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Laissez-vous entraîner dans un voyage lyrique au cours de chacun de ces huit monologues"Voici une voix singulière, charpentée et fragile.Voici un coup de poing de tendresse première.Voici une parole de galets et de ronces, polie par le torrent, sanguine sous l’épine.Chaque monologue de Probst est une musique particulière, une partition construite sur le souffle, dans le matériau langagier le plus juste, et certainement le moins complaisant.Il faut du coffre pour faire résonner ces solitudes.Il faut que ça swingue, que ça jazze, que ça balance, que ça mâche et ça décape !Il faut se laisser prendre par cette scansion si personnelle et si fascinante.C’est un hoquet fondateur, aux récurrences jubilatoires.Il y a du Ramuz et du Cendrars dans cette langue.Prendre le pouls de cette écriture, c’est accepter de s’abandonner à l’arythmie du poète.Le théâtre en a tellement besoin !" - Philippe Morand, directeur de la collection Théâtre en camPocheUn ensemble audacieux et captivant où chaque voix a son caractère et une âme à part entièreEXTRAITElle lâche le sac, essuie d’un revers de main son front, tombe assise sur la pierre.De quelle mort ne suis-je pas revenue, pour vivre ainsi d’un équilibre si menacé ?Quelle route, quelle interminable route, je ne bouge plus jusqu’au soir, plantée en pleine route, jalon, un de plus fiché dans cette vie baisée de toutes les manières, douces et sournoises et violentes et fermes, par-devant et par-derrière et de tous les côtés, et taillée, cette vie, par les pierres du chemin, et par le soleil traître comme une chèvre efflanquée, vie suée, remplie de soif, c’est-à-dire vide, vide, vide, quelle soif, quelle route, quelle interminable soif, une pastèque, trouverais-je quelque part une pastèque ?A PROPOS DE L’AUTEURAuteur dramatique et comédien, Jacques Probst est né à Genève le 1er août 1951. Comédien, a joué dans plus de soixante spectacles, avec une prédilection pour les pièces de Shakespeare, Webster, Beckett, Pinter, H. Muller, Behan, Bond.Il est l’auteur depuis 1969 d’une vingtaine de pièces pour le théâtre, allant du monologue à des pièces de dix, quinze, voire plus de vingt ou encore des pièces de trois, cinq, sept personnages.Ces pièces furent représentées en Suisse, France, Belgique. Il a souvent, et particulièrement pour les monologues, travaillé avec des musiciens. Plusieurs des pièces ont fait l’objet d’enregistrements pour la Radio Suisse Romande. Il a aussi écrit trois scénarios de films.
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Seitenzahl: 331
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Jacques Probst
Auteur dramatique et comédien, né à Genève le 1er août 1951. Comédien, a joué dans plus de soixante spectacles, avec une prédilection pour les pièces de Shakespeare, Webster, Beckett, Pinter, H. Muller, Behan, Bond.
Il est l’auteur depuis 1969 d’une vingtaine de pièces pour le théâtre, allant du monologue (Torito ; Le Banc de touche ; La Lettre de New York ; Ce qu’a dit Jens Munk à son équipage ; Lise, l’île…) à des pièces de dix, quinze, voire plus de vingt personnages (La Septième Vallée ; Sur un rivage du lac Léman ; On a perdu Ferkap ; La Route de Boston) ou encore des pièces de trois, cinq, sept personnages (Jamais la mer n’a rampé jusqu’ici ; L’Amérique ; Le Quai ; Missaouir la ville ; Le Chant du muezzin ; Un gué sur l’Aumance…).
Ces pièces furent représentées en Suisse, France, Belgique, dans des mises en scène signées par Philippe Mentha, François Berthet, Charlie Nelson, Roland Sassi, François Marin, Denis Maillefer, Joël Jouanneau, JeanPierre Denefve, Liliane Tondellier, Claude Thébert et Probst lui-même.
