Histoires de meufs - Ksenia Potrapeliouk - E-Book

Histoires de meufs E-Book

Ksenia Potrapeliouk

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Beschreibung

Six décors, six histoires coup de poing. Histoires de moches, de grosses, de mal-aimées et de celles qu'on aime trop, de celles qui refusent d'être mère et celles qui rêvent à tout prix de le devenir. Histoires de celles qui grandissent dans une cité, de celles qui font de grandes études, ou qui tombent dans la prostitution. En France ou au Québec, en télétravail ou écumant les bars, avec humour ou en larmes, elles brillent, se battent et se dépassent, et nous invitent à contempler le monde à travers leurs yeux. Une écriture à bras-le-corps, entre trash et poésie des rues. "A literary female gaze"

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Seitenzahl: 142

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Remember when you were young You shone like the sun Shine on you crazy diamond

Pink Floyd

Table des matières

Playlist

Manon

J'adore

Un métier comme un autre

En Terrasse

Home Office

ZUP

Playlist

Shine On You Crazy Diamond – Pink Floyd

Wish You Were Here – Pink Floyd

Nefast Omen – Abysmal Torment

You're Lost Little Girl – The Doors

Darling – The Beatles

Don't Light My Fire – Otoboke Beaver

Stress – Justice

I Can't Stop Loving You – Ray Charles

Take Five – Dave Brubeck

Million Dollar Man – Lana Del Rey

Ta Douleur – Camille

The Message – Grandmaster Flash

Things Done Changed – The Notorious B.I.G.

Without Me – Eminem

Nés sous la même étoile – IAM

Demain c'est loin – IAM

Cinquième Soleil – Keny Arkana

Pass pass le oinj – Suprême NTM

La Boulette – Diam's

Invaders Must Die – The Prodigy

Money – Leikeli47

Gacked On Anger – Amyl and The Sniffers

Black Vagina Finda – Onyx

No Sleep Till Brooklyn – Beastie Boys

Valley Of Tears – Buddy Holly

Hard Knock Life (Ghetto Anthem) – Jay-Z

Manon

Manon est dans le train.

Elle rentre à Limoges pour le week-end, chez ses parents. La semaine elle est à Toulouse, en classe prépa.

Montauban, Cahors, Souillac. La route est magnifique, le train s'engouffre en sifflant dans des tunnels, tangue sur les viaducs, penche dangereusement sur les lignes à flanc de coteau. Mais Manon se fiche du paysage, tout ce qui l'intéresse c'est de savoir si Steph sera à Limoges ce week-end, et s'ils vont baiser.

C'est le mois d'octobre, les feuilles commencent à jaunir mais les arbres ne sont pas pressés de se dénuder ; les matins rafraîchissent. Les cours ont commencé depuis à peine plus d'un mois, mais Manon rentre scrupuleusement à Limoges tous les week-ends, malgré la montagne de devoirs à faire. Tant pis, elle potasse ses cours dans le train en se retenant de vomir parce qu'elle a le mal des transports.

L'arrêt de Brive-la-Gaillarde dure au moins vingt minutes, tout le wagon commence à s'agiter. Manon essaie de rester concentrée sur son algèbre. C'est un TER miteux et essoufflé, il s'arrête à toutes les petites gares merdiques, Saint-Germain-les-Belles, Pierre-Buffière...

Manon n'a pas un regard pour le village pittoresque niché au creux de la vallée. Elle mâche un sandwich, elle somnole, elle fixe ses cours d'un air abruti. Les équations deviennent des glyphes incompréhensibles et les lignes du cahier s'entrecroisent, une vraie géométrie non euclidienne. Elle est crevée – couchée à deux heures, debout à sept ; puis, comme tous les samedis matin, elle a eu un devoir surveillé de quatre heures. Maths, physique, chimie, ça alterne d'une semaine sur l'autre ; ce matin c'était de la physique, ondes stationnaires. Elle finit toujours en avance et se précipite à la gare de Toulouse-Matabiau.

La semaine, Manon ne dort presque plus et passe ses journées dans une sorte de brume hallucinée. Elle va parfois sur le quai des Lombards et les reflets du soleil sur l'eau de la Garonne lui donnent le vertige ; mêlés à ses larmes, ils transforment le monde en une flaque de lumière tremblotante. En à peine un mois de cours, elle commence à avoir le teint grisâtre et des cernes violacés. Ça ne se remarque par trop, parce qu'en maths sup tout le monde est plus ou moins en burn-out, les gens se mettent une pression de malade et font régulièrement des crises de nerfs. Mais ce n'est pas à cause des khôlles que Manon fait des insomnies. Elle se fout éperdument des classements aux devoirs. Elle méprise un peu ses camarades de classe qui passent leur temps à comparer leurs résultats, à parler des concours et des séries de Fourier. Qu'est-ce qu'on en a à foutre, des séries de Fourier, non mais sérieusement, qui ça intéresse, alors qu'à Limoges il y a Steph, avec ses cheveux qui sentent le tabac et le vétiver, ses épaules musclées et la sensation exquise lorsqu'il glisse ses doigts dans sa culotte.

