Le Vers Galant - Éva Giraud - E-Book

Le Vers Galant E-Book

Eva Giraud

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Beschreibung

Geneviève et David Proust emménagent à Pickwik, un charmant petit village très loin du brouhaha de la ville et des gens pressés...

Mais entre un inventeur loufoque comme voisin, une Maire qui change de personnalité au moindre stress, un chat psychopathe et des habitants tous plus délurés les uns que les autres peut-être leur sera-t-il difficile de s’adapter à cette nouvelle vie. Surtout avec cette légende à propos d’une coccinelle, emblème de Pickwik et ardemment recherchée par le Club des Pipes : si David semble apprécier ce petit coin perdu, Geneviève, elle, se demande si le village n’est pas l’annexe d’un asile de fous...

Découvrez le premier tome de cette saga fantastique drôle et déjantée !

EXTRAIT

C’était la fin d’après-midi. Un jeudi de novembre agréablement frais où quelques feuilles tournoyaient sans pudeur dans le jardin. La maison paraissait grande et à l’abandon. Seul le marronnier, planté en plein milieu du jardin, semblait vivant malgré ses vieilles branches décrépites et fatiguées. Geneviève était émerveillée par cette promesse de tranquillité à venir. Elle qui en trente-et-un ans n’avait rien souhaité d’autre que fuir les vagues de bruits et de passants du centre-ville, pouvait enfin respirer sans craindre d’avaler au passage une bouffée tout droit sortie du pot d’échappement le plus proche.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Éva Giraud possède une plume caméléon créant un roman à la fois poétique et très moderne qui ravira les jeunes lecteurs comme les plus âgés : de 14 à 77 ans... - Spleenlajeune

À PROPOS DE L'AUTEUR

Éva Giraud, née en France en 1988, a grandi à Rouen, où elle est revenue vivre après quelques années à Toulouse. Après avoir été danseuse de feu, pigiste et bien d’autres choses, à 26 ans, elle décide de créer avec une amie une association de promotion artistique et culturelle dans laquelle elle anime des ateliers d’écriture, dont la marraine n’est autre qu’Amélie Nothomb. C’est à la Belgique qu’elle a décidé de confier son cinquième roman : Nos folies ordinaires paru en 2016.

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Seitenzahl: 344

Veröffentlichungsjahr: 2018

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À Mergieux,et à tous les anciensqui m’ont inspirée toutes ces années.

Ce roman est une œuvre de pure fiction. En conséquence, toute ressemblance, ou similitude avec des personnages, des organisations et des faits existants ou ayant existés, ne saurait être que coïncidence fortuite, il pourra cependant contenir des termes et expressions typiquement Pickwikaises.

Aucun chat (psychopathe ou autre) ou animal n’a été (réellement) maltraité lors de l’écriture de cette série, toutes les scènes concernant Peggy sont purement le fruit de l’imagination fertile de Geneviève… enfin, nous l’espérons…

Chapitre 1

C’était la fin d’après-midi. Un jeudi de novembre agréablement frais où quelques feuilles tournoyaient sans pudeur dans le jardin. La maison paraissait grande et à l’abandon. Seul le marronnier, planté en plein milieu du jardin, semblait vivant malgré ses vieilles branches décrépites et fatiguées. Geneviève était émerveillée par cette promesse de tranquillité à venir. Elle qui en trente et un ans n’avait rien souhaité d’autre que fuir les vagues de bruits et de passants du centre-ville, pouvait enfin respirer sans craindre d’avaler au passage une bouffée tout droit sortie du pot d’échappement le plus proche. Dérangée par une feuille morte qui venait de lui fouetter le visage, elle sortit de sa contemplation pour aider David, son mari, à monter les derniers cartons restés dans le van.

Couple sans histoire, ensemble depuis leur première année d’université, tous deux s’étaient vite mariés et plongés dans un univers bien à eux, loin du tumulte d’une vie sociale écrasante. Les Proust portaient bien leur nom, comme si celui-ci avait été prédestiné à un avenir littéraire : elle, correctrice pour les plus grandes maisons d’édition du pays, lui, pigiste pour un petit journal à la mode. Et ils étaient fiers de se contenter d’une vie rythmée par leurs envies et leurs inspirations, vie dont le seul prestige était un homonyme prétentieux et réputé. L’arythmie quotidienne leur suffisait amplement.

Geneviève, voyant l’état délabré et poussiéreux de leur nouvelle bicoque, laissa échapper une sorte de petit grognement qui fit sourire David. Elle était comme ça, sa femme. Parfois râleuse, souvent pessimiste et défaitiste, toujours très sarcastique. Mais elle n’embaumait pas moins le bonheur pour autant. Un bonheur constant, simple et stable. De taille moyenne, elle portait les cheveux longs et drus, d’un châtain foncé ravivé par de nombreux fils et perles de couleur. La jeune femme pouvait se targuer de grands yeux en amande de la même couleur que sa tignasse souvent informe, qui contrastaient merveilleusement avec ceux de son époux. Lui était d’un blond foncé tirant vers le roux, arborant de petits yeux verts olive, moqueurs et curieux.

— Tu pourrais sortir Peggy de sa caisse, s’il te plaît ? demanda la jeune femme. Il doit en avoir marre, laissons-le découvrir sa nouvelle maison.

— Oui, bien sûr. Mais maintenant que nous savons que c’est un mâle, est-ce qu’on ne pourrait pas le rebaptiser ?

— Tu t’obstines, mon David. Nous en avons parlé des millions de fois ! Ce pauvre chat s’est appelé Peggy pendant six ans, c’est bien trop tard pour lui changer son nom.

— Si tu le dis… Mais je persiste et contre — signe : ton frère aurait dû voir dès le début qu’il ne s’agissait pas d’une fille. David libéra un énorme félin gris de sa boîte puis le posa dans la cuisine. La bestiole ouvrit de grands yeux ronds et blasés qui ne semblaient pas le moins du monde curieux de découvrir cette terre encore inconquise. Geneviève le regarda s’installer confortablement dans l’évier, l’air dépité, et elle lui adressa ces mots : « Ah mon pauvre, mais qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire de toi ? En plus, tu n’es pas aidé, tu as un nom aussi ridicule que le mien ! »

La nuit était vite tombée et le jeune couple, épuisé par le déménagement, se coucha de bonne heure. La petite chambre qu’ils avaient à l’étage donnait sur le jardin. Les murs avaient probablement été blancs auparavant, mais ils renvoyaient à présent un jaune grisâtre peu encourageant, jurant avec le vieux parquet encore en état qui craquait sous leurs pas.

