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« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée... » — Descartes
Maurice Étienne Legrand dit Franc-Nohain nous livre ses plus belles maximes et nous invite à réfléchir voir même à sourire devant nos problèmes actuels avec ce
Guide du Bon Sens. Après une définition du terme
bon sens, il l’étudie sous l’angle des sept péchés capitaux mais également vis à vis des notions de liberté, d’égalité et de fraternité.
Son éloge de Monsieur de la Pallisse est tout simplement grandiose.
Un bon moment de lecture vous attend avec cet ouvrage !
En 1932, Franc-Nohain a reçu le Grand prix de littérature de l'Académie française pour ses oeuvres.
EXTRAIT « Le bon sens est inné, c’est-à-dire que, dans toute personne saine, il est comme un sixième sens qui s’ajoute aux cinq autres : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat, le toucher, — et le bon sens. Nombre de fautes contre le bon sens, en peinture, par exemple, en musique, ne se ramènent-elles pas justement à de véritables dépravations de l’ouïe, ou de la vue ? Et bon sens et bon goût ne s’associent-ils pas pour protester contre certaines chimies culinaires que l’on se flatte de nous imposer comme le fin du fin ?
Le bon sens, ce sont les cinq sous du Juif-Errant : on n’en a pas plus ou moins à sa disposition, plus ou moins à dépenser suivant les circonstances ; c’est affaire à l’intelligence de se montrer plus ou moins fine, alerte, avertie, et qui est toujours susceptible d’augmenter à mesure ; pas de nuances, pas de différences de qualité, pas de progression ou d’accroissement du bon sens, et parler d’un « gros » bon sens est une expression vide de sens, ou un pléonasme : le bon sens est le bon sens, qui est ce qu’il est, et jamais plus ou moins gros.
Tout le monde a du bon sens, toute personne normale et bien constituée, et le manque de bon sens ne serait pas une infériorité intellectuelle, mais une sorte d’infirmité physique ; il n’y a donc pas plus à se vanter d’avoir du bon sens, que d’avoir bon pied, bon œil ou bon estomac.»
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Veröffentlichungsjahr: 2019
1. QU’EST-CE QUE LE BON SENS ?
2. LES FEMMES, LA MODE ET L’AMOUR
3. LES HOMMES, LE SPORT ET LA POLITIQUE
4. SEPT PÉCHÉS CONTRE LE BON SENS
5. LE BON SENS ET LA LIBERTÉ
6. LE BON SENS ET L’ÉGALITÉ
7. LE BON SENS ET LA FRATERNITÉ
8. LE LANGAGE DU BON SENS
9. ÉLOGE DE MONSIEUR DE LA PALISSE
Le bon sens n’a pas une bonne réputation : mettez tous les orgueilleux et les sots contre lui, cela fait déjà beaucoup de monde.
Je ne verrais aucun inconvénient à ce qu’un Guide du Bon Sens débutât par un calembour, et il est exact que le « bon sens » peut s’entendre aussi de la direction, comme on dit « sens interdit » ou « sens unique ».
Cependant les calembours ne sont pas des règles de vie, pas plus d’ailleurs que l’on ne doit compter se diriger dans la vie uniquement avec du bon sens : le bon sens remplit l’office de frein et non de moteur. Il n’est pas là pour nous faire accomplir de grandes choses, mais pour nous empêcher de faire des bêtises. Or on constatera qu’une bêtise que l’on a évitée, cela vaut souvent mieux que n’importe quel exploit hardiment réalisé, et qu’il arrive aussi bien qu’elle tienne lieu de cet exploit même.
Sous prétexte que « qui ne risque rien n’a rien », on dénonce le rôle stérile du bon sens, que l’on représente comme l’ennemi du risque : c’est comme si l’on prétendait que l’ennemi du danseur de corde, c’est son balancier.
