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Un jeune capitaine, voyageur au long cours. Une mystérieuse inconnue. L'amour brûle tout. Il est la passion, le rêve, la démesure, l'enfer et le paradis. Il est l'ultime voyage, le révélateur de l'âme.
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Seitenzahl: 142
Veröffentlichungsjahr: 2021
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J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé, au cœur d’un bonheur royal.
Albert Camus
Le paradis, c’est d’être là. Je remonte le sentier côtier. En contrebas, l’océan. Une longue écharpe de brume vient de se déchirer. A travers les pins et les genévriers, je le distingue à peine. Il est bientôt minuit et pourtant tout est clair. Sa beauté me serre le cœur. Sur un rocher de granit, une ombre majestueuse domine l’extrémité. L’écume de nuit disperse ses diamants en suivant le sillage de lune. Je respire. Tout est pur. Le vent du large se mêle aux fougères brulées par les feux de l’été. Au bord du ravin, je reste médusé. Mon sac à dos ne me pèse plus. Un pas de plus et c’est le saut de l’ange. Je me retourne. Un vaisseau de verre défie l’horizon. Un sémaphore.
Dans la lumière calme du soir, rien ne m’est étranger, ni les fenêtres aux vitres opaques, collées par le sel des tempêtes de l’hiver, ni les grincements de sa grande carcasse de bois et de métal. Je sens venir l’exil, enfin.
Inexorablement, la mort du monde progresse. Seul son écho lointain résonne encore. Je passe le muret couvert de mousse. Une rafale de vent fait claquer ses haubans immobiles. Le chahut déchire ma solitude. J’avance. Quelque chose s’évapore. La lumière disparait dans la brume. J’ignore tout de ce lieu qui déjà m’attire.
Rapidement, je fais le tour du vaisseau dont les portes sont cadenassées. Je décide de lancer une pierre contre le vitrail arrière du navire de verre. L’air s’engouffre avec moi. Une joie s’empare de ma tête coupable.
A la lueur de la lanterne, je découvre une grande pièce drapée de nuit. Le sémaphore semble à l’abandon après l’apogée d’une vie de sentinelle. Une vague odeur de moisissure et de poussière, mêlée au tabac blond, flotte encore dans l’air.
La paix de ce lieu oublié du monde est partout, dans la pénombre des recoins, dans l’éclat argenté de l’océan, dans le silence à peine troublé par les cris des oiseaux.
Inquiet, fébrile, je dépose la lanterne sur la table ovale près du vieux poêle puis retire la housse d’un fauteuil club au cuir craquelé par le temps, qui ne compte plus.
Dehors, un papillon de nuit s’écrase contre la vitre, piégé par la lumière artificielle. Peu à peu, ma colère s’évanouit. Je pense à ses ailes qui ne lui servent à rien. Non. Il ne rentrera pas. Je déchire un bout de carton pour colmater la brèche dans la vitre. D’un battement, le papillon s’éloigne dans l’obscurité.
Le silence revient. Je songe. Le sémaphore n’est plus abandonné. Il sera ma dernière demeure. Ici, personne ne me retrouvera. Je renverse mon sac sur la table.
Il me reste juste de quoi survivre. Un quignon de pain, du jambon fumé et une bouteille de vieux rhum. Une grande rasade réanime mes veines, mon corps encore transi après des heures de nage, à lutter contre les courants glacés. Sous un filet d’eau chaude, je passe d’abord ma tête, puis la lame de mon couteau de poche. Je ne comprends toujours pas d’où vient ce sang séché. Peut-être, d’une ancienne blessure. Debout, chancelant, face à l’obscur océan, je dévore les vestiges du ciel.
Une pluie fine me brouille la vue, à moins que ce ne soit les premiers ravages de l’alcool. J’ai encore soif. Je bois chaque gorgée parfumée de soleils lointains.
La liberté retrouvée fait revenir l’horizon. J’ai toujours la même sensation. Là où je suis, quelque chose me répare. Maintenant, je sais. L’océan. C’est lui qui me sauve pour le temps qu’il me reste à vivre. J’ai fait table rase d’hier, de la beauté du geste, de la fille sublime pour laquelle on tue pour un regard.
Ce soir, je suis épuisé mais ma volonté d’en découdre reste intacte. Je n’ai plus besoin de cette incorrigible espérance. Etrange, ce sentiment de légèreté depuis que tout est perdu, depuis que j’ai quitté l’autre monde. Au loin, un voilier traverse tel un vaisseau fantôme l’onde liquide.
