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Cinq années se sont écoulées depuis le départ d'Edwin Thaffiot...
Arthur et Joséphine sont des enfants espiègles et bientôt ils devront affronter le « monde extérieur » en rejoignant une école en ville. Thomas se méfie de Juliette, alchimiste gouvernementale, débarquée comme un cheveu sur la soupe et dont Samuel est tombé amoureux. Au large, un sous-marin scrute les émissions de Radio Galante. Pourquoi ?
Découvrez le troisième tome de cette saga fantastique drôle et déjantée !
EXTRAIT
Du côté des Thirion, la vie suivait son cours, subissant parfois quelques remous qui venaient bousculer leurs habitudes. Gaëlle avait finalement réussi à retaper
l’ancienne chapelle de Pickwik pour ouvrir son école de danse, qui fonctionnait plutôt bien. Ariane, la plus jeune de ses filles, avait obtenu ses examens de fin d’études sans trop de peine. Elle continuait à peindre quelques toiles entre deux concerts, auxquels elle participait dans un groupe prometteur en tant que première flûte.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
À propos du tome 1
Éva Giraud possède une plume caméléon créant un roman à la fois poétique et très moderne qui ravira les jeunes lecteurs comme les plus âgés : de 14 à 77 ans... -
Spleenlajeune
À PROPOS DE L'AUTEUR
Éva Giraud, née en France en 1988, a grandi à Rouen, où elle est revenue vivre après quelques années à Toulouse. Après avoir été danseuse de feu, pigiste et bien d’autres choses, à 26 ans, elle décide de créer avec une amie une association de promotion artistique et culturelle dans laquelle elle anime des ateliers d’écriture, dont la marraine n’est autre qu’Amélie Nothomb. C’est à la Belgique qu’elle a décidé de confier son cinquième roman :
Nos folies ordinaires paru en 2016.
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Seitenzahl: 226
Veröffentlichungsjahr: 2018
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À Lulu,qui m'a toujours rappelé que rien n'est insurmontableet que la vie est belle
Ce roman est une œuvre de pure fiction. En conséquence, toute ressemblance, ou similitude avec des personnages, des organisations et des faits existants ou ayant existés, ne saurait être que coïncidence fortuite, il pourra cependant contenir des termes et expressions typiquement Pickwikaises.
Aucun chat (psychopathe ou autre) ou animal n’a été (réellement) maltraité lors de l’écriture de cette série, toutes les scènes concernant Peggy sont purement le fruit de l’imagination fertile de Geneviève… enfin, nous l’espérons...
Au Vers Galant, rien n’avait vraiment changé. La seule différence apparente, c’était les jumeaux. Arthur et Joséphine Proust avaient maintenant cinq ans, c’était leur dernière année de scolarité à Pickwik. Après la maternelle, il leur faudrait entrer au cours préparatoire en dehors du village.
Ils n’étaient pas du même sexe, mais se ressemblaient beaucoup. Ils avaient appris à devenir taquins et créatifs, qualités calquées sur leur entourage proche. Leur trop-plein d’énergie, Arthur et Joséphine le dépensaient avec Peggy, au grand malheur de Geneviève qui avait bien été forcée de s’y faire. Cela dit, le gros chat la laissait tranquille depuis quelque temps.
Le mini psychopathe à poils roux ne lui faisait plus subir ses humeurs, à quelques rares exceptions près. Lorsqu’il s’ennuyait trop par exemple. Rien ne vaut la tradition, qu’elle soit agréable ou non.
Ces moments-là mis à part, Geneviève remerciait son voisin chaque minute où elle était tranquille, car c’était grâce à lui. Samuel de Grimwald le lui avait promis, et il l’avait fait : une chatte mécanique tout à fait réaliste était venue semer la zizanie dans le cerveau de Peggy, qui s’évertuait à présent à tenter d’attirer l’attention de sa nouvelle voisine aux yeux de biche et au pelage étincelant. Valentine. Un prénom à l’effigie de l’amour, qui rendait Peggy tout chose à chaque fois qu’il la regardait par-dessus la clôture. Et il y passait des heures, plissant les yeux, les moustaches aux aguets.
