Galant, je vous dis merde - Jacqueline Galant - E-Book

Galant, je vous dis merde E-Book

Jacqueline Galant

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« Quand j’ai été nommée ministre de la Mobilité, j’ai réellement eu envie de faire quelque chose de bien et de réunir mes collaborateurs autour de solutions. Mais j’ai fait face à de la résistance, à des niveaux de décision et de pouvoir que je ne soupçonnais pas. Dans l’administration, au sein des syndicats, sur le terrain et même dans mon propre camp politique, j’ai assisté impuissante à un bal de faux-culs qui vous sourient et, le dos à peine tourné, vous poignardent en prenant soin d’enfoncer le couteau dans les zones vitales, afin d’être sûr que vous ne vous relèverez pas. » Dans cet ouvrage, Jacqueline Galant revient sur les « affaires » qui ont émaillé son passage au ministère de la Mobilité : l’attribution d’un marché au cabinet d’avocats Clifford Chance, la mise à quatre voies du RER, la sécurité dans les aéroports, les économies à réaliser à la SNCB... L’occasion pour elle d’aborder son engagement politique, le sentiment d’impuissance de ceux qui nous gouvernent, la violence à laquelle font face les politiques dans les médias, auprès des citoyens et au sein même de leur parti, ou encore certains événements personnels qui ont marqué son existence.

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Seitenzahl: 157

Veröffentlichungsjahr: 2017

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« GALANT,

JE VOUS DIS

MERDE ! »

 

    

Éditions Luc Pire [Renaissance SA]

1, avenue du Château Jaco – 1410 Waterloo

www.editionslucpire.be

    

Coordination éditoriale : Éditions Luc Pire

Couverture : Philippe Dieu (Extra Bold)

Illustration de couverture : © Philip Reynaers (Photo News)

    

ISBN : 978-2-50705-500-4

    

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est strictement interdite.

    

JACQUELINE GALANT

« GALANT,

JE VOUS DIS

MERDE ! »

Mise en récit : Nicolas Roisin

Trouver les mots

Parfois, je me dis que j’ai raté ma vie et que j’aurais pu faire les choses tout autrement. Parfois, au contraire, je pense que, au final, j’ai quand même bien mené ma barque. La petite fille de 9 ans rêvait d’être médecin légiste. La femme que je suis a été bourgmestre, députée fédérale, députée régionale et même ministre. La petite fille de 13 ans s’imaginait qu’un jour, un prince charmant viendrait la chercher pour l’emmener dans un château loin des guerres, qu’il placarderait l’annonce de leur mariage sur toutes les fenêtres du royaume et qu’il lui ferait plein d’enfants. La femme de 42 ans que je suis a vu son nom en grand, c’est vrai, parfois en gras même, souvent accolé à des adjectifs blessants, et c’était dans la presse, pas sur les devantures des maisons. Et ça n’annonçait rien de bon.

Jusqu’à présent, je n’ai aucun regret quant à mon parcours professionnel. Je suis même heureuse de bien des choses que j’ai vécues. J’ai eu la chance de rencontrer des gens intéressants, des gens passionnés. Celle de vivre des expériences inédites, surprenantes. Elles ne l’ont pas toutes été, bien sûr. Quand on a le feu sacré et des responsabilités importantes, les compromis à faire laissent parfois un goût amer. Et puis, il reste à dresser un autre constat. Quand je regarde ma vie en face, je ne peux que mesurer à quel point cette vie de travail a mangé tout ce qui était autour. Moi qui rêvais de discrétion dans le cadre feutré d’un laboratoire, je me suis retrouvée sous les feux de la rampe. Moi qui rêvais d’un homme avec qui partager mes joies et mes peines, je me retrouve souvent seule, passé minuit, à relire dans mon lit une dernière fois les notes pour la réunion du lendemain. Moi qui rêvais d’enfants à embrasser le soir après avoir raconté des histoires de dragons et de sorcières, je me retrouve à sourire aux bêtises de mes nièces et de mes neveux, un week-end de temps en temps, quand je n’ai pas trop de travail.

Les derniers mois de mon mandat ministériel ont été éprouvants. Le stress m’a fait perdre dix kilos. Les mauvaises langues diront que j’avais de la réserve et que j’aurais pu en perdre cinq de plus. J’ai peu dormi, j’ai vécu une pression d’une violence inouïe. J’étais devenue la femme à abattre. Tout était de ma faute. Rien n’était bien fait. J’étais à la fois l’idiote du village, une menteuse, une femme de clan qui protégeait sa sœur et, sur les réseaux sociaux, j’étais juste une « bonne grosse connasse de pute » dont il fallait « se débarrasser au plus vite ». Avec un peu de recul, je me rends compte que j’ai fait des erreurs de jugement. Sur des personnes, sur des dossiers et sur moi-même. Ma communication n’a pas toujours été optimale. J’aurais pu faire les choses autrement. J’ai manqué de clarté, de transparence et aussi de finesse. Nous y reviendrons.

