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Janvier 2033. L'hiver du siècle. Paris, muré dans la neige et le silence. Au coeur de la nuit polaire, une survivante. Angie, seize ans. Cette nuit-là changera son destin.
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Seitenzahl: 272
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Le vent se lève… Il faut tenter de vivre.
Paul Valery
Rien qu’une vague idée. Un soir d’hiver 2033, sur l’île Saint Louis, quai d’Anjou. Paris, désert, silencieux, se murait dans un froid polaire. Assise sur un banc, une jeune fille admirait les lustres des dernières lueurs du jour. L’idée lui apparut clairement, dans la lune gelée des flaques, sur les vitres embuées de l’autobus, sous le pont des arts criblé de vent, sur la feuille envolée d’un carnet. Dans l’air glacial, tout se figea dans son esprit. Un terrible blizzard traversait les plaines de sa Sibérie. Pendant ce temps, sur un quai de seine, un joueur de saxophone s’inspirait des vibrations du crépuscule. La musique magnifiait le soir comme si, là-haut, soufflait le même requiem. Dans le ciel, une nuée d’oiseaux migrateurs survolaient le fleuve aux sillons d’or.
Seule, sous la splendeur. La poudreuse tombait sur elle comme des grains d’éternité. Il n’y eut plus d’envie. Juste un voyage. Aux antipodes. Des steppes brulées de soleils mineurs. Son voyage d’hiver.
Plus loin, quai de la Tournelle, une fenêtre s’illumina. Attirée par sa lumière, la jeune fille leva les yeux vers l’astre immobile. Peut-être, serait-ce mieux là-haut. Surement mieux. De l’existence, que lui restait-il ? Une ou deux éclipses de joie. Et puis rien, le néant. Ce soir, comme tous les soirs, elle s’imagina un autre monde parmi la forêt d’antennes, la foule heureuse des invisibles.
Soudain, ce fut-là. L’idée s’imposa. En finir.
Plus de lendemain bleuis. La douce pente neigeuse du présent. Entre chien et loup, les fauves des ténèbres dévorèrent les restes du jour. Faiblement, elle releva le col de son manteau élimé et tendit vaguement l’oreille. Quelques notes de jazz s’échappaient d’un saxophone. Le musicien déjouait les hésitations du ciel quand sur l’autre rive, les derniers passants remontaient les rues, pressant le pas sous la tempête de neige.
La nuit tomba. Son vieux manteau de laine glissa sur le banc. Et de givre, silencieusement, elle s’enveloppa.
Sans bruit, au cœur de la nuit anonyme, une vie s’éteignait dans la rue. Transformé en congère, le banc serait bientôt un linceul.
Sous la neige lourde, la jeune fille somnolait. Plus rien ne comptait. Plus rien ne l’atteignait. Elle ne sentait ni le froid ni le gout de cendre de sa dernière cigarette. Il n’y avait plus de rue, plus de bout de vie dispersée, plus d’avenir cloué au sol, plus de matin à la gueule de bois, plus de chaleur retrouvée à coup de vin mauvais. Puisque rien ne s’assemblait, les heures monotones ne dérouleront plus leurs rouleaux de vie ordinaire.
Le blizzard des pôles souffla plus fort. Sans relâche, il emportait les âmes des derniers vers leurs plus belles demeures. L’hiver 2033 se révélait terrible pour ceux qui ne tentaient même plus de survivre dehors. Alors, juste avant la nuit, une dernière fois, elle décida que la nuit serait extraordinaire. Contre l’injuste morsure du froid, elle s’inventa une autre vie.
Chaque signe insignifiant devint sa création éphémère. Un chapeau emporté par le vent dérivant sur la Seine. Un feu écarlate au passage d’une femme élégante. A l’affiche d’un kiosque à journaux, le visage d’un ami disparu. Une rose éclose par un étrange matin d’hiver, dans le jardin des Tuileries.
Tout parlait son langage. Un langage souterrain. Mais cette nuit, le silence retomba. Minuit ne sonna pas.
Près du funeste banc, un taxi qui longeait lentement le quai, s’arrêta. Une silhouette noire sortit de la berline. La portière claqua et fit sursauter la jeune fille, déjà suspendue au pont de l’autre monde. Sans attendre plus longtemps, la voiture s’éloigna du quai. Sous la lune, elle aperçut un visage dérobé à la pénombre. Aussitôt, cette sensation. Une impression de déjà-vu. Malgré le froid, quelque chose la brulait à l’intérieur. L’ombre mystérieuse s’avança vers la porte cochère. Intriguée, la jeune fille se releva. L’inconnue composa un code et la muraille de chêne s’ouvrit. Trop loin. Elle ne peut lire les cinq chiffres de la délivrance. Dans un bruit sourd, la porte tourna doucement sur ses gonds laissant l’oubliée des villes à sa solitude.