Samuel avait mis neuf longs mois pour obtenir un résultat quasi parfait. Ce fut long, mais il y parvint. Il en allait de la santé mentale de sa voisine. Un beau jour, il avait débarqué chez les Proust, les cheveux hirsutes et son tablier rose en lambeaux, déclarant à Geneviève :
— J’y suis arrivé ! Enfin ! J’ai l’impression d’avoir accouché, c’est une sensation très étrange... Mais la voilà, notre belle Valentine.
Geneviève l’avait embrassé avec fougue, tapotant le sommet de sa tête d’inventeur pour le remercier de tout son cœur : elle se voyait déjà libérée de la corvée de ménage à l’infini, pouvant désormais passer la serpillière une seule et unique fois, sans craindre que le chat n’attende le moment propice pour piétiner de boue le sol encore mouillé. La vie est faite de petits plaisirs tout simples...
Du côté des Thirion, la vie suivait son cours, subissant parfois quelques remous qui venaient bousculer leurs habitudes. Gaëlle avait finalement réussi à retaper l’ancienne chapelle de Pickwik pour ouvrir son école de danse, qui fonctionnait plutôt bien. Ariane, la plus jeune de ses filles, avait obtenu ses examens de fin d’études sans trop de peine. Elle continuait à peindre quelques toiles entre deux concerts, auxquels elle participait dans un groupe prometteur en tant que première flûte.
Après avoir accumulé les stages non rémunérés dans des ateliers d’artistes et entreprises de décorations, la jeune fille avait fini par trouver un travail dans une galerie d’art. Bien que le lieu fut focalisé sur la photographie, elle s’y sentait bien, et ça lui permettait de garder un pied dans le milieu artistique si cher à son cœur, tout en gagnant sa vie. Ariane faisait de son mieux pour ne pas laisser les artistes et leurs sales caractères ternir l’image qu’elle se faisait d’eux. Certains réclamaient tant d’attention qu’elle se contentait de se tourner vers ceux qui n’enchaînaient pas les caprices saugrenus de divas en détresse.
Élise, malgré cinq ans passés à tenter d’établir de nouvelles prouesses littéraires sans y parvenir, était toujours aussi bien reçue avec sa biographie. Elle passait donc d’un salon du livre à l’autre, rentrant régulièrement auprès de sa tendre Myrtille.
Éliane voyageait toujours beaucoup, partie la plupart du temps aux quatre coins du monde, subvenant à ses besoins primaires en enchaînant les jobs en tout genre.
L’aînée des sœurs, Juliane, ne mettait les pieds à Pickwik que lorsqu’elle avait assez de temps pour venir voir ses parents. Mais son métier d’infirmière et la vie décalée qu’il lui imposait l’en empêchaient souvent.
Trois ans plus tôt, Zoé trouva à se faire employer dans une entreprise spécialisée dans la communication publicitaire. Mais l’esprit compétitif et la pression qu’on lui mettait pour être prolifique à tout et n’importe quel prix l’avaient bien vite poussée à se tourner vers une reconversion plus humaniste.
Elle travaillait à présent dans une association qui se destinait au droit à l’éducation pour les enfants du monde entier. Un sacrifice financier qu’elle accepta sans difficulté : vivre chez ses parents ne lui posait aucun problème. Pickwik était toujours aussi accueillant, comme un cocon qu’elle n’aurait pas quitté de toute façon.
Quant à Lili, elle s’était battue d’arrache-pied pour mener à bien son projet de librairie, qui fonctionnait à présent assez bien pour lui permettre de gagner un peu d’argent, et d’habiter juste au-dessus, là où six ans plus tôt, le cabinet du Docteur Lucien Duchemin accueillait ses patients.
