Guider en premier de cordée - Blaise Agresti - E-Book

Guider en premier de cordée E-Book

Blaise Agresti

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Beschreibung

Une nouvelle méthode de management basée sur le métier de guide en haute montagne !

Faire émerger de nouvelles méthodes de leaderships, changer de modèle managérial… Face à des attentes nouvelles, les injonctions à revoir les pratiques entrepreneuriales sont nombreuses. Mais quel modèle suivre ? Comment penser et implémenter concrètement ces changements ?
Fort de son expérience en haute montagne et comme dirigeant, Blaise Agresti propose une approche inédite du leadership : faire appel aux savoir-faire de métiers dont le danger, le risque et l’incertitude sont la normalité. Il établit ainsi un parallèle entre les métiers de la montagne et celui de leader en entreprise : le guide de montagne, responsable de sa cordée, prépare des expéditions et motive ses collaborateurs en toutes circonstances ; le secouriste apporte des solutions pour apaiser chacun dans des situations de crise. L’auteur partage les concepts clés du modèle managérial pragmatique et frugal qu’il a construit sur la base de ces deux métiers et invite le lecteur à réfléchir à ce nouveau type de leadership.

S’inspirer des guides et des secouristes de haute montagne pour construire un leadership résilient et durable !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Nous avons identifié les qualités essentielles à mobiliser pour gravir une montagne et, plus concrètement, consolider la santé d'une organisation. Nous sommes pertinents pour accompagner une organisation dans ses enjeux de transformation et de transition." - Eco Savoie Mont Blanc
"La qualité première du guide est de savoir renoncer. Et paradoxalement être opiniâtre est une qualité. L'équilibre entre ces deux opposés n'est jamais simple." - Le Dauphiné

À PROPOS DE L'AUTEUR

Pendant plus de vingt ans, Blaise Agresti a dirigé des unités opérationnelles : le Peloton de gendarmerie de haute montagne et le Centre national de formation des secouristes à Chamonix. Guide de haute montagne et expert auprès de l’Association pour le progrès du management et du réseau Germe, il enseigne aussi à HEC, à la Sorbonne, à EM Lyon, et en entreprise.

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Seitenzahl: 261

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Guider en premier de cordée

Blaise Agresti

Guider en premier de cordée

S’inspirer de la haute montagne pour construire un leadership résilient et durable

Introduction

« Un guide, c’est un guide du corps, c’est un guide de la morale, c’est un guide de la générosité, c’est un guide de la beauté, et c’est pour ça que c’est un métier extraordinaire. »

Michel Serres

Nous sommes probablement à un tournant de l’histoire. La pandémie de laCovid a fait voler en éclats nombre de certitudes, notamment en remettant en question certaines croyances stratégiques et économiques. Les modèles de sociétés centrés sur la seule croissance et la performance économique, qui occultent les questions environnementales, sanitaires et sociétales comme les grands équilibres du monde, présentent des fragilités structurelles et un risque profond de fragmentation et d’implosion. Depuis la Seconde Guerre mondiale, unepériode de paix et de prospérité avait rangé au second plan, derrière l’idée de progrès, les sujets de durabilité et de soutenabilité d’un développement humain ancré dans l’hyperconsommation.

La question devient aujourd’hui critique pour garantir la pérennité des équilibres futurs entre l’homme et la nature et des hommes entre eux. Le réchauffement climatique, les risques sanitaires, la pression démographique, l’interdépendance et la globalisation, les instabilités géopolitiques et économiques constituent un terreau propice à une incertitude grandissante qui menace notre avenir commun.

Face à ces grands enjeux, l’émergence d’une nouvelle forme de leadership devient donc une urgence. De quels leaders avons-nous besoin pour traverser les crises actuelles et futures, et cela à tous les niveaux des organisations ?Quelles nouvelles attitudes et aptitudes faut-il développer pour adresser cette complexité et cette incertitude qui semblent désormais s’installer dans notre quotidien ?

Cette quête d’un nouveau modèle managérial mobilise pléthore d’experts et de penseurs d’un « nouveau » monde à construire. Et, en même temps, pourquoi ne pas simplement utiliser des savoir-faire que certains métiers exposés aux risques ont constitués depuis des générations ?