Ce soir, encore, elle dormirait dehors. Longtemps, elle resta ainsi face à la porte close. Alors, pour conjurer le mauvais sort, elle imagina une autre suite. Une autre histoire. Une histoire à coucher dedans.
Un passage. S’aventurer sous le porche. Entrer au sein d’un royaume sombre et feutré. Suivre la passante dans le hall jusqu’à l’escalier. Ecouter l’écho de ses pas. S’immobiliser au son d’un trousseau de clé, et s’enfuir, le mirage évanoui.
Un vent violent et impérieux lui soufflait de partir. Impossible. Cette fois, elle en aurait le cœur net. Telle une funambule, elle escalada les balcons de l’immeuble. Sa vie ne tenait à presque rien. Un filament de lumière.
Enfin, sur les toits.
Au-dessus de la ville blanche, elle s’enivra de vertige et de vin. Entre la lune et elle, il n’y avait plus que le vide, vaincu. Plus bas, des morceaux de puzzle éparpillés au sol. Des cauchemars surgis de nulle part comme des revenants, des souvenirs trainant sur les trottoirs, des rêves d’enfant abandonnés à chaque coup du sort. Brusquement, le vent des sommets chassa ses idées noires. L’intransigeance de sa jeunesse revint. Sur ce toit où elle dominait la ville, ses pensées s’élevèrent. Et si c’était possible. Et si la vie pouvait être comme cette vue ? Splendide ?
Là-haut. Le vent.
Rester perchée, définitivement.
Adieu aux mauvais jours, aux après-midi lugubres, aux avenues hantées de fantômes, la vie était là, devant, vertigineuse.
A l’aube, elle se décida à descendre du toit. Il n’y eut que le silence pour arpenter les ruelles de l’ile. Personne pour la remarquer le long des façades endormies. Rien ne bougeait. Tout disparut dans la brume. Sur ses joues, il se mit à pleuvoir. Sur les toits, aussi. La neige glissait des ardoises pour ruisseler sur les gouttières.
Le printemps n’était plus loin. Déjà, s’éloignaient les matins maussades, les soirs de galère. Dans le grenier des rêves dormait l’insouciance. Mais ce matin, tout s’éveilla. Retrouver les chemins fous de l’enfance. Les plus belles routes seront sans retour. Un grand voyage. Voilà ce qui n’attendait pas. Voir par de-là l’horizon.
Poings serrés dans ses poches, elle égrena les minutes avant que s’éteigne la lune. La tristesse n’avait plus la même tête. D’ailleurs, elle n’avait plus de visage. Quelque chose arriva. Quelque chose de plus précieux qu’un mystère que l’on ne veut percer de peur qu’il soit maudit.
Elle nota au dos de son paquet de cigarettes ce que la nuit lui murmura.
Partir seule en mer.
Vivre, c’était être triste ou heureux. Entre les deux, la ligne de flottaison. Le bouchon de l’ennui. La dérive en surface, la déroute en profondeur. A perte de vue, des kilomètres de platitude, des heures s’abimant pour rien. Ce qu’elle voulait, c’était plonger. Plonger dans la vie comme dans un tourbillon. Bientôt, avec l’arrivée des oiseaux migrateurs, la belle saison reviendra. Le rivage sera en vue. Les premières vagues dessineront des soleils argentés qui disparaitront en tourbillons d’écume sur les rochers. L’aube sera comme ces vagues, fracassante de beauté.
Ce jour de printemps.
Devant l’immensité, face au soleil levant, l’éclat sidérant d’une fille brisée. Ce jour l’avait choisi. Ce sera l’océan plutôt que le linceul de neige. Elle partait le traverser. Elle venait d’avoir seize ans.
L’océan comme seul horizon. Sur la corniche, la route sinueuse se dérobait sous le brouillard matinal. Sa musique, elle pouvait l’imaginer. Ses haubans invisibles claquaient au vent de l’impatience. D’un coup de frein dans le dernier virage, la voiture s’échappa de la brume aux cheveux blancs pour fendre le ciel.