Le Vers Galant lui manquait beaucoup. Sa bibliothèque dans le grenier, surtout. Mais la librairie dans laquelle elle s’était tant investie lui convenait parfaitement. C’était à présent un endroit paisible et coloré, à son image, qui avait gagné sa clientèle en peu de temps. Et même si elle était surtout la seule libraire du village, elle aimait croire que sa clientèle appréciait ses avis et conseils de lecture.
L’ex-Docteur Lulu revenait en visite de temps à autre, officiellement pour promener ses moutons bleus. Mais on savait bien qu’en vérité, il lui prenait surtout un petit vague à l’âme, une sorte de nostalgie heureuse qui le ramenait au village en souvenir d’une époque révolue. Un pèlerinage, en somme. Le temps et le métier d’éleveur lui avaient grisé les cheveux et creusé les traits. Malgré la fatigue, il semblait en paix avec sa nouvelle vie, et si les cafés d’Albertine lui manquaient terriblement, la vie au grand air le confortait dans sa nouvelle vocation.
Mimi et sa douce coulaient des jours heureux depuis leur mariage. Le caractère d’Albertine ne s’était pas adouci pour autant, mais quelques années de vie commune n’avaient pas anéanti la patience de Mimi, toujours aussi attendri par les sautes d’humeur hystériques de sa femme. Et lorsque sa patience était mise à l’épreuve, il pouvait toujours raconter ses malheurs à Monsieur et Madame Dingledon. Les limaces n’avaient pas vécu tout ce temps, bien sûr. Sans comprendre comment Mimi ne s’en était pas aperçu, Albertine avait remplacé, presque chaque année, les cadavres du couple baveux. Il aurait été bien trop triste de les voir s’en aller au pays des limaces. Il continuait donc, depuis cinq ans, à croire que ses chers compagnons avaient une sorte de jeunesse éternelle entretenue par ses bons soins.
Miss Albertine continuait, bien entendu, à trouver des raisons pour ennuyer « le gros Bébert », qui répondait toujours présent à ses provocations. Ces deux-là ne pourraient jamais s’entendre comme des gens normaux.
Cependant, les crises entre eux étaient moins fréquentes depuis deux ou trois ans, en raison des activités nombreuses et variées du désormais célèbre Club des Pipes.
Des réunions de mosaïque sur pipe les occupaient quatre heures chaque jour, en plus de leur « convention hebdomadaire sur les nouvelles matières propices à l’art », et de la chorale qui leur prenait cinq heures par semaine. Autant dire que le Club des Pipes avait fini par faire le deuil de sa Coccinelle disparue, au profit d’autres activités bien plus ludiques. On disait même, lorsqu’ils donnaient une représentation à l’occasion, que ces années d’entraînement acharné avaient conduit le Chœur des Pipes à une certaine maîtrise de son talent. Ils étaient devenus de bons chanteurs. Comme quoi, ces dandys faisaient preuve d’une ressource inépuisable de sujets à explorer. Nouvellement, ils prenaient même le temps de caser quelques heures consacrées à l’origami dans leur emploi du temps déjà chargé. Toujours plus. « Parce que le quotidien peut tuer ». Leur excès de zèle avait cependant conduit Monsieur le Maire à freiner leurs ardeurs.
Un jour, alors que le village était déjà entièrement redécoré à coups de grues en papiers, tortues et coccinelles froissées en tout genre, ils ajoutèrent le détail qui obligea la mairie à intervenir : sur le banc en face de la poste trônait depuis quelques jours une grue en papier d’un mètre sur deux, qui suintait et se ratatinait un peu plus à chaque averse.
Si Bernardin de Lavilliers avait fortement protesté auprès des autorités, arguant que le but de cet art éphémère était de souligner le fait que « dans la vie, rien n’est immuable », ce fut malgré tout la grue de trop.
