Gamin - Eva Giraud - E-Book

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Eva Giraud

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Beschreibung

Gaspard a la vingtaine. Étudiant et depuis quelques mois, il est SDF.Judith est une femme froide qui ne sourit jamais sincèrement et ne supporte pas les gens. Le hasard les amène pourtant à se rencontrer, à s’apprivoiser, et de nouveau à apprivoiser la vie.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Eva Giraud, née en France en 1988, a grandi à Rouen, où elle est revenue vivre après quelques années à Toulouse. Après avoir été danseuse de feu, pigiste et bien d’autres choses, à 26 ans, elle décide de créer avec une amie une association de promotion artistique et culturelle dans laquelle elle anime des ateliers d’écriture, dont la marraine n’est autre qu’Amélie Nothomb.

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Seitenzahl: 81

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

1.

Judith exécrait le mois de septembre. D’abord, c’était l’un des plus chargés : les clients fortunés attendaient le début de l’année scolaire pour éviter la foule du commun des mortels. Ensuite, ce mois de septembre était synonyme de renaissance pour beaucoup, peut-être à cause de l’imminence de l’automne et de son côté symbolique ; la plupart des gens s’en trouvaient enchantés. Une période de l’année où, semblait-il, chacun faisait de nouveaux projets, complètement hystériques et enjoués à l’idée de repartir du bon pied.

Un dernier coup d’œil à son miroir et ce fut l’heure de partir. Judith n’était pas vraiment le genre de femme dont on dit qu’elle est jolie. C’est un mot qui implique une certaine légèreté, elle n’était que gravité. Sévère, droite, impétueuse, elle portait un regard dur et lointain sur le monde et les gens. Une tenue toujours impeccable et les cheveux irréprochablement tirés en arrière par un chignon, elle aurait pu rappeler à certains ces danseuses classiques au port de tête assassin et pédant. Mais la comparaison s’arrêtait là : Judith n’était pas gracieuse. Pour d’autres, ses cheveux beaucoup trop bien domptés lui donnaient l’air d’une vieille gouvernante totalitaire qui ne croit plus qu’en son maintien pour mater les enfants des autres. Elle était bien consciente qu’une telle apparence ne favorisait ni ses relations aux autres ni les échanges amicaux. Mais il n’était pas question de ça. Son air sévère convenait donc à l’effet recherché : paraître intouchable pour mener son personnel à la baguette. Tant mieux si elle faisait peur, au moins elle n’avait pas à hurler pour se faire obéir.

Judith était directrice adjointe à l’Hôtel du Phare. Un nom aussi prétentieux que le bâtiment lui-même : pourquoi était-il question d’un phare en plein centre-ville, alors que la plage la plus proche était à quelque cent cinquante kilomètres ?

Elle passait ses journées à courir partout : s’assurer de la bonne tenue des employés, de la propreté des lieux, chasser la moindre imperfection, jusqu’à la symétrie exacte et parfaite du tapis qui recouvrait les marches de l’escalier principal, d’un velours bleu roi brodé de fil d’or. Gérer les conflits avec les clients et les fournisseurs faisait aussi partie de ses attributions, ce qu’elle assurait avec aisance et aplomb. Le personnel ne l’aimait pas beaucoup. Pas à cause de sa supériorité hiérarchique, mais à cause de ses airs hautains et de la poigne de fer avec laquelle elle dirigeait l’endroit. La froideur avec laquelle Judith s’adressait au personnel n’était pas non plus pour l’avantager…

Jamais elle ne se déridait. Jean-François, ce vieux grincheux de maître d’hôtel, ne l’appréciait pas non plus. La « vieille taupe », comme l’appelaient certains, semblait ne trouver son bonheur que dans les conflits sous-jacents et réparties grinçantes. Insulter les gens avec un calme olympien et un vague sourire narquois sans en avoir vraiment l’air le comblait cent fois plus qu’une coupe de champagne. Il s’en délectait. Le plus étonnant dans tout ça, c’est qu’il avait beau insulter n’importe qui, personne n’osait jamais lui répondre comme il le méritait. Judith non plus : il était le seul avec qui elle n’était pas blessante. Même quand il l’accueillait le matin en faisant le salut militaire en arborant un sourire provocateur, elle feignait de ne pas le voir. Elle disait que ce n’était qu’un vieux frustré. Mais cela tenait sans doute à ses mimiques de jeune pédant, dissimulant bien mal le cynisme d’un vieillard terni par les moqueries du temps.

— Pardonnez-moi, Madame, dit timidement Camille… j’ai encore retrouvé du vomi dans la chambre de Monsieur Maleville.

— Vous avez changé les draps ?

— C’est-à-dire que, cette fois, c’était dans un tiroir de la commode. Et aussi dans le placard de la salle de bains.

— Bien, soupira Judith, j’en toucherai un mot à son père…

Mais comment expliquer à un milliardaire indigeste et prétentieux que les frasques nocturnes de son fils sont une insulte aux femmes de chambre, dans un établissement de luxe où le client est censé être roi ?

