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Un pianiste esthète et solitaire. Une chef d'orchestre au charme énigmatique. Comment écrire sa plus belle partition ? Où sont passés les rêves d'enfant ? Où vont nos promesses ? Entre illusion et réel, fable et tragédie,"Requiem au soleil" est une symphonie noire jubilatoire. Un voyage vers les terres de l'enfance. Un véritable hymne à l'amour, à l'amitié, à la vie. Cette odyssée mystérieuse et fantastique.
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Seitenzahl: 217
Veröffentlichungsjahr: 2015
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A ma grand-mère.
ADIEU BABYLONE
SEPT MILLIEMES DE SECONDE
EXIL SUR LE NIL
L’OLYMPE
LA PROMESSE D’ALDABRA
SOUS LE FLAMBOYANT
RETROUVAILLES A VERSAILLES
UN PEU DE BRUIT
L’ILE AU PAPILLON
L’HOMME DES VILLES
LE NOMADE DU DESERT
LA CONTRE ALLEE
SUR SES AILES
L’AMERICAIN
UN FAUVE DANS LA NUIT
LA GROTTE DE L’ENFER
LA NUIT CALIFORNIENNE
LE DUEL
LE PIANO DROIT
L’AUTRE RIVE
RETOUR A TERRE
VOL AU DESSUS DU PLATANE
L’ANGE BLANC
FUNERAILLES AU SOLEIL
LE CAVALIER NOIR
LE REVE D’ICARE
PARIS –BANGOR
333
UN DIMANCHE AU PARADIS
ODYSSEE POUR UNE BALADE
L’ILE QUI DANSE
ALLER SIMPLE
SUR LA ROUTE DES LEGENDES
Le long courrier se posa comme une fleur sur le tarmac gelé. Le brouillard matinal avait raflé tout le stock d’azur. Paris s’annonçait mal. Le bruit métallique des chariots à bagages, les mines cassées, les tapis roulant sur les nerfs de voyageurs pressés de suivre leurs vies à l’arrêt, la file anarchique à la station de taxi, le concert de diesels, tout me rappelait ce que je fuyais. Sur le cuir usé de la banquette arrière, je tentais de faire abstraction à la laideur. Le périphérique dévorait à chaque kilomètre de bitume un peu plus mon moral. Je dus attendre de longer les quais de seine pour respirer. D’un regard, je décrochais les cadenas du pont des arts. A l’approche de la gare Montparnasse, je levais les yeux vers sa tour de Babel. J’avais l’étrange sensation d’avoir traversé Babylone comme on fume sa dernière cigarette. S’éloignaient de mon esprit les jardins infertiles suspendus aux chimères de citadins. Sur le quai des arrivées, des ombres aux regards vides se bousculaient sans le moindre signe d’humanité.
Au-dessus des âmes en transit, le panneau lumineux annonçait le départ imminent du train de 13H33. La porte d’Ishtar se referma sur moi. Adieu Babylone. Je quittais le royaume des aveugles où tout déraille sans lettre d’adieu en braille.
Le monde est un village peuplé de visages que je ne croiserais plus. Avant que le jour se lève, je survolais une ile au large de l’Afrique. Après un vol direct, un taxi en ville, un train vers l’ouest, un bus de province, un ferry sur l’Atlantique, mon ile sera ce soir à mes pieds. Le soleil imprimait en feuilles d’or les nuages lorsqu’elle apparut. Autour des derniers bateaux de pêche, des goélands tournoyaient. Sur le port, je louais une moto de légende. Une Triumph Bonneville à deux tons. Noir et blanc. Comme les touches de mon piano.
Comme la vie. Binaire. Sur mon roadster rendant hommage aux mythes éternels, je défiais le temps.
J’étais libre. Je commençais à l’oublier.
Longtemps, j’ai repensé à cette journée. Paris coulait des heures tranquilles le long de son fleuve légendaire.
Le jour gommait ses traits tracés au feutre invisible du temps perdu. L’été paradait en habits de cèdre se croyant éternel le long des trottoirs ternes. La seine trompait son ennui en contemplant les touristes qui envahissaient dans un bourdonnement incessant les péniches. Quand soudain tout changea. En un éclair, je vis quelque chose traverser la rétine de ce jour aveugle.
