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Portraits et paroles de quarante des plus grands guitaristes.
En quarante années de tournées en tant que musicien et journaliste, Christian Séguret a croisé les plus grands guitaristes de la planète dont il a recueilli les confidences pour des dizaines de magazines français ou étrangers. Il réunit ici ces entretiens dans leur intégralité, et les assortit de portraits biographiques ponctués d’anecdotes vécues aux côtés de ces guitar heroes et chanteurs-guitaristes parmi les plus célèbres, piliers du blues, du jazz, de la country et bien sûr du rock.
Mark Knopfler (Dire Strait), Les Paul, Bonnie Raitt, Willie Nelson, Scotty Moore et James Burton (Elvis Presley), Johnny Cash, Albert Collins, Biréli Lagrène, Steve Cropper (Otis Redding, Blues Brothers), John Mayall et des dizaines d’autres se confient ici comme rarement. Ces musiciens, souvent hostiles aux médias, et lassés de ressasser leurs éléments biographiques, sont ici rassurés par le statut de « confrère » de l’auteur et sa connaissance du sujet, et se livrent comme rarement. Un témoignage rare et surprenant sur tous ces monstres sacrés de la musique, dont beaucoup sont aujourd’hui disparus. Ce livre s’adresse à un public de mélomanes expérimentés, et fait volontairement l’impasse sur les derniers courants musicaux en vogue, souvent détachés de la guitare. Il met l’accent sur les soixantes années qui ont construit la musique anglo-saxonne, de 1940 à 2000, au travers de ses plus illustres représentants, certains disparus, traçant ainsi un panorama de la musique populaire de ce demi-siècle essentiel, de ses inventeurs (Les Paul, Mario Maccaferri), ses chanteurs-accompagnateurs (Johnny Cash, Willy deVille, Willie Nelson), ses historiens (George Gruhn) et bien sûr ses plus grands virtuoses (Mark Knopfler, Jeff Beck, Jimmy Page, Bonnie Raitt, et tant d’autres…)
À PROPOS DE L'AUTEUR
Musicien et auteur,
Christian Séguret a mené une carrière d’instrumentiste pendant plus de quarante ans avant de se consacrer à l’écriture de livres et d’articles sur la musique.
Parallèlement à sa carrière de musicien, Christian Séguret mène depuis 35 ans un parcours de journaliste spécialiste de la musique et de la guitare en particulier. Il a collaboré à des dizaines de publications et magazines, et fut pendant des années directeur de la rédaction des magazines Guitar Collector puis Guitar Vintage.
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Seitenzahl: 517
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Christian Séguret
GUITAR TALK
Entretiens avec 40 des plus grands guitaristes !
ISBN : 978-2-38165-046-3
© couverture Gaelis Éditions
© 2020 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
www.gaelis-editions.com
Avant propos
Au début des années quatre-vingt, par l’intermédiaire de mon ami Joël Herbach, je rencontrais le journaliste Thierry Frébourg. Ce dernier venait de créer, pour les éditions Filipacchi, le premier magazine français consacré à la guitare, Guitare Magazine. Il m’encouragea à participer à cette aventure, et guida mes pas de novice en la matière, puisque j’étais exclusivement musicien à cette époque. Pendant près de quarante années, j’ai pu, grâce à cette première expérience, mener un parcours d’auteur et de chroniqueur parallèlement à ma carrière de musicien, pigeant pour des dizaines de publications, en France et aux États-Unis, et signant plusieurs livres, toujours avec la musique en filigrane. J’ai passé au crible de mes questions des dizaines, voire des centaines de musiciens, chanteurs, producteurs, collectionneurs, luthiers, constructeurs. Au fil de mes tournées, au gré des concerts, des festivals, au cours de nombreux voyages de presse, dès que je croisais un acteur du milieu, célèbre ou non, je sortais mon bloc, mon magnétophone, mon stylo, et je ne le lâchais pas avant d’avoir satisfait ma curiosité. Le résultat de ces années de quête est groupé dans ces pages, et je ne peux, en les réunissant, m’empêcher de penser avec affection à ceux qui en furent les initiateurs. C.S.
Chapitre 1
Jeff Beck
Guitariste pour guitaristes
Voir le jour en juin 1944 n’était pas forcément une bonne idée, si cette venue au monde se tenait dans la perfide Albion, sous le règne de George VI. Grandir dans l’Angleterre de l’après-guerre n’était pas une sinécure, ceux qui l’ont vécu se souviennent essentiellement de restrictions et de brimades, quoique ces dernières aient toujours constitué le quotidien des pensionnats anglais les mieux tenus. Ce triste vécu était aggravé d’une large frustration alimentée par les échos de la lointaine Amérique où, par contraste, tout semblait facile et abondant. Les jeunes pousses de l’après-guerre grandirent ainsi frustrés de cette culture transatlantique qu’ils percevaient de loin mais dont ils ne pouvaient profiter que par intermittence.
Comme ses collègues baby boomers bercés du rock’n’roll diffusé sur les ondes de la Beeb, Beck découvrit très tôt Les Paul et ses prouesses guitaristiques et stéréophoniques, puis Cliff Gallup qui officiait à la six-cordes dans les Blue Caps de Gene Vincent. Quelque temps plus tard, en tirant le fil de ces musiques américaines qui se pollinisaient entre elles, il tomba sur Otis Rush, puis Buddy Guy, bref, les mêmes tenants du Chicago blues qui faisaient trembler simultanément Eric Clapton et bien d’autres. Jimmy Page fut le copain inséparable de ces années de préadolescence, et les garçons passèrent des heures à décrypter qui jouait quoi sur les albums de leurs héros, avec un goût du détail qui ne les lâcherait jamais. Sa première guitare fut construite de ses mains. Un objet improbable décliné autour de quelques boîtes de cigares et d’un poteau de palissade mal dégrossi en guise de manche qui lui laissa quelques échardes en souvenir. De quoi culotter des paluches de travailleur manuel qui n’hésitait pas, quelques années plus tard, à bricoler des moteurs de Customs à mains nues quelques heures avant de monter sur scène.
Après ses années d’apprentissage douloureux et de groupes improbables, Beck connut son premier break en 1965 au sein des Yardbirds, grâce à l’entregent de Jimmy Page qui le recommanda. Il n’y remplaçait rien moins qu’Eric Clapton, tourné vers d’autres cieux plus perso. On lui fit gentiment remarquer que pour jouer du Chicago blues, il n’était pas question d’utiliser un écho ou un effet quelconque. Beck, qui se voyait bien dans la peau d’Eric Dolphy, n’en eut cure, et délogea le son clair de la formation à coups de larsen et slapbacks. Lassé par ces scrupules, le guitariste décida d’effectuer le grand saut en 1967 et de démarrer sa propre formation, le Jeff Beck Group, avec Rod Stewart et Ron Wood, s’il vous plaît... Pour beaucoup, l’album Beck-Ola allait ainsi marquer la naissance du heavy metal.
Il fallut trouver une nouvelle voie après la sortie d’albums du calibre de Blow by Blow et de Wired, de tourner le dos à l’image de guitar hero qui lui collait à la peau. Pas facile. Beck était un des rares guitaristes en vue qui ne chantait pas, ou qui n’avait pas un alter ego vocal indéboulonnable à ses côtés. Knopfler et Jimi chantaient, Clapton chantait. Page avait Robert Plant dans sa besace, Van Halen ne se déplaçait pas sans David Lee Roth et Les Paul avait sa Mary Ford. La présence de ces sex-symbols à l’organe vivifiant aidait bien à écouler du vinyle. Pas facile de remuer les foules lorsque tout ce qu’on a à proposer est une œuvre instrumentale, si inspirée soit-elle. Beck avait bien tenté de pousser la note au sein des Yarbirds à une ou deux reprises, Nile Rodgers l’avait poussé à ce petit jeu en 1985 dans « Get Working ». Il renouvela l’expérience dans la formation en pointillés construite aux côtés du bassiste Tim Bogert et de batteur Carmine Appice. Mais Beck restait globalement un guitariste aphone.
