives. Je n’ai mis ni musique de fond ni éclairage ostensiblement indirect. C’est un tête-à-tête, certes, mais entre deux personnes qui ne se connaissent guère.
À l’interphone : un coup de sonnette bref et discret, qui lui ressemble :
— C’est Frédéric, bonsoir!
Donc c’était bien simplement Frédéric hier au téléphone et ce sera donc Frédéric, un prénom que j’ai toujours aimé. Il pourra se permettre de m’appeler «François». J’entends l’ascenseur, au cinquième, qui se dirige vers le bas. Nous avons les mêmes initiales : F.M. Frédéric Melcour, François Marchal. Ça ne doit pas être si fréquent…
J’ouvre la porte avant même que l’ascenseur n’arrive au sixième étage. Frédéric en sort, un peu encombré par un sac au nom du caviste en bas de chez moi. Sourire charmant, sur le palier, où il attend que je l’invite à entrer. À plusieurs reprises, j’ai apprécié que Frédéric soit bien élevé, ce à quoi j’attache de l’importance. Je crois que je le suis également. Il me remet le sac avec deux bouteilles de vin blanc différentes :
— Pour choisir, me dit-il, et au cas où l’une serait bouchonnée… on ne sait jamais.
Il se défait de sa veste qui semble très chaude puis de son écharpe et les suspend à une des patères du mur, d’un geste rapide et élégant. Nous entrons au salon.
Frédéric apprécie du regard cette vaste pièce qui, dans l’enfilade de l’entrée, sert aussi de salle à manger avec une table déjà dressée, assez petite, tout près de la porte de la cuisine. Près de la table, contre le mur du fond, un canapé attend la fin du repas pour nous accueillir avec un café ou un digestif. Sur la droite, comblant un angle, un piano quart de queue Gaveau retient son attention. Je l’ai hérité de ma grand-mère. Il n’est pas tout jeune. Frédéric sourit :
— C’est un bel instrument.
Les bouteilles de vin lui ont été conseillées par le caviste pour accompagner la sole. Frédéric ne s’y connaît pas trop. Elles ont été choisies parmi celles mises au frais. Nous nous installons devant une assiette de crudités. J’ouvre la bouteille de Pouilly-Fuissé en demandant des nouvelles du film. Il a fait dès la première semaine un nombre d’entrées honorable. Il sera prochainement doublé en allemand, espagnol et italien, ce qui est bon signe pour l’audience à venir chez nos voisins. Mais le voyage a été pénible. Et il y a eu deux jours de retard à la fin de cette tournée promotionnelle très contraignante. Frédéric me dit encore une fois qu’il n’aime pas être «exposé» et que ces promotions sont pour lui une véritable corvée.
La cuisine étant contiguë, je l’écoute, porte ouverte, en préparant notre plat, me dire que dès demain il repart trois jours à Toulouse pour un concert consacré à Mozart. Il doit retrouver les autres musiciens à l’aéroport à 15 h. Le pianiste avec qui il va jouer des œuvres à quatre mains et pour deux pianos est de Toulouse, donc déjà sur place. Ils ne se connaissent pas, mais sa notoriété, dans toute la région, va contribuer à remplir la salle. Ils auront un jour et demi pour répéter. Je reviens avec nos deux assiettes.
C’est un plaisir d’observer Frédéric considérer avec gourmandise sa sole entourée de petits légumes pommes vapeur. Il manie habilement ses couverts pour libérer la chair fine et délicate des filets. Le vin est excellent, autant que je puisse en juger. Il en prend peu. Il doit être en forme demain et, comme il me l’avait dit au restaurant, n’a pas l’habitude de l’alcool. Le programme de son concert est de ceux qui me plairaient de bout en bout. La Fantaisie pour commencer qu’il jouera seul en scène puis deux œuvres pour piano à quatre mains avec le Toulousain. Après l’entracte, il reviendra, à nouveau seul, pour une œuvre d’une dizaine de minutes aux accents nostalgiques — il n’a, hélas, pas pu éviter ces deux solos — puis les trois «cordes» l’accompagneront pour un quatuor dont l’andante, plein de silences, reflète une atmosphère étrange et crépusculaire. Je connais toutes les œuvres qui seront jouées. Je voudrais y être. Le concert ne sera ni retransmis ni enregistré.
