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Maxime Terrier, dit P’tite Tête, jeune et maladroit apprenti dans l’art de la cambriole, est intercepté par un couple d’escrocs à la petite semaine au cours d’une de ses tentatives désastreuses. Par leur intermédiaire, il se fait engager chez « la Duchesse » comme valet de pied…
Une fois le naïf compère dans la place, ils prépareront tous les trois un coup qui vaudra enfin la peine ! Mais voilà… au moment le plus inopportun, monsieur le Duc est retrouvé mort, un couteau planté dans le dos.
Un petit gars plutôt candide et philosophe dans son genre, un couple d’escrocs sortis des films des années 50, une aristocrate extravagante, tout un assortiment de personnages à la fois ridicules et attachants dans une histoire où pétillent les jeux de mots dans un florilège de situations burlesques.
Résolument humoristique !
À PROPOS DE L'AUTEURE
Dominique Faure aime porter un prénom qui mêle les genres.
Un doctorat en lettres témoigne de son goût pour l’écriture.
La musique, le pastel animalier et la création de logiciels pédagogiques non scolaires contribuent à embellir sa vie. Dominique dirige la Collection Audiolivre des éditions Ex Aequo.
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Seitenzahl: 171
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Dominique Faure
Une virée chez les ducs
Une aventure de Maxime Terrier
Fantaisie loufoque
ISBN : 979-10-388-0472-2
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : novembre 2022
© couverture Ex Æquo
© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Maxime Terrier Estelle de Gropoix
dit « P’tite Tête » duchesse (par alliance)
Juliette Letoc Gilbert dit « Bébert »
soi-disant femme de chambre rapines en tout genre
(chez la duchesse)
Marie-Ange Pilpic La Fouine
cuisinière chez la duchesse spécialiste ès sciences
(des coffres-forts et serrures à problème)
Guy La Grufferie Archibald Simpson
cousin de la duchesse associé de monsieur le duc
Élodie
nièce de la duchesse
Chapitre 1
Maxime Terrier, dit P'tite Tête, jeune et fringant apprenti dans l'art de la cambriole, venait de franchir sans encombre la porte cochère dont il détenait le code d'accès sur un morceau de papier minuscule. Il dédaigna l'ascenseur, peu discret - c'était un vieux modèle à cage - pour s'engager dans l'escalier qui offrait, le cas échéant, la possibilité d'un prompt retrait.
P'tite Tête était arrivé à pas précautionneux en haut du quatrième étage quand la minuterie, ayant accompli son temps, s'interrompit, plongeant l'endroit dans une fâcheuse obscurité. Seul un rai de lumière filtrait au bas d'une porte quelque vingt marches au-dessus et donnait ainsi à l'intrus une idée du niveau du palier. Poursuivant à l'aveuglette une ascension qui s'en trouvait d'autant ralentie, le prudent visiteur pestait intérieurement : on aurait quand même pu lui signaler qu'un des appartements risquait d'être occupé !
Le chef lui avait bien dit : « Pas de grabuge. Tu visites l'appart' en douceur, tu repères les lieux et les valeurs et nous, on agira ce week-end. » P'tite Tête avait fait un moment la sourde oreille car il n'en était quand même pas à son tout premier coup. Fugitivement, les bévues du dernier en date lui revinrent à l'esprit. Mais était-ce après tout sa faute si l'occupant, rentré à l'improviste, lui avait décoché un fulgurant direct du gauche avant qu'il eût le temps de prendre ses jambes à son cou... Quand même, se disait-il à peu près en ces termes : « On n'allait pas lui rebattre les deux oreilles avec ça, histoire de lui mettre un peu de plomb dans l'aile ! ».
