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Depuis un an déjà, François note dans de jolis carnets le fil de ses jours avec Frédéric. Pour Frédéric.
Il y aura maintenant cette autre année de leur vie ensemble, avec ses peurs et ses bon-heurs, ses rêves et ses cauchemars, entre musique et écriture, entre quête et inquiétude.
Qui est cette Liliane qui se fait appeler Lyane et qui veut s’enrouler autour de l’existence de Frédéric ?
Où est Noël, cet homme aujourd’hui âgé qui aurait abusé François lorsqu’il était enfant ? L’a-t-il vraiment fait ? Est-il mort à présent ?
Le spectacle des élèves-artistes devra-t-il être abandonné pour cause de menaces homo-phobes ?
Après Frédéric – Instants de grâce, prix du Roman Gay 2022 dans la catégorie Romance,
voici le récit de la suite des vies entrelacées de Frédéric et de François. Une écriture déli-cate, qui distille sensualité et force des sentiments dans d’autres « instants de grâce ».
Ce nouvel opus, dans la continuité du précédent, peut se lire indépendamment.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Dominique Faure aime porter un prénom qui mêle les genres.
Un doctorat-ès-lettres témoigne de son goût pour l’écriture.
La musique, le pastel animalier et la création de logiciels pédagogiques non scolaires con-tribuent à embellir sa vie. Dominique dirige la Collection Audiolivres des éditions Ex Æquo et a déjà publié quatre romans chez le même éditeur : "Frédéric Instants de grâce" (Prix du Roman Gay 2022, catégorie Romance), "Théo ou les chemins du désir" et dans le genre humoristique : "Une virée chez les Ducs" et "Une virée à Castel-les-Eaux".
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Seitenzahl: 431
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Une version audio de ce roman, lue par l’auteur, est disponible
Dominique Faure
Frédéric
Un amour infini
Roman
ISBN : 979-10-388-0955-0
Collection : Romance
ISSN : 3038-3994
Dépôt légal : décembre 2024
© Couverture Ex Æquo
© 2024 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
La lumière diminue, plongeant progressivement le salon dans un clair-obscur aux ombres allongées. Nul éclairage de la rue ne perce à travers les épais rideaux en cette soirée de janvier, semblable à celle de l’an passé où Frédéric et moi nous sommes rencontrés. Un anniversaire et, ce soir, ce duo devant douze de nos amis et la caméra de Daniel, où nous nous révélons tels que nous sommes, deux hommes qui s’aiment d’un amour absolu, après des années d’errance pour moi et de maltraitance pour Frédéric.
C’est toi, Frédéric, qui as composé ce duo pour qu’au piano nos mains se croisent, pour que nos bras s’effleurent, pour que nos deux voix en écho ou mêlées « disent ». Nous avons dit la fusion de nos corps au plaisir découvert, du grave du clavier à ma main gauche à l’aigu à ta main droite, en résonance. Nous avons dit notre reconnaissance l’un envers l’autre, réciproque, par trois notes d’un accord de ta main au centre du clavier, et la mienne sur la tienne. Nous avons dit la liberté et notre liberté, celle que veulent avoir deux hommes qui s’aiment, que nous commençons à prendre, jambe contre jambe de nos hanches à nos pieds qui se touchent, jusqu’au dernier accord, en point d’orgue.
Lorsque le son s’est tout à fait dilué dans l’espace du salon, nous avons chacun entouré nos tailles de nos bras libres. Nos deux mains reposent sur le milieu du clavier, doigts entrelacés, ma tête penchée vers toi dans un halo de lumière douce qui nous caresse, ton visage s’approchant du mien, et contre mon cou ta bouche, qui dit tout bas que tu m’aimes. Je te serre, un peu plus fort.
La caméra de Daniel s’éteint. La vidéo s’ajoutera au récit que j’ai écrit de notre vie ensemble depuis une année, ce que tu m’as confié de toi sans l’avoir dit à nul autre auparavant : le viol que t’ont fait subir trois élèves plus âgés de ton lycée, quand tu allais avoir seize ans, et les conséquences sur la suite de ta vie, sur le reste de ta vie.
Après un silence, comme en apesanteur, qui retient l’émotion quelques instants de plus, nos invités commencent à bouger sur les chaises alignées en trois rangées devant le piano. Un buffet les attend sur la longue table où habituellement nous travaillons, à l’autre extrémité du salon. Marlène, ta maman, bouleversée par ce que tu lui avais tu pendant tant d’années, vient t’enlacer de toute la tendresse de ses bras, de son regard aimant, de son sourire ému. Vos deux silhouettes sont si proches, qui tant se ressemblent dans la grâce de leur fragilité, dans la douceur et la finesse des traits de vos visages, la blondeur de votre teint, de vos cheveux. Vous êtes si beaux dans l’expression de votre attachement que Daniel a repris sa caméra pour en éterniser l’image.
Au fond de la pièce, mes deux amis qui ont fait le voyage depuis Londres pour nous et tes camarades musiciens se servent des boissons et picorent les mets du traiteur en échangeant à voix mesurée les impressions recueillies de notre « duo ». À l’écart, Jean-Baptiste, notre « bon géant », flûtiste de ton quintette, que nous appelons familièrement JB, converse avec Leandra qui l’a fasciné dès qu’elle s’est jointe à nous au salon, de sa démarche élégante, élancée sur ses hauts talons, dans les reflets changeants de sa robe vert émeraude. Une attirance de notre ami proche d’un ravissement qui nous étonne, tout comme elle le surprend visiblement, lui qui jusqu’alors n’a eu de goût que pour les garçons. Il ne sait pas, ne peut pas deviner que Leandra, lorsque je l’ai connue il y a quelques mois, était encore Leandro de par sa naissance, sur le point de devenir cette autre que toujours le jeune homme d’alors avait désiré être, au Brésil, son pays d’origine.
Tu as l’air si heureux, Frédéric, et je le suis tout autant ! Ce soir, nous nous sommes libérés en public de ce qui restreignait nos vies malgré le bonheur d’être ensemble. De ta main sur mon bras, tu m’invites à passer dans la cuisine attenante où nous nous retrouvons seuls, avec en fond sonore les bruits joyeux de nos invités. Ton regard bleu myosotis presque à la hauteur du mien montre l’intensité de ce que tu ressens. Ta bouche s’entrouvre et simplement tu me dis « Merci. » Je comprends ce que tu veux : que je te serre dans mes bras. Fort. Longtemps.
Peu à peu nos amis nous quittent, sauf JB qui reste auprès de nous. Peut-être veut-il nous interroger à propos de Leandra ? Sur le couvercle du piano quart-de-queue, tu as disposé en éventail quatre carnets, ceux dans lesquels j’ai écrit jusque-là notre vie depuis une année. Tes longues mains fines saisissent délicatement le premier, le plus épais, bleu nuit avec son liseré doré, qu’au hasard tu ouvres, tournant les pages et les commentant, entre sourires et larmes perlant à tes yeux.
