Génération Peau de banane - Lana Chhor - E-Book

Génération Peau de banane E-Book

Lana Chhor

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Beschreibung

« Être là, parmi les vivants : si banal pour le commun des mortels, si exceptionnel pour moi. » Entre 1975 et 1979, les Khmers rouges éliminent un tiers de la population au Cambodge. Face à une omerta générale, l'autrice part découvrir la terre de ses parents pour retracer le parcours familial avant, pendant et après les évènements. Mais une fois la mort défiée, quelles sont les empreintes laissées sur ces enfants déracinés, partagés entre deux cultures ? Entre rires et peines, Lana Chhor, sino-cambodgienne-française, prend le parti de témoigner d'un sujet peu ou mal connu. L'autrice intervient dans des lycées, conférences sur demande.

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Seitenzahl: 237

Veröffentlichungsjahr: 2023

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À mes parents et à mes enfants

pour que le poids de l’Histoire leur

soit moins lourd.

« Un peuple qui oublie son passé est

condamné à le revivre. »

Winston Churchill

Sommaire

Arbre généalogique

PREMIÈRE PARTIE

Qui suis-je ?

J-22 Survivants

J-3 Désordre

J1 Arrivée à Pochentong

J2 Wat Phnom

S21

Écho 1 de S21 – Contexte historique avant Pol Pot

SAGA FAMILIALE – Saison 1– Avant Pol Pot (3 épisodes)

FAQ in France (Frequently Asked Questions) ou Foire aux questions en France 1/2

Écho 2 de S21 – Contexte historique pendant Pol Pot

DEUXIÈME PARTIE

SAGA FAMILIALE – Saison 2 – Pendant Pol Pot

J3 Soraya Market

FAQ in Cambodia (Frequently Asked Questions) ou Foire aux questions au Cambodge

J4 et 5 Les temples d’Angkor

J6 Le bâton perdu

J7 Tatie San – Pnom Sampeau

J8 Mao

J9 Un jeu d’enfant

La princesse au trône d’argent

J10 Jeux récréatifs

J11

Crisis

J12 Mondolkiri

J13 La tribu des Phnongs – Au village sans sourire

Silence ! On tourne

J14 « Khmer de l’étranger »

Les règles de l’Angkar

J16 Le gérant du

guesthouse

Antithèse de l'autogénocide

J17 Tonlé Sap

Les enfants d'abord

J18 Le père Ponchaud

Photo

J19 et 20 Au Centre d’archives Bophana de Phnom Penh

Chronologies parallèles avant Pol Pot

FAQ in France (Frequently Asked Questions) ou Foire aux questions en France 2/2

J21 Fille à maman

TROISIÈME

PARTIE

SAGA FAMILIALE – Saison 3 – Après Pol Pot

Brèves de comptoir asiatiques 1/2

Cambodian dream

J23

Bus fighter

Rebelle – Une jeune femme comme il faut

J24 Ma partie cambodgienne

J25 Retour en France

QUI JE SUIS

Ma partie française

Ma partie chinoise

Comment je suis devenue moi

Caméléon

Merlin, l'en-chanteur

La fugue

FAQ worldwide (Frequently Asked Questions) ou Foire aux questions à l'étranger

CARNET MULTI-JE-UX

Préface

Edward Saïd écrivait qu’un exilé est toujours hanté par le sentiment de perte. Aussi, convoquer la mémoire revient à faire surgir la nostalgie, la tristesse et la douleur. Beaucoup d’exilés préfèrent se réfugier dans la vie quotidienne de leur nouvelle vie qu’ils n’ont pas choisie en fermant les yeux sur leur passé. Dans le même temps, en verrouillant la porte du passé, ils condamnent les jeunes nés en exil à des questions sans réponse. C’est le cas des Cambodgiens exilés, victimes de l’histoire tragique de leur pays.