S’il faut un balancier à l’acrobate, il n’est entreprise si audacieuse qui ne soit à base de bon sens, qui ne repose sur une observation de bon sens, et, pour s’élancer vers le ciel, il faut avoir touché la terre.
D’aucuns voient et mettent le ciel tout entier dans les bulles de savon ; elles sont toute la fantaisie, toute la poésie, mais elles sont d’abord du savon, et sans ce savon, pas de bulles : et comme à l’origine des bulles de savon, il y a le savon, — corps gras, manufacturé, et aux destinations les moins poétiques, — à l’origine de toute fantaisie, de toute poésie, il y a le bon sens, si terre à terre, peu léger et grossier qu’il vous apparaisse…
Le bon sens est inné, c’est-à-dire que, dans toute personne saine, il est comme un sixième sens qui s’ajoute aux cinq autres : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat, le toucher, — et le bon sens. Nombre de fautes contre le bon sens, en peinture, par exemple, en musique, ne se ramènent-elles pas justement à de véritables dépravations de l’ouïe, ou de la vue ? Et bon sens et bon goût ne s’associent-ils pas pour protester contre certaines chimies culinaires que l’on se flatte de nous imposer comme le fin du fin ?
Le bon sens, ce sont les cinq sous du Juif-Errant : on n’en a pas plus ou moins à sa disposition, plus ou moins à dépenser suivant les circonstances ; c’est affaire à l’intelligence de se montrer plus ou moins fine, alerte, avertie, et qui est toujours susceptible d’augmenter à mesure ; pas de nuances, pas de différences de qualité, pas de progression ou d’accroissement du bon sens, et parler d’un « gros » bon sens est une expression vide de sens, ou un pléonasme : le bon sens est le bon sens, qui est ce qu’il est, et jamais plus ou moins gros.
Tout le monde a du bon sens, toute personne normale et bien constituée, et le manque de bon sens ne serait pas une infériorité intellectuelle, mais une sorte d’infirmité physique ; il n’y a donc pas plus à se vanter d’avoir du bon sens, que d’avoir bon pied, bon œil ou bon estomac.
Cependant il n’est pas défendu de s’en réjouir et, en tout cas, si tu digères mal, si tu deviens myope ou presbyte, ou qu’un accès de goutte t’interdise de courir ou même de marcher, tu ne songeras pas à accueillir cet état fâcheux et nouveau avec cette sorte de coquetterie que l’on voit certains mettre à la perte momentanée mais volontaire de tout leur bon sens.
Car c’est un fait que l’on voit des gens qui, ayant du bon sens comme tout le monde, affectent de ne s’en point servir pour ne pas ressembler à tout le monde, parce que ressembler à tout le monde, penser, sentir, comme tout le monde, est, dirait-on, ce qu’ils craignent le plus au monde.
Le bon sens, c’est l’instinct des hommes ; or, avez-vous jamais vu des animaux renoncer par système à obéir à leur instinct ? Les bêtes ne sont pas si bêtes.
Il est vrai que les hannetons et les chauves-souris, par exemple, ont une façon de voler qui nous semble déraisonnable ; mais elle ne le semble ainsi qu’à nous autres dont ce n’est pas la fonction de voler.
Et si nous reprochons à cette poule de couver des œufs de cane, il est vrai que couver des œufs de cane, quand on est une poule, est un acte peu sensé, et qui, même, devrait apparaître en contradiction avec son instinct de poule ; mais cette poule ne sait pas qu’elle couve des œufs de cane, et surtout elle ne le fait pas exprès.
Qui va à l’encontre du bon sens le fait toujours exprès, ou par orgueil, ou par sottise : par sottise, il en a peur, par orgueil il en a honte. À l’origine du malheur des hommes, il y a, de toute évidence, une faute contre le bon sens : qu’est-ce autre chose, en effet, qu’un péché contre le bon sens, le péché originel ? Risquer le paradis, encourir la colère divine, tout ça pour une pomme, même si cette pomme était le fruit de la science : la science de quoi, je vous demande un peut !… N’était-ce pas déraisonnable ?