Albertine trouvait ces histoires ridicules évidemment. Elle comparait souvent le Club des Abrutis à « une bande de femmes au foyer qui fait semblant de s’occuper avec des travaux manuels, avec en plus de faux airs d’académiques mal dégrossis ». Mais c’était plus pour le principe, pour avoir le dernier mot. Car finalement, du moment qu’on lui fichait la paix, elle se portait très bien. D’autant plus que lorsqu’ils squattaient son café pour leurs ateliers mosaïque, elle ne les quittait pas des yeux : de tels comportements la fascinaient. C’était selon elle un cas d’étude obligatoire pour le plus pointu des chercheurs en sciences humaines. Pickwik n’en comptant aucun, elle s’était mis en tête de les étudier elle-même, prenant soin de noter des semaines durant leurs moindres faits et gestes dans un petit carnet. Une tâche exigeante et minutieuse qui l’avait occupée fort longtemps.
Du côté de chez Sam, tout allait beaucoup mieux. Ces deux dernières années, il en avait vu de toutes les couleurs, subissant de grands changements pas toujours évidents, avec une famille compliquée à gérer.
Les parents de sa nièce Éléonore lui avaient laissé le soin de s’en occuper de plus en plus souvent. Ils n’arrivaient pas à gérer les situations de plus en plus cocasses dans lesquelles elle se mettait, et avaient fini par lui dire qu’ils n’avaient plus la force. Mais la jeune fille ne leur avait pas fait subir une simple crise d’adolescence au même titre que ses congénères. Une sorte de tumeur appuyait sur une partie de son cerveau depuis fort longtemps, que les examens médicaux avaient révélée trop tard.
Si les médecins purent l’enlever sans trop de soucis, réglant ainsi ses problèmes de comportement, ils n’avaient pu éviter l’inévitable.
À dix-sept ans, Éléonore devint aveugle. S’ensuivirent six longs mois de dépression. Elle ne se nourrissait plus, ne se levait plus. Son oncle dut même lui faire sa toilette une fois ou deux. Samuel tint bon, courageusement, forçant le respect de ses voisins et amis qui l’aidaient comme ils le pouvaient. Mais il était trop gentil. Samuel de Grimwald, patient, subissait jour après jour la dépression de sa jeune nièce, se résignant à lui porter assistance bien plus que de raison.
Même ce cher et si patient Henri avait failli démissionner, n’en pouvant plus d’entendre la jeune fille se plaindre sans même faire l’effort de parler dans une langue qu’il puisse comprendre.
Alors un matin de février, Geneviève Proust prit les choses en mains. Débarquant dans la chambre sombre et glauque d’Éléonore, elle ouvrit la fenêtre, la débarrassa de ses draps, la fit lever de force, la jeta sous la douche, et comme le résumait maintenant la jeune aveugle, « hop, un coup de pied aux fesses ! ».
La fermeté de Jenny paya. Pas une fois sa voisine n’avait flanché devant les pleurs et les cris d’Éléonore. Ce fut dur et parfois violent, mais elle avait tenu bon.
Quelques semaines plus tard, c’est une nouvelle Éléonore qui cuisinait avec Henri et reprochait à son oncle le désordre dont souffrait son atelier. Elle se sentait « toute neuve ».
Depuis deux ans, elle avait retrouvé des repères, se débrouillait seule, était responsable, caractérielle et obstinée :
— Tonton, si tu ne viens pas manger immédiatement, je te prive d’atelier pendant deux semaines !
Et un peu plus tard :
— Je suis comme tout le monde, sauf qu’en prime, j’ai le droit de ne pas travailler !
On pouvait rire de tout avec elle. Surtout de son handicap. Un sujet restait seulement à ne pas aborder : ses parents. Elle considérait leur comportement comme un abandon pur et simple, et serait dorénavant fidèle à son oncle ainsi qu’à ceux qui avaient vraiment pris la peine de s’occuper d’elle.
Depuis peu, elle était même capable de s’occuper des jumeaux, si ça n’excédait pas une heure. Alors que la dernière fois, Geneviève le lui avait demandé, le temps de faire un aller-retour au village, Éléonore lui avait répondu sans hésiter :
— T’inquiète, je les ai à l’œil !