— Là, c’est notre rencontre au studio de radio où nous allions être interviewés en direct. Nous avions tellement le trac ! Et ici, lorsque tu m’as donné ton pull en cachemire !
Et j’enchaîne, car je n’ai pas besoin de tourner les pages pour savoir ce qu’elles contiennent :
— Et ici le récit de ton viol, si poignant, tes cauchemars dont je n’arrivais pas à t’extraire et ton emménagement dans cet appartement qui nous convient si bien.
— Avec sa grande terrasse et ses oiseaux du ciel !
Tu reposes le carnet bleu pour feuilleter le suivant à la jolie couverture rouge irisé. J’y ai inscrit le plus fidèlement possible ce que tu me racontais de ton enfance heureuse auprès de ta maman dans votre tout petit deux-pièces sous les toits, de ton expérience avec la petite Manon, ta camarade de la classe d’artistes au lycée, qui te donnait des leçons de danse classique chez elle. Puis j’ai commencé à écrire, jour après jour, le début de ta tournée d’été avec le spectacle « Callas », qui nous séparait pendant des périodes qui me paraissaient interminables.
— Oh oui, François, interminables. Il y a aussi, plus loin, ces pages terribles où tu as consigné mon aveu mortifère sur Pablo, le barman sadique, et tout ce que je venais volontairement endurer chez lui.
— Et la tentation de te supprimer en te jetant sous le métro et par la suite de la falaise de Boulogne-sur-Mer.
C’est dans le troisième carnet, le vert, que j’ai noté chaque étape de mon enquête pour retrouver tes trois violeurs. Et à présent, tu tiens entre tes mains le dernier, à la reliure bleu ciel, évoquant la sérénité à laquelle nous avons tant aspiré, dont il ne reste plus que quelques pages blanches où j’écrirai cette soirée de notre « duo ».
En témoin heureux, JB n’a rien commenté de ces réminiscences de nos vies, égrenées au fil d’une écriture serrée.
— Je reviens ! nous dis-tu de ta voix claire et douce avant de t’éloigner vers notre chambre.
JB ne retient alors plus sa question :
— Tu connais bien Leandra ?
Je lui renvoie un sourire énigmatique, en mêlant à dessein le féminin et le masculin :
— Tu vas la connaître. C’est quelqu’un de merveilleux.
Des pas légers. C’est toi qui reviens, tenant un carnet argent aux bords arrondis relevés d’une dorure. Tu le poses à côté du quatrième sur le piano.
— Tu vas écrire la suite de notre vie, n’est-ce pas ?
Oh oui, je vais l’écrire !
Après notre dîner, je me suis retiré dans la pièce qui me sert de bureau tandis que tu es resté au salon afin de poursuivre la composition de la musique d’un film d’animation dont le sujet te parle : l’amour que se portent un agneau et un chevreau. Tu es heureux d’avoir été choisi pour donner des illustrations musicales à ce beau thème où tu t’identifies à l’agneau, maltraité, malmené, brutalisé pour trop ressembler à une agnelle. Tu es un homme féminin, dont l’alliance des deux genres semble naturelle. Et moi je suis si sensible à cette part de toi ! Je l’aime tant cette différence que d’autres ont violemment réprouvée !
Je sais que bientôt dans la soirée, il sera trop tard, même avec la sourdine enclenchée, pour poser sur le grand piano les accords et les notes que t’inspirent les images du film qui défilent. Tu viendras alors me retrouver ici au bureau, où nous avons un piano droit numérique qui te permet de jouer silencieusement, le son ne se déployant que dans ton casque. Je ne percevrai plus que le tac tac de tes doigts sur le clavier. Et je te regarderai. Inlassablement je te regarderai. Ta nuque qui se penche, se redresse, ton profil, l’arête fine de ton nez, la délicate courbe de ton menton, la frange de tes cils. Bientôt je guetterai ton pas que je ne suis pas sûr d’entendre arriver tant il est léger. Je t’attends. Mon regard se perd dans la nuit hivernale de la fenêtre avec, au-delà, notre grande terrasse que tu aimes, ses arbustes privés de leurs feuilles, où est accrochée la nourriture des oiseaux depuis longtemps endormis au creux de leur nid.
Je viens d’écrire la fin de notre « duo » qui a rempli les quelques dernières pages du quatrième carnet. J’ouvre maintenant le cinquième, tout neuf. Si je serre mon écriture sur les petites pages sans lignes, peut-être coucherai-je là deux mois de notre vie ? Davantage ? Le stylo en l’air et le regard en attente dans les reflets de la fenêtre, j’entends ton pas espéré venir à moi, aérien, si discret qu’il faut très fort l’attendre pour le percevoir. Tu pousses doucement la porte que je laisse toujours entrebâillée pour t’écouter lorsque tu joues sur le grand piano du salon, si proche et si loin de moi.
— Je peux ? me demandes-tu, tout en sachant que bien sûr tu peux !
Ton sourire me dit déjà que ta composition pour le film d’animation avance comme tu le souhaites, que tu veux me montrer, recueillir mon ressenti.
— Tu sais, c’est le passage où l’agneau trébuche et tombe. On a mis des branches sous un tapis de feuilles, tu te souviens ? me dis-tu en traversant la pièce.
Oh oui, je me souviens de ces images terribles, dessinées avec réalisme. La forêt au sortir de l’hiver, la joyeuse promenade de l’agneau qui gambade, insouciant. Et c’est le piège, tout comme celui que t’a tendu l’élève au lycée pour t’exhorter à le suivre dans le vieux bâtiment, où ne t’attendait pas le piano qu’il te promettait d’y trouver, mais tes violeurs. L’agneau, c’est toi, et je redoutais que cela te soit difficile d’illustrer la scène par une musique. Tu t’installes devant le piano numérique tandis que je m’approche et me place tout contre l’instrument, les coudes sur le couvercle. Tes doigts se posent sur les touches. Je ferme les yeux. J’imagine... Les sons s’envolent dans les aigus, évoquant une course heureuse, des arrêts pour respirer une fleur juste éclose, des cabrioles, des bonds çà et là, tête levée pour répondre au salut des oiseaux. Puis plus loin le tapis de feuilles. Tu l’indiques au jeune animal, tu l’avertis par des notes insistantes dans les basses du clavier, qui peu à peu s’intensifient jusqu’à l’accord plaqué brusquement, dont la résonance s’étend jusqu’au silence final. L’agneau est à terre, comme tu l’as été sur le sol souillé du vieux bâtiment, te voyant mourir là, seul, déchiré, dans cette saleté et l’ignominie de ce qu’on t’avait fait subir.