Et déjà apparaissait, dans le péché originel, le double aspect, — sottise, orgueil, — de toute faute contre le bon sens : c’est en flattant l’orgueil d’Ève, en faisant appel à cet orgueil, que le serpent l’a déterminée à désobéir, et à goûter d’une pomme dont elle ne savait même pas si elle en aimerait le goût.
Ainsi nous entraîne-t-on à la découverte de ces petits restaurants inconnus, dont on nous vante telle « spécialité » mystérieuse, simplement pour que nous puissions être les premiers à nous rengorger devant nos amis :
— Vous n’avez jamais mangé de cela ? Et si l’on insiste et vous demande :
— Mais quel goût cela a-t-il ? Est-ce vraiment bon ?
— C’est « curieux » !…
Voilà ce qu’a dû répondre Ève au serpent, quand il l’interrogeait, en clignant de l’œil, — ce serpent-là pouvait bien cligner de l’œil… — après qu’elle eut goûté au fruit défendu : — C’est « curieux » !…
Et c’est parce qu’il ne voulait pas demeurer en reste avec sa femme, parce que la sottise masculine ne peut résister à l’orgueil féminin, ni à l’entraînement de se mettre aussitôt à son unisson, c’est par sottise, comme Ève par orgueil, qu’Adam, après Ève, a mordu dans la pomme, dont, pas plus qu’elle et moins encore, il n’avait envie, ni besoin.
Ce que nous reprochons au bon sens, c’est son dogmatisme, c’est d’être celui qui affirme toujours : — C’est ceci ! ou : c’est cela ! — et d’être celui qui a toujours, qui veut toujours avoir raison.
Nous n’aimons pas, nous supportons avec humeur que l’on ait toujours raison :
— « Et si je veux être battue ! »…proteste la femme de Sganarelle ; — « Et si nous voulons nous tromper et être trompés !… »
Quand l’adage latin affirme que l’erreur est humaine, faut-il donc que nous l’interprétions, non comme un regret, mais tout à notre gloire, et qui considère cette erreur, non comme une infériorité, une malfaçon, mais bien au contraire comme un apanage, et parmi les plus précieux, de l’humanité ?
Nous reprochons au bon sens de négliger le hasard et de supprimer l’aventure, comme si l’aventure ne comportait que des périls et pas de charmes — et n’est-il pas de charmants périls ? — comme s’il n’y avait pas de hasards heureux ?
Si l’on écoutait la voix du bon sens, gagnerait-on jamais à la loterie ? Et pourquoi pas ? Ce que le bon sens te conseille, ce n’est pas de ne pas prendre de billet à la loterie, c’est d’imaginer que ton billet sera le gagnant et d’établir ton budget sur ce seul gain, d’en faire dépendre tes projets d’avenir.
Ce n’est pas le raisonnement de Perrette qui manque de bon sens, c’est sa danse avec un pot au lait sur la tête ; ou bien le bon sens lui eût conseillé de ne se livrer à une démonstration chorégraphique aussi hasardeuse qu’après quelques exercices préliminaires d’équilibre : le bon sens ne nie pas qu’il soit agréable et possible de danser avec un pot au lait sur la tête, mais nous prévient seulement que c’est plutôt l’affaire des équilibristes et n’est pas, en tout cas, à la portée de tout le monde…
Le bon sens n’est ni pessimiste, ni optimiste, mais il s’en tient au calcul des probabilités. Il ne croit pas qu’il suffise d’emporter son parapluie pour empêcher de pleuvoir, mais il ne nous engage pas systématiquement à ne jamais emporter de parapluie, si menaçants qu’apparaissent le baromètre et les nuages ; et le bon sens ne te garantit pas non plus qu’il pleuvra à toute force parce que tu es sorti avec ton parapluie sous le bras, ni surtout que t’étant chargé de ce fardeau incommode, et sans même avoir eu à t’en servir, tu ne l’oublieras pas dans un taxi.