En ligne de mire, au ras des flots, un voilier. Les jours prochains seront comme l’aurore. Du bleu radical sans compromis. La terre des hommes lui semblait si loin. L’océan l’appelait de toutes ses forces. Déjà, son chant tellurique coulait dans ses veines. Flotter à la surface des choses. S’affranchir du passé. Se tenir loin de la ville peuplée de solitudes. Prendre la route des grands rêves. Loin du regard des autres. Place aux heures sacrées de l’inutilité. Aux instants fragiles, uniques, consacrés juste à contempler. Aimer plus que tout dériver sur l’eau. Aimer cela et rien d’autre. Le vivre. Sans pleurer, sans crier, sans s’étonner, et se dire tout bas qu’on s’en fiche si cela ne durera pas.
Amarré au fond d’une crique à l’échancrure discrète, le voilier avait l’air abandonné depuis longtemps. A la pointe du raz, un territoire sauvage restait épargné de la laideur des terres défigurées. D’ailleurs, que voulait dire une terre sans âme qui vive ? Il y avait tant d’âmes qui hantaient ce lieu. Ici, demeurait un chant sauvage, souterrain, un murmure indicible, à la lisière du monde tangible. Des disparus vivaient toujours en ce lieu.
Le sommet de la falaise n’avait rien d’accueillant. Une aire poussiéreuse gardée de silex signifiait dernière escale avant de larguer les amarres. Le chemin bordé de bruyères descendait à pic. Il rendait plus périlleux les derniers mètres jusqu’à la plage. La pluie crépitait comme un jeune feu sur la tôle vernie de la voiture. Elle coupa le contact puis écouta les bruits au dehors. Rien d’autre que le ressac de l’océan. Juste le va et vient des galets.
Sur ce parking, face à l’océan, elle eut la sensation que tout commençait. Pourtant, la mer avait sa tête des mauvais jours. Comme pour éprouver le courage de partir. Mais ce jour-là, aucune vague ne l’empêcherait de quitter la terre ferme.
Une coque de noix de onze mètres pour franchir tous les océans. Un voilier pour conquérir la liberté. Son désespoir n’était plus qu’un vague souvenir. L’avenir, c’était du vent dans les voiles. Pour le départ, elle s’était délestée de tout.
A bord, elle jeta deux sacs souples. Le premier contenait quelques fringues, l’autre quelques vivres. Partir consistait à s’alléger à l’extrême. Cela tombait bien, elle ne possédait rien. Moteur allumé, elle aborda les premiers miles prudemment. Le vent de face annonçait un départ plutôt sportif.
La traversée de l’Atlantique Nord n’avait rien à voir avec la route des alizés pour amateurs de mers chaudes. Pour rejoindre Newport en Avril, elle devra affronter les éléments. Les vents d’Ouest dominants obligeaient à naviguer contre le Gulf Stream. Plus au sud, la route des Açores risquait d’être encalminée par son célèbre anticyclone. Elle savait ce qui l’attendait à bord de ce petit voilier. La traversée serait longue. Une escale aux Açores s’avérait nécessaire. La route maritime vers l’Ouest dépendait en premier lieu des évènements climatiques. Le printemps restait la meilleure saison pour rejoindre les côtes Nord-Américaine.
L’été, de redoutables tempêtes tropicales sévissaient jusqu’aux Bermudes. L’aventure consistait surtout à défier une météo hostile. Elle l’affronterait comme les premiers explorateurs sans instrument de navigation. Au sextant, elle suivrait une route fabuleuse, la plus belle, celle des étoiles. Inutile de disposer de téléphone satellite pour décrire l’inaudible joie d’être en mer aux terriens. Le silence en guise de suprême conversation intérieure. Ses connaissances de la navigation restaient sommaires mais elle ne voulait pas devenir un marin du dimanche faisant des ronds dans l’eau. Naviguer, c’était découvrir toutes les mers du monde. Dans la fraicheur de sa jeunesse, au cœur de sa révolte, dormait l’exaltation. Elle était téméraire. Bientôt, elle serait une grande voyageuse. Après avoir hissé la grande voile, elle coupa les gaz. Ses premières manœuvres maladroites ne troublèrent en rien sa détermination. Avant de se tendre, la toile de nylon claqua sous l’emprise du vent porteur. D’un tour de winch, elle accéléra l’allure. La grande voile ne se fit pas prier. Le voilier fonçait vers le large traversant avec élégance les vagues des premiers bords. Un albatros survola la fille et son bateau. Longtemps, il s’amusa à planer au-dessus d’eux. D’un battement d’ailes, il disparut dans les airs.