Après l’album There and Back en 1981 et une dernière incursion dans la fusion, Jeff Beck connut une traversée du désert qui s’éternisa jusqu’à un retour en grâce musclé au rock puis des retrouvailles sincères avec les Yardbirds survivants dans Box of Frogs. Désormais, tout le monde aimait Jeff Beck et chacun vantait ses mérites, son œcuménisme salvateur, lui qui fut capable, en un long triple saut acrobatique, de prendre son élan sur un blues rock consensuel en début des sixties, pour rebondir une première fois sur un son planant et psychédélique, se propulser d’un nouveau coup de talon agile sur une fusion encore bourgeonnante avant d’atterrir, dans une gerbe de décibels, sur un rock large mêlant toutes ces impulsions. Il fit des apparitions sur des albums de Mick Jagger, Tina Turner, Vanilla Fudge, Rod Stewart, Jon Bon Jovi, Stevie Wonder, Kate Bush, ZZ Top. Au fil de sa carrière, Beck fut successivement pressenti pour faire partie des Bluesbreakers, de Pink Floyd, puis des Rolling Stones. Les rencontres ne se firent pas pour des raisons différentes, parfois antagonistes : trop jeune, trop célèbre, trop compliqué... La carrière du guitariste sembla ainsi toujours s’écrire en négatif. C’est le musicien que tout le monde connaît, mais dont peu (hormis les guitaristes) sont capables de citer un titre phare. Celui que tout le monde s’arrache, mais qui n’aura finalement pas marqué l’histoire du rock. Celui dont tout le monde envie la technique et la créativité, le touché de vibrato raffiné, les bends microtonals, mais qui n’a jamais rempli les stades ni squatté les sommets des charts. C’est Jeff Beck, quoi.
Talking with
Jeff Beck
Parlez-nous de vos débuts avec les Yardbirds, quel genre de rapports aviez-vous à l’époque avec Eric Clapton, que vous avez remplacé dans le groupe ?
Quand j’ai commencé à travailler pour les Yardbirds, ma vie a soudain pris de la vitesse. J’avais en effet pris la place de Clapton dans le groupe et j’ai alors réalisé à quel point il était populaire. J’ai commencé à avoir un grand respect pour Clapton après l’avoir remplacé et que les gens se sont intéressés à moi surtout parce que j’étais à sa place et ils me parlaient perpétuellement de lui. Plusieurs mois après mes débuts dans le groupe, j’ai finalement rencontré Eric dans un club, et il m’a donné l’accolade. L’image que j’avais de lui était très négative jusque-là, car je me basais sur ce que les autres gars des Yardbirds m’avaient raconté. Ils me l’avaient décrit comme étant quelqu’un de très imbu de lui-même, un peu agressif. C’est vrai qu’il avait son caractère, et qu’il pouvait être un peu lunatique. Il y avait aussi une part de compétition dans la façon dont il envisageait les rapports entre musiciens, mais c’est un artiste, un type écorché.
Vous courriez d’ailleurs un peu derrière Eric Clapton à l’époque, puisqu’il avait également été question que vous le remplaciez au sein des Bluesbreakers de John Mayall auparavant, quand il avait quitté ce groupe...
Oui, mais j’avais refusé la proposition, parce que je pensais que je n’étais pas prêt. Avec le recul, je pense que c’était une bonne décision. J’habitais encore chez ma mère à l’époque, j’étais tout jeune, et John appelait régulièrement, mais je me suis tenu à ma décision.
J’ai lu quelque part que votre mère vous avait déçu lorsqu’elle vous avait expliqué que ce que faisait Les Paul à l’époque, c’était truqué !...
Oui ! [rires] J’avais entendu ce gars à la radio, il avait annoncé que c’était Les Paul, et je crois que le titre était « How High The Moon ». Je devais avoir six ou sept ans. J’avais trouvé ça incroyable, tous ces effets, ces pistes empilées. Bien sûr, je ne comprenais pas de quoi il s’agissait. J’ai demandé à ma mère qui m’a dit que c’était de la guitare électrique. Comme elle avait dû entendre parler de Les Paul et de sa technique de multi-recording, elle m’a dit que c’était truqué ! Mais moi je me suis dit que c’était exactement ça que je voulais faire. Je pensais que l’on rentrait le câble de la guitare dans la prise électrique, à l’époque !
Comment Eric Clapton, vous-même et tous les autres guitaristes anglais avez-vous réagi lorsque Jimi Hendrix a débarqué à Londres à la fin des années soixante ?
Les Yardbirds étaient déjà célèbres aux États-Unis début 1965. Il me connaissait avant que je ne le connaisse. À l’époque, il jouait de la guitare rythmique pour Little Richard, je crois, qui n’était pas au sommet de la vague. C’est quand il est venu en Angleterre que j’ai pris la mesure de son talent. J’ai été estomaqué et en même temps, j’avais l’impression que j’allais me retrouver au chômage ! Heureusement, j’avais Rod Stewart avec moi, qui était un chanteur fantastique, bien meilleur que Jimi. Je crois d’ailleurs que Jimi nous a beaucoup observés, Pete Townshend, Eric Clapton, Jimmy Page et moi. Il y a des plans caractéristiques de l’époque des Yardbirds qu’il m’a empruntés, l’utilisation du feedback. Il le reconnaissait lui-même. Mais il avait cette attitude complètement animale, ce relâchement total lorsqu’il était sur scène qui rendait les gens du public complètement fous.
Vous êtes au contraire plutôt réservé, lorsque vous êtes sur scène, vous n’avez aucun des clichés des guitar heroes. C’est quelque chose que vous lui enviez ?
J’étais bien incapable de faire ça, c’était trop éloigné de ma personnalité... J’étais bien trop réservé, effectivement. Je regrette seulement de ne pas avoir pu faire valoir un peu plus les choses que j’ai amenées avec les Yardbirds. Il a emprunté pas mal à Eric et à moi, et il avait la bonne personnalité pour faire connaître tout ça auprès du grand public.
Votre influence s’est prolongée après que vous avez fait connaissance ?
Jimi ne jouait pas de slide quand je l’ai rencontré et c’est d’ailleurs moi qui lui ai offert son premier slide, il s’y est mis tout de suite et il a maîtrisé l’affaire en un rien de temps. Il jouait en permanence, toute la journée...! Nous avons joué souvent ensemble dans des clubs new yorkais en 1968. Jimi jouait sur des cordes très dures, il utilisait pratiquement des cordes de Sol pour des cordes Mi ! Ça explique le son qu’il produisait en grande partie, mais il fallait pouvoir assumer des tirants pareils ! Et puis Jimi avait été également très influencé par Buddy Guy.
Comment évaluez-vous cette influence ?
Une très grande influence. Buddy est Jimi. La seule chose, c’est que Buddy n’avait pas la coupe afro et ne jouait pas « Purple Haze ». Mais si vous écoutez les albums enregistrés chez Chess ou Vanguard par Buddy Guy dans les années soixante, tout Hendrix est là en puissance. Jimi avait le chic pour reprendre des plans de Buddy Guy et de les appliquer à des morceaux faciles, avec un tempo contagieux, faciles à vendre. Et puis cette influence s’est transmise ensuite à d’autres guitaristes, des Anglais bien sûr, mais aussi des Américains.
Peut-on imaginer quel aurait été le parcours de Jimi Hendrix s’il avait survécu ?
Il n’y avait pas de limites. C’est une telle perte. Il vivait à cent à l’heure, sans prendre le temps de réfléchir, d’envisager sa musique. C’est très dommage. Il brûlait la chandelle par les deux bouts, ne dormait jamais, comme beaucoup de groupes et de musiciens des années soixante. Et sa musique commençait à s’en ressentir. Il se lassait très sérieusement du cirque qui s’était installé autour de sa personne, dont il était d’ailleurs en grande partie responsable, cette façon de jouer avec les dents, de mettre le feu à ses instruments, il aurait voulu sortir de tout ça, il y avait un passage obligé qui le lassait certainement, mais il était un peu coincé parce que c’est ce que le public attendait alors de lui, et c’est lui qui avait installé cette routine... Mais il aurait passé ce cap, il aurait certainement amené énormément au rock et à la guitare en général, il n’avait que gratté la surface. Il se dirigeait vers le jazz, en même temps que le jazz se dirigeait vers le rock, et je sais qu’il avait des projets avec Miles.