— Qu’est-ce que tu en penses ? me demandes-tu d’un ton devenu grave, avec cette douleur sourde du souvenir qui ne s’estompe pas et l’anxiété de savoir si la composition a su l’illustrer.
On a tendu ce piège à l’agneau, trop féminin pour un « mâle », qui allait rejoindre, enthousiaste et confiant, son ami bien-aimé le chevreau, d’une autre race, mâle lui aussi, tout empli d’un amour qui n’est pas dans la norme. Toi, Frédéric, tu n’allais rejoindre personne. Seules comptaient en ce temps de ton adolescence ta mère et la musique. Trop féminin, une silhouette gracile, un visage « de fille », comme disaient les élèves malveillants. Trop fragile. Une proie facile pour qui veut punir et éliminer.
— C’est parfait, Frédéric. Ce ne peut pas être mieux !
Un demi-sourire aux lèvres, tes yeux cependant s’abaissant un instant sur ce que le souvenir t’a fait de nouveau éprouver, tu te lèves pour venir tout contre moi qui t’entoure de mes bras. Ton front contre ma tempe, ta bouche à mon oreille, tu ne peux que murmurer : « Serre-moi, François. Serre-moi ! »
Ce matin, un rayon de soleil blanc hivernal vient caresser notre terrasse qui surplombe, du haut de notre sixième étage, une cour arborée. Nul bruit de la rue, au-delà, ne distrait ni n’effraie deux mésanges qui furtivement viennent chiper les graines d’arachides à disposition sur la table. Le mois d’avril est encore loin où nous pourrons nous y tenir, y déjeuner par beau temps ou simplement respirer les senteurs des deux lilas, de la glycine et du philadelphus.
Même par le froid de janvier, tu aimes t’occuper de l’endroit, ravitailler les oiseaux, tailler çà et là les branchettes et balayer les feuilles que le vent a disséminées sur le carrelage. Bien couvert et ta grosse écharpe tricotée par ta maman enroulée doublement autour de ton cou jusqu’au menton, tu aimes t’appliquer à rendre notre terrasse aussi agréable que possible, y compris hors saison. Et moi je te regarde du bureau, de ma table d’écriture, par la baie vitrée qui longe tout le mur. Les deux mésanges, effrontées, ne s’effarouchent pas de ta présence, volettent autour de toi et se perchent un instant sur les arbustes dégarnis, en attente du tournesol que tu vas leur donner.
Ton téléphone près de moi fait retentir un discret signal annonçant l’arrivée d’un texto. C’est ta maman, dont le visage souriant s’affiche. Je fais aussitôt coulisser la fenêtre pour t’en avertir.
Marlène n’appelle jamais sans s’assurer qu’elle ne dérangera pas. Une attention à autrui, une prévenance qu’elle t’a transmise. Tu lis pour moi tout haut le message : « Puis-je t’appeler, mon chaton ? » À trente-cinq ans, tu acceptes volontiers ces petits noms qu’elle se plaît à te donner. Tu t’éloignes vers le salon, téléphone en main, en te défaisant de ton épaisse écharpe et de la doudoune, laissant derrière toi la porte grande ouverte. Tu n’as rien à cacher. Moi non plus.
Peu après tu reviens et ton air inquiet m’inquiète à mon tour : « Rien de grave, j’espère ? »
— Je ne sais pas. C’est à propos de mademoiselle Dumont. Tu te souviens de notre voisine que j’appelais « la sorcière » avant qu’elle ne me donne mes premiers cours de piano lorsque j’avais cinq ans ? Il y a longtemps que je ne suis pas allé la voir... Depuis que nous habitons ensemble. Un an au moins. Elle est très âgée maintenant bien sûr. Mais elle donne encore des cours à des débutants, enfin jusqu’à ces derniers mois, me dit maman qui l’entend deux étages plus haut. Elle continue de jouer pour elle-même chaque jour une petite demi-heure en fin d’après-midi, au grand plaisir de ma mère qui l’écoute, penchée sur ses travaux de couture pour ses clientes. De temps en temps, comme mademoiselle Dumont est gourmande bien qu’elle soit toute maigre, maman lui descend un gâteau qu’elle a préparé et elles prennent le thé ensemble.
— Oui, comme quand tu étais petit. Et alors ?
— Et alors cela fait plusieurs semaines que maman ne l’entend plus jouer du piano. Mais de sa fenêtre elle l’a vue traverser la cour. Ça m’inquiète, quand même.
— Elle s’est peut-être fait une entorse au poignet ? Marlène pourrait lui apporter une de ses fameuses tartes fines aux pommes et prendre de ses nouvelles ?
— Elle hésite. Tu sais comment elle est. Elle ne veut pas déranger.
— Allons la voir ! J’aimerais la connaître, cette mademoiselle Dumont qui t’a transmis sa passion pour le piano. Tu lui raconteras ta tournée de l’été dernier et ton travail de composition pour le film d’animation.
— Tu as raison. Je l’appelle !
Rasséréné, tu quittes la pièce. Tu aimes tant ton vieux professeur qui autrefois le soir berçait des harmonies de Chopin l’entrée dans le sommeil du tout jeune enfant que tu étais alors. Je t’entends parler assez fort, m’indiquant – ce qui me rassure - que mademoiselle Dumont t’a répondu et que, sans doute, elle est devenue un peu dure d’oreille. Je ne t’imagine pas, Frédéric, te résigner à perdre un jour les personnes que tu aimes. Serai-je capable de t’aider à traverser de tels chagrins ?
Tu apparais de nouveau dans l’entrebâillement de la porte :
— Elle nous attend demain, à l’heure du thé !
En entrant dans le hall de l’immeuble ancien où tu as passé avec ta maman toute ta jeunesse jusqu’à tes vingt-deux ans, une question me vient :
— Mademoiselle Dumont tient à ce qu’on l’appelle « mademoiselle » ? Elle est très âgée...
— Oh oui ! Voyons, elle doit avoir au moins quatre-vingt-cinq ans, je pense. Quand j’étais petit, je la croyais très très vieille. Elle ne devait pas l’être tant que ça. Une cinquantaine d’années peut-être ?
Nous entrons dans l’ascenseur installé récemment qui nous mène d’abord au sixième étage. Nous devons gravir à pied le septième sous les toits pour nous rendre chez Marlène qui nous attend avec une douceur au chocolat et aux marrons juste sortie du four, pour mademoiselle Dumont. Elle ne nous accompagnera pas de crainte de la fatiguer, à quatre dans son petit logement. Elle redoute qu’un mal insidieux ne l’affecte. Nous remonterons la voir ensuite pour lui donner des nouvelles.
