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Cette recherche se penche sur les origines de la profession d'hôtesse de l'air, profession fastueuse et glamour s'il en est.
À la fois maîtresse de maison et princesse à bord, l'hôtesse de l'air va personnifier une compagnie aérienne et un pays. En Belgique, dès 1946, ces premières femmes à entrer en nombre dans le monde de l'aviation depuis peu civile le font par leurs qualités « naturellement » féminines. C'est leur féminité qui est érigée en qualité professionnelle.
Au sein de la Sabena, le faste des année '50 va laisser place aux revendications des années '60. Ces femmes jeunes, célibataires et sans enfants, clauses prévues par leur contrat, vont réclamer l'égalité de carrière avec leurs collègues
stewards. Elles s'organisent en une union professionnelle spécifiquement féminine : la
Belgian Corporation of Flying Hostesses. Ce faisant, elles écrivent tant une page de l'histoire du féminisme en Belgique que du droit européen en matière d'égalité des traitements.
Du mythe à la lutte féministe, se pose en filigrane la question de la construction d'un éternel féminin à l'intérieur de la profession.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Vanessa D'Hooghe est licenciée et doctorante en histoire contemporaine de l'Université Libre de Bruxelles. Spécialisée en histoire du genre, ses recherches portent sur l'histoire des modèles de féminité et de masculinité dans les années 1960 et 1970 en Belgique et en France. La présente recherche a obtenu le prix de l'Université des femmes en 2007.
Vanessa D'Hooghe est membre de l'Unité de recherche SAGES (Savoirs, Genre et Sociétés), ULB.
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Seitenzahl: 337
Veröffentlichungsjahr: 2021
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H Ô T E S S E D E L ’ A I R
INITIALES
Collection dirigée parPierre Van den Dungen
DANS LA MÊME COLLECTION
Vanessa D’Hooghe
Hôtesse de l’air,
Origines et évolution d’une « profession de rêve… »
en Belgique (1946-1980)
Sara Tavares Gouveia
Au cœur de l’intime,
Nuit de noces et lune de miel
en Belgique (1820-1930)
Laura Di Spurio
Le Temps de l’Amour,
Jeunesse et sexualité en Belgique francophone (1945-1968)
Vanessa D’Hooghe
Hôtesse de l’air
Origines et évolution d’une
« profession de rêve… » en Belgique
(1946-1980)
Essai
www.lecri.be [email protected]
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6692-7
© Le Cri édition, pour la présente édition
Avenue Léopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : Romy Schneider dans « Mademoiselle Ange » (Geza Radvanyi, 1959) @ ddp images.
[ddp images has not charged any fees or duties for the supply and use of this photo.]
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Remerciements
Merci à Monique Genonceaux pour son enthousiasme, son aide et ses encouragements lors de la recherche, à Valérie Piette pour ses conseils et son soutien, à Els Flour, pour son aide dans les archives féministes et sa disponibilité, à Mouchka Stassart, Marthe Arents, Cécile Gosez, Hélène Van Wersch pour leur témoignage, à Freddy Hebbelinck, Pierre De Brauwer, Guy Vanthemsche, pour leur aide dans l’approche des archives de la Sabena, à l’Amicale des hôtesses de l’air de Belgique, pour leur accueil, à Quentin Bilquez, pour son soutien, à Gaëlle D’Hooghe, Héliciane Gesnot et Laurence Bayet, pour leurs relectures et transcriptions d’interviews ainsi qu’aux nombreuses autres personnes rencontrées au cours de la réalisation de cette recherche…
Le métier d’hôtesse de l’air est né de l’essor de l’aviation, sans lequel cette profession n’aurait pas vu le jour et auquel elle doit une grande partie de son faste. Mais bien plus que les balbutiements de l’aviation du début duxxesiècle, les deux faits qui nous intéressent trouvent place au début des années 1930 : au moment même où l’on « expérimente », en la personne d’Helen Church (une infirmière américaine) les premières hôtesses de l’air sur la ligne San Francisco-Chicago1, une quinzaine d’années avant la première hôtesse de l’air belge. Étonnamment alors, les« hôtesses » sont des hommes et les seules femmes connues dans le monde de l’aviation le sont pour avoir battu les records de l’aviation sportive. En effet, en 1931, les femmes étaient détentrices des trois quarts des exploits reconnus internationalement2. L’année 1910 voit les premières femmes obtenir la licence de pilote en Europe. La première fut la baronne de Laroche en France, suivie six mois plus tard par la tournaisienne Hélène Dutrieu3. Ces femmes pilotes suscitent alors un réel engouement populaire. En ce qui concerne le service à bord de l’aviation commerciale, le personnel navigant uniquement masculin était issu de milieux liés à l’hôtellerie4. Il faut attendre encore quelques années pour que les journaux féminins de l’époque se posent la question de la véritable place des femmes dans l’aviation. Les records ne sont que quelques exceptions qui, sans rien enlever aux difficultés qu’ont rencontrées ces femmes à se faire une place dans un monde essentiellement masculin, mettent en lumière que seule une certaine catégorie de femmes déterminées ou issues de milieux sociaux aisés peuvent faire de ce loisir coûteux une passion et une profession. Soulignons que la licence de pilote de ligne est interdite aux femmes et qu’un peu partout dans le monde, elles volent, quand cela leur est possible, dans l’aviation sportive, publicitaire ou de petit tourisme5. Sauf peut-être en U.R.S.S. où des experts aéronautiques de l’union des soviets affirment que « les femmes ont un système respiratoire