Le bon sens ne te garantit rien ; il n’est qu’une précaution qui, comme toute précaution, peut parfaitement se révéler inutile.
Que la tortue ait accepté d’affronter le lièvre à la course, n’était-ce pas un défi au bon sens ? Toutes les personnes de bon sens n’eussent-elles pas parié pour le lièvre ? Mais ceci nous enseigne aussi que les personnes de bon sens ne parient jamais.
Et le bon sens nous enseigne encore à être modestes. C’est en quoi d’ailleurs on arrivera à le distinguer, et à distinguer les effets qui lui sont propres.
Le jugement n’est pas le bon sens ; la raison n’est pas le bon sens ; la conscience n’est pas le bon sens ; comprenez qu’ils arrivent aux mêmes conclusions, mais qu’ils procèdent différemment et ne parlent pas le même langage. Qui témoigne de son jugement, qui obéit à la raison, qui n’écoute que sa conscience, agit sous la dépendance d’éléments intellectuels et moraux, que le bon sens assurément ne rejette pas, mais dont il n’a cure.
On dit de la conscience qu’elle est irréprochable ou de la raison qu’elle nous éblouit ; on dit du jugement qu’il est sûr et droit : essayez d’ajouter au bon sens une de ces épithètes ? Et qui donc compterait sur lui pour nous éblouir ?
On étouffe la voix de la conscience ; mais pour ne pas entendre la voix du bon sens, on en sera réduit à se boucher les oreilles.
On peut assister au triomphe de la conscience, du jugement, de la raison ; le bon sens, lui, ne triomphe jamais, et c’est par confusion ou par impropriété de termes que l’on nous annonce parfois le triomphe du bon sens.
Le bon sens n’a pas plus à triompher que la santé, sauf chez le malade. C’est un état, ce n’est pas un résultat. On acquiert du jugement ; on développe, on enrichit sa raison, on exalte sa conscience : rien de pareil avec le bon sens.
Pas de doctrine du bon sens ; un « guide du bon sens » ne saurait être un « art du bon sens » — tout au plus un traité d’hygiène.
Deux maladies principalement attaquent le bon sens : le paradoxe et l’ironie. Le paradoxe se manifeste par accès, par quintes ; l’ironie est une infection généralisée ; elle se voit dans nos actes, dans nos paroles, comme le ver dans le fruit ; rien n’y résiste ; elle empoisonne tout, elle ronge tout.
Une arme, l’ironie ? Une arme avec laquelle on se suicide.
C’est l’ironie qui, péjorativement, traite de lieux communs et de truismes toutes les formules du bon sens. Devant toutes nos paroles, et devant tous nos actes, elle présente un miroir déformant.
J’étais encore un petit garçon quand, dans une fête de village, on m’emmena dans une baraque foraine qui renfermait toute une suite de tels miroirs, plus ou moins allongés, ou concaves, ou convexes : cela s’appelait « la Rigolade Universelle » ; et les gens qui pénétraient dans cette baraque semblaient bien, en effet, prendre pour leurs deux sous un plaisir énorme, et s’esclaffaient, et ne cessaient d’éclater en gros rires, devant leurs images et celles de leurs voisins, ainsi transformées, déformées, grossies ou rapetissées de façon grotesque : « Ah ! je ris de me voir si laid dans ce miroir ! … »
Dirai-je que, loin de participer à cette « rigolade universelle » — l’affreuse expression ! — plutôt que de rire, je me sentais près de sangloter ? Et surtout, j’avais très peur : ainsi l’ironie effraie les enfants, loin de les divertir ; au juste, ils ne la comprennent pas.