Deux étages plus bas, nous trouvons la porte d’entrée à demi ouverte. Après avoir sonné, tu me précèdes dans le couloir, me glissant tout bas que rien n’a changé depuis tes visites quotidiennes à la sortie de l’école, jusqu’aux mêmes bibelots. Nous pénétrons dans le salon dont la surface est occupée pour bonne partie par un piano de forme « crapaud », appellation qui t’amusait beaucoup lorsque tu étais enfant. Près de cet imposant instrument, un large fauteuil prolongé d’un repose-pied, d’où mademoiselle Dumont nous accueille, bras grands ouverts. Tu t’élances et saisis doucement les mains qu’elle a tendues vers toi. Tu ne dis mot et je devine ton émotion. Elle sourit, ses yeux sourient, illuminant de leur bleu passé, brillants de larmes retenues, un visage émacié dont la joie de revoir son ancien élève a rosi les joues. L’assise ample de son fauteuil fait paraître encore plus menue sa stature petite et très mince, au dos voûté déformé d’une bosse. Deux chaises sont placées à sa gauche. Du geste, elle nous indique de nous y asseoir. À sa gauche, nous précise-t-elle, parce que c’est à sa meilleure oreille, l’autre ne vaut plus grand-chose. Tu me présentes. Mademoiselle Dumont sait beaucoup de nous par Marlène et ne s’offusque nullement que deux hommes puissent s’aimer, être heureux ensemble.
Je dépose le gâteau sur la table basse près de nous, où déjà sont disposées une théière ventrue, trois tasses en porcelaine fine et trois assiettes à dessert avec cuillers en argent, montrant que la gourmandise préparée par Marlène avait été anticipée, à tout le moins espérée. Sur un buffet à portée de ses mains, une bouilloire électrique que mademoiselle Dumont enclenche. Tout est organisé dans la pièce pour exiger de son occupante le moins d’efforts possible, raison pour laquelle certainement, lors d’un de ses déplacements, elle a pris soin d’ouvrir la porte d’entrée pour ne pas avoir à se lever de son confortable siège.
Elle s’adresse à moi en me tutoyant d’emblée, ce qui me touche. Elle m’associe à toi :
— Tu crées des logiciels pour les élèves en difficulté, m’a-t-on dit. Nous sommes tous deux dans la pédagogie, toi avec des moyens plus modernes !
J’explique que je mets de l’humour dans ces créations qui tiennent du théâtre pour faire passer en douceur l’aspect apprentissage, tout comme elle pour le solfège, d’après ce que je sais ! Mademoiselle Dumont sourit avec nostalgie tandis que tu prends la parole en versant l’eau dans la théière qui déjà recèle les feuilles de thé :
— Alors, dites-nous... Comment allez-vous ?
— Bien, mon Frédéric, bien ! Tu sais, les vieilles douleurs dues à l’âge. Et il y a cette oreille droite qui me prive des notes aiguës de la musique. Je n’entends plus Mozart comme avant. Bon, tout cela n’est pas grave. De l’arthrose, dans les mains surtout. Elles sont déformées et vilaines, tu vois.
Tu prends de nouveau les mains de ton professeur dans les tiennes.
— Pour moi, ce seront toujours les plus belles ! Elles ont accompagné mon sommeil d’enfant tous les soirs quand maman m’avait couché, elles m’ont appris à mettre mes doigts sur les touches, à m’écouter, à progresser, à jouer enfin assez bien. Elles m’ont tout appris, vos belles mains !
— Je me souviens si bien de tes premières leçons. Tu étais si petit et si doué, docile, tu aimais tant faire sonner mon « crapaud ». Tu apprenais vite ! Tu as su lire la musique avant de savoir lire les mots. Et puis plus tard, beaucoup plus tard, tu venais me montrer les morceaux difficiles que tu travaillais avec d’autres professeurs.
— Oh oui, le vieux concertiste de vos amis chez qui vous m’aviez envoyé poursuivre mes cours, car vous l’estimiez plus compétent que vous. Excentrique, mais si gentil lui aussi !
Mademoiselle Dumont, qui t’écoutait parler avec tant de plaisir, baisse les yeux et éteint son sourire.
— Il nous a quittés il y a trois semaines. Je vais vous faire un aveu à tous les deux : je l’aimais sans espoir, lui le concertiste si brillant et moi, vilaine de corps, à demi bossue. Il le savait bien, je suppose. Ah, c’est loin tout ça. Il allait sur cent ans. Il n’a pas fêté cet anniversaire. Je suis arrivée à un âge où je vois mes amis s’en aller, les uns après les autres.
— Vous n’avez plus d’élèves, mademoiselle Dumont ?
— Pour donner des cours ? Oh non. Certains comme toi viennent me voir de temps à autre, prennent des nouvelles, me donnent des leurs. Mais il y a des jours où je ne me sens plus suffisamment bien pour donner un cours digne de ce nom, comme j’ai tant aimé le faire, avec passion.
Pendant que je sers le thé et découpe le gâteau, mademoiselle Dumont regarde son piano avec tendresse.
— Maman ne vous entend plus jouer depuis quelque temps. Ça lui manque. Elle se demandait chaque jour, en fin d’après-midi, si ce serait Schubert, Chopin ou Beethoven qui serait à l’honneur.
— Non, vois-tu... J’ai refermé mon vieux « crapaud », comme tu aimais à dire. J’ai les mains qui ne marchent plus comme je voudrais. Je ne fais plus honneur à mes chers musiciens.
— Vous souvenez-vous de ce nocturne de Chopin que vous jouiez si bien ? Je voulais l’interpréter exactement comme vous ! Vous m’entendiez répéter et répéter encore là-haut, chez maman, sur mon petit piano droit.
— Mais tu le jouais très bien ! C’était le n°2 de l’opus 9.
— Mademoiselle Dumont...
— Oui, mon Frédéric...
— Est-ce que... vous voudriez me le rejouer, là maintenant, et pour François qui l’aime tant et me le demande souvent. Vous en souvenez-vous ?
— Oh, je crois que oui. Mais je vais te décevoir, tu sais. Il ne vaut mieux pas.
En regardant mademoiselle Dumont, il m’apparaît que jouer cette partition que toi et moi aimons tant lui fait envie. Elle a peur de ne plus être à la hauteur. Tu insistes. Je l’encourage aussi. Avec un certain effort, la vieille dame bascule ses jambes du repose-pied jusqu'au tapis et se redresse. Tu lui tends une main dont elle s’empare pour se relever tout à fait. Tu la conduis sur quelques pas jusqu’au piano et l’aides à s’asseoir sur la banquette où autrefois, il y a une trentaine d’années, tu t’étais pour la première fois juché à ses côtés et où, je l’imagine facilement, elle avait placé comme il convient les toutes petites mains sur les touches blanches du clavier.