Parmi ces métiers, ceux de guide et de secouriste de haute montagne, qui vivent l’incertitude comme une normalité depuis des décennies, sont intéressants à décrypter. En 2021, les guides fêtaient les 200 ans de leur existence. Née avec l’avènement du tourisme, la première compagnie a été créée à Chamonix en 1821, un an après un terrible accident. Le drame de la caravane du docteur Hamel a été un déclencheur pour organiser et structurer un métier qui n’existait pas auparavant. On se doute bien que le métier de « guider » existe depuis l’origine des hommes. Les armées d’Alexandre le Grand ou d’Hannibal ont dû faire appel à quelques chasseurs locaux pour guider leurs armées à travers les Alpes ou les montagnes arides du Wakhan pour trouver leur chemin dans ces méandres géologiques. Chaque armée était précédée de ces éclaireurs, humant la terre et le ciel, pour trouver le col, déjouer les pièges rocailleux, les avalanches et la tempête qui menaçait.

Cette longue tradition des éclaireurs et des guides de montagne s’est enrichie progressivement d’une compétence de sauvetage. Être capable de porter secours à une cordée ou à une caravane en détresse est devenu progressivement un métier à part entière, adossé au métier de guide bien sûr, mais exigeant une compétence distincte, celle de travailler en urgence et en équipe, de former une collégialité opérationnelle. Deux métiers complémentaires donc, avec des compétences bâties au fil des expériences, souvent tragiques malheureusement, et un idéal de service et d’engagement qui fonde une forte aptitude à la survie dans un environnement à risques.

« Guider en premier de cordée » a été utilisé à tort et à travers par les dirigeants politiques. L’objet de ce livre est donc de vous partager des observations et d’essayer d’extraire des essentiels de cette idée pour faire émerger une nouvelle forme de leadership résilient et durable, respectueux de la nature, efficace et bienveillant, engagé et prudent à la fois.

Dans une forme d’art de l’équilibre et de la précarité, dans cette aptitude à cheminer en équipe sur le fil de l’arête avec le souci d’économiser ses forces et de préserver son environnement, guides et secouristes sont contraints de vivre cette frugalité que la crise nous invite à adopter plus largement aujourd’hui.

Ainsi, je vous propose d’explorer cinq thèmes qui structurent notre expédition pour questionner le sens d’une ascension et la manière de la réussir. Ce chemin nous permettra de traverser des questions finalement assez universelles :

– Pourquoi partir en quête d’un sommet ?

– Quelle stratégie adopter pour le gravir ?

– Quelles sont les qualités d’un premier de cordée ?

– Face à l’incertitude et à la crise, quels sont les leviers à mobiliser pour s’adapter ?

– Et, en guise de conclusion, quels sont les essentiels d’un leadership résilient et durable ?

Encordés dans une communauté de destin, cheminons donc ensemble et, en marchant, apprenons à identifier les risques et à développer notre intelligence intuitive et collective.

Encordés dans un rapport de vérité, construisons ensemble les clefs pour faire face à l’incertitude avec sérénité et dépasser les peurs primitives qui s’installent autour de nous.

PARTIE 1 La quête d’un sommet

© Quentin Iglésis

« La montagne est la voie par laquelle l’homme peut s’élever à la divinité, et la divinité se révéler à l’homme. »

René Daumal, Le Mont Analogue

Toute ascension commence par un désir de sommet. Cedésir est un mélange complexe de représentations, de volonté,de croyances, de mimétisme et d’atavisme culturels. Il estessentiel de bien comprendre les enjeux qui entourent cette quête pour en mesurer les incidences futures sur nos choix et nos actions.

Statue du guide Jacques Balmat, indiquant le sommet du mont Blanc à Horace-Bénédict de Saussure, botaniste, philosophe et géologue genevois, Chamonix, France. © Wikimedia Commons/Jean-Pol Grendmont

Le 8 août 1786, Jacques Balmat et Michel Gabriel Paccard sont les premiers hommes à poser le pied au sommet du mont Blanc à 4 810 mètres d’altitude. Les deux hommes étaient partis discrètement le 7 août pour bivouaquer sous un rocher, avant de se lancer à l’assaut du sommet le 8 août à l’aube, sans corde ni crampons. Au milieu des crevasses, l’itinéraire est risqué, mais, avec détermination, ils arrivent en fin de journée au sommet.