Il a souvent, et particulièrement pour les monologues, travaillé avec des musiciens, parmi lesquels Raul Esmerode, Patrick Mamie, Maurice Magnoni, Matthias Desmoulin, Popol Lavanchy, Pierre Gauthier, les frères Arthur et Market Besson, Olivier Magnenat, Christine Schaller, Claude Tabarini, Nicolas Meyer, Émilien Tolk, Jean-François Bovard, Diego Marion, Patrica Bosshard.
Plusieurs des pièces ont fait l’objet d’enregistrements pour la Radio Suisse Romande.
Il a, en outre, écrit trois scénarios de films : Le Rapt, d’après La Séparation des races de C. F. Ramuz, coproduction TSR, TF1, Torito, TSR, et Le Désert comme un jardin pour la réalisatrice Maya Simon.
(1976)
(1982)
(1988)
(1990)
(1991)
(1994)
(1999)
précédé de
La Maison rose
et deQuelques notes de jour, quelques notes de nuit
(2004)
Collection « Théâtre en camPoche »dirigée par Philippe Morand,en partenariat avec la Société Suisse des Auteurs (SSA)
Cet ouvrage a bénéficié d’aides à la publication accordéespar le Fonds Rapin, État de Genève,et par le Département de la culture de la Ville de Genève
« Huit monologues »,cent cinquante-cinquième ouvrage publiépar Bernard Campiche Éditeur,le deuxième de la collection « Théâtre en camPoche »,a été réalisé avec la collaboration de Line Mermoud,Dieyla Sow, Daniela Spring et Julie WeidmannCouverture et mise en pages : Bernard CampichePhotographie de couverture : Mario del CurtoPhotogravure : Bertrand & Cédric Lauber, Color+, PrillyImpression et reliure : Imprimerie Clausen & Bosse, Leck(Ouvrage imprimé en Allemagne)
ISBN papier 2-88241-155-3ISBN numérique 978-2-88241-371-0Tous droits réservés© 2005 Bernard Campiche ÉditeurGrand-Rue 26 – CH-1350 Orbe
À Lise Ramu
Notice
En 1976, on voyait au large de la plage d’Arila, à Corfou, une petite île comme deux collines soudées l’une à l’autre émergeant de l’eau. Bernard Heyman, qui habitait près d’Arila depuis quelques années, m’avait assuré l’île inhabitée. Elle était plantée d’une végétation de bruyère et d’une dizaine de cyprès groupés autour d’une petite chapelle orthodoxe, dans laquelle, une fois l’an, on célébrait la Fête de la Dormition de la Vierge.
Un âne avait longtemps vécu sur l’île. On l’entendait braire, autrefois, quand le vent venait de la mer. Son squelette était sans doute couché quelque part sur la bruyère recouvrant l’île. Bernard avait un bateau de pêche, voile et moteur, avec lequel il m’emmena là-bas. J’y séjournerais une semaine, muni d’un sac de riz, d’un sac d’oignons, de trois litres d’ouzo, de trois livres, de papier à écrire et de stylos.
À peine débarqués, Bernard m’emmena au pied d’une falaise argileuse, face à la mer. Nous y avons creusé deux petites cuvettes, afin d’y recueillir, de jour en jour, l’eau suintant de l’argile : ce serait ma seule source d’eau douce, bien qu’argileuse et rendue saumâtre par les embruns. Une fois creusées les deux cuvettes, Bernard me souhaita une bonne semaine et repartit vers la plage d’Arila, à quelques kilomètres de l’île.
Nous étions au milieu de l’été et l’ombre mince qu’offraient les cyprès autour de la chapelle démarquait le seul lieu où je pouvais me tenir, le soleil du matin jusqu’au soir frappant tout le reste de l’île. Il me fallait, selon la course du soleil, tourner régulièrement autour du cyprès choisi, au long de la journée. La nuit, je dormais sur un lit que je m’étais fait de varech ramassé sur les rochers au bord de l’eau.