Frédéric se détourne du concert pour en venir à moi et me surprendre : dans les trains, au cours de ses longs déplacements, lors des attentes nombreuses, partout, il a eu au moins le temps de lire mes récits qu’il a téléchargé à partir de mon site. Avec son minuscule lecteur MP3, pas plus grand qu’une boîte d’allumettes, il m’a écouté «dire» tous les textes avec beaucoup de plaisir, au fond d’une voiture de location, d’une banquette de train, d’un siège d’autocar, isolé du monde par ses écouteurs. Le soir aussi, dans sa chambre d’hôtel. Il lisait d’abord puis écoutait les récits. Son smartphone lui a aussi permis de découvrir mes logiciels pédagogiques. Ces trois semaines d’itinérance, de contraintes multiples, de stress, de retards lui ont fait tout connaître de mon travail! Il me dit son intérêt, qui ne me semble pas feint, tout en dégustant sa salade de fruits agrémentée d’une pointe de rhum. Puis il lève le regard sur moi et, étonnamment, sans à propos, me dit que mes yeux sont d’une couleur rare… Les siens sont bleu myosotis. C’est ça la couleur rare. Les miens ne sont que vaguement gris, assez clairs, mais sans couleur véritablement, dans un visage sans particularité, des cheveux châtain moyen, le tout moyen, plutôt commun. Je suis tout de même heureusement surpris de cette remarque… Frédéric enchaîne très vite en me demandant ce qui me motive à enregistrer mes récits. Dois-je me déplacer en studio? C’est un travail long…
J’hésite à parler de moi. Puis je me lance. Je lui confie que j’écris mes textes pour les lire moi-même. Je m’entends en écrivant, mentalement bien sûr. Et cela influence le rythme de mes phrases, notamment. Oui, je dis mes textes souvent en chuchotant, en modulant ma voix, en ménageant les silences des points de suspension, des virgules, en faisant entendre le souffle de mes mots. C’est un peu particulier, dans le genre égoïste! Je me fais plaisir, en somme. J’enregistre la nuit dans mon bureau, devant ma grande terrasse où, avec de la chance, la lune vient me visiter. Le lendemain, je travaille mon enregistrement à l’aide d’un programme de traitement du son. Le tout est ensuite confié à un spécialiste.
Frédéric voudrait voir la terrasse où, lui ai-je encore précisé, se trouvent de petits arbres sur lesquels des oiseaux viennent se poser… Le peut-il? Bien sûr! Il me suit au bureau de sa démarche légère et silencieuse, réservée. Je lui explique que le grand atout de cet appartement est son extension, côté cour, qui longe la pièce de travail, ici même, et la chambre, mitoyenne. Profonde, elle accueille non seulement des arbustes, mais aussi beaucoup de fleurs dont j’aime m’occuper. Hélas, en janvier il n’y a que les roses de Noël de la saison dernière qui viennent d’éclore et le jasmin d’hiver avec ses fleurs jaunes en trompette qu’on ne voit pas très bien. J’allume l’éclairage extérieur et Frédéric entrouvre la porte-fenêtre coulissante. Aussitôt une vague froide nous assaille. Il referme en s’excusant de sa curiosité. Il porte la main à son épaule qu’il frotte sans appuyer. Il n’est pas chaudement vêtu avec une chemise couleur crème et un fin pull de coton marron glacé, de la même teinte que son pantalon ajusté, en harmonie, et que ses chaussures lacées au cuir souple. Il se dit très frileux. Il tremble légèrement. Je saisis mon pull en cachemire anthracite resté sur le dossier d’une chaise et le lui tends. Ravi par le toucher extrêmement doux et la maille souple de la matière, il l’enfile avec des gestes adroits et en caresse le moelleux de ses belles mains qu’il fait glisser en les croisant jusqu’à la naissance de son cou. Il penche un peu la tête en arrière, de bien-être, en fermant à demi les yeux. A-t-il idée de l’attirance que cette manière d’être suscite en moi? On dirait que non. La couleur anthracite lui va bien. Le pull a une taille de trop pour lui, mais il se porte large. C’est un vêtement des plus confortables.
— Gardez-le. Vraiment. Ça me ferait très plaisir que vous le portiez puisqu’il vous plaît.
Frédéric ne répond pas, mais sourit en baissant la tête. Il est confus. Cela se devine dans son expression, dans son regard. Je le regarde. Je suis troublé. Il accepte.
Nous revenons au salon nous asseoir pour un moment de plus sur le canapé. Je lui dis que je regrette tellement de ne pouvoir assister au concert. Je serais venu à Toulouse si je n’avais pas une obligation incontournable, une présentation du dernier logiciel aux élèves d’un lycée. Frédéric me soumet alors une idée, bien qu’il n’ait jamais tenté la chose : il m’appellera juste avant le début du concert et placera son téléphone dans la poche intérieure de son costume de scène, une longue veste qui peut le permettre sans que cela ne se voie. Mais seulement pour les solos et, peut-être aussi, pour la sonate à quatre mains sur le même piano. Pour le reste, on n’entendrait pas suffisamment les autres instruments, ce serait très déséquilibré. Je veux le reste aussi. Tout le concert! Et tant pis, ou tant mieux, si j’entends surtout le piano. Mon Gaveau attire encore son attention. Il passe la main sur le bois sans en ouvrir le clavier. Il est minuit et demi, plus l’heure de l’essayer. Une autre fois… Oui! Une autre fois!
J’appelle un taxi. Frédéric remet sa veste et son écharpe par-dessus le pull anthracite. Nous allons nous dire au revoir. Je tends la main qu’il saisit doucement en y glissant la sienne. Mon bras gauche entoure de loin sa silhouette, comme pour l’accueillir s’il s’approche davantage. Frédéric fait un pas en avant et je referme mon bras sur son épaule. Je le touche à peine, mais ce geste, sans être appuyé, est parlant. Nous nous retrouvons ainsi, l’un contre l’autre, visage contre visage, presque enlacés, sans être vraiment serrés.
Tout bas je lui dis :
— Faites un bon voyage.
Il me répond aussitôt :
— Je jouerai pour vous.
Je souris et murmure près de son oreille :
— Je serai dans votre poche…
Notre légère étreinte se relâche. Le taxi attend en bas.
Vous vous avancez vers la porte que je vous ouvre. Vous en franchissez le seuil à reculons, vous vous éloignez vers l’escalier et en commencez la descente en vous retournant vers moi, comme à regret. Je ne referme que lorsque je n’entends plus votre pas et me dirige rapidement vers la fenêtre du salon, qui donne sur la rue, pour vérifier si le taxi est arrivé et pour vous voir une dernière fois, bien sûr. Avant d’entrer dans la voiture, vous levez les yeux vers moi qui vous souris et vous vous engouffrez dans le taxi qui démarre aussitôt.
Ce soir, 20 h 25, texto de Frédéric, de retour de Toulouse : «Bonsoir! Je suis à Orly et je repars demain pour Londres. Période très mouvementée qui va bientôt finir. Heureusement! Je me demandais si je pourrais passer rapidement chez vous pour vous remettre un petit présent. Il est tard. Je peux le déposer dans l’ascenseur sans vous déranger…» Ma réponse est instantanée : «Venez! Nous partagerons une salade.»
Je m’affaire aussitôt en cuisine : œufs durs à faire cuire, endives, mâche, concombre, féta, maïs, poivron jaune, tomate, pointe d’asperges en boîte... Je coupe, je tranche, je mélange, et je sors des fruits rouges du congélateur, à mêler à du fromage blanc. Repas improvisé. Effervescence. Et maladresse, évidemment! En boucle, dans les haut-parleurs reliés à mon ordinateur, votre concert que j’ai enregistré à partir de mon téléphone portable.
Hier, vous m’avez appelé quatre minutes avant d’entrer en scène puis mis votre téléphone dans la poche intérieure de votre veste. J’entendais quelques bruits de la coulisse, des voix, basses, puis, en fond sonore continu, les battements de votre cœur, frappants, rapides, accélérés par le stress, le trac, la peur. Des pas. Les vôtres. Des applaudissements. Le silence qui s’ensuit. Je vous imaginais vous isoler de tout, assis devant votre instrument. Les yeux fermés peut-être. Puis vos doigts qui se posaient sur le clavier pour faire monter, égrenées, les premières notes de la Fantaisie de Mozart. J’ai réécouté de nombreuses fois, depuis hier soir, ce tout début que me communiquait votre téléphone. J’étais dans votre poche.
Je me dépêche. Vous pourriez être là d’un instant à l’autre, selon les embouteillages. Un «présent» pour moi… de Toulouse? Quel qu’il soit, j’en serai heureux. Je mets le couvert, avec un certain sens de la décoration. Mes mains tremblent un peu dans cette attente de votre visite impromptue. Je me sens envahi par le désir de vous voir, de mieux vous connaître, de vous revoir, de vous regarder surtout, sans oser me dire au juste ce que j’attends de moi, de vous, ce que j’espère. Je ne sais pas si je suis en pleine euphorie ou en plein désarroi. Je suis désorienté et je me trouve plutôt ridicule.
À trente-six ans, après avoir raté ma vie affective, de bout en bout ou presque, je me vois amoureux de quelqu’un qui physiquement m’attire irrépressiblement. Vous êtes un homme, même si beaucoup de vous, sans affectation aucune, est féminin. Féminin plus que masculin? Ni l’un ni l’autre ou les deux ensemble? Être séduit… c’est ça. Je n’avais été vraiment attiré par un homme qu’à la fin de mon adolescence. Non. Cela m’est arrivé d’autres fois. Sans rapprochement physique aucun. Sans suite. Ne pas échafauder d’illusions. Ne pas se leurrer.
Féminin… oui, je le suis aussi, bien que pas dans mon apparence. Je le sens bien pourtant. On me le dit. On me le reproche parfois… pourquoi?
Interphone. J’appuie : «Je vous attends!» Porte ouverte déjà, j’entends au loin l’ascenseur se charger de quelque chose et entamer sa montée. Parallèlement, je perçois dans l’escalier des pas précipités, qui se précisent au fur et à mesure des étages gravis, jusqu’au sixième, jusqu’à moi! Vous arrivez en même temps que l’ascenseur, mais à pied! Votre élan vous entraîne vers moi qui vous tends les bras et qui vous enlace de plus près que notre premier soir. Votre respiration saccadée tout contre mon buste et l’effet que j’en ressens dans mon corps ne me laissent plus douter de l’attirance qui me porte vers vous. Je m’inquiète :
— Est-ce bien raisonnable cette course à travers l’escalier?
Et simplement, vous me répondez tout bas, dans un souffle, comme une constatation plus qu’une exclamation :
— Je suis complètement fou.
Vous vous libérez de moi comme à regret : votre valise attend dans l’ascenseur. Je vous aide. Nous la roulons dans l’entrée. Je vous débarrasse de votre veste. Vous portez le pull anthracite et cela me fait un plaisir inouï!
Vous êtes ravi de votre salade improvisée accompagnée de tranches de Knäcke qui croquent sous la dent, en guise de pain. Vous vous êtes bien entendu avec le pianiste toulousain. Vous avez des idées de projets ensemble. Votre emploi du temps ne vous laisse pas de répit avec ce départ à Londres demain après-midi, pour une dizaine de jours, avec vos trois partenaires de quatuor. Vous allez enregistrer Mozart en studio. Mais ensuite trois semaines de tranquillité! Appréciable, en effet.
Je vous raconte mon écoute émue dans votre poche, l’enregistrement dans mon ordinateur, l’impression d’avoir entendu votre cœur battre fort avant l’entrée en scène.
— Oui, certainement! Ces quelques pas qui mettent face à tous les dangers, c’est comme aller vers la mort.
Je reste surpris de votre comparaison :
— À ce point?
— Oui, à ce point, me répondez-vous, la fourchette en l’air, pensivement, alors qu’un moucheron égaré dans la saison hivernale tournoie et vient tomber dans votre salade.
Vous vous penchez sur ce cas suicidaire et lui dites :
— Je ne te veux pas de mal petit moucheron, mais je ne te veux pas dans mon assiette…
Vous prenez votre fourchette pour adroitement y cueillir la petite bête et la poser doucement sur la nappe. Vous l’observez un instant qui s’ébroue puis reprend son vol. J’aurais fait la même chose. Combien de personnes auraient tué le moucheron avant de l’évacuer?
Je cherche une ouverture pour vous faire parler davantage de vous, non pas professionnellement, mais plus personnellement, plus intimement. C’est vous qui la trouvez :
— Vous habitez seul, j’imagine?
Considérant mon environnement, ma disponibilité, le biais était sans doute plus facile pour vous que pour moi. Il me revient de vous donner, sans ostentation, ce que vous avez envie de savoir, si toutefois vous avez envie de savoir :
— Oui, je me lie peu, difficilement. Je suis, à vrai dire, bien des fois, tombé amoureux… tombé en amour comme on dit joliment au Québec. Mais mes élans allaient vers des personnes particulièrement indisponibles, ou pour lesquelles je ne présentais aucun attrait.
Je me rends compte que je joue sur le féminin pour le moment. Je rectifie :
— En réalité, et c’est peut-être peu compréhensible, ce n’est pas le genre des personnes qui compte, c’est la personne elle-même, dans sa globalité.
Vous haussez un sourcil :
— Le… genre?
Je reprends plus explicitement :
— Je veux dire… le sexe. Quel qu’il soit, je peux m’en accommoder.
Il me faut préciser, en venir à quelques détails, je suppose. Je vous explique que lorsque je finissais mes études au lycée, j’ai eu quelques contacts physiques avec mon ami d’enfance. Lui et moi n’avions aucune… mais aucune expérience dans ce domaine. Dans le domaine sexuel pour tout dire. Nos essais se sont avérés… pour le moins chaotiques! Par la suite, j’ai connu des femmes, mais… en réalité… ce n’est pas l’aspect sexuel qui peut me motiver dans mes rencontres. C’est un tout. Ce plan-là passe… peut-être même… après.
Je marque un temps. Est-ce toujours vrai?
Je poursuis :
— Oui, je sais, ce n’est pas le cas de tout le monde. J’ai eu beaucoup d’échecs. Enfin plusieurs, je dirais même des déboires. Cela ne vaut pas d’en parler davantage. Puis-je vous retourner votre question?
Vous partez d’un petit rire discret, mais désabusé :
— Oh, mes expériences dans ce domaine ne sont pas trop… glorieuses et ne valent vraiment pas, non plus, que je m’y attarde. J’ai renoncé, passé trente ans — j’en ai trente-quatre — à rencontrer sur ma route quelqu’un qui me convienne vraiment. Les relations entre les humains sont bien difficiles…
Je note le masculin du quelqu’un. J’insiste :
— Des jeunes filles?
Vos yeux se perdent dans un coin du plafond puis vous me dites dans un sourire un peu mélancolique :
— Oui. Une jeune fille. À l’adolescence moi aussi. Enfin… ça a failli!
Et vous riez gentiment. Je n’en saurai pas plus.
Je débarrasse nos assiettes. Vous m’aidez en portant le saladier dans la cuisine que vous trouvez jolie. Faïence de camaïeux bleus sur les murs, évier couleur miel comme le carrelage au sol, ce sont les couleurs que vous préférez. Tout est à sa place, ordonné, propre. Vous appréciez. Vous êtes aussi rangeur et bien organisé. Vous transportez les deux coupes en cristal et les cuillers, moi les fruits enrobés de fromage blanc, un de vos desserts préférés. Je suis hors-saison, mais bien tombé. Cette fois par hasard! Je n’avais rien de mieux, dans l’urgence, à cette heure de la soirée.
Pendant que je prépare les faux cafés dans la vraie cafetière italienne, vous allez saluer mon piano. Vous l’ouvrez. Je vous vois passer le bout de vos doigts sur le clavier, comme pour le caresser. Il est vingt-deux heures trente, trop tard pour l’essayer sans la sourdine, que vous enclenchez après vous être assis sur le tabouret. Le café ronronne. Vous appuyez quelques accords sur les touches, presque sans bruit. Vous souriez. Vous souriez à mon piano. Arrivant de la cuisine, j’explique qu’il a le double de mon âge, qu’il me vient de ma grand-mère et que j’y tiens beaucoup. J’accompagne surtout des chansons pour nous divertir entre amis. J’ai étudié le classique autrefois, pendant quelques années, mais… c’est autre chose! Je pose nos deux tasses sur l’instrument. Vous commencez, en sourdine, juste pour nous deux, le nocturne de Chopin que je préfère. Un nocturne murmuré. Accoudé sur le couvercle du piano, je ferme les yeux.
Pourrait-on être plus heureux?
Avant de prendre place dans le canapé, vous allez à votre valise restée dans l’entrée et vous en tirez un paquet plat au papier bleu et or que vous me tendez. Le papier crisse sous mes doigts. Je défais le ruban avec application en desserrant le nœud. C’est une longue écharpe couleur crème, en cachemire… de Toulouse! Une écharpe façon Claude Nougaro?! Je la passe aussitôt à mon cou, je l’effleure, en apprécie la douceur et la souplesse. Je vous remercie. C’est un très beau cadeau…
Vous regardez l’heure à ma pendule. Vous êtes inquiet pour le voyage de demain, à cause des grèves. Vous n’aviez déjà, aujourd’hui, pas pu prendre votre vol du matin. Trois Toulouse-Paris sur cinq avaient été annulés. Le Paris-Londres de 17 h 30 est pour l’instant maintenu. Il vous faut bientôt rentrer. Il est tard. Vous ne semblez cependant pas en avoir envie. Nous revenons au canapé où nous nous installons pour encore un petit moment ensemble. Je vous offre un verre de Cointreau. Puis deux. Vous êtes fatigué. Je suis euphorique. Mes inhibitions lâchent enfin. C’est alors que je me lance dans une folle proposition…
Le temps ne passe pas. Je suis assis à ma table, au bureau, face à ma grande terrasse où volettent les oiseaux, piquant et picorant çà et là, dans les arbustes dénudés, des restes de la nourriture que je devrais d’ailleurs leur remettre… mésanges bleues et charbonnières, pigeons et moineaux bien sûr, merles et queue-rouge. Ils vont par deux, ils sont en couple, le plus souvent.
Il m’est impossible de me concentrer. Depuis trois jours, Frédéric est à Londres pour un enregistrement. Il m’envoie des textos, comme à un ami cher, alors que nous nous connaissons depuis si peu. Il ressent, là-bas, des peurs au sujet de… tout! Comment pourrais-je l’aider d’où je me trouve? Je suis invité à passer dans une émission à prétention pédagogique. Je dois me préparer à cette interview, anticiper d’éventuelles critiques. J’espère que l’animateur m’enverra vite par mail les questions qu’il envisage de me poser… Moi aussi, j’ai peur.
Je repense à ce soir-là où Frédéric était arrivé tout essoufflé après sa course folle dans l’escalier. Nous avions tous deux parlé, jusque tard dans la nuit, installés dans le canapé, nos verres à la main…
Mes inhibitions me quittent, et vous, Frédéric, vous êtes un peu étourdi par l’alcool, la tête reposant sur le confortable dossier du divan. Vos yeux se ferment peu à peu. Vous êtes sur le point de sombrer dans le sommeil, mais, contre toute attente, vous vous redressez et vous vous levez prestement :
— Je dois partir! Il est très tard! Pour vous aussi. Je suis désolé, je n’ai pas vu le temps passer.
Je me lève à mon tour et dans un élan, venu de quels confins de mon désir pour une fois devenu audacieux :
— Puis-je vous proposer de rester ici cette nuit? J’ai une chambre très agréable et vous avez sûrement le nécessaire dans votre valise… Pour moi, j’ai un canapé-lit confortable au bureau.
Vous baissez la tête. Votre regard fixe un angle du tapis. Je m’en veux tout de suite. Je suis allé trop loin, trop vite. Vous relevez la tête et vous me regardez en plissant un peu les yeux pour un très léger sourire ébauché, fugitif, et vous me répondez que vous êtes… oui… très tenté mais que vous n’osez pas, non vraiment, vous ne pouvez pas. J’hésite à insister. Il me semble pourtant qu’il ne faudrait pas grand-chose pour vous faire céder :
— Venez voir, c’est juste ici.
J’ouvre la porte, allume une lumière indirecte et m’efface pour vous laisser passer. Vous regardez toute la pièce longuement comme si c’était un lieu inhabituel, étonnant et merveilleux, ce que ce n’est pas en réalité.
— Il n’y a aucun bruit, vous voyez. Pas de clé à la porte. Personne ne viendra vous déranger!
Vous souriez avec un soupçon de gêne. Vous hésitez encore, pour la forme peut-être, mais vous allez vous laisser convaincre, je le sens, je le sais. Et je ne dis plus rien.
— Je suis vraiment tenté! répète Frédéric d’un ton qui frôle l’ingénuité.
Je lui assure que demain matin j’irai chercher des viennoiseries pour le petit déjeuner. Sourire. Frédéric va récupérer sa valise. Je lui apporte une bouteille d’eau et un verre, lui souhaite bonne nuit et disparais en refermant la porte. De la cuisine, j’entends l’eau couler faiblement et quelques bruits légers, de la salle de bains mitoyenne. Puis plus rien.
Le lendemain, je me lève tôt et pars en quête des viennoiseries promises. Au retour, je trouve Frédéric installé sur le canapé du salon avec sur les genoux quelques partitions qu’il avait avec lui. Il me sourit, dit qu’il a mis le nez à la terrasse et qu’il a entendu les oiseaux chanter, que c’était délicieux. De les voir aussi. Il n’a pas mal dormi… Il est habillé d’autres vêtements qu’hier, mais porte le pull-over anthracite. Svelte, il se lève et s’assied à la table tandis que je pose mes emplettes et mets le café en route dans la cuisine. Tasses et assiettes sont déjà en place. Il passe gracieusement ses deux mains ensemble sur son visage qu’il cache ainsi presque entièrement et dit d’une voix douce, presque plaintive :
— Je me sens tout froissé, tout chiffonné…
Puis une de ses mains descend à son cou et y reste posée délicatement. Il ferme les yeux. Je voudrais pouvoir à cet instant le photographier secrètement, conserver cette image de lui, ce visage, peut-être un peu froissé mais que j’aime tant regarder. Une heure après, j’appelle un taxi. Il soulève sa valise qui est lourde puis la fait rouler et se reproche de n’être «pas plus épais qu’un piaf». Il hésite à partir, par l’ascenseur cette fois, et je lui dis en écho.
— Allez, envolez-vous!
C’était il y a quelques jours. Le souvenir de sa nuit chez moi m’enchante. Je voudrais qu’il y en ait d’autres. Serait-ce possible? Le temps ne s’écoule pas. Je suis assis à ma table, au bureau. Un texto m’appelle. Frédéric écrit : «Je viens de terminer cette journée. Affreux! Rien ne fonctionnait bien. Il y avait des bruits, du souffle. On ne peut rien garder. Il faut recommencer demain. Je vais maintenant rentrer à l’hôtel. Et y dîner. Seul. Je vous souhaite une soirée plus belle que la mienne.» Ce «seul» me peine beaucoup. Comment pourrais-je lui dire que depuis son départ je ne suis capable que de penser à lui. Je reste allongé, des moments longs, très longs, à la place qu’il occupait dans mon lit. Je prends mon téléphone et je lui écris : «Je me morfonds, étendu où vous étiez et je vous respire dans les profondeurs de l’oreiller.» Puis j’efface. Mes mots sont tout autres : j’essaie de le rassurer, l’invite à la patience, espère qu’il dormira suffisamment. Des mots amicaux. Et pourtant. Je voudrais le rejoindre. Maintenant. Tout de suite. Je ne peux pas. J’ai cette interview après demain soir.
Déjà 11 heures ce matin et j’ai peu dormi. Moi aussi, j’étais « seul ». À des kilomètres de distance, nous étions seuls. Je viens de recevoir un e-mail de l’animateur pour l’interview de demain avec ce qu’il propose de me demander. Nulle question insidieuse. J’espère qu’il n’y aura rien qu’il ne m’ait déjà annoncé, pas d’imprévus qui me déstabilisent.
Un message de Frédéric me raccroche à mon portable : « Tout va mieux ce matin. Mais techniquement seulement. Moi, je suis hors de forme. J’ai si peu dormi. Je ne sais pas comment je peux arriver à jouer si mal ! J’aurais honte que vous m’entendiez. Et pourtant… j’aimerais tant que vous soyez là ! »
Je réponds aussitôt de deux simples mots, sans les effacer ensuite : « Moi aussi ! ».
Et le son du texto résonne une demi-heure plus tard de sa double note flûtée : « Contre toutes possibilités de notre réalité, j’ai demandé ce matin à l’hôtel s’il restait une chambre. Il y en a encore une à deux portes de la mienne, une jolie suite. J’ai réservé ! »
Contre tous les possibles impossibles, contre le temps qui reste, contre la montre, je prends un mince bagage et saute dans un taxi.
Je suis assez claustrophobe quand il peut y avoir du danger. Dans les ascenseurs rétifs, dans les tunnels interminables, mais mon passage en train sous la Manche est exalté par le désir d’arriver, vite. Je sais pourtant que son travail en studio ne prendra fin que tard dans l’après-midi, dans la soirée peut-être…
Il est 18 heures, heure anglaise, lorsque j’ouvre la porte de la suite. Une entrée exiguë débouche sur un salon à la moquette moelleuse. Une table est disposée au fond de la pièce devant la fenêtre. La nuit est presque tombée. Des lampes indirectes donnent à l’endroit un air d’intimité. Il fait plutôt froid. Je cherche comment régler la température, mais il ne semble pas y avoir moyen de le faire. Une porte, à droite de la table, conduit à la chambre. Un grand lit dans le milieu. Sur la droite, une toute petite salle de bains. C’est confortable. Impersonnel.
Je tourne en rond. Je vais essayer de m’organiser, de passer le temps, je ne sais jusqu’à quelle heure de la soirée. En attendant. Je sors mes quelques affaires de la valise et les dispose çà et là dans la chambre. Aucun bruit alentour. L’hôtel est très silencieux. Ou alors insonorisé. Revenu au salon, je dépose sur la table quelques feuillets entamés : il s’agit d’impressions, de sensations, de désirs, l’évocation par touches de moments fugitifs ou plus longs où Frédéric était à mes côtés. Ici, je dis sa folle ascension de l’escalier, là son visage fatigué le matin, sa main sur son cou, et là ses doigts effleurant le clavier pour faire monter presque silencieusement les notes du nocturne de Chopin. J’écrirai encore et encore ces instants fugaces, parfois intenses et parfois évanescents, ces instants ensemble. Je les recopierai à la main dans un carnet. Je le lui offrirai. Peut-être. Qu’en fera-t-il ? L’emportera-t-il avec lui dans ses déplacements ?
Le temps passe, lentement. Je ne me suis pas encombré d’un ordinateur ou d’une tablette. Je consulte vaguement mes e-mails sur mon téléphone. Un texto apparaît que je n’ai pas entendu tinter : 19 h 15 « J’arrive ! ». Je vais à la porte et l’entrouvre, au plus étroit, pour lui permettre d’entrer. Mon oreille s’affûte à écouter chaque bruit du couloir. Des pas s’approchent. Pesants. Ce n’est pas lui bien sûr, léger comme un elfe. Je ne l’entendrai pas arriver… Mes yeux se perdent dans la nuit de la fenêtre. Le ciel est à présent étoilé. Une belle nuit d’hiver.
Trois coups discrets, presque hésitants, comme si la main avait peur de frapper, de se voir refuser l’entrée. À peine ai-je dit « Oui ! » que la porte s’ouvre, lentement, à demi seulement, et que Frédéric, légèrement penché en avant, comme s’il n’était pas sûr d’être autorisé, me montre son joli visage souriant. Je me suis déjà levé pour venir à lui, les bras un peu ouverts, pas trop. Une invite à venir contre moi. S’il le souhaite. S’il le veut. Il le veut ! Ce n’est pas une accolade. Ce n’est pas une étreinte. C’est entre les deux. Je referme mes bras. Il referme sur moi les siens. Visage contre visage. Nous ne sommes pas serrés. Silence. Puis il recule doucement pour se détacher de moi. Nous nous sourions.