Cette ascension, qui préfigure la Révolution française, ouvre l’âge d’or de l’alpinisme du XIXe siècle. Toutes les montagnes des Alpes seront gravies une à une. Cette exploration des sommets alpins, vécue d’abord comme une exploration, puis rapidement comme une compétition entre alpinistes, prépare une autre période, plus nationaliste et plus féroce, qui verra la conquête des sommets himalayens entre 1950 et 1970.

En deux siècles et jusqu’à aujourd’hui, l’alpinisme va traverser les différentes représentations symboliques et existentielles de l’idée d’élévation, à la fois au sens physique de gravir une montagne, mais aussi au sens métaphysique et spirituel. Il est donc en soi une métaphore puissante du rapport de l’homme à l’idée d’ascension et de performance. Il est aussi une occasion de réfléchir sur la manière de cheminer vers un sommet aujourd’hui :si l’on comprend les motivations qui nous poussent toujours « plus haut, plus loin » en tant qu’alpiniste et être humain, peut-être aurons-nous quelques clefs pour mieux comprendre nos motivations professionnelles et la manière de les réaliser ?

Alors, la première question qui vient à l’esprit est d’une simplicité biblique :pourquoi gravir une montagne ?Et, derrièrece pourquoi, vient rapidement s’inviter une autre question : mais alors, quel sommet choisir ? Et pour pousser le trait : quel Olympe choisir pour accomplir son destin ?

1 Montagnes accessibles ou inaccessibles ?

Notre imaginaire religieux et culturel a posé une représentation puissante du sommet. Dans la Bible comme dans de nombreux textes religieux, les références sont nombreuses. La quête de verticalité spirituelle, le lien au Cosmos et le mystère de la Genèse fondent un lien particulier. Des Andes à l’Himalaya, de l’Olympe au mont Cook ou au mont Fuji, les montagnes occupent une place importante dans l’imaginaire des peuples dits primitifs. Il existe des attributs divins et des caractéristiques sacrées que nous retrouvons à l’échelle de l’ensemble des montagnes du monde, comme s’il existait un socle anthropologique partagé, des structures communes de l’imaginaire à l’échelle de l’humanité.

La montagne, lieu imprégné de pouvoir, est souvent élevée au statut d’espace « sacré interdit » et, à ce titre, éveille un sentiment d’émerveillement et de respect mêlé de crainte qui la place à part. Par conséquent, la montagne devient asservissante et génère des pratiques spécifiques, des interdits d’ordre magique, religieux, ou des rituels, dont la transgression est susceptible d’entraîner un châtiment surnaturel. Cette idée a longtemps rangé les montagnes dans les lieux« inaccessibles ».

La représentation d’un sommet est un héritage sédimenté de nos croyances les plus anciennes et, sans y prendre garde,nous accordons beaucoup d’importance à la clarté d’un sommet. Sans sommet, l’homme semble perdu, désorienté. Comme si le sommet nous rassurait face à l’immensité du cosmos. À ce titre, les organisations humaines, et les entreprises en particulier, ont jugé utile de se fixer des « sommets » pour rationaliser leur rapport à l’espace et au temps, de poser des repères et indirectement de (se) rassurer. Le propre d’un monde désorienté est de perdre ses repères symboliques.

La montagne est donc un objet physique et métaphorique qui incarne la stabilité et le temps long, qui relie l’immensité du très grand avec l’infiniment petit, qui pose une verticale et une ligne d’horizon.

Parmi les sommets symboliques, le mont Blanc incarne ainsi un repère particulier au centre de l’Europe. Il est un Olympe ouun Everest selonla façon dont on le regarde. Il porte une histoire.

En 1786, la première ascension du mont Blanc par Balmat et Paccard offre un moment de rupture. À la veille de la Révolution française, comme un aboutissement du siècle des Lumières, le guide Balmat et le médecin Paccard sont des hommes libérés des croyances ancestrales. Pour eux, l’inaccessible devient accessible. Ils constituent une cordée solide, peu sensible à la peur des « grandes glacières » et des « monts maudits » que l’imaginaire a façonnés au fil des siècles. Leur force résidait dans leur ténacité et leur humilité, et peut-êtredans l’absence de croyances inhibantes. Ils ont observé la montagne attentivement, repéré à trois reprises divers itinéraires pour en choisir finalement un qui entrera dans l’histoire.

Le choix du chemin ouvre l’accès au sommet.