Et les profs ! Des pauvres types qui ne comprennent rien à la vie, qui débitent les mêmes cours à longueur d'année comme des ventriloques. Les mêmes tronches que leurs élèves, mais en version périmée ; des losers, des anciens premiers de la classe qui resteront puceaux jusqu'à la fin de leur vie minable.

Elle se marre en pensant à la gueule de son prof de physique, qui lui a pris la tête parce qu'elle avait l'air ailleurs pendant son cours : « Mademoiselle, nous sommes là pour travailler, j'exige que pendant mon cours toutes vos capacités mentales soient tendues vers ce solénoïde », avait-il dit en pointant une bobine de cuivre sur son bureau. Mais quel bouffon ! Qu'il aille se faire foutre, avec son solénoïde à la con. À côté de la bite de Steph, ça fait clairement pas le poids.

Elle peut y penser pendant des heures et des heures, à tous les trucs sales qu'elle fait avec Steph, à son expression féroce quand il la regarde de haut en bas pendant qu'elle est à genoux devant lui, quand il lui tire les cheveux tellement fort qu'il lui en arrache des touffes, ou qu'il la prend dans les chiottes dégueulasses du Duc Étienne. Elle le laisse lui faire des choses qu'elle n'aurait jamais acceptées de la part d'un autre homme et lorsqu'elle y pense elle ressent à chaque fois un plaisir mêlé de honte, mais une honte coquine, agréable.

Pourquoi elle s'était inscrite dans cette foutue prépa, déjà ? Il fallait faire ses voeux en avril, les résultats des admissions tombaient en juin. Elle avait été prise à Pierre de Fermat, son premier voeu – mais d'ici-là elle n'en avait plus rien à foutre. Petit imprévu : elle a rencontré Steph à la fête de la musique. Il jouait devant un bar avec son groupe ; il s'était mis torse nu derrière sa batterie, les muscles luisants de sueur – dès que Manon l'a vu, elle a complètement vrillé. Quand il a croisé son regard, elle a eu l'impression qu'un nid de serpents s'était mis à grouiller au fond de son ventre. Une sensation qui ne l'a pas quittée depuis. Et l'autre con qui lui parle de solénoïdes ! Mais va mourir !

Dernier virage avant Limoges. En arrivant du sud, on voit la ville comme si on la tenait dans le creux de la main. Bon Dieu, qu'est-ce qu'elle a hâte. Sa culotte est trempée.

Limoges Bénédictins. Manon traîne sa valise, prend le bus place Jourdan. Ses parents habitent dans le quartier du Roussillon. Petit pavillon tranquille, le boulanger, le bureau de poste, des petits vieux tout flétris, rien à signaler. Quand sa mère ouvre la porte avec un grand sourire qui lui fait des rides au coin des yeux, Manon a soudain envie de la gifler, elle a un mouvement de dégoût devant toute cette chair molle et bienveillante. Il flotte une odeur de cannelle : « Bonjour ma chérie, je t'ai fait une tarte au pommes, ta préférée ». Bordel, elle a envie de l'éclater, cette petite bonne femme grassouillette et un peu simple, des yeux rieurs noyés dans la graisse, avec sa vieille coloration de ménagère achetée sept euros chez Carrefour. Il faut économiser l'argent pour envoyer la fille étudier dans une grande ville, une prépa scientifique, l'honneur de la famille. Ses yeux brillent de fierté quand elle en parle à ses copines, des ménagères qui, comme elle, se teignent avec des couleurs achetées au supermarché et qui grattent tous les codes promo sur radins.com. Quand elle évoque sa fille devant elles, la mère de Manon se redresse, semble grandir et pendant un instant elle paraît moins grosse et ratatinée. Alors quand Manon fait valser sa valise et se met à vociférer : « Putain mais fous-moi la paix, je rentre à peine et t'essayes direct de me gaver avec tes pâtisseries à la con, tu veux que je devienne une grosse vache comme toi, c'est ça ?!! », le sourire de sa mère s'affaisse, les coins de sa bouche retombent et son gros menton se met à trembler comme de la gelée. Le stress des études, ils lui martyrisent sa fille. La pauvre, elle travaille tellement dur, elle ne sait plus ce qu'elle dit.