Malgré la fatigue, David ne parvenait pas à fermer l’œil. Tout se bousculait dans sa tête. Mais ses seules pensées étaient positives. Cela se réalisait enfin. Ses désirs les plus chers étaient enfin réels, concrets, palpables. Une maison avec sa femme dans un village reculé, les seuls voisins à quelques dizaines de mètres. Un métier tranquille et créatif, qui lui permettait un emploi du temps flexible aux contraintes peu nombreuses. Il avait bien sûr rêvé, étant enfant, d’un avenir merveilleux. Un gamin qui voit grand et qui se promet de ne pas devenir un adulte refusant de se bercer des illusions les plus belles. Mais l’homme qu’il était devenu se satisfaisait pleinement de ce qu’il avait obtenu sans trop de mal, se disant que beaucoup de personnes n’étaient pas moitié aussi heureuses que lui. Et lorsque le petit garçon revenait comme un fantôme lui murmurer ses anciens espoirs à l’oreille, il se rassurait vite. Il n’était certes pas devenu écrivain comme prévu ; mais il vivait de sa plume, et être auteur était suffisant la plupart du temps.

Le gros Peggy vint interrompre ses contemplations en lui ronronnant à l’oreille, aussi doucement qu’un tremblement de Terre. Il lui montait sur la poitrine en jouant avec ses cheveux — et ses oreilles au passage. Griffé à plusieurs endroits, il jeta Peggy aux pieds du lit. Le chat l’agressa en retour d’un regard méprisant, puis s’installa aux pieds de Geneviève en lui tournant respectueusement le dos.

À présent incapable de se rendormir, David descendit à la cuisine pour se servir un verre de lait. Il se prit au passage les pieds dans les meubles, jurant deux ou trois fois. Et en reposant dans l’évier le verre qu’il venait de vider d’une seule traite, il vit par la fenêtre qui se trouvait juste au-dessus, quelque chose qui bougeait. Curieux et intrigué, David souleva discrètement le voile qui la recouvrait : au loin, à une quinzaine de mètres, leur voisin sortait une immense poubelle. Un sac de la taille d’un meuble, que l’homme traînait derrière lui avec difficulté. Le voisin lâcha le sac à l’entrée du jardin, puis fit demi-tour pour rentrer dans sa demeure. Demeure qui curieusement rejetait des volutes de fumée rouge et violette, embrumant tout le voisinage. Piqué à vif, David, d’un naturel très créatif, s’imagina une bonne dizaine de raisons que pouvait bien avoir cet homme pour sortir un sac-poubelle aussi grand à deux heures du matin en pleine semaine. Vint alors pour lui le moment tant attendu : l’inspiration le submergeait, là, presque palpable autour de lui. Il se précipita alors sur un carton dans le salon, duquel il sortit sa vieille machine à écrire.

Le lendemain lorsqu’il se réveilla, sa femme s’affairait déjà dans la cuisine, préparant le petit déjeuner.

— Salut Jenny, grommela-t-il.

— Bonjour. Tu as dormi tard, ce matin !

— Oui, j’ai écrit toute la nuit. Devine ce que j’ai vu hier soir ? lança David entre deux craquements de biscottes. Le voisin, celui de droite, qui sortait un grand sac-poubelle en plein milieu de la nuit !

— Et ? questionna la jeune femme avec l’air d’attendre en réponse quelque chose de stupide.

— Eh bien, c’est bizarre non ? Un sac aussi grand, en plein milieu de la nuit… Et en plus, de la fumée partout, rouge, et violette !

— Je sais que tu as beaucoup d’imagination, mon chéri, mais tu devrais peut-être ralentir sur les romans fantastiques.

— De toute façon, toi, rien ne te surprend. Même si un poney pouvait faire du patin à glace, tu resterais de marbre.

— Ce n’est pas que rien ne me surprend, c’est juste que je m’en fiche.

David haussa les épaules, sachant pertinemment qu’il était inutile d’insister. Geneviève était beaucoup trop terre à terre.

— Quoiqu’il en soit, il faudra que nous allions nous présenter à lui, et aussi aux autres, ajouta-t-il après un court silence.

— Ah, toi et ta sympathie altruiste, soupira-t-elle avant d’esquisser un sourire. Je vois ça d’ici : soit nous allons les déranger, soit ils considéreront ça comme la permission d’un début de vie sociale, auquel cas nous ne pourrons plus nous en débarrasser.

— Mais si… et puis nous ne sommes que trois maisons dans le coin, il faudrait faire preuve d’un minimum de courtoisie !

— Bon, si tu veux… conclut la jeune femme. J’imagine que nous pouvons nous contenter d’aller faire les présentations.

David crut voir sa femme lever les yeux au ciel en réponse à son « Merci, Jenny », ce qui le fit sourire. Elle aimait ce surnom, car, comme elle lui avait si souvent dit non sans ironie, son prénom de Geneviève était « un drame personnel et profond ».

Le reste de la matinée fut employé aux derniers rangements et au ménage du rez-de-chaussée. Peggy, que sa maîtresse soupçonnait de le faire exprès, avait attendu que Geneviève passe la serpillière dans le salon pour descendre — lentement mais sûrement — les rejoindre. Elle venait juste de nettoyer le dernier coin de la pièce quand cet abominable et énorme chat — qui avait, semble-t-il, marché dans le pot de peinture de l’étage — vint faire le tour de la pièce fraîchement lavée, cherchant apparemment le meilleur angle du meilleur canapé pour y élire domicile. C’était un acte délibéré, Geneviève en était sûre. Elle poussa une sorte de gémissement qui ressemblait vaguement à un « Oh, non », moitié excédée moitié amusée, puis le chassa à coups de balai. L’animal ne semblait pas vexé outre mesure, se dandinant fièrement jusqu’à la chatière de l’entrée, et affichant un air satisfait qui devait vouloir dire « bien fait ».