2 Pourquoi gravir une montagne ?

« La montagne a toujours été un lieu essentiel, un lieu où je pouvais m’épanouir dans cette relation du petit face à l’infini. »

Philippe Claudel

Quand on parle de montagnes, il est difficile de ne pas citer l’Olympe, le sommet mythique, comme référence suprême qui viendrait disputer à l’Everest, le sommet le plus haut, et au mont Blanc, le premier sommet de l’histoire moderne de l’alpinisme, une forme de suprématie symbolique.

En quête de son Olympe

L’Olympe comme l’Everest sont entrés dans le langage familier pour qualifier l’objectif suprême. L’Olympe fut gravi pour la première fois en août 1913 par le photographe suisse Frédéric Boissonnas, accompagné d’un ami et guidé par un chasseur de chamois, Cristos Kakkalos.

Le sommet, dénommé Mytikas, souvent enveloppé de brume, culmine à 2 918 mètres au-dessus de la mer Égée. Sa simple esthétique est de nature à incarner une prosopopée de la nature et à inspirer la mythologie par le simple mouvement des brouillards tournoyants qui l’enlacent bien souvent.

À gauche, Cristos Kakkalos, chasseur de Chamois. À droite, l’Olympe en 1913. Photographies de Frédéric Boissonnas. Musée du Parc national de l’Olympe, Litochoro, Grèce. © Blaise Agresti

Mais ce qu’il faut remarquer, c’est que les dieux de l’Olympe, diffusés mondialement par la puissance du récit d’Homère, sont devenus les maîtres de l’Occident pendant plusieurs siècles. Zeus puis Jupiter, sa réincarnation romaine, ont dominé la représentation divine et mythologique, et ont incarné l’idée de toute-puissance. Indirectement, avec les Jeux olympiques, qui lui ont été associés plus tardivement et qui ont resurgi avec Pierre de Coubertin au début du XXe siècle, le mot « Olympe » définit un cadre sémantique et symbolique puissant pour relier deux idées :

– la puissance d’une montagne mythologique qui reste une montagne réelle, car l’Olympe est un sommet de roches calcaires situé au nord de la Grèce. Il peut se gravir en marchant et en grimpant simplement ;

– la célébration olympique de la performance sportive en hommage aux dieux de l’Olympe, et à Zeus en particulier. Ce tournoi religieux, inventé sur le site d’Olympie dans le Péloponnèse au sud de la Grèce pour honorer les divinités, est devenu au fil de son évolution la référence ultime et moderne de l’idée de performance sportive, et plus largement de la performance en tant que telle.

Puissance d’une montagne et idée de performance sportive tressent donc un dogme porté par la devise olympiqueCitius, Altius, Fortius (plus vite, plus haut, plus fort), qui symbolise l’excellence universelle. Elle est devenue la métaphore de laréussite et,de facto, est entrée de plain-pied dans la culture des entreprises. Cette idée est le substrat profond de lamanière de concevoir la performance, notamment avec l’accélération de la mondialisation à partir des années 1950.

Initiées avec la révolution industrielle au début du XIXe siècle, ces idées de puissance se sont ancrées progressivement dans notre croyance collective, portées par une doxa autour de l’idéede croissance et de progrès, relayée et accentuée dans l’après-guerre par les théoriciens de la performance économique.D’ailleurs, la stratégie militaire est venue aussi progressivement nourrir la sémantique de l’entreprise.

Ces concepts sont peut-être à contresens de l’idéal olympique initial, qui ne vise pas la glorification de la performance ou de la victoire en tant que telle, mais qui pousse chaque individu à donner le meilleur de lui-même pour honorer les dieux, progresser, se dépasser au quotidien, sur le stade comme dans la vie, en hommage à une puissance supérieure. Cette démarche est conçue sans gratification individuelle, la couronne d’olivier étant la seule récompense (assez loin de l’idée de primes et de bonus…).

Désacraliser l’Olympe

Dans la plupart des théories managériales, rien ne peut donc débuter sans un objectif, un sommet, un désir, une finalité, une raison d’être. Le« pourquoi », le« comment »et le« quoi » sont d’ailleurs les fameux cercles d’or de Simon Sinek, que de nombreux consultants utilisent aujourd’hui pour clarifier les intentions stratégiques des entreprises.