Elle n’était pas entièrement confiante : même si elle se débrouillait très bien et s’occupait d’elle-même de façon tout à fait autonome, surveiller deux tornades de cinq ans était une autre paire de manches. Mais Éléonore tenait à se rendre utile comme n’importe quelle jeune voisine, et elle refusait d’avouer à Jenny qu’une heure de baby-sitting l’épuisait littéralement.
Suite aux dernières élections pickwikaises, tout s’était trouvé chamboulé pendant quelques semaines. Les résultats avaient été très serrés entre Barnaby Bodart et Sybille d’Estreval, mais Sybille avait été élue.
Personne n’avait vraiment compris le pourquoi du comment, mais c’était ainsi, et même Barnaby avait fini par l’accepter.
Un mois de dépression, puis il s’était relevé fièrement, continuant sa vie comme avant.
Deux séances de yoga par semaine l’avaient aidé à moins stresser, ce qui lui avait permis de revenir à ses premières amours : un magasin d’antiquités dans une petite rue de Pickwik. Passionné par les vieilleries, il s’était évertué à cultiver le mythe : au lieu de faire les poussières dans sa boutique, il avait demandé à Sam de lui fabriquer un vaporisateur spécial. Il avait donc pu vaporiser la poussière sur ses meubles, rendant ainsi bien plus authentique son petit magasin B.B Antiquités.
Développer des allergies à la poussière ne l’avait pas freiné : avec des antihistaminiques, tout était parfait. Même le fait de voir tous ses clients éternuer à cause des moutons qui se baladaient à chaque coin de tiroir n’était pas un problème : un distributeur de mouchoirs à l’entrée, et tout allait pour le mieux.
Barnaby avait pu garder son logement de fonction au-dessus de la mairie, car si Sybille d’Estreval avait repris son poste, elle n’avait pas souhaité changer ses habitudes de vie. Une petite cabane comme celle de Thomas pour être en harmonie avec la nature lui suffisait amplement.
Dans le fond, le changement de Maire n’avait pas perturbé grand-chose à la vie pickwikaise, si ce n’est quelques broutilles plutôt positives et toujours un peu plus farfelues, auxquelles tout le monde s’était vite habitué. Pour autant, Sybille ne faisait pas n’importe quoi, car c’était peut-être une hippie pour beaucoup de gens, mais « vivre avec Mère Nature n’autorise pas à faire n’importe quoi avec l’administration ».
L’esprit communautaire s’en était trouvé d’autant plus renforcé, et Sybille n’imposait jamais rien : elle préférait proposer et convaincre. Lorsque Lili Thirion avait inauguré la Librairie Manquante, Madame la Maire avait usé de beaucoup de tact :
— L’idéal, ma petite Lili, ce serait que la culture soit accessible à tous, et donc gratuite.
— Mais comment je suis censée faire ? Je vends déjà à moitié prix, il faut bien que je mange, quand même !
— Oui, j’entends, mais ce serait bien de trouver une solution.
Elle avait laissé à Lili le temps de réfléchir, chercher, proposer, et finalement, la solution convenue leur allait à toutes les deux : une librairie normale, mais avec un coin spécial tout au fond de la boutique. Il était désormais possible de prendre un livre proposé sur l’étagère bleue, à condition d’en déposer un autre à la place. Un compromis qui satisfit tout le monde et fonctionnait plutôt bien.
Mais Sybille ne s’était pas arrêtée là. Elle avait tellement harcelé sa sœur, qu’Albertine avait fini par céder sur le Point Chakra : il serait ouvert uniquement le dimanche, quand il faisait beau, et avec chaussures obligatoires. « Parce que je veux bien être gentille, mais ce n’est pas la fête à Woodstock non plus ! ».