Un rire retentit non loin de là. Son rouquin de mari venait d’apparaître dans l’embrasure de la porte.

— Tu crois qu’on lui a fait quelque chose qui ne lui a pas plu ?

— Mais quelle plaie, ce chat ! Je n’aurais jamais dû dire oui à mon frère.

— Bah, il était allergique, répondit David. Et puis, il est mignon quand il veut.

— Hum… commença Geneviève qui n’avait pas l’air convaincue. Oui, le problème c’est qu’il n’en a pas souvent envie.

Peggy les lorgnait à présent du coin de l’œil par la fenêtre du salon, perché sur l’une des branches du marronnier. La jeune femme lui lança un regard vengeur avant de lui faire un geste obscène du bout du doigt…

Le ménage refait, le rez-de-chaussée rangé et le couple douché et habillé, tous deux se dirigèrent vers la maison de leur premier voisin ; celui qui rendait David très curieux.

D’où ils se tenaient, le jardin paraissait immense. Une petite barrière de bois le délimitait, plus symbolique que réellement utile. Curieusement, les Proust n’avaient pas encore remarqué l’aspect décalé de ce jardin. L’attraction principale était une sorte de fauteuil qu’ils n’avaient encore jamais vu, en forme de fleur, semblait-il. Posée sur une souche imposante dans l’un des coins les moins en vue du jardin, la fleur semblait construite à partir de vieux sièges de voiture arrangés et recouverts d’un tissu vert-émeraude brillant par endroits, apparemment confortables. Par Terre, on avait éparpillé sept ou huit nains de jardin — encore plus étranges que ne le sont habituellement les nains de jardin — dont les yeux donnaient la singulière et gênante impression de surveiller les éventuels visiteurs. L’un d’eux était debout sur une petite touffe d’herbe rouge et violette, aussi naturellement que si l’herbe avait poussé d’elle-même. Puis, un peu plus haut vers la droite, juste à côté de la barrière de bois, un marronnier aussi vieux que le Proust écrivain, supportait le poids d’une dizaine d’énormes éoliennes dont quelques-unes clignotaient comme des guirlandes de Noël. Un nain s’était même subrepticement niché dans le creux que formait l’arbre en son tronc. Ce qui perturba Geneviève, qui lui trouva un regard pervers.

La stupéfaite contemplation du jeune couple fut perturbée par un bruit de porte grinçante :

— Bonjour, charmants visiteurs ! beugla la voix du petit bonhomme tout échevelé qui apparut dans l’embrasure de la porte.

Voyant qu’il les avait fait sursauter, l’homme reprit :

— Voulez-vous goûter mes châtaignes ? proposa-t-il à la volée en leur tendant les fruits qu’il venait de sortir du nain de jardin le plus proche.

— Non, merci, répondit enfin Geneviève.

— Bonjour, je suis David et voici ma femme Geneviève, dit-il en lui tendant la main. Nous sommes vos nouveaux voisins.

— Enchanté, voisin. Je suis Samuel de Grimwald. C’est très gentil à vous de venir vous présenter. Si jamais je peux vous être utile, je suis à votre disposition, ajouta-t-il aimablement, soulignant ses propos d’une révérence.

— Eh bien… merci, oui. Puisque nous sommes là pourriez-vous nous dire où se trouve l’épicerie la plus proche ? interrogea David, intimidé par cet étrange petit personnage.

— Ah, pour cela vous ne trouverez rien ici au Vers Galant, chers amis. Il vous faut aller jusqu’au prochain village. Pickwik. Il n’est qu’à quatre kilomètres vers le Sud, précisa Samuel en leur indiquant du doigt la direction.

— Merci beaucoup. Nous vous laissons tranquille, nous allons nous présenter aux autres voisins.

— Bien, les Thirion sont un peu spéciaux, mais très gentils. Vous verrez. Revenez me voir !

Puis sur un sourire chaleureux, Monsieur de Grimwald referma la porte, laissant les Proust on ne peut plus perplexes.

— Il m’a l’air très sympathique, ce monsieur ! dit David, enjoué.

— Il avait un collier en forme de louche, répondit sa femme, atterrée.

La maison des Thirion était beaucoup plus classique. Un potager régnait en maître sur un bon tiers du jardin, entrecoupé de petits chemins de pierre qui serpentaient entre les pommes de terre et des plantes peu ordinaires. Sur la droite de l’entrée, juste derrière deux boîtes aux lettres - l’une était classique, l’autre en forme de maison - un imposant saule pleureur dominait le même vieux marronnier que le leur, serti d’une balancelle qui semblait avoir vécu bien avant la maison. Ils montèrent les huit petites marches qui menaient à la porte de la vieille, mais jolie demeure, et sonnèrent. Après quelques secondes, ils virent une jeune fille d’environ quinze ans leur sourire en les dévisageant.

— Bonjour, lança Jenny. Est-ce que tes parents sont là, s’il te plaît ?

— Ah, bonjour ! dit une voix enjouée derrière l’adolescente.

La porte s’ouvrit en grand et une jeune femme apparut derrière elle.

— Je m’appelle Zoé, et voici ma sœur Ariane. Vous, vous êtes les Proust, je me trompe ? demanda-t-elle d’une voix anormalement basse et suave pour une jeune femme.

— Tout à fait, confirma Jenny. Moi, c’est Geneviève, et lui, c’est mon mari David.

David s’apprêtait à parler lorsqu’une cascade de cheveux blonds et ondulés vint l’interrompre :

— Lili, une autre de mes sœurs, précisa Zoé.

La jeune fille sourit poliment, affichant des yeux bleus perçants, mais pas froids pour autant.

— Dommage que mes parents ne soient pas là, enchaîna Zoé. Ils auraient été ravis de vous rencontrer enfin. Mes sœurs aussi, d’ailleurs… Oui, nous sommes six filles, expliqua-t-elle en voyant le regard interrogateur du jeune couple.