Je pense surtout que ma principale erreur a été de croire que les politiques ont réellement la capacité de changer les choses rapidement et durablement. Que des décisions peuvent être prises et suivies sans générer trop de discussions. Que des idées peuvent émerger et des projets voir le jour pour le bien de la communauté. Mon constat est sans appel : arrivé à un certain niveau de pouvoir, celui-ci nous échappe totalement. L’impuissance dans laquelle on se trouve devant ce qui se passe est terrible. On rêve de faire bouger les lignes, mais on n’y arrive pas. On est saisi dans une sclérose bien installée qui ne se cure plus. Et quand on possède une certaine candeur, on croit naïvement que tout le monde est animé de bonnes intentions.

Quand j’ai été nommée ministre de la Mobilité, j’ai réellement eu envie de faire quelque chose de bien et de réunir mes collaborateurs autour de solutions. Mais j’ai fait face à de la résistance, à des niveaux de décision et de pouvoir que je ne soupçonnais pas. Dans l’administration, au sein des syndicats, sur le terrain et même dans mon propre camp politique, j’ai assisté impuissante à un bal de faux-culs qui vous sourient et, le dos à peine tourné, vous poignardent en prenant soin d’enfoncer le couteau dans les zones vitales, afin d’être sûr que vous ne vous relèverez pas. Arrivé à un certain niveau de pouvoir, on ne maîtrise plus grand-chose. On devient le pompier qui éteint les incendies, le policier qui gère des conflits, l’instituteur qui donne une leçon. Il reste peu de temps pour réfléchir et proposer des choses innovantes. On ne prend plus le temps, il nous échappe totalement et est sans cesse bousculé. Et quand on parvient à prendre de la hauteur pour avoir de la perspective, on est vite confronté à des intérêts personnels, financiers, politiques, partisans… qui empêchent des missions (ne pas décevoir !) et l’atteinte d’objectifs (ne pas bousculer !).

Il y a évidemment eu des erreurs dans mon chef. Mais beaucoup ont trop vite réduit ce qui se passait à de l’incompétence. C’est dur à vivre mais, surtout, c’est tellement loin de la vérité ! Ce livre est donc l’occasion de revenir sur les « affaires Galant » : les chiffres de la SNCB, l’attribution d’un marché au bureau d’avocats Clifford Chance, la sécurité dans les aéroports et le RER. L’occasion également de revenir sur ce que j’ai ressenti au plus profond de moi, l’injustice, l’incertitude, l’impuissance… Et celle d’exprimer certains sentiments sur les rapports qui sous-tendent la politique. Ce monde dans lequel on aime se détester, faisant de certains amis des ennemis d’un jour en fonction des opportunités, et vice-versa. Aujourd’hui, nous sommes entrés de plain-pied dans une forme de politique Pokémon. On va tous dans le même sens sans vraiment regarder où on met les pieds, trop obnubilés par les écrans et le show d’une certaine réalité qu’on pense pouvoir sublimer. On se complaît trop souvent dans ces cercles où l’on va pouvoir flatter son ego et celui des gens qui nous entourent. On est, en fait, à côté des choses.

Aujourd’hui, redevenue bourgmestre et députée, je mesure à quel point l’image qui a été donnée de moi dans les médias a été catastrophique. Certains de mes administrés se demandent même si la Jacqueline qu’ils ont connue petite dans leur belle commune de Jurbise est la même que celle dont ils ont pu lire les mésaventures de ministre dans la presse. Mais je sais qu’au fond d’eux, ils ne sont pas totalement dupes, et certains me le témoignent au quotidien par de petites attentions ou de petites phrases. Il y a une chose dont il ne faut en effet jamais douter. J’ai toujours exercé l’ensemble de mes mandats avec la conviction de faire quelque chose de positif pour les autres. Aucune décision n’a été motivée par l’enrichissement personnel ou par un intérêt égoïste. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour le bien de la collectivité, en ne faisant jamais passer mon bien-être avant celui des autres. Ça ne fait pas de moi quelqu’un de pondéré dans ses propos. Ça n’enlève en rien mon côté bulldozer, qui est un trait de caractère que j’assume pleinement, mais c’est un fait. Malgré tout ce que certains ont pu laisser croire sans jamais apporter aucune preuve, toutes les décisions de ma vie de femme politique ont été prises dans un souci d’honnêteté et d’intérêt général.