17 avril 1975, une date qui est inscrite dans la chair et la mémoire de tous les Cambodgiens. Les Khmers rouges remportent la victoire sur les républicains et prennent la capitale Phnom Penh. Ils installent un régime brutal et barbare en déportant la population des villes dans les camps de travail à la campagne. Personne n’a été épargné, gens des villes, gens des campagnes doivent participer à la construction d’une nouvelle société fondée sur le retour chimérique à la terre. Le prix à payer a été très lourd, entre un et deux millions de personnes ont péri sur les huit millions de population.

Cette tragédie, les survivants la portent encore à travers le silence qu’ils imposent à leurs enfants comme un abîme infranchissable. Elle traverse les générations comme le récit de Lana Chhor, où l’héroïne Tévy livre son mal-être, prise entre plusieurs cultures, la française, la cambodgienne, la chinoise et une famille fracassée par l’Histoire.

L’auteure Lana Chhor est issue de la deuxième génération, née en exil de parents ayant fui le Cambodge. Elle a réussi à articuler un récit intime, une histoire familiale avec en toile de fond l’histoire dramatique du Cambodge. C’est la concomitance entre sphère privée et sphère publique, entre histoire personnelle et familiale traversée par la tragédie du Cambodge qui rend le récit captivant. L’exploration de la vie d’une Sino-Cambodgienne donne à voir les péripéties dans laquelle elle se débat pour trouver sa place dans la société française et dans le pays de ses parents. Ce va-et-vient entre deux mondes questionne sa propre identité et son rapport à la France, pays où elle a grandi, et au Cambodge, pays où ses parents sont nés.

En cela, le récit qui mêle à la fois la fiction et l’histoire porté par un style original et alerte, constitue un témoignage littéraire – bien rare – de la seconde génération de Cambodgiens. Le langage de Lana Chhor révèle une tragédie qui marque non seulement ceux qui ont souffert mais aussi ceux qui viennent après, ces enfants nés en exil mais qui ont choisi de porter un nouveau regard sur le pays de leurs parents, un regard d’espoir.

Suppya Hélène NutEnseignante de littérature khmère Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco Paris)

PREMIÈRE PARTIE

QUI SUIS-JE ?

0, 1, 2, douce berceuse, déchirement, séjour à préparer,

2, 3, 4, hélicoptère, bleus aux tibias, langue interdite,

0, 1, 4, année zéro, bébé bonheur, case prison

5, 6, 2, larmes de crocodiles, Bonjour la France

Il est temps pour moi de faire le bilan. J’ai un mari, un bébé, un travail, un appart... mais suis-je heureuse, malheureuse... ? De quoi ai-je vraiment envie... ou plutôt... besoin ? Quelque chose me manque et pour être tout à fait honnête, je sais exactement de quoi il s’agit. Je viens d’avoir mon premier enfant et ne sais pas moi-même d’où je viens. Mon arbre généalogique est déraciné, en ruine. Que vais-je transmettre à cet enfant si je ne sais rien de mon passé ? Que vais-je pouvoir lui raconter, de moi, de ma famille ? J’ai trente ans et il m’aura fallu six ans de préparation psychologique avant de... je n’ai plus le choix, c’est maintenant ou jamais. Aller au Cambodge retrouver la terre de mes parents ! C’est décidé. Dans moins d’un mois, le 2 avril 2009, je partirai retracer le parcours de la famille, pour m’en faire une idée personnelle. À trois semaines du départ, je ne réalise toujours pas que je vais entreprendre le voyage de ma vie ; au sens propre et figuré. Le Cambodge est merveilleux pour les uns, cauchemardesque pour les autres. Pendant le séjour, toutes les émotions seront au rendez-vous. Excitation, tristesse, nostalgie, questionnement... inquiétude...

En plus de Phnom Penh et des temples d’Angkor à Sieam Reap, j’aimerais faire :

- un tour à Battambang, ville natale de mes parents ;

- une randonnée dans la jungle luxuriante du Rattanakiri ;

- un saut à Sihanoukville pour arrêter d’associer ce pays aux massacres.