Figure 1. Cercles d’or de Simon Sinek

En essayant de répondre à la question « pourquoi gravir une montagne ? »et enme demandant pourquoi le sommetcristallise autant nos désirs, j’ai tenté de désacraliser cette idée qui obscurcit peut-être notre horizon.

Mallory, qui a fait cette tentative incroyable de gravirl’Everesten 1922, a lancé cette réponse célèbre aux journalistes qui lui demandaient pourquoi il voulait faire cette ascension :« Parce qu’il est là ! »Il inscrivit alors résolument cette idée qu’un alpiniste resterait un éternel « conquérant de l’inutile », comme le défendait l’alpiniste Lionel Terray.

Cette autodérision de certains alpinistes sur l’absurdité de se fixer un sommet devrait inspirer certains dirigeants et managers. La quintessence de l’idée de performance durable n’est-elle pas de laisser ouvert le champ des possibles ?

Nombre d’auteurs ont essayé de répondre à cette question complexe du« pourquoi gravir une montagne ». Je voudraisciter le travail d’Anne-Laure Boch dans son livreL’euphorie des cimesouceluide Bernard AmydansCeux qui vont en montagne. Ils décrivent chacun les motivations de l’alpiniste sur les plans philosophique et neuroscientifique. Je ne peux résumer cette réflexion, mais je voudrais souligner certains points et, en particulier, ceux qui, à mon sens, cherchent à qualifier le sens de cette activité humaine :

– vivre un moment dense ;

– prendre son risque et s’engager ;

– surmonter les difficultés et réussir ce qui est difficile ;

– cheminer vers le beau et le sublime ;

– vivre et partager avec ses compagnons un moment d’amitié ;

– se révéler et faire grandir l’estime de soi ;

– éprouver son immortalité en s’exposant à une forme d’ordalie… (!)

« L’esprit devient mince comme une main » : cette phrase d’Antonin Arthaud concentre l’intensité de l’action vécue dans l’escalade. Étienne Klein la cite pour décrire les mécanismes de concentration que mobilise l’ascension d’une montagne.

Extrait d’une peinture de Gabriel Loppé, Centre des Congrès Le Majestic, Chamonix.© Blaise Agresti

« On est là aussi pour se reconnecter à ce silence vivant, à ce vide qui n’est pas vide, mais qui est en plein en fait, profondément bruissant, qui est habité, le chant du monde comme disait Giono. »

Stéphanie Bodet

Ces réflexions peuvent sembler éloignées des enjeux de l’entreprise, et pourtant…

L’entreprise, un corps vivant

L’entreprise est un corps vivant et hybride, composé d’humains et de technologies. Son moteur et sa dynamique s’adossent aux motivations intrinsèques aux éléments qui la composent, à savoir des hommes et des machines. Si l’on écarte l’idée qu’une machine ou une intelligence artificielle puissent être mues sans motivation explicite et restent programmées par des humains, alors nous pourrions supposer une forme d’universalité des mécanismes qui définirait la finalité d’une organisation en la reliant à la motivation humaine en tant que telle. Quand j’écris cela, j’en mesure la fragilité. Nous pourrions effectivement entrer dans une ère nouvelle où la finalité des organisations ne serait plus définie par les humains. Mais je vais rester dans une croyance, celle que l’homme puisse conserver la maîtrise de ses choix…

En partant de ce postulat, c’est-à-dire que la motivation et la finalité attachées aux hommes sont similaires aux motivations intrinsèques des entreprises, nous pourrions dire que ce sont les mêmes motivations qui poussent un être humain à gravir une montagne qu’à s’engager dans un projet d’entreprise.

Ces motivations profondes et libres sont toutefois balayées par de nombreuses contraintes que l’entreprise impose à ses collaborateurs.Alors, comment entretenir ces motivations profondes pour s’engager librement ?

Emmanuel Faber, qui a dirigé Danone pendant des nombreuses années et qui est un grimpeur émérite, place cette expérience dans une dimension existentielle :

Dans la vallée et la ville, j’ai beaucoup de mal à ressentir la question de l’identité : qui suis-je ? Même si je fais le tour de la planète et que je prends de nombreuses décisions comme dirigeant, il y a quelque chose qui se délite dans ce cycle productif. Quand je grimpe, si je ne suis pas entièrement moi-même, là et maintenant, cela ne fonctionne pas. La matière roche me relie. J’éprouve une sensation de réunification avec quelque chose d’universel.

