La reconversion du Club des Pipes - Éva Giraud - E-Book

La reconversion du Club des Pipes E-Book

Eva Giraud

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Beschreibung

Après une année à tergiverser sur la légende de la Coccinelle, le Club des Pipes s’ennuie...

Plus de Coccinelle, plus de but ultime. Bernardin de Lavilliers et ses sous-fifres fumeurs de pipes doivent donc se trouver une nouvelle occupation.
De leur côté, la vie des Proust est bousculée : depuis que Geneviève est enceinte, Peggy, leur chat psychopathe, se comporte bizarrement. Problème relégué au second plan lorsqu’un intrus débarque en réclamant leur maison comme héritage et dû.

Découvrez le deuxième tome de cette saga fantastique drôle et déjantée !

EXTRAIT

L’été déclinait sur le Vers Galant. En ce début de septembre, Samuel de Grimwald profitait de son jardin en compagnie de ses voisines et de sa nièce, venue passer quelques jours ici avant de reprendre l’école. Éléonore allait sur ses douze ans, et son oncle l’avait vue changer radicalement du jour au lendemain. Elle qui une semaine avant vivait encore comme le Petit Chaperon Rouge, avait délaissé sa cape rouge et cessé de chercher sa Mère Grand.
« J’ai grandi, mon oncle. Il est temps de laisser ces enfantillages derrière moi, je ne suis plus une petite fille ».

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

À propos du tome 1

Éva Giraud possède une plume caméléon créant un roman à la fois poétique et très moderne qui ravira les jeunes lecteurs comme les plus âgés : de 14 à 77 ans... - Spleenlajeune

À PROPOS DE L'AUTEUR

Éva Giraud, née en France en 1988, a grandi à Rouen, où elle est revenue vivre après quelques années à Toulouse. Après avoir été danseuse de feu, pigiste et bien d’autres choses, à 26 ans, elle décide de créer avec une amie une association de promotion artistique et culturelle dans laquelle elle anime des ateliers d’écriture, dont la marraine n’est autre qu’Amélie Nothomb. C’est à la Belgique qu’elle a décidé de confier son cinquième roman : Nos folies ordinaires paru en 2016.

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Seitenzahl: 494

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Ce roman est une œuvre de pure fiction. En conséquence, toute ressemblance, ou similitude avec des personnages, des organisations et des faits existants ou ayant existés, ne saurait être que coïncidence fortuite, il pourra cependant contenir des termes et expressions typiquement Pickwikaises.

Aucun chat (psychopathe ou autre) ou animal n’a été (réellement) maltraité lors de l’écriture de cette série, toutes les scènes concernant Peggy sont purement le fruit de l’imagination fertile de Geneviève… enfin, nous l’espérons…

Chapitre 1

L’été déclinait sur le Vers Galant. En ce début de septembre, Samuel de Grimwald profitait de son jardin en compagnie de ses voisines et de sa nièce, venue passer quelques jours ici avant de reprendre l’école. Éléonore allait sur ses douze ans, et son oncle l’avait vue changer radicalement du jour au lendemain. Elle qui une semaine avant vivait encore comme le Petit Chaperon Rouge, avait délaissé sa cape rouge et cessé de chercher sa Mère Grand. « J’ai grandi, mon oncle. Il est temps de laisser ces enfantillages derrière moi, je ne suis plus une petite fille ». Éléonore avait donc pris l’habit d’un personnage un peu moins enfantin. Elle entrait dans la fleur de l’âge, et serait bientôt une jeune femme. Il fallait le signifier.

Ainsi elle s’était teint les cheveux d’un blond féérique et fait faire des boucles, arborant à présent une robe bleue ou rose selon son humeur, longue, fluide, évasée en bas et moulante à la taille : elle se prenait à présent pour la Belle au bois dormant. Allongée toute la journée au bord de la piscine, sur un lit de fleurs séchées, les bras croisés sur la poitrine comme pour reposer en paix, elle attendait patiemment son prince charmant et un baiser libérateur.

Sous l’ombre du marronnier, la belle simulait le sommeil immobile et profond, prenant grand soin de ne réagir à aucune forme de provocation, quelle qu’elle fût. Jamais elle ne bougeait de son lit de fleurs, sauf exception extrêmement rare : une envie trop pressante pour être retenue plus longtemps, ou l’heure du repas. Et dans ce cas, c’était toute une comédie. Elle prenait soin de se lever fort doucement, comme éveillée par la Providence, de manière toujours très théâtrale.

De surcroît, la jeune fille ne se déplaçait qu’en valsant, fredonnant comme une princesse. Et parfois même discutait avec ses marraines les bonnes fées, invisibles et grandes protectrices de son état. Samuel ne s’en inquiétait pas ; il fallait bien que jeunesse se passe. Et puis après tout, lui aussi était considéré comme un original, même dans ce village où tous avaient leur propre grain de folie. Inventeur loufoque, mais respecté, on ne s’étonnait guère de voir sa nièce se prendre pour une princesse de conte de fées. Entrer dans l’adolescence est un moment parfois difficile, auquel chacun réagit comme il peut.

Lili bouquinait au bord de la piscine, sous l’ombre du marronnier. Un exemplaire de Diderot, une orangeade à portée de main, et la jeune femme était aux anges. Sa peau était aussi blanche qu’en hiver, comme si pas une seule fois elle n’avait profité de ce radieux soleil d’été. Évidemment, puisque sa peau de blonde était sensible aux rayons du soleil. Elle préférait s’abstenir de tout contact avec cet astre si dangereux pour elle. Ses cheveux cependant, d’ordinaire déjà très blonds, étaient devenus encore plus clairs, presque blancs. D’une couleur entre argent et or qui s’ils avaient été exposés une heure de plus, seraient devenus translucides. Elle portait à merveille le surnom de Blanche Neige que lui donnait sa sœur Zoé chaque été.

La lecture de Lili était ponctuée de petits éclats de rire approbateurs et insouciants. Samuel lui demanda ce qui pouvait bien la réjouir dans cette histoire plus que triste et malsaine qui était celle de Suzanne Simonin, la pauvre religieuse forcée. Lili entra dans de grandes explications, comme toujours lorsqu’il s’agissait de littérature : elle connaissait cette œuvre depuis longtemps ; et en la lisant avec beaucoup de recul, on appréciait d’autant plus le caractère « niaiseux » de Suzanne et la plume de l’auteur. La passion de Lili pour les œuvres classiques restait un mystère pour son entourage. Mais elle en parlait avec tant de ferveur que c’était plus un bonheur qu’une corvée, et l’on avait fini par s’en amuser.

Ariane préparait sa rentrée, tout excitée par la nouveauté et ses bonnes résolutions. Son visage épanoui et serein laissait perplexe sa jeune sœur Élise, qui elle était à mille lieues de se laisser égayer par une telle corvée. Samuel était très fier de considérer ses petites voisines comme faisant partie de sa famille, et conseillait Ariane sur ses futures habitudes de travail et sa nouvelle vie sociale, qu’elle espérait loin de ressembler à celle de l’année précédente : entourée de jeunes coqs et poules pleins d’hormones et de vêtements dernier cri, haïssant par principe tout ce qui avait de près ou de loin un rapport avec leur éducation. Sam remerciait le ciel de ne pas avoir laissé sa petite Ariane devenir comme ça.

Zoé, elle, pestait sur son avenir depuis un moment, se plaignant qu’elle ne trouverait jamais de travail. Car pour en avoir un, il fallait de l’expérience, mais pour avoir cette expérience, il fallait d’abord trouver du travail. La jeune femme râlait depuis une bonne heure, maudissant la vie et ses cercles vicieux.

Les trois autres sœurs n’étaient pas là, chacune trop occupée à ses affaires. Éliane campait avec sa bande de hippies, Juliane était de garde à l’hôpital, et Élise préparait son déménagement : Monsieur et Madame Thirion avaient accepté de la laisser emménager avec son âme sœur, Myrtille, à trois conditions. D’abord, que ce soit dans Pickwik et pas ailleurs. Ensuite, qu’elle redouble son année pour obtenir son diplôme. Enfin, Gaëlle et Philippe refusaient de payer quoi que ce soit. Si elle voulait pouvoir assurer les dépenses, la petite princesse allait devoir trouver du travail. Et c’est ce qu’Élise se résigna à faire, car toutes les réponses qu’elle recevait pour son manuscrit étaient jusque là négatives.