Vous pensez que d’une certaine manière, Stevie Ray Vaughan a repris le flambeau de Jimi ?
Stevie Ray baignait en permanence dans la musique et l’esprit d’Hendrix, je suis certain que Stevie Ray lui-même n’aurait pas démenti cette influence s’il était là pour en parler. Son frère, Jimmie Vaughan, était probablement un peu jaloux de cette filiation. Je me souviens qu’un jour, Jimmie et moi étions en coulisse à une convention CBS en 1983 nous observions Stevie Ray en train de jouer. À un moment, Stevie Ray a branché sa wah wah et a commencé à sortir des plans à la Hendrix. Jimmie s’est tourné vers moi et m’a dit : « J’aimerais bien qu’il arrête de jouer cette merde ! »
À propos de grand cirque, c’était surprenant de vous voir exploser une guitare avec les Yardbirds dans Blow Up. C’était plutôt la spécialité de Pete Townshend, non ?
En fait, ce sont les Who qui devaient faire ce film au départ, mais ils ont refusé. La production s’est alors tournée vers les Yardbirds, et le salaire proposé avait eu raison de toutes les réticences ! Mais quand Antonioni m’a demandé de casser ma guitare, j’ai refusé, c’était une Les Paul « Burst » [les Gibson Les Paul Standard construites entre 1958 et 1960, avec leur table en érable ondé et leur finition sunburst, sont parmi les plus recherchés aujourd’hui, dépassant couramment la barre des 300 000 dollars !], il n’en était pas question ! Ils sont allés chercher des guitares d’entrée de gamme, et j’ai fait ce qu’ils m’ont demandé !
On a souvent dit que Beck-Ola marquait le début du heavy metal, qu’en pensez-vous ?
Je ne sais pas si c’était le début du heavy metal, mais on ne peut pas nier qu’il y avait une volonté de création, d’évolution dans cet album. Je jouais avec les sons, avec le feedback, ce que peu de musiciens avaient fait auparavant. Je faisais des recherches sonores avec la guitare, qui se rapprochent d’ailleurs plus du free jazz que du metal. D’autres ont amené ça plus loin par la suite, comme Eddie Van Halen. Lui est un vrai guitariste de heavy metal, moi je ne fais ça que par intermittence. Des fois je trouve que ce style de jeu est trop technique, trop démonstratif. Mais Eddie il le fait particulièrement bien, je me dis qu’il est très fort.
Vous avez souvent déclaré que le jazz était une grande influence pour vous, comme pour les guitaristes que vous fréquentiez.
Il ne faut pas oublier que Yardbird, c’était le surnom de Charlie Parker ! Jimmy Page et moi nous lancions dans des grandes improvisations à l’époque, comme le faisaient les musiciens de jazz. J’ai toujours adoré le jazz, depuis que mon père m’avait fait découvrir Django Reinhardt. J’ai reçu à la fin d’un concert une cassette de titres de Django à l’électrique dans les années quarante. Au départ, il y avait quelque chose de daté, pas très bien contrôlé dans le son, qui me gênait, mais en fait ça contribue à sa magie. Maintenant, je trouve que c’est un précurseur du rock’n’roll. J’écoutais sans arrêt cette cassette à l’époque de Blow by Blow.
Vous avez récemment enregistré un album qui est un peu un hommage à Cliff Gallup, Crazy Legs. Quel a été son influence en ce qui vous concerne ?
Quand j’ai enregistré cet album, j’ai acheté une Gretsch spécialement pour l’occasion, avec un Bigsby, comme lui. Comme vous pouvez l’imaginer, ce fut bien sûr infernal de passer de la Strat à la Duo Jet. Cliff Gallup est un de mes héros, comme Les Paul d’ailleurs. Je l’ai découvert quand j’avais douze ou treize ans, il jouait avec Gene Vincent. Il était unique à l’époque, c’était révolutionnaire. Aujourd’hui ça peut paraître banal, mais en 1956 quand vous entendiez ça à la radio, c’était vraiment rock’n’roll ! Jimmy Page et moi l’écoutions en permanence.
Vous aviez eu l’occasion de voir Gene Vincent jouer lors de ses tournées en Grande-Bretagne ?
Oui, je l’avais vu en concert lorsque j’avais douze ou treize ans. J’avais été très déçu au départ car il n’avait pas les Blue Caps avec lui, et donc pas Cliff Gallup ! Il avait des musiciens qui ne payaient pas de mine, mais qui étaient très bons. Et puis quand il a commencé à chanter, la déception s’est évanouie, c’était tellement fort, tellement rebelle.
Vous avez souvent dit que vous avez été plus influencé par les guitaristes de rockabilly, voire de country que par les bluesmen…
J’aime bien tous ces gars qui jouent une sorte de mélange hillbilly-country-rock. C’est ce qui m’a fait tourner la tête la première fois. Le jeu de guitare, lui, est sans barrière, et les pousse vers la stratosphère. C’est sûr que j’ai été plus sous la coupe de James Burton que d’Earl Hooker. J’adorais les guitaristes de séances de Nashville comme Grady Martin ou Hank Garland. Grady jouait souvent les solos sur les titres de Buddy Holly, par exemple. Les Hellecasters sont dans cette catégorie, comme Albert Lee, Roy Buchanan ou Danny Gatton que je considérais un peu comme mon cousin américain parce qu’il était fondu de hot-rods comme moi. J’ai eu l’occasion de faire une séance avec Albert Lee, mais avec ce genre de musicien on reste assis et on écoute !
Chapitre 2
Harold Bradley
Le père de Music Row
De la même façon qu’il existe bien peu de Parisiens authentiques, les membres de la scène musicale de Nashville qui sont originaires de la ville se comptent sur les doigts de la main de Django. Harold Bradley fait partie de ceux-là. Pilier des studios de la ville depuis son plus jeune âge, occupé par deux à trois séances quotidiennes pendant des décennies, on peut raisonnablement envisager que son horizon s’est toujours limité au « Nashville Skyline » célébré par Dylan. Bradley dispute à Tommy Tedesco, et à quelques autres vétérans de la grande époque de la production discographique, le titre de musicien le plus enregistré de la planète. Débutant sa carrière dans les années quarante, en même temps que la ville devenait un des points stratégiques de la production musicale américaine, il a participé à une telle myriade d’enregistrements country, pop et rock’n’roll qu’un livre entier ne suffirait pas à les détailler.
Né à l’aube de la grande crise, Harold Bradley était un des six enfants de Vernon et Letha Bradley. Une première guitare offerte à l’âge de douze ans, et un coup de pouce de la providence scella son destin. En effet, le guitariste Billy Byrd, un des piliers du Nashville de l’époque, avait commencé à s’intéresser de près à une voisine de la famille Bradley. Un son de guitare perçu par-delà la palissade, une rencontre fortuite, et voilà Harold flanqué du meilleur tuteur dont on puisse rêver, un musicien professionnel, pilier de la scène locale. Le frère aîné d’Harold, Owen, avait commencé une carrière de producteur dans la ville, et il fut à l’origine de son premier engagement sérieux, tandis qu’il était encore au lycée en tant que guitariste du groupe d’Ernest Tubb, alors immensément populaire aux USA. Il ne pouvait mieux tomber. Tubb était une figure tutélaire, qui vouait un respect sans faille à ses musiciens (Willie Nelson raconta à l’auteur que, peu de temps avant de disparaître, Tubb téléphonait sans relâche à ses confrères chanteurs pour essayer de placer les membres de son équipe)... Son prédécesseur au poste de guitariste dans cette formation, Jimmy Short, avait d’ailleurs été le premier à oser sortir une guitare électrique sur la scène du vénérable Grand Ole Opry, un lieu réfractaire à toute velléité de modernisation, et Bradley enfonça le clou avec délectation ! Après un petit détour par la Navy en 1944, Bradley entama sa carrière avec enthousiasme dès la guerre conclue et, à l’ouverture du premier studio à Nashville en 1947 (The Castle), il devint un des musiciens les plus demandés, son style de guitare inspiré de Charlie Christian faisant alors fureur.