L’air sourd et inerte se fit vibrant. Sept millièmes de seconde. Le temps d’un battement d’ailes de papillon.
Le temps suffisant pour changer le cours d’une vie. Un spécimen rare passa devant moi. Son vol étrange détourna mon regard. J’attendis qu’il se pose puis s’envole. Dans son sillage, une note de jasmin, le ravage d’un parfum. Ce fut l’instant sidéral. Un tour de voltige dans le ciel plombé Parisien. Ma vie fit un pas de côté. Le nouveau chef d’orchestre féminin venait de se poser, ici, à Pleyel.
Je suis pianiste classique. La vie m’a toujours semblé ennuyeuse. Après quatre décennies vécues sous terre, j’éprouvais une forme de lassitude pour l’existence, blotti dans la chaleur diffuse d’une vie tiède et confortable. J ’avais la certitude que l’absence de grand sentiment rendait plus fort. Rien ne devait réveiller ma vie au bois dormant. Ce personnage aérien me fascina tout de suite. Visage pâle, regard incisif, cheveux d’encre, allure sportive, définissait son indéfinissable charme.
Tout en elle me plaisait. Elle était simplement belle de ce charme rare décerné à celles qui n’en jouent pas.
Les mois d’automne défilèrent sur la piste d’une seule étoile dans leurs manteaux fauves et lumineux. Perdu en pleine jungle musicale, Paris ne vivait plus qu’aux rythmes indomptés de ses battements plus forts que les miens. J’ai lutté contre l’évidence. Inutile. Défense après défense, ma tour d’ivoire fut la cible d’une lente entreprise de démolition. Depuis son apparition, le monde devint peuplé de fantômes. En suivant sa piste, je compris vite que son métier de chef d’orchestre constituait son feu sacré. Je me consumerais donc pour briller un jour à ses yeux. Ce sera l’unique ambition.
Qu’elle pose un jour béni son regard sur moi. J’ai bossé dur. Des jours et des jours à faire et refaire mes gammes de pianiste. Infatigable. Nullement pour une carrière dérisoire ou l’argent si mauvais maitre, encore moins pour un hypothétique égo à jeter à la face du monde. Je voulais juste bruler mes jours en feux de joie et voir dans l’éclat de cet incendie chaque nuit, son écarlate promesse. Ce sera l’équation qui gouvernera ma vie. Tout oser pour hanter les coulisses de sa vie.
Du fond de mon âme déjà damnée, je lui dédiais mes premiers fragments de peur, de tristesse, de colère, d’impatience. Cet amour existera avec ou sans elle.
J’aurais la force s’il le faut d’aimer pour deux. En virtuose, je lui rendrais les notes qu’elle m’inspire chaque jour. La partition de mon existence se jouait désormais entre ses mains. Ce sera mon salut pour ne pas sombrer. Cet amour sera l’œuvre majeure. L’unique dessein. De ce voyage inédit, je devinais la promesse de rencontrer en chemin un territoire inconnu jusqu’aux confins de la raison, entre émerveillement et exaltation, audace et folie. Après un hiver tapi tel un insecte de nuit ébloui par la lumière des concerts et la pénombre des rêves solitaires, l’été revenait. Il s’annonçait cruel.
En pleine chaleur, comment survivre au néant amoureux. Sur le pendule, je regardais s’écouler le temps sans zénith. Mystifié.
Juillet. L’exil. Je partais vers les rives éternelles du Nil.
Dès mon arrivée à Louxor, j’embarquais à bord d’un bateau à vapeur légendaire. Hanté par la mémoire de voyageurs illustres disparus, le Steam Ship Sudan ne ressemblait à aucun autre bateau. Lui seul savait remonter le Nil et le temps. Le commandant aux moustaches rutilantes reçut ses visiteurs sans histoire dans un décor de cuivre à son image. Rien n’avait changé depuis la Belle-Epoque. Suivre le Nil, d’Assouan à Louxor, contempler ses merveilles endormies. Comme un lent voyage intérieur pour le passager déjà si loin de lui. Chaque jour, le programme délivré aux passagers s’éclairait d’une citation illustrant étrangement ma vie.