Dans l’armoire à partitions, tu sais où est rangé le recueil des nocturnes de Chopin, dans l’ancienne édition Choudens. Tu l’ouvres à la page du Nocturne n°2 et le places sur le pupitre du piano. Mademoiselle Dumont pose ses mains aux veines saillantes et bleutées sur le clavier pour élever les premières notes qui déjà nous enchantent. Tu es debout, prêt à tourner la page de la partition, ce qui n’est pas nécessaire. Elle joue, les yeux à demi fermés sur les souvenirs des notes à son esprit et au bout de ses mains. Elle joue comme autrefois, sans un arrêt ni une hésitation, déroulant les sons qui nous émerveillent de ses doigts noueux redevenus souples et agiles, redonnant pour nous toute la grâce de cette musique, cet instant de grâce.
Je devine la surprise et le bonheur de Marlène, du haut de son septième étage, les yeux rivés sur sa couture, et tout à coup montant jusqu’à elle - et pour elle aussi - la sérénité de ce nocturne si souvent entendu et l’espoir retrouvé que mademoiselle Dumont refera chaque jour vivre son piano, en fin d’après-midi.
Après cette visite heureuse achevée par un dîner improvisé chez Marlène, nous sommes en ce moment comme chaque soir dans nos pièces respectives, toi pour composer la suite de la musique du film et moi pour travailler à mes créations pédagogiques. Mais je les délaisse pour penser à ces instants où tu me soumettais le passage que t’avait inspiré la chute de l’agneau. Longtemps tu es resté tout contre moi, enserré comme tu le veux, protégé de mes bras, heureux que j’aie aimé ta composition, et en même temps bouleversé par ce qu’elle raconte.
Sur ma table, les carnets. Je relis ce qui clôt le quatrième avant de le reléguer pour ouvrir celui que tu m’as offert, tout vibrant des reflets argentés de sa couverture. Qu’évoquerai-je ce soir de nous deux après la nuit qui a suivi notre duo, ton corps acceptant avec bonheur que je l’effleure, le caresse et lui fasse vivre les émotions si longtemps contenues, vivre le plaisir que tu lui as si longtemps refusé ?
Je nous revois traverser ensemble ces moments de refus, de détresse, jusqu’à ce qu’enfin tu te libères et te laisses gagner par l’euphorie. Le passé, pourtant vieux de dix-huit ans, était si lourd. Durant ces quatre dernières années, tu n’aimais pas ton corps, au point que tu ne voulais plus qu’on le touche. Tu reculais à toute approche, tu esquivais tout intérêt qu’on pouvait porter à ton physique. Et cependant… c’est toi qui es venu à moi lors de notre deuxième rencontre, sur la timide invite de mes bras arrondis qui voulaient t’accueillir. Un pas de toi de plus pour cet au revoir d’après notre premier dîner chez moi et c’est tout contre moi que tu es resté, longtemps, très longtemps pour un simple au revoir. Tu m’avais confié ton corps dans un enlacement léger mais long, que nous avons ensuite répété, tant et tant, jusqu’à des enserrements qui nous liaient au plus étroit, de notre tête à nos jambes emboîtées.
J’avais compris que tu refuserais plus de contact. À ce moment, je n’en connaissais pas la cause, ce viol à l’adolescence, qui t’a privé de ton corps, qui te l’a fait détester et torturer, par toi-même et par d’autres. Tu me l’as révélé plus tard. Pendant des semaines, tu es venu à moi pour que je te serre contre moi, immobile, ton souffle régulier venant juste appliquer tout contre mon visage chacune de ses inflexions.
Mes mains croisées sur le haut de ton dos ne faisaient rien d’autre que de légères pressions, comme pour t’assurer que tu pouvais avoir en moi toute confiance, comme pour te dire combien j’étais heureux de ces seules étreintes. Ce n’est pas que tu me les concédais, tu me les demandais et tu t’obligeais à t’en contenter. Mais te souviens-tu…
Le jour avait presque quitté le salon. La lampe du piano imprimait sur le bois une auréole dorée. Tu venais de jouer pour moi. J’étais debout, accoudé à l’instrument pour mieux t’entendre et te regarder, ressentant dans tout mon corps les vibrations que les touches appuyées lui transmettaient. Après la dernière note, nous étions encore pris quelques longs instants dans l’harmonie hypnotique de la musique. Puis tu t’es levé et tout naturellement tu es venu contre moi qui aussitôt ai refermé mes bras et mis mes mains sur le haut de ton dos, longtemps, dans ce repos tranquille, dans cette intimité douce qui enveloppait notre relation. Pourquoi, à ce moment-là, mes mains croisées ont-elles osé se séparer pour que je vienne placer ma paume tout contre ta nuque, l’y laisser reposer et la glisser plus haut, mais à peine, pour rencontrer la naissance de tes cheveux ? Tu ne t’es pas dégagé de ce contact. Au contraire. Ta tête très lentement s’est renversée dans ma main comme si je devais la retenir, tes yeux se sont clos et ta bouche s’est entrouverte, me laissant percevoir deux fois un souffle bref et surpris. Sous le toucher de ton cou, je sentais ton corps s’alanguir pour peu à peu s’abandonner à moi, abandonner ce qui pouvait l’être.
Ma main doucement a contourné ce cou qui s’offrait, tendu, allongé par le renversement de ta tête. J’ai caressé le grain de ta peau fine jusqu’à découvrir sous ma pulpe la presque imperceptible proéminence de cette pomme d’Adam qui au regard ne se devine pas. Cette marque masculine sur ton corps androgyne m’a soudainement bouleversé, a fait monter en moi sous l’effet de l’émotion une vague de chaleur dans le bas de mon ventre, étonnamment peut-être et de plus en plus ardente, révélant un désir qui ne serait pas assouvi, mais qui m’était délicieux. Il augmentait à mesure que s’accélérait et se précisait ton souffle sous le glissement frôlé de mes doigts, le long de ta gorge. Tu me semblais tout entier pris dans la sensation, dans les frémissements que suscitaient mes effleurements à la racine de tes cheveux puis derrière le lobe de ton oreille. Ta main d’une habileté rapide est alors venue défaire les deux premiers boutons sous le col ouvert de ta chemise, dégageant pour moi le creux de ta clavicule et m’offrant un passage vers ton épaule où mes doigts s’immiscèrent pour en épouser l’arrondi par touches légères. Longtemps. Et comme si tu n’avais plus le droit de t’accorder ces sensations agréables, ta tête s’est redressée pour venir appuyer ta joue à la mienne. Tu t’étais ouvert pour moi en libérant ton cou des deux boutons qui le dissimulaient. Tu refusais à ton corps davantage de contact, de plaisir, tandis qu’il le demandait si fort.