En 1954, Harold et Owen Bradley bâtirent de leurs mains un des tout premiers studios de Nashville, le Bradley Film and Recording Studio sur Sixteenth Avenue South, un espace éloigné du centre-ville et de Broadway, qui marqua les débuts de ce qu’il est désormais convenu d’appeler le Music Row, ces longues allées bordées de verdure abritant des bâtiments exclusivement dédiés à la musique : tourneurs, éditeurs, studios de location et d’enregistrement. Rapidement, le studio fut agrandi d’une structure militaire mobile en aluminium, communément appelé Quonset Hut, et le lieu hérita de ce sobriquet. Peu de temps après, RCA construisait son propre studio de l’autre côté de la rue – où Elvis allait enregistrer –, la légende de Music Row était désormais lancée. Tandis qu’Owen s’imposait comme un producteur, réalisateur et ingénieur du son historique de Music City, Harold entamait une carrière de musicien de studio qui se prolongerait jusqu’au début des années quatre-vingt, et qui le verrait côtoyer des interprètes du calibre de Willie Nelson, Patsy Cline, Elvis Presley. Bradley faisait partie de la A team, l’équipe de choix de cette grande époque, c’est-à-dire les musiciens que tout le monde s’arrachait et dont les cachets s’étalaient en conséquence. Le triumvirat de guitaristes que l’on voyait arriver en bande à la plupart des séances était alors constitué de Hank Garland, Grady Martin et de Bradley lui-même. Garland était réputé pour sa virtuosité et son aisance dans le jazz et les traits véloces. Grady Martin était plus féru de plans bien country, avec une touche de funk et de chicken picking. Quant à Bradley, malgré une aisance technique remarquable, il se cantonnait le plus souvent dans le rôle de guitariste rythmique, quand il ne traçait pas des lignes de tic-tac bass. En effet, Danelectro, puis Fender avec la Bass VI, proposaient alors des basses à six cordes, accordées une octave plus basse que la guitare. Jouées au médiator, ces basses avaient un son très sec et percutant, et une tessiture qui s’accommodait mieux des petites écoutes des transistors ou des radios automobiles. Bradley devint l’expert de cet instrument à Nashville, doublant la plupart des lignes de basses pour les dégager du pied de grosse caisse, les éclaircir et leur faire gagner en lisibilité sonore.
Par cet apport, et quantité d’autres, Bradley s’inscrivit dans la durée comme un des piliers du « Nashville Sound », cette singularité sonore et technique qui fit des studios de la ville le point de rendez-vous des plus grandes stars de l’époque. Il fait partie de ces quelques musiciens que tout le monde a entendus des centaines de fois. Mais dont on ne sait rien de l’existence et dont on n’a jamais entendu le nom...
Talking with
Harold Bradley
Quelle était la journée type d’un guitariste de studio à Nashville dans les années cinquante et soixante ?
Je me réveillais assez tôt pour profiter un peu de la famille, parce qu’après ils ne me voyaient plus jusque tard dans la soirée ! La plupart du temps, nous faisions quatre séances de trois heures par jour. La première à dix heures. Nous prenions une pause déjeuner pour avaler un sandwich vite fait. Puis en début d’après-midi, jusqu’à 17 heures, on enchaînait de 18 à 21 heures. Et il n’était pas rare de faire une autre séance nocturne, de 22 heures jusqu’à une heure du matin. On n’arrêtait jamais !
Vous deviez bien gagner votre vie !
On n’était pas à plaindre ! Il y a cette histoire célèbre sur Chet Atkins au restaurant avec un journaliste. En voyant arriver une énorme voiture, une limousine luxueuse, le journaliste lui demande si c’est une star de la country, et Chet Atkins a répondu : « Oh non ! Ce doit être un de ces musiciens de studio ! » Il l’avait été lui-même, et un des meilleurs, avant de devenir producteur...
Vous vous souvenez de votre première séance ?
Oui, très bien ! C’était en 1946, avec Pee Wee King. Mais il n’y avait pas encore de studio d’enregistrement à Nashville, donc la séance s’est déroulée à Chicago. C’est une des seules fois de ma vie où j’ai enregistré ailleurs qu’à Nashville, d’ailleurs ! Pee Wee avait un violoniste qui jouait également de la guitare et qui aurait pu jouer les deux instruments, mais à l’époque on enregistrait direct to disk, on gravait la matrice en même temps qu’on jouait, pas de re-recording ! Donc son musicien ne pouvait pas jouer la partie de guitare et celle de violon en même temps. Ils m’ont donc engagé pour jouer la guitare.
Vous travailliez principalement pour votre frère ? Comment cela se passait-il ?
Principalement, mais pas exclusivement. ça se passait bien, même s’il était très strict, très directif. C’était mon grand frère, il avait guidé mes premiers pas, m’avait fait obtenir mes premiers jobs, donc il y avait une forme de respect, presque de soumission ! Il mettait un point d’honneur à ce que le chanteur soit particulièrement mis en valeur, et il avait bien raison d’ailleurs. Et de ce fait, nous n’avions pratiquement pas d’espace pour nous lâcher ou pour briller, il fallait vraiment rester dans les clous. Les musiciens qui avaient un ego trop développé ne faisaient pas long feu !
De quelle façon enregistriez-vous, puisqu’il n’y avait pas de multipiste, pas de re-recording ?
C’était tout le monde dans la même pièce, chanteur compris, et trois quatre, ça tournait ! Il ne fallait pas se louper ! Je me souviens que pour les enregistrements avec Patsy Cline, c’était souvent la A Team de Nashville que l’on retrouvait pour ces séances, basse-batterie, deux ou trois guitaristes, un bassiste, parfois deux s’il y avait la tic-tac, un pianiste, des choristes, et il y avait une section de cordes avec quinze musiciens. Quand la lumière rouge s’allumait, il fallait aller au bout de la prise sans faire une erreur. Si vous loupiez une note, vous aviez trente personnes qui vous regardaient méchamment ! On apprend très vite à jouer simple et efficace avec ce genre de méthode !
Y avait-il les grilles écrites avec les chiffres, transposables si on changeait de tonalité, qu’on appelle maintenant le Nashville Number System ?
Non, pas à cette époque. J’imagine que ça a dû apparaître dans les années soixante. À l’époque, on faisait tout sur le tas. ça se passait le plus simplement du monde, il y avait un producteur, ce pouvait être mon frère, Owen Bradley, ou Chet Atkins ou encore Don Law. Il avait une idée précise de l’arrangement. Les musiciens se réunissaient autour de lui, il expliquait ce qu’il voulait, et le plus souvent jouait le morceau à la guitare en expliquant l’arrangement qu’il avait en tête. Puis on prenait nos instruments, et on jouait l’arrangement de mémoire, et on amenait ce qu’on pouvait à l’affaire, une idée par ci, un plan par là, une intro, un solo éventuellement, mais c’était très rare à l’époque !...
Pouvez-vous expliquer rapidement en quoi consistait le Nashville Number System ?
La plupart des musiciens utilisent ce qu’ils appellent une grille, c’est-à-dire un déroulé du morceau qui note la suite d’accords et les conventions rythmiques. Généralement, on écrivait la grille dans une tonalité déterminée. Par exemple, en La [« A » avec la notation américaine, où les notes sont représentées par des lettres], si la grille d’accord se baladait entre un La, un Ré et un Mi septième, on écrivait les accords dans la séquence où ils étaient utilisés avec A, D et E7. Mais des musiciens se sont rendus compte que, une fois qu’ils avaient écrit la grille dans une tonalité, parfois le chanteur décidait que cette tonalité était trop haute ou trop basse, et désirait expérimenter dans une autre tonalité, on passait par exemple de La à Si, et il fallait écrire toute la grille à nouveau. Alors on a commencé à désigner les accords par leur valeur relative. L’accord fondamental, qui indiquait la tonalité était indiqué par un 1. L’accord de quarte, par exemple le Ré pour la tonalité de La, était indiqué par un 4, l’accord de dominante par un 5. Et ainsi de suite. Ce qui fait que, si on changeait de tonalité, on n’avait pas à réécrire toute la grille ! On a gagné un temps fou en studio avec cette méthode. Et en studio, le temps c’est de l’argent ! Aujourd’hui cette technique est utilisée dans tous les studios du monde, mais au départ, c’est à Nashville que ça a vu le jour.