Samuel était ravi de passer un autre après-midi d’été en compagnie de « ses petites femmes ». Il prenait toujours soin d’elles, de toutes ses voisines, mais avait une nouvelle préférence pour la jeune Madame Proust, enceinte depuis peu. Geneviève et lui discutaient de choses et d’autres, et le vieil inventeur se trouvait enchanté de l’entente chaleureuse et inconditionnelle qu’il y avait entre Lemon, sa tortue, et Peggy le chat légèrement sociopathe des Proust. Ces deux-là s’entendaient tellement bien que c’en était plaisant à voir.

Depuis quelques jours, Peggy montait sur la carapace de Lemon pour se faire promener. Ils donnaient un peu l’impression de se faire un câlin. Et Sam s’en trouvait rassuré : au moins, ni l’un ni l’autre ne manquerait de compagnie. Mais Geneviève en se levant vint troubler ce tableau idyllique. Dès qu’il la vit faire un pas, le gros chat sauta de la tortue, prit le temps de lui caresser la patte avec sa queue, puis fonça droit sur sa maîtresse, tête baissée. Il se cogna sur la jambe de Jenny, tituba deux secondes, puis partit se lover à l’ombre d’un des nains de jardin après lui avoir jeté un regard plein de haine.

— Bien, je vois que ça ne va pas mieux, toi ! constata-telle.

— Oh, non non non, se précipita Samuel, dans votre état, chère voisine, restez assise... lui conseilla-t-il en la rasseyant, lui passant la main sur le ventre. Tout va bien ?

— Ça va, ne commence pas, s’il te plaît ! Je suis enceinte, pas handicapée, ronchonnait-elle. Je suis venue ici parce que mon mari ne me lâchait pas d’une semelle. Tu ne vas pas t’y mettre aussi ?

— Je suis navré, chère Geneviève, veuillez m’excuser, je ne voulais pas vous vexer...

— Mais non, mais non, ce n’est rien. Excuse-moi, c’est juste qu’il me rend folle à me traiter comme si j’étais en sucre. Ce truc n’est pas encore né que David m’embête déjà.

Samuel, Lili et Zoé spéculaient sur le futur bébé, son sexe, son apparence et son caractère. La façon de l’élever revenait aussi sans cesse sur le tapis, provoquant de temps à autre des éclats de voix très vite rabroués par un brin d’humour ou la précipitation d’excuses cordiales. Jenny avait bien essayé de leur faire changer de sujet, mais elle avait vite laissé tomber, car la conversation revenait toujours sur cet enfant. Au moins, se disait-elle, lorsqu’ils parlaient du bébé, ils la laissaient tranquille et ne se disputaient pas sur ce qui est bon ou non pour une femme enceinte.

Le seul à pouvoir couper court à cette conversation fut Mimi, qui apportait le courrier du Vers Galant. Encore un refus pour Élise, qui commençait à désespérer de voir un jour un livre à son nom dans une librairie.

Le petit facteur avait les traits tirés, des cernes sous les yeux, mais le sourire collé aux lèvres malgré tout. Il revenait d’une semaine de vacances avec sa douce Miss Albertine, sur les plages dorées du littoral mexicain.

S’il était ravi de ses vacances avec l’amour de sa vie, il avait eu beaucoup de mal à supporter la chaleur, d’autant plus qu’il n’avait pas pu retirer ses chaussettes et chaussures une seule fois. Albertine n’aurait pas supporté la vue de ses orteils. Et forcément pour profiter du sable fin et chaud ou de la baignade par cette chaleur, les chaussures étaient de trop... Mais il insistait : à part ce tout petit détail, ce séjour en compagnie de la plus belle des plus belles avait été un bonheur parfait. Car Albie avait presque toujours été détendue et de bonne humeur.

Geneviève s’abstint de tout commentaire, mais elle était ravie que les deux tourtereaux soient rentrés, pour la seule et unique raison que David s’était fait un plaisir de garder Monsieur et Madame Dingledon pendant tout ce temps. Et elle n’en pouvait plus de voir son mari s’extasier sur deux limaces baveuses et inanimées pendant des heures.

Les voisins du Vers Galant avaient passé l’été entier à squatter le jardin de Sam, pour profiter de sa piscine, mais aussi parce que ce cher Samuel de Grimwald savait recevoir. En plus de son sens de l’hospitalité et de sa générosité naturelle, il aimait prendre soin de ses invités en leur cuisinant de bons petits plats, leur préparer des boissons toujours plus exotiques et rafraîchissantes les unes que les autres, et leur faire profiter de ses inventions loufoques et inédites, la plupart du temps « inutiles, mais qui rendent la vie plus gaie et confortable » selon Geneviève. Et pas un instant, on ne s’était ennuyé durant tout cet été malgré l’inactivité permanente : l’un ou l’autre avait toujours une idée agréable et divertissante.

Même Geneviève ne trouvait que rarement une critique à faire. Sauf en ce jour d’août où la primauté revint à la sottise : Samuel, David, Philippe et Ariane s’étaient lancés dans un concours de petits-suisses. Pendant que Sam tentait de battre son record de la plus grosse bulle de yaourt, pour les trois autres, c’était à celui qui en engloutirait le plus en un minimum de temps. Sam arbitrait, le visage barbouillé : Philippe remporta la manche avec vingt-six petits pots avalés, suivi de près par sa fille qui en avait ingurgité vingt-deux.

David fut déclaré perdant, mais impatient de prendre sa revanche. Il attendrait deux jours pour les battre au prochain concours, qui l’opposerait aux mêmes participants, qui devraient cette fois-ci gober des flans.

Pendant ce temps, dans son camping, Éliane s’acharnait à tricoter le cadeau d’emménagement de Myrtille et Élise. Elle avait appris à manier les aiguilles exprès pour leur offrir quelque chose d’original et il fallait bien avouer qu’elle s’en sortait à merveille. Elle s’occupait à présent des finitions de ce cadeau très spécial : deux pulls rejoints en une seule pièce par les manches, qui leur permettrait l’hiver de rester collées par la main tout en ayant assez chaud. Elle avait ajouté sur chacun des pulls une moitié de cœur qui se collaient l’une à l’autre lorsqu’ils étaient mis correctement. Le vieux de Grimwald, lui, leur avait offert à peine deux jours après l’annonce de leur emménagement une sonnette d’entrée qui jouait gaiement les premières notes de Hava Naguila, qui signifiait « soyons heureux ».

Une fois débarbouillé, Samuel tenta de discuter avec son nain de jardin, qui avait passé l’été à bouder dans son coin. Henri était jaloux de Lemon, dont Sam s’était effectivement beaucoup occupé ces derniers temps. Mais la tortue avait besoin de soins particuliers, du fait de son aptitude peu marquée à s’adapter à son nouvel environnement. Un peu plus timide que le nain, elle avait beaucoup de mal à apprendre la politesse. Samuel insistait pour lui inculquer les bonnes manières : « Dis bonjour, dis merci... ne te cache pas dans ta carapace quand je te parle ». Mais la tâche était rude et les résultats presque nuls. Alors, pour s’excuser auprès de son fidèle serviteur, le vieux loufoque lui offrit un bonnet à sa taille. Le plus grand bonnet qu’on puisse trouver parmi tous les nains qui envahissaient le jardin, vert pomme, bien chaud, où il avait inscrit en majuscules : « HENRI FOREVER1».

Geneviève ne comprit pas tout ce qu’Henri déblatéra à son inventeur, mais vu le ton qu’il avait employé, il en était plutôt content. Et elle ne fut pas au bout de ses surprises : son voisin l’approcha doucement avec un sourire qui rendait ses lunettes roses en étoiles encore plus perturbantes. Il avait un « petit quelque chose » pour elle aussi, ou plutôt pour le bébé. Il aurait voulu attendre un peu que l’enfant soit au moins un peu plus développé dans son ventre, mais il ne tenait plus en place. Il avait trop hâte de le lui offrir.