Cette quête du sommet crée une tension entre soi et le monde, entre soi et les autres. Si l’obsession du sommet et les contraintes qui l’entourent prennent le pas sur le sens de l’action, l’individu perd sa liberté essentielle et va se disloquer dansun mythe évanescent. Cela est à l’origine de beaucoup de souffrances au travail et dans la vie en général. Le sommet polarise, obsède, galvanise, mais peut détruire tout autant, dès lors qu’il ne répond pas à une intériorité et à un désir qui serait dépollué de la mythologie et des croyances.

Pas de côté philosophiqueTrois questions à Pierre-Henry Frangne1, philosophe et auteur d’un essai intitulé De l’alpinisme

Pourquoi gravir une montagne ?

« Disons d’abord qu’il n’y aura pas de réponse définitive à cette question. Ni de réponse unique. Gravir une montagne demeure énigmatique et je crois qu’il faut en garder le mystère sous peine de ne plus avoir envie de faire de l’alpinisme. C’est parce que la réponse est sans cesse en train de reculer qu’un alpiniste continue sa carrière. Cela dit, on peut quand même donner des raisons dont aucune ne doit être exclusive des autres, et ce, même si elles se contredisent. La contradiction n’est pas ici une faute logique. Elle est selon moi la trame, je dirais même la pâte de la réalité humaine qui est vivante ou mouvante, justement parce qu’elle est contradictoire ou aporétique (du grec poros, le trou ; une aporie est strictement une impasse). Ces raisons, Walter Bonatti les a admirablement condensées en une très belle formule dans Montagnes d’une vie : “La montagne m’a permis de satisfaire le besoin inné chez tout homme de se mesurer et de s’essayer, de connaître et de savoir. Entreprise après entreprise, là-haut je me suis senti toujours plus vivant, plus libre, plus vrai : je me suis réalisé. […] À mon avis, la valeur d’une montagne, et donc de son escalade, résulte de divers éléments, esthétique, historique et éthique, qui ont tous leur importance. Jamais je ne pourrai séparer ces trois facteurs ou m’en désintéresser, car ils sont à la base de l’idée que je me fais de la montagne.”Conquête et connaissance de soi”, c’est-à-dire liberté, beauté de la nature, connaissance de l’histoire et de la culture du milieu, relation à l’autre (amitié, modestie, respect et solidarité), telles sont les principales raisons qui n’excluent cependant pas la recherche de la difficulté, du risque, de la performance: “La volonté de piédestal”, comme dit Gaston Bachelard, et l’orgueil que cette dernière suppose.

Comment choisir un sommet ?

La réponse ou plutôt les réponses découlent du texte de Bonatti. Comment choisir un sommet ? D’abord, par sa place dans l’histoire de l’alpinisme, par son inscription dans la mémoire des hommes : escalader le Grépon après Alfred F. Mummery ou le Cervin après Edward Whymper confère à ces courses une profondeur, une hauteur pas seulement spatiale, mais symbolique à nulle autre pareille. Choisir un sommet suppose qu’on y pense, qu’on en rêve, qu’on y réfléchisse avec tous les outils que la culture et l’histoire nous offrent. Ensuite par sa beauté : celle de sa forme, celle de la ligne que la voie envisagée dessine dans l’environnement escarpé et qui doit être claire, élégante, parfaitement lisible et visible à la fois. Mais il faudrait ajouter sa verticalité, sa longueur, sa variété, sa difficulté, son engagement, son altitude et, évidemment, la profondeur du sillon qu’elle grave par là même dans la mémoire et dans l’esprit de celui qui accomplit l’épreuve de son gravissement. L’alpinisme est une activité hautement et durement corporelle. Mais elle est aussi, à même le corps, une activité intellectuelle et je dirais spirituelle. Choisir un sommet demande une réflexion qui nous est propre ; et le sommet que l’on a choisi doit être celui qui nous fera réfléchir bien après s’y être hissé et en être prudemment redescendu. Enfin, choisir un sommet, c’est prévoir ses propres limites dans l’effort et dans ses capacités techniques. C’est aussi prévoir les limites que la nature nous impose, les conditions actuelles du sommet, tant il est vrai qu’un sommet difficile en bonnes conditions peut être tenté et qu’un sommet réputé facile, alors qu’il est en mauvaises conditions, peut devenir extrêmement dangereux. Rappelez-vous, répétez-vous la belle et profonde phrase de E. Whymper :Grimpe si tu veux, mais rappelle-toi que le courage et la force ne sont rien sans prudence, et qu’une négligence fugitive peut détruire le bonheur de toute une vie. Ne fais rien dans la hâte ;médite chacun de tes pas ;et dès le début pense à la fin possible2.