Mercredi 10 juillet. 05H30. Réveil inhumain au son de cloche de timonerie. 6H30. Départ pour la visite de la rive gauche, découverte de la vallée des rois et des reines, la nécropole de Ramsès III. 12H30. Navigation vers Esna. 13H Déjeuner. 18H. Thé sur le pont. 20H30.
Cocktail du directeur au salon bar. 21H. Diner.
Je restais de longues heures, immobile, à méditer au soleil sur le pont supérieur du vapeur. Lové dans de larges fauteuils en rotin blond, ce fut mes premières heures de poésie.
Les jours lointains
Sous un soleil radieux
Plus lointains encore. 1
Au loin se confondaient l’azur des toits bleus des villages nubiens. Près des berges de papyrus, des enfants plongeaient et riaient. Des rives du Nil à la vallée des reines, je songeais à la mienne. Les journées se résumaient aux visites de temples où j’implorais chaque fois le dieu Ré d’exaucer mes prières.
Vendredi 12 juillet. 8H. Réveil libre…Petit déjeuner loupé. Préférence pour Morphée.
08H30. Navigation vers Assouan. Réveil barbare au bruit de l’orgue à vapeur. 13H. Déjeuner servi par d’étranges égyptiens habillés en costumes de service royal. 15h30. Départ en felouque sans une once de vent pour la visite du temple de Philae. 17H30. Thé servi sur le pont sans moi. Escale prolongée sur une felouque entre deux rives…20H. Diner prévu à l’hôtel Old Cataract. Arrivée tardive. Felouque abandonné sur la rive opposée dans une forêt de papyrus...Nuit à Assouan au bar de l’hôtel. Fin du service de navette retour… Nuit blanche improvisée au piano bar.
« Se donner du mal pour les petites choses, c’est parvenir aux grandes, avec le temps. » Beckett
De tous les temples visités, Philae, merveille d’équilibre sur l’eau et domaine de la déesse Isis, fut mon site préféré. Il semblait le plus ouvert à écouter mes prières. Sous ces rites d’Orient, je déposais en offrande tous mes soleils levants, toutes ces heures parisiennes où je la sentais si proche de moi. Mes jours d’exil s’étiolaient de souvenirs silencieux comme ce soir d’orage tournant sans cesse sur la toupie du temps.
L’horloge de l’église Russe s’affolait sur son passage pendant qu’elle sautait d’un pas léger entre les flaques, rejoindre l’orchestre pour le concert du soir. Sous l’abri de vinyle noir tombait des perles de temps soustraites au collier de pluie. Alangui sur le pont du vapeur, je songeais à notre première échappée. Trois jours de récital mémorable en Corse. Entourée des vignes de Patrimonio, l’église de San Martinu accueillait le festival d’été de musique. Le soir, le port de Saint Florent attirait sur les quais, une foule de rêveurs éblouis par les fastes élégants de riches italiens. Calmée des assauts du soleil sanguinaire, la mer ignorait tout de mes hautes vagues intérieures. Sur la place du village, je me souvins de ses mots à la terrasse d’un restaurant après le concert. Elle avait la sensation qu’après son passage sur terre, elle deviendrait un papillon. Etrange. Elle semblait ignorer qu’elle l’incarnait déjà. Le papillon. Il deviendra, c’est décidé, l’emblème mystérieux. Sept millièmes de seconde pour dérégler à jamais l’horloge d’une vie. Signe troublant, elle portait toujours à son doigt un spécimen de nacre blanc. Etais-ce la présence d’une belle âme dans mon humble vie? Le froissement d’ailes sera notre indicible langage. Le sésame pour entrevoir son espace intime. A la vitrine d’une boutique de l’aéroport, je vis un simple collier d’argent gravé du même symbole. Je décidais de lui offrir. Elle en fut étonnée. Je comptais désormais les jours où elle le portait comme une immense victoire.
Samedi 13 juillet. Débarquement et transfert après le petit déjeuner. Fin du voyage à remonter le temps.