Elle le suivit du regard mais perdit vite sa trace dans les nuages. Les vagues côtières ne lui laissaient guère le temps de souffler. Les écueils étaient nombreux à naviguer le long de ces côtes escarpées. C’était bien ainsi qu’elle l’entendait. Rien ne devait se soustraire à la beauté du danger. Le long de sa colonne vertébrale, elle connut son premier grand frisson. Finalement, ce n’était qu’en mer qu’elle se sentait vivante.
L’osmose parfaite avec la houle. Flotter sur l’océan, Glisser sur l’émeraude des eaux translucides au-dessus du ciel brillant, ciré pour les grandes occasions. Les yeux emplis de gratitude, elle se demandait si elle ne rêvait pas. Non. Cette fois, rien ne s’opposerait à la grande aventure. Elle était libre.
Une dernière fois, elle se retourna vers la terre Celte. Ses côtes farouches surmontées de falaises gardaient fièrement leurs vieux mystères. Sous la pluie inondant le ciel de promesses fertiles, vint l’heure des premières joies de solitude en mer.
Bientôt, à la barre, la fébrilité fit place à la jubilation. Elle était loin des jours de mélancolie. Elle verrait des aurores sidérantes de beauté sous toutes les latitudes.
A l’épreuve de l’océan, elle brulait d’un feu de vie jusqu’alors inconnu. Elle brulait de tout voir, de tout connaitre, de tout comprendre, de tout vivre. Seule, elle s’était éloignée du quai. Le risque la rendait formidablement mortelle.
L’unique péril fut de rester. L’océan ne connaissait qu’une loi, celle de savoir survivre à tout moment, en tout lieu, en toute circonstance. Elle devinait déjà que bien des écueils se dresseraient sur son parcours. Mais c’était ce qu’elle cherchait. L’anti-confort. Elle installa le spi pour glisser plus vite sur la lisse surface.
Le comportement marin du voilier se révélait précieux pour traverser plus tard l’océan hostile. Elle hésitait à le baptiser à nouveau. Blue Bird. Drôle de nom. Cela lui allait assez bien mais elle ignorait les raisons de ce nom bien aérien pour un engin flottant.
Dès les premiers miles, elle s’exerça au maniement des winchs afin de tester sa résistance physique. Le voilier filait sur une belle allure laissant loin derrière lui ses derniers doutes. La route serait longue mais elle se savait désormais bien accompagnée.
Les côtes s’éloignèrent jusqu’au point invisible. Aucun amer en ligne de mire. Seul le phare de la pointe du raz gardait un œil sur elle. Les brumes sur terre lui revinrent comme un film noir et blanc. Tout lui parut loin, si loin. Dans le creux de ses mains, elle tenait la barre quand d’autres se pressaient dans le métro. A peine entamé, ce voyage surpassait toutes les heures creuses qui défilaient pour rien au compteur du temps perdu. Les prochaines heures seraient pleines de jamais. Des jours entiers promis au seul majestueux exil. Cet exil serait le sien. Doucement, elle se détacha du continent.
Partir en mer exigeait force et audace mais aussi courage, calme et patience. Puisque là-bas, rien n’allait, elle recommencerait ailleurs. A mesure que les lumières terrestre faiblissaient, elle se sentait plus forte. Enfin, le rivage disparut. Avec lui se tut la rumeur de la ville où elle ne fut qu’une ombre sur un banc.
Son esprit, son corps, son souffle, son âme suivaient les mouvements imprévisibles de l’immensité. Ses reflets farouches, insondables ondulaient de douceur et de sauvagerie. Puis, ce fut le large et enfin, le grand large. Sa première journée en mer ressembla à une vie bien remplie.
Epuisée par l’ivresse solitaire, elle descendit dans la cabine faire le point sur sa route. A la table à carte, elle pensa à son aventure. Trois mois furent suffisants pour acheter le bateau et préparer son voyage. Dans le plus grand secret d’un matin bleu gris, elle partit. Derrière elle, la cité et ceux qu’elle n’aimerait jamais. Ce fut d’abord une aventure où il fallut apprendre la patience dans l’impatience, la lenteur dans la ferveur. Pendant des mois, elle apprit seule la mécanique, les rudiments de navigation perchée dans sa tour de béton.