Peu importe si elle était sincère ou non. Je l’ai fait. C’est tout. Depuis, j’ai tout oublié. La violence infinie reste mon dernier souvenir. Echoué sur cette île, il est impossible que je sois encore vivant. Pourtant, le feu qui coule dans mes veines me le rappelle sans cesse. Affalé dans ce fauteuil, anesthésié par l’alcool, je me concentre sur l’arme blanche posée sur la table. Il me semble qu’elle est ma seule véritable amie. Il faut que je me concentre. Faire cet ultime effort. Remonter le fil des évènements, au risque de découvrir au passage, la victoire ou la défaite.
J’allume un feu avec les dernières bûches humides qui trainent près du poêle. Des coupures de journaux datant du siècle dernier, c’est-à-dire de janvier, me servent de combustible. Des bribes de souvenirs embrasent mon âme. Des hurlements, une meute de chiens lancés à ma poursuite, des sirènes hurlantes, des brigades lancées à mes trousses.
Longtemps, j’ai couru à travers les plaines, les champs, en plein soleil, franchi les lits des rivières asséchées, parcouru les chemins des hameaux tabassés de chaleur, tapi dans l’ombre des sous-bois. Je ne suis qu’une bête traquée, crevant de faim, de soif. Pourquoi ? Pour rien. Un regard, un seul.
Je suis vivant mais mort. Près de mon linceul d’écume, les grondements incessants des récifs laminent ma tête. J’y suis. Je me souviens. Le soleil est mort ce jour-là.
Un train de nuit filant vers l’Ouest.
Je croise son regard furtif. Belle et solitaire, elle rêve. Un livre ouvert, posé sur la réglette, ses grands yeux noirs me dévisagent. Il est impossible de soutenir son regard. Je tremble mais j’ignore déjà la peur. Je ne sais pas ce qu’il va advenir. Et je m’en fiche royalement.
Elle se lève et descend du train. Sur le quai bondé, elle se retourne et m’observe d’un air grave. Je la rejoins. Nos yeux sont des poignards. Le piège se referme. Elle pose ses lèvres sur les miennes et s’enfuit en courant. J’entends son rire qui résonne dans le hall. Son écho me transperce. Je dévale les escaliers. Il est trop tard. Elle a sauté dans un taxi.
Quelqu’un me tape sur l’épaule. Je ne me retourne pas. Hypnotisé, je préfère suivre la voiture.
Il est midi mais il fait nuit. Je ne la reverrais plus.
Une voix impérieuse se rapproche qui déjà m’exaspère. Qui ose troubler la vision d’un ange ?
Un type en costume, coiffé d’un chapeau de paille, soutenu par une canne esquisse un rictus. Je grimace. Je ne veux surtout pas l’écouter. Je sais ce qu’il veut. On ne négocie pas avec le diable.
Le feu s’éteint. Les dernières braises de l’âtre ne seront bientôt plus qu’un tas de cendres. Une grande lassitude m’envahit. Allongé sur le vieux canapé, la tête dans le ciel constellé de doutes, je m’égare. La lune me gouverne à distance. Mon âme perdue se disperse dans la forêt d’étoiles. Il n’y a plus rien à comprendre de cette nuit sauf de sombrer dans un sommeil profond.
Malgré la fatigue, je veille. L’esprit toujours en alerte, seul dans mon vaisseau de verre suspendu dans les airs me revient le gout de ses lèvres.
Un gout d’heure incertaine.
Son parfum oriental d’iris, de vanille et de musc mêlé à la fleur d’oranger, m’ensorcèle. Je replonge en arrière. Comme une douce fêlure dans la muraille du temps. Sculpté dans le marbre du malheur, son dernier sourire. Trois heures du matin.
Un grand bruit fracasse le silence. Je me réveille en sursaut. J’avais donc sombré. Ce vacarme tonitruant, c’est lui. L’océan. Eternellement. Ses vagues se brisent contre les rochers. Déchainé par ses grandes marées, il menace même le sémaphore. Son tumulte me rappelle que tout se brise mais recommence jusqu’à la fin des temps.
Son chahut me donne un semblant de courage. Je me relève. Dans la cuisine, je déniche du café soluble. Noyée de rhum, la tasse de fer blanc qui frémit sur les braises, me tient en vie en attendant l’aurore.
L’aube a relevé ses filets. C’est une sirène aux écailles d’argent. A perte de vue, ses fiançailles à la splendeur, la surface de l’océan froissée par le vent, la majestueuse falaise de granit, l’envol des oiseaux migrateurs.