Quand je contemple ma vie, quand je regarde ma filleule qui est dans la vingtaine, déjà maman, je me dis que j’aurais dû consacrer plus de temps à construire quelque chose pour moi plutôt qu’à courir pour les autres. Cette obsession du résultat me vient de mon enfance, bercée par un modèle parental et politique compliqué. Elle me vient également de mes études. Des primaires à l’université, j’ai sans cesse ressenti en moi ce besoin de prouver que je pouvais et que je devais y arriver.

Je vais vous faire une confidence : j’ai du mal à aimer. J’ai du mal à faire confiance. J’ai du mal à me donner vraiment. J’ai grandi dans deux mondes (politique et familial) où l’affection manquait et où la trahison et le mensonge étaient communs. Ce qui s’est passé avec les « affaires Galant », la violence à laquelle j’ai fait face, m’a renvoyée à tout cela. À ces moments à l’école où j’étais l’objet de la cruauté des enfants. Moi, « la petite grosse », « la moche », « la fille à papa ». Cette brutalité m’a ramenée à ce fragile équilibre que j’essaye de trouver entre une vie publique et une vie privée. Les quelques mois de silence qui ont suivi ma démission m’ont permis de comprendre pourquoi et comment les choses se sont déroulées. J’ai pris le temps d’une pause, j’ai décliné quasi toutes les interviews qu’on me demandait depuis la fin de mon mandat de ministre. Pendant six mois, j’ai décidé de respirer et de vivre pour moi. Faire un peu de sport, aller au cinéma, sortir avec des amis, consacrer du temps à mes proches, prendre des verres avec des gens croisés dans ma commune ou dans toute la Wallonie. Le temps de m’arrêter, tout simplement, pour réfléchir à ce que je voulais être.

Au final, je me sens bien aujourd’hui. Bien sûr, comme pour les comètes, il reste des poussières de tout ce que j’ai vécu et de mon passage au poste de ministre. Il reste parfois quelques regrets d’avoir agi de telle ou telle façon, il reste des images de moments particuliers où j’ai été acculée dans les cordes d’un ring de boxe. Il reste des phrases prononcées à mon encontre qui ont terriblement blessé non pas la femme politique, mais la femme tout court. Quelques regrets d’une mission inachevée. Mais ils sont de moins en moins nombreux et je garde surtout le souvenir d’une très belle aventure, menée avec panache dans la confiance de ceux qui ont cru en moi et qui a permis d’avancer concrètement sur certains dossiers épineux.

Je me dis parfois que j’aurais pu faire les choses tout autrement. D’autres fois, au contraire, je suis fière d’avoir défendu mes idées avec force même si, en face de moi, certains ont pris des décisions que je trouve profondément injustes. Tout cela me permet aujourd’hui de me sentir bien. Car le temps apaise et il m’a permis de trouver les mots pour décrire ce qui s’est passé. Des mots que je partage avec vous aujourd’hui, en toute simplicité.

Mon père, ce héros ?

« Maman, il est mort. » Je prononce ces mots à ma mère qui m’a appelée pour que je vienne. Il est là, dans son lit. Seul. Le regard éteint. Ma mère ne sait pas quoi faire et se raccroche à moi. Je lis dans ses yeux l’incompréhension de l’instant qu’elle est en train de vivre. Elle me tient la main en étant persuadée qu’il va aller mieux, qu’il se remettra vite. Mon père, cet homme fort, solide, toujours en mouvement. Cet homme à l’agenda infernal, toujours occupé, toujours sur les routes. Comment pourrait-il, lui qu’elle connaît par cœur, s’arrêter un moment pour prendre le temps de mourir ? Ma mère ne pleure pas. Je suis, moi, dévastée. Mon père, Jacques Galant, bourgmestre de Jurbise pendant dix-huit ans et actuel président du CPAS, vient de rendre son dernier souffle. Infarctus foudroyant. Il a 66 ans. Nous sommes le 18 octobre 2005.