J’imagine que vous deviez déjà être polyvalent et jouer de plusieurs instruments ?
Oui, comme c’était le cas dans les studios de New York ou de Los Angeles à l’époque. Les guitaristes étaient généralement capables de jouer sur d’autres instruments à cordes, banjo, ukulélé, mandoline. Je faisais bien sûr aussi bien les parties électriques ou acoustiques, la tic tac bass pour doubler la basse. C’est moi qui ai joué la partie de banjo en introduction de « Battle of New Orleans » de Johnny Horton [énorme succès qui devint numéro un du Billboard en 1959 pendant de nombreuses semaines. La chanson fut également un succès en Angleterre, reprise par le pionnier du « skiffle » Lonnie Donnegan].
Comment parveniez-vous à une telle qualité de son dans votre Quonset Hut Studio ? Le son que vous aviez à l’époque est un des plus indémodables qui soit, avec celui des studios Capitol à Los Angeles.
Owen [Bradley] était un technicien remarquable, et il avait une approche très compétente et très pragmatique du problème. Quand il faisait une découverte fortuite, il savait l’exploiter immédiatement. C’était un génie du son, et il y pensait en permanence, c’était une obsession. Il avait bien sûr le matériel le plus performant de l’époque, mais c’est plus par son sens de l’acoustique que son studio se distinguait. Il y avait plein de détails qui faisaient que le son était particulier. Un jour, une équipe de télévision avait installé un décor de grange dans le studio pour les besoins d’une émission, pour suggérer le côté campagnard de la musique. Il y avait du bois partout, des barrières, des portes de grange. Owen a compris que ces panneaux de bois avaient changé le son, de façon positive. Il les a gardés ! Il avait également remarqué qu’il y avait un point précis où les voix sonnaient mieux, c’était un emplacement très restreint. C’est là que Patsy Cline et tous les autres chanteurs ont fait la plupart de leurs prises, ils devaient poser leurs pieds sur un espace très réduit et parfaitement déterminé. Mon frère a également été le premier à construire une cabine séparée pour la batterie, pour l’isoler de la basse et des autres instruments et éviter qu’elle repasse dans les autres micros, et d’une manière générale à isoler les instruments les uns des autres pour éviter qu’ils ne fuitent sur les autres micros, et cela avant même que l’enregistrement multipiste ne se généralise. Ça lui permettait de travailler plus finement le son de chaque instrument, et de donner plus de relief au son final.
Parlez-moi de Hank Garland, que vous avez bien connu.
C’était un type formidable, un grand guitariste, bien sûr mais c’était aussi quelqu’un de très humain. C’était surtout un très bon ami, j’étais très proche de lui et nous travaillions toujours ensemble. Nous étions une équipe de trois guitaristes, Hank Garland, Grady Martin et moi-même, nous nous retrouvions souvent sur les mêmes séances. Lorsqu’il est arrivé à Nashville, il a d’abord eu du mal à trouver du travail, et puis il est vite devenu un des artistes les plus demandés de la ville, surtout après le succès de son instrumental, « Sugarfoot Rag ». Sa technique était exceptionnelle pour l’époque. Il jouait vite, bien sûr, mais si vous analysez ses lignes, son phrasé, c’était d’une richesse incroyable. Il avait tout pour lui : l’imagination, le swing, le son. Il était aussi à l’aise dans la country que dans le jazz, et il reste un guitariste de jazz sous-estimé. Son album Jazz Wind From a New Direction est pour moi un des plus beaux albums de guitare jazz qui existe.
Il est difficile d’imaginer que Hank Garland ait pu manquer de travail.
Il est arrivé à Nashville la première fois à l’âge de 14 ans, et Billy Byrd [guitariste de studio avec lequel Garland a conçu la Byrdland pour la compagnie Gibson. Voir l’Encyclopédie de la Guitare, Vol 3, pp. 154-157. Éditions Gaelis] et moi-même l’avons pris sous notre aile. Mais il avait encore besoin d’affiner son jeu, qui était un peu désordonné, un peu rugueux, ce qui est bien normal à cet âge, mais en studio cela ne pardonne pas. Et puis il n’avait pas l’âge légal pour travailler, alors il est retourné chez lui. Il est revenu quelques années plus tard, et malgré des débuts un peu difficiles, il a fait sa place, et il est devenu un des musiciens les plus respectés de Nashville. Tout le monde ne jurait que par lui.
Il paraît qu’après son accident, les musiciens de Nashville sont restés solidaires avec lui et lui ont apporté un support financier exceptionnel.
À l’époque, nous devions signer des feuilles de séance après un enregistrement. Ces documents remontaient à la comptabilité et permettaient aux musiciens d’être payés par la maison de disques. Il arrivait souvent que nous signions « Hank Garland » sur la feuille en question. Chet Atkins l’a fait, je l’ai fait, et nous ne sommes pas les seuls. Chet Atkins a d’ailleurs été beaucoup plus loin que ça pour l’aider. Il avait un énorme respect pour Garland.
Est-ce que vous compreniez à l’époque que vous étiez en train de faire des enregistrements historiques ?
Non, absolument pas. Nous faisions ce boulot comme n’importe quel autre, avec passion et enthousiasme, bien sûr, mais sans le prendre trop au sérieux, c’était devenu une routine. Je ne gardais aucune archive des séances que je faisais, par exemple, aucun compte, et je serais bien incapable de vous dire avec précision les albums sur lesquels je suis intervenu à l’époque. Il y a eu des milliers de séances... Un jour, mon frère Owen m’a dit : « Ça marche bien pour nous, on a vingt-cinq titres dans le Top 50 »... J’ai réalisé ce jour-là que nous écrivions des pages importantes de la musique, et j’ai commencé à faire plus attention.
J’ai lu quelque part que vous étiez sur une séance avec Marty Robbins quand vous avez expérimenté avec un des premiers sons très saturés à la guitare.
Oui, c’était une séance que dirigeait Owen pour le titre « Don't Worry About Me » de Marty Robbins, je pense que c’était en 1960. Un des préamplis de la table de mixage à commencer à saturer. Ils essayaient de réparer ça, et Grady Martin a branché une basse 6-cordes Danelectro, et il a joué le solo, qui saturait de façon très bizarre. Tout le monde a trouvé ça super, et ils ont gardé le solo. Beaucoup de gens ont écrit que c’était le premier solo saturé enregistré, et qu’il a ouvert bien des portes par la suite !
Chapitre 3
James Burton
King’s side
James Burton n’était pas un guitar heroe. Mais il faisait partie de cette armada de sidemen suprêmement talentueux dont le nom ne dit rien au grand public, qui sont avares de remue-ménage outrancier sur scène et se campent modestement dans l’ombre de leur leader. Mais leurs interventions marquent parfois l’histoire de la musique.
Contrairement à nombre de ses confrères qui passaient de l’ombre des studios à une carrière d’instrumentiste public et célébré, à l’instar de Larry Carlton et Steve Lukather, Burton fit le parcours inverse, démarrant sa carrière, encore adolescent, comme un guitariste vedette aux côtés de Ricky Nelson, qui faisait des apparitions hebdomadaires dans la série Ozzie & Harriet. Il campait immuablement à la gauche du chanteur, un pas en arrière, avec sa longue silhouette athlétique, un sourire énigmatique figeant sa face triangulaire, dont on ne savait pas trop s’il était le signe d’embarras d’un garçon de la campagne projeté sous les caméras, ou le signal narquois d’un guitariste qui semblait dire : « Je suis avec ce chanteur trop mignon pour être honnête, à jouer des scies romantiques pour des rosières en socquettes blanches. Mais en fait, je suis né pour jouer du rock’n’roll ». Mais la place, pour user d’un anglicisme bien adapté, était « hautement visible ». Dès les années cinquante, Burton avait orné de quelques solos mémorables des titres phares de cette belle époque, comme « Susie Q » de Dale Hawkins, ou « Hello Mary Lou » de Ricky Nelson. Et sa déjà longue carrière l’avait amené à accompagner des dizaines d’artistes, de la Louisiane à la Californie. Mais Burton, vite lassé des rengaines adolescentes, et de la dure réalité de la vie en tournée opéra une conversion vers un rôle plus discret dans les studios de Los Angeles, alignant les jingles, les publicités et les scores de séries télévisées, mais laissant également ses traits de guitare acérés sur les plages d’artistes aussi divers que Ray Charles, Nat King Cole, les Byrds, Frank Sinatra, les Everly Brothers, Judy Collins et des centaines d’autres. Ce job convenait à son profil low key, son ego sous-développé et à cet idéal outrageusement bourgeois de ceux qui persistent à vouloir dormir dans le même lit tous les soirs.