Très vite, la navigation en haute mer lui offrit ses premiers vertiges. Premier soleil couchant. Première vue à 360 degrés. Première heure à ne rien faire d’autre que rêver. Elle aima tout. Elle donnerait tout pour ses heures d’errances silencieuses. De l’océan, seulement, elle acceptera ses volontés. De ce froid, elle endurera la morsure. Avant que l’hiver ne retombe, elle percerait les mystères de l’autre hémisphère. Avant que les ténèbres ne raflent les dernières lumières du monde, elle verrait d’autres soleils levants. Un jour, peut-être, elle méritera le graal de la liberté, conquise.
Capitaine à seize ans. La frange rebelle, les yeux noirs, svelte. La solitude comme meilleure amie. Jamais, elle ne put comprendre ses camarades de classe. Impossible de s’amuser dans une cour d’école aux murs de prison. Son évasion était horizontale. Partir découvrir d’autres horizons signifiait découper des paysages fantastiques magnifiés de photos à la pellicule brillante. Son salut, les brochures de voyage volées lors de ses descentes en ville. Pour tenir, elle agrafa chaque voyage imaginaire aux murs de sa chambre. Surtout oublier le gris.
Maintenant, elle savait. Sur d’autres continents, des couleurs jaillissaient de terre comme des volcans. En d’autres lieux, la beauté l’attendait.
Ici, le gris cimentait même la lumière. Une vie monochrome. A rendre fou ou désespéré. Trottoirs, immeubles, cieux, tout s’acharnait à imposer le même ton. Les habitants du gris ressemblaient aux termites. Ils allaient jusqu’à fuir leurs propres ombres chinoises projetées aux murs par les rares heures de soleils. Résignés, ils fuyaient tout, les regards, les rencontres, les frôlements, les parfums, les troubles, le désir, la vie, la mort. Un peuple qui ne voyait plus la beauté chez l’autre n’avait aucune chance d’apercevoir l’horizon.
Une guitare et des livres. Son kit de survie depuis deux ans. Les récits des explorateurs sur sa table de chevet. Leurs pages se détachaient comme des feuilles mortes. Mais elles lui tenaient lieu d’espoir dans cet univers bas de plafond. Certains êtres grandissent plus vite. Elle pressentait que la vie était une fable avec laquelle on berçait les enfants. La maturité, elle ne savait pas ce que cela signifiait. Tout ce qu’elle devinait, c’était qu’elle ne pourrirait pas au pied des tours.
Au dix-septième étage, une vue à perdre espoir sur des champs brulés de pesticides. Non loin de là, une dé-chetterie maintenait la certitude de l’imminence de la fin du monde. Il n’y avait que le vent d’Ouest pour laver le ciel des fumées mortelles qui s’échappaient des hautes cheminées. Parfois, avec le vent marin, on respirait un peu. Alors, de temps en temps, elle s’imagina une vie ailleurs.
La banlieue restait un territoire fertile pour les rêveurs. Fuir la laideur. Tel un tableau raté, la laideur se collait partout en touches grossières. Même la nuit n’osait plus sortir le grand jeu des illuminations. Des sortilèges tombaient sur des âmes privés d’avenir, perdues dans de vains combats de territoires.
Au-dessus de leurs têtes, des nuages pourpres ne trompaient plus l’espoir de revoir le soleil après la pluie. L’atmosphère sentait le souffre. A l’insu des habitants, un lent poison diffusait la mort en particules sournoises dans le ciel ravagé. L’aube restait sans promesse.
La magie du grand large n’occultait rien du passé mais laissait à distance les trainées d’évènements fâcheux. Plus elle s’éloignait de la terre, plus une douce lumière se mêlait à l’obscur désir de vivre. Désormais, le présent se dessinait en clair-obscur. Un tremblement souterrain menaçait chaque jour de fissurer sa vie. Si les gens heureux n’ont pas d’histoire, le malheur, en secret, s’invente la sienne. Le silence pesant menaçait de faire voler en éclats le reste de son existence. Les jours s’écoulaient sans histoire. Le grand sablier bloqué sur la même heure. Cette heure-là.
Un soir, vers minuit, on n’entendit plus d’oiseaux.
Il y eut des cris, des armes, des larmes. Il y eut l’odeur de la poudre, le sang versé, le drame. Il y eut une vie perdue, le malheur répandu entre deux hangars. Il y eut des images terribles qui ne passent pas.