Manon traverse le couloir à grandes enjambées furieuses et claque la porte de sa chambre. Le choc. Elle n'avait jamais remarqué à quel point cet endroit était moche et ridicule. Papier peint rose pâle, abat-jour à froufrou, des posters de groupes de Kpop. La honte ! Jamais elle ne pourrait inviter Steph ici. Un gars comme lui, dans cette chambre de nunuche !

Elle avait eu une adolescence tranquille, pas de crise, pas d'histoires, une ligne droite. Il paraît que les jeunes normaux se mettent à avoir des problèmes, fuguent, prennent de la drogue et crachent sur leurs parents. Comment a-t-elle pu rester pendant tout ce temps dans cette chambre de petite fille attardée, à lire des shōjo en écoutant ces puceaux de Coréens ? Pourquoi n'a-t-elle jamais réussi à être cool ? C'est peut-être pour ça qu'elle a toujours été si bonne élève, peut-être qu'on devient brillant pour compenser des choses qu'on n'arrive pas à vivre dans la vraie vie ? Elle a un frisson d'horreur lorsqu'elle s'imagine soudain devenir comme un de ses profs bigleux, qui se branlent sûrement en pensant à des solénoïdes.

Manon se sent oppressée dans cet endroit où elle a l'impression d'être une étrangère. Elle arrache ses vêtements et se plante devant la glace. Ce bide répugnant ! Elle arrive à le prendre à pleines mains. Ces seins qui débordent et coulent comme des oeufs au plat. Un monstre. Elle se pince le ventre très fort entre deux ongles, tellement fort qu'elle s'arrache presque un bout de peau. Si seulement on pouvait prendre un cutter et peler tout ce gras comme une vieille orange ! Elle trouvera un moyen. Hors de question qu'elle reste toute sa vie un tas de graisse comme sa mère. Elle n'en prendra pas une bouchée, de sa tarte aux pommes ; d'ailleurs c'est décidé, elle ne mangera rien du week-end, comme ça peut-être que son ventre sera un peu moins gonflé quand elle verra Steph.

Elle sent ses aisselles et trouve qu'elle pue la transpiration. Une truie qui pue la sueur ! Pas étonnant que Steph n'assume pas de s'afficher avec elle, elle a déjà du mal à croire qu'un gars comme lui daigne la baiser.

Manon pose son téléphone bien en vue sur son bureau. Elle attend.

Son Steph, elle ne le voit qu'au compte-goutte. Elle se console en se disant que c'est parce qu'il n'habite pas sur Limoges. Il ne vient que les week-ends lui aussi, la semaine il est à Saint-Junien, à vingt minutes en voiture, il bosse dans une usine de papier. Leur relation ressemble donc à peu près à ceci : il ne l'appelle jamais, sauf en fin de semaine, pour lui dire qu'il est posé au Duc – et alors elle accourt, comme une chienne en chaleur. La semaine, ils n'ont aucun contact. Pourtant Dieu sait qu'elle en rêve ; elle ne dort pas de la nuit par peur de rater un texto, dès qu'elle commence à s'assoupir elle sursaute car elle croit entendre son portable vibrer. Jamais elle n'oserait appeler la première.

Des fois, il fait une répèt' avec ses potes avant d'aller au bar, dans un local insalubre en Bords de Vienne. Il l'a déjà emmenée et elle s'est sentie incroyablement privilégiée, élue. Elle est restée assise comme une cruche sur la petite banquette, à écouter cette musique de sauvages dont les basses faisaient vibrer sa cage thoracique. Elle se sentait une limace à côté de ces corps agiles et musclés de jeunes hommes possédés par la musique. La tête lui tournait à cause de l'odeur de beuh à laquelle elle n'était pas habituée et après ça elle a eu des acouphènes pendant une bonne semaine. N'empêche qu'elle aurait donné n'importe quoi pour retourner dans ce local crasseux qui sentait le moisi, n'importe quoi pour voir Steph jouer de la batterie torse nu, ses muscles luisants de sueur. Pour sentir qu'elle était sa meuf.

Steph la prévient toujours au dernier moment. Mais elle anticipe, et au lieu de bosser ses cours elle passe tout son samedi après-midi à se préparer religieusement pour leur rencard.