J’ai rêvé d’un ironiste qui, un beau jour, tout à coup, perdait son ironie. Comme ces gens qui cherchent leurs lunettes, oubliant qu’ils les ont sur le nez, notre ironiste ne se rendait plus compte de ces lunettes qu’il ne quittait plus, avec lesquelles il avait pris l’habitude détestable de regarder toutes choses et qui, pareilles aux miroirs de la « Rigolade Universelle » déformaient tout, rapetissaient ou grossissaient tout.
Ainsi imaginait-il de vivre au milieu de monstres ridicules et misérablement comiques.
Et je ne dis pas qu’au début il ne s’y était amusé, comme les amateurs de la baraque foraine ; il faut bien croire que les masques ont leur agrément puisque l’on en fait la grande attraction du Carnaval.
Mais vivre en un perpétuel carnaval, comme cela doit, à la longue, être fatigant ! Ou bien, on finit par ne plus songer que c’est Carnaval, par ne plus s’apercevoir que ce sont des masques qui s’agitent et qui vous cachent leur vraie figure…
Avec l’ironie qui s’en va, les visages reprennent leurs proportions exactes, et les mots leur simple signification véritable ; tout rentre dans l’ordre et retrouve son équilibre.
Recherche de l’équilibre, goût de l’expression simple et des justes proportions, voilà le bon sens.
Marcher sur les mains, la tête en bas et les pieds en l’air, c’est peut-être drôle, c’est assurément moins commun, mais c’est, à la lettre, manquer de bon sens.
Nous manquerons plutôt d’originalité et de drôlerie, bien résolus à marcher sur nos deux pieds, tout simplement, sans en chercher plus long et le plus fermement et le plus droit possible, conformément au bon sens qui, par définition, n’est pas de tout mettre sens dessus dessous, ni, pour commencer, les têtes à l’envers.
Les femmes ont-elles du bon sens ?
Il est vrai que l’on félicite certaines, et qu’on les admire, d’être des femmes de tête ; est-ce à dire que tête et cerveau, bon sens par conséquent, soient chez elles qualités d’exception, et par quoi les femmes de tête, de bon sens, se distinguent de toutes les autres ?
Nous avons indiqué comment Ève, la première, avait manqué de bon sens en écoutant le serpent, et en prêtant attention à sa misérable histoire de pomme. Mais nous avons indiqué aussi comment la faute d’Adam n’avait pas été moins lourde, dans cette même circonstance déplorable : plus lourde, peut-être, car, lui, ce n’est pas en écoutant le serpent qu’il s’est décidé, mais en écoutant sa femme, non plus déjà avec l’excuse de la surprise, mais ayant eu déjà le temps de la réflexion. Quand nous accusons les femmes de manquer de bon sens, c’est beaucoup par représailles, et parce que nous avons constaté tout penauds que, neuf fois sur dix, c’est pour elles, à cause d’elles, sinon à leur instigation, que le bon sens nous quitte, nous les hommes.
Le bon sens est un trésor de famille à l’égard duquel l’homme et la femme ont une responsabilité égale et dont tous deux connaissent également le prix. Or ils semblent, devant ce trésor, précisément revenus devant la pomme du Paradis : la femme met son orgueil à le dilapider, pour entraîner l’homme dans sa ruine ; et la sottise de l’homme est de se laisser entraîner complaisamment, sans résistance.
Nous ne nous lasserons pas de répéter, en effet, que le bon sens n’a d’autres ennemis, de pires ennemis, que l’orgueil et que la sottise, et que, sans la tyrannique intervention de celle-ci et de celui-là, nous userions tous de notre bon sens de la façon la plus naturelle, sans même qu’il soit besoin ni question de le remarquer.
Oui, la femme a du bon sens, ni plus ni, moins que l’homme, mais tout autant ; la femme a du bon sens mais plus d’orgueil que de bon sens, et un orgueil qui, pour la majeure partie, s’accroît de la sottise de l’homme.