Le Cambodge voudrait-il aussi dire plages et palmiers ?

Mon père me dit : « Pendant que les autres rient et s’amusent, nous on pleure... trop de souvenirs (silence). Plus rien n'est comme on a connu. Tout a changé. (Long silence) »

Il est contre mon projet de voyage. Lui et Maman ont tout fait pour nous sortir de là-bas vivants. Et moi, stupidement, je voudrais y retourner.

« Mais pourquoi veux-tu y aller ? Tu vas te faire agresser. C'est dangereux ma fille... N’y va pas. »

En khmer, il n’y a pas vraiment de « s’il te plaît », de « je t’en prie », encore moins entre un père et sa fille. Tout est dans l’intonation. C’est la première fois que mon père semble me supplier. Déjà que ce voyage m’angoisse au plus haut point. J’y vais toute seule et ne connais personne. En plus, je culpabilise de le contrarier, mais quelque chose de plus fort me pousse à y aller MAINTENANT. Alors, je dépasse mes peurs, me sens déterminée.

« C’est pas la peine de me foutre encore plus la trouille Papa. Je l’ai déjà assez comme ça. Je ne connais vraiment personne là-bas.

— T’inquiète pas ma fille, me dit-il ironique. Tu te feras plein d’amis ! Rien qu’avec tes lunettes ils verront que tu viens de France et tourneront autour de toi. Là-bas, si t’as des dollars t’as des amis ! »

Face à mon obstination, Papa se résigne à me soutenir à sa façon et me révèle l’existence d’un cousin. Pas n’importe quel cousin du genre, le fils de la nourrice de la tante du grand-père élevé au même rang que son neveu (au Cambodge tout le monde s’appelle Bang-P’hone, ce qui signifie frères et sœurs). Khorn est le fils d’une de ses sœurs aînées, décédée sous le régime des Khmers rouges. J’apprends par la même occasion qu’il avait une sœur aînée alors qu’il m’avait toujours dit que c’était lui l’aîné. Au final, il est comme moi, Papa. À force d’avoir une famille éclatée, on ne sait plus combien de frères et sœurs on a. Qui est l’aîné, qui le devient... ? Si on doit ou non compter les morts. Il m’avait toujours fait croire que nous n'avions plus de famille au Cambodge, le reste ayant émigré aux États-Unis. Tout excitée d'avoir un cousin germain dans un pays jusqu’alors inexploré, je m’empresse dès le lendemain de lui envoyer un mail avec quelques photos et demande à ce qu’il en fasse autant. Le surlendemain, je reçois un message de Khorn qui propose de venir me chercher à l’aéroport et de passer quelques jours ensemble. Je comprends que les instructions du paternel sont appliquées et admets un léger soulagement. Tout en bas, deux photos en pièces jointes. Vite ! Je clique, et là, grande surprise : c’est un « comme moi en garçon » ! Je l’imaginais la peau foncée, de grands yeux khmers, un nez épaté. Eh bien non. Il a la peau plutôt claire, des petits yeux allongés, mais effectivement le nez épaté, marque de fabrique du côté paternel. C’est bien mon cousin !

Papa inquiet

Amertume, bleSsurE, non-dits, Dé-raCinement,

silENCe . .. ECNELIS... silence...

J-22 Survivants

Aquelques jours de mon grand départ, je comprends que ma famille et moi sommes des survivants. Je tournoie mes mains dans le vide pour les sentir bouger, mais la sensation de vivre et d’exister n’est pas assez convaincante. J’ai besoin de constater de mes propres yeux que je suis bien ici, présente. Je me place face au miroir et observe l’image qui s’y reflète. Je réalise soudain que je suis sur cette terre alors qu’il y avait plus de raisons pour que je n’y sois pas. Le fait que mes deux parents aient survécu est un miracle. Ma naissance à elle seule est un événement providentiel. Être là, parmi les vivants : si banal pour le commun des mortels, si exceptionnel pour moi.