— Ah, très bien. Eh bien, nous repasserons plus tard, reprit Geneviève.

— D’accord, je pense qu’ils seront là ce soir vers vingt heures. Bienvenue à Pickwik !

En revenant chez eux, les deux jeunes gens découvrirent une surprise : un vieux tandem les attendait, sagement posé contre le marronnier, avec une lettre suspendue au guidon à l’aide d’une ficelle. Intrigué, David l’ouvrit :

Je me suis laissé dire que deux amoureux préféreraient visiter le Vers Galant et les environs de Pickwik au guidon d’un tandem plutôt que dans un engin motorisé. C’est une belle journée d’automne, profitez-en !

Amitiés.

S.d.G

— Je t’avais prévenu, nous sommes tombés sur un fêlé, commenta la jeune femme.

— Arrête, c’est gentil de sa part, rétorqua David, amusé.

— Oui, ce n’est pas faux. Loufoque, mais sympathique. Cela dit à part les paniers, nous n’avons pas de quoi transporter tous nos achats…

— Il n’y aura qu’à prendre un sac à dos en plus, miss rabat-joie.

David embrassa sa femme sur le front avant de se diriger vers l’intérieur pour en ressortir deux minutes plus tard avec ledit sac. « Et en plus, nous trouverons bien quelque chose pour manger là-bas ! ».

Ils avaient, bien que difficilement pour n’en avoir jamais fait, réussi à monter sur le tandem. Mais ce n’est qu’au bout de presque un kilomètre qu’ils furent tout à fait à l’aise. D’autant plus qu’ils avaient tous deux cette étrange impression que David pédalait beaucoup plus vite que Jenny pour garder une même vitesse. Malgré tout, leur voisin avait eu raison : il était très agréable pour eux de profiter du temps automnal en pédalant en tandem.

Geneviève regardait tout autour le paysage défiler, se délectant de l’ambiance qui régnait. Tout était en éveil et la nature avait pris une douce et jolie teinte, ambre et or. Elle se perdait dans ses pensées quand sortirent du guidon de David une centaine de paillettes rouge et or, en un jet vertical qui faisait penser à un geyser. Interloquée, ouvrant de grands yeux ronds, elle entendit David s’écrier « Génial ! » alors que le jet de paillettes disparaissait peu à peu.

— C’était quoi, ça ? beugla Jenny.

— Ça, ma chérie, je crois que c’est Monsieur de Grimwald qui s’est amusé à trafiquer ce tandem ! J’ai voulu klaxonner parce que nous sommes arrivés, et à la place il y a eu ça.

— Ce vieux loufoque est encore plus dérangé que je ne le pensais, critiqua la jeune femme. C’est dangereux !

— Oh arrête un peu, je t’en prie… Avoue que c’est surprenant. Et très joli, en plus.

— Oui, bon…

Ils ralentirent l’engin pour s’arrêter en douceur, mais n’ayant pas l’habitude, ils tanguèrent quelque peu. Geneviève leva les yeux droit devant elle : un tout petit panneau couleur prune portait en lettres argentées l’inscription « Bienvenue à Pickwik ». Juste au-dessous du texte, en bas à droite, était gravé un minuscule dessin qu’elle ne pouvait pas voir. Elle s’approcha un peu. Cela ressemblait fort à une coccinelle ; mais celle-ci avait quelque chose d’étrange dont elle était incapable de dire ce que c’était.

Lorsqu’ils passèrent devant le panneau, tous deux se sentirent quelque peu mal à l’aise. Un petit garçon d’une dizaine d’années les épiait, le regard un chouïa agressif. Il semblait n’attendre personne en particulier, comme surveillant simplement l’entrée du village de Pickwik.

Rien dans ce village n’était fade. L’ensemble des couleurs était tranché, vif et entier, sans demi-mesure. Ils passèrent devant un petit bar à l’enseigne penchée où l’on pouvait lire : « La Chenille ». Le bâtiment était d’un vert pomme un peu passé, et le tour de ses fenêtres tout comme son toit se targuait d’un vert plus vif encore, émeraude et luisant. La tenancière avait quelque chose de triste : le visage dépressif et les yeux inexpressifs, elle était habillée comme au début du XXe siècle, à ceci près que le tissu de sa robe à cerceaux était moderne. Derrière son bar, elle observait, passive, les cinq clients regroupés autour d’une même table fumant d’énormes pipes incrustées de rubis en forme de coccinelle. Juste un peu plus loin, derrière « la Chenille », une épicerie à la devanture prune et orange leur rappela pourquoi ils étaient venus. Ils entrèrent donc pour faire les commissions. Les rayons étaient organisés dans un alignement parfait, et à la grande surprise du couple Proust, triés par couleurs. Pas très pratique, mais très pittoresque. Une petite voix surgit de la caisse près de l’entrée, pour leur dire bonjour. La jeune fille à qui elle appartenait n’avait guère plus de vingt ans et portait une tenue excentrique, sertie d’une épaisse chevelure rouge. Ils firent les courses et se dirigèrent vers elle.

— C’est vous les nouveaux ? questionna-t-elle sans attendre la réponse. Moi, c’est Myrtille, la fille du maire. Alors, ça vous plaît Pickwik ?

— Oui, c’est très joli, confirma David.

— Mais un peu spécial, enchaîna Geneviève.

— Oui, c’est vrai… mais on s’y fait vite, vous verrez ! Vous avez dû croiser Thomas, non ? reprit-elle entre deux pots de crème fraîche pris sur le petit tapis roulant.

— Qui ?

— Thomas, le gamin à l’entrée du village. Oui, il fait un peu peur. Mais il finira bien par vous adresser la parole. Et peut-être même qu’il sera aimable, avec un peu de chance !

— Mais qu’est-ce qu’il fait, là-bas ? Il attend quelqu’un ?

— Oh non, dit-elle derrière un sourire moqueur. Il est simplement très perturbé par les étrangers. Il se sent profondément concerné par le côté traditionnel du village, et il ne supporte pas les touristes ! Thom est un peu trop… conservateur.