En déballant le paquet, Geneviève souffla discrètement un « ouf » de soulagement : rien de trop bizarre, une petite peluche tout à fait normale et qui plus est, plutôt mignonne. Mais c’était sans compter sur la créativité de Samuel de Grimwald : quelques semaines plus tôt, il avait récupéré un peu de la salive de sa voisine sur un verre d’orangeade et s’était servi de son ADN pour reconstituer certaines cellules. À présent, le doudou avait son odeur, « pour rassurer le petit ange lorsque sa maman sera loin de lui ». David s’extasiait comme à son habitude, et Lili souriait, car elle trouvait ça adorable. Geneviève hésita quelques secondes, interdite devant l’explication de Sam. Elle ne savait pas comment réagir. « Mais ça ne va pas, non ? Mon ADN !! » C’était sorti tout seul. En entendant le ton qu’elle venait d’employer, elle s’empressa de s’excuser auprès de Sam, confuse : « C’est... très étrange. Et ça fait froid dans le dos, mais c’est vraiment très gentil ! Merci beaucoup, Samuel, ça me touche. »

Une femme qui allait donner la vie n’était pas une personne à négliger. Dans un village comme Pickwik, tout le monde se sentait concerné par une nouvelle aussi enthousiasmante, et Samuel faisait tout pour lui faciliter la vie. C’est pourquoi il ne comptait pas s’arrêter à un cadeau aussi banal qu’une peluche, même remplie de l’odeur de la future maman.

Il avait donc trafiqué tout un système sur une ancienne machine à laver le linge, pour que Geneviève ne se fatigue pas trop. D’autant plus que « quand on devient parents, on n’a plus autant de temps pour les corvées ». Début septembre, il était venu installer dans le jardin des Proust un piquet mécanique, relié à la fameuse machine trafiquée. Tout un système qui serait prêt à l’utilisation quelques minutes plus tard. De sorte que, une fois l’installation terminée, David lança une machine.

Quand elle eut fini de tourner, elle s’ouvrit automatiquement. Le fil relié au piquet du jardin se mit à farfouiller dedans, en sortit un pantalon pincé dessus dans le bon sens, puis se mit à tourner sur lui-même grâce au système de poulie intégré. On pouvait ainsi voir toutes les dix secondes un vêtement pioché au hasard dans la machine et étendu directement dans le jardin. Bien sûr, il fallait penser à ouvrir la fenêtre du salon, mais ce n’était qu’un détail mineur. Et le petit plus, comme l’avait appelé Samuel, c’était le système de vapeur qui permettait de ne pas avoir à repasser les vêtements.

Cela faisait un peu de buée sur la fenêtre, demandait vingt minutes une fois le cycle terminé, et nécessitait tout de même de penser à mettre le linge sale dans la machine. Mais quel changement ! L’inventeur en était très fier, et Geneviève dut bien reconnaître que le fait d’être enceinte avait finalement ses bons côtés. Privilèges dont elle et David étaient les seuls à profiter. Car si Samuel le faisait avec plaisir, il ne l’aurait pas fait pour les autres. Cela demandait beaucoup de travail et d’énergie, et avec sa nièce qui tourmentait toute la famille, il avait d’autres choses à penser.

David s’extasiait encore devant la mécanique complexe de l’étendoir à linge avec de petits cris perçants alors que tout le monde était déjà rentré chez lui, jalousant secrètement la future maman Proust.

La jeune Éléonore allait bientôt repartir, et son oncle se désolait de n’avoir rien su faire pour lui enlever de l’idée qu’elle était une Belle au Bois Dormant. Mais l’adolescence est tenace, et un peu plus bornée chez certains jeunes gens que chez les autres.

Avant de monter en voiture avec ses parents, elle se permit une dernière complainte auprès de Samuel : « Eh bien... je n’aurai toujours pas été embrassée... mais au moins une chose est sûre : mon prince charmant n’est pas ici. Grand merci, mon oncle, ces vacances furent tout ce qu’il y a de reposant ». Elle l’embrassa sur la joue, souleva les pans de sa robe de belle endormie, et monta dans le carrosse familial, les yeux à demi-clos.

Avec la rentrée, le désespoir de Zoé allait croissant : tout le monde sauf elle savait à quoi s’affairer. Le temps manquait à certains, se plaignant de ne pas pouvoir ajouter des heures aux journées trop courtes. La pauvre Zoé les trouvait longues, ennuyeuses et frustrantes. De longues années d’études l’avaient habituée à ne pas trop s’en faire pour son avenir. Elle travaillait, révisait, charmait les professeurs, se plongeait dans des livres ou des piles de dossiers à rendre, et elle aimait ça. Mais maintenant que tout était fini et qu’elle avait obtenu ses diplômes avec brio, elle se retrouvait face à des multitudes de recherches vaines dans les petites annonces. Trouver un travail dans sa branche, qui lui plaise, et qui plus est bien payé pour une débutante s’avérait un défi sans espoir. Encore faudrait-il qu’elle obtienne un entretien, pour pouvoir se défendre. Seulement quand on n’a même pas ça, il faut se contenter d’envoyer dans le vide des centaines de curriculum vitae et lettres de motivations toutes plus réfléchies les unes que les autres, en s’attendant à ne même pas obtenir de réponse.

La Zoé qu’on connaissait à Pickwik n’était donc pas aussi mordante que d’ordinaire, et commençait à ne plus y croire.

Ariane, elle, était tout excitée par sa rentrée. La dernière année de lycée, l’année décisive qui n’annonçait qu’une chose : la liberté de faire les études qui lui plairaient, de ne plus voir ces visages hautains et fardés qu’arboraient les poupées de sa classe.

En Art des Lettres, une majorité de filles formait la classe. Et Ariane avait toujours détesté ce genre de filles qui passent plus de temps à se demander pourquoi les garçons ne les voient que comme de jolies choses tout à fait inintelligentes et superficielles. Ariane avait bien une réponse à leur question, mais n’était pas certaine de se faire accueillir très gentiment si elle leur exposait son avis.

En plus de cette surexposition aux œstrogènes, l’adolescente aux cheveux désormais roux avait écopé de « l’emploi du temps le plus pourri de tous les temps ».

Elle vint donc traîner chez Sam pour se plaindre un peu et se faire remonter le moral, et profita de ce moment privilégié pour questionner son voisin sur les histoires de coccinelle qui avaient tant remué Pickwik ces derniers mois. Il afficha une moue embarrassée, pencha la tête sur le côté puis cligna des yeux avant de lui dire :

— Je l’ai déjà dit à tes sœurs, ma petite Ariane, et ce serait bien que ça rentre dans vos petites têtes... Cette histoire de coccinelle a réussi à calmer le Club des Pipes et tous les curieux avides de gloire et d’argent, et c’est le plus important. Est-ce que je sais où est la véritable coccinelle ? Oui, j’en ai une petite idée. Peut-être que le journal que vous avez étudié des centaines de fois nous aiderait à la retrouver si nous cherchions vraiment. Et peut-être même que c’est un trésor inestimable qui révélerait beaucoup de choses. Tu sais, je l’ai vue une fois, et une seule. Elle est minuscule, très jolie, en pierres précieuses entre autres, et elle renferme de grands secrets. Mais Ariane, il n’est pas toujours bon de connaître les mystères de l’univers. Parfois, cela fait plus de mal que de bien. Et ils ont aussi tendance à être convoités. Et donc à semer la zizanie parmi les peuples. Pourquoi certaines personnes arrivent à ressentir ce que les autres ressentent ? Pourquoi d’autres arrivent à guérir des brûlures simplement en passant leur main dessus ? Comment les Incas ont-ils fait pour dessiner ces formes tellement gigantesques qu’on peut les voir à des centaines de kilomètres au-dessus du sol ? Comment font ces peuples pour construire des villages entiers en plein milieu de montagnes accessibles seulement à pied ? Et d’où viennent ces histoires et légendes de magiciens, de druides et de sorcières ? Toutes les vérités ne sont pas faites pour éclater au grand jour, chère Ariane. Il est parfois bon de laisser couler, et de se dire qu’il vaut mieux que cela reste un secret. Sous peine de voir venir bien des problèmes. Tu me comprends, j’en suis sûr , lui dit-il avec un regard déterminé et convaincu.