Les trois premières nuits, je ne dormis pas. Dès le soleil couché, de trous innombrables sortaient des rats par dizaines. Ils avaient presque l’apparence de lapins, hormis leurs oreilles courtes, leur nez pointu et leurs longues queues. Comme, la nuit venue, je m’étendais sur mon lit de varech, une joyeuse sarabande commençait, qui se poursuivait durant toute la nuit : les rats profitaient au mieux de l’aubaine que j’étais, tombé comme un cheveu bienvenu dans leur soupe monotone. Ils se pourchassaient sur moi, risquaient leur nez dans mes oreilles, mes narines, ma bouche si je ne la tenais pas fermée. Trois nuits durant, les rats m’ôtèrent tout espoir de sommeil, mais dès la quatrième nuit, et toutes les nuits suivantes, je dormis très bien. Non seulement je m’étais habitué aux rats, mais j’appréciais leur compagnie. Jamais je n’eus affaire à leurs dents.
Au bout d’une semaine, le jour où Bernard devait venir me rechercher, un fort vent était levé, rendant la mer impraticable. On m’avait prévenu de ce vent au début de mon séjour à Corfou : il souffle durant trois, six ou neuf jours, sans interruption. J’eus droit au vent de neuf jours. Les trois livres étaient lus, et bus les trois litres d’ouzo, le riz et les oignons mangés. Me restaient deux petites cuvettes d’eau douce mais affreusement saumâtre, du papier et des stylos.
Sous le vent constant, le visage de Lise m’accompagna durant neuf jours. Je réécrivis trois fois le monologue, évitant à chaque version de relire la précédente. Je réécrivis trois fois le monologue sous le vent constant, adossé le plus souvent au mur de la chapelle orthodoxe dans laquelle, athée convaincu, j’avais juré de ne jamais entrer, malgré les intempéries. Au vent, par moments, se joignait la pluie. J’abritais alors mes feuilles de papier sous le varech de mon lit.
Quand enfin Bernard put venir me rechercher, je relus les trois versions du monologue, emmenai la première avec moi et brûlai les deux autres devant le mur de la chapelle où je les avais écrites. J’étais alors loin de deviner que six ans plus tard, dans l’été 1982, je recevrais dans une église russe de la rue Lecourbe, à Paris, le baptême de l’Église orthodoxe.
Lumière de midi, plein soleil.
Un frêle arbre sec à l’une des branches duquel est pendu par laqueue le cadavre d’un chat borgne.
Deux pierres, la taille de l’une permettant de s’y asseoir, l’autreplus petite.
Sur le sol, de la poussière de terre.
Entre Lise, sa nudité mal couverte de haillons déchirés, ses piedsnus sanglants, fendus par une route difficile. Elle porte surl’épaule un immense sac flasque, presque vide.
LISE. Soleil, soleil…
ne t’arrête pas, marche, marche encore un peu soleil
ne pas s’arrêter, marcher encore un moment, avancer,
quelques kilomètres
soleil
traîne encore cette jambe devant toi, puis l’autre, et encore, et encore, l’immobilité te désespère, et ensuite regagner le mouvement t’épuise
soleil
avance, avance, utiliser la force d’avant le soir pour progresser
soleil
allons mon petit, mon tout petit, allons, nous arriverons quelque part, forcément, tout n’est pas vide, tu le sais cette foi-là ne te quitte pas, ce moteur-là, cette pâle vision d’un mur enfin auquel se heurter, le long duquel glisser et dormir, dormir, dormir, cette foi-là ne te quitte pas, ce moteur-là, bien essoufflé, mais capable encore de progression, et le souffle se regagne, et parfois la route est jolie, la route
soleil
la route est jolie, parfois ?
soleil qui me cuivre et me sèche, mercenaire circulaire à la solde de quels charognards ?
Elle lâche le sac, essuie d’un revers de main son front, tombe assise sur la pierre.
De quelle mort ne suis-je pas revenue, pour vivre ainsi d’un équilibre si menacé ?
Quelle route, quelle interminable route, je ne bouge plus jusqu’au soir, plantée en pleine route, jalon, un de plus fiché dans cette vie baisée de toutes les manières, douces et sournoises et violentes et fermes, par-devant et par-derrière et de tous les côtés, et taillée, cette vie, par les pierres du chemin, et par le soleil traître comme une chèvre efflanquée, vie suée, remplie de soif, c’est-à-dire vide, vide, vide, quelle soif, quelle route, quelle interminable soif, une pastèque, trouverais-je quelque part une pastèque ?