Comme le lecteur l'aura peut-être à l'instant remarqué, ledit P'tite Tête, dont les aventures, pensées et propos sont ici rapportés avec la plus grande fidélité, était atteint de cette maladie du langage scientifiquement appelée logomixomanie. Embrouillant à souhait les mots et enchevêtrant les expressions, il peinait dans le vocable et trouvait rarement d'emblée le terme approprié. Déjà à l'école, il donnait dans l'approximation. L'âge et ses diverses fréquentations aidant, il s'était enrichi de bon nombre de mots supplémentaires, souvent bon marché, parfois savants, qu'il traitait avec une insouciante désinvolture.
Mais revenons au récit de ses exploits.
La porte se laissa crocheter sans trop faire la difficile quant aux qualités et intentions du visiteur. Les craquements et autres grincements occasionnés par l'entrée de P'tite Tête furent opportunément étouffés par le tapage nocturne des voisins immédiats dont la présence ne s'était jusqu'alors illustrée que par le rai de lumière. Ce couple qui avait l'air de s'entendre - selon l'expression que notre cambrioleur croyait consacrée - comme chien et loup. Ils s'apostrophaient à grands cris avec voltige de vaisselle. Pour le bruit en tout cas, on était tranquille.
P'tite Tête braqua sa lampe torche alentour, pénétra dans l'une des chambres et s'avisa qu'il était temps de faire l'inventaire des tiroirs. Au milieu des cravates et des mouchoirs brodés, une boîte semblait valoir son pesant d'or. Mais c'est là que notre homme fut saisi de certain doute qu'il exprima mentalement comme suit : c'est bien beau tous ces bijoux qui scintillent, mais pour ce qui est du vrai dans la bimbeloterie, faudrait un spécialiste…
Dans l'expectative, il se détourna de la question pour pivoter avec sveltesse du côté du coffre-fort. « Pour sûr, anticipait-il avec une incontestable logique, ce qu'il y a là-dedans ce sera pas du faux ! » C'est alors qu'il commença à se pencher sur le délicat problème des rouages, juste pour faire son rapport, tandis que les voisins sévissaient de plus belle dans la pièce attenante. À ce sujet, P'tite Tête se disait à juste titre que malgré le ton des deux voix qui s'élevait toujours plus haut, le couple n'était pas encore arrivé à s'entendre. L'un des deux avait dû jouer à l'autre un sacré tour de cochon qui se soldait toutes affaires cessantes par de sérieux coups de torchon !
Dans le vacarme d'accessoires culinaires propulsés avec rage, le cerveau de P'tite Tête avait du mal à se concentrer sur le système de combinaison du coffre. « Quel casse-brique chinois ! pensait-il. Sûr que ça donnera du fil à retordre aux collègues ! »
Il en était là de ses réflexions lorsqu'il remarqua que la tempête s'était soudain calmée. À travers la cloison, on n'entendait plus une louche voler. Comme il avait tout vu de l'endroit, il jugea qu'il était désormais temps de partir le plus discrètement possible, sur la plante des pieds.
À pas de sioux, il longea le couloir jusqu'à la porte. Mais au moment de l'ouvrir, son bras gauche, resté ballant, accrocha une potiche, laquelle bringuebala dans une indécision atterrante avant d'opter pour la descente et se fracasser sur les dalles. Ah ça ! se dit P'tite Tête avec à-propos, moi qui voulais partir sans tambour ni baguette !
La porte enfin passée, il fit de plein fouet une rencontre percutante avec la bruyante voisine. La poubelle qu'elle tenait lui échappa sous le choc. Hélas, c'était un seau en ferraille qui, ainsi livré à lui-même, roula jusqu'au bout du palier et finit par dévaler les cinq étages, direction la sortie.
Chapitre 2
« Qu'est-ce que c'est que ce raffut ! » s'exclama de l'intérieur une voix de baryton entraînée au genre drame lyrique, parfaitement dans ses cordes. Ces consonances mâles venaient directement de l'homme qui devait servir de mari à la harpie. Après sa prestation personnelle avec la vaisselle et sans doute une bonne partie du mobilier, il pouvait bien se plaindre du bruit ! pensa approximativement P'tite Tête, tandis que la femme descendait en râlant l'escalier à la recherche de sa poubelle perdue.