Elle fit oui de la tête, les yeux à demi-clos comme pour se concentrer sur la promesse de laisser cette coccinelle où elle était, probablement bien protégée et en sécurité quelque part non loin d’ici, pour des raisons obscures, mais pas mauvaises pour autant...

1 Henri pour toujours.

Chapitre 2

Le jour du grand déménagement arriva enfin pour Élise et Myrtille. Les Thirion, bien sûr, Sam, Mimi, David, Albertine et ses cookies de réconfort après l’effort, et même Thom aidait avec une brouette à transporter la garde-robe au complet d’Élise. Tous mirent la main à la pâte. Tous excepté Geneviève. Elle avait beaucoup insisté pour aider elle aussi, et avait même failli en venir à se rouler par terre et à taper du pied pour qu’on la laisse porter au moins un ou deux cartons. Mais tous avaient catégoriquement refusé de la laisser faire.

À peine deux mois de grossesse et on la réduisait déjà à l’état de petite chose fragile qu’il faut ménager. Elle finit donc par se résigner à laisser voisins et amis suer à grosses gouttes tandis qu’elle gardait sagement un œil sur Monsieur et Madame Dingledon. La plupart du temps, quand on fait bien attention, un déménagement peut être très drôle.

En tant que spectatrice, elle mit donc un point d’honneur à ne rien rater. Et ne fut pas déçue : Gaëlle avait l’air toute mignonne dans son petit corps de danseuse, fin et délicat, mais elle avait une force de titan. Geneviève prit la décision de ne plus jamais se moquer des danseuses étoiles, des fois que l’une d’entre elles vienne lui taper dessus avec ses gros muscles cachés dans un tutu.

Henri faisait le ménage à l’intérieur, pour que l’appartement soit prêt à accueillir les cartons. David et Philippe parlaient déjà des étagères qu’ils pourraient monter pour optimiser l’espace au mieux et rendre la vie plus agréable au jeune couple. Mais ils ne parlèrent pas bricolage très longtemps. Lili vint murmurer un secret à l’oreille de son père.

Deux minutes plus tard, le père et sa petite blonde de fille ligotaient Zoé à coups de Scotch sur le canapé. Henri râla qu’il venait de gonfler les coussins, David prit une photo et Sam s’extasiait devant la relation qui pouvait unir les membres de cette famille.

En une heure, tout fut bouclé : les cartons portés, les brouettes transportées, les meubles installés et les rideaux tirés. Pour les remercier du coup de main, Élise leur proposa de leur offrir un verre à la Chenille.

Avant même qu’ils se soient installés, David commença à harceler sa femme de questions inquiètes :

— Ça va, tu n’as pas trop chaud ? Tu n’as besoin de rien ? Voudrais-tu des glaçons, ma chérie ?, tout en l’éventant avec un vieux bout de papier journal.

Excédée, Geneviève pesta :

— Ah, ça suffit maintenant !

Puis elle demanda à Gaëlle de se mettre entre David et elle pour garder son mari à distance d’au moins une chaise. L’air penaud, David accepta sans broncher, en la gardant toujours à portée de vue.

Albertine était coiffée et maquillée plus élégamment que d’ordinaire, et portait même une jolie fleur dans les cheveux, ce qui suscita quelques commentaires de Myrtille. « C’est fou comme l’amour lui réussit ! ». Mimi passa à ce moment sur son petit vélo, et lui souffla de loin un baiser qui la fit rougir, sourire, puis se racler la gorge d’embarras lorsqu’elle remarqua enfin ses clients. Elle les salua, oubliant sa révérence habituelle tant elle s’échinait à ne pas montrer son air gêné.

Pas un bruit ne se fit entendre durant les premières minutes : les convives étaient assoiffés, et ils virent passer au loin un Bernardin de Lavilliers toujours aussi morose. Il allait probablement à la mairie pour se lamenter devant la coccinelle qu’on avait mise sous verre dans la salle d’exposition polyvalente.

Le silence fut brisé par le son délicat de sa Pipe pour Solitaire, à laquelle Samuel avait ajouté un nouveau poème, suite aux plaintes de ses voisins qui n’en pouvaient plus de Baudelaire et de son Spleen.

Le Club des Pipes tournait en rond depuis cet été, et Bernie et ses congénères étaient déprimés au plus haut point. Se réunissant chaque jour devant la fontaine du village, ils arboraient leurs cravates et costumes trois-pièces avec moins de dédain que d’ordinaire, et ne se parlaient que peu. Le regard vague, au loin, et la mine boudeuse des illusions brisées. C’est ainsi qu’ils avaient décidé le matin même, après des heures de débat acharné, de leur reconversion.

Le Club des Pipes ne se consacrerait plus à la recherche d’une coccinelle aux pierres grandioses et à la valeur inestimable. Il serait désormais un club de fumeurs de pipes créatifs et déterminés à rendre la vie plus belle.

La motion fut approuvée à l’unanimité : ils feraient de la mosaïque sur pipe.

Samuel allait commenter cette nouvelle décision quand, dans un mauvais geste, il se fit très mal au dos. Ne pouvant plus bouger, on alla chercher le Docteur Duchemin, qui accourut, un sourire aux lèvres difficilement dissimulé.

Il l’ausculta, tenta de lui faire faire quelques mouvements pour tester son dos, et le diagnostic tomba. Lucien conseilla des tisanes et pommades à base de plantes, et une semaine de repos sur un fauteuil roulant, pour ne pas trop solliciter son corps et lui permettre de se rétablir plus vite et plus facilement. C’est ainsi que Samuel de Grimwald se retrouva dans un fauteuil roulant à cause d’un faux mouvement, après avoir survécu à un déménagement.

Le mois de septembre filait bon train et les journées s’écourtaient. Un jour où le couple Proust travaillait sans relâche, un vacarme de tous les diables se fit entendre chez leur voisin de Grimwald. Ils se précipitèrent. Plus par curiosité que par réelle peur, car avec ce vieux loufoque, ils commençaient à prendre l’habitude de ne plus être trop surpris.

Effectivement, Samuel restait lui-même : son fauteuil roulant l’empêchait d’atteindre son atelier. Il avait donc dû trouver une occupation pour la semaine, et c’était tombé sur la cornemuse. Il avait toujours rêvé d’apprendre à en jouer, et profitait de l’occasion pour enfin trouver le temps. Mais c’était un instrument difficile, et le résultat, pour le moment, était tout sauf concluant...

— Je suis vraiment navré, j’espère ne pas avoir perturbé le bébé... Pardonnez-moi, chers voisins, j’avais mis un modulateur de volume pour épargner les oreilles du voisinage, mais il a sauté. Je vous promets d’y remédier dès maintenant !

Il se confondit en excuses une ou deux fois encore, et Geneviève, voyant que son mari admirait chaque centimètre carré de la cornemuse, le prévint qu’elle allait rentrer, mais qu’il pouvait rester.

En passant la porte, elle reçut de la part du nain qui gardait l’entrée un jet de paillettes de toutes les couleurs.

— Parce qu’avec des couleurs, la vie, c’est quand même plus réjouissant !, lui expliqua son voisin, souriant de toutes ses dents.

En se secouant les cheveux pour faire tomber les résidus de paillettes, elle remarqua Peggy dans un coin du jardin, qui s’était confortablement installé en boule sur Lemon.

La tortue surplombait un rocher légèrement plus gros qu’elle. Une pyramide qui lui donna envie de mettre une pichenette à son sommet poilu, mais dont elle s’abstint de faire flancher l’équilibre, pour ne pas mêler Lemon à leurs histoires de vengeance.

Lili était tout excitée de recevoir son premier salaire de correctrice pour le travail accompli cet été. Quelle joie de pouvoir faire de la lecture son métier ! Faire régner l’ordre et la justice dans les sentiers battus d’une convention littéraire stricte et rigoureuse, voilà ce qu’elle aimait. Elle ne manquait pas une occasion de remercier Geneviève pour le coup de pouce qui avait propulsé le début de sa carrière. Éliane continuait l’université sans trop y croire, heureuse malgré tout. Les journées entières de cours lui permettaient de rêver à ses futurs voyages.