Elle prend dans ses mains un peu de poussière de terre, s’en poudre le visage.
Visage couvert de poussière, exactement comme après un long voyage, exactement comme ce devrait être après cette première et démesurée demi-étape, et loin encore est la nappe d’eau douce désirée
la tache d’ombre et pour le dos le tronc large d’un arbre (regard à l’arbre frêle et sec) j’ai dit d’un arbre ! d’un puissant jet de sève que protègent trente centimètres d’écorce inviolable, contre laquelle les dents même des termites se cassent. Loin encore ces désirs
boire et manger et se reposer
dont la revendication est soutenue par l’urgence
boire et manger et se reposer
et ne plus tordre, supplicier ni faire vacillante sa démarche sous ce ciel percé d’un clou irradiant, recouvrant torpeur et sécheresse. Seul ici ce qui est capable de sueur est humide, mais que reste-t-il à suer ?
Elle passe la langue sur ses lèvres poussiéreuses, ramasse un peu de poussière de terre sur le sol, la lèche dans le creux de sa paume.
Le goût de la terre, je connais, maintenant. Un peu d’ouzo, mon petit, pour te remettre, reprendre la route le cœur agréablement noyé, et le cerveau
et savoir comme un radeau sur la nappe d’ouzo la joyeuse et certaine volonté de marcher
un coup d’ouzo, mon petit ?
C’est ça, c’est ça, un ouzo, vite fait, une grande lampée, sac sur l’épaule, et quelques kilomètres encore seront rongés, et plus proches l’eau douce et l’arbre et l’ombre, et la pastèque et le mur auquel se heurter et le sommeil au pied du mur et l’ombre et la fraîcheur éternelle
et des bouquets de menthe pour exorciser de ma bouche ce perpétuel goût de terre. Ouzo ! Ena ! Paracalo !
Elle ouvre le sac, en tire une bouteille d’ouzo vide et sale.
Fini l’ouzo, fini, à quand remonte la dernière ponction ?
Ce jour, ce soir où les rats, plus tardifs qu’à l’habitude…
silence, Lise, silence, le voyage
ne sors pas du voyage, ne t’écarte pas de la route, voyage,
voyage, surtout ne pas en sortir, kilomètres de route droite, unique, des jours, des semaines, des mois de route sans détour, sans courbe, autrefois paisiblement escortée d’arbres, et baignée d’ombre, et bordée de ruisseau, mais c’était autrefois, éternelle et longue source, autrefois. Plus tard furent traversées des forêts nouées, chaque taillis, trou, fougère, abritant un danger ou la charogne d’une ancienne victime
et maintenant la route est ainsi qu’une droite barre de fer chauffée à blanc et qu’un coup malheureux convulsionnerait comme est convulsionné un serpent sous le couteau. Midi. Soleil au mieux de sa forme, occupé à brûler sur ma route prochaine quelques survivances de végétation. Mes pieds déchirés, le vent taille des lames dans les cailloux, on ne sait plus faire l’asphalte comme autrefois, ça se sent, ni devant vous dérouler des tapis, mes pieds, rappelez-vous les tapis déroulés devant vous, leurs couleurs chaudes et apaisantes, et sur vous les baisers des princes, leurs langues pour vous laver, et les soies dont vous couvraient les princes, tous rivaux, splendide concurrence de douceurs et de richesses, rappelez-vous l’or dont on vous chaussait, et des têtes et des cœurs que l’on jetait devant vous
on ne sait plus vivre, maintenant
et les routes sont longues, sans cœur, sans regard, bien incapables de percevoir avec quelle souffrance vous les foulez.