Le sommet est-il une fin en soi ?

Je sais qu’il y a l’alpinisme du sommet et celui de la voie. À son début, l’alpinisme était celui du sommet, du moment de la conquête de tous les sommets, dans tous les massifs du monde. Mais, quand tous les sommets ont été conquis, il a fallu inventer, je dirais presque créer des voies, et les pratiquer en été comme en hiver, en cordée ou en solo, avec ou sans enchaînements, de plus en plus vite, etc. Il me semble cependant que le sommet est l’arché, au sens grec, de l’alpinisme. C’est là son principe, au sens de ce qui est premier, à la fois dans l’ordre chronologique du temps ou de l’histoire et dans l’ordre logique de la pensée. Le sommet est premier comme commencement et comme commandement. Que serait l’alpinisme sans le sommet à gravir et à surmonter, sans les montagnes et les massifs qui les rassemblent ? On peut certes faire de l’escalade en salle ou en falaise. On peut faire des voies parfois extrêmement difficiles et engagées. Mais rien n’équivaut, selon moi, à l’arrivée au sommet, à cet endroit plat (le seul de la course !), où, presque d’un coup, après la longue bataille de l’ascension dans des endroits souvent resserrés ou barrés (un couloir, une cheminée, un surplomb), se libèrent à la fois le corps et la vue dans un espace entièrement dégagé. Cet espace libre, il est fait de l’air et de la lumière qui composent le ciel et la part de légèreté, et peut-être d’infini, qu’il nous donne. »

Pour l’alpiniste, la question du sens, du « pourquoi », reste un choix profondément existentiel et finalement assez personnel. Pour une entreprise, la question s’inscrit dans une narration collective, certes portée par les dirigeants, mais qui doit embarquer le corps social dans un projet porteur de sens. L’exercice est délicat, il mobilise l’histoire de l’organisation, sa mission, ses valeurs et sa vision dans un exercice de synthèse loin d’être simple à conduire. Le choix de ce sommet se heurte aussi au principe de réalité : quels risques la cordée ou le corps social de l’entreprise sont-ils prêts à affronter ?

1. Auteur de De l’alpinisme (Presse universitaire de Rennes, 2019) et professeur de philosophie.

2. Whymper E., Escalades dans les Alpes, Éditions Hoëbeke, 1994, p. 214.

3Dulce periculum

Parmi les réflexions cruciales autour de la quête du sommet, il est utile de se poser une question : « Le sommet certes, mais à quel prix ? » En explorant notre rapport au risque, nous ouvrons un sujet complexe. Cheminer vers un sommet, c’est accepter l’idée de la chute. L’entreprise est sans cesse dans ce dilemme de la prise de risque pour se développer.

Sur les flancs du mont Blanc, le glacier des Bossons recrache depuis des décennies les traces de la présence des hommes. Comme si ces corps étrangers étaient rejetés par la nature… Parfois macabres, souvent étonnantes, ces découvertes passionnent des chercheurs d’épaves, des artistes, des écrivains ou des arpenteurs illuminés par cette étrange quête. Josée est de ces artistes joyeux qui transforment ces ferrailles tordues, ces débris d’avions et autres objets épars en œuvres mémorielles. Elle rend à sa manière un hommage discret aux victimes des deux crashs successifs de la compagnie Air India : le Malabar Princess en 1950 et le Kangchenjunga en 1966. Ces drames ont marqué durablement la vallée de Chamonix et, au fil des années, Josée a ratissé méticuleusement le glacier en quête de ces débris pulvérisés. Parmi ses découvertes insolites, une a retenu mon attention : il s’agit d’un écusson appartenant à une famille écossaise illustre, le clan Mac Aulay, qui connut ses heures de gloire aux XVIe et XVIIe siècles. Pourquoi ce morceau de tissu a-t-il atterri là ? S’agit-il d’un passager ou d’un alpiniste ?Je ne sais. Mais, sur le blason en tissu extrait duglacier, la devise du clan apparaissait clairement : Dulce Periculum. Le doux péril. Quelle étrange coïncidence de voir ces mots recrachés par un glacier menacé par le réchauffement climatique ! Qui donc pouvait porter ce blason sur sa veste ? Quelles ont été les circonstances qui ont amené ce bout de tissu dans ces méandres de glace ? Quel sens aussi donner à ces mots : le risque positif, le danger comme viatique ?Les valeurs de l’alpinisme et, au-delà de la montagne, celles de notre humanité, s’incarnent-elles encore dans cette devise à l’allure guerrière ?