Nous avons mis un an pour que tu acceptes de recevoir ce plaisir, de le rechercher, et maintenant de le solliciter de moi, tant et tant. J’en ressens encore aujourd’hui une fierté et un bonheur jamais égalés. D’autres auraient montré de l’impatience. Tes progrès étaient souvent minuscules et parfois en recul mais, si peu que ce fût, ils m’enthousiasmaient.
Jusqu’à cet après-midi où tu t’es pour moi exposé nu sur le lit, dans l’attente de mon bon vouloir, dans l’appréhension de mon désir, dans la crainte de me révéler les tiens. Et c’est là que tu m’as montré ta volonté de te faire mal, que je te fasse mal en guidant ma main sur ton sexe pour qu’elle comprime sous l’enserrement frénétique de la tienne tes testicules que tu torturais depuis des années. Était-ce peu après le viol, depuis que les corps lourds et brutaux de tes assaillants t’avaient fait endurer les coups de boutoir de leur verge dans ta chair, l’avaient transpercée et avaient au passage écrasé la tendre fragilité de tes testicules ? Comment est-il possible que les victimes veuillent ensuite perpétrer les douleurs et l’ignominie de tels actes ?
Nous avons mis des mois à espacer ces impensables violences que tu me demandais d’exercer sur toi. Les espacer… Je comptais les jours où tu n’exigeais rien, où tu ne me suppliais pas. Nous en sommes aujourd’hui à soixante-huit jours, plus de deux mois, et chaque fois j’espère que ce sera la dernière tant je me fais mal à te faire mal. Mais entre ces moments de souffrance réciproque, les avancées ont été pour moi émerveillantes. L’instant où tu as approché ta bouche de la mienne pour que j’y pose mes lèvres, sans en forcer l’entrée, celui où pour moi tu as ouvert toute ta bouche et où, plus tard sous sa pression, j’ai ouvert toute la mienne à ton désir. Le moment où ta main ne m’interdisait plus de libérer de ma langue le fin repli de peau qui recouvre l’extrémité de ton sexe endormi, de l’envelopper tout entier et de le sentir doucement s’affermir et se grandir jusqu’à ne plus pouvoir le contenir. Ces instants où tu me laissais m’introduire dans l’intimité de ton corps, du bout du doigt, à la recherche de cet orgasme interne que tu as découvert avec moi et qui te procurait le plaisir le plus intense, le plus inattendu qui soit lors de la première fois.
Jusqu’à mon désir de te sentir en moi et ton vouloir de m’accueillir en toi.
Instants de grâce, avec toi, par toi, qui ont émaillé ma vie d’émotions et d’émerveillements que jamais je n’aurais imaginé connaître.
En voiture et à petite vitesse nous longeons les berges de la Seine, jalonnées de beaux monuments, parcours certes plus long pour notre destination, mais tellement plus agréable que le bruyant boulevard périphérique de la capitale. Le froid début d’après-midi, en cette fin janvier, est si lumineux qu’il fait scintiller les récents immeubles tout en vitres que nous croisons au-delà du fleuve.
Nous traversons par son centre tout Paris pour nous rendre dans ton ancien lycée, non loin de chez ta maman, où t’attendent des élèves de la section artistique pour une répétition. Depuis l’époque de tes études dans ces « classes d’artistes », l’établissement a davantage encouragé les jeunes des conservatoires en leur ouvrant l’accès à d’autres disciplines. À la danse et à la musique se sont ajoutés le théâtre et le mime.
Notre itinéraire nous mène au cœur de Paris avec le palais du Louvre sur notre gauche et, en face, le pont des Arts. Mais c’est devant toi que ton regard semble se perdre dans le flot des voitures qui roulent à petits pas. Je sais ton appréhension. Revoir ce lieu où à la fin d’un printemps de ton adolescence, alors que tout te souriait, tu es devenu la proie facile de ceux qui t’ont fait tant de mal. Le vieux bâtiment qui en était le piège n’existe plus. Nous savons qu’il a été remplacé par un immeuble de belle architecture comportant des salles de classe, une salle de répétition, un studio de danse avec barres et glaces le long des murs, avec en sous-sol ce petit théâtre qu’on appelle modestement auditorium et que j’ai hâte de découvrir autrement qu’en photos.
Une chose encore motive cette anxiété, qui t’a fait longuement hésiter avant d’accepter la proposition du proviseur : accompagner pour un concert les élèves musiciens de ton ancien lycée auxquels se joindront ceux des classes de musique d’un établissement très semblable à Nantes. Ce partenariat, avec également les conservatoires des deux villes, permettra aux jeunes Nantais de visiter Paris en même temps que de donner une représentation encadrée du professeur, avec en soliste un « ancien » du lycée devenu professionnel reconnu : toi. Nantes où tu as dû te rendre l’été dernier pour le spectacle « Callas » avec la peur d’y rencontrer ton père, ce père qui n’en est pas un, qui ne l’a jamais été et qui ne t’a vu qu’une fois pour te dire de ne le revoir jamais, avec un gros chèque à la clé. Tu allais passer ton baccalauréat. Marlène avait bien des difficultés à vous faire vivre tous les deux, travaillant sur sa couture jusqu’à minuit chaque soir. Un père qui ne t’avait pas manqué, m’as-tu confié. Tu aurais pu lui jeter son chèque au visage. Tu l’as mis dans ta poche. Vous en aviez trop besoin. À l’époque, il s’est débarrassé de toi pour une belle somme. Ce n’est donc pas pour venir te voir ici, à l’occasion de ce concert, même si, par extraordinaire, il avait aujourd’hui de son côté un enfant musicien en classe au lycée de Nantes. Mais la raison et les arguments les plus convaincants ne peuvent contrebalancer la crainte de l’apercevoir parmi les parents d’élèves.
Le regard à présent baissé sur tes mains crispées sur tes genoux, ton esprit reste fermé à mes mots qui tentent de te rassurer. C’est ma seule présence à tes côtés qui peut y parvenir, comme toujours, comme l’été passé lorsque je t’ai rejoint en catastrophe sur la falaise de Boulogne-sur-Mer, comme l’été prochain pour cette nouvelle tournée en France et dans les pays voisins où cette fois je t’accompagnerai.
Nous sommes tout près maintenant du lycée Georges Bizet, au nom aujourd’hui glorieux dans le monde entier pour Carmen qui, du vivant du compositeur, fut l’objet de critiques assassines. Mort peu après sa création à l’âge de trente-six ans – mon âge – comment aurait-il pu imaginer le succès que l’œuvre remporterait seulement quelques années plus tard ni que son nom serait donné à un lieu où la musique pour les jeunes est si fortement encouragée et représentée ? Mais ce n’est pas à Georges Bizet et à sa vie bien triste que tu penses en ce moment. Se peut-il qu’après dix-huit années, le souvenir du vieux bâtiment désormais détruit, allié à celui d’une ville où ton passage n’a duré que quelques heures, te soit encore à ce point vif et violent que je sente près de moi ton corps trembler si fort au moment où nous allons nous garer devant le lycée...