Les routes sont longues et le sac est léger, et ceci n’est pas heureux comme on pourrait croire, car il est midi, le soleil est au mieux de sa forme et rien ne se mangera, rien ne se boira, le sac est léger, garde en lui neuf amandes et c’est tout, neuf amandes, pas une de plus, neuf amandes et des centaines de jours pareils à celui-ci sont à venir, et plus tard il adviendra certainement que neuf amandes refoulent quelque peu une boule plus grande, plus lourde encore d’angoisse
neuf amandes mais le moment n’est pas venu de les casser, de les manger, le sac est léger
on soupèse votre sac dans les villages de ce pays, on évalue d’un coup d’œil son poids, et s’il est jugé trop faible, on vous nourrit de battants de portes, ou de vieux vicelards vous proposent des combines à couper l’appétit, ce qui est une façon de se nourrir, combines, en échange d’un quignon de pain sec, à faire vomir s’il y avait dans le ventre de quoi vomir. Jamais je n’ai mangé autant de quignons de pain que dans ce pays. On s’habitue. Aux quignons.
Elle se dresse d’un coup, illuminée.
Un navire ! Net, clair au large, le cri d’un navire, plein vent dans les voiles, chargé de viandes boucanées, d’eau douce et de marins, plein vent dans les voiles et cap sur l’île…
Que dis-tu ? Navire, navire, qu’as-tu l’air d’espérer
l’île, l’île, que viens-tu divulguer ? Le voyage est à réinventer, mais qui te croira, pour quel naïf traceras-tu une fois de plus la longue et droite apparence d’une interminable route ? Assez !
Aujourd’hui la vérité sera regardée de face, comme sera regardée de face la mer, et reçu à pleines lèvres le sel des vents du large, jusqu’à la nuit, jusqu’à demain si je suis forte.
Elle sort du sac une robe somptueuse, des bracelets, des colliers, des bagues, et dispose tout cela devant elle.
Elle secoue ses mains, et d’un coup tend raides ses doigts, s’en peigne les cheveux.
Elle revêt la robe, se pare des bijoux, se dresse.
Debout, droite, parée, face à la mer
figure de proue d’une île-vaisseau à jamais ancrée.
Dressée
parée
face à la mer
attendant que m’abordent les innombrables équipages d’innombrables navires, flot de marins par vagues roulés sur moi
flux et reflux comme sur une plage monte et descend l’eau, flot de marins soulagés aussi, après l’ultime reflux, de barils d’eau douce qu’ils déposent sur l’île, à mon intention, seul salaire dont sont capables des hommes démunis par toutes les pirateries rôdant aux surfaces des océans.
Debout, droite
parée
parée comme en d’autres temps, en d’autres lieux où…
On ne va pas me croire née ici, surgie d’un ventre maintenant explosé ? On ne va pas supposer qu’à l’époque de ma naissance une matrice bondée aborda les rivages de l’île, pour ensuite, après avoir dégorgé, se décomposer, regagner l’eau par bribes et maintenant proie depuis longtemps digérée des poissons ? Parée
comme en d’autres lieux
où je marchais sur une terre pleine et plus vaste que la mer, la mer qu’aujourd’hui chevauche mon île, l’Océan que chevauche mon île car il faut voir grand quand moi-même je chevauche une si minuscule virgule de terre, brève respiration au centre des eaux, et m’abordent ici des navires aux très longs cours, et déferlent sur moi leurs équipages déchargeant dans mes profondeurs, dans mes soutes, leurs âpres cargaisons de sel amassées au travers de vents assoiffants, ces blanches cargaisons qui ont vitrifié les yeux des marins, pétrifié leurs poumons, leurs testicules, et je deviens, moi, alors, la source, la virgule, le « temps de respirer », en un lieu bien défini de leurs voyages infinis, et, sans moi, ces voyages sans but apparent garderaient-ils un sens ?
Ne suis pas femme des ports, suis femme d’une île
je suis l’île elle-même, de chair et de sang, l’île où la fatigue des grands larges rudement s’échoue, couchée en travers de moi, mais si rarement, mais si rarement. Oh ces navires dérivant au large de moi, dont ne me sont connues que de pâles vapeurs, et vers lesquels mes cris d’invite, mes rugissements, ne parviennent pas, mes appels submergés et détrempés et coulés par les houles, mes signaux que trop lointaines les vigies ne perçoivent pas, et pourtant, sur les passerelles des navires sont des télescopes, mais braqués sur le ciel puisque les routes de la mer se lisent sur le ciel, et je suis si terrestre, si terrestre malgré les faibles dimensions de l’île, son maigre pourtour qu’en vingt minutes à peine je boucle, si terrestre, bien que sans cesse soit ici subie la menace d’un gros temps et d’une totale inondation.