Parcourir le monde, voilà ce qu’elle voulait vraiment. Et comme elle avait promis à ses parents d’obtenir son diplôme avant de partir à la rencontre du monde, elle faisait tout pour le passer en accéléré. Quant aux deux amoureuses, elles étaient fières de leur couple et de leur nouveau foyer, exposant niaisement leur idylle. Élise écrivait déjà le deuxième tome de ses mémoires, et Myrtille affichait un sourire sincèrement heureux à tous les clients de l’épicerie.

David passait le plus clair de son temps à admirer le nouvel étendoir à linge qui se déroulait tout seul, s’esclaffant de joie devant la danse des vêtements propres et frais.

Geneviève était vraiment ravie de cette nouvelle révolution ménagère qui lui permettait de se concentrer sur autre chose, mais ne supportait plus la béatitude de son époux. Elle lui proposa donc, un après-midi, de s’occuper à quelque chose de plus intelligent :

— Tu pourrais passer un peu de temps avec Samuel. Il s’ennuie, le pauvre. Et il a besoin de bouger un peu. Tu pourrais le pousser jusqu’à la Chenille !

David approuva, et partit sur-le-champ proposer à son inventeur de voisin temporairement handicapé de lui tenir compagnie. Ils se mirent en chemin pour Pickwik, tergiversant sur les probabilités de changements de plans pour le mariage de Mimi et de sa douce Albertine.

Devant l’établissement, ils remarquèrent un Barnaby Bodart affairé à nettoyer, épousseter et faire briller la coccinelle dans sa vitrine étincelante. Une fois ce travail quotidien consciencieusement effectué, il saisissait le tuyau d’arrosage accroché à la devanture de la mairie pour nettoyer la grosse et vieille horloge qui trônait sur la façade. « Parce que l’heure, il faut que ce soit propre ! ».

David et Samuel s’installèrent en terrasse, heureux de pouvoir profiter du déclin du soleil en ces beaux jours de septembre. Mimi et Albertine s’installèrent avec eux, pour faire une pause méritée dans l’organisation de l’heureux événement qui les unirait bientôt. Le Docteur Duchemin les rejoignit dans la foulée. C’était l’heure de la fermeture de son cabinet. Ils firent une partie de cartes pour profiter de la douceur du temps devant un bon chocolat chaud dont Miss Albertine avait le secret.

Les cartes ne furent qu’une excuse à cette petite réunion impromptue, et la conversation s’animait autour d’un thème qui revenait à peu près tous les six mois : le nouveau roman de José Philibert venait de sortir, et faisait déjà un carton dans toutes les librairies du pays. Si Sam ne l’avait apprécié que partiellement, Albertine soutenait que c’était « une grosse daube immature », et qu’elle aurait « préféré vomir ses tripes plutôt que d’avoir à lire ce ramassis d’injures à l’espèce humaine ». David ne pouvait pas le nier : « Mon reflet, mon amour », c’était 376 pages de combien je m’aime, comment je m’admire et pourquoi je suis beau. Fort heureusement, Geneviève avait refusé de le lire, sans quoi elle aurait fait un scandale journalistique sur tous les réseaux sociaux.

Le Docteur Duchemin ne prit pas parti dans la conversation. Il semblait préoccupé, la mine boudeuse et le teint défraîchi du dépressif qui s’ignore :

— Lulu !, l’interpella Albie. C’est ton tour, tout le monde t’attend, bon sang...

— Mais que vous arrive-t-il, mon cher Lucien ? demanda David, compatissant.

— Un médecin sans malade, c’est quand même un comble ! répondit-il. On dirait que personne ici n’est jamais malade. Même Samuel n’a pas besoin de moi... C’est vraiment triste.

— Dieu merci j’en aurai fini dans deux jours, confirma Samuel. Mais ne t’en fais pas Lulu, l’hiver arrive à grands pas, et je suis certain que les microbes sont déjà là, quelque part dans le village.

— Merci, Sam, c’est gentil...

Cela parut remonter un peu le moral du pauvre docteur sans patient, et il se remit à jouer de plus belle, provoquant Mimi avec des dames de cœur et valets de pique. Mais le petit facteur semblait aussi dans la lune, à mille lieues des parties de cartes endiablée qui se jouaient sur la terrasse de la Chenille.

Rien ne l’ennuyait particulièrement, et il avait d’ailleurs de quoi être fier, puisque Monsieur et Madame Dingledon avaient fait beaucoup d’efforts ces derniers temps : ils ne bavaient presque plus en public, et d’autant plus devant une grande lady. Mais le futur marié était accaparé par les pensées les plus douces.

Défendre une partie de cartes s’avérait bien difficile pour lui lorsque sa douce se trouvait dans l’équipe adverse... Et Albertine l’avait bien compris : chaque fois qu’elle sentait la chance abandonner son équipe, elle envoyait un clin d’œil ou une petite moue à Mimi qui ne pouvait résister à l’envie de laisser gagner sa belle.

D’autant que l’ambiance était propice aux rêveries. La lumière était plus qu’agréable, presque féérique, et les arbres commençaient timidement à se teinter de rouge et d’ambre. Et la douceur du temps, dont une fraîcheur à peine perceptible était agréable, ajoutait tout son charme à l’instant. Même la fontaine de la petite place se mariait parfaitement avec le décor : elle crachait de petites bulles et une mousse couleur de bronze était propulsée par la coccinelle qui la surplombait. On ne savait pas qui avait bien pu faire ça, ni pourquoi, mais c’était de fait particulièrement joli.

Samuel, qui avait promis que ce n’était pas lui, trouvait la chose proprement bucolique. Mimi bien sûr poursuivait dans ses idées de romantisme, et Lucien réagit comme un médecin sans patient :

— Si au moins quelqu’un pouvait avaler ça, ou simplement glisser sur la mousse, ça me ferait au moins un client... euh, un patient !

Personne n’y trouva quoi que ce fut à redire. Que répondre à cela ?

— Mimi, réagit Albertine, tu n’aurais pas oublié quelque chose ?

— Mince, flûte, crottounette ! C’est l’heure du repas de Monsieur et Madame Dingledon. Merci ma douce !

— La salade est dans la cuisine. Et il y a des noix sur le comptoir, si tu veux, ajouta-t-elle sans lever les yeux de son jeu de cartes.

Avant de rentrer, Sam et David passèrent par la forêt, histoire de prendre encore un peu l’air revigorant de ce début de soirée.

En arrivant à la clairière, David cessa de pousser le fauteuil de son voisin, ébahi par le spectacle : le champ de coquelicot de Mimi était envahi d’un parterre de papillons, colorés et fluorescents. Ils battaient des ailes à une vitesse incroyable qui faisait briller l’ensemble de la clairière. Si Sam ne sembla pas s’en étonner, c’est qu’il avait donné à Mimi un engrais spécial quelques semaines plus tôt, pour le consoler de ses malheurs et lui permettre d’emmener sa douce dans un endroit magique de romantisme.

Ils virent passer Thomas qui trottinait joyeusement derrière les coquelicots entre les nuages de papillons en s’enfonçant dans la forêt. Il rentrait probablement chez lui. Le village pouvait bien rester quelques heures sans surveillance. Il était bien trop tard pour que des intrus ne viennent ternir le paysage.

En rentrant au Vers Galant, ils aperçurent au loin des silhouettes en mouvement. Elles bougeaient dans tous les sens, se renvoyant un volant de pétéca2 rose fluo. C’était Ariane et Zoé, qui frappaient de toutes leurs forces dans ce qui ressemblait à une balle en mousse sur laquelle traînaient des plumes jaunes.

L’objet fendait l’air dans la nuit à une vitesse incroyable, perturbé de temps à autre par les coups de bec de Stanley, leur vieille chouette. Ariane râlait, Zoé la remerciait de faire perdre des points à sa sœur. David trouvait cela rigolo et voulut essayer. Mais en s’approchant un peu du jardin, il remarqua une troisième silhouette qui s’agitait près du potager.