Son royaume s’étendait désormais jusqu’en Egypte dont elle fut désignée reine par le dieu Ré. Un jour, j’inverserais les rôles. J’en aurais le courage. Frôler son cœur deviendra mon unique privilège. J’étais pris dans son filet aux mailles de soie. Alcatraz n’était rien à côté de cette ile prison réservée au forçat volontaire.
J’aimais observer chez elle une émotion rare et profonde. Un frisson parcourait son corps traversé de foudre. J ’aimais l’attendre. J’aurais toutes les audaces pour le revoir. Mes mots lançaient des flammes avant de s’immoler devant elle. Tout ce sang sans effusion qui bouillonnait. Tout ce magma en fusion qui brulait ma vie antérieure. Cette violence souterraine devait me trahir un jour. Comment garder éternellement ce masque indolent?
Sous le déluge de ses réponses fracassantes, je ne songeais qu’à plonger dans d’autres abimes. Mon salut consistait à retrouver au plus vite grâce à ses yeux.
J’avais pour cela une arme. L’humour.
Il était l’assurance d’une complicité retrouvée.
L’instant d’après dispensait ses couleurs primaires d’insouciance. Rire venge de l’indifférence.
La bobine du film du sacre de ma reine repassait en boucle sur les terres des pharaons. Au bord de la mer rouge s’achevait l’exil doré dans un palace, posé tel un mirage sur des dunes blondes. Il ressemblait à ces palais d’Orient à l’élégance désarmante. Un sphinx au regard de marbre défiait les pyramides millénaires. Célébrant le retour de l’été, une grille haute séparait deux larges allées de fleurs. Une véranda portée de colonnes blanches invitait le soleil de plomb à étendre sa lumière d’or sur le palais rose. Tandis que je marchais pieds nus, je vis au fond de cet éden, un petit temple défendu par deux vases en porcelaine, ornés de leurs offrandes.
Des fleurs de papyrus semblables au disque solaire rendaient un dernier hommage éphémère à leur dieu.
Derrière ses gardiens royaux, une porte dérobée laissait entrevoir l’entrée d’un souterrain. S’agissait-il d’une crypte cachant une sépulture ou de l’entrée secrète des amours clandestins? Je retournais en hâte dans la véranda inventer un autre scénario.
Des heures à imaginer courir avec elle dans cet éden végétal, à rêver de piétiner les allées, de griffer nos noms sur les colonnes, de renverser les vases, et passer la grille, fiers, libres, en artistes de l’irrévérence. Car nul besoin de palais pour s’aimer. Juste un tapis de lotus bleu pour s’étendre au soleil et célébrer à deux, l’art de la légèreté.
Au loin, j’aperçus les terres d’Asie, le mont Sinaï, la montagne Sainte Catherine. Un jour, Je gravirais cette montagne pour planter ma prière au sommet. Tandis que le soir drapait d’orange les dunes sensuelles aux courbes éternelles, le drame vint s’inviter au milieu de cet oasis. Ariane, la plus brillante des étoiles de l’orchestre, restée à Paris pour les répétitions du concert de Septembre, tombait dans un coma brutal. Son état fut rapidement critique. Les premiers résultats laissaient craindre le pire. Elle était en danger de mort. Le fléau du siècle frappait au cœur du talent et de la beauté. Après une nuit orpheline passée à attendre en vain la visite de Morphée, je trouvais à l’aube, un parchemin, enroulé d’un ruban de soie. A l’encre desséchée de sagesse était inscrit un dicton Egyptien. Sa résonnance particulière me hanta toute la journée.
« L’amitié est une magie qui transforme la poussière de nos vies en une brume dorée. »
Le lendemain, je m’envolais pour Paris, bouleversé par le sort cruel d’Ariane. A Pleyel, l’orchestre était sous l’emprise de l’évènement. Ariane entrait dans une spirale infernale. Un combat de titan se jouait sans qu’elle soit consciente de la marche aveugle du destin. Les semaines passèrent dans un climat lourd d’attente, parfois d’espoir. Les nouvelles furent toujours plus alarmantes. Son talent de virtuose reconnu au-delà du monde de la musique devenait un palais éphémère, dédié à la mémoire des âmes à contempler. La beauté n’est pas un rempart au malheur. Elle intensifie juste la tragédie.