— Ah…

Myrtille leur avait tenu la jambe, un bon moment après avoir fini de passer en revue tous leurs articles. Elle leur avait expliqué beaucoup de choses sur Pickwik, Thomas et ses autres habitants. La coccinelle sur le panneau était simplement l’emblème du village et de ses environs, vestige d’une ancienne croyance, légende à présent oubliée. Excepté par le Club des Pipes. « Pour plus d’explications, allez voir ces messieurs qui enfument la Chenille, avait-elle précisé. Ils seront ravis d’étaler leur lubie ». Puis avant de les laisser partir, elle leur avait fait cadeau d’une bonne partie de leurs commissions, en signe de bienvenue. David était aux anges, Geneviève ne cessait de rouler des yeux exaspérés.

Ils déjeunèrent à la Chenille, lorgnant avec amusement la tenancière, Miss Albertine, dont Myrtille leur avait décrit les aspects les plus évidents : vieille fille, grognon et dépressive, elle vivait recluse dans sa demeure au-dessus de son bar, qu’elle ne quittait jamais en dehors de ses heures d’ouverture. La « vieille bique », comme l’appelaient certains, faisait preuve d’une paranoïa suraiguë envers tout et n’importe quoi. Cela dit, en dehors de ces quelques caractéristiques flagrantes, Miss Albertine était bonne cuisinière, ce qui suffisait amplement à combler David et Geneviève. Et à la demande expressément supplicative de sa femme, David s’était abstenu de demander plus d’explications au Club des Pipes sur cette histoire de coccinelle, clôturant sa résignation par un « content que tu travailles enfin ta vie sociale, ma chérie ! ». Mais Jenny savait pertinemment qu’il ne laisserait pas tomber. Il était bien trop curieux pour ne pas aller fouiner dès qu’elle aurait le dos tourné.

Après le déjeuner, le jeune couple décida de faire un tour du village avant de repartir. Celui-ci n’était pas grand, mais ne semblait pas inanimé pour autant. Ils repassèrent devant l’épicerie prune et orange, d’où Myrtille leur fit signe de la main, puis contournèrent le bâtiment par la gauche. En face, un bâtiment bien plus imposant que les autres était fièrement orné d’un petit écriteau « Mairie ». En son centre, deux énormes colonnes taillées dans la pierre encadraient la porte d’entrée, soutenant en même temps un balcon sur lequel flottait le drapeau de Pickwik. Une dizaine de fenêtres encadraient ce somptueux décor aux couleurs du village, serties de rideaux en dentelle. La mairie avait des airs un peu plus sérieux que les autres bâtisses de la ville ; à ceci près qu’un rose très pâle ravivait par endroits ses murs d’un blanc cotonneux. Un peu plus à droite se trouvait une petite place ronde vers laquelle ils s’avancèrent, ornée en son milieu d’une fontaine à deux étages, surplombée par une coccinelle crachant de l’eau d’une teinte violette presque transparente. Juste en face, le bureau de tabac faisait office de poste, chatoyant d’un jaune poussin encadré de bleu. Un peu plus vers la droite, une maison orange dépourvue de fenêtre affichait en son centre l’inscription « Shérif ». Mais elle semblait ne pas avoir servi depuis des années.

Jenny restait de marbre face à tout ce faste de couleurs, et la gaîté ambiante ne semblait pas l’atteindre. « Bof, c’est toujours mieux que quand tout est gris », baragouina-telle. David ne l’écoutait pas, enchanté lui, par un village dans lequel il se sentait déjà chez lui.

Un petit bonhomme sortit à vélo du bureau de poste, un bob sur la tête. Le chapeau remplaçait apparemment l’habituelle casquette des employés de la poste. David l’arrêta :

— Bonjour ! Je suis David Proust, et voici ma femme Jenny.

— Bonjour Monsieur Proust, répondit le petit bonhomme en souriant. Je m’appelle Rémi. Mais tout le monde ici m’appelle Mimi.

— Ah, très bien euh… Rémi, enchanté.

— Mimi, reprit le petit facteur en articulant avec exagération. Tenez, puisque vous êtes là, cela vous ennuierait d’apporter cette lettre à Monsieur de Grimwald, votre voisin ?

— Non, bien sûr, accepta Geneviève, nous rentrons chez nous. Donnez-la-moi !

— Merci beaucoup Mam’zelle Proust, c’est très gentil. À bientôt !

Le petit bonhomme s’en alla, et ils décidèrent de rejoindre le tandem à l’entrée du village. Au passage du panneau, David tenta de saluer Thomas, mais le gamin resta muet, lui lançant un nouveau regard inquisiteur. Une fois sur l’engin, l’homme donna alors un coup de klaxon, envoyant une poignée de paillettes rouge et or. Puis ils pédalèrent de plus belle en direction de chez eux.

Chapitre 2

Une semaine s’était tranquillement écoulée, et les Proust commençaient à s’habituer à leur nouvelle vie pleine de promesses. Ainsi qu’à leur nouvelle ville qui, si étrange fût-elle, semblait regorger de bonnes surprises à venir. « Je savais qu’il existait quelque part un endroit comme celui-ci », se disait David. Geneviève, quant à elle, n’en avait pas perdu son cynisme, mais n’était par pour autant indifférente aux charmes de Pickwik et du Vers Galant, malgré ce qu’elle pouvait en dire. Ils avaient rencontré la famille Thirion, qu’ils avaient d’ailleurs invitée le lendemain soir à prendre l’apéritif. La jeune femme les trouvait plutôt étranges, même pour des habitants de Pickwik. Son mari en revanche leur attribuait quelque chose de fascinant, et les disait agréables, bien que quelque peu fuyants. Samuel aussi fut invité, car il leur avait finalement offert le tandem : lui n’en avait pas l’utilité. À leur grande surprise, ils l’avaient trouvé le matin même quelque peu arrangé : le vieux de Grimwald venait d’y ajouter une selle plus confortable pour Jenny, et une plus grande pour David. Toutes deux étaient rembourrées avec ce qui ressemblait vaguement à de la mousse, beaucoup plus moelleuse. Et chacun des deux côtés était peint en mauve, portant à présent leurs deux prénoms respectifs.