D'abord, le récurage. Annihiler cette maudite odeur corporelle. Elle dissout dans l'eau chaude une bombe de bain « Groovy Kind Of Love » de Lush, trébuche en entrant dans la baignoire. Je vais tout faire déborder, avec mon gros cul. Elle inspecte le moindre recoin de son corps avec l’intransigeance d'un jury de concours de beauté. Elle frotte consciencieusement chaque repli de sa peau, horrifiée à l'idée que puisse s'y installer une mycose malodorante. Munie d'un rasoir, elle élimine le moindre poil de ses mollets, puis de ses cuisses, en maudissant leur consistance gélatineuse. Elle a l'impression d'avoir pris au moins dix kilos depuis la rentrée ! Son corps lui paraît plus mou et flasque que jamais. Ses cuisses ont vraiment l'aspect d'une peau d'orange, ses doigts ressemblent à des knacki, encore plus boursouflés avec l'eau du bain ; elle a beau se contorsionner dans tous les sens mais elle n'arrive pas à bien voir la zone du périnée, elle est obligée de se raser à l'aveuglette, s'entaillant les lèvres par endroits. Un filet de sang s'échappe dans la baignoire.

Son sexe est enfin aussi lisse que celui d'une petite fille. Elle se met un pschitt de parfum entre les jambes et se retient de pousser un hurlement, tellement la brûlure est intense sur les coupures fraîches. Elle se met de la crème hydratante, un voile parfumé pour le corps à l'odeur écoeurante de patchouli. Elle se sèche longuement les cheveux, qu'elle trouve affreusement ternes, d'une couleur navrante de paillasson défraîchi. Si seulement elle savait se coiffer, se faire des brushings, se maquiller comme une vraie fille, se mettre en valeur.

De retour dans sa chambre, Manon se laisse tomber lourdement sur son petit lit d'adolescente, dont le sommier émet des grincements de protestation. Pourquoi y a-t-il cette affreuse figurine de fée sur sa table de chevet ? Cette housse de couette Disney, et ces stupides fleurs imprimées sur les rideaux en dentelle ?

L'algèbre attend sagement sur un coin du bureau. Le téléphone trône au milieu, désespérément silencieux.

Par dépit, Manon se met à regarder un tutoriel de maquillage sur Youtube. C'est affolant, la quantité de produits qu'il faut se mettre sur la tronche pour être belle. Pas étonnant que Steph ne se presse pas pour l'appeler, avec les valises qu'elle a sous les yeux. C'est ça qu'ils devraient nous apprendre à l'école, enrage Manon ; elle s'est faite arnaquer, les meufs qui font un CAP esthétique ne savent peut-être pas calculer des intégrales triples, mais au moins elles savent s'apprêter. Ah, les intégrales triples... Ça lui fait une belle jambe, en ce moment !

Manon décide de tenter le coup. Elle se faufile de nouveau dans la salle de bains et fouille dans les affaires de sa mère. De la merde, du maquillage de supermarché, mais ce sera toujours ça. Elle essaie de suivre le tuto. Le fond de teint n'a pas la bonne couleur – trop sombre ; mais une fois qu'elle l'a étalé, avec l'anti-cernes, la poudre, le blush, et un fard pailleté pour remplacer le highlighter, Manon trouve qu'il y a quand même du mieux. Elle a l'air de sortir d'une séance d'UV foirée, mais c'est tout de même moins pire qu'au naturel. Elle continue de suivre les gestes de la youtubeuse, qui a sûrement fait une école d'art pour réussir à se peindre les yeux aussi savamment. Il y a au moins dix fards différents sur ses paupières, appliqués avec un subtil dégradé. La palette de Manon manque de nuances, mais elle ne se laisse pas démonter, la prépa ça développe malgré tout une certaine ténacité. Elle suit le tuto jusqu'au bout : ça a le mérite de l'empêcher de devenir folle, parce que le portable ne sonne toujours pas.

Un dernier coup de recourbe-cils, une goutte de gloss par-dessus le rouge à lèvres – Manon est prête. La voilà qui attend, un pli anxieux au milieu du front – grosse fille balourde, fardée comme une pétasse, toutes les fibres de son corps tendues vers le téléphone posé devant elle.

Pendant ce temps, Steph est assis bien tranquillement à la terrasse du Duc Étienne et il en est déjà à sa troisième pinte de bière.

« Bah alors, elle est pas là ce soir, bouboule ? », lance Fred, le bassiste du groupe. Steph fait une grimace, il n'aime pas être associé aux moches. « Je ne vois pas de qui tu parles », dit-il en glissant ostensiblement la main sous la jupe de la fille assise à côté de lui, qui glousse de plaisir.