Ma mère est née à Battambang de parents chinois. Son nom veut dire « colline » et son prénom « fleur de lys » en chinois eochew 1. Belle femme aux traits fins, sa peau douce est lisse telle une porcelaine soignée. Ses petits yeux bridés sont fidèles à ses origines. Elle a le nez légèrement pincé sur le dessus, les narines délicates, ses lèvres sont plutôt minces. Ma mère, aussi coquette que courageuse, est une rescapée, une miraculée, car rien ne la prédestinait à survivre. En 1975, l’année où le Cambodge bascule dans l’horreur des Khmers rouges, Maman a trente-trois ans. Femme d’affaires accomplie, elle gère avec succès sa propre bijouterie. Sa peau blanche trahit le fait qu'elle ne travaille pas dans les champs. C’est une privilégiée. Ses mains fines et ses doigts soignés ne sont pas abîmés par le rude maniement des outils, ses ongles sont impeccables, elle ne manipule donc pas la terre. Si ce n’est pas une paysanne, par conséquent, c’est une lettrée. Elle possède une bijouterie alors que tout signe extérieur de richesse est prohibé. C’est une bourgeoise ! Sans compter son accent chinois très prononcé quand elle parle khmer. C’est une riche bourgeoise, et étrangère en plus de ça. À é-li-mi-ner ! Quant à mon père, si l’on examine ses mains – pratique très courante chez les soldats de Pol Pot pour faire le tri entre qui tuer ou pas –, plus particulièrement le côté de son majeur droit, on peut remarquer une « bosse de l’écrivain ». Pour les Khmers rouges, s’il sait écrire c’est qu’il appartient à la catégorie des intellectuels qu’il faut abattre.

Le devoir de mémoire me pousse à écrire ce carnet. Je me dois de trouver un sens à cette tragédie qui nous touche encore au quotidien, de génération en génération. Pour nos aînés, nos grands frères et grandes sœurs qui ont vécu sous le régime des Khmers rouges, le Cambodge est synonyme de gâchis, de pertes, d’horreurs. Les mauvais souvenirs abondent, les cauchemars persistent. La rancune est permanente et l’amertume que l’on croyait aux abysses remonte à la surface. Pour aller de l’avant, il faut oublier. Pour la génération qui, comme moi, a subi les conséquences du régime sans en garder des souvenirs conscients, le Cambodge reste un mystère attirant mais anxiogène. Pour cette génération à laquelle j’appartiens, aller de l’avant nécessite paradoxalement de regarder en arrière. Se tourner vers le passé permet d’assumer pleinement le présent et de mieux appréhender l’avenir. Je souhaite aujourd’hui partager ce voyage initiatique afin de combattre l’indifférence des uns, les préjugés ou méconnaissances des autres. Plutôt que de me fâcher tout rouge ou de fondre en larmes suite à des propos désobligeants, maladroits ou blessants en tous les cas, je choisis désormais d’informer, quitte à affronter mes propres démons.

Au cours de différents échanges sur le Cambodge, je remarque que de nombreuses personnes font un amalgame quasi systématique entre « Khmer rouge » et « Khmer ». « Khmer » signifie « cambodgien, un habitant du Cambodge », tandis que « Khmer rouge » désigne un militant du parti extrémiste sous la dictature de Pol Pot. En termes sémantiques, la confusion est lourde de conséquences, puisque « l’un » est bourreau et « l'autre » victime.

Une autre fois, lors d’une discussion en petit groupe, l’un dit : « Moi, j’ai préféré le Vietnam au Cambodge, parce que les Cambodgiens sont trop paresseux. Ils restent assis toute la journée, alors que les Vietnamiens sont toujours en train de courir partout. » Inutile de comparer les habitants d’un pays à un autre, puisque chacun a sa propre histoire et culture. L’équivalent du 8 mai 1945 français s’est fait le 7 janvier 1979 pour le Cambodge. La population locale n’a pas été exterminée par un autre peuple ennemi comme entre le Vietnam et les États-Unis ou les Français contre les Allemands ; les civils cambodgiens ont été tués par leurs voisins, leurs anciens professeurs d’école... Certains parlent même d’« autogénocide », terme dont nous ferons l’antithèse plus loin.