Il s'agissait de profiter de l'intermède pour s'éclipser sans donner dans le détail.
« Hep ! » s'écria intempestivement le bonhomme dont la tête affligée d'hirsutisme venait d'apparaître dans l'entrebâillement de la porte. Apercevant à cette occasion la frêle silhouette de son futur interlocuteur, il estima qu'il pouvait tenter une sortie et présenta dans la demi-obscurité du palier - borgne de trois lampes grillées depuis des lustres - une massive corpulence plutôt débraillée : maillot de corps baillant sur une abondante et simiesque toison dans les brun-roux, pantalon râpé résigné à être du modèle taille basse sous la pression d'une volumineuse bedaine, accordéonnant entre genoux et charentaises ce qui apparaissait comme un excédent de tissu.
P'tite Tête, courageux mais pas téméraire, recula prudemment de deux pas, cherchant vainement dans les neurones dits de l'intellect un justificatif à son intrusion chez l'habitant, d'autant que ledit était de sortie. Il balbutia quelques paroles évasives dont l'autre ne saisit pas de prime abord toute la portée philosophique. Bienvenu pour faire diversion, un cliquetis tintinnabulant avertit l'oreille exercée de l'intrus que la mégère avait trouvé dans les méandres des régions inférieures l'objet de sa quête. Son pas poussif remontait des profondeurs de la cage, écrasant au passage et au hasard des repas du jour et de la veille, une belle collection d'épluchures, témoignages de l'éparpillement dû à la valse du seau.
— Alors ! lança-t-elle goguenarde à la figure de P'tite Tête, on voulait soulager les Durufiol de leurs petites babioles ?
L'interpellé ne trouva pas sur l'instant d'arguments à opposer à une vue si juste des choses.
— Et tu repars les mains vides !!! s'indigna la femme en posant sa ferraille sur les résidus d'un melon un peu mûr.
Débutant dans la profession, P'tite Tête n'en avait pas encore vu beaucoup d'autres. Il avoua d'un « Ben… oui » repentant. C'est alors qu'à sa grande stupéfaction, on le convia à entrer, s'installer, consommer dans le salon du cinq pièces assez chic jouxtant l'appartement des Durufiol. Le couple impétueux le squattait depuis un bon mois et l'état des lieux s'en était quelque peu ressenti.
Cette amabilité soudaine aurait dû sembler suspecte à quiconque, étant donné les circonstances. P'tite Tête, quant à lui, s'en trouva flatté. Ses hôtes lui racontèrent des épisodes choisis des quelque trente années de leur existence. Elle travaillait chez « La Duchesse » où elle vaquait aux charges de l'intendance ; lui s'occupait de poker et de rapines en tous genres : il était travailleur indépendant.
En un tour de passe-passe, pensait P'tite Tête, voilà que nous sommes devenus amis. À la vie, à la mort ! On marchera maintenant de la main à la main. Pour une occase… sinon que le chef verrait peut-être cette alliance avec le mauvais œil…
Mais cette crainte s'atténua quand il fut reconnu comme l'élément essentiel et attendu de ce récent trio. Se gargarisant de sa nouvelle importance, il bomba son torse rachitique et se sentit soudain gonflé comme une autruche.
Chapitre 3
Sur quoi, compte tenu de l'aspect sérieux que prenaient les événements, Juliette et Gilbert (dit « Bébert » comme on s'en doute) convièrent leur hôte à des agapes plus considérables. On ouvrit en son honneur et pour sceller leur future collaboration une boîte de maquereaux au vin blanc assorti d'une bouteille de vieux rouge directement issue de la cave de « La Duchesse ».