Les nouvelles dispositions de Madame la Maire avaient pris de l’ampleur. On instaura aussi une course de trottinette autour de Pickwik pour financer le bal de printemps. Bal pendant lequel les concurrents se disputaient par couple la première place sur des valses, polkas et mazurkas, le but du jeu étant de tenir le plus longtemps possible.
Ce marathon de danse de couples durait vingt-quatre heures en tout, usant les talons, écorchant les orteils des femmes dans des chaussures à talons des années 30.
En général, aucun couple ne tenait jusqu’à six heures le lendemain matin, mais tous voulaient essayer. Bernardin n’étant pas en reste pour les responsabilités, il donnait un coup de sifflet lorsqu’un couple n’en pouvait plus. Et se voir évincé de la compétition par un bruit de canard donné par Bébert en poussait plus d’un à se surpasser. Le couple gagnant remportait une couronne de fleurs.
Pour ceux qui ne dansaient pas, Sybille avait instauré un concours de tissage de marguerites qui se déroulait sur quatre heures : le plus grand tissage était exposé à la mairie jusqu’à ce qu’il fane, avec le portrait du gagnant.
Mis à part ces quelques changements bien accueillis dans l’ensemble, et les fleurs sauvages que Sybille avait fait planter un peu partout dans le village, rien n’avait vraiment changé. Pickwik était resté Pickwik, avec des manifestations toujours gaies et disjonctées. Madame la Maire avait l’air tout aussi perchée, souriant sans cesse chaleureusement à ses concitoyens enchantés.
Les jours avaient coulé paisiblement. Mais lorsque vint la fin de son mandat, Madame la Maire sortante n’avait pas souhaité se représenter. La paix et la tranquillité auxquelles elle aspirait étaient incompatibles avec les responsabilités d’un tel poste. Samuel non plus n’avait pas cédé. Les insistances de certains votants ne l’avaient pas convaincu. Ce fut donc en toute humilité que Barnaby Bodart reprit ses anciennes fonctions. Son magasin d’antiquités ouvrait deux jours par semaine et le reste du temps, il s’occupait de Pickwik.
Le monde extérieur n’était plus qu’un lointain souvenir un peu terne pour Geneviève et David Proust. Il leur paraissait tellement dépassé ! Les jumeaux ne le connaissaient que très peu, et c’était bien ainsi. Un jour, on annonça la sortie des nouvelles cigarettes de Pickwik. Pêche-goyave-abricot, qui resterait toute l’année cette fois-ci, et que Geneviève adopta sans difficulté.
En farfouillant au grenier, elle était retombée sur un vieux paquet des cigarettes qu’elle fumait avant d’arriver à Pickwik. Par nostalgie, elle en alluma une, qui la fit immédiatement toussoter et grimacer. Le goût lui était devenu immonde et écœurant. « Beurk, mais comment j’ai pu fumer ces trucs-là ? ». C’est qu’on s’habitue vite aux bonnes choses.
C’était la dernière année de maternelle pour Arthur et Joséphine Proust. Pickwik comptait fièrement son unique classe dont la maîtresse s’occupait avec passion. N’ayant qu’une dizaine d’élèves, elle se jetait corps et âme dans ce métier qu’elle adorait, pour le plus grand plaisir des petits comme pour celui des grands. Il faudrait ensuite envoyer les jumeaux à l’extérieur. Il n’y avait pas d’école primaire au village.
David angoissait d’avance et Geneviève laissait sentir qu’elle n’aimait pas trop cette idée. Ariane et Lili la rassuraient souvent : elles en avaient fait l’expérience et s’y étaient bien vite habituées. Surtout à cet âge, on s’habitue à tout. Ce n’était pas plus mal qu’ils commencent à s’y faire dès l’enfance. Sinon, le jour où ils seraient obligés de visiter le monde pour trouver du travail, « bonjour le choc du siècle ».
En attendant, il serait bientôt l’heure d’aller les chercher. David et Geneviève accrochèrent la remorque au tandem.
Les jumeaux adoraient grimper dedans et se laisser traîner.