En 1969, Burton fut appelé pour assurer la guitare dans la formation d’Elvis Presley en remplacement de Scotty Moore. Il allait rester aux côtés de la rock star jusqu’à son décès en 1977. Un jour, il fut convaincu par Fender d’adopter un modèle de Telecaster Paisley Red, une finition très raccord avec les années peace and love, mais qui semblait ne pas trop lui correspondre. C’est tout le paradoxe de ce modèle comme de ce guitariste. D’abord conçu pour attirer l’œil des enfants du baby-boom, chevelus psychédéliques, elle connut le succès entre les mains de Burton, un sudiste légèrement redneck, tenant du rockabilly et de la country. On était loin de Woodstock et des vapeurs de chichon. Burton l’utilisa avec Elvis pendant de longues années, en particulier lors de l’enregistrement au Madison Square Garden, et par la suite sur les albums mythiques de Gram Parsons : GP et Grevious Angels, puis avec Emmylou Harris qu’il accompagna. Il l’utilisa également en tournée avec Jerry Lee Lewis.
Je vécus à cette occasion une expérience qui en disait plus sur la personnalité de Burton que le plus long des entretiens. Nous étions au tout début des années quatre-vingt. Le journaliste Thierry Frébourg, avec l’aval de Daniel Filipacchi, venait de créer le premier magazine français consacré à la guitare : Guitare Magazine. Frébourg, qui était rédacteur en chef de la publication et qui assura ma formation accélérée comme journaliste, m’envoya à Londres pour réaliser une interview de Burton qui passait dans la capitale anglaise aux côtés de Jerry Lee Lewis. Burton, croisé après la balance, suggéra de conduire l’interview à l’hôtel, après le concert. Une fois le piano sacrifié par Jerry Lee, comme de coutume, je retrouvais Burton dans le palace où logeait l’équipe. Comme je suggérais de démarrer l’entretien, il me fit comprendre qu’on passerait auparavant par le bar et m’y guida à coups de paluches dans les côtes. Vers deux heures du matin, je suggérais à nouveau de le soumettre à mes questions. Il m’explosa à nouveau les omoplates et suggéra de patienter un peu car, susurra-t-il : « Il allait se passer quelque chose »... Vers trois heures du matin, un Jerry Lee passablement éméché faisait son apparition au bar de l’hôtel et s’installait au piano ; il y resta longtemps, régalant la petite assistance d’un répertoire varié et lâché pour son seul plaisir... Lorsqu’il abandonna le piano, il me fut présenté par Burton qui me lâcha un nouveau coup de massue à l’épaule en guise de parrainage, façon de dire au Killer : « Épargne-le, c’est mon pote »... Je partis me coucher à six heures après une dernière tournée et une dernière bourrade. Mon train partait à neuf heures. Le lendemain, bredouille, je retrouvais mon rédacteur en chef, un peu penaud d’avoir à lui avouer mon échec total. Il partit à rire et conclut : « Un jour, tu pourras raconter l’histoire ». C’est donc fait...
Quelques années plus tard, je récoltais enfin les informations désirées...
Talking with
James Burton
Vous étiez professionnel dès l’âge de 14 ans, comment s’est passée votre enfance ?
Je suis originaire de Sheveport, en Louisiane, c’était assez perdu ! Je passais mes journées à écouter la radio, en particulier la station KWKH qui émettait de Shreveport. Clarence Gatemouth Brown avait une émission régulière, c’était super, ils diffusaient aussi énormément de blues et de country. Mes parents m’ont d’abord acheté une Silvertone acoustique, que l’on pouvait commander par catalogue, puis une Rex électrique, qui ressemblait vaguement à une Gretsch. J’ai commencé à jouer dans des clubs à l’âge de 14 ans. C’était pas simple, parce qu’il me fallait une dérogation ! Mais j’ai fait mes classes comme ça !
C’était également de là qu’était diffusé le fameux Louisiana Hayride ?
Oui, c’était une émission de radio très populaire, et qui touchait beaucoup de gens. La plupart des grands chanteurs de country passaient par cette émission. Il y avait des musiciens réguliers sur ce show qui touchait plusieurs états avoisinants. J’ai commencé par fréquenter beaucoup de ces musiciens, qui m’ont appris pas mal de choses, et puis je me suis retrouvé dans le groupe officiel pendant un an à peu près, il y avait de grands musiciens dans ce groupe : Floyd Cramer au piano, et Jimmy Day à la steel, j’ai accompagné des grandes stars country de passage.
Parlez-moi de la Telecaster rouge que vous utilisiez avant le modèle Paisley Red.
C’était une Telecaster du début des années cinquante, je crois qu’elle date de 1953. Mes parents me l’avaient offerte. Je m’étais rendu au magasin J & S Music à Shreveport, sur Milam Street et j’ai vu cette Telecaster qui trônait dans la vitrine. Il me la fallait absolument. C’était un modèle butterscotch avec la plaque noire, au départ. J’ai adoré cette guitare, et je l’aime toujours. Et puis quand j’ai commencé à jouer avec Ricky Nelson, je l’ai fait peindre en rouge pour qu’elle soit raccord avec ma voiture ! J’ai aussi changé la plaque, j’ai mis une plaque blanche à la place.
Vous l’avez utilisée sur les enregistrements avec Dale Hawkins et Ricky Nelson ?
Oui, il me semble que c’est la guitare que j’utilisais sur « Susie Q » et je crois également sur « Hello Mary Lou » et les autres titres de Ricky Nelson que j’ai enregistrés.
Quels étaient les guitaristes qui vous inspiraient à l’époque ?
J’écoutais beaucoup de country, de rhythm’n’blues. Les musiciens que j’écoutais le plus étaient Les Paul, Merle Travis et Chet Atkins. Ils étaient les guitaristes les plus en vue à l’époque.
Vos solos sont souvent très simples, avec des bends [tirés de cordes pour monter la note] très évocateurs, un vrai discours mélodique. Vous avez développé ce son signature assez tôt il me semble.
Quand j’étais gamin, j’étais très fan de certains chanteurs de honky tonk, et de leur façon de phraser très laid back, et cette façon de glisser vers la note. Des gens comme George Jones ou encore Lefty Frizzell, qui chantait « Always Late », leur chant était à la fois très tordu mais très juste. Je me suis inspiré de leur style et je l’ai adapté à la guitare. Et puis j’adorais la steel guitar, j’en ai joué un peu à l’époque où je travaillais dans le Louisiana Hayride. Il y avait un musicien formidable dans le groupe qui jouait de la steel, qui s’appelait Sonny Trammell. Il m’a appris plein de choses, et j’essayais de retrouver à la guitare le sustain et les glissandos de la steel que j’obtenais en faisant des bends.
Vous avez été un des premiers, peut-être le premier, à utiliser des cordes fines sur la guitare, et un sol non filé. Comment cela s’est-il passé ?
Le premier, je ne sais pas, mais c’est bien possible. Peut-être que d’autres guitaristes avaient commencé à faire ça avant, je ne sais pas. À l’époque, les cordes étaient de tirants assez forts, et pour développer le style que je viens d’évoquer, inspiré des chanteurs, je devais effectuer pas mal de tirés de cordes. C’était difficile avec ces tirants. Alors je prenais les cordes de Ré et de La d’un jeu normal, que j’utilisais comme cordes de Mi et de La. Et puis pour les quatre cordes les plus aiguës, j’utilisais des cordes de banjo, qui étaient beaucoup plus fines. De ce fait, la corde de Sol était non filée. Ces jeux très souples permettaient de développer un jeu différent. Les fabricants de cordes ont mis un moment à réagir et à comprendre ce qu’il se passait !