Et, tout naturellement, la conversation se porta sur celle dont manifestement on appréciait la qualité de ce que recelait son sous-sol. L'évocation d'un pareil titre nobiliaire montait déjà à la tête du nouvel arrivant : une « duchesse »… cogitait-il rêveusement : c'est quelqu'un !
Certes, certes - lui laissa-t-on entendre - et c'est aussi « quelque chose » ! Quelques petites choses, deci delà, que Juliette soustrayait discrètement et régulièrement au patrimoine ducal mais ce n'était que broutilles comparativement aux « choses »… Seulement voilà : Juliette tenait à sa place. P'tite Tête, à ces mots, plissa sur son front toutes les rides qu'il pouvait, donnant ainsi l'illusion d'une pénible mais profonde réflexion.
Bébert le pressa de se figurer, avec la célérité requise, le profit qu'il y avait à tirer du lot, ce que P'tite Tête associa aussitôt, assez justement d'ailleurs, avec le tirage du loto et celui du gros lot. Tout bien pesé, il n'était pas très loin du compte. Juliette, pour démonstration, fit miroiter aux yeux ébahis de leur hôte toute une cascade de bijoux dont elle donna également le détail. Elle ajouta de son cru que tant de merveilles, fussent-elles portées toutes ensemble, n'arriveraient pas pour autant à embellir cette « vieille bique ». La remarque frisait la pertinence.
À titre de comparaison personnelle, Juliette jeta un coup d'œil à la glace vénitienne qui, quoique maculée de traces grasses et poussiéreuses, lui renvoya un visage frais au menton pointu, aux lèvres minces et décidées surmontées d'une ombre de moustache. Le nez, un peu court, avait trouvé mutin de se relever du bout et les yeux bruns, entourés de traits de crayon noir, ne manquaient pas d'espièglerie. Seule la coiffure laissait peut-être à désirer : une profusion de cheveux raides aux reflets aubergine demandaient d'urgence à être remis au carré et, en attendant, dégoulinaient par mèches éparses sur le col de son chemisier tandis qu'une frange agressive rebiquait au nez ou à la barbe d'un éventuel interlocuteur.
Comme elle détaillait ainsi sa personne avec, dans l'ensemble, satisfaction, P'tite Tête se montra brusquement choqué du qualificatif dont elle avait gratifié la duchesse car ce qui lui semblait noble lui en avait toujours imposé. Il s'égara alors dans des propos hors sujet : quand il était môme, dans son village, il y avait un baron qui jouissait d'un château au Congo… L'on coupa court au récit lorsqu'il fut entendu que ledit baron était ruiné. La présente préoccupation, lui rappela-t-on avec un soupçon de sévérité, concernait les gens de biens. P'tite Tête aurait-il des scrupules ? Était-ce une entreprise proprement crapuleuse que de déposséder d'un centième de son avoir une soi-disant « duchesse » qui, de surcroît, se montrait méprisante envers sa domesticité ?
P'tite Tête envisagea sur l'instant le port altier de la dame, insensible aux turpitudes de ce bas monde que du haut de sa grandeur elle ne pouvait sans doute même pas considérer. Ça oui, elle devait être fière, la « Duchesse », fière comme une paonne, songeait-il, admiratif, les yeux dans le vague et une cigarette fumante logée entre les deux maxillaires.
Les deux compères échangèrent un bref coup d'œil qui signifiait de façon elliptique que l'affaire était plutôt dans le lac que dans le sac… Juliette fit alors reluire que rien qu'avec l'argenterie leur fortune était faite et fit briller qu'avec un seul des diamants leur avenir était assuré pour un bail. Il ne s'agissait pas de pillage mais d'un allégement qui, vu leur situation respective, pèserait dans la balance sans vraiment porter atteinte au bien-être élémentaire de la dame.
L'intégrité de P'tite Tête avait déjà connu des défaillances. Elle céda une nouvelle fois sous le poids de raisons si convaincantes.
On irait le lendemain se rendre compte sur place.
