Un métier comme un autre - Ksenia Potrapeliouk - E-Book

Un métier comme un autre E-Book

Ksenia Potrapeliouk

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Beschreibung

Montréal en hiver. A l'heure où la plupart des habitants se rendent à leur travail, Florence attend un homme dans son salon de massage érotique. Cette journée va faire voler en éclats les faux-semblants qui jalonnent son existence. Ce court récit est un pamphlet enflammé contre la prostitution et la société marchande. « Elle n'était pas une pute : elle était "travailleuse du sexe". Elle avait des horaires, un tarif, un catalogue de prestations. Un job comme un autre. Tous ces éléments de langage avaient pour but d'aseptiser la réalité crue, trop brutale pour être appréhendée sans filtre : que la prostitution est une chose sordide, dégradante, même lorsqu'elle se pratique sur une table de massage désinfectée, sous une guirlande lumineuse et dans des effluves de parfum. Florence sait que pour les hommes qui la payent, elle est au mieux un fantasme, au pire un réceptacle de haine et de mépris - mais en aucun cas un être humain. »

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Seitenzahl: 46

Veröffentlichungsjahr: 2021

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There's a lady who's sure

All that glitters is gold

And she's buying a stairway to Heaven

Led Zeppelin

Florence se réchauffait les mains en serrant son gobelet de café Tim Hortons. Une douce chaleur se propageait agréablement à travers ses gants. Le breuvage trop clair, au goût insipide, avait au moins ce mérite : par –25 °C, Florence pouvait profiter de sa chaleur en attendant l'autobus au métro Cartier.

Comme tous les matins, elle venait de traverser l'île de Montréal par la ligne orange, jusqu'à la station Cartier à Laval. Avalant la dernière gorgée de son jus de chaussette désormais refroidi, elle monta dans un bus qui parcourait le boulevard des Laurentides et descendit à un croisement anonyme. Elle parcourut quelques mètres sur le trottoir jusqu'à un petit immeuble en brique en luttant pour garder l'équilibre sur les plaques de verglas, pelleta un peu de neige qui s'était accumulée devant l'entrée pendant la nuit, et descendit les marches jusqu'à un appartement en demi-sous-sol.

Kim était déjà sur place, postant les annonces et prenant les rendez-vous pour la journée. Dans ce business, il fallait se lever tôt. Florence insistait pour que sa réceptionniste soit à son poste dès huit heures du matin. Contrairement à ce que l'on pouvait croire, le meilleur moment pour les affaires était entre 9h et 18h : aux horaires de bureau réguliers. Il était plus facile pour les hommes de trouver un créneau dans la journée, ils s'arrangeaient pour quitter leur travail pendant une heure ou deux, ou lors de la pause de midi. Le soir c'était beaucoup plus compliqué : ils étaient en famille, il leur fallait inventer un prétexte pour sortir, etc. C'était aussi plus dangereux : les filles qui travaillaient le soir et la nuit avaient plus de risques de tomber sur un détraqué, sur un mec bizarre ou alcoolisé. Alors, tous les jours à 18h, Florence raccrochait sa blouse et reprenait l'autobus en sens inverse, redescendant le boulevard jusqu'à la station de métro. Elle traversait de nouveau Montréal, descendait sur la rive sud et cheminait jusqu'au pavillon où son compagnon ne tardait pas à la rejoindre. Elle pouvait ainsi garder les apparences d'une vie de bureau ordinaire.

« Hello, babe, tu es déjà bookée jusqu'à deux heures », annonça Kim fièrement.

Parfait. Cette fille était une perle rare, dans ce milieu. Elle ne se droguait pas trop, sa voix posée et caressante mettait les clients à l'aise au téléphone, et elle sentait tout de suite quand le type au bout du fil était un peu louche. Dans ce cas, elle lui disait sur un ton suave : « Béatrice n'a plus de disponibilités aujourd'hui, essayez de rappeler demain ! ». Puis elle bloquait le numéro.

« Ne prends plus de rendez-vous après cinq heures, dit Florence, je quitte plus tôt ce soir. Je dois récupérer Christophe à l'hôpital.

– D'accord, ma chérie. Comment il va, ton chum1 ?

– Pas fort », répondit-elle évasivement.

Inutile de se répandre en explications : la règle tacite était de parler le moins possible de sa vie privée. Kim se contenta d'acquiescer, sans cesser de mâcher bruyamment son chewing-gum.

Florence fit le tour de sa salle, mit en marche un diffuseur de parfum et alluma une guirlande lumineuse pour créer une ambiance tamisée. Les petites fenêtres au ras du plafond étaient soigneusement occultées par des rideaux opaques, mais elles étaient de toute manière bloquées par des congères à l'extérieur : l'avantage de disposer d'un appartement en demi-sous-sol.

Florence avait choisi cette adresse selon plusieurs critères, dont le principal était la discrétion. Elle avait installé son salon dans un immeuble tout à fait ordinaire, loin des avenues surpeuplées du centre-ville de Montréal. Cela lui évitait les hordes de touristes avinés pendant le Grand Prix2, les gens de passage et les enterrements de vie de garçon. Ce n'était pas un de ces endroits à la devanture explicite, comme le « Bar EXXXotica » ou le « Super Sexe », avec des néons et des photos de femmes dévêtues à l'entrée. Non, elle avait installé son salon dans un petit immeuble tranquille à Laval, avec une plaque à peine visible à l'entrée :

MASSAGE

C'était la discrétion avant tout.

Florence mit en marche le chauffage d'appoint pour que la température monte plus vite : hors de question que les clients aient froid. Elle désinfecta la table de massage, s'assura que les serviettes étaient bien pliées, qu'il ne manquait pas de kleenex ni de préservatifs dans la corbeille discrètement placée à portée de main, glissa un album de Lana Del Rey dans la fente du lecteur et partit se maquiller.

Elle s'installa devant sa coiffeuse.

Dans une petite pièce adjacente transformée en bureau se trouvait Kim : Florence l'entendait plaisanter au téléphone avec un rire niais.

« Quelle actrice, cette fille, il faut absolument que je la garde », se dit-elle.

Une réceptionniste fiable et efficace, c'était rarissime. Florence avait longtemps travaillé seule, par défiance envers les autres femelles. Elle n'avait jamais connu de solidarité féminine, dans ce milieu où le cynisme et l'individualisme étaient la règle. Pendant des années, elle avait posté elle-même ses annonces et pris ses rendez-vous. Mais cela lui faisait perdre des clients – elle ratait des appels, ne pouvant pas répondre au téléphone pendant qu'elle était en séance.

Florence avait donc calculé qu'en payant quelqu'un pour faire ces tâches « administratives », elle pouvait se faire trois ou quatre clients supplémentaires, soit six cents dollars de plus par jour