C’est pourquoi le cas du ménage Barbe-Bleue est extrêmement rare, où c’est la femme qui se montre une sotte, une pauvre sotte, de vouloir, en dépit qu’elle en ait, ouvrir cette porte, ― ce qui n’avait pas de bon sens…
Mais est-ce avoir du bon sens, sinon de tuer toutes ses épouses successives, du moins de garder leurs cadavres derrière la fragile protection d’une serrure, au lieu de les faire soigneusement disparaître, par exemple, en les brûlant, ou de les expédier au loin dans une malle ?…
S’il ne s’agissait pas d’un conte de fées, mais d’une aventure réelle, trop réelle, on verrait la femme de Barbe-Bleue obtenir que son mari lui ouvrît lui-même la porte du cabinet tragique, après lui avoir juré ses grands dieux qu’elle ne l’en aimerait que davantage, et lui avoir, bien entendu, promis de ne point trahir son atroce et redoutable secret — quitte à envoyer une lettre anonyme aussitôt après et à livrer ce dangereux mari à la maréchaussée…
Tuer sa femme, ouvrir la porte défendue, la question est toujours et d’abord de savoir si le jeu en vaut la chandelle ; et c’est au bon sens de trancher la question. C’est le bon sens qui apprécie l’attrait du jeu, et la valeur de la chandelle.
Mais la chandelle se pèse, et elle a son prix courant ; tandis que l’attrait du jeu varie suivant le tempérament des joueurs, de ceux qui jouent et de ceux, avec qui l’on joue ; il y entre des éléments qui ne sauraient être fixés une fois pour toutes et qui ne se déterminent pas au poids.
C’est ici que le bon sens risquerait d’être pris en défaut, si on lui attribuait un rôle au-dessus ou au-dessous de ses moyens ; le rôle du bon sens est d’une sorte de contrôleur des poids et mesures ; mais semblable contrôle ne s’exerce que sur ce qui se pèse ou sur ce qui se mesure. Il n’y a pas une balance automatique, une toise officielle et réglementaire du bon sens, auxquelles il suffirait de soumettre, pour les éprouver, nos désirs et nos actes, nos pensées et nos sentiments.
Nous savons qu’il y a une heure, une minute précise où le soleil se lève, une heure, une minute précise où il se couche : le jour commence aux premières, et la nuit aux secondes ; mais la lumière les attendra-t-elle, où l’obscurité — lumière et obscurité dépendront-elles strictement d’elles seules ?
Il y a le lever et le coucher du soleil, mais il y a aussi l’aube et le crépuscule, il y a ces nuances incertaines du ciel qui ne sont plus le jour et pas encore la nuit, qui sont comme des franges d’obscurité ou de lumière…
La raison a ses franges, et la déraison. Et les limites du bon sens et de l’extravagance ne s’arrêtent pas à un poteau frontière ; elles comportent une zone neutre, comme, à certaines heures, le soleil a son halo. C’est ce halo autour de tels ou tels actes, de tels ou tels sentiments, dont il faudra bien qu’avant de prononcer le bon sens lui-même tienne compte, pour les comprendre, pour les juger.
Nous demandions si les femmes ont du bon sens ; ne devrons-nous pas commencer par demander au bon sens s’il est susceptible, à cette occasion, de discerner suffisamment, pour s’y adapter avec exactitude, le halo féminin, ce qui rayonne autour de la femme, modifie ou conditionne tant de choses sur son passage, dans le champ de son rayonnement ?
On s’accorde généralement à citer les caprices des modes, qui régentent les ajustements et les parures, comme les manifestations les plus caractéristiques organisées contre le bon sens.
Parfois, en effet, dans la rue, dans une assemblée, dans un lieu public, à regarder froidement les gens qui nous entourent, et la façon dont ils se présentent à nous, comment n’être point frappés d’une brusque stupeur ? Ces combinaisons d’étoffes multicolores, cette utilisation de cailloux brillants, de plumes, de fleurs artificielles, — voire des fleurs naturelles des parterres ou des champs, que la femme placera à sa ceinture et l’homme à sa boutonnière, à défaut d’un ruban rouge ou d’un ruban vert ou violet, également insensés à le bien prendre — à quoi cela correspond-il, où sommes-nous, ne sont-ce point là divertissements de sauvages, déraisonnables et enfantins ?