Je me suis permis d’entrer dans votre jardin. Ne m’en veuillez pas, il avait bien besoin d’un coup de neuf.

Elle trouvait ça « un peu trop et inutile », « kitsch et tape-à-l’œil », lui s’en délectait.

Peggy s’était, comme à son habitude, installé dans l’évier, avec — visiblement — la ferme intention de n’être dérangé sous aucun prétexte. Il fut donc fort contrarié lorsque sa maîtresse ouvrit le robinet pour laver quelques verres qui y étaient restés. Après avoir sursauté au contact de l’eau sur sa queue, il se dandina jusqu’à la fenêtre derrière l’évier, tourna ses yeux provocateurs vers Geneviève, puis avec une parfaite nonchalance, s’étira en s’appuyant sur la vitre, laissant ainsi deux traces de pattes sur le verre. Et non content de ces deux infiniment petites provocations, il frotta avec insistance la totalité de son pelage mouillé juste à côté des marques. Une fois sa vengeance satisfaite, il bâilla puis sauta de l’évier pour se diriger vers le salon. Mais le gros chat insolant ne s’attendait sûrement pas à ce qu’elle réagisse, du moins pas aussi violemment :

— Ouh… Attends un peu, saleté de chose inutile ! Viens-là ! hurla-t-elle en l’attrapant par la queue.

— Miaou ? fit Peggy, l’air de rien…

— Oui, c’est ça, fais l’innocent. J’en ai marre, maintenant !

La jeune femme se dirigea vers le premier étage, dans la salle de bains. Là, elle attrapa au passage une paire de lacets qui traînait sur le lavabo, bénissant pour une fois l’incapacité masculine à ranger ses affaires. Un long combat s’ensuivit. Peggy se débattait comme il pouvait, griffant, rugissant, s’acharnant à une vaine tentative de fuite. Mais la maîtresse avait gagné : au fond de la baignoire, le chat était entièrement ligoté, saucissonné par les lacets.

David, inquiet de tout ce raffut, venait d’apparaître dans l’entrée. Lorsqu’il vit la scène, il regarda sa femme avec un air complètement ahuri.

— Mais enfin, qu’est-ce qui t’a pris ?

— Alors, on a l’air malin là, hein ? ? s’adressa-t-elle au chat. Il m’a pris que j’en ai eu marre, mon cher David. Cette chose va me rendre folle.

— Tu n’as pas l’impression d’exagérer un peu, là ? Il ne faut pas se sentir persécuté comme ça.

— Peut-être, mais ça fait un bien fou ! répondit-elle en souriant.

La tortionnaire redescendit, savourant son bonheur de pouvoir faire sa vaisselle en paix ; David remonta travailler. En nettoyant la vitre impunément salie quelques minutes plus tôt, elle glissa un regard hébété dans le jardin du « vieux voisin cinglé ». Il était confortablement installé dans la chaise rehaussée en forme de fleur, profitant de son jardin et du beau temps, rare pour l’époque. Il semblait dessiner. Il leva la tête et aperçu Geneviève derrière sa fenêtre, de grands yeux ronds fixés sur lui. Il n’eut cependant pas l’air de s’en offusquer. Au contraire, toujours poli et agréable, il lui adressa un respectueux signe de tête, auquel elle répondit par un sourire plus effaré que convaincant. D’un coup, alors qu’elle s’apprêtait à feindre de s’affairer, la jeune femme vit que Samuel protégeait ses feuilles toutes griffonnées d’une pluie surgie soudainement, rentrant chez lui d’un pas pressé. Mais il eût tout juste claqué la porte derrière lui que, au sommet des chapeaux de chacun des nains de jardin, apparurent un à un de petits parapluies de toutes les couleurs. « Et moi qui croyais ne plus m’étonner »… murmura-t-elle, un soupçon amusée malgré tout de la loufoquerie dont faisait preuve cet étrange petit personnage.

Quelques minutes plus tard, Samuel arriva le premier, tendant à son hôtesse un joli paquet de châtaignes tout juste sorties du four, enveloppé dans un napperon de dentelle jaune. Selon lui, les fleurs étaient bien trop ordinaires, et qui plus est, c’était la saison des châtaignes.

La famille Thirion qui vint sonner peu après s’installa difficilement puisqu’au nombre de huit. Mais David avait prévu la difficulté et installait déjà quelques chaises et tabourets en plus des fauteuils et canapés. La chose s’annonçait plutôt bien, tous semblaient à leur aise et curieux de connaître leurs nouveaux voisins. Samuel de Grimwald et quelques-unes des sœurs Thirion se connaissaient apparemment déjà fort bien, et s’appréciaient en conséquence.

— Alors, vous êtes passés à Pickwik cette semaine ? demanda Madame Thirion.

— Oh, oui… répondit Geneviève.

— Il est vrai qu’on en ressort quelque peu déboussolé. J’ai moi-même du mal à m’y faire, après plus d’un an passé ici. On se demande parfois s’il n’y a pas un peu de magie derrière tout ça.

— Ou un asile de fous, rectifia Zoé de sa voix grave et suave.

— Je n’irai pas jusque là, dit David en souriant. Mais j’avoue ne pas m’en être encore remis.

— On s’y fait, à la longue. Et ça devient même plutôt agréable. On a l’impression de vivre dans un autre monde, enchaîna Lili.

La petite blonde avait un air absent, Jenny se demandait s’il en était toujours ainsi. Il semblait que oui. Cette petite avait quelque chose de spécial, d’intrigant. Des yeux d’un bleu laiteux et profond qui donnaient l’impression d’entrer dans un tourbillon de mystère. Une garde-robe décontractée et des cheveux très longs en désordre lui rendaient l’air encore plus serein.