Sa route maritime en Atlantique était celle des vikings. Elle savait que le brouillard et les glaces l’attendaient. Les eaux froides du pôle Nord ne manqueraient pas d’éprouver le courage de la jeune marin. La fille adoptée par l’océan décida de filer plutôt vers le sud en passant par les Açores. Une escale s’imposait dans sa traversée solitaire encore peuplée de fantômes du passé. Plus à l’ouest, il faudra penser à éviter d’autres écueils, les hauts fonds de l’ile du Sable et de Nantucket. La route sera plus longue mais le climat plus chaud.
La première nuit fut terrible et merveilleuse. Chaque bruit suspect, chaque grincement, devint inquiétant. Tranquille, elle laissa filer le présent, les yeux fixés sur les étoiles. Sa route céleste ressemblait à une myriade de points fixes lumineux. Au sextant, elle trouva la sienne. Son quart de nuit fut à la hauteur de ses craintes et des espérances. Elle aima à l’infini ses heures sans sommeil. L’océan invisible qu’elle devinait à travers chaque sens exacerbé jouait à cache-cache avec elle.
Comme un miroir aux reflets noirs, l’océan déversait sur son âme son encre. Sur le pont supérieur, investie d’une mission d’éclaireur, elle se surprit à tout aimer. Le monde devint extraordinaire. De ses yeux d’enfant, elle admira la lune, son cortège de mystères. Perchée en haut du mât, la nuit brillait en profondeur. Sur le pont, elle courut d’un bord à l’autre face à l’abime affleurant la coque. Une vaste rumeur courant sur l’océan s’emplit de ses rires, de ses danses, de ses progrès, de sa joie. Le monde était à elle.
Pour lutter contre le sommeil, elle eut envie de jouer de la musique. Elle dut abandonner sa guitare sèche pour la flute. Le son de l’instrument à vent s’accordait parfaitement aux lentes variations de la houle. Elle ne fut pas longtemps seule. Un banc de poissons volants l’escorta en s’élançant dans la ronde où trichait la lune. Le vent, le sel fendillaient ses mains. L’eau glacée lui brulait les paumes. Cette douleur, elle la connaissait. Mais cette fois, c’était autre chose. Elle était fière de ses crevasses qui représentaient l’adversité, le courage à endurer le mal. Un jour, ses mains creusées seront gainées de cuir. Un jour, de nouvelles lignes apparaitront, celles du présent radieux. Un jour, elle sera un vrai marin.
Au fond de la cale, l’aubaine. Une vielle couverture. Elle coucha sa guitare sur la laine épaisse puis contre son dos rond s’accorda un répit. Juste le temps de souffler un peu. La pause s’éternisa. Doucement, elle plongea dans un profond sommeil. Au réveil, ce n’était plus la nuit mais pas encore l’aube. Au réveil, elle déchanta.
Le bateau n’avait plus la même allure. Quelque chose de grave survint dans la nuit. Le ciel, rouge de colère, s’élevait contre le vent. On ne touchait pas impunément à la fille de l’océan. La brume bouchait l’horizon. Dans le ciel filandreux régnait la confusion entre les astres qui veillaient sur elle. Leur lutte acharnée contrariait l’aube hésitante. La jeune fille leva les yeux. Elle comprit. La grande voile était déchirée. Elle descendit la toile, examina l’avarie et hurla contre le vent. Comment réparer l’injure ? Elle s’engouffra dans la cabine à la recherche d’une solution. Rien. Elle ouvrit un large tiroir qui regorgeait d’objets maritimes. A quoi tenait un rêve ? A un bout de chatterton. Elle pleura de rage. Il devait bien se trouver quelque part. Après une heure de fouille minutieuse, elle le dénicha au fond d’un caisson étanche. Il symbolisait l’époque des objets aux supers pouvoirs pour humains dépossédés de tout talent.
Dans une texture inconnue, le ruban de chatterton détenait l’immense privilège de recoller les bouts de rêves. Autrefois, pour une voile abimée, on capitulait. De retour sur le pont, elle étala sa toile puis déroula le ruban magique. L’adhésif résistait à tout, au vent, au sel, aux brulures du soleil. Elle acheva de recoudre le triangle blanc et le jour se leva. En guise de prélude, il lança sur la brume ses couteaux d’or. Aussitôt réparée, elle toila à nouveau le ciel. Au sommet du mât fut hissé le pavillon blanc de la joie.