Qui voudra soutenir que le bon sens règle le flux et le reflux des grands et des petits chapeaux, et singulièrement décide que la taille des femmes sera, ou plus haut ou plus bas, mais jamais à la taille ? Et quand on se moque des médecins de Molière qui changent, d’autorité, l’emplacement du cœur, du foie et de la rate, que sont leurs décisions arbitraires auprès de l’arbitraire du grand couturier ?
Cependant si tu t’étonnes de ces illogiques, injustes et incompréhensibles décrets qui bouleversent ainsi le libre jeu de la poitrine ou des hanches de la femme, crois-tu donc que l’on respecte le libre jeu de ton cerveau, et ne protestes-tu pas au nom du bon sens quand on comprime le cerveau plus durement qu’avec tous les buscs et les liens de toutes les ceintures et de tous les corsets ?
La mode déforme et déplace la taille des femmes ? Et la mode de certaines études fait-elle autre chose que nous tourner la tête et nous déformer le cerveau ?
Le bon sens, qui proteste contre l’emploi de la fourrure pour une robe d’été, et par le froid hiver contre l’usage des robes légères et décolletées à l’excès, trouvera-t-il plus naturel, trouvera-t-il plus raisonnable, que notre cerveau s’acharne aux spéculations de la métaphysique, ou du calcul intégral ? Notre cerveau n’est pas plus destiné par nature à ces spéculations que le corps féminin à ces robes et à ces tortures.
Mais autour de l’étude, il y a le halo de la curiosité scientifique comme autour de la mode, celui de l’élégance et de la séduction.
Ce qu’il ne faut pas, ce qui dresse contre lui, avec des arguments, somme toute, assez plausibles, les ennemis et les contempteurs du bon sens, c’est qu’il prétende faire passer sous sa toise, et sur sa balance, ce qui ne se pèse pas, justement, ce qui ne se mesure pas, le charme du savoir et le charme de la femme, le charme, en un mot, le charme tout court, dont on ne saurait dire s’il est raisonnable ou déraisonnable, puisqu’il échappe à la raison.
Car la raison est une et tout d’une pièce, tandis que le charme est multiple, divers, particulier à chaque individu, pour chaque individu, et qui peut varier avec chacun d’eux.
Il n’est pas impossible que le charme et le bon sens se mettent d’accord. Une mode charmante n’est pas nécessairement absurde.
Quand l’impératrice Eugénie, pour excursionner au milieu des rochers de Biarritz, avait décidé de renoncer à la crinoline et aux longues traînes, qui protestait alors contre les dames de la cour, qui, à l’exemple de leur impériale maîtresse, se promenaient, murmurait-on, « vêtues comme des danseuses », qui protestait ? Ce n’était pas, ce ne pouvait être le bon sens.
Et pourtant le bon sens s’oppose à ce qu’une impératrice s’accommode comme une danseuse, qui semblerait une manière de provocation aux bonnes mœurs ; mais le bon sens s’oppose aussi à ce qu’une femme, ou danseuse ou impératrice, risque de s’embarrasser les jambes et de se tourner le pied, ainsi habillée et chaussée pour escalader les rochers de Biarritz comme pour traverser les salons des Tuileries…
Les convenances non plus, et par delà les convenances, la pudeur elle-même, ne crois pas qu’elles s’accordent, une fois pour toutes, avec le bon sens.