1Haïku japonais. Suoshi Mizuhara
Extrême. Imprévisible. Terrible. Voilà l’amour.
La mort lui ressemble. Ils sont amis ou plutôt faux amis. Le premier se conjugue au conditionnel présent.
L’autre à l’imparfait. En marathonien, je courais inlassablement une longueur derrière elle. Comme ce dimanche en forêt des ombres à Rambouillet. Pour la revoir, j’ai couru jusqu’au bout de mes forces. C’était perdu d’avance. Elle était l’apache agile dans la lumière sauvage de l’été indien. Qu’importe l’épuisement. J’avais pris l’habitude de vivre sans oxygène.
Septembre. Toujours ce mois. Un an de lutte sans l’esquisse d’une victoire au milieu des arènes Romaines. La flamme de la passion brulait au plus haut sommet de l’olympe amoureux. Ignorant tout de mes ravages intérieurs, elle devint la supportrice fidèle de tous mes efforts dérisoires. La douleur physique devenait une sorte de douce sensation agréable.
Les couloirs de Pleyel n’étaient peuplés que de fantômes. Chaque fois qu’elle apparaissait vêtue d’une robe noire, sa baguette magique lançait sur moi le même sortilège. S’ouvrait le monde des ténèbres.
Vaincu, je décidai de hisser le drapeau blanc. J’irais signer l’armistice en forêt des ombres. Il devenait ridicule de feindre éternellement l’indifférence. Cette fois, je rentrerai dans le mur du son symphonique. J’allais performer. Me dépasser. Créer d’audacieuses improvisations au piano et enfin briller un soir magistral de concert. J’ignorais où cette course folle m’emmènerait.
J ’imaginai un pays aux frontières du réel, entre songe et mensonge. Un lieu à l’écart du monde. Loin du fracas. Loin du genre humain. J’imaginai une musique.
Une danse. Un tango, joué sur le clavier d’Orphée aux âmes noires et blanches.
Une bombe explosa dans mon cerveau malade. Se profilait à l’horizon un voyage d’exploration au large des Amirantes. Une myriade d’iles inhabitées. Une croisière pour amateurs de musique et de nature sauvage.
Aldabra. Terre endémique des oiseaux sans ailes. Un Sanctuaire aux confins de l’océan indien où chaque mangrove de palétuviers, chaque flamboyant, avait planté ses racines profondes dans mon coeur de Robinson. Le plus grand atoll du monde. Balayé de courants titaniques violents, peuplé de diables de mer, de raies vampires, de barracudas, de requins marteaux. Paradis du héron cendré, de l’ibis sacré aux yeux bleus, du fou aux pattes rouges, du colibri. Bref, une ile merveilleuse. En vagues souvenirs me revenaient d’anciennes navigations autour de ces iles perdues. En vagues d’espoirs se dessinait le tableau. Elle dans mon paradis. Moi en enfer, ici.
Je plongeais dans l’abime de toutes les frustrations lorsque j’appris qu’un autre pianiste était convié au voyage. Impossible de jouer à l’artiste blasé. Je lançais des tonnes d’invitations au microcosme amateurs de musique, m’accrochant à l’infime espoir d’embarquer à la dernière minute. Les semaines défilèrent à bord de mon Titanic intérieur. Sans cesse revenaient les heures fatales du paquebot légendaire. J’étais capitaine de mon naufrage. Sans fléchir, j’assistais à la mise à l’eau de la dernière chaloupe.
Je hais vendredi. Le jour où tout le monde affiche le sourire du prisonnier en permission pour deux jours.
Le jour de délivrance où chacun rejoue la parodie de liberté conditionnelle. C’était le jour maudit. Le jour qui m’arrachait à elle, où je prenais congé de ma vie.
Nous étions Vendredi. En fidèle robinson, j’eus l’idée de lui offrir des roses sauvages. Histoire de squatter son jardin intérieur. Une sorte de déclaration aux notes florales. Elle parut étonnée par ce geste irrationnel. Il fallait remercier le ciel d’avoir veillé sur ce papillon endémique posé à la cime de toutes mes nuits.