Notre société entretient un lien ambigu au risque et lamontagne, comme la mer, symbolise plus qu’aucun autre environnement cette réalité. Mais la montagne peut aussi nous aider à réapprendre l’essentiel sur soi, les autres et le monde. Assumer son propre risque pour vivre intensément. Quelle douceur peut-on retirer de ces expériences ? L’urbanité et la digitalisation ont lessivé le lien entre l’homme et la nature, et nous privent de ce lien essentiel depuis des décennies. Alors, la montagne, qui reste un terrain de jeu unique, varié, universel, proche et loin à la fois, peut-elle nous (ré)apprendre le « doux péril », le Dulce Periculum, et donner du sens à notre quotidien ?

Se connaître et se libérer de ses peurs

Le rapport au vide symbolise le risque vital, la chute inexorable. Comme beaucoup, il m’est arrivé dans mon sommeil de me sentir plonger dans une chute sans fin, abyssale… La peur est donc bien ancrée au fond de nos tripes.

Lorsque l’enfant réussit sa première ascension pour atteindre le bocal de friandises perché sur une étagère, la satisfaction est profonde. Il a surmonté ses angoisses intérieures et conquis une forme de liberté. A-t-il mesuré les risques réels de son escalade ? Probablement pas, mais sa satisfaction démontre qu’il a franchi une frontière intérieure. L’ascension d’une montagne offre le même sentiment de bonheur que l’enfant éprouve lorsque sa main effleure le bocal. Mais quelle est la raison à cette joie soudaine ? Atteindre son sommet ? Surmonter ses peurs ? Transgresser l’interdit parental ? Un peu de chaque chose ?

Platon définit la connaissance de soi comme l’étape fondamentale de la conscience. Les pratiques alpines permettent d’apprendre à se connaître, à mesurer ses capacités et ses limites. Des générations d’alpinistes ont ainsi savouré ce riteinitiatique vers l’autonomie, synonyme aussi de liberté d’exploreret des’aventurer. Avec la connaissance, le champ despossibles s’élargit. Une ascension en appelle une autre. L’expérience est une prise pour prendre appui et aller plus haut pour tenter une aventure nouvelle. L’idée est bien de définirson propre risque, de baliser le territoire de l’exposition quechacun va accepter ou non pour cheminer. Dans cette équation bénéfice/risque, chaque individu, libre et consentant, doit se positionner en conscience. Cette libération des peurs est un processus progressif fondé sur l’expérimentation, l’analyse, la correction des erreurs et l’amélioration constante. Une mise en confiance de soi, allant crescendo. Parfois l’incident ou l’accident vient freiner ou redistribuer les cartes et conduit à « ralentir son système intérieur de trépidation », comme le dit si bien l’écrivain Sylvain Tesson.

Choisir son chemin et faire sa trace

La montagne est un laboratoire unique pour éprouver l’impact des choix. Chaque carrefour appelle une décision. Impossible de s’asseoir dans le train de la routine. L’écologie de la décision est un apport majeur de cet environnement : décider face aux risques, exprimer librement son choix, prendre ce sentier à droite ou à gauche, contourner à l’intuition un obstacle sur une arête, une crevasse, réapprendre à décider par soi-même hors des phénomènes de mode ou de la répétition, percevoir un risque, libérer son intuition. Cette écologie de la décision est un processus fondamental de l’expression de notre liberté, elle synthétise notre compréhension du monde, de nous-mêmes d’abord et de ceux avec qui nous cheminons. Elle exprime notre intelligence relationnelle et notre intuition. En montagne, celui qui définit et choisit le cheminement jouit pleinement de cette expression ultime du JE et mesure la responsabilité aussi qui en découle. Faire sa trace