Les trois jours qui suivirent furent merveilleux. De cap Ouest vers les Açores en cap Sud vers l’ile du sable, de glaces menaçantes en creux des vagues, de tourbillons en soulèvements d’écumes, d’aurores gelées en soirs de lave, elle aima tout.
Au quatrième jour grondait au loin l’épreuve de vérité. L’orage approchait. L’albatros, fidèle compagnon des premiers jours, revint vers le bateau en poussant des cris affolés puis s’envola vers d’autres cieux plus cléments. Après l’horizon noir, l’éclair et le tonnerre, le tumulte de l’océan. L’orage était là. Dès le prélude du requiem marin, les derniers oiseaux s’éloignèrent.
Vibrantes de haine, de hautes vagues cognaient contre la coque. Venant du pôle Nord, des rafales sifflaient dans l’air assassin. Non, elle ne rentrerait pas. Elle resterait là debout sur le pont face aux canons salés. Elle avait tellement attendu ce face à face. Lui seul laverait l’affront du passé sans vague. Sur les creux de la houle, elle grandirait. Malgré son âge, le vieux Gin Fizz résistait aux assauts répétés des rouleaux d’acier.
Au bout d’une heure, un mur d’eau noire se forma. Les déferlantes atteignirent des hauteurs inédites. Le vent qui soufflait n’était plus le Zéphyr, ce vent doux et léger, symbole du Printemps. Non. C’était autre chose. Un monstre. Une vague scélérate s’abattit sur le bateau. Une seconde pour réaliser, l’autre pour chavirer. Frappée durement par l’océan, la coque se coucha sur le flanc.
Vaillante, elle s’agrippa à une manivelle bloquée sur le même cran que le sien. Il fallait rester à bord. Elle cria de rage en oubliant la peur de sombrer. Les secondes devinrent des murs. Le temps s’enfonça vers les abysses. Sa fureur lui servit de combustible. Une colère froide tétanisait ses muscles qui combattait la puissance des déferlantes.
Ses chances de survie se dérobaient devant l’ampleur de l’adversaire. Chaque geste devint essentiel. Il ne fallait pas sombrer. Il ne fallait même pas y penser. Penser à autre chose de plus fort que son propre sort. Paris. La silhouette. Son mystère. Plus fort encore, une promesse sur les toits. Et tenir bon. S’accrocher à cette promesse comme à une bouée de sauvetage.
La lame découpa la nuit. Là-haut, on laissait faire. Le naufrage du voilier aura bien lieu. Brusquement, la coque se retourna. Le mat se cassa sous le poids colossal de la masse liquide. Des tonnes d’eau salée s’écrasèrent sur le pauvre voilier. Emportée par l’océan, la fille disparut sous les planches de l’entrave. Au cours de sa descente forcée en apnée, elle vit sa vie défiler en images fugitive. L’instant était grave. Elle convoqua ses dernières ressources. Elle retint son souffle et garda les yeux ouverts.
Le chaos régnait dans quelques mètres d’eau. Comme unique planche de salut, s’agripper au mat cassé. A la force des bras, elle remonta vers la surface entre les lattes de la coque éventrée. Le grésil continuait à frapper fort ses notes aigues sur le bois. Combien de temps pourrait-elle tenir ?
Les muscles tendus, les membres engourdis, elle luttait contre l’eau glacée qui engloutissait chaque sursaut de courage. Le froid était toujours aussi meurtrier mais cette fois, elle était bien décidée à résister. Armé de flots tumultueux, l’océan noir était sans pitié. Son écume barbare roulait sur elle. Le temps se gonflait de courants mortels charriant le mal. Chaque seconde glissait vers les ténèbres.
Soudain, une sirène. Un gigantesque monstre d’acier longea le petit voilier. Un paquebot ou un cargo. Peu importe. Elle était sauvée. Les légendes disent la vérité. Les sirènes sont les amies des marins.
Sur la zone du naufrage, un immense projecteur cracha son feu jaune sur les restes du voilier en perdition. La violence du halo signifiait le retour sans condition à la civilisation. Juste après, une bouée flamboyante de honte s’écrasa non loin de sa tête. Aussitôt, elle nagea vers son salut. De son radeau d’infortune, elle leva la main vers le faisceau aveuglant qui balayait la surface obscure. Au moment d’entrer dans sa lumière, elle comprit ce qu’était ce jour. Un jour sombre. La fin de son aventure solitaire. « On n’échappe jamais aux autres. » Se dit la naufragée. La mort dans l’âme.