Mais un jour un marin, mais un jour un marin…
tendre et doux, au contraire de ses compagnons, et qui n’avait gravé ni sur ses bras ni sur ses épaules un cœur d’encre bleue, mais au fond de sa poitrine un cœur rouge, un jour un marin…
sur son épaule se tenait un chat borgne, trois cicatrices fendaient sa joue droite et de sa main droite deux doigts étaient absents, et son bras gauche enveloppait une bouteille d’ouzo
la bouteille d’ouzo, pleine
et les trois doigts de sa main droite, c’est-à-dire le pouce, l’index et le médium, dévissèrent le bouchon, libérant le liquide dans nos gorges, et dis-moi
marin, bois encore
et dis-moi
dis-moi les visages des hommes, des femmes que tu as rencontrés lors d’une dernière escale et les noms et les âges de leurs enfants
et la largeur du dernier port que tu as quitté
et le dessin de la côte alors que le large ne laissait que poindre ton navire
et le nombre de fenêtres trouant les murs des maisons continentales
énumère les variétés de fleurs de leurs jardins et dénombre les fontaines, les puits du continent, rafraîchis-moi,
marin, j’ai soif, aime-moi
pour toi je porte la robe, les bijoux, dont chaque nuit rêve une reine au fond du continent
un jour un marin…
est venue l’heure de son départ
reprendre la mer comme si ce n’était pas la mer qui le reprenait
ses compagnons ont remonté l’ancre
et le marin juste avant cela m’avait fait cadeau du chat borgne, et fait aussi l’assurance qu’il reviendrait, que tous les ports du monde désormais ne lui seraient qu’autant d’escales car tu es belle et tu es mon port d’attache, ma patrie, ma terre natale
car je viens de naître de tes bras, et aussi prends soin du chat borgne, outre les biscuits et la viande boucanée et l’eau douce que nous te laissons, tu trouveras des poissons séchés, de quoi nourrir le chat
et dresse-toi la nuit sur les rives de l’île que je sache par où l’aborder, je reviendrai
je reviendrai, je reviendrai, alors l’ancre a été levée, la dernière chaloupe avait été hissée à bord du navire et le ciel s’est empli de vapeur une sirène s’est faite longue et poignante comme un « au revoir », et n’est resté devant moi qu’un sillage de seconde en seconde plus large et plus confus
et loin de moi un point flottant sur l’eau comme mon île flotte sur l’eau, mais, lui, mobile, capable d’éloignement
et, loin de moi, plus rien, qu’une dent blanche de temps à autre levée de l’eau par le vent. Il restait un peu d’ouzo dans la bouteille, le soir était là, les rats s’éveillaient dans les taillis, j’ai vidé la bouteille, nourri le chat borgne d’un poisson séché, allumé trois lanternes pour braver la nuit. Et la peur. Et les rats. Les vents se sont levés, mais nulle voile au centre de l’île ne s’est gonflée et longuement j’ai estimé l’allure à laquelle j’aurais filé si les pierres du rivage avaient été moins lourdes.
Cette difficile estimation occupa toute ma nuit de veille car il me faut veiller chaque nuit, les rats sont à l’affût du sommeil, leurs dents sont acérées et la faim les enrage et je n’ai contre eux nulle arme autre qu’un éveil jamais engourdi.
Un jour, un marin…
durant les treize nuits qu’il m’aima sur l’île, les rats n’apparurent pas, seul un furtif mouvement froissant les taillis interdisait l’oubli de leur présence, treize nuits et la quatorzième
le soir avait assisté le départ du navire
quatorzième nuit, les rats doublèrent, triplèrent leur nombre, ayant mis treize nuits au profit d’une épouvantable prolifération, et cette nuit-là, la quatorzième, mes trois lanternes illuminées eurent du mal à les maintenir à distance, plus d’un s’approcha de la lumière, il me fallut gronder, grincer des dents puis aboyer pour les éloigner, leur laisser croire que je n’avais ni férocité ni voracité à leur envier.