C’était sa femme, et il fallait l’arrêter immédiatement. A-t-on idée de laisser courir une femme enceinte de la sorte ! Il lui conseilla de s’arrêter :

— C’est dangereux ! Tu pourrais tomber et bousculer le bébé... Ou bien prendre le volant en plein dans le ventre, ou encore sauter trop fort et faire sortir le bébé.

Mais Geneviève n’avait pas l’intention de l’écouter. Les avertissements de David la faisaient même beaucoup rire et, après une journée assise à son bureau, elle était trop contente de se défouler un peu.

David paniquait tellement qu’il la suppliait, trépignait, s’agitait dans tous les sens, imaginant le pire...

Dix minutes plus tard, voyant que Jenny n’avait pas la plus petite intention d’arrêter la partie, il se résigna et vint s’asseoir sur les marches du perron à côté de Sam, se rongeant les ongles, sursautant et murmurant parfois : « Aïe ! », « Attention ! », « Ouf !... ».

Samuel tentait bien de le rassurer et de lui faire comprendre qu’il ne faut pas trop contredire une femme enceinte, mais chaque fois que Jenny sautait un peu trop haut, il affichait une grimace improbable et encore inédite sur son visage enjoué.

Il voulait seulement que sa femme économise un peu ses efforts... elle le laissa donc s’occuper d’elle pour la soirée. Il lui amena au lit un délicieux plateau-repas, et ils passèrent une soirée calme et reposante devant un chef-d’œuvre du cinéma.

Il avait pour l’occasion dépoussiéré un magnétoscope dont ils ne se servaient plus depuis des mois.

À Pickwik, les films et la télévision étaient inutiles : tout le village était déjà bien assez animé pour divertir et occuper ses habitants. David apprécia ce moment privilégié qu’ils n’avaient pas partagé depuis si longtemps. Si cela en avait dérangé certains, il adorait cette façon qu’avait sa femme de ponctuer le film de ses petits commentaires cinglants. Il lui fit simplement un petit reproche, plus pour le plaisir de la voir tortiller ses lèvres d’un air désapprobateur que par réelle conviction :

— Oh, tu es un peu vache, non ? Elle est mignonne cette petite !

Geneviève trouvait David exaspérant quand il s’agissait du bébé. Mais finalement, elle avait toujours tout fait avec lui, du plus loin qu’elle s’en souvienne.

Elle lui en avait souvent fait voir de toutes les couleurs, avec un caractère bien trempé et parfois virulent. Il l’avait toujours supportée, se montrait avec elle d’une patience à toute épreuve, et elle se disait, en somnolant devant le film sur l’épaule de son mari, qu’aucune femme au monde ne pouvait se dire plus chanceuse qu’elle ne l’était avec David.

2 Ou Pétèque : sport qui s’apparente au badminton, avec un volant mais sans raquette

Chapitre 3

Ce fut l’annonce d’un de ces matins comme on les aime. Lorsque Geneviève ouvrit les yeux, elle sentit la chaleur d’un soleil voluptueux comme aux premiers matins d’automne. Elle se blottit dans la douceur d’une couverture encore chaude et bâilla copieusement. Mais lorsqu’elle posa les yeux sur son réveil, elle s’assit d’un bond, manquant de se fracasser la tête contre le rebord du lit : 10h06, déjà ! Il n’avait pas sonné à huit heures comme prévu. « Oh misère... » grommela Jenny.

Elle sortit, enfila son peignoir puis traversa le couloir en furie jusqu’à la salle de bains, où forcément une surprise l’attendait. Peggy, perché sur le haut de l’évier, la toisa en miaulant. Droit dans les yeux, il la regardait l’air de dire : « Alors, je vois qu’on commence la journée du mauvais pied ! Regarde, moi aussi je peux en rajouter... ». Après un miaulement long et satisfait, le gros chat lui tourna le dos, leva la queue et se mit à griffer le mur le plus fort qu’il pouvait. Un bruit de griffes acérées qui crispa Jenny et lui fit grincer les dents.

— Ah non, ce n’est pas le moment, saleté de bestiole ! J’ai plein de choses à faire et je suis déjà en retard, alors pas question de jouer à ça.

La jeune femme se dirigea vers la pomme de douche et aspergea Peggy. Tant pis pour les dégâts, du moment que ce chat s’en allait. Il s’enfuit par la porte, aussi lentement que dignement.

Geneviève sauta sous la douche, oubliant qu’elle avait réglé le jet sur froid. Elle se précipita alors sur le bouton chaud, et le tourna au maximum. Beaucoup trop chaud : elle se brûla, hurla, maudit, pesta. Elle qui pensait qu’une douche la détendrait... Le shampooing lui coula dans les yeux, elle faillit glisser dans la baignoire, s’aperçut que le jet d’attaque anti-chat avait trempé sa serviette, et dans la précipitation, tartina sa brosse à dents de crème hydratante.

Les cheveux en bataille, elle se fit une grimace devant le miroir, enfila des pantoufles, respira une seconde, soupira et sortit. Peggy l’attendait derrière la porte, sagement, pour lui réserver l’honorable privilège de secouer son pelage sur le pantalon de sa maîtresse. Elle souleva alors le pied droit avec énergie pour lui marcher sur la queue. Il cracha. Geneviève descendit l’escalier pour aller déjeuner, à peine soulagée.

David s’affairait dans la cuisine, sifflant gaiement. Il arborait ce sourire niais qu’elle ne supportait pas. Mais l’odeur du café tout juste chaud sur le feu la calma immédiatement.

— Coucou chérie, bien dormi ?

— Oui, mais beaucoup trop. Cette saleté de réveil n’a pas sonné... et j’ai une tonne de corrections en retard. Tu aurais pu me réveiller...

— Ah non, si j’ai désactivé ton réveil c’était justement pour te laisser dormir !

— Quoi ? sursauta Geneviève en renversant la moitié de son café.

— Oui... rougit David, tu avais l’air fatiguée, hier soir, et je voulais que tu te reposes alors... il baissa les yeux dans une moue confuse.

— Non, mais je rêve ! Attends un peu que je sois énorme, que je puisse t’écraser en te roulant dessus avec mon gros bidon !

Elle sortit dans le jardin pour prendre un peu d’air frais et tempérer ses ardeurs. Si elle râlait souvent, pestait parfois contre tout et rien, elle n’en aimait pas moins son mari, et restait parfaitement consciente des moments sincères et heureux que lui offrait la vie. Elle avait beau montrer une mine rabougrie et excédée, elle était parfaitement reconnaissante de cette absence de douleur, de malheur, que certains peuvent supporter au quotidien. Elle avait bien sûr ses fantômes, ses souvenirs et mauvaises passes. Mais derrière la carapace rude, irritable et fière d’une jeune femme parfois rêche, se cachait une future mère heureuse d’avoir construit ce monde paisible aux côtés d’un homme comme David.

Son mari sortit doucement, faisant grincer la porte. Perché sur le perron, un œil au niveau de la poignée et l’autre caché derrière la porte, il avança la tête avec précaution, l’air penaud. Il allait parler quand Geneviève l’interrompit :

— Excuse-moi, David, c’est très gentil ce que tu as fait. Mais j’ai eu un réveil assez rude et Peggy s’en est donné à cœur joie.

— Ce n’est rien, ce doit être tes hormones, répondit-il en souriant.

— Mes hormones ? Mais enfin, j’entame à peine mon deuxième mois !

— Quand même, je m’inquiète...

— Eh bien, il ne faut pas. Je suis enceinte, pas mourante.

— Oui, bon... Mais repose-toi, quand même.

— Si je veux !, le taquina-t-elle avec un clin d’œil.

Tous deux étaient rentrés travailler avec une réserve de café qui aurait pu sustenter tout un régiment. La fin de matinée passa beaucoup trop vite à leur goût, et la masse de travail semblait, sinon diminuer, se démultiplier. Ils durent se résoudre à manger un sandwich très vite préparé pour gagner du temps. L’après-midi fut long, surtout pour Geneviève qui pensait ne jamais pouvoir s’en sortir. Et maintenant que Lili avait ses propres corrections, elle ne pouvait plus vraiment l’aider. Elle passa donc une bonne partie de l’après-midi à râler, pester, rager, tempêter, et surtout cracher. Les auteurs, les fautes d’orthographe impardonnables, les sujets dignes d’une rédaction de collégien ou tordus comme on en voit rarement... et Peggy. Peggy, qui malgré son absence continuait de l’exaspérer. D’ailleurs, s’il n’était pas là, c’était certainement pour l’énerver de plus belle.