plus résistant que celui des hommes, (…) elles se ressentent moins de la raréfaction de l’air et des hautes altitudes, si bien qu’avec de l’entraînement elles peuvent devenir d’excellents pilotes »6. D’après ces experts si l’on donnait aux femmes appartenant à l’aéronautique deux mois de vacances par an et six mois de vacances spéciales tous les deux ans en cas de maternité, elles surpasseraient les hommes dans le domaine de l’aviation sous tous les rapports et sans exceptions. Mais ce qui préoccupe vraiment les journaux féminins au début des années 1930, c’est la place des femmes dans l’industrie aéronautique et les flagrantes différences de salaire qu’elles connaissent par rapport aux salaires de leurs collègues masculins, comme c’est alors le cas dans la plupart des usines7. Les premières femmes à exercer une profession à bord d’un avion dans le sens régulier et rémunéré du terme sont les infirmières de la Croix-Rouge. Dans le cadre de ce qu’on appelle une « aviation sanitaire » des infirmières sont formées afin d’accompagner au mieux des malades8. En effet, la profession d’infirmière, légitimement reconnue aux femmes et désertée par les hommes, combine sentiment maternel, serviabilité et sécurité et préfigure ainsi les futures qualités de l’hôtesse de l’air. Mais en tant que telle, la profession d’hôtesse de l’air se répand à partirde1935 auxétats-Unis9. En Belgique, la première hôtesse de l’air prend son service en 1946 pour la Sabena10.
Voilà donc les débuts d’une profession où la réalité est en dialogue constant avec le mythe et au-delà de celui-ci, avec l’image d’un pays et d’une culture. Les hôtesses voleront très haut, dans un monde où les stars, le glamour et le faste se disputent la première place devant l’objectif des photographes de presse ou de mode11. Bien au-dessus des préoccupations du « personnel rampant », comme il est parfois appelé dans le jargon d’une compagnie, le personnel volant — quelle que soit sa fonction ou son grade — se partage également la fierté et l’admiration du public. Les hôtesses de l’air évoluent dans une réalité complexe dans laquelle les femmes, par le choix de leur profession, auraient résolu de rester d’éternelles jeunes femmes disponibles, belles et sans enfant, largement aidées ou plutôt contraintes en cela par le contrat qu’elles ont signé à leur entrée dans la compagnie12. En effet, celui-ci prend fin en cas de mariage ou de maternité et l’hôtesse est remerciée à l’âge de 40 ans. Nous verrons que si le métier est proche de celui de l’infirmière et de bien d’autres professions féminines ou qui se féminisent avec l’investissement du secteur tertiaire par les femmes, le mythe qui entoure l’hôtesse de l’air comporte bien des spécificités. Les concours de beauté auxquels les représentantes de la profession vont participer dans les années 1950 et 1960 en font partie et ne font que le renforcer.
Mais les hôtesses de l’air redescendent aussi sur terre, les deux pieds bien ancrés sur le tarmac de l’aéroport de Zaventem lors d’une manifestation en 1974 afin de révéler pour la première fois au public la face cachée d’un mythe et d’obtenir plus de considération et un contrat identique à celui desstewards13. C’est également une hôtesse de l’air de la Sabena, Gabrielle Defrenne, qui se lance dans une série de procès à retentissement européen qui donneront sens à l’article 119 du Traité de Rome faisant ainsi écho au combat mené quelques années plus tôt par les ouvrières de la FN d’Herstal. Cet article ô combien célèbre énonce le principe d’égalité des rémunérations dans la CEE. Gabrielle Defrenne le dotera d’une jurisprudence encore en vigueur aujourd’hui. Le long combat contre les discriminations de carrière mené par les hôtesses de l’air s’inscrit dans l’histoire de la Sabena, Société Anonyme Belge d’Exploitation de la Navigation Aérienne. S’il y a un lien évident entre la beauté d’une hôtesse de l’air, ambassadrice d’un pays à l’étranger et l’image nationale ainsi que, parallèlement, entre la bonne santé de la compagnie et l’excellence du service à bord qui y contribue fortement, il est d’autant plus actif dans le cas de la Sabena. En effet, le déficit chronique de l’entreprise renforce la pression qui pèse sur les épaules du personnel navigant de cabine et son statut hybride de société privée au capital apporté dans des proportions fluctuantes mais toujours imposantes par l’état belge ajoute au caractère national de la profession d’hôtesse de l’air, véritable image de marque de la compagnie portée aux nues dans les campagnes publicitaires.
C’est aussi à l’intérieur de la Sabena que naît en 1971 la « Belgian Corporation of Flying Hostesses »14, exemple particulièrement parlant d’une union professionnelle exclusivement féminine et de plus, féministe. Nous verrons ensemble ses débuts difficiles et au travers de son action, les différentes victoires d’étapes vers l’égalité de carrière. Mais nous replacerons aussi la BCFH dans le contexte de l’époque, quelques années après la grève des ouvrières de la Fabrique Nationale d’armes de Herstal en 1966 et en pleine nouvelle vague féministe belge15. Bien que cette union professionnelle ait la volonté de s’inscrire dans un combat plus large pour les droits des femmes dans le monde du travail, les caractéristiques propres à la profession d’hôtesse de l’air sont à prendre en compte. Si le mythe peut être un bref instant un handicap pour se faire reconnaître comme travailleuse à part entière, l’image populaire et la position d’ambassadrice de la Belgique à l’étranger de l’hôtesse de l’air seront bien vite mises à profit.