Mon père. Que raconter de lui ? Je l’ai à la fois tellement aimé (et je l’aime toujours) et tellement haï (et je le hais toujours). Aujourd’hui encore, il m’est très difficile de parler de lui. Un psy dirait sûrement que je n’en ai toujours pas fait le deuil. C’est sans doute vrai. Le temps n’a rien apaisé de mes angoisses, de mes sentiments, de mes manques et de mes regrets. J’ai grandi en marchant dans ses pas de manière exclusive. J’étais son ombre dès le réveil. Il proposait des idées et bâtissait sans cesse des projets. Mais il ne m’a jamais rien imposé. Je ne l’ai jamais entendu prononcer : « Tu devrais faire ça, Jacqueline. Tu devrais aller là-bas, Jacqueline. » Aussi loin que je me souvienne, et malgré une relation très fusionnelle, mon père n’a pas conduit ma vie. Je jouissais d’une grande liberté dans mes choix. Par contre, je lui dois mon entrée en politique. Me mettre sur une liste électorale, c’était son idée. Mon père était plutôt PSC (ex-cdH). Un jour, alors qu’il était bourgmestre et sur une liste d’Intérêts communaux (IC), il est allé trouver le responsable PRL de la commune et lui a dit : « J’ai quelqu’un pour toi. » Il a donné mon nom et a dit que je ferais une excellente candidate. Avec un peu de recul, il a ensuite estimé que ce serait dommage d’avoir deux listes distinctes et a créé la Liste du Bourgmestre, qu’il conduisait. J’étais dernière. Il a cartonné. Moi aussi. Un véritable raz-de-marée. Il m’a alors cédé l’écharpe mayorale. J’avais 25 ans. Quelques jours après, l’opposition socialiste a introduit un recours au Conseil d’État pour invalider les résultats. Le 2 mars 2001, par un arrêt du Conseil, les élections communales de la commune de Jurbise ont été annulées, pour une mauvaise manipulation de disquette et le non-respect des procédures. Nous avons revoté en avril 2001. J’ai obtenu 1067 voix de plus, passant de 1263 à 2330 voix de préférence.

« Maman, il est mort. » Elle fait toujours semblant de ne pas comprendre. Et moi, je le regarde. Il est là, allongé, encore chaud, et les souvenirs défilent. Quand j’étais petite, je l’accompagnais partout. Les gens m’appelaient en riant « le petit maïeur ». Mon père, quant à lui, me surnommait parfois « mon soleil », quand il se retournait vers moi, fier de ce qu’il était en train d’accomplir et, je l’espère, fier aussi de me présenter. Je les faisais rire, je les étonnais avec mes réparties déjà très politiciennes. Le petit maïeur dans l’ombre du grand. Le petit maïeur, qui, avec le recul, se demande quand même s’il n’a pas aussi été parfois un argument électoral pour cet homme dont la stratégie politique n’avait rien à envier aux plus fins stratèges.

Je dois à mon père beaucoup de choses. Mes premiers débats enflammés, mes premières positions politiques et même ma première cuite. J’avais 14 ans. Je l’avais suivi, comme tous les dimanches, au café du village pour y prendre l’apéro avec ses amis. Dans ma campagne, on se sert vite un apéro. Et tôt. Alors que mon père était en train de refaire le monde, je me suis isolée au bar. J’ai trouvé un casier de Loburg et j’en ai bu neuf en moins de deux heures. Je n’étais pas saoule, j’étais déchirée, atomisée. Sa réaction a été étonnante. Je n’ai pas été punie. Mon père a trouvé ça drôle. Il trouvait marrant que je me sois « murgée » toute seule en l’attendant. Tout le monde allait en parler. Et lui, ça lui ferait une anecdote à raconter plus tard, quand il serait une fois de plus en train de charmer quelqu’un.

À la mort de mon père, c’est une partie de moi-même qui s’est arrachée de moi. Pendant plusieurs mois, j’ai été une île, loin du continent de la vie réelle. J’étais comme anesthésiée de tout sentiment, de tout ce qui se passait autour de moi. Il y avait mon rôle de bourgmestre à tenir. Mes concitoyens à écouter. Et puis, il y avait ce vide. Une falaise énorme de laquelle il ne faut pas trop s’approcher, car on risque de glisser et de se retrouver en bas. Seule, amochée, triste. Pour éviter d’y penser, pour nier le manque, j’ai travaillé. Deux à trois fois plus. Ma vie est devenue un agenda sans fin, levée à 5 heures pour se coucher à minuit, sans avoir pris le temps ni de faire du sport, ni de vraiment manger et encore moins d’embrasser ceux qui me sont chers. Vu de l’extérieur, l’engagement politique paraît parfois disproportionné. Mais je n’ai connu que ça, depuis toujours. Chez nous, on respirait politique, on parlait politique, on définissait tous notre vie par rapport à celle de mon père, maïeur d’une petite commune rurale de 10000 habitants, auprès desquels il essayait de se rendre le plus souvent possible.