Chapitre 4
La bâtisse était tout en pierres, lesquelles étaient de taille.
P'tite Tête était impressionné : il n'avait guère connu que les faubourgs sombres de la capitale, ceux de style béton même pas armé, et encore, depuis peu car il était novice en ville.
Il avait passé ses vingt-deux premières années et demie dans un hameau désolé des Basses Alpes qui comptait en tout trente-deux têtes plus un baron. Ses affaires, jusqu'ici, ne l'avaient mené que dans les quartiers à haute fréquence. Même l'immeuble mémorable où il avait eu l'heur de rencontrer ses nouveaux compagnons n'arrivait pas à l'entresol de cette demeure sise dans la verdoyante rue E. Chausson (1855-1899).
Il s'agissait d'un hôtel très particulier d'un style vacillant entre le baroque gothique et le nouille. Il avait de plus penché pour une plus franche modernisation car il était visiblement en réfection. Un échafaudage montait à l'assaut de sa toiture et sillonnait sa façade de planches plus ou moins de guingois. De larges fenêtres aux carreaux cathédrale polychromiques égayaient ses deux étages.
De l'autre côté de la rue, on avait récemment mis à bas une vétuste maison dont les résidus offraient, entre les gravats et les baraquements des ouvriers, un poste d'observation discret. Non loin de là, assis sur une murette, un clochard étalait un torchon à carreaux sur ses genoux et s'apprêtait à déguster sa collation du soir.
Près de lui, hasardeux compromis entre un fox-terrier d'Écosse et un berger des bois, un toutou à la mine sympathique, aussi peu soucieux de sa mise que celui qui devait être son maître, restait benoîtement à espérer quelque reliquat du festin.
— Ah ! Sale cabot ! grinça Bébert entre ses incisives. Pour peu qu'il soit là en permanence ! La cloche d'accord, surtout qu'il a l'air sonné au pinard, mais le chien, non !
— Et comment que tu le feras déguerpir ? éructa Juliette sans se préoccuper de l'environnement.
— Moins fort ! chuinta l'époux. Les murs ont des oreilles…
— Ben des murs, y en a plus… argumenta la femme au milieu des lambeaux, appuyant cette parole réaliste d'un large geste du bras qui balaya au passage un morceau de plâtre.
Pendant cette conversation, P'tite Tête s'était plongé dans des considérations architecturales et professionnelles à propos de la demeure à visiter. Il lorgnait la forme doucement elliptique de l'œil de bœuf percé juste à hauteur de l'ultime étage de l'échafaudage. Il se dit que son agilité bien connue le désignait sans conteste pour tenter l'ascension et glisser sa svelte personne par cette ouverture inespérée. La bâtisse avait en effet à cette heure peu tardive l'œil encore ouvert, lequel semblait surveiller le site dévasté du chantier.
Tout bas, P'tite Tête fit part de ses pensées à Bébert. Mais celui-ci ne voyait pas les choses ainsi. Puisque la simple cambriole chez les Durufiol n'avait rien donné, on déguiserait plutôt P'tite Tête en valet de pied, ce qui rendrait plus étroite sa collaboration avec Juliette. Le tout était d'entrer officiellement dans la place.
Chapitre 5
Les regards de P'tite Tête quittèrent à regret la façade si propice à l'escalade pour se figer sur le flou d'une touffe d'herbe agrémentée d'une pâquerette. Valet de pied ? À la fois abasourdi et interloqué, il se répétait mentalement ces trois mots qui ne lui semblaient pas du tout pouvoir aller ensemble et encore moins signifier une sorte… d'état ? de situation ? de profession ? !