En partant, ils croisèrent un Peggy amoureux qui surveillait Valentine, l’élue mécanique de son cœur.
Depuis le haut du marronnier, il se dandinait en la fixant, lui miaulant après d’un timbre qu’on ne lui connaissait pas.
En arrivant devant l’école, ils saluèrent poliment Roland Dupré, qui s’était présenté aux élections quelques années plus tôt. Blessé de ne pas avoir eu beaucoup de soutien et de s’être fait battre à une écrasante majorité, il avait décrété depuis que les gens du village n’étaient pas normaux. Il ne les fréquentait plus et attendait sagement de pouvoir déménager. Personne ne s’en était vexé : Roland Dupré était un homme assez ennuyeux.
La petite famille passa à la boulangerie de Mimi pour acheter le goûter, puis se dirigea vers une petite place derrière la poste où Samuel avait construit un véritable manège pour les enfants.
Un manège que Sybille avait réclamé pour une raison précise : motiver les enfants. Car celui-ci avait une particularité tout à fait ludique et innovante : il était construit de telle façon que pour monter dessus et faire quelques tours, il fallait d’abord insérer dans le mécanisme un certain nombre de bons points donnés par la maîtresse.
Bien travailler, c’était l’assurance de pouvoir faire un tour de manège. Il pouvait accueillir cinq enfants en même temps, sur cinq animaux en bois : une tortue avec un parachute, un poney sur patins à roulettes, une loutre qui fait du surf avec des lunettes de soleil, un hérisson à chapeau haut de forme, et bien sûr une coccinelle avec une patte dans le plâtre.
Arthur ne quittait plus la coccinelle. D’abord parce qu’il avait pitié de la pauvre bête souffrant le martyre avec sa jambe plâtrée, mais surtout parce que tonton Samuel leur avait raconté l’histoire du village. Le bambin trouvait ça « carrément trop classe ».
Joséphine, en enfant plus pragmatique, préférait le hérisson. Si quelqu’un voulait lui voler sa place, il se ferait piquer par les poils de Monsieur Hérisson.
Remontant sur le tandem, toute la petite famille prit le chemin du retour. Ils croisèrent une Miss Albertine très en forme, bien droite dans son corset couleur prune à lacets fuchsia.
— Salut les Proust ! Alors, comment vont les têtards ?
— Mais enfin, vas-tu arrêter de les appeler comme ça ? s’offusqua David.
— Bah, ils ne sont pas finis, dit-elle en haussant les épaules.
— Oh arrête, soupira Jenny, ce n’est pas méchant... Et puis, ça se tient, comme explication !
En cette fin d’été, Lemon et ses petits profitaient de la dernière invention de Samuel : il leur avait fabriqué de tout petits surfs à leur taille.
Les tortues pouvaient ainsi faire la sieste dans l’eau sans craindre de ne plus flotter une fois endormies. Le mois de septembre débutait, ensoleillé comme les deux mois précédents.
Samuel de Grimwald avait invité ses voisins à prendre l’apéritif. Arthur et Joséphine, à peine arrivés, s’étaient jetés dans la piscine avec des brassards multicolores et une énorme bouée que Samuel avait achetée d’urgence, à la suite d’un incident quelques jours plus tôt : alors que les jumeaux profitaient de la piscine, Arthur s’était accroché à Lemon pour se laisser flotter. La tortue avait failli se noyer.
Le petit Proust admirait tellement son tonton Sam qu’il ennuyait sa mère tous les soirs pour qu’elle lui fasse des tresses. Comme ça, il aurait les cheveux frisés, comme lui.
David travaillait encore. L’apéritif commençait donc avec Geneviève, Arthur, Joséphine, Sam, Éléonore, Ariane et Philippe. Un joyeux petit monde qui s’entendait à merveille et se sentait comme en famille dans le jardin de l’inventeur de Grimwald.
— Thomas n’a pas l’air d’avoir beaucoup grandi ! remarqua Jenny.