Et David amoureux, d’une patience à toute épreuve, ne cessait de sourire. Il aimait ça. Il aimait sa façon de pester contre tout et rien, à juste titre ou non, il aimait sa façon d’engloutir des bols entiers de café tellement noir qu’il serait imbuvable pour la plupart des gens. Il aimait sa façon de caler le marque-page dans l’alignement exact de son livre, ses yeux en demi-lunes et ses cheveux électriques le matin. Son obstination à n’enfiler tous les jours que les premiers vêtements qui lui passaient sous la main. Et même le ton mal-aimable qu’elle avait avant d’avoir bu sa première gorgée de café. Oui, il aimait tout ça. Et même s’il angoissait de la savoir enceinte, il avait toujours vu sa femme comme une sorte d’idole de pierre blanche, aux airs fragiles, mais invincible.

Geneviève profita d’une pause forcée pour descendre voir Samuel. David l’avait harcelée vingt bonnes minutes pour qu’elle aille prendre un peu l’air : à la voir penchée sur ses feuilles, concentrée comme jamais, il craignait l’implosion. Il lui avait donc confisqué sa masse de travail et ne la lui rendrait pas avant au moins une demi-heure. Elle allait dire bonjour quand elle vit Lili et Sam absorbés dans une discussion on ne peut plus sérieuse : un débat très agité sur un livre de philosophie antique. Jenny prit garde de ne pas faire le moindre bruit pour assister au spectacle. Le débat se voulait sérieux et argumenté, mais elle devait bien l’avouer : l’échange était plutôt comique. Elle alluma donc un bâton d’automne pour en profiter pleinement, lorsqu’une main sur son épaule la fit sursauter.

— Oh, Zoé, c’est toi ! Tu m’as fait une peur bleue.

— Tu m’as l’air détendue aujourd’hui, plaisanta Zoé.

— Pardon, oui... c’est que David ne veut pas que je fume, alors je me cache, expliqua-t-elle honteuse, surveillant d’un œil la fenêtre du bureau.

— Je vois, sourit la jeune femme, complice. Mais il sait pourtant que ce n’est pas dangereux ! Même Lulu lui a dit que ces trucs sont inoffensifs pour ta santé.

— Mais tu le connais, le bébé, toujours le bébé, ma santé... comme si j’étais en sucre. Enfin... ça fait longtemps qu’ils s’envoient des joutes verbales ? demanda-t-elle en regardant Sam et Lili.

— Presque une heure, maintenant. J’étais partie chercher un peu de réglisse. Tu en veux ?

— Oui, merci.

— C’est comme ça depuis un moment. C’est à qui dira le plus de mots tordus dans la même phrase, se moqua Zoé. Tiens, rien que ces dix dernières minutes, j’ai eu droit à péripatétisme et anaxagore. Ah, et aussi gnothoréique, ou quelque chose dans le genre.

— Hein ? Mais ça ne veut rien dire !

— Voilà, exactement ! Mais anaxagore a eu l’effet d’une bombe sur Samuel. C’est peut-être une insulte encyclopédique, pouffa Zoé en mastiquant sa réglisse.

— Regarde, s’exclama Jenny, non, mais je rêve !

Elle montra du doigt un endroit du jardin où poussaient quelques petites touffes d’herbe violette. Lemon y nageait la brasse sur son rocher, la carapace pleine de paillettes orange et des lunettes de soleil à sa taille.

Zoé expliqua que Samuel les lui avait fabriquées parce que les yeux de la tortue étaient tellement mignons qu’il prenait soin de les protéger contre le soleil d’automne...

— Bon, ce n’est pas l’tout, mais à la base j’étais venue pour emprunter de la crème douceur à Sam. La pollution de la ville et les odeurs de formol, moi ça m’agresse les mollets, se souvint Zoé.

Elle souhaita une bonne journée à sa voisine enceinte et poussa la petite barrière pour entrer dans le jardin.

Geneviève secoua la tête en soupirant lorsqu’elle vit le marronnier du vieux loufoque : c’était l’arrivée de l’automne et comme chaque fin de septembre, il l’avait décoré des éoliennes automnales qui tournaient nonchalamment au souffle du vent, faisant tinter les quelques clochettes qu’il y avait accrochées.

La future maman cacha son paquet de bâtons d’automne derrière un bosquet, et s’apprêtait à rentrer quand elle sentit Peggy passer devant elle à toute vitesse. Elle le vit se jeter sur le nain qui trônait dans le trou du marronnier. Il l’agressa, cracha, reprit son élan pour lui sauter encore dessus, l’attaquer à coups de griffes, cracher de nouveau, distribuant des coups de queue. Puis il exécuta une sorte de sauté retourné à la manière d’un samouraï, et s’en alla aussi vite qu’il était venu pour disparaître ensuite vers la forêt. Samuel se précipita vers le nain :

— Jean-Eude, paniqua-t-il, mon pauvre Jean-Eude, tu n’as rien ?

Lili et Zoé rirent à gorge déployée, Jenny soupira de dépit. Puis elle leva les yeux au ciel avant de rentrer chez elle.

La jeune Madame Proust trouva son mari perché en haut de l’arbre, un Dictaphone à la main.

— Qu’est-ce que... commença-t-elle.

— Chut ! Attends, j’enregistre le bruit des feuilles... Avec cette brise de début de saison, c’est vraiment très joli !

— Oui, d’accord... eh bien... évite de tomber, moi je retourne travailler.

La fin d’après-midi arriva sans crier gare, et David vint interrompre sa femme.

— C’est l’heure de la pause ! Allez ouste ! Dehors, on va prendre une collation chez Samuel.

— Une collation ? répéta-t-elle interdite.

Il ferma son ordinateur après avoir pris soin d’enregistrer pour ne pas perdre les trois dernières heures de travail, puis la traîna dehors en lui enroulant d’office une écharpe autour du cou pour ne pas qu’elle prenne froid. Jenny lui rappela que le thermomètre n’indiquait pas moins de dix-huit degrés, il ne voulut rien entendre.

L’inventeur avait sorti pour l’occasion une petite table en bois qu’il avait peinte en bleu azur. Tout, d’ailleurs, était aux couleurs de la mer : table, chaises, poufs, tasses, et même les morceaux de sucre étaient en forme d’ancre et d’étoile de mer. Sam lui-même arborait un pull marin rayé assorti à son béret, et à l’odeur on devinait qu’il avait pulvérisé un parfum d’iode un peu partout dans son jardin. Il avait même poussé le tableau à son paroxysme : la piscine laissait valser quelques vagues tranquilles qui faisaient apparaître un coin d’écume au bord de l’eau.

L’inventeur reparut avec un plat de cookies faits maison tout juste sortis du four, expliquant que le thème de la mer célébrait pour lui la fin d’un été clément. Il accueillait ainsi une nouvelle saison symbolisée par la fermeture de la piscine : c’était la dernière fois qu’on pourrait s’y baigner cette année.

Geneviève ignorait si c’était dû à sa grossesse, mais avec cette ambiance particulière, elle se sentait comme en famille. Philippe Thirion avait rejoint la compagnie, attiré par l’odeur des cookies mélangée aux petites notes légèrement iodées. Samuel, David et lui gagataient devant Lemon, qui ne tarda pas à faire l’autruche.

— Oh non, ma poule ! désespéra Samuel. Elle fait ça chaque soir depuis quelques jours, expliqua-t-il. Une demi-heure avant le déclin du soleil, elle s’enfouit la tête sous le pot de fleurs... et c’est un vrai calvaire pour l’en dépêtrer sans lui faire mal.

— Elle se coince volontairement la tête sous ce truc pour ne pas voir le coucher de soleil ? demanda Philippe.

— Oui. Je pense qu’elle se prend pour une autruche. Ou alors elle déprime.