Au fil du temps et des conversations de moins en moins stériles, Geneviève découvrit en Lili un personnage attachant, presque émouvant. À vingt ans tout juste passés, elle étudiait les lettres modernes et classiques à l’université la plus proche. Elle était tellement passionnée qu’elle avait déjà obtenu une licence, et entamait une maîtrise. Ses sœurs la disaient imperturbablement absorbée dans un monde littéraire bien trop vaste, qui les dépassait. « Lili passe le plus clair de son temps dans notre bibliothèque, en oubliant d’avoir une vie sociale », l’avait taquiné Ariane, la plus jeune de ses sœurs. Geneviève se laissait littéralement absorber par cette charmante voisine, quand le vieux de Grimwald vint prendre part à la conversation.

— Tiens, ma chère Lili, pendant que j’y pense… j’ai jeté un œil à la traduction et elle me paraît honnête, dans l’ensemble. Tu n’auras qu’à passer à la maison demain si tu veux la correction.

— Traduction ? interrogea la jeune Madame Proust.

— Oh, pas grand-chose, assura Lili. Juste un vieux livre en latin que j’ai retrouvé sous un tas de romans. Je ne sais pas d’où il vient, mais j’étais curieuse de voir ce que je pouvais en tirer. Et comme mon latin laisse à désirer, Sam a gentiment accepté de m’aider.

— C’est vraiment incroyable, ça ! s’étonna Geneviève. C’est surréaliste, cet intérêt pour de telles choses.

— Oh non, je suis simplement très curieuse.

Alors qu’elle s’apprêtait à rétorquer, Geneviève vit Peggy faire le tour des invités et choisir Ariane, la cadette, pour s’installer confortablement. La maîtresse de maison lui demanda si le gros matou ne la gênait pas, mais l’adolescente lui assura que non.

— C’est toi qui as détaché ce monstre, David ?

— Non, pas du tout…

— Détaché ? répéta Ariane.

— Euh… oui, nous avons eu un petit différend tout à l’heure. Ce chat est une vraie calamité. Il ne m’aime pas beaucoup. Il n’aime personne, d’ailleurs ! Enfin normalement.

— Ah oui ? Il a pourtant l’air mignon. Comment s’appelle-t-il ?

— Peggy.

— J’ai cru que c’était un mâle.

— Oui, c’en est un. Mais le frère de Jenny a cru qu’il s’agissait d’une fille pendant deux ans, expliqua David. Et maintenant, il ne répond pas quand on l’appelle autrement. Et puis avoir un nom de fille n’a pas l’air de le traumatiser plus que ça, alors…

— C’est marrant, reprit Ariane en esquissant un sourire, exactement comme Stanley. Enfin son contraire. C’est notre hibou. C’est une fille, mais nous l’avons d’abord pris pour un garçon.

— Un hibou ? s’étonna David. Génial ! Mais… c’est une chance inouïe, ça. C’est pratiquement improbable d’apprivoiser un hibou.

— Oh, il n’est pas tout à fait apprivoisé, vous savez. Stanley ne fait que ce qu’elle veut. Elle n’a simplement pas peur de nous.

— Mais vous avez quand même domestiqué un animal sauvage… insista-t-il.

— Loin de là, Monsieur Proust. Il s’est domestiqué tout seul. Et puis nous n’y sommes pour rien, elle est dans la famille depuis… longtemps.

David n’en revenait pas ; mais il n’eut pas le temps de s’attarder sur ce fait fascinant, car il vit Jenny lever les yeux au ciel dans un profond soupir, amusée en présence des voisins, excédée en réalité. Peggy était, à présent, monté sur le rebord de la cheminée. Parfaitement aligné à l’armée de bougies postée dessus, il la regarda fièrement. La patte en l’air, sans cesser un instant de la fixer dans les yeux, il frappait légèrement chacune des bougies pour les faire tomber une à une, se déplaçant parfois de quelques centimètres vers la gauche pour atteindre son but.

Zoé fut très amusée par ce comportement totalement insolent et provocateur qu’aurait eu un enfant gâté. David allait se lever, mais Samuel se trouvait déjà près de Peggy à lui susurrer on ne savait quoi à l’oreille, le prenant dans ses bras. « Je pourrais lui fabriquer quelques jouets un peu spéciaux », murmura le vieux de Grimwald, vraisemblablement plus pour lui-même que pour ceux qui l’entouraient.

L’incident essoufflé, Geneviève — qui tentait de faire bonne figure malgré son irrépressible envie de prendre le chat par la queue — remarqua un joli médaillon émeraude qui pendait au cou de Lili. Il avait la forme d’une demi-lune et, malgré sa discrétion, il émanait de lui bien plus que la simple brillance d’une véritable émeraude. Elle allait lui demander ce qu’il représentait quand elle vit la même pierre, de la même forme, sur l’alliance de sa mère. Puis elle se souvint l’avoir déjà vue quelque part… Sur Zoé ! Lors de leur première rencontre, la sœur aînée de Lili le portait effectivement, tout comme Ariane. Les autres sœurs l’avaient-elles aussi ? Geneviève vérifia discrètement. À part Élisa — la plus « soignée » et à la mode —, chacune des femmes Thirion portait cette pierre. Intriguée, elle s’approcha un peu plus de Gaëlle, la mère, et lui dit d’un air admiratif :

— J’aime beaucoup votre alliance, la pierre est très jolie. A-t-elle une signification ?

— Quelle jolie maison ! s’empressa de s’exclamer Monsieur Thirion, comme paniqué d’une question aussi indiscrète. C’est vraiment mieux que chez l’ancienne propriétaire. Elle a dû vous la vendre dans un sale état.

— Ah oui ? s’intéressa David. C’était si horrible que ça ? C’est vrai que les murs de la chambre étaient assez hideux, mais…

— La vieille Thaffiot ! bougonna Zoé de sa voix « masculine ». Brrr… quelle plaie, celle-là ! Et son immonde caniche rose bonbon…

— Rose ?

— Oui, on aurait dit un chamallow. Aussi insupportable que sa maîtresse.

— Oh, Miss Marguerite n’était pas si insupportable, intervint Samuel. Elle avait simplement quelques difficultés à s’adapter en société.

— Tu plaisantes, c’était une vieille bourrique ! Cette bonne femme t’ennuyait constamment, autant que nous. Ah, Sam, toujours à défendre la veuve et l’orphelin…

— Oui Sam, enchaîna Ariane, elle mettait son réveil à trois heures du matin exprès pour mettre la musique au plus haut volume !