Dans un autre temps, une fin d’après-midi, il y avait dans cette bouteille suffisamment de liquide pour tenir jusqu’à la nuit, assez d’ivresse pour tenir en respect les rats, le sommeil m’était encore promis, chaque nouvelle gorgée barrait vers moi l’espoir d’un prochain navire, et si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain, demain viendra un navire qui m’offrira de croiser vers une terre lointaine mais peuplée, une autre gorgée d’ouzo, un navire plus rapide encore, quasi-comète sur ce ciel qu’est la mer, et voici la côte, une autre gorgée, le port, puis le centre chaleureux d’une ville reculée dans les terres, et là sont puissants les raticides, si puissants qu’il n’est plus besoin de les mettre à contribution, une gorgée encore d’ouzo, des tonnes de viande à cornes broutent les campagnes, la prospérité est certaine et la bouteille ainsi fut vidée
goutte après goutte
parfaitement vidée, et mes sommeils se dépeuplèrent, devenus si arides que je préférai les interrompre, usant mes nuits à étudier les rats
leur démarche, leurs intentions réelles à mon égard, et à cette fin je tentai de voir de près leur visage, tâche rendue impossible par la distance qu’ils observaient et l’obscurité loin de mes trois lanternes dans laquelle ils se tenaient.
Je passai plusieurs nuits avec, à portée de main, un tas de cailloux que je m’entraînais durant la journée à lancer, prenant pour cible la plus fine branche de l’arbre
plusieurs nuits avec ces cailloux à portée de main, l’ombre d’un rat, un caillou giclait, plusieurs fois le but fut manqué lorsque tout de même je parvins à briser net la colonne vertébrale de l’un des rongeurs, un mauvais coup laissant pour la nuit le rat à l’agonie. C’est à l’aube que j’approchai le cadavre, mais justement son visage était d’un cadavre et son regard était d’un cadavre, sans intention, muet sur la question concernant l’animal vivant. Je chargeai le chat borgne d’avaler le cadavre, supprimant ce jour-là sa ration de poisson séché, soucieuse d’éviter que, ma victime découverte, ne se décide contre moi une vague pressante d’hostilité de la part du reste de la communauté. Jusqu’à ma fin, dont ils décideront, je resterai résignée à ne connaître leur réel visage qu’une fois mille dents plantées dans mes lèvres et quinze mille griffes agrippées à mes seins, les déchirant avec frénésie
à moins, bien sûr
qu’un jour, un marin…
Elle décrit des cercles sur la scène, conversant intérieurement avec elle-même, conversation dont ne nous parvient qu’un rare geste de la tête, du bras, mais dont il est certain qu’elle n’est que la suite de tout ce qui fut dit, une continuation. Puis la marche s’interrompt.
S’entretenir avec moi-même, le jour de ce que je fus la nuit, et la nuit de ce que j’y suis
cernée que je suis par la nuit comme est cernée l’île par la mer, nage lente et peu bruyante sur l’obscurité, percée pourtant çà et là de quelques éclaircies
la bonne certitude de neuf amandes au fond de mon sac, le souvenir d’une bouteille lointainement pleine d’ouzo, l’espoir de prochains équipages, de prochaine eau douce, la mienne depuis longtemps croupie
et cette autre éclaircie en forme de soir couchant, l’homme qui m’apporta le chat borgne, douce tristesse, et duquel j’ignore le nom parce que j’ai oublié de le lui demander parce que depuis longtemps j’ai oublié de demander leur nom aux hommes, capable, si l’un d’eux revenait par ici, de ne le reconnaître qu’à la vicieuse ardeur levée dans ses yeux, à la qualité de sécheresse de sa langue tournant dans ma bouche. Quelle soif, lorsque se relevaient de moi les équipages.