Imaginez un seul instant que votre boulanger, toujours souriant, soit votre futur tortionnaire. Improbable, mais essayez encore. Imaginez que votre garagiste menace aujourd’hui votre fils d’un fusil. Imaginez que le professeur de mathématiques de votre fille soit le commanditaire d’une tuerie dont vous seriez vous-même victime – Douch, avant d’être le dirigeant de S21, le camp de la mort, était professeur de mathématiques. Imaginez enfin, que celui qui a enlevé la vie de votre enfant réside à deux pas de chez vous – « Je vais chez lui et je le tue. » Je vous entends le penser et le comprends. Sauf qu’au Cambodge, la force du karma est plus grande que celle de la vengeance. Les bonzes vous diront : « Vos mauvaises pensées se retourneront un jour contre vous. Il faut pardonner, oublier pour recommencer à zéro. L’être se réincarne, si vous enlevez une vie, vous mettez à mal votre propre karma. » Méthode Coué ? Pacifisme bouddhique... fatalisme passif ou « Fatal Bouddha »...

Ce genre de discours peut résonner comme des sornettes pour une oreille occidentale. Pourtant au Cambodge la plupart s’y plient. Le poids de la croyance... Le poids de la culture. Ainsi règne au pays de l’ancien mal, un terrible sentiment de déni. Rien ne s'est passé. Faisons comme si de rien n’était. Chuuuuuuutttt...

1 Dialecte chinois du Sud de Canton, région de Fujian. Beaucoup de Chinois de cette région ont migré vers l’Asie du Sud-Est. Une partie de cette même population a rejoint le 13e arrondissement de Paris.

J-3 Désordre

J’ai beau préparer mes bagages, je ne me sens pas plus prête... Ma valise est en désordre, tout autant que ma tête. Mon bébé de huit mois est trop petit pour que je l'emmène et mon mari ne peut m'accompagner à cause de sa phobie de l’avion. C’est bien en aventurière que je vais entreprendre ce voyage. Avec vingt kilos de bagages, dont treize de livres d’anglais destinés à une école associative, certains me disent – et ils ne sont pas loin de la réalité : « Mais tu es folle de partir en sac à dos toute seule au Cambodge avec trois culottes ! »

Quand j’étais petite, j’observais mes deux aînés faire des puzzles. Chacun s’occupait de son jeu de mille pièces. L’un représentait des avions de chasse et l’autre un grand avion de la première guerre mondiale. Bien des années plus tard, je retrouve le carton de puzzles et essaie à mon tour de le reconstituer. Certains morceaux préassemblés et soigneusement conservés forment des îlots de tailles différentes. C’est un véritable chantier ! Les années se succèdent et, toujours, je classe une à une les pièces par catégories, par couleurs, par signes distinctifs, une cible rouge, un morceau d’aileron, une partie d’hélice... Une fois dégrossi, je reprends chaque îlot et tente le grand rassemblement. Je me doute bien qu’après de nombreux déménagements certaines pièces manquent définitivement, mais continue la tâche avec assiduité, jusqu’au jour où je m’aperçois que le carton contient les deux puzzles. Ainsi, je me retrouve avec deux mille pièces de deux puzzles à différencier et rassembler. J’ai baissé les bras. En reconstituer un, c’est déjà difficile, mais deux complètement mélangés dans le même paquet !

C’est un peu l’essence de ce carnet. Sauf que ce n’est pas un jeu et que, cette fois-ci, je poursuis la folle idée de recoller les milliers de morceaux de vie éparpillés.

Jour 1– Arrivée à Pochentong

Il est midi passé quand l’atterrissage est annoncé à l’aéroport international de Pochentong, proche de la capitale cambodgienne. Le cerveau endormi et le reste du corps engourdi après dix-huit heures de vol, correspondance incluse, l’excitation n’est pas au rendez-vous. Je peine à réaliser où je suis, mais je vais vite m’en rendre compte. Une fois les valises récupérées, direction la douane et vérification des passeports. Les halls sont quasi déserts. L’échange se fait en khmer.

« De France ? me demande l’agent de contrôle.

— Oui, de France.

— Café.

— Comment ça, café ? je lui réponds déjà irritée par sa demande, car je me doutais bien qu’il ne me proposait pas de prendre un café.

— Tip, reprend le fonctionnaire en se frictionnant le bout des doigts.

— Je ne comprends pas, je réplique froidement en le fixant droit dans les yeux.

— Pour manger.

— C’est quoi ça ? Café-Tip ? Je ne comprends pas ce que vous me dites », je rétorque en haussant, cette fois-ci, franchement le ton.

Gêné et sûrement peu habitué à une vive résistance, l’agent se retourne et observe aux alentours si quelqu’un a repéré la scène. Il agite discrètement et rapidement sa main pour me faire signe de vite, vite, déguerpir.

Bravo ! Quel accueil !! Bienvenue au Cambodge !!! Pour une première impression, ce n’est pas du meilleur effet.

Fatiguée par ce long trajet, j arrive encore à tenir debout grâce aux pilules de mélatonine. Magique ! Une pilule avant de dormir dans l'avion et on se réveille en pleine forme pour attaquer une nouvelle journée. Le soleil radieux me rend tout naturellement le sourire. Cela me change du - 2°C de ce matin en partant de Roissy-Charles-de-Gaulle. L’anorak est inutile, je le coince entre deux lanières de mon sac à dos bien chargé. J’ai hâte de rencontrer mon cousin Khorn. Je n’ai pas le temps de me demander si je vais ou non le reconnaître car j’aperçois déjà son visage, tout à fait fidèle aux photos échangées. Je lui fais un grand coucou de la main, il me répond d’un timide sourire. Deux accolades à l’américaine, des « hugs » suffisent car ici, au Cambodge, les bises ne sont pas de coutume. Khorn est à peine plus grand que moi, ses yeux sont plus petits et plus étirés. Il parle lentement d’une voix douce et réservée. Après m’avoir déposée au guesthouse, on se donne rendez-vous le lendemain pour dîner ensemble. J’ai juste le temps d’avaler un repas, prendre une bonne douche et repars pour mon premier cours d’anglais à l’association auprès de laquelle j’interviens pour une mission solidaire.

Pour me rendre sur le site, j’interpelle la première motodop que je croise – moto-taxi à double ou triple places, prononciation écorchée de moto double. Comme pour chaque échange avec la population locale, la discussion se fait en khmer.

« Bonjour. Je vais au Marché Central, s’il vous plaît.

— De quel pays venez-vous grande sœur – « Bang» en langue khmère ?

— De France.

— Depuis quand êtes-vous arrivée ?

— Depuis à peine deux heures, je viens de descendre de l’avion.

— Il fait froid là-bas, en France ?

— Oui, c’est vrai. Il fait plus froid qu’ici.

— Vous avez sorti les peaux de bêtes alors !

Juchée sur le deux-roues, je manque de tomber à la renverse.

— Ah non, quand même pas les peaux de bêtes ! Un manteau épais suffit.

— Mais on m’a dit qu'il faisait froid là-bas, avec des paysages tout blancs dans ces pays du Nord, réplique le chauffeur candide – on se serait cru dans « Les Ch’tis au Cambodge ».