Votre technique à la guitare avec le médiator et le majeur, qu’on appellerait hybrid picking aujourd’hui, n’était pas usuelle à l’époque.
Oui, ça découlait de la pratique du picking dans le style de Merle Travis ou de Chet Atkins. J’utilisais un médiator entre le pouce et l’index et un onglet National sur le majeur, comme les banjoïstes. Je pouvais faire du picking comme ça, en jouant les basses avec le médiator et la mélodie avec le majeur, mais surtout je pouvais jouer des lignes en solo, les notes attaquées avec le majeur avaient un son différent, un peu plus slappé, plus percutant, j’imagine que c’est ce qu’on appelle le chicken picking.
C’était une technique courante dans ces années-là, vous connaissez d’autres guitaristes qui l’utilisaient ?
À l’époque il y avait moins d’informations, moins de méthodes et on voyait rarement les musiciens de près, même à la télévision. Donc, chacun trouvait la technique qui lui convenait. Je me souviens par exemple que les vieux musiciens de country s’accompagnaient à la guitare avec un onglet de pouce pour jouer les basses et ils brossaient les cordes avec les doigts de la main droite. J’ai donc développé ma technique à moi, ça me convenait bien, et puis un jour dans un magasin de musique, il y a un gars qui m’a dit : « Mais tu fais tout de travers ! » J’ai été un peu contrarié sur le moment, mais je n’ai rien changé !
« Susie Q » de Dale Hawkins a été le premier succès national auquel vous ayez participé. Vous vous souvenez de l’enregistrement ?
Oui, nous avons enregistré le titre dans les studios de KWKH. Il y avait trois micros en tout et pour tout pour enregistrer la basse, la batterie, la voix, et la guitare ! Mais ça n’a pas empêché d’être un succès. Le riff est basé sur un instrumental de guitare que j’avais écrit, plus blues que rockabilly d’ailleurs malgrès ce que les gens pensent.
Vous aviez quel âge quand vous avez enregistré ce titre ?
Quinze ans !
Vous avez commencé à jouer avec Ricky Nelson dans un show télévisé très populaire qui s’appelait Ozzie & Harriet. Pouvez-vous expliquer ce qu’était le show ?
Ozzie et Harriet étaient un couple de chanteurs, mari et femme à la ville. Ils avaient fait une carrière de chanteurs de jazz et ils avaient ce show très familial, au cours duquel ils chantaient et leurs deux fils chantaient également. Ricky Nelson était l’un d’eux et il avait un rôle dans le show et chantait fréquemment. Ils m’ont proposé de devenir le guitariste soliste de la formation de Ricky, et j’ai eu la chance de passer à la télévision régulièrement avec eux. Ils m’ont accueilli chez eux, je vivais avec eux, je n’avais que seize ans.
Vous avez rencontré Elvis à cette époque ? Mais quand avez-vous commencé à travailler avec lui régulièrement ?
Oui, je l’avais rencontré au tout début de sa carrière lorsqu’il passait au Louisiana Hayride. J’avais été très impressionné par ce qu’il faisait. On avait gardé le contact par la suite, il m’avait dit qu’il était très fan des shows de Ozzie & Harriet et il me voyait jouer de la guitare à cette époque et quand il a opéré son retour, il m’a demandé de monter un groupe pour assurer le contrat qu’il avait à L’International Hotel de Las Vegas, quatre semaines de suite deux shows par soirée ! Il n’était pas monté sur scène depuis neuf ans ! Entre 1969 et 1977, j’ai joué sur tous les enregistrements d’Elvis, jusqu’à son décès...
C’est là que vous avez commencé à utiliser la Telecaster Paisley Red que Fender venait de sortir. Comment Elvis a-t-il réagi quand il vous a vu avec ?
Très bien ! Au départ, quand Fender m’a appelé je n’étais moi-même pas convaincu par la guitare, je la trouvais trop flashy. J’ai commencé à l’utiliser sur la scène de Vegas, mais j’étais un peu nerveux, je ne savais pas comment il allait réagir. Et au bout de deux concerts, il est venu me voir, et m’a dit qu’il avait remarqué que j’avais une nouvelle guitare, il trouvait qu’elle était très belle et qu’elle sonnait bien, alors je l’ai gardée !
Les shows avec Elvis étaient toujours pleins d’imprévus, apparemment !
Il ne faisait rien de ce qui était prévu ! Il changeait l’ordre des chansons, il changeait l’ordre des solos, leur durée, il rallongeait des titres, en coupait d’autres. Il faisait tout au feeling, c’était la spontanéité même. Et il comptait sur nous pour que nous le suivions en permanence. Il fallait être très attentif, toujours sur ses gardes. On ne s’ennuyait jamais !
Dans les années soixante, vous avez joué sur les albums de nombreux artistes country californiens, en particulier les tenants du Bakersfield Sound.
Oui, j’ai enregistré avec pratiquement tous les chanteurs de Bakersfield à l’époque : Buck Owens, Merle Haggard, Red Simpson, Bonnie Owens. Il y avait un nombre illimité de chanteurs tous très talentueux.
Les enregistrements que vous avez réalisés avec Merle Haggard à l’époque sont historiques.
Merle était un chanteur exceptionnel. En 1966, on a enregistré « Tonight The Bottle Let Me Down », et puis un peu après « Working Man Blues », « Lonesome Fugitive ». Ce sont des classiques, désormais.
Votre solo sur « Working Man Blues » est également un classique, il fait un peu partie de l’ADN de la chanson, maintenant !
C’est gentil ! J’ai adoré enregistrer ces titres, et mettre un peu de chicken picking dedans, surtout « Working Man Blues ». J’aimais particulièrement travailler avec Ralph Money qui jouait la steel sur ces albums.
Vous avez enregistré un album avec Ralph Mooney, d’ailleurs !
Oui, c’était en 1968, ça s’appelait Corn Pickin and Slick Slidin, ça avait été produit par Ken Nelson pour Capitol. C’était juste avant que je ne parte jouer avec Elvis, et Ralph avec Waylon Jennings.
Quelle était la vie d’un musicien de studio à Los Angeles dans ces années-là ?
C’était la folie, on n’arrêtait jamais. C’était l’âge d’or des studios. Je faisais quatre séances par jour, sept jours par semaine. Très souvent on ne savait même pas pour quel artiste on enregistrait, mais d’autres fois on savait qu’on faisait quelque chose qui allait rester, par exemple les séances pour les Beach Boys, j’ai souvent enregistré pour eux.
Chapitre 4
Johnny Cash
Le retour du Baron noir
Durant des années, le rock’n’roll s’est obstiné à repasser à un public de baby-boomers repus des plats déjà passablement réchauffés. Lorsque, dans les années quatre-vingt, on se questionnait sur l’identité du plus gros vendeur de l’année, la réponse tombait avec la cadence d’un renouvellement de licence : Elvis, of course ! Vingt années plus tôt, les Stones étalaient encore une braguette prometteuse pleine pochette. Mais à l’aube du siècle émergent, le rock se mordait la queue.
C’est ainsi que, passé le cap du millénaire, se posa le cas Johnny Cash : voici un artiste qui, à l’aube de la soixantaine, aurait été amplement digne de tailler les rosiers de son domaine princier de la banlieue de Nashville. Il le méritait, le bougre. Quarante années à jouer les visiteuses de prison, avaler des amphétamines à la louche et partager la couche de June Carter, ça use des carcasses moins robustes. Mais de jeunes confrères s’étaient entichés du vieillard et lui avaient chicané un piédestal sur le paisible chemin de sa retraite. Pas le choix. Il fut encensé, adoubé par une génération de flagorneurs dont il se souciait probablement comme de son premier capodastre. Et voilà qu’un nouveau label à la programmation iconoclaste (American Recordings), lui offrait une renaissance. Un premier album fut fort bien reçu par la critique qui le boudait pourtant systématiquement depuis quinze ans. On se pâma devant la violence des propos, on admira le concept (pourtant quoi de plus ressassé qu’un album unplugged, la véritable audace aurait été de ressortir la machinerie huilée des rythmiques à la « Folsom Prison Blues ») et on retraça la généalogie chargée du Baron noir. Pendant ce temps, son ex-label, Sony (anciennement CBS, historiquement Columbia), profitait de cette notoriété nouvellement acquise pour ressortir plusieurs albums. Rééditions opportunes quand on pense à cette sale période (la fin des années quatre-vingt) où Cash était remercié par quelques golden boys dégraisseurs aux commandes de l’auguste maison. Ce qui avait d’ailleurs provoqué la saine colère de Dwight Yoakam qui nous avait alors déclaré : « Les salauds ! C’est lui qui a construit l’immeuble dans lequel ils viennent chauffer leurs petits culs tous les matins ».