N'osant avouer sa lacune à son interlocuteur, P'tite Tête s'essayait à quelques approximations : de quels avantages ou prérogatives pouvait donc jouir un valet de pied ? Quelles étaient ses attributions ? Cirage des chaussures ? Ça n'avait guère de lustre… Valet toujours à pied, contrairement au chauffeur ? Faire les courses (à pied, naturellement) ? Être sur pied du matin au soir ? Ne pas pouvoir s'asseoir ? Et tandis que se profilait dans l'imagination de P'tite Tête une vague vision de chaise à porteur, Bébert lui souffla dans la figure :
— Alors ? Qu'est-ce que tu dis de ça ? T'auras rien à faire qu'à observer et ouvrir la porte. Pas mal non ? Et en plus tu seras payé !
L'argument avait de quoi convaincre. P'tite Tête se demanda pourtant pourquoi Bébert lui-même ne ferait pas l'affaire comme valet de pied… Il voulait peut-être se garder le meilleur rôle ? On lui faisait pas confiance ? Ah, ça ! se dit P'tite Tête, il ne fallait quand même pas le prendre pour aussi bête qu'il était !
Sans consulter davantage le principal intéressé, il fut décidé que le lendemain Juliette - laquelle s'occupait également du recrutement du personnel de la maison - présenterait P'tite Tête à madame la Duchesse.
On s'apprêta à remonter dans la 4L de Bébert. L'heureux propriétaire du véhicule tendit les clés à son collègue :
— Vas-y, entraîne-toi, ça peut servir.
— Mais, balbutia P'tite Tête, j'ai été recalé trois fois au permis…
— Et moi, je suis suspendu pour excès de vitesse !
À ces mots, le chauffeur pressenti pour le retour considéra la guimbarde dont on lui confiait la manutention. Excès de vitesse maintenant, hein ? Il sentait très nettement que la poudre commençait à lui monter au nez et, conséquemment, il n'était pas loin d'exploser. On voulait d'abord faire de lui un valet, de pied qui plus est, et puis on lui racontait des bobardises avec l'excès de vitesse, et ensuite c'était lui qui prenait tous les risques en conduisant sans permis !
Ayant finalement pris place contre son plein gré à l'avant gauche, P'tite Tête actionna rageusement la clé en embrayant et enfonça rageusement le pied dans la pédale de l'accélérateur. La 4L fut propulsée en avant de deux bons mètres et rentra tambour battant dans la camionnette en stationnement d'une entreprise d'emboutissage.
Le chien se mit à aboyer tout son saoul et le maître, qui avait fini de se taper la cloche, se leva mollement pour aller voir…
Gilbert, quant à lui, ressassait cette intemporelle question : peut-on (vraiment) s'adapter à toutes les sortes de connards ?
Cependant, P'tite Tête, qui avait réussi à faire repartir le moteur, tentait de déboîter avant l'arrivée probable de la maréchaussée.
Chapitre 6
Lorsque Juliette toqua respectueusement à la porte de la chambre, madame la Duchesse de Grospoix était en train de s'étaler copieusement sur la figure une épaisse crème vert pistache appelée « masque de beauté minute ». Tout comme Marie-Ange, la cuisinière, Juliette prononçait « madame la duchesse » et « monsieur le Duc » avec un ton parfaitement révérencieux, suggérant qu’à l’écrit il faudrait des majuscules.
Après avoir distraitement écouté son employée, Estelle de Grospoix reconnut volontiers que les tâches respectives de ses deux domestiques, en l'occurrence la femme de chambre et celle de la cuisine, étaient trop conséquentes pour leur permettre encore de s'occuper d'ouvrir aux visiteurs. Et balayant d'un coup vingt années de la présence quasiment quotidienne de son mari monsieur le Duc, la duchesse conclut l'affaire d'un « Oui, d'ailleurs on a besoin d'un homme dans cette maison ».
Ayant obtenu l'assentiment pour la fonction, il restait à la convaincre sur le bonhomme et justement - comme le hasard fait bien les choses ! - Juliette croyait connaître quelqu'un qui peut-être…
— Bel homme ? s'enquit aussitôt madame de Grospoix.
— Ma foi…
— Grand ?