Quand ils se relevaient, quand l’abordage n’était pas mis en péril par une marée traître, un brusque coup de tabac, un soudain malaise de l’homme de barre. Ainsi m’a nourrie autrefois une marée traître, durant de longs mois, ayant emporté et jeté contre les roches des falaises un navire et son équipage de trois cents matelots, tous écrasés, brisés sur les roches des falaises, la coque de leur bateau profondément sombrée, retenue au grand fond par trois mille ancres décidées à ne jamais démordre des roches vertes et des lichens qu’elles agrippent, trois cents matelots brisés sur les roches des falaises, trois cents matelots qu’un à un je ramenai au centre de l’île, durable provision de nourriture brisée sur les roches des falaises, que je ramenai au centre de l’île, que mois après mois j’absorbai, jusqu’au dernier os. D’où venaient les matelots, je ne puis le savoir.
Et l’ouzo, d’où venait-il ?
Un navire dont j’ai oublié le nom.
Et le chat, le chat borgne, d’où t’est venu le chat ?
Un homme descendu avec d’autres d’un navire, et dont j’ai oublié le nom.
Les amandes ?
Le fond d’une cale où j’allai fureter, profitant d’une lourde ivresse abattue sur l’équipage d’un navire au mouillage, à quelques brasses de la côte.
Et la robe, Lise, et les bijoux, la robe, d’où vient la robe ? Je ne sais pas. Je ne sais pas. Dans d’autres temps dans d’autres lieux
je la portais déjà, la terre pleine environnait l’eau et non le contraire et je dansais parée de cette robe en des salles de bal pleines de monde où mille fois j’étais courtisée, certaine à chaque fois de conserver seule le choix de mes amants, de grande classe, alors, mes amants… maintenant des équipages au grand complet, du mousse au capitaine, de grande classe, peut-être, aussi.
Je ne sais d’où vient la robe.
Oublié.
D’où viens-tu, Lise, d’où viens-tu ?
Je suis venue avec la robe
vêtue de la robe.
Des lointaines guinguettes de lointaines plages de lointaines rives montent jusqu’à mon cœur les rires des femmes et les rires des hommes parce qu’ils sont ensemble et naissent autour de moi les ricanements des oiseaux nocturnes et s’allument dans les taillis les incisives des rats à l’espoir du festin que je risque de leur offrir si je ne prends garde à moi.
C’est dire que midi est loin. À midi l’homme dort et la guinguette est silencieuse, le rat dépiaute le butin de la nuit et l’oiseau nocturne médite pour la nuit à venir un nouveau plan de vol.
Midi est loin, le soleil moins acharné à me cuivrer, à me sécher.
Toute cette journée presque achevée sans rien perdre, pas un morceau de moi qui ne soit perdu
si ce n’est un peu de sueur
toute la sueur de mon corps, perdue, sucée
toute l’humidité de mon corps jaillie hors de moi, phénomène de l’attraction solaire, et s’il me fallait maintenant pleurer, ne me resterait pas une larme, et du sang
me reste-t-il du sang ? (Elle mord son poignet) Pas même de quoi peindre un meurtre.
Cuivrée, séchée, dans cette imminence du soir, rouge le soleil
rouge et plus qu’en difficile équilibre au fond de l’air, se maintenir, se maintenir, oh pouvoir l’aider à se maintenir, ou recueillir ses dernières forces claires pour les répartir sur la durée de la nuit à venir
rouge le soleil, bientôt l’accueillera la mer, l’éteindra la mer, un grésillement puis des vapeurs, oh pouvoir m’aider à me maintenir, bientôt cette nuit jamais sans étoiles, bientôt ce ciel troué de repères pour les voyageurs de la terre et les voyageurs de la mer, milliers de repères dont je n’ai, moi, que faire, suis sans route devant moi, sans route derrière moi, sans lieu où aller ni retourner, pas même dérivante, fixe, désespérément fixe, rien ne m’emmène, ma robe ne peut me servir de voile, aucun vent ne la gonfle, chèvre d’appât attachée au piquet, mais lorsque viendront les rats, nul chasseur pour les tirer.
Rouge le soleil, et rouge la mer et rouge le ciel autour de lui, et l’on dirait un roi circulaire, splendide comme jamais splendides n’ont été d’autres rois, mais celui-ci bientôt déchu, avalé bientôt par cette foule liquide au-dessous de lui, cette foule marine qu’il croit lui être encore sujette et qui l’attend pleine de cette sