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La duchesse (par alliance) Estelle de Gropoix, en quête de distractions suite à son récent veuvage, entraîne son petit monde haut en couleurs, dans une station thermale pour se ressourcer. Pas vraiment inconsolable, elle se met rapidement en quête d’un nouveau mari. Mais voilà… la « Duchesse » a de la fortune et ce bien est convoité par deux personnages dénués de scrupules, son cousin Guy la Grufferie et Archibald Simpson ancien collègue anglais de feu le duc. Jusqu’au jour où un outsider imprudent menace de détrôner les deux prétendants… Mais Maxime Terrier, dit « P’tite Tête » qui, malgré ses bévues et son langage déjanté a résolu l’énigme de la mort du Duc avec l’aide du Clodo, chien trouvé de son état, reprend du collier et veille au grain.
Un petit gars plutôt candide et philosophe dans son genre, un couple d’escrocs sortis des films des années 50, une aristocrate extravagante, tout un assortiment de personnages à la fois ridicules et attachants dans une histoire où pétillent les jeux de mots dans un florilège de situations burlesques.
Résolument humoristique !
À PROPOS DE L'AUTEURE
Dominique Faure aime porter un prénom qui mêle les genres. Un doctorat-ès-lettres témoigne de son goût pour l’écriture. La musique, le pastel animalier et la création de logiciels pédagogiques non scolaires contribuent à embellir sa vie. Dominique dirige la Collection Audiolivre des éditions Ex Aequo.
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Seitenzahl: 175
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Dominique Faure
Une (autre) aventure de Maxime Terrier
Fantaisie loufoque
ISBN : 979-10-388-0636-8
Collection : Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : avril 2023
© couverture Ex Æquo
© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
)
Après le tragique événement qui eut lieu au sein même de son noble hôtel particulier,{1} la duchesse Estelle de Grospoix était, hélas, devenue madame veuve de Grospoix. Plantée dignement au beau milieu du salon assez somptueux de sa peu modeste demeure (eau et électricité à tous les étages), l’infortunée héritière déclara à la petite cohorte qui l’assistait qu’elle avait besoin de repos, de changement d’air, en somme d’une sorte de convalescence, bien que la maladie fût plus mentale que physique... Balayant d’un bras las tout un assortiment de meubles d’époque et de tableaux de maître, elle enchaîna en confiant que la vie ne valait plus d’être vécue. Les témoins de la sinistre affaire de la mort du duc opinèrent tous, chacun à sa façon, aux projets de départ de la duchesse, qu’ils estimaient aussi sensés que réalistes.
«Certainement oui !» assura l’ex-associé de feu le duc, monsieur Archibald Simpson, véritable anglais de naissance (accent compris) et ami de la famille. «Estelle devait réellement prendre très soigneuse d’elle après une si terrible choc !»
«Mais oui, chère cousine», appuya Guy La Grufferie, parasite de son état et excellent tricheur aux cartes. «Je t’en prie ! Ménage-toi avant de risquer de déménager, et surtout ne reste pas seule !»
Ces derniers mots suggérèrent quelques réflexions à Maxime Terrier, dit P’tite Tête, jeune autant que récent valet de pied dans la maison Grospoix, et ex-cambrioleur amateur et amateur aussi de beau langage{2}.
Ce dernier donc, en la circonstance, se dit par derrière soi — par devant, il n’osait pas compte tenu de son grade — que le cousin Guy prêchait pour sa paresse et se mettait aux premières loges auprès de sa riche parente. Cette considération mise à part, P’tite Tête se risqua à émettre une courte phrase allant dans la direction de l’assemblée ici réunie :
— Ça oui, le changement d’air, c’est bien ce qu’il faudrait à madame la Duchesse. Et puis, les grands airs sont tellement bénéficiaires pour la santé, c’est bien connu !
— Ben oui, Madame devrait partir en vacances... renchérit avec une grande justesse psychologique Juliette, Letoc de son nom propre, femme de chambre grâce à l’intervention de laquelle le poste de valet de pied avait été créé puis attribué à P’tite Tête, à des fins initialement fort malhonnêtes.
— La montagne, ça vous ferait du bien, diagnostiqua la cuisinière Marie-Ange, du ton revêche qui lui était coutumier.
— Vraiment, vous le pensez ? Eh bien puisque vous prenez tant soin de moi, je crois que je vais me résigner à vous écouter, susurra hypocritement Estelle de Grospoix d’une voix ténue de contralto fatiguée frisant le ténorino. Chacun se mit alors sur les rangs pour accompagner Estelle, d’aucuns par pur dévouement et tradition populaire — seulement la cuisinière à vrai dire — d’autres par admiration, voire par amour inavoué, d’autres encore, comme on s’en doute, par unique intérêt...
— Mais oui, mais oui... bien sûr que j’aurai besoin de vous tous auprès de moi dans cette affreuse épreuve ! consentit aussitôt la duchesse devant cette enthousiaste unanimité, ouvrant tout grands ses bras dans un cliquetis de bracelets trente-six carats certifiés authentiques.
Puis, avec un souci tout matérialiste, madame de Grospoix se tourna vers sa femme de chambre :
— Et il me faudra également un chauffeur, Juliette. Demandez donc à votre... ami, euh... compagnon d’existence devrais-je dire — c’était une puriste du juste mot autant que P’tite Tête était, lui, un impuriste — s’il pourrait faire office de mécanicien-chauffeur...
L’interpellée acquiesça de suite. Naturellement que Bébert serait d’accord puisqu’il était en rupture de boulot depuis pas mal de temps. Et Juliette ne put s’empêcher d’ajouter à cette pensée qu’ils allaient, à eux deux avec P’tite Tête en plus, pouvoir enfin remettre au point ce plan qui était tombé à l’eau à cause de la mort du duc.
Il restait pour la duchesse de Grospoix à décider du lieu de villégiature le plus propice à réparations, qui fût salutaire à l’esprit comme au corps.
Les thermes, dont on lui avait dit grand bien, lui semblaient tout indiqués. La pratique de la boisson, en effet, était si ancestrale que si elle avait dû nuire en quelque façon, ça se saurait.
Or justement, madame de Grospoix avait appris peu auparavant par son amie américaine Jessica Thunder que celle-ci venait d’acquérir, pour une poignée de dollars, une charmante gentilhommière, presque un petit château, au cœur de l’exquise et quelque peu désuète ville de Castel-les-Eaux, en plein centre du pays. Le castelet avait été prestement restauré et entièrement réaménagé, selon les principes pratiques de la vie américaine. Jessica avait même à grands frais fait convoyer de Washington toute une cargaison de meubles 1930 parisiens d’origine qu’elle qualifiait d’«antiques» et qui, de ce fait, traversaient l’Atlantique pour la seconde fois. La ville étant de style «fin de siècle» (19ème), le mobilier n’était en retard après tout que d’une trentaine d’années ce qui, par rapport à l’âge du vieux continent... Bref, le castelet et ses commodités étaient à la disposition d’Estelle quand elle le voudrait, la nouvelle propriétaire ne comptant y faire qu’un court séjour par an, le temps d’une cure{3}.
Dans sa chambre personnelle, la duchesse, grande organisatrice pour les réjouissances, combinait déjà les modalités de voyage. Elle partirait dans la Mercedes conduite par Albert — madame de Grospoix n’était pas de ces gens qui attendent que les réponses soient positives — et chargée de son bagage élémentaire. Le surplus serait véhiculé en train par les soins de ses invités et du reste de sa domesticité, chacun après tout pouvant prendre une valise en plus de la sienne propre. Quant au castelet, il offrait suffisamment de chambres pour accueillir non pas une mais deux duchesses avec escorte bien que, se dit Estelle avec un sourire satisfait, il n’en existât bien sûr pas deux comme elle.
Sur quoi elle assit sa gracieuse personne devant la coiffeuse en marqueterie signée, écarquilla sa myopie contre le miroir du meuble et trouva avec consternation, mais non sans un certain à-propos, que sa blonde chevelure filocheuse toute persillée de permanente présentait l’apparence d’un balai O'cédar. En une dizaine de vigoureux coups de brosse, l’O'cédar prit la forme éphémère mais éblouissante de la fusée de feu d’artifice appelée «soleil». Pour parachever le tout, Estelle plongea dans une poudre fluide or pailleté un pinceau plus gros qu’un blaireau à raser au moyen duquel elle s’épousseta copieusement la figure, ce qui eut pour résultat immédiat de souligner la fougère de ridules qui marquait le coin de ses yeux, tout comme le nombre approximatif de ses années... Disons cependant que la svelte silhouette d’Estelle de Grospoix alliée à une panoplie de cosmétiques anti-âge, anti-rides et anti-ans, contribuait à faire paraître la dame plusieurs années au-dessous de la cinquantaine, dont à son grand désespoir elle approchait.
Elle enfila un pantalon bien ajusté, surmonté d’une vaste tunique vaporeuse à manches entonnoir en flocon de mousseline parme, et descendit d’un pied alerte chaussé de mules claquantes à pompons le majestueux escalier de marbre de l’hôtel particulier Grospoix.
Lorsqu’elle ouvrit la double porte boisée du grand salon pour annoncer à l’assistance l’issue de ses réflexions et projets, elle découvrit son valet de pied juché sur une chaise installée sur la table. L’homme de peine était aux prises avec une des ampoules électriques du lustre, tout tremblotant de ses pendeloques cristallines, sous les regards tendus des autres membres de la maisonnée.
L’entrée de madame la duchesse provoqua un courant d’air de fin de printemps avec les trois fenêtres qui, l’une après l’autre, protestèrent en se mettant à battre. Du haut de son perchoir, P’tite Tête sentit comme une bouffée de poivre lui monter au nez. L’ampoule usagée dans une main et la neuve dans l’autre, qu’il tenait toutes deux comme s’il se fût agi d’œufs extra-frais, il renifla trois fois bruyamment et partit d’un irrépressible « atchaaa ! » dont le souffle (force 4) fit vibrer tous les cristaux environnants qu’il constella de postillons. Hélas, comme la projection cosmique de nos éternuements se situe à la vitesse approximative de six cents kilomètres/heure, on comprendra que le valet Maxime Terrier, dit P’tite Tête, continuât à s’illustrer en perdant l’équilibre sous la poussée de l’air qu’il venait d’expirer et se retrouvât accroupi sur la table Régence (signée), coincé entre les quatre pieds de la chaise renversée. Quel pignouf ! pensa la duchesse, il aurait quand même pu aller chercher l’escabeau !
Lorsque Juliette rentra à son domicile d’emprunt — un squat assez chic, meublé, tout confort, qu’avec son compagnon elle occupait à peu de frais depuis trois mois — elle trouva Gilbert dit «Bébert, rapines et forfaits en tout genre», en grande conversation dans la cuisine avec son collègue La Fouine, ouvreur de coffre-fort de son métier. C’était de vieux copains de prison.
Devant un pastis comme avant-goût du pays, ils parlaient de prendre des congés bien mérités sur la côte, qu’ils pourraient se payer grâce à leur talent de joueurs de pétanque pour le quotidien avec, en extra, quelques incursions au casino.
Juliette raya d’un énergique va-et-vient de la main ces projets de peu d’envergure, élaborés à la sauvette et surtout sans elle. Elle avait mieux à proposer, ce pour quoi elle avait convié à dîner celui qu’ils avaient ravi à un chef-gangster borné et querelleur pour l’associer à leurs propres coups et l’exposer en première ligne : P’tite Tête.
— Ouais, faut voir… lança Bébert d’un ton d’où émergeait une pointe de goguenardise. Là-dessus, Juliette, la mèche brune agressive en auvent sur un œil hargneux, pria les deux clients de déguerpir de «sa» cuisine car elle avait du travail, elle.
Bébert et son acolyte allèrent donc deviser dans le salon. Le maître de maison, peu affairé ces derniers temps, était chargé de l’ordre et de la propreté. Ainsi, repoussant sur l’extrême bord de la table basse une pile en quinconce de revues sportives, au faîte de laquelle il déposa une assiette creuse pleine de mégots, le responsable du lieu parvint à ménager assez de place pour les verres de pastis qui immédiatement signèrent leur passage de deux ronds poisseux venant compléter les précédents en une figure qui de loin rappelait le symbole olympique.
La canicule sévissant en ce mois de juin sur la capitale, Bébert étendit un bras épuisé vers le guéridon des propriétaires en titre du local pour mettre en marche un ventilateur minuscule, maigre butin ramassé dans le placard d’une chambre d’hôtel sans étoile. Le souffle asthmatique de l’appareil vint quand même agréablement caresser les poils hirsutes de Bébert, jaillissant d’un maillot de corps grisâtre et avachi, qui s’évasait sur une panse ventripotente habituée à recueillir d’importantes quantités de bière, gros rouge et apéros. La Fouine qui, point de vue corpulence, tenait davantage du jockey, fit l’effort de se lever pour mettre le ventilateur dans une position qui lui fût également favorable.
Le coup de sonnette de P’tite Tête vint secouer de sa torpeur le regard torve de Bébert qui, après s’être gratté avec application un menton bleu d’une barbe de trois jours, fit en sorte de propulser sa pyramidale personne vers l’avant du canapé dans le but d’aller ouvrir. N’y étant pas parvenu au premier essai, il se laissa retomber dans les coussins tout chamarrés de récentes taches diverses et s’en remit à sa compagne pour accueillir leur invité. Après deux bonnes minutes, celle-ci se dirigea d’un pas furieux vers la porte d’entrée, en vitupérant qu’on n’avait pas idée d’avoir chez soi un bon à rien pareil ! P’tite Tête, sous ces débordements de pathologie conjugale, passa prestement la porte avant qu’elle ne lui revienne sur le nez, et alla se plaquer contre le mur du couloir en attendant que s’atténue la tempête domestique.
Arrivé tant bien que mal au salon, il fit de la main un salut éloquent de sympathie à destination de Bébert, et tourna un œil méfiant vers La Fouine, dont il avait essuyé les remarques méprisantes lors de leur précédente rencontre. Pour la circonstance, l’objet de ce regard peu amène se mit debout dans l’idée de toiser P’tite Tête, ce qu’il arriva presque à faire malgré la quasi-similitude de leur stature.
Peu après, les coudes étalés sur la table de la cuisine devant saucisson, corned-beef, fromage et litron de chez Tarifunic, ils écoutaient Juliette dans l’exposé du séjour à Castel-les-Eaux, ses hôtels, son casino, ses soirées dansantes, ses excursions, son beau monde et le parti qu’eux, spécialistes, pourraient en tirer, tous frais payés.
Mais deux ombres s’allongeaient dans ce tableau idyllique : Bébert, ayant excédé de beaucoup et en négatif le nombre de points impartis sur son permis de conduire, se l’était fait sucrer. D’autre part, La Fouine ne pouvait raisonnablement pas figurer parmi le personnel invité par la duchesse dans son castelet. Il fut donc décidé, nécessité oblige, que Bébert serait un chauffeur appointé, sans points et sans permis, et que La Fouine irait établir ses quartiers dans le camping le plus proche de la résidence estivale de madame de Grospoix.
L’enquête policière serrée à la suite de la mort du duc avait eu l’avantage de niveler relativement les rangs sociaux, et de permettre ainsi la cohabitation harmonieuse dans un même compartiment de chemin de fer — de première classe — du très distingué sexagénaire Archibald Simpson et de l’acariâtre mais consciencieuse et dure à la tâche Marie-Ange Pilpic. Le premier était actionnaire majoritaire avec feu Fulbert de Grospoix dans la société franco-britannique Simpoix, exportatrice mondiale de mélasse en pleine expansion, et la seconde officiait en cuisine chez les Grospoix depuis quelque vingt ans.
À côté d’Archibald, côté couloir, Guy La Grufferie, le paquet de cartes à jouer à la main, reluquait d’un œil mauvais la tablette mobile, apanage de la place côté fenêtre qu’il avait convoitée au départ de la gare. « Toujours pareil ! maugréait-il en lui-même, rendez service aux gens en leur montant leurs bagages et ils en profitent pour vous piquer la meilleure place ! » Ces pensées acrimonieuses étaient dirigées vers Marie-Ange qui, alors que Guy s’évertuait à soulever une énorme valise jusqu’à hauteur de tête, avait tranquillement eu le temps d’installer son gros derrière à la place en question. S’il voulait la tablette, ce lointain mais authentique cousin de la duchesse, c’était pour inciter plus commodément l’un de ses deux compagnons de route masculins, P’tite Tête ou Simpson, à se lancer dans une partie de poker dont il aurait immanquablement tiré profit... Simpson de préférence d’ailleurs, il avait davantage les moyens de se faire plumer.
Au beau milieu de la banquette d’en face, et prenant toutes ses aises, Juliette Letoc s’abîmait dans la lecture assez contemplative de son horoscope, de celui de son jules et de celui de P’tite Tête, rubrique «travail» puisqu’«amour» ou «santé», elle n’en avait cure. Les astres étaient au beau fixe : l’été serait rentable, surtout dans les sites les plus touristiques.
À droite de Juliette, l’heureux occupant du second coin-fenêtre, P’tite Tête, qui était parti à rêver dès le début du voyage, avait commencé à somnoler dès Melun, et s’était tout à fait endormi au passage de Montargis, son chien Clodo — race non répertoriée, poil dans les jaunes, taille moyenne — allongé entre ses deux baskets.
Le Clodo était pensif. On allait — avait-il entendu — dans une ville d’eau. Cette citadine désignation lui faisait venir la salive aux babines. Par une confusion phonique bien compréhensible, il avait interprété ce qui correspondait le plus à ses désirs : une ville d’os. Savourant par avance les délices d’une telle destination, il repassait par contraste dans sa cervelle canine le film, paraît-il en noir et blanc, de ses longues errances affamées dans les beaux quartiers jusqu’à ce jour béni où certain valet de pied, seul pour la soirée dans une superbe demeure, avait ouvert grande la porte pour en griller une sur le perron, à la fraîche. Au premier échange de regards, tous deux s’étaient compris, et P’tite Tête l’avait gardé quelque temps caché dans sa chambre sous les combles. Lorsque son repaire fut éventé, Le Clodo avait eu très peur d’être éjecté par la maîtresse des lieux. Mais il n’en fut rien car elle aimait les bêtes. Aussi, pour montrer sa reconnaissance, le chien s’était-il promis d’aider P’tite Tête à sauver la duchesse du déshonneur de la suspicion policière en résolvant l’énigme de la mort du duc. Il avait pour cela fait marcher ses petites papilles grises dont le sens olfactif l’avait mis sur la trace du coupable. Le sentiment du devoir accompli envers ses bienfaiteurs plongea Le Clodo dans une nébuleuse de bien-être et, le museau posé sur ses deux pattes de devant, il ferma les yeux sur la vision rassurante des gros souliers noirs à lacets de la cuisinière, desquels se dégageait une odeur enivrante de cuir bien ciré.
L’outsider de ce compartiment à l’ancienne du train supplémentaire nommé le Centre Express, qui venait en renfort du régulier Thermalissime en raison des départs en cure, était représenté par une ravissante jeune fille aux magnifiques et immenses yeux gris. Depuis qu’elle était montée, à Moulins-sur-Allier, et qu’elle avait pris place parmi les sus-désignés, Guy avait dans l’instant oublié le pécule qu’il aurait pu se faire au poker au détriment de l’Anglais. Il essaya d’engager la conversation tandis que Simpson adressait à l’inconnue du Centre Express un regard admiratif et protecteur. La douce jeune fille se montra souriante mais peu loquace. Elle répondit cependant, à une question très directe de Guy, qu’elle descendait à Montclerq-sur-Charbonnel, importante agglomération sise à une quinzaine de kilomètres au-delà de la destination des cinq autres voyageurs. Guy se prit alors à imaginer quelle pouvait être sa condition : elle était sûrement étudiante à Montclerq et sa famille résidait à Moulin, ce qui expliquerait le trajet un dimanche après-midi ; il la voyait vivre seule dans sa chambre universitaire, entourée de livres. Elle était discrète et réservée, sortait peu, se consacrait presque uniquement à l’étude. Peut-être gardait-elle parfois des enfants le soir... Simpson, lui aussi entièrement sous le charme, se concoctait à peu près la même image de la belle voyageuse.
Guy, renonçant sur-le-champ à sa cousine, trop âgée après tout puisque de quinze ans son aînée, et ce, malgré la perspective d’un superbe héritage à la clé, se convainquit en un temps record que la jeune personne sur la banquette d’en face était très exactement la femme qu’il lui fallait...
L’arrivée du contrôleur sortit les voyageurs, les uns de leur sommeil, les autres de leur romantique songerie, et fit bondir le Clodo en direction de la porte que, dans un peu prudent élan de confiance, le préposé avait largement ouverte après avoir frappé à la vitre d’un coup sec, aussi énergique qu’autoritaire. L’animal, furieux de constater que l’homme en uniforme essayait de perturber la quiétude du compartiment, fit mine de s’attaquer d’abord à sa cheville puis à son mollet droit, juste pour avertir. Cette brusque atteinte à son intégrité obligea l’importun à un retrait immédiat et stratégique dans le couloir, le long duquel le chien jugea préférable de le poursuivre, à des fins définitivement dissuasives, sur une dizaine de mètres.
Le Clodo, qui n’avait jamais emprunté ce transport pourtant commun et ignorait donc tout du règlement intérieur de la SNCF, fut arraisonné puis rapatrié dans le compartiment par P’tite Tête, Guy et Archibald, qui le mirent ensuite au courant des us et coutumes et des lois en vigueur dans les trains. Par précaution, les détenteurs de billets allèrent les présenter au contrôleur dans le couloir en prenant soin de glisser la porte au nez du Clodo.