Cet ouvrage envisage la profession d’hôtesse de l’air sous deux angles distincts : celui du mythe et celui de la réalité. Il s’agit là d’une division méthodologique qui se justifie chronologiquement en ce que le mythe naît avec les débuts très particuliers d’une profession pour le moins particulière et subsiste tant que les hôtesses de l’air elles-mêmes ne s’y heurtent pas. Dès la fin des années 1960, à l’étroit dans un contrat qui limite leur carrière tant qu’il préserve l’image stéréotypée de la profession, quelques hôtesses de l’air se lanceront dans une lutte qui allie revendications professionnelles et démythification. Il est donc essentiel pour la compréhension de passer de l’un à l’autre, de reconstruire pierre par pierre les contours de la profession telle qu’elle a été pensée à l’époque pour la déconstruire avec les actrices de cette déconstruction dans une toute autre époque. Cette approche tente de faire le lien entre la féminisation du métier, l’éternel féminin et la féminité qui s’élaborent autour de la profession d’hôtesse de l’air et en constituent le mythe et ce qui empêche la fonction de devenir carrière. Nous suivrons le chemin qui va de l’élaboration d’une féminité, prenant sa source dans une certaine idée d’un éternel féminin des années 1930 et 1940 à la remise en question de celle-ci, lorsqu’il apparaît qu’elle est un frein à l’émancipation et à la considération de la profession dans les années 1970. La première période étudiée est caractérisée par l’augmentation des femmes dans la population active et par la féminisation du secteur tertiaire. Cette féminisation est à comprendre de deux façons : elle résulte tant de la représentation plus grande des femmes dans ce secteur que de la création d’une féminité « consommable » propre au processus de service et de vente. La seconde période étudiée voit la naissance du néo-féminisme en Belgique. En effet, après avoir étudié l’éternel féminin dans la profession d’hôtesse de l’air sous plusieurs angles et s’être questionné sur l’émergence de la profession d’hôtesse dans le secteur tertiaire, il s’agit de replacer la lutte dans son contexte. L’union professionnelle créée par quelques hôtesses de l’air de la Sabena mène à une interrogation plus large sur les spécificités d’une organisation professionnelle indépendante de la part de femmes, quelques années après la grève retentissante des ouvrières de la Fabrique Nationale d’armes de Herstal. La « Belgian Corporation of Flying Hostesses » prend en effet sa source dans un monde syndical qui se veut mixte mais reste essentiellement masculin. Elle trouve également sa place à l’intérieur d’une entreprise qui, dans le cas qui nous occupe, se caractérise par son paternalisme, tant par sa volonté d’établir en son sein un climat familial que du point de vue des rapports entre les genres. L’autre question est de savoir jusqu’à quel point le combat des hôtesses de l’air pour leur carrière peut être considéré comme une lutte féministe telle que celles qui ont eu cours dans les années 1960 et 1970. La présence de comités féministes aux manifestations suffit-elle pour qualifier le phénomène de féministe ? Du contexte de l’époque ou de l’évolution interne de la profession, quel est le facteur qui fut le plus déterminant dans la prise de conscience des hôtesses de l’air des inégalités qu’elles avaient à subir ? Quelle était la volonté des hôtesses de l’air de s’inscrire dans le mouvement féministe global des années 1970 ? Comme nous pouvons nous y attendre, il n’y a pas de réponse univoque à ces questions. C’est pourquoi un démêlage attentif des actions entreprises par les quelques représentantes de la profession, depuis les procès Defrenne à l’activité de la BCFH, prend toute son importance.
La profession d’hôtesse de l’air se base sur l’idée qu’un certain nombre de qualités et de tâches sont naturelles aux femmes, inscrites dans leur corps et leur psychologie. Ces qualités et tâches sont transposées dans le monde du travail, associées à une définition précise de l’apparence physique requise pour exercer la profession. Le « caractère » féminin, sur lequel le métier se construit, est vu comme inné, éternel et invariable. Cette recherche s’attache donc à l’image de l’hôtesse de l’air comme construction sociale et culturelle. Elle est l’occasion d’observer le modèle social et culturel de féminité (de la même façon qu’il existe un modèle de masculinité) et une certaine idée de l’éternel féminin à l’œuvre dans le cadre d’une profession.