Un abri à papillon. Voilà ce que je rêvais d’être.
Elle occultait le disque du soleil s’inclinant chaque soir d’une révérence vers elle. Sa beauté défiait toutes les aurores, tous les crépuscules. J’étais devenu ce personnage étrange atteint d’une forme sévère d’addiction.
Mes réactions imprévisibles devenaient énigmatiques pour mon entourage. Un mal céleste dessinait son ombre menaçante sur l’horizon troublé de mon existence. Soumis aux vents d’hiver, son panorama ne me procurait rien d’autre que le vertige absolu. Un blizzard de solitude rongeait mes os. J’attendais les mensonges de la nuit. Minuit entrait en transe. Autour, des lucioles, des feux follets, d’étranges songes dansaient sur mon corps orphelin. Le matin, une terre brulée grésillait encore de braises sur ma peau. Aucun volcan né au monde n’égalait le sien. Il fallait le voir rougir. Il fallait entendre mes espoirs craquer comme des allumettes.
Au bord du cratère, je voyais se perdre ma vie, fugitive, dérisoire. En savant fou, j’étudiais religieusement une nouvelle science. Elle. L’observation minutieuse de son vivant tournait en continu sur l’écran géant de mes rêves. Avant chaque concert, sa nuque fine et délicate, dévoilée lors du passage espéré de sa main dans ses cheveux, représentait un spectacle vertigineux. Et lorsque sa voix devenait grave pour quelques musiciens négligents, j’observais, ébloui, l’éclat merveilleux de sa colère. Un récital intérieur récité par cœur.
Son teint pâle, ses yeux sombres, ses mains fortes et intenses, chaque détail m’aidait à prolonger son mystère. Inspirées des disciples de Michel Ange, les ombres de son visage reflétaient l’image divine. La courbe de son dos trahissait la discipline de fer qu’elle s’imposait pour diriger l’orchestre symphonique. Je pouvais ainsi la dessiner d’un seul trait de pensée. Et si elle restait étrangère à mes esquisses imaginaires, nul autre en forêt des âmes, ne la désirait autant. Planait sur chaque chapitre de mon existence, son ombre royale.
J’étais en complète lévitation. Un funambule sans fil.
J ’improvisais une nouvelle cascade en acrobate fou au- dessus du vide amoureux. Si je tremblais à l’idée qu’elle découvre un jour mon secret, je tremblais davantage à ce qu’elle demeure étrangère à mon numéro d’équilibriste. Debout mais chancelant face à l’ouragan. Attendre des sursauts salvateurs de lucidité.
L’orgueil se réveillait pour lancer vers elle ses flèches rebelles. L’instant d’après me plongeait dans un profond malaise où revenait la sensation de néant.
J’ignorais tout de la science des volcans et comment éteindre le feu de tant de tourments. Mais l’ange de la disgrâce en me touchant si près m’avait confié la clef d’un trésor réservé aux êtres épris d’absolu. L’amour est une lumière d’anges filant dans le ciel éphémère des vies éclairs. Dans le silence de l’aube, je chercherais cette lueur d’espoir. Dans la douceur du soir, les lumières de la ville rallumeront ma flamme. Et si la nuit tombée, mes rêves s’éteignent, un à un, je prierais.
Je prierais pour ce jour où les vents tourneront, où tous mes soleils, tour à tour invités, croiseront son chemin.
Pour cette heure, où j’irais courir sous l’orage, chanter à tue-tête, rire sans raison, rire à en pleurer, marcher sous la pluie, contempler le ciel dans une flaque, et me ré-enchanter. Aimer car il n’y a rien d’autre. Aimer le chant des oiseaux perchés à la cime des nuits volatiles.
Aimer le spectacle silencieux du monde encore endormi. J’aimais même le désert de son absence. C’était encore son désert.
Je compris que je le traverserais seul. Je compris que j’irais s’il le fallait, jusqu’au sang versé. Ce sera un jour de printemps, un jour d’équinoxe, un jour qui rivalisera avec la nuit. Le premier jour.