— Oui, le paysage devient tout blanc quand il neige. En France aussi il neige, mais ce n’est quand même pas la Mongolie ou la Russie. »

L’air hagard de mon interlocuteur me fait déduire qu’il ne situe pas les deux pays cités. Accrochée derrière ma motodop, mains serrant le porte-bagage, cheveux au vent, la peau chauffée à 35 °C, j’imagine, sourire aux lèvres, mes compatriotes français habillés en peaux d’ours dans un froid digne d’un décor de Tolstoï.

Jour 2 – Wat Phnom

Vrouououmm, Tit Tiiiiiiiiiiiiit !!! Moi qui me complais à dormir, je comprends que mon plaisir primaire sera vite gâché par le vacarme des cyclomoteurs et klaxons incessants. Ma paupière gauche, téméraire, se décolle péniblement pour tenter de déchiffrer le réveil. Un 6, puis quelque chose qui ressemble à un 3 et un 2. 6 h 32. C'est bien trop matinal ! Mais que faire d'autre, excepté se lever ? L’idée de parcourir la capitale au petit bonheur la chance m’encourage à sortir de ma léthargie. En deux temps trois mouvements, me voilà dehors à explorer la ville à pied. Au bout d’un quart d’heure, je regrette ma périlleuse initiative. Rien n’est fait pour le piéton. Pas de trottoirs, un Code de la route inexistant, d’où les klaxons permanents. Traverser une rue devient suicidaire. Je prends alors une motodop pour le reste de la journée, c’est décidément le moyen le plus pratique pour circuler en ville.

Comme c’est étrange cette sensation de déjà-vu, de connaître sans connaître. Je dévisage les badauds comme s’ils avaient resurgi de mon enfance. Leurs traits me sont tellement familiers. Un vieil ami de mon père, un oncle éloigné, une proche voisine.

Première destination : Wat Phnom. Alors que je monte les escaliers tout en ouvrant mon guide Petit futé à la page correspondante, voilà qu’un garde accourt et m’interpelle :

« One dollar, one dollar. »

Aucun tarif spécial n’était pourtant affiché. Soudain, je réalise que mon guide à la main trahit mon statut de touriste et non de « locale ». Furieuse de cette méprise... ou de cette découverte, je lui tends un dollar – car je ne voulais quand même pas qu’il empêche ma visite – et lui vocifère en cambodgien :

« Tiens, prends-le ton dollar. Voleur ! C'est ce genre de racket qui ne donne plus envie aux gens de revenir au pays ! »

Abasourdi et vexé de s’être fait réprimander, le garde prend le billet et retourne à son poste en traînant des pieds, la queue entre les jambes. Il ne s’y attendait pas à celle-là ! Une touriste qui parle khmer, c’est une touriste ou une Khmère ?

Je continue mon escapade vers les hauteurs du temple. Au bruit de mes pas, à quelques marches du sommet, m’attendent trois mendiants. Je ne remarque pas tout de suite qu’ils sont nonvoyants. Presque heureusement ils ne m’ont pas vue. La honte mêlée à un fort et abject sentiment de rejet, m’ordonnent illico de me retrancher contre la rampe, pour éviter tout contact physique. Je suis consciente de ma réaction indécente, mais tout mon corps se contracte instinctivement de dégoût. Ma petite vie confortable en France ne m’avait pas préparée à cela. Impossible d’affronter leur regard sans yeux. À la place, deux plaies béantes, des crevasses asséchées. Les yeux – si l’on peut encore les appeler ainsi – tombent littéralement. Les orbites, ainsi à découvert, forment un regard monstrueux. L’ensemble représente un visage sans vie, renvoyant la peur à ceux qui le croisent. C’était trop choquant pour mes petits yeux pourtant bridés mais habitués à l’esthétisme occidental. Lâche et terrifiée, je me précipite et me réfugie dans le temple.