Ce faisant, cette recherche se place au cœur de l’histoire du genre et apporte une pierre à l’histoire du travail des femmes. Le modèle bourgeois de la femme au foyer, construit auxixesiècle, a longtemps occulté le fait que les femmes ont toujours travaillé16. Si les travailleuses sont largement invisibles dans les statistiques du travail, celles qui dénombrent les célibataires, veuves ou divorcées — en Belgique, les recensements indiquent qu’elles sont entre 55 et 57% des femmes en âge d’être mariées tout au long duxixesiècle — démontrent que ce modèlen’est pas celui qui est le plus répandu bien qu’il soit celui qui s’impose avec le plus de force17. En outre, aborder la question du travail des femmes par le biais des femmes sans mari pour subvenir à leurs besoins occulte la large part du travail des femmes mariées : les épouses d’agriculteurs, d’artisans ou de commerçants18. De même, les tâches qui s’effectuent à l’intérieur de la sphère privée (l’industrie rurale ou l’industrie textile, par exemple, donnaient lieu à beaucoup de métiers qui s’effectuaient à domicile) ou les activités qui ne sont pas toujours reconnues par un salaire (blanchisseuse, lingère,…) participent à l’invisibilité et rendent difficile l’écriture de l’histoire du travail des femmes.
L’occultation du travail des femmes vient également du fait que la profession ne s’inscrit pas dans le modèle classique de féminité alors qu’elle est constitutive de la masculinité, en raison de la division sexuée des rôles et des domaines d’activité dans nos sociétés. D’où l’enjeu que représente l’entrée des femmes dans ce bastion masculin, à fortiori dans des professions jugées masculines et prestigieuses. À la fin duxixesiècle, les premières femmes avocates ou médecins n’ont exercé le métier pour lequel elles avaient été formées qu’après un long combat pour l’ouverture de la profession aux femmes19. Le travail comme vecteur de l’identité masculine se donne alors à voir tant il semble menacé. Par ailleurs, exercer un métier d’homme, pour une femme, signifie une perte de sa féminité, ne plus exactement être femme.
La controverse autour de l’emploi féminin, qu’il vole aux hommes le prestige d’une profession ou plus pragmatiquement leur place au sein d’une entreprise, cache mal le fait que les femmes exercent le plus souvent des professions féminines au sein desquelles elles n’entrent pas en concurrence avec les hommes. Même si elles mettent à mal l’image de la femme au foyer, les professions féminines inquiètent moins car elle recomposent, à l’intérieur du domaine de l’emploi, la division sexuée des rôles et des sphères d’activité. Entrer dans le monde du travail par la porte de la féminité parait naturel et justifie même l’emploi féminin. Les femmes trouvent adéquatement leur place dans le monde du travail lorsque l’activité salariée prolonge l’activité maternelle ou ménagère. C’est le cas pour les professions d’infirmières, d’assistantes sociales ou encore d’institutrices20. En outre, sont reconnues aux femmes « Souplesse du corps, agilité des doigts — ces « doigts de fée », habiles à la couture et au piano, propédeutique du clavier de la dactylo et de la sténotypiste —, dextérité qui fait merveille dans les montages électroniques de précision, patience, voire passivité qui prédispose à l’exécution, douceur »21. Autant de qualités qui en font de bonnes ouvrières « demoiselles » du téléphone ou secrétaires. C’est au tournant duxixesiècle et duxxesiècle que se raisonne cette segmentation du « marché » du travail, selon l’idée que les hommes créent et les femmes reproduisent, alors qu’augmente le nombre d’employées de bureau22.
Étudier la profession d’hôtesse de l’air fait non seulement le constat de cette fort adéquate utilisation de la féminité qui explose après la Seconde Guerre mondiale avec l’entrée massive des femmes dans le secteur tertiaire mais, la voyant à l’œuvre, en étudie également toutes les implications. En effet, lorsqu’est mise en avant l’identité féminine de la travailleuse, elle supplante souvent une éventuelle identité professionnelle. Lorsque les aptitudes sont considérées naturelles, elles ne doivent rien à l’apprentissage, aux qualifications ou à l’effort.
L’identité professionnelle se définit également en termes de carrière. Or, pour en revenir à l’invisibilité du travail des femmes tant dans les statistiques que dans l’histoire, Sylvie Schweitzer se demande très justement comment se définit une femme qui fut « successivement ouvrière dans une tréfilerie, femme de ménage, vendeuse dans un grand magasin, employée dans un service de statistique ? »23. Dans les chiffres, sous quelle dénomination l’historien-ne retrouvera cette femme dont la vie active fut segmentée par le mariage, les naissances ou l’éducation des enfants ? De plus en plus, dans cette élaboration d’une histoire du travail « qui ne s’écrirait plus seulement au « masculin neutre »24, le rapport à la carrière vient compléter le simple dénombrement des travailleuses au cours des siècles. La question n’est plus seulement combien de femmes ont travaillé ou travaillent mais bien l’évolution du rapport au métier, à la profession et donc à l’identité professionnelle. Cette évolution est également sensible lorsque les femmes sans emploi ne se disent plus femmes au foyer mais chômeuses. Lorsque dans les années 1960 les hôtesses de l’air veulent voir disparaître les limites à leur contrat d’emploi (à savoir le mariage, la maternité et l’âge), elles témoignent, au sein d’un mouvement plus large des travailleuses en faveur de l’égalité des traitements, d’un moment charnière. Elles envisagent leur activité non plus comme une parenthèse entre la vie de jeune fille et celle de femme mariée mais comme un métier et une carrière.
Si le travail est un vecteur d’identité, le syndicalisme l’est également. L’histoire du syndicalisme a d’abord été écrite par ses pères dans un souci d’asseoir le militantisme et l’identité du mouvement, avant d’être investiguée par les sociologues et les historien-ne-s sous l’angle d’une tendance syndicale ou d’un secteur d’activité25. Les luttes et les grèves peuvent faire l’histoire d’une profession. Elles participent à la force de son identité et agissent sur le sentiment d’appartenance. C’est notamment le cas pour les cheminots français dont l’histoire s’écrit au rythme de ses luttes sociales, ne serait-ce que par les nombreuses grèves menées sous l’Occupation, signant leur engagement dans la résistance. La combativité fait partie de l’identité du cheminot et inversement, l’image du travailleur du rail est devenue l’un des symboles de la lutte ouvrière. Autre exemple français : l’histoire des filles des chèques postaux est écrite par une militante comme une contribution au syndicalisme des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT)26. Cela laisse entrevoir son attachement à la cause, ce qui n’enlève rien à la qualité de l’ouvrage. Celui-ci explique comment ces femmes prennent goût à la lutte collective en 1968, année marquée non seulement par son fameux mois de mai mais aussi par l’automatisation du traitement des chèques postaux27. Attendue comme une amélioration des conditions de travail, cette automatisation le segmente et le déqualifie. Naît alors un syndicalisme féminin fort, surprenant la direction et les collègues masculins, qui écrit une page de l’histoire des travailleuses des PTT.
Le syndicalisme se conjugue également avec le genre, lorsqu’une lutte sociale doit composer avec une féminité ou une masculinité fortement constitutive de l’image d’une profession. Quand Michel Pigenet étudie le cas des dockers français, il dit se trouver au cœur « des processus croisés de construction des identités de genre, de métier et de classe »28. Dans cette profession qui connaît une forte pénibilité, l’image d’une virilité robuste et pouvant à l’occasion se montrer violente dans la lutte est un élément à part entière de la solidarité professionnelle. Par ailleurs, se prémunir des risques par le respect des mesures de sécurité — dans ce métier pourtant dangereux — ou ne pas tenir l’alcool, c’est manquer de virilité et risquer de ne plus faire partie du groupe. En conséquence, l’auteur constate que les dockers battent tous les records d’accidents professionnels. « Intermittence, modicité des tarifs, savoir-faire occultés par l’omniprésente référence aux aptitudes musculaires « naturelles », etc., les conventions qui, dans la seconde moitié duxixesiècle, ont régenté l’exercice et la représentation de la profession ressemblent, à s’y méprendre, à celles qui s’appliquaient alors aux métiers de… femme. »29. L’enjeu, quand le travail des dockers devient plus technique au tournant des années 1960-1970, est de se défaire du stéréotype genré du « tas de muscles » pour pouvoir prétendre à ces postes qui demandent une formation plus poussée.
La lutte sociale des hôtesses de l’air mêle elle aussi genre et syndicalisme, bien au-delà de la « prise de conscience du droit au travail des femmes »30qui a touché de nombreux secteurs d’activité « féminins » durant la seconde moitié duxxesiècle. La féminité mise en exergue au sein de la compagnie aérienne est centrale dans les inégalités professionnelles et aboutira à des formes particulières de manifestation des revendications. Par ailleurs, ces manifestations prennent place au sein de la nouvelle vague du féminisme multiforme des années 1970, dont l’histoire, après avoir été écrite par les protagonistes du mouvement, continue d'être étoffée par les historien-ne-s31.
Il y a peu d’ouvrages en Europe sur la profession d’hôtesse de l’air. Paru il y a quelques années, une « Histoire des hôtesses de l’air, les filles du ciel » (par Alain Pluckers Ugalde)32retrace l’histoire des hôtesses de différentes compagnies aériennes au fil des photographies, documents et anecdotes, tout en esquissant de-ci de-là les grands traits du combat des hôtesses pour l’égalité de traitement. C’est parce que cette lutte et cette remise en question de la profession ont eu lieu dans presque toutes les compagnies aériennes autant en Europe qu’auxétats-Unis dans une chronologie similaire (bien qu’inévitablement liée à un contexte différent) que les ouvrages étrangers ont été aussi, voire plus importants que ceux que nous aurions pu trouver pour le cas de la Belgique. Auxétats-Unis, comme souvent quand il s’agit d’un sujet touchant à l’histoire du genre, une bibliographie consistante existe. Il y a bien sûr quelques livres essentiellement photographiques par lesquels l’hôtesse de l’air trouve — très justement, comme nous allons le découvrir par la suite — sa place entre les reines de beauté et les « Cheerleaders » (« Pom Pom Girls »). Mais le sujet fut aussi à l’origine de recherches universitaires, dont celle de Kathleen M. Barry33intéressante en raison de sa très riche bibliographie et de ses aller-retours entre histoire des mentalités, des représentations et histoire sociale. Son livreFemininity in flightinvestigue la part d’éternel féminin présente dans la profession. Celle-là même qui participe à la popularité de l’hôtesse de l’air et supplante en partie son travail et ses compétences professionnelles aux yeux du public. L’auteure établit un lien étroit entre ce mythe et les inégalités de contrat et de carrière vécues par le personnel navigant de cabine féminin auxétats-Unis. C’est ce lien que l’on voit à l’œuvre en Belgique également.
Afin d’écrire une partie de cette histoire pour la Belgique, nous avons tenté d’obtenir un accès aux archives de la Sabena, la compagnie qui a occupé presque à elle seule le paysage de l’aviation commerciale belge de 1923 à 2001. Malheureusement, après un contact pris avec les avocats-curateurs, nous avons appris que ces archives sont interdites de consultation. C’est pourquoi l’ouvrage de Guy Vanthemsche34sera énormément utilisé dans notre recherche. Juste avant la faillite de la compagnie, il a pu accéder aux archives de l’entreprise. Son ouvrage aborde très peu la question sociale mais nous fournit un cadre chronologique des pertes et des profits de la Sabena, ce qui a son importance quand on sait que ceux-ci auront un impact certain sur les réponses données par l’entreprise aux revendications de son personnel.
Mais dire que nous n’avons rien pu consulter de la Sabena serait faux. Une partie des archives de la curatelle a été transférée au Musée Royal de l’Armée (MRA), de Bruxelles, section aéronautique. Il s’agit de la production publicitaire de la compagnie, des communiqués de presse ou encore d’anciennes photographies. Les films publicitaires, eux, sont conservés à la Cinémathèque Royale de Belgique. Certains d’entre eux ont d’ailleurs fait l’objet d’une édition dvd en 200935. Ces documents vont être très utiles à la première partie de cette recherche. Photographies et prospectus sont essentiels à l’étude de la construction de la fonction et de l’image de l’hôtesse de l’air. Nous avons tenté de retirer un maximum du fonds présent au MRA, qui était à l’époque de nos recherches en cours de classement. Nous allons aussi exploiter la lecture du journal du personnel de la compagnie, « Notre Sabena ». Il est une source précieuse qui permet de prendre conscience du climat familial à l’intérieur de l’entreprise tel qu’il est ardemment désiré par la direction. En effet, ce périodique ne nous permet pas réellement d’approcher le personnel en dehors des clubs de photographie ou de sport, lieux de rencontres des « Sabéniens » qui y font parfois une apparition et témoignent de la vitalité du lien qui unit le personnel. Néanmoins, c’est au travers de celui-ci que nous retrouverons des articles intéressants sur le « Lady Sabena Club » et les « Mademoiselles Sabena » par exemple. Il existe aussi quelques archives conservées au Mémorial Européen de l’Aéronautique, à Saint-Ghislain. S’y trouvent les cours ainsi que les travaux de fin d’étude du personnel navigant de cabine (PNC) passé par la formation de la Sabena dans les années 1990. Afin de combler au plus l’absence d’archives sur le fonctionnement interne de l’entreprise en matière sociale, nous avons consulté les archives de la Commission Paritaire de l’aviation commerciale36, créée le 22 juin 1960. En 1975, la commission est divisée en deux sous-commissions paritaires : l’une traite de la Sabena et l’autre, des compagnies différentes de la Sabena. Mais avant cette date, les problèmes de la compagnie nationale occupent déjà une place centrale dans les réunions.
Nous avons pris connaissance de l’existence de la « Belgian Corporation of Flying Hostesses » (BCFH) par un article paru dans le magazine généraliste à tendance féministeVoyellesd’avril 198037. Dès ce moment a été entamée une longue recherche des archives de cette union professionnelle. Nous avons pu joindre Monique Genonceaux, l’une des instigatrices et ancienne présidente de la BCFH. Avec l’accord de toutes, la BCFH qui existe encore aujourd’hui, a déposé une grande partie de ses archives au Centre d’Archives de l’Histoire des Femmes (CARHIF). Ce geste a permis d’étoffer considérablement la seconde partie de cette recherche. En effet, ces archives contiennent les dossiers établis par les hôtesses de l’air concernant les inégalités qu’elles avaient à subir dans leur carrière ainsi que la correspondance et les liens entre l’union professionnelle et la Sabena, les syndicats, les pouvoirs publics et les organisations féminines et féministes. Les archives de la compagnie nationale ne nous étant pas ouvertes, c’est aussi grâce à ce fonds que nous avons pu réunir quelques documents produits par l’entreprise et qui nous informent sur sa position et son action en rapport avec les revendications des hôtesses de l’air. L’une des grandes réserves qu’il faut apporter à cette recherche réside dans ce déséquilibre. La majeure partie des sources utilisées dans la seconde partie de cet ouvrage provient de la BCFH. La plupart du temps, lorsque nous laissons la Sabena s’exprimer ici, ce n’est qu’au travers de ce que la BCFH a jugé bon de retenir et de conserver. Quelques dossiers sur les hôtesses de l’air sont également conservés dans les archives de la délégation syndicale de la Fédération Générale des Travailleurs de Belgique (FGTB), déposées à l’Amsab-ISG (Institut pour l’histoire sociale à Gand) par Ernest Nijs, ancien chef de cabine de la Sabena. Nous avons tenté, de la même façon que pour les archives de la BCFH, de récupérer les archives de l’Association du Personnel Navigant de Cabine (APNC) mais il est apparu qu’elles n’ont en grande partie pas été conservées. Cela implique, qu’avec la Sabena, les seconds grands absents de ce mémoire sont lesstewards. Nous avons néanmoins tenté de combler autant que possible ce manque par l’utilisation d’archives de la BCFH, les procès-verbaux de réunions syndicales par exemple.
Les liens entre la BCFH et le mouvement féministe belge des années 1970 ont été étudiés au travers des archives du Groupement Belge de la Porte Ouverte et du Conseil National des Femmes Belges, disponibles au CARHIF. En ce qui concerne le comité «àtravail égal, salaire égal » qui voit le jour lors de la grève de la Fabrique Nationale d’armes de Herstal, les archives sont beaucoup plus dispersées. Malgré cela, les archives Marie Guisse38au Centre d’Archives Communistes en Belgique (CARCOB) et les archives « Gelijk loon voor gelijk werk » au Centre de documentation Rol en Samenleving (RoSa) ont été exploitées.
La presse d’information belge a été sondée à partir de quelques dates clefs telles que celles de l’entrée en service des premières hôtesses de l’air (1946), de l’ouverture, par la Sabena, de l’école pour hôtesses de l’air et commis de bord (1953), des manifestations de la BCFH (1974 et 1976),… Cette recherche a permis de compléter les nombreuses coupures de presse présentes dans les différents fonds d’archives. Afin de rendre compte de la construction et de l’évolution de l’image de l’hôtesse de l’air, les sources furent nombreuses et variées. Outre la presse, une analyse de la littérature enfantine et adolescente, la bande dessinée, la musique ou encore le cinéma a permis d’esquisser une histoire des représentations liées à la profession.
L’article paru dans le magazineVoyellesprécédemment cité renseignait également une Amicale des Hôtesses de l’Air de Belgique (AHAB). Après avoir pris contact avec celle-ci, l’amicale a mis à disposition ses archives, notamment son périodique, leNekhbet, publié depuis 1969 et qui est particulièrement parlant à propos des difficultés de reclassement professionnel que connaissaient les hôtesses de l’air licenciées à cause de la limite d’âge. Enfin, plusieurs anciennes hôtesses de l’air de la Sabena ont été rencontrées. Nous avons procédé à cinq interviews qui à elles toutes couvrent une période allant de 1946 aux années 1980, ce qui permet d’approcher une large variété d’expériences professionnelles. Nous tenons à remercier ici les personnes rencontrées pour certaines pièces d’archives personnelles qui ont été aimablement mises à notre disposition.
L’ensemble de ces sources très variées permet un éclairage multiple sur l’évolution de la (relativement) jeune profession d’hôtesse de l’air pendant près de 50 ans. Cette recherche se positionne au croisement de l’histoire du genre, de l’histoire sociale et de celle des représentations et présente une chronologie ouverte. Elle commence en 1946, avec l’apparition des premières hôtesses de l’air sur les lignes de la Sabena mais remonte aussi avant cette date, jusqu’aux origines de la profession dans les années 1930. Elle se termine en 1978, année qui est considérée comme sonnant la fin des discriminations entre personnel navigant de cabine féminin et masculin39, mais continue au-delà de cette date, car les conséquences de ces inégalités mettent du temps à se résorber. La grande interrogation qui traverse cette recherche peut être résumée comme suit : « Pourquoi des femmes, représentantes d’une profession fastueuse et mythique, se révoltent-elles contre des conditions de travail et des représentations qu’elles avaient acceptées, voire portées jusque-là ? ».Ce questionnement aboutira à une histoire partielle des hôtesses de l’air. Disséquant le mythe, se penchant sur une lutte sociale et de vives oppositions, elle prend ses distances avec le faste et le glamour ou encore la rigueur de cette belle profession. Tout cela remplit les pages d’autres ouvrages cités plus haut et n’est en rien altéré par le travail entrepris ici. Mais il semble aujourd’hui qu’une histoire de la profession d’hôtesses de l’air, en Belgique et dans le monde, serait néanmoins incomplète sans l’exploration des différentes facettes de la féminité qui la constitue.
L’aviation civile naît après la Première Guerre mondiale, durant laquelle l’avion a révélé d’incroyables possibilités40. Les appareils construits pour l’aviation militaire sont déclassés. Les infrastructures terrestres ont été créées, dont celles de l’aéroport de Haren-Evere. Aussi, de nombreux pilotes ayant quitté l’arméesontà la recherche d’un nouvel emploi. La première entreprise belge d’exploitation commerciale des transports aériens est créée dès 1919. C’est la SNETA, « Syndicat — et ensuite Société — National(e) pour l’Étude des Transports Aériens ». Sur le sol belge, l’exploitation aérienne civile devient urgente. Les compagnies britanniques et françaises établissent des liaisons aériennes entre Londres et Paris et désirent également se rendre à Bruxelles. Aux Pays-Bas, la Koninklijke Luchtvaart Maatschappij (KLM) voit le jour. La SNETA obtient de l’État l’accès aux infrastructures aéroportuaires et la possibilité de racheter une partie des stocks militaires inutilisés, ainsi qu’un contrat de concession exclusif pour le courrier postal aérien.Dès 1920-1921, la Belgique s’est positionnée sur la scène aéronautique européenne. Mais, malgré la bienveillance de l’État, le premier exercice de la SNETA est déficitaire. Elle suspend toutes ses activités en 1922 et commence à négocier ce qui deviendra la Sabena. En Belgique comme dans tous les pays voisins, une même conclusion voit le jour : l’aéronautique commerciale dépend du soutien de l’État. L’État lui-même voit dans cette participation plusieurs avantages. Premièrement, depuis 1914-1918, chaque pays maintient une force aérienne : l’aviation civile pourrait servir de réserve à la force militaire. Ensuite, afin d’écarter tout danger aérien, les nations vont tenter de posséder la maîtrise du ciel au-dessus de leur territoire. La convention de Paris de 1919 entérine cette vision en même temps qu’elle consacre le caractère de fleuron national d’une compagnie aérienne pour son pays.àcette époque naît la principale caractéristique de ce secteur d’activité : « Mû par des considérations économiques, de haute diplomatie, ou même de pur prestige, chaque pays essaiera de surclasser ses voisins ou rivaux en menant une politique aéronautique active. L’omniprésence du drapeau national dans les airs devient un symbole de grandeur. Dès l’origine, les pouvoirs publics sont donc étroitement imbriqués dans l’activité aéronautique, qu’elle soit commerciale ou non »41.