Sept cent touristes pour une croisière inaugurale à bord du plus beau Transatlantique du monde. L’aventure ne pouvait survivre à un tel affront. Dans une cabine au hublot minuscule du pont inférieur à la juste mesure des rêves médiocres, la jeune fille fulminait sa défaite. Installée près des cuisines, elle fut reléguée dans le quartier général des anonymes, le personnel du navire. Allongée sur un lit de poche, elle ne pensait qu’à son naufrage personnel. Certes, elle avait la vie sauve mais son esprit libre restait dans le grand large. Elle tenta de comprendre ce qui se passait. Ses économies englouties au fond de l’océan, la plonge et l'enfer des cuisines l’attendaient. Ce n’était plus son voyage.
Quelqu’un frappa à sa porte. Un petit homme entra sans attendre sa réponse. C’était un type blond au visage rond, à la laideur sans âge. Vêtu d’un uniforme blanc ajusté sur son gros ventre, il se campa devant la rescapée après avoir pris soin de refermer la porte derrière lui.
Neuf mètres carrés de promiscuité. Après l’ivresse de la solitude en mer, l’effet fut radical pour la fille qui aimait l’océan. Le type en rajouta.
— Au cross, on vient de signaler la position de votre bateau. Hélas, il n’y a aucun remorqueur dans la zone. Ici, c’est le grand large. Je crains fort que vous soyez contrainte de demeurer notre invitée.
Un poignard enfoncé dans le cœur, le plus éprouvant était maintenant d’affronter cet insoutenable regard narquois. L’émotion l’étranglait. On lui annonçait sans précaution la mort de son bateau. Cette fois, vraiment, elle était seule au monde. Elle ressentit plus fort encore l’amertume d’avoir fait naufrage. Elle avait tout perdu. Son principal instrument de liberté. Son voilier.
— Je ne suis pas votre invitée. Inutile de débiter vos conneries. Je ne serais jamais à vos ordres. Vous pouvez m‘oublier pour la plonge.
— Je ne pense pas que votre situation vous autorise une telle attitude.
Il s’approcha plus près. Son regard de prédateur signifiait autre chose. Cette autre chose, elle le devinait. Le danger était désormais d’un autre ordre. Une fille seule sur un paquebot n’était rien d’autre qu’une proie.
— Ne faites pas un pas de plus.
La gravité de sa voix était celle d’un animal traqué au sang-froid. A cet instant, tout était possible. Un pas en avant de l’homme en blanc et une colère noire lui tomberait dessus. L’idiot choisit d’ignorer son injonction. Calmement, elle sourit puis planta son couteau en plein cœur. C’était sa botte secrète. Une arme blanche. Au cas où le mal se pointerait à l’improviste. Au cas où rien ne se passerait comme prévu.
Tout se passa comme prévu. Les yeux du prédateur marquèrent la stupeur devant la justesse du geste final. Finalement, ce n’était pas si difficile de tuer. Cela, aussi, elle le savait. Personne n’entravera son chemin. Les apparences furent trompeuses. L’air de rien, la jeune fille se révéla sans pitié. Sa jeunesse n’est pas un libre-service pour prédateurs en col blanc. Désormais, ils étaient quittes. Chacun son poignard planté dans le cœur.
Pour des spécimens du genre, elle n’hésitait plus à entacher sa conscience de sang. La désinvolture de ce type lui avait coûté cher. Il fallait faire preuve de plus de délicatesse avant d’annoncer la perte de son voilier.
La cabine disposait d’un placard aux dimensions humaines. L’architecture du lieu lui offrit la solution. Elle lui ôta tout signe d’appartenance au personnel de bord. De taille moyenne, ses mensurations lui inspirèrent un nouveau stratagème pour filer à l’anglaise. Pour parfaire le déguisement, elle élimina ce qui lui restait de féminité dans le cabinet de toilette. Cheveux, ongles vernis, tout signe distinctif du sexe en apparence faible.
Le nom du cadavre épinglé sur sa chemise écarlate lui inspira une autre idée. Dans le placard, une étagère se rendit complice de la stupéfiante transformation. Elle dénicha une chemise blanche d’officier de la marine à sa taille, ou presque, ferma à double tour le cercueil vertical et jeta la clé dans le trou du lavabo.
Drôle de nuit. Une nuit de casino. Une nuit où l’on peut tout perdre ou tout gagner. Elle avait perdu pour un temps son rêve sacré mais gagné une autre identité. Désormais, elle s’appelait Samuel Hill.