— Oh, ce n’était sûrement pas fait exprès…

— Samuel, tu crois vraiment qu’elle écoutait du dark metal ? !

Le débat s’était animé, bien que très amicalement, pendant cinq bonnes minutes. Sam et Zoé n’avaient cessé de se renvoyer la balle, argumentant non sans ferveur sur les différents aspects de la vieille Thaffiot — qui ne supportait ni Pickwik ni ses habitants — jusqu’à ce que Sam capitule, à court d’arguments.

Une vingtaine de minutes plus tard, tous rentrèrent dîner chez eux, remerciant chaleureusement les Proust pour cette « soirée très agréable ». Ariane et Lili promirent respectueusement de revenir pour montrer Stanley à David, ainsi que quelques livres anciens à Geneviève. Zoé s’arrêta sur la balancelle dans leur jardin pour fumer une cigarette, proposant à Jenny de lui en offrir une. Celle-ci accepta. Le vieux de Grimwald, lui, avait rejoint ses nains de jardins après avoir sorti — d’on ne savait trop où — une lampe de poche encore jamais vue nulle part ailleurs : en forme de papillon elle éclairait à une distance phénoménale pour sa taille, et portait les couleurs bien distinctes de l’arc-en-ciel. « Très masculin ! », avait lancé Monsieur Thirion, ce à quoi Samuel rétorqua d’un air amusé : « Vous me connaissez, Philippe… »

Geneviève et Zoé passèrent un petit moment ensemble, qui fut très agréable. Jenny ne mit pas longtemps à s’apercevoir que la jeune femme portait à merveille sa voix suave. Du haut de ses vingt-trois ans, elle était calme et posée, parfaitement consciente du monde et éveillée quant aux personnes qui gravitaient autour d’elle. Les sœurs Thirion semblaient être unies et soudées, comme si elles avaient eu à porter des responsabilités que n’ont pas d’ordinaire des jeunes filles de leurs âges. Les deux voisines apprenaient à se connaître, bavardant et se laissant bercer par la balancelle, sous le saule pleureur. Geneviève se laissa tenter par une de ces cigarettes qu’elle ne fumait qu’occasionnellement. Zoé précisa qu’il s’agissait d’un paquet acheté au tabac de Pickwik, et qu’elles avaient donc un goût particulier. Des « cigarettes d’automne », à la crème de marrons, et sans nicotine. Personne ne savait d’où elles pouvaient venir, puisqu’on n’en trouvait qu’au village, et que sur un paquet brun et violet était inscrit Pickwik, en lettres argentées. Bientôt, il y aurait les « cigarettes de Noël », les préférées de Lili. La petite blonde leur trouvait un goût de mandarine et de cannelle ; c’était la période de l’année qu’elle chérissait le plus.

— Hé, psst ! surgit une voix derrière elles.

— Papa, mais qu’est-ce que tu fais là ?

— Ta mère prépare encore le dîner, et j’ai envie de fumer.

— Oh non, tu ne vas pas recommencer ! On dirait un gamin de quatorze ans. Maman n’est pas bête, tu sais. Elle se doute bien que tu fumes en cachette.

— S’il te plaît, donne-m’en une, supplia Philippe en jetant un œil à la fenêtre du salon.

Zoé soupira et finit par lui en donner une.

— Beurk, c’est celles aux marrons ? Je ne les aime pas trop…

— Allez viens, allons manger, souffla sa fille en levant les yeux au ciel. À bientôt Geneviève, contente d’avoir une nouvelle voisine.

— Oui, moi aussi, au revoir !

La jeune Madame Proust crut entendre ululer en rentrant chez elle. C’était peut-être Stanley…

Le lendemain, le couple s’était levé tôt pour travailler. Ils passèrent la matinée devant des épreuves à corriger, et tapotant sur le clavier de son ordinateur pour David. Elle avait une bouillotte sur les genoux et une théière remplie à ras bord à côté de ses feuilles, pour ne pas s’endormir dessus. Il lui arrivait de se passionner pour un roman, mais le métier avait aussi ses mauvais côtés : elle avait cette fois-ci sous les yeux un pseudo roman de 428 pages de — comme elle s’en plaignait depuis la veille — nullité. 428 pages de déblatérations inutiles et ennuyeuses sur les boîtes de conserve et les surprises qui en résultent. Bien sûr, l’auteur y avait vaguement glissé une histoire. Mais elle était complètement informe sans aucune consistance.

De l’autre côté de la pièce qu’ils avaient transformée en bureau, Geneviève entendit son mari protester contre Peggy : l’animal avait décidé de s’installer sur le bureau de David, à côté de son ordinateur. Il le regardait envoyer des mails et, de temps à autre, environ toutes les dix secondes –, il appuyait sur une touche ou deux, fixant toujours le clavier comme pour examiner ce qui en résultait. Et, par-dessus tout, tester la patience de son maître qui tentait en vain de la faire déguerpir. Geneviève explosa d’un rire sonore :

— Alors, mon chéri, on a du mal à s’en sortir ?

— Oh, ça va hein… ce truc est insupportable.

— Toi qui le défends toujours, tu me surprends ! Tu n’as qu’à lui mettre une tape sur la tête.

David s’exécuta et Peggy descendit de son bureau pour sauter aussitôt sur celui d’en face. Il eut juste le temps de se tremper la queue dans la tasse de thé encore pleine, puis de balayer les feuilles de Jenny avec. Ensuite, il fila en direction des escaliers, probablement pour s’installer dans l’évier.

— Je t’avais dit que ce chat m’en voulait ! cracha-t-elle, dépitée.

— Mais non, il s’amuse…

— Il y a quand même des fois où je me dis qu’il comprend tout ce que nous disons.

Mais David n’eut pas le temps de rétorquer, car on sonnait à la porte. Il descendit quatre à quatre les marches du grand escalier, et trébucha sur une paire de chaussures avant d’ouvrir la porte. C’était le facteur un peu potelé qu’ils avaient rencontré quelques jours avant, qui portait toujours son bob jaune.

— Tiens, bonjour, Rémi !