À l’entrée du grand monument, plusieurs dizaines de paires de sandales et de tongs confondues reposent négligemment. Une fois déchaussée, j’avance doucement dans l’enceinte imprégnée d’une atmosphère douce. Je n’ai même pas eu le temps de me remettre de mes précédentes émotions qu’une autre déjà me happe. Le cadre est somptueux de sérénité. Bercés par le chant des bonzes, les convertis sont prostrés devant un grand et massif Bouddha paré de feuilles d’or. Tout autour de l’icône, des centaines d’offrandes. Des paniers de fruits de toutes sortes : oranges, bananes, mangues, lychees, fruits du dragon, corossols... Les saladiers débordent de riz et de mets savoureux, le poisson amok fume encore, les travers de porc laqués brillent de leurs couleurs appétissantes, les poitrines de porc grillées à point font deviner leur couenne croustillante. Au-delà de ce délice visuel, plane la stupeur des fidèles. La force de cette ferveur est telle que je les rejoins sur le ketel2 , comme magnétisée. À mon tour, je me prosterne les mains jointes, comme si je l'avais toujours fait. Pour prier, il faut adopter une position spécifique. Les fesses sont posées au sol, les deux jambes recroquevillées sur un côté. La tête s’incline vers le bas, alors que les mains tendues et jointes s’élèvent au niveau du front. Mon rythme cardiaque décélère. Je sens passer dans mes poumons l’oxygène qui se répartit dans le reste du corps et me délecte de cette sensation. Mon esprit entend les incompréhensibles incantations monocordes des bonzes, tandis que mon corps les interprète en un total apaisement. Je lévite, je gravite, plus aucune pensée ne m’atteint. Seul un parfait état d’apaisement est en moi. Je reste prostrée dix... vingt... trente minutes ? Le temps s’est arrêté, le temps n’existe plus.

En sortant du temple, une nouvelle énergie intense et continue se diffuse dans tout mon être. Je me sens prête à affronter Tuol Sleng, appelé « S21 », transformé aujourd’hui en musée du Génocide.

2 ketel : natte utilisée au quotidien comme literie, nappe ou tapis.

S21

Le site est divisé en quatre bâtiments eux-mêmes constitués de plusieurs cellules qui ont pour seul ameublement une couchette... de torture. Posés sur le mobilier en ferraille, d’autres instruments tout aussi métalliques : couteau à cran de petite taille, couteau à longue et fine lame, grosses chaînes rouillées, à moins que ce ne soit du sang maculé à tout jamais incrusté. Accroché au mur, au-dessus du lit, un poster géant... du mort. L’hostilité, la froideur des lieux ont glacé mes pas dès l’entrée. Je n’ai pu poser ne serait-ce qu’un pied à l’intérieur de la pièce. C’était assez de l’effet ressenti sur le pas de la porte.

Un autre des bâtiments est consacré aux mosaïques de photoportraits des victimes (hommes, femmes, vieillards). J’esquisse quelques croquis dans mon carnet et reste marquée par leurs visages pourtant inexpressifs. C’est justement ça le pire. Ils ne savent pas pourquoi ils sont là et se contentent de regarder droit devant. Certains tentent un rictus. Mon cœur se serre tandis que mes yeux se remplissent. Je ne peux continuer ma deuxième série de portraits. Au fond de la salle, j’entrevois un grand panneau à l’écart, et m’aperçois qu’il n’y a que des enfants photographiés, des tout-petits : même pas deux ans. J’ai une pensée éclair pour mon fils et abandonne mon carnet pour m’enfuir de ce sinistre lieu bien trop chargé.

À l’étage se tient une exposition présentant les prémices de l’Angkar, nom donné au nouveau régime sous Pol Pot. Le dernier grand panneau, sorte d’épilogue, explique la dure vie dans les camps de réfugiés situés près des frontières thaïlandaises. Je suis complètement troublée de retrouver un pan de mon histoire dans la grande Histoire... Ma petite histoire appartient donc à un peu d’Histoire... Un paragraphe est même consacré aux survivants qui recherchent désespérément leurs proches disparus. Toujours dans les lieux du crime, je prends conscience à la lecture de l’écriteau géant que ma vie est loin d’être un cas isolé.