Cet épisode final fut pourtant à l’image de la vie du Baron noir. Imprévisible et dévastateur. Une vie de roman, ponctuée par des succès phénoménaux, des passages à vide réguliers, des renaissances liturgiques. Johnny Cash avait vu son frère aîné découpé par une scie circulaire dans l’atelier familial. Son père, qui avait une préférence marquée pour ce garçon trop tôt disparu, lui en voulut inconsciemment de ne pas avoir été emporté à sa place. C’est en tout cas l’idée que s’en fit le jeune Johnny et l’épisode dramatique fut sans doute la clé du parcours chaotique qui allait suivre. Cette volonté de reconnaissance, cette façon de flirter avec la ligne blanche de la légalité, ces périodes de dépendance aux pilules et aux poudres diverses, cet attrait pour le spirituel et la rédemption, cette connivence avec les damnés de la terre... Son public de blancs bigots, même lorsqu’il chantait le gospel et faisait pénitence, aimait penser à son passé filou. Ces concerts dans les prisons qui avaient construit sa légende n’étaient pas des épisodes marketing programmés par ses équipes de promotion. Ils reflétaient bien la véritable connexion entre l’Homme en Noir et ces rebuts de la société, et ces concerts offrandes étaient bien une manière de dire que, sans ses succès salvateurs, Cash aurait probablement fini comme eux, entre quatre murs. Peu de gens savent que le chanteur country Merle Haggard faisait partie de l’orchestre de prisonniers qui ouvrit pour Cash lorsque ce dernier vint offrir un spectacle aux détenus de Saint Quentin (spectacle immortalisé sur un album désormais classique et largement réédité). Haggard commenta par la suite, admiratif : « Il a volé la vedette à un groupe de strip-teaseuses devant 5 000 droits communs. C’est pas facile à faire... » Ce spectacle permit à Haggard de prendre congé de ses démons et de faire par la suite la carrière que l’on sait.
Malgré le profil de condottiere blanchi sous le harnais qu’il affichait sur le tard, Cash était resté un vrai rebelle, pas un poseur de plateaux télé. Après qu’il eut récolté quelques breloques à une cérémonie de Grammies pour son album Unchained, produit par Rick Rubin, le label se fendit d’une page de pub remarquée dans une publication professionnelle nationale. On y voyait le chanteur, le visage grimaçant, la bouche tordue dans un rictus, visiblement en train de laisser échapper un mot commençant par un « f » et levant un majeur vindicatif sous l’objectif. Le tout légendé comme suit : « American Recordings et Johnny Cash tiennent à remercier l’establishment musical de Nashville et les radios country pour leur aide ». Music City devrait se méfier de ses seniors, de leurs propos factieux. Avec leur dégaine de rentiers, leur carrière dans le rétroviseur et leur retraite assurée pépère, c’est peut-être bien eux qui, vivants ou morts, finiront par mettre la ville à sac.
Talking with
Johnny Cash...
Making of : cette interview s’est déroulée d’une façon un peu particulière et fut en fait une conversation brève et impromptue entre la légende de la musique country et le jeune homme que j’étais, qui brûlait de lui poser mille questions. Le lieu : l’Hippodrome de Pantin. La date : avril 1981. L’occasion : le festival de musique country, qui réunissait Johnny Cash, Jerry Lee et Carl Perkins, les trois quarts du Million Dollars Quartet ! Marty Stuart, qui est devenu lui-même un célébrissime chanteur de country, officiait à l’époque aux côtés de l’Homme en Noir. M’ayant entendu jouer de la mandoline backstage, il m’avait conduit auprès du chanteur, et la conversation fortuite qui se déroula alors, et qui vira à l’interview, a été retranscrite par mes soins le jour même et marqua mes débuts de chroniqueur...
Vous faites du bluegrass, c’est bien ! Quand j’étais jeune, je n’avais pas la voix grave, en fait je chantais très haut, d’une voix de ténor, et je reprenais des chansons de Bill Monroe, de bluegrass. High lonesome sound. Et puis ma voix a changé et je suis devenu Johnny Cash ! Ma maman m’avait fait prendre des leçons de chant, mais mon professeur m’a encouragé à garder ma voix naturelle et à chanter comme je chantais ! Il a dû juger que mon cas était désespéré !
Qu’est-ce que vous pensez de la musique country qu’on entend aujourd’hui à la radio ?
Je n’ai rien contre, mais je suis plutôt un traditionaliste. J’aime la Carter family, Jimmie Rodgers, Georges Jones, Hank Snow, tout ça. On n’a rien fait de mieux depuis.
Après des mois de tournées au bout du monde, vous n’avez pas une urgence à rentrer chez vous ?
C’est vrai que nous faisons près de 140 concerts par an, ce qui signifie plus de 200 jours sur la route, en comptant les voyages. Alors oui, bien sûr, on est toujours content de retrouver notre maison, nos familles.
Où habitez-vous maintenant ?
J’ai une maison à Madison, dans le Tennessee, juste au Nord de Nashville.
C’est votre fameuse maison qui a été construite sur l’ancien terrain de Roy Orbison. Il s’y était produit un drame, n’est-ce pas ?
Oui, une partie de mon jardin est situé sur l’ancienne propriété de Roy Orbison qui avait brûlé. L’incendie s’était produit pendant que Roy était en tournée [en Angleterre] et avait causé la mort de ses deux petits garçons. Lorsque j’ai récupéré la maison, je lui ai promis que quelque chose de bon sortirait de ces terres. J’ai fait évacuer les ruines de la maison, et j’ai planté un verger sur les lieux du drame. Il y a toujours ses initiales sur le portail.
Vous avez toujours été proche de Roy Orbison…
Nous avons été très proches, bien avant de signer pour Sam Philips et Sun Records. Nous habitions pas loin l’un de l’autre à Hendersonville, pas loin de là où j’habite maintenant et nos enfants étaient très copains.
C’est là que votre passion du jardinage intervient ?
J’adore le jardinage, c’est mon côté rural qui ressort. Je cultive un tas de choses, je fais pousser des salades, des pois, des potirons, des haricots. J’ai aussi un verger avec des poiriers, des pêchers, des pommiers. Et puis j’ai 80 acres de bois, avec au milieu une petite cabane dans laquelle je m’isole souvent pour lire.
Que lisez-vous ?
Des romans, des livres d’histoire. Et puis la Bible. Je découvre toujours des choses nouvelles dans la Bible.
Parlez-moi de votre enfance à Dyess, quel genre de lieu était-ce ?
C’était une sorte de colonie agricole fondée à l’époque du New Deal [le programme créé en 1934 par le Président Franklin D. Roosevelt]. C’était une communauté un peu expérimentale, qui avait été créée pour ceux qui n’avaient rien. C’était extraordinaire, nous avions tout, un hôpital, des écoles, même un lycée. Mon père a fait tellement de choses, et sa vie m’a inspiré pour aller explorer mes propres directions. J’ai ramassé le coton quand j’avais 18 ans.
Vous y êtes resté jusqu’à quel âge ?
Je suis parti à l’âge de 18 ans, et je savais que je ne reviendrai pas. Je me suis engagé dans l’Air Force jusqu’en 1954, et quand je suis rentré je suis parti à Memphis. C’est à ce moment que j’ai commencé ma carrière musicale.
C’est à ce moment-là que vous avez rencontré Sam Philips ?