Ni la façade ni la porte principale n’ont changé, me dis-tu. Devant nous la cour de récréation où quelques élèves sont assis sur un muret ou restent debout, téléphone en main. Le proviseur s’avance pour nous saluer. Je le connais pour l’avoir rencontré quand je menais mon enquête à la recherche de tes violeurs, de même que par la suite pour présenter un de mes logiciels pédagogiques aux enseignants devant leur classe attentive. Il nous invite à nous rendre à l’auditorium. Nous sommes en avance.
Dans ce vaste espace qui n’a pas grand-chose de récréatif avec ses deux tilleuls dénudés entourés de bancs en bois pour toute végétation, tu me parais si frêle malgré l’épaisseur de ton manteau. Je peux t’imaginer à seize ans traversant cette cour sous les regards narquois et les chuchotis amusés de certains, l’indifférence des autres. Immobile face à la massive structure du lycée, je vois que tu n’oses pas te tourner sur ta gauche pour affronter le lieu où se trouvait l’ancien bâtiment, comme si du sol dégorgeait encore le malheur qui t’y attendait. Je ne peux te prendre par le bras pour doucement te guider, te rassurer de mon contact. Les jeunes assis sur le muret nous regardent avec curiosité. Je t’incite de ma seule voix :
— Viens, Frédéric, tu n’as rien à craindre. On t’attend. Tout le monde sera heureux de te voir. Viens, allons-y.
Enfin tu te décroches de cette hantise qui te poursuit jusqu’à aujourd’hui et tu me suis, regard à terre, comme si tu avais peur que surgisse devant toi le mur gris, écorché, du vieux bâtiment. Mais c’est tout autre chose que nous découvrons : un bel édifice en briques, dans des motifs de teintes rouge profond et jaune orangé, artistiquement entrelacées et dont les fenêtres brillent sous la caresse du soleil hivernal. Une large porte en bois brun nous conduit dans un vaste hall. Entourée de six adolescents, une femme d’une cinquantaine d’années aux rondeurs sympathiques, les yeux rieurs et le sourire chaleureux s’approche de nous, suivie de sa petite cohorte.
— Alors voici notre Frédéric ! commence-t-elle de façon engageante. Et comme je me demande comment elle sait que de nous deux c’est toi Frédéric, elle poursuit en désignant le mur d’un geste gracieux :
— Te voilà sur l’affiche et maintenant devant moi ! Bienvenue à toi. Nous sommes tous très fiers de t’avoir parmi nous. Je suis Gabriella et je m’occupe de ces jeunes, là, qui sont de la section artistique.
La voix forte mais mélodieuse de la professeure est agrémentée d’un léger accent, dont elle nous apprendra par la suite qu’il provient de sa terre natale, la Hongrie.
Pendant qu’elle entraîne son petit monde vers l’escalier qui descend à l’auditorium, je me penche davantage sur l’affiche. Tu y es représenté au piano, ancienne photo qui avait été prise chez nous pour la tournée « Callas » de l’an dernier. Au second plan, deux groupes de jeunes semblent te regarder avec admiration dans un montage graphique astucieux : les élèves du lycée Georges Bizet et ceux du lycée de Nantes, tous participant au concert. En ouverture du programme, un célèbre Quintette pour piano et cordes de Schumann, suivi de la Fantaisie pour piano à quatre mains de Schubert et, après un entracte, le Concerto n°23 de Mozart, celui que tu préfères. Les répétitions se font sur trois demi-journées et bien sûr, je serai à tes côtés.
Je vous rejoins dans la descente de l’escalier d’où me parviennent indistinctement les sons d’un piano. Nous débouchons sur deux larges portes que Gabriella ouvre, laissant accès à une très belle salle plongeant jusqu’à la scène. Le décor et les lumières dorées projetées du plafond nous enveloppent aussitôt dans la chaude atmosphère ambrée que confèrent les panneaux de bois couleur miel aux murs et les gradins aux fauteuils reprenant en alternance les couleurs rouge et jaune orangé de la façade de l’édifice. En contrebas, le parquet rutilant de la scène, couleur caramel, avec sur le côté gauche un piano de concert étalant sa laque noire dans toute sa longueur et sa superbe. Et au piano, la silhouette menue d’une très jeune fille jouant du Bach en sourdine, dans une étonnante immobilité. Seuls ses doigts effilés bougent sur le clavier. Gabriella nous dit tout bas :
— C’est Christelle. Elle jouera avec toi la Fantaisie à quatre mains. Elle veut qu’on l’appelle « Cristal », et ça lui va bien, tu verras. Elle vient de Nantes, elle est arrivée tôt ce matin et n’a presque pas quitté le piano !
Lorsque nous gravissons les deux marches qui mènent jusqu’à elle, la jeune fille tourne la tête vers nous et se lève prudemment, comme si une chausse-trappe au sol risquait de la faire tomber. Son visage fin aux traits délicats, encadré d’une chevelure blonde, serait parfaitement en harmonie avec toi s’il n’était assez inexpressif. On ne pourrait dire si te rencontrer « en vrai » lui fait plaisir. Elle semble comme absente à la situation. Tu t’approches d’elle et lui dis avec une grande douceur :
— Bonjour, Cristal. Je suis Frédéric. Nous allons interpréter ensemble la Fantaisie de Schubert. Un de mes morceaux favoris...
Cristal te regarde sans sourire et simplement répond :
— Moi aussi.
Elle se penche pour sortir d’un grand sac à ses pieds la partition qu’elle pose avec application sur le pupitre de l’instrument, l’ouvre à la première page et se rassied sur le côté droit de la banquette, devant les notes aiguës du clavier.
— Tu veux qu’on commence tout de suite ? lui dis-tu tout bas en te défaisant de ton manteau.
Gabriella me propose alors de nous asseoir sur deux des sièges du premier rang, en toute discrétion. Ayant pris place, elle me glisse à l’oreille :
— Elle paraît quinze ans, mais va bientôt en avoir dix-sept. Surdouée et autiste Asperger. Ça va aller, je pense. Frédéric me paraît à même de ne pas l’effrayer.
Je lui confirme que oui, ça va aller.
Cristal connaît sa partie par cœur et pousse la partition vers la gauche pour son partenaire. Tu n’en as pas besoin non plus et tu refermes le livret. Cristal a trouvé en toi, dès ce geste significatif, quelqu’un qui la comprend. Cela se voit lorsqu’elle tourne légèrement la tête vers toi. Je me plais à imaginer qu’elle te renvoie, dans ce mouvement éphémère, le sourire que tu lui adresses avant de reprendre sa position face au clavier, prête à jouer.