Le soleil sera encore bas. L’atmosphère aura changé, chargée des cristaux de glace d’hiver. La neige des sommets apparaitra étrangement rose, du sang de son glacier. Ce jour-là, sous la coulée de nos vies ensevelies, je perdais, toute trace de raison.
Miracle. Dieu inventait une partition dont il avait gardé jalousement le secret. Je partirais pour Aldabra comme seul pianiste tiré à la courte paille des jours redoublant de vie, près d’elle. Je remerciais mon ange gardien pour tant de prévenance. Ce voyage me transporte encore sur ses ailes de colibri comme un avant-gout d’au-delà. Tel un trésor céleste, je disposais du reste de mes jours pour repenser à ceux-là. Lunaire fut mon arrivée à l’aéroport sous les yeux ébahis de mes rivaux. Solaire, son sourire rayonnant. Au loin, l’ile en vue, rétive, s’allongeait sur le lagon, protégé de barrières aux coraux de feu. Mystérieuse charade. Aldabra se dévoilait au bras de la nature indolente qui paradait. En file indienne, les dieux unanimes s’inclinèrent pour contempler l’union sacrée de la mer et du ciel. Au bout du voyage, une route creusée jusqu’ à l’ilot de paix. Une maison de bois rares abandonnée près d’une dune de corail. Et sous l’ombre filtrée, nos têtes étourdies de vent dans le flamboyant.
Soumis au régime de la torpeur, je devins chevalier servant. L’explorateur fou de ses sciences naturelles.
J’étais émerveillé de ses joies enfantines, de ses délires sous l’abat-jour des heures de gala. A l’aube du soir venu, près des rives endormies, le ballet des étoiles embrasaient le ciel ébène. Le vent retenait son souffle devant ce jour fuyant où me revint le bonheur d’exister.
Au-dessus des cimes parme s’ouvrait le bal des amours impatients. Aldabra nous appartenait. Tels des oiseaux sans ailes, nichés au paradis alangui de merveilles, nul besoin de voler.
J’attendrais l’aurore. Demain. Ou peut-être après-demain. J’attendrais un matin d’aurore boréale où rien ne pourra me retenir de déclarer ma flamme.
J’attendrais l’éclat des mots que l’on ne dit qu’une fois.
Ce voyage d’étude sur l’objet de ma passion dépassait les espoirs les plus fous. La vie a toujours plus d’imagination que nous. Je remerciais en secret le chef opérateur là-haut pour ce vertige ascensionnel, avant l’orage. Avant le ravage des illusions. Avant la guerre.
Tandis que je mesurai le privilège d’avoir entrevu son univers intime, l'enfer, jamais loin, trépignait.
En fauve sournois, tapi dans l’ombre des meurtrières, il rodait près de nous. D’un coup de griffe, il brisa nos heures de porcelaine. L’envol vers Aldabra s’était révélé périlleux. En boomerang, le retour du paradis fut violent. Un champ maléfique captait la haine des autres musiciens fous de jalousie d’être restés aux sous-sols de Pleyel. Sans pitié, il traversa l’innocence. Une lame déferlante terrible dévasta notre paix fragile. En capitaine téméraire, l’héroïne de mes nuits blanches garda dignement le cap, abritée de ses principes insubmersibles. Honneur. Fidélité. Vaillance. Une pluie diluvienne de rage s’abattait sur nous. Mais son courage face à l’adversité me laissait penser que son affection pour moi était peut-être réelle. L’octave des passions monta d’un cran. Je devins premier de cordée vers l’ascension de son versant nord.
J’attendais la nuit pour crever le silence hostile aux chants des jours flamboyants de gaieté. J’avais envie d’en finir. Dans le ciel des amours naissants s’éloignait peu à peu l’espoir que scintille un jour, une nouvelle étoile. Et si cet amour ne servait à rien, c’était bien la preuve que mon ciel était vide. Impossible de m’y résoudre. Dieu existe. Elle était sa création.
L’évidence clouait tout débat. Plus de doute possible en écoutant la musique de Mozart. Ce ne pouvait être que l’œuvre divine. Sa musique constituait le seul espoir d’imaginer une éclaircie.
Vivre cette passion sera l’ultime voyage qui nous emportera dans un défilé aérien de paysages inconnus.