— Ça déprime, une tortue ? demanda sincèrement Geneviève.

— Mais oui voisine, bien sûr ! Je me demande si l’arrivée de l’automne n’y est pas pour quelque chose.

— Ah, cette saison si douce... rêvait David. Les feuilles rouges, ambre et or, le changement de décor, les odeurs de cannelle ! Les envies de s’emmitoufler dans un pull bien chaud, le vent qui caresse et virevolte, les soirées au coin du feu... Et puis aussi le bon chocolat chaud tout juste sorti d’une casserole de cuivre, la soupe de potiron et les châtaignes. C’est tellement bucolique ! Ah, soupira-t-il, c’est une bonne saison pour les amoureux. On dit que c’est au printemps que les amours fleurissent, eh bien je ne suis pas d’accord. Oh, ça me donne envie d’écrire des poèmes, tiens ! Pour le commun des mortels, c’est la saison où tout est mort. C’est gris, glauque et triste. Mais ils se trompent. C’est la parfaite illustration du cycle de la vie : tout laisser mourir, s’évanouir, pour tout voir renaître de ses cendres. La nature reprend son droit et on n’y peut rien...

Geneviève leva les yeux au ciel, voyant à quel point son mielleux époux s’emballait. Elle vit qu’Ariane souriait d’un air moqueur et Lili se montrait attendrie. Jenny leur confia :

— La dernière fois qu’il a parlé de l’automne comme ça, on venait d’emménager. Il a fini par scotcher les feuilles au marronnier...

— Oh que oui, je m’en souviens ! se rappela Ariane.

— Moi aussi, dit Zoé. J’ai trouvé ça charmant.

— Ridicule, tu veux dire.

— Un peu bizarre, mais très mignon.

— Tous les ans, c’est la même chose...

— Au moins, il n’est pas blasé. C’est beaucoup mieux comme ça, crois-moi !

Les trois hommes étaient sur le point de déloger la tête de la pauvre tortue, David murmurant de douces paroles automnales à sa carapace : il fallait la rassurer. Lili était étalée dans l’herbe de tout son long pour lire une encyclopédie du treizième siècle, apparemment tout à fait passionnante. Mais c’était l’heure d’arroser les plantes et Henri faisait le tour des fleurs et autres plantations du jardin, n’oubliant pas les touffes d’herbes colorées aux pieds de ses semblables. Et en passant à côté de la petite blonde aux yeux laiteux, il s’aspergea de la tête aux pieds, manquant de peu le gros bouquin. Elle eut un mouvement de recul :

— Henri ! Mais enfin, qu’est-ce qui te prend ? dit-elle d’une voix plus étonnée que colérique.

— Oh misère, pardonne-moi Lili, supplia Sam. Chaque fois, c’est pareil. Quand l’été s’en va et que les jours raccourcissent, il bogue. Ses circuits débloquent. Il est un peu soupe au lait, j’en suis navré.

— Ce n’est rien. Moi aussi, parfois, j’ai les circuits déconnectés ! Ça arrive à tout le monde, rassure-toi. Et puis regarde, le livre est à peine mouillé. Il n’y a pas mort d’homme, assura-t-elle en tapotant la tête du nain.

— Non toccare il piccolo3, se défendit Henri. Non toccare nella testa, la testa è malatta e il piccolo non vuole morire4, dit Henri avant de se diriger vers la porte pour aller bouder dans la cuisine.

— Mais non Henri, tu ne vas pas mourir ! Samuel va te réparer et tu verras, tout ira bien je te le promets.

— Nessuno riuscira a toccare il fidele servittore5 ! entenditon au travers de la porte.

— C’est de pire en pire, constata l’inventeur. Il y a deux jours, il a essayé d’arracher les plumes de Lola parce que je lui ai demandé de préparer le dîner. La pauvre poule s’est fait une frayeur. Sans compter que ça aurait pu embrouiller mes relations avec Monsieur le Maire.

— Enfin Samuel, tu ne peux pas le réparer ? demanda Ariane.

— Bien sûr que si, mais il a une pièce défectueuse. Je l’ai commandée, mais ils sont en rupture de stock et je ne la recevrai pas avant une bonne semaine.

— Mince... et ça ne craint rien ? Je veux dire...

— Non, il n’est pas dangereux. Désagréable, tout au plus. Il y a des fois où j’ai l’impression d’avoir un adolescent à la maison.

Henri resta enfermé toute la soirée. On entendait ponctuellement un « Ohi, la mia testa !6», mais rien de plus. Peggy avait fait une apparition spontanée, plongeant comme un athlète dans la piscine pour venir se secouer près de Geneviève et repartir aussitôt. David avait la tortue sur les genoux, lui caressant la carapace et poursuivant ses élucubrations automnales.

Au clair d’une lune à moitié éveillée, il fut temps pour Samuel de dire au revoir à sa piscine. Roulant un tapis d’herbe par-dessus l’eau violette et scintillante, il accepta ce symbole comme la fin d’un été mouvementé.

Trouvant David un peu trop transporté par l’ambiance saisonnière et son arrivée imminente, Geneviève convia Lili à passer la journée chez Miss Albertine. Ainsi elles pourraient s’entraider si les corrections devenaient trop lourdes. Et elles s’amoncelaient. La rentrée n’était, pour les éditeurs, que le prélude d’un Noël toujours plus littéraire.

En arrivant à la Chenille le lendemain matin, les deux voisines posèrent le tandem dans un jet de paillettes ambre et or. Il était encore tôt, et pour la première fois depuis son arrivée à Pickwik, Geneviève eut le privilège de voir Thomas s’installer à son poste sous le panneau de bienvenue.

La bonne humeur d’Albertine faisait plaisir à voir. Elle salua les deux jeunes femmes, portant un plateau bien rempli : du chocolat encore fumant, un jus d’oranges fraîchement pressées, une clémentine, un croissant et des toasts à peine sortis du four, du beurre et un pot de confiture de châtaignes faite maison. Tout ça pour le petit bonhomme qui surveillait Pickwik. En s’installant à l’intérieur, Lili regarda la tenancière disparaître dans la brume, qui ne tarderait pas à se dissiper. La petite blonde remarqua qu’Albertine avait quelque chose de changé. Elle avait toujours sa classe naturelle, ses longs cheveux gris relevés en chignon, et ses robes aux corsets légèrement décolletés qui lui rendaient la démarche fière et droite. Était-ce le sourire que lui avait rendu Mimi et qu’on ne lui avait pas vu depuis longtemps ? Toujours est-il qu’avec sa robe pourpre et son châle bordeaux, ses jupons à n’en plus finir et ses yeux presque gris, Miss Albertine semblait faire pâlir le brouillard.

Tout l’intérieur embaumait les cookies et le café. Des odeurs qui mettaient Geneviève au bord de l’excitation olfactive. Elle roulait des yeux, dans tous ses états, expliquant à Lili qu’elle était en manque de café, et que celui d’Albie s’apparentait pour elle au Saint Graal.

Lili aperçut le petit facteur à l’entrée de la Chenille. Elle lui fit signe, mais il était trop occupé à bien faire : chaque matin à huit heures précises, il venait changer le bouquet de coquelicots installé sur l’un des murs extérieurs, suspendu dans un pot de terre cuite. Lorsque Miss Albertine revint avec le plateau vide, elle lui fit le plus charmant des sourires, accompagné d’une de ces révérences dont elle seule avait encore le secret. Mimi lui baisa la main droite, bredouilla quelques mots galants, puis retourna ouvrir la poste en compagnie de Monsieur et Madame Dingledon. Il croisa Barnaby Bodart et sa poule, à qui il manquait une petite touffe de plumes, souleva son bob jaune en guise de bonjour, et Monsieur le Maire lui rendit son geste. Lola se dandinait derrière lui, une minuscule écharpe autour du cou. Il entra dans la Chenille après avoir humé le bouquet de coquelicots.

— Bien le bonjour, chers lève-tôt.

— Bonjour Barnaby. Salut, Lola, répondit Albie.

— Et comment va la future maman ? s’enquit-il.

— À part un manque flagrant de caféine, je me porte à merveille.