Tel était son quotidien. Avant, elle aimait bien son travail. Aujourd’hui, elle y allait par habitude, parce qu’il fallait bien payer les factures et que sans ça elle n’aurait pas su quoi faire de ses journées. Le sourire froid et la patience qu’elle affichait à présent étaient l’exact opposé de ce qu’elle ressentait. Quand une cliente la sommait de lui faire apporter du champagne et des crevettes à onze heures du matin dans les dix minutes, Judith répondait : « Mais bien sûr, Mademoiselle D. Je fais le nécessaire, Mademoiselle D. » Sa bouche restait instinctivement polie ; elle gardait bonnes manières et courtoisie de façon presque mécanique. Mais en règle générale, les mots qu’elle avait réellement envie de prononcer ressemblaient plus à ceux-ci : « Princesse, tu peux aller te faire foutre, t’enfoncer tes crevettes dans les narines et t’étouffer avec ton champagne à trois cents euros… »

La journée passa donc, ponctuée de gens imbuvables et des commentaires désagréables d’un vieux grincheux sarcastique répondant au nom de Jean-François. Puis Judith rentra chez elle, dans un appartement froid et sans vie où elle irait se coucher après un plat surgelé sans saveur. Peut-être qu’éventuellement, si l’envie lui prenait ce soir-là, elle siroterait un café au lait en regardant par la fenêtre du salon les toits d’une ville illuminée, animée par la vie nocturne d’étudiants débraillés et de personnes sans intérêt.

2.

C’était le jour des soirées étudiantes. Par chance, il lui restait assez d’argent pour une bière ou deux. Il se passerait de manger pendant quelque temps. Au diable la raison, soyons jeunes et irresponsables. Ses quelques connaissances lui avaient proposé une soirée quizz dans un bar du centre-ville. Vu le monde qu’il y avait, il les perdit très vite. Mais il ne resta pas seul bien longtemps. Si Gaspard n’avait plus vraiment eu d’amis depuis des années, il gardait le contact facile, dégageant un je ne sais quoi qui incitait les gens à venir lui parler naturellement. Surtout les filles. Selon ses camarades, cela tenait certainement à son air torturé de musicien maudit. Il ignorait s’ils avaient raison. Il n’en savait foutre rien et ne se posait pas la question.

Ce soir-là, une jeune femme lui proposa un dernier verre chez elle. Gaspard savait bien ce que ce dernier verre signifiait : « … et plus si affinités ». Il n’en avait pas vraiment envie. Elle était pourtant plutôt jolie. Mais avec ce temps, au moins, il passerait la nuit au chaud. À peine rentrée, elle se jeta sur lui comme une souris sur son fromage. Il se laissa faire, confiant dans la mécanique de son corps qui saurait très bien se débrouiller sans sa tête. Depuis la mort de sa sœur et le déclin de sa mère, brisant la famille comme un coup de vent renverse un vase pour le faire voler en éclats, il avait tout fait pour fuir. Il vivait dans le souvenir de Clara, vivant ses rêves de musicologie à elle ; se fuyant lui-même pour permettre à son souvenir d’exister encore un peu. Alors faire l’amour à une inconnue en étant vraiment là était devenu presque impossible. Il laissa faire son corps et ne se rendit compte de rien tant il était saoul. Ils s’endormirent vite.

Le lendemain, après avoir filé discrètement pour être à l’heure au premier cours de la matinée, un mal de tête acheva de le convaincre d’aller finir sa nuit dans un coin reculé de la bibliothèque universitaire. Il y faisait chaud et personne n’y viendrait si tôt. L’agent d’entretien le réveilla en fin de journée pour lui demander de sortir. La bibliothèque avait fermé vingt minutes plus tôt.

La faim le tenaillait, impossible de se mettre à la recherche d’un endroit où dormir cette nuit. Il passa aux toilettes les plus proches pour se rafraîchir un peu, puis décida de franchir le pas.

La porte était grande ouverte. Imposante, intimidante malgré la discrétion de l’enseigne des Restaurants du Cœur, ses jambes refusèrent de bouger pendant un long moment. Son cerveau tentait pourtant bien de leur envoyer un message simple : « Bougez. Avancez jusqu’à la porte ». Mais il leur fallut un moment pour obéir. Les bruits de son estomac finirent par le convaincre. Il inspira profondément, se glissa dans la file d’attente et baissa la tête. Tu prends ton assiette en vitesse, tu dis merci et tu t’en vas.

— Première fois ?

— Oui, répondit-il aux pieds de l’homme qui lui parlait.

— Allez viens, personne te demandera de raconter ta vie.

Si l’homme ne lui avait pas tenu le bras jusqu’au dernier moment, Gaspard aurait changé d’avis. Il aurait regretté son assiette de spaghetti bien chaude.

Terminer son repas en ignorant toujours où dormir était une sensation étrange. Il erra presque une heure sans savoir où aller. Il y avait bien Baptiste. Mais s’ils s’entendaient bien, leurs conversations n’avaient jamais dépassé le stade du cordial, se contentant de discuter des cours ou de musique en général. Il se voyait mal lui mentir, et encore moins lui présenter les choses telles qu’elles étaient : « Eh salut ! Je peux squatter chez toi ? J’ai pas envie de dormir dehors… »