Cristal et toi rejouez trois fois de suite la Fantaisie, avec peu de reprises pour une œuvre qui dure près de vingt minutes et qui est techniquement très difficile. Cristal tient la partie mélodique qui déroule un thème mélancolique très connu. Je remarque que tu calques ton jeu sur le sien avec une économie de gestes et de mouvements du buste et de la tête, même dans les passages virtuoses. Tu marques peu d’expressions sur ton visage, malgré les envolées lyriques et les moments dramatiques, pour qu’il n’y ait pas trop de contrastes entre vous deux. C’est du moins ce que je ressens de ma place. Comme toujours, plus que toujours, je suis en admiration absolue devant ton talent et ta façon de t’adapter aux autres musiciens, aussi différents de toi puissent-ils être.
Cristal reste impassible de bout en bout, très concentrée, sauf lorsque tu lui demandes avec douceur de reprendre avec toi quelques mesures. Nous n’entendons le son de sa voix qu’à la toute fin, lorsque vos mains se sont ensemble retirées du clavier : un simple « Merci » accompagné d’un bref regard vers toi. Puis la jeune fille reprend sa partition qu’elle replace dans son sac, se lève tranquillement et va s’asseoir au bout du dernier rang sur le plus haut gradin. C’est de là qu’elle écoutera la répétition du quintette de Schumann. Tu restes au piano tandis que deux garçons du lycée et deux filles de Nantes montent sur scène avec leurs instruments.
C’est pendant qu’ils s’installent et commencent à s’accorder avec le « la » du piano qu’un petit groupe entre dans l’auditorium. Les parents des élèves sans doute, la famille, des amis. Je m’étonne que personne ne soit auprès de Cristal. Est-elle venue seule depuis Nantes ? Va-t-elle demain visiter Paris avec les autres ? J’interroge Gabriella qui me renseigne à son propos, d’après ses propres observations et ce qu’on lui a dit de la jeune fille qui préfère s’isoler. Elle habite, paraît-il, chez sa tante qui viendra la chercher dans la soirée. Cristal a demandé si elle pouvait rester ici tous les jours avant l’après-midi du concert, samedi, pour être au piano le plus souvent possible. Une faveur qui lui a été accordée. À midi, elle a déjeuné d’un sandwich. Elle ne se mêle pas aux autres, pas même pour les repas. Gabriella ajoute qu’elle ne veut pas insister puisque c’est ainsi que Cristal se sent bien.
Les élèves choisis pour interpréter le quintette sont particulièrement doués et très vite se sont bien entendus. Après trois quarts d’heure, tu proposes un moment de repos et de détente et tu nous rejoins dans les gradins. Tout se passe merveilleusement bien. Ta patience, ta bienveillance, les encouragements que tu prodigues sont visiblement très appréciés. Toute appréhension t’a quitté. Tu es heureux de faire vivre la musique en ce lieu chaleureux avec de jeunes musiciens si attentifs et talentueux.
Demain, ce sera la répétition du concerto, qui pourra durer plusieurs heures, avec des pauses. Tu seras au clavier et les élèves formeront l’orchestre, Parisiens et Nantais ensemble, avec Gabriella pour diriger cette quarantaine de jeunes passionnés de musique.
Alors qu’avec nous tu t’enthousiasmes sur le concert à venir, une silhouette se dessine à mon regard, au bout de notre rangée. C’est Cristal qui, debout, sans bouger, semble attendre quelque chose de nous. De dos, tu ne peux la voir. Je te la désigne et aussitôt tu te lèves pour venir à elle. Il s’ensuit un court échange que je ne perçois pas.
Les élèves du quintette remontent sur la scène et Cristal en haut des gradins. Tu reviens un instant vers nous :
— Elle me demande si elle peut jouer le deuxième mouvement du concerto à ma place. C’est son morceau préféré de Mozart et elle l’a beaucoup travaillé pour son plaisir.
Gabriella intervient :
— Et que lui as-tu répondu ?
— Je lui ai répondu oui ! Avec votre permission bien entendu.
— Eh bien, vous l’avez tous les deux !
Tu nous quittes et, avant d’aller retrouver les jeunes musiciens, tu te lances d’un pas rapide jusqu’en haut des gradins et te penches vers Cristal.
Gabriella me confie que c’est la première fois, depuis tôt ce matin, qu’elle la voit sourire.
Durant la répétition du quintette, d’autres personnes entrent dans la salle, discrètement, pour ne pas perturber le travail en cours. Je crois comprendre que ce sont des gens de Nantes, de retour d’une escapade à Montmartre. Cristal est seule dans la dernière rangée jusqu’à ce qu’une femme s’assoie à côté d’elle et commence à lui parler. La jeune fille ne semble pas – ou ne veut pas ? – écouter et elle change de place. Est-ce sa tante qui vient la chercher ? Il peut y avoir une petite ressemblance... Cette dame, qui semble avoir entre trente-cinq et quarante ans, est blonde avec des traits fins, mince elle aussi. Elle me fait penser à Marlène sans toutefois avoir ni sa grâce ni son élégance dans ses attitudes.
À la fin de la répétition, la salle applaudit comme s’il s’agissait déjà de la représentation. Les jeunes musiciens, surpris, se mettent à saluer, sur ton incitation. Chacun se disperse. Penché sur le piano qui te sert d’appui, tu écris quelques notations sur la partition quand la femme blonde monte prestement sur scène pour t’aborder. Il s’ensuit un échange que, de ma position, je ne peux percevoir. Elle parle beaucoup. Tu parais d’abord attentif puis ennuyé, sans qu’elle cesse son flot de paroles. Je comprends que Cristal ait voulu rapidement lui échapper ! Tandis que je m’apprête à te venir en aide pour couper court à cet aparté à sens unique, je vois que tu lui donnes enfin quelques réponses en rangeant ta partition avec une hâte qui laisse entendre que tu es pressé, attendu. Elle décroche, en te remerciant visiblement plus qu’il ne faudrait en la circonstance. Qui donc est cette personne volubile et plutôt accaparante ? Tu me le diras au dîner.
— Alors, cette femme qui ne voulait pas te lâcher ?
— Ah ! Je ne sais pas trop ce qu’elle veut. Je n’ai pas tout compris. Pas non plus tout écouté, je t’avoue !
— De Nantes ?
— Oui. C’est une amie de la famille de Cristal. C’est pourquoi elle est là. Quand elle a su que la jeune fille faisait le voyage, elle a voulu venir. Pour la musique. Elle adore la musique.
— Elle n’est pas un peu... bizarre ?