Le soleil d’or cire l’horizon. L’été poursuit les ombres jusqu’au fond des sous-bois, brûle les jeunes fougères, s’acharne sur les fleurs des champs, ravage tout ce qui craint la sécheresse. J’ai envie de courir sur le sable. Les vagues m’appellent. J’ai semé mon désespoir.
Je dévale le sentier qui mène à la crique. Le raffut des vagues me guide. En descendant, j’aperçois vers l’Est, une autre île, plus petite. A bout de force, mon corps me rappelle les efforts surhumains consentis lors de ma traversée. Il n’y a plus que le ressac pour me porter.
Enfin sur la plage. Je m’affale et ferme les paupières. Aussitôt, son étrange sourire me revient en pleine face. Peu à peu, tout refait surface.
Le taxi s’arrête. La porte arrière de la voiture s’ouvre. D’un geste de la main, elle signe mon salut. J’échappe de justesse à la meute en uniforme qui me pourchasse.
Une joie barbare m’inonde le cœur. Je suis sauvé de la plus belle des manières. Sa main qui me frôle, ravage mon âme. Elle me fait signe de garder le silence. Je le chéris déjà. La voiture file à pleine vitesse hors de la ville. Chaque minute qui défile, a un gout d’éternité.
Devant les grilles d’une maison de pierre rose, cachée derrière de grands arbres plantés au bord de la Loire, la voiture s’immobilise. Les hautes grilles sont ouvertes. Nous nous avançons vers la grande allée.
Perdu dans mon labyrinthe intérieur, j’évite de penser. Plus rien ne m’atteint. L’instant souverain m’assaille. Mon cœur ne bat plus que pour le vivre. Je ne touche déjà plus terre. Inutile de ferrailler contre l’évidence. Elle fera ce qu’elle veut de moi.
Sous mes pieds, le sable brûlant. Pourtant, je n’existe pas. Je ne suis qu’un ange perdu. Les premières vagues progressent vers moi. Le sel creuse ma peine. Au loin, une lueur inconnue qui passe me rend presque heureux. Je tente de laisser s’évaporer les heures fâcheuses, en vain. En vérité, je ne me souviens que de ça.
Il y avait dans le ciel, une lumière éternelle, le même éclat dans ses yeux, un battement de cils majestueux. L’instant de grâce. L’éclair suivi de l’enfer.
Nos âmes flottaient dans l’air bleu. L’heure incertaine régnait sur tout ce que nos imaginations n’osaient faire. Blottis au sein d’un jardin d’hiver, nos corps en fièvre.
Dans la douceur du soir et le parfum des fleurs, entre les bouquets du crépuscule et les palmiers noirs, sous le regard envieux de deux oiseaux en cage, nous nous sommes aimés.
Allongé sur la grève, indifférent à l’aube nouvelle, au soleil, même l’océan, désormais, ne me rassure plus. Le manque de sommeil, l’alcool, me fendille le crâne.
Chaque nuit, je veille jusqu’au matin pour la retrouver. Maintenant, je connais ma destinée. Dans cette vie ou la prochaine, en enfer ou au paradis, elle ne sera plus jamais à moi. Et le temps qui court, qui passe et raye d’un trait de plume le ciel d’ébène, n’y changera rien.
Je ne veux plus vivre plus longtemps.
Il sera facile de mourir, ici.
Je me souviens du bain de minuit dans le fleuve, de nos reflets déformés à travers les ombres du saule pleureur, du ciel trop grand, de la lune sous le vent, des courbes de son corps, si frêle. Je me souviens de l’ardeur de nos corps enlacés, livrés à la douceur et l’ivresse.
Je me souviens de notre dernier verre sous la jungle tropicale du jardin à l’atmosphère de bout du monde. La fièvre au bord des yeux, son mystère troublant, nos sangs qui se glacent, la pluie ruisselant sur le toit de verre, l’orage à venir, et ce vide, vertigineux, qui danse autour de nous.
J’ai tout aimé. Et surtout partir avant l’aube, ensorcelé par le parfum de sa chair, le gout amer d’une larme sur sa joue. Depuis, j’ai perdu tout désir, tout reste de vie humaine. Les nuits sont des corridors sans lumière. Même la mélancolie ne contient plus cette rage qui gronde. C’est sûr. Tôt ou tard, je fais faire un malheur.
Tant bien que mal, je me relève, cours vers l’océan et plonge. Les vagues m’emportent vers le large. Je lutte de toutes mes forces pour revenir vers le rivage.