L’idée d’un service à bord de l’avion qui transporte depuis peu des passagers naît en Europe dans les années 1920 avec l’apparition des premières compagnies nationales. Nous retrouvons des commis de bord sur les lignes allemandes et britanniques dès 192242. Il s’agit de jeunes adolescents et plus tard d’hommes recrutés dans les hôtels de première classe, les restaurants ou les compagnies maritimes. Ils étaient essentiellement formés à l’hôtellerie et assuraient un service de collation à bord mais devaient aussi porter les bagages et s’occuper du transfert de passagers par automobile ou autobus43. La Sabena engage ses premiers commis de bord dès 193644. Les dirigeants des compagnies aériennes avaient tout simplement calqué leurs attentes en matière de service sur ce qui se faisait dans les trains et à bord des paquebots dans lesquels la fonction était occupée par des hommes. Les femmes, qu’elles soient domestiques, femmes de chambre ou de compagnie étaient quant à elles plus attachées à une famille qui faisait le voyage qu’à la société de transport45. Étant donné que dans beaucoup de pays d’Europe, les hommes, le matériel et l’infrastructure de l’aviation civile et commerciale ne constituaient qu’une réserve de l’aviation militaire, la Deuxième Guerre mondiale mit momentanément un terme à l’exploitation des compagnies aériennes en même temps qu’à l’évolution de la profession de personnel de cabine. Au même moment, auxÉtats-Unis, dont le territoire est exempt des affres de la guerre, l’aviation civile et commerciale prend son essor en incluant directement à bord de ses avions du personnel hôtelier, prenant ainsi exemple sur ce qui se faisait en Europe46.
Communément, c’est à la date du 15 mai 1930 que l’on s’accorde à fixer la naissance de la profession d’hôtesse de l’air47. Et, effectivement, même si ne sont pas exactement là les origines du métier, c’est bien à cette date que le mythe voit le jour et que l’image actuelle de l’hôtesse de l’air s’installe. Une infirmière, Helen Church, insiste auprès de la compagnie aérienne américaine Boeing Air Transport (future United Airlines) afin qu’elle accepte d’employer (mais surtout de tester dans un premier temps) des jeunes femmes à bord des avions pour assurer l’accueil des passagers. Il s’agissait de rassurer les voyageurs par la présence d’une femme prévenante, à la fois hôte et servante, une maîtresse de maison qui partagerait les risques encourus par les clients48. En effet, l’aviation n’a pas encore totalement convaincu son public. En plus d’être beaucoup moins confortable que le train ou le bateau, l’avion est aussi beaucoup plus effrayant. En Belgique aussi, la population semble se méfier de ce nouveau moyen de transport. Une publicité de 1923 est censée les convaincre : « Moi, je ne croyais pas non plus aux chemins de fer », dit un passager à son voisin49. Dans ce contexte, une femme jeune et fragile qui ose faire le voyage devient un gage de sécurité. Car dans le mémo adressé à sa direction par Stimpson, personne de contact d’Helen Church, c’est déjà le retentissement psychologique et commercial de l’image de la jeune fille blanche à bord de l’avion qui est vanté plus que les compétences médicales de l’infirmière50. La formule plut au public et donc à la compagnie et fut généralisée. Chaque société disposait de son équipe d’hôtesses de l’air, jeunes, jolies, célibataires, blanches et cultivées, « la possibilité de quatrième partenaire à un bridge » étant « indispensable »51.
À la fin de la guerre, lorsque l’activité aérienne civile et commerciale reprit en Europe, les compagnies aériennes (à l’exception de quelques-unes qui n’avaient pas attendu) intégrèrent progressivement des « hôtesses de l’air » dont la — jeune — profession était alors à son sommet auxÉtats-Unis. Swissair fut le premier transporteur aérien européen à employer des hôtesses de l’air en 193452. Pour la Sabena, ce fut en 1946. Il est donc permis d’affirmer que si la notion de service à bord naît en Europe (du fait de la précocité des exploitations aériennes par rapport auxÉtats-Unis), l’hôtesse de l’air, dans tout ce que cette profession a de réel et de légendaire, est née auxÉtats-Unis dans les années 1930.
L’importance de la profession au sein de la compagnie aérienne est l’élément qui permet de comprendre pourquoi l’hôtesse de l’air concentre tant d’attention. Le service à bord était à l’époque (et aujourd’hui encore) le facteur-clé par lequel les compagnies aériennes pouvaient se concurrencer et se différencier. Mais surtout, il est le seul qu’elles pouvaient influencer par leur gestion après s’être toutes outillées du meilleur matériel disponible sur le marché53