Simplement lorsque sont admises certaines règles de convenance, lorsque la pudeur a décidé de s’affirmer par telles ou telles autorisations et telles ou telles interdictions, ces interdictions, ces autorisations, toutes ces règles, le bon sens cesse de les juger. Il n’apprécie pas s’il les eût ainsi établies ; quelles qu’elles soient, elles ne sauraient être contraires au bon sens, puisque le bon sens n’intervient pas pour discuter leur origine, mais seulement pour surveiller leur application. J’ai noté que le bon sens n’était pas la conscience, ni la raison ; la conscience et la raison des hommes cheminent pareilles à elles-mêmes à travers les âges et sous toutes les latitudes. Elles ne tiennent compte d’aucune contingence, elles sont toujours la conscience, toujours la raison.
Le bon sens, au contraire, évolue manifestement sous l’empire des circonstances de temps et de lieu. Et puisque nous parlons des femmes, cette évolution n’apparaîtra-t-elle pas le plus sensible dans une matière délicate entre toutes : la pudeur ?
Les notions de pudeur étaient-elles les mêmes chez nos grand-mères et pour nos petites-filles ? Le bon sens de nos grand-mères n’eût-il pas protesté contre les audaces de toilette ou d’éducation que nos petites-filles ont précisément réclamées au nom du bon sens ?
Et les nègres ? Pourquoi refuserions-nous tout bon sens aux nègres ? Le bon sens d’un chef de tribu n’a-t-il pas éclaté souvent dans les palabres, pour l’émerveillement de nos explorateurs ? Mais ce chef de la tribu et tous ceux de la tribu plaçaient de toute évidence leur pudeur autrement que nous, ce qui ne signifiait nullement qu’ils fussent dépourvus de pudeur plus que de bon sens.
Pour nous-mêmes, qui ne sommes pas des nègres, pour tel de nos concitoyens, par exemple, qui n’a rien d’un chef de tribu, et n’est qu’un simple chef de bureau de ministère, pour sa femme et pour ses enfants, n’est-il pas constant que leur pudeur aussi se déplace, non d’après la latitude, mais de façon saisonnière : ne suffit-il pas que soient venus les mois de vacances et l’annuel séjour au bord de la mer, pour que lui, sa femme et ses enfants, témoignent d’une complète impudicité au regard de ce qu’est cette femme quand elle fait des visites ou se précipite aux soldes des grands magasins, cet homme quand il va à son bureau, ces jeunes garçons et ces jeunes filles quand ils se rendent à leur cours ou à la matinée classique du Théâtre-Français ?
Ce déplacement de leur pudeur correspond-il à une perte momentanée, mais totale et régulière, de tout leur bon sens ?
Il y a un mot, dont on usa d’abord avec discrétion, dans l’acception distinguée que lui prêtaient les seuls lettrés et qui, peu à peu, a été mis à toutes les sauces, même à la sauce politique, et finira par tomber dans le jargon parlementaire, c’est le mot « climat ». Entendez par là cette atmosphère indispensable au développement d’un sentiment exceptionnel et choisi : on s’aperçoit qu’il existe un « climat » pour la pudeur, tandis qu’il n’en existe pas et n’en saurait exister pour le bon sens.
Parce qu’il n’y a pas, pour le bon sens, de climat favorable, nécessaire, le bon sens ne doit pas cependant négliger les conditions climatériques que tel sentiment exige, ni, pour s’ajuster à ce sentiment, négliger de s’en préoccuper.
En d’autres termes, le bon sens, s’il prétend trancher les questions qui y touchent, ne doit pas envisager la pudeur en soi, mais il est bien obligé de tenir compte du « climat » de la pudeur ; et plus encore, il y a un « climat » de l’amour que le bon sens ne peut pas ne pas définir, chaque fois qu’il lui arrivera de s’aventurer sur le terrain de l’amour.
C’est sur ce terrain, sans doute, que le bon sens éprouvera le plus grand nombre de mécomptes, se sentira le moins à l’aise, exposé à plus de périls et d’embûches.
Périls, embûches, malaises, mécomptes, comme il serait facile cependant de dissiper tout cela, s’il n’y avait, à l’origine, entre le bon sens et l’amour, le pire et le plus absurde des malentendus !