Sur la plage, un grand chien aboie. Je ne suis plus seul. Un type à l’allure enjoué traine sur le sable une annexe de bateau. Il porte des bottes de pêcheur. A l’intérieur de l’embarcation, juste des casiers vides.
Il parle tout bas. Je ne comprends rien à ce qu’il dit. Tant mieux. Le Border Collie qui le précède bondit de joie. Ils me fatiguent. Je rejoins le rivage en détournant le regard. L’annexe mise à l’eau, l’homme démarre le moteur puis invite le chien à monter à bord. Je fais de mon mieux pour les ignorer. Le sillon qu’il a tracé sur le sable avec son ersatz de liberté flottante m’indiffère. Bientôt, l’océan reviendra effacer leurs traces.
La véritable noblesse est solitaire. Je grimpe vers le sémaphore par le chemin le plus aride. Il est midi. Quelque chose se trame, plus fort que la limaille du soleil, cet éternel menteur.
Dans ma tête, les mêmes images qui m’assaillent, le même vertige.
Je saute par-dessus le talus et enjambe le muret qui me sépare de mon vaisseau de verre. A l’intérieur, l’ombre se fait de plus en plus rare. Tapi au fond du salon, j’observe un nuage de poussières voltigeant dans l’air. L’atmosphère est particulière. Ce sémaphore me plait. Je vais pouvoir passer à l’acte.
Aujourd’hui est un jour léger, délesté de toute emprise. Il ressemble à ces ballons gonflés à l’hélium. Je pense au reste du monde qui tapine pour quelques miettes de bonheur en plus, accroché au grand sablier du temps. Minable.
L’aventure d’une seule nuit a semé ses grains de folie. Tout au fond de ma poche, quelque chose me rassure. Je serre contre ma paume la lame tranchante du canif. J’imagine...Je n’ai plus besoin d’interroger le ciel vidé. Je connais sa réponse. Et après ? Que vais-je faire ?
Je l’ignore. Pour l’instant.
Son fantôme m’accompagne mais son visage s’éloigne. Aucun détail, même infime, ne s’efface.
Son corps à la dérive, entre les herbes hautes, son beau visage de glace.
Elle s’est envolée sans savoir que je l’aimais. Tous les chemins des songes mènent vers son mausolée sacré. Ultime vestige d’une nuit qui ne finira jamais.
Un rai de lumière traversant la pièce, illumine un grand livre poussiéreux, abandonné près du poêle. Ses belles pages arrachées, froissées en boule, à côté des rondins de bois ne laissent planer aucun doute sur sa destinée. Finir en fumée. Triste sort pour un objet aussi précieux. Je défroisse ses pages torturées afin de retrouver sa trame. D’un revers de main agacé, je chasse l’affront et l’oubli. Dans un nuage de poussière, le titre apparait : Belle-île.
Etrange. La beauté s’invite à mes funérailles. Ce livre d’histoire et de géographie entièrement consacré à l’île, m’attire sans que je comprenne pourquoi. Agrafées au cœur de l’ouvrage, de jolies cartes dessinées à l’encre bleue détaillent avec précision sa topographie. Mon cœur se serre comme pour un rendez-vous amoureux. Cernée de toute part par les courants de l’Atlantique, l’île semble vraiment magnifique. Tout cela m’intrigue. Pourquoi me suis-je échoué ici ?
La porte du sémaphore vient de claquer. Une rafale en plein midi sous un soleil de plomb, de mieux en mieux. Le silence revient, à peine troublé par le faible chahut du ressac. J’étale les cartes anciennes sur la table puis reprend une gorgée de rhum avant de dévorer le livre. La mort peut attendre. Ce livre n’est pas là par hasard.
L’heure mystérieuse s’écoule sans bruit et sans heurt. Comme un forcené, je cherche l’endroit exact où je me suis échoué. Le sémaphore est situé au Sud Est de l’île. Port blanc est la crique située la plus au Sud. Ce fut-là.
L’histoire de l’île me passionne. La légende parle de fées de la forêt de Brocéliande jetant leurs couronnes de fleurs dans le golfe du Morbihan. Trois d’entre elles furent emportées par le courant hors du golfe. La plus belle, reine des fées, créa Belle île. Avant la légende, des grands navigateurs grecs la baptisèrent : Kalonesos.
L’esprit chagrin s’évapore. Au fil des pages, sa beauté sauvage m’ensorcèle. Partout, des vallons verdoyants, des plages de sable fin, des plaines livrées aux ajoncs et aux oiseaux de mer, des petits ports naturels se faufilant dans la lande, des aiguilles de roc dans la fureur des flots, des nuages d’écumes s’élevant dans le vent.