— Et ça vous étonne encore, après toutes ces années ?
— Oui et non. Tiens, la dernière fois je l’ai entendu dire : « c’est parce qu’en fait je suis David Copperfield, mais chut mon papa Dickens dit que c’est un secret ! ». Il n’avait l’air de plaisanter qu’à moitié !
— On est à Pickwik, pas dans un film. Ce sont des rumeurs ! se moqua Ariane. Par contre j’ai entendu dire que son papa était mort et sa maman devenue folle.
— Mais, on sait à peu près quel âge il a, non ?
— Pour moi, il n’a pas d’âge.
— C’est quand même bizarre qu’on n’en sache pas un peu plus. J’ai bien essayé de poser des questions, mais je n’ai pas insisté...
— Et si on lui laissait son petit jardin secret ? proposa Samuel.
Geneviève alluma un bâton d’été, se délectant de ce petit goût frais et fruité. Mais Zoé, qui déboula de nulle part, lui arracha des mains pour s’en emparer.
— Bah, je t’en prie !
— Je suis désolée, j’ai couru toute la journée, pas eu le temps d’en acheter.
— Alors ça y est, dit Sam, tu as commencé ton job à l’association ?
— Oui ! C’est tout aussi stressant que la pub, je n’ai pas une minute à moi, mais là au moins je me sens utile. Ce matin, j’ai passé quarante minutes au téléphone avec le Bangladesh. Je ne vous parle pas de la galère pour arriver à comprendre ce qu’ils disent avec leur accent...
— Le Bangladesh ?
— Oui, l’association a pour projet d’envoyer un groupe de jeunes adultes là-bas, pour un échange international.
— Ouh ! sursauta Sam en regardant sa montre. Je n’avais pas vu l’heure, je devrais être à mon cours de danse dans dix minutes. Panique à bord ! Je vais me faire gronder par Madame Thirion. Bon, je vais me changer. Éléonore, je te laisse débarrasser la table pendant que Henri fermera la piscine ?
— Peux pas, suis aveugle ! dit fièrement la jeune fille.
— Je n’ai pas le temps d’insister, mais tu le feras j’en suis sûr. Merci ma belle ! dit-il en lui baisant le front avant de partir se changer.
Bien sûr qu’Éléonore était capable de débarrasser la table. Si elle pouvait faire de la corde à sauter, tondre la pelouse et ranger sa chambre, elle pouvait faire la table sans problème. Samuel le savait bien, et il avait l’habitude des provocations de sa nièce, mettant en avant son handicap pour le dédramatiser.
Ariane faisait des photos. La galerie où elle travaillait lui avait donné envie de s’y mettre elle aussi. Les jumeaux se mirent à poser, sortant de la piscine pour être mieux vus. Puis au dernier moment alors que la jeune femme allait déclencher l’appareil, Arthur et Joséphine baissèrent leurs maillots de bains pour lui montrer leurs fesses. Ricanant de fierté, ils replongèrent dans l’eau pour se cacher.
Entre les photos d’Ariane et les « tranches de vie » que filmait David, on pouvait vite se sentir harcelé. Mais les jumeaux, eux, avaient bien compris qu’ils pouvaient en jouer. Leur père ne restait jamais très longtemps sans sa vieille caméra. Depuis leur naissance, il s’était habitué à cet objet si précieux. Au loin, quelques bêlements se firent entendre. Probablement l’ancien Docteur Lulu qui promenait son troupeau bleu.
Un matin, alors que Geneviève corrigeait un roman absolument ennuyeux, elle leva la tête vers le bureau de son mari. David était absorbé par son travail, passionné et débordé, ne remarquant plus le moindre bruit ou mouvement en dehors de son ordinateur. Jenny sourit, puis regarda par-dessus son épaule. La fenêtre encadrait une scène féline particulièrement ridicule. Valentine, la chatte mécanique, somnolait dans le jardin de Samuel.