— Allons dîner en bas ? dit-il de sa voix claire, mais tout bas, comme une hésitation, une demande, une confirmation.
Il a sa table. Ce n’est pas la première fois qu’il séjourne dans cet hôtel et le personnel est très accommodant. Une table pour deux, dans un coin de la salle, en retrait, tranquille. Peu de monde au demeurant. Peu de bruit. Nous sommes à l’aise. Frédéric me parle sur un ton badin, comme pour s’en amuser a posteriori, de ses déboires de la veille en studio, de ses ratés du matin, jusqu’au moment où mon message est arrivé, disant que… j’arrive ! L’après-midi fut fructueux. La journée perdue a été rattrapée.
L’ascenseur nous ramène à notre étage. Nous longeons le couloir côte à côte. Devant la porte de ma chambre, vous vous inclinez comme pour un petit salut au public, et vous me souhaitez bonne nuit. Notre rencontre d’aujourd’hui s’arrêtera donc là, devant ma porte close. Vous vous éloignez d’un pas alerte, presque dansant. Comment est-ce possible ? Je repousse ma porte sur le vide du couloir. Je n’allume pas. Je ferme les yeux, le poing contre la bouche, je me mords l’index. Je dois en prendre mon parti, faire bonne figure. C’est ainsi. Qu’espérais-je de plus ? Il n’est pas très tard. Je vais écrire ces moments au restaurant, votre geste élégant pour rendre la carte au serveur, vos hésitations devant la longue liste des desserts…
Trois coups à nouveau à la porte. Les mêmes que tout à l’heure. Même force retenue, même rythme. C’est vous ! Vous ne pouvez entrer de vous-même cette fois. C’est moi qui viens vous ouvrir. Vous avez une trousse de toilette à la main et… un oreiller coincé sous le bras ! Un regard droit sur moi, inquiet, mais pénétrant :
— Je me demandais… enfin, c’est beaucoup de culot bien sûr…
Je réponds simplement :
— Entrez !
Et je referme vite la porte derrière vous.
Frédéric dormira avec moi dans ce grand lit froid, impersonnel. Il est allongé de dos devant moi, mais pas contre moi, un gros oreiller entre nous. Celui qu’il a apporté, il l’entoure de ses bras. Ma main se pose sur son épaule. Nous avons gardé nos vêtements de ville. Il s’est vite assoupi. Je perçois sa respiration, devenue plus ample, régulière, apaisée dans le sommeil naissant. Nous n’avons pas eu d’autre contact que celui-là. Mon corps presque contre le sien, mon visage près de sa nuque, un oreiller entre nous… J’ai voulu l’oreiller. Il l’a voulu aussi. Il m’a confié tout bas, dans un murmure gêné, qu’il avait eu de mauvaises expériences, qu’il ne voulait pas être « traversé »… « transpercé ». J’ai cru deviner qu’on l’avait brutalisé, violé sans doute, jeune peut-être ? Enfant ? Adolescent ? Je n’ai rien dit. Pas posé de question. Nous aurons donc une intimité douce, sans élan dévastateur, sans pulsion incontrôlée, sans danger. Je veillerai sur lui. Je le protégerai. Avec toute la retenue qu’il faut. Cela m’est facile. Étonnamment peut-être. Ou pas.
Il m’arrive parfois, il m’est arrivé, d’être abordé, sollicité, voulu par des personnes que j’attirais. Le contrôle de moi-même est alors devenu une nécessité, une seconde nature. La prudence cependant, à ce titre, valait quand même que j’aie proposé le premier de placer entre nos deux corps habillés ce gros oreiller, tout en longueur.
Juste avant de s’endormir, Frédéric m’a remercié alors que c’est moi qui voulais le remercier puis il a ajouté qu’il n’était pas positif au SIDA. Sur moi, je lui ai dit de même. C’est sans objet dans notre présente situation, de toute façon.
Le réveil, au matin, le jette tôt hors de la suite avec une certaine précipitation, après un rapide bonjour souriant et gai suggérant qu’il a sereinement dormi, sa trousse à la main, son oreiller sous le bras, comme un enfant son ours en peluche qui ne le quitte pas au lever.
Il a disparu. Jusqu’à quand ? Jusqu’au petit déjeuner dans la salle à manger de l’hôtel ? Je l’y attends un peu plus tard, à sa table. Un texto : « Dans 4 minutes ! ». C’est précis. Et il a mis quatre minutes à me rejoindre. Il va retourner en studio pour toute la journée. Je vais reprendre le train en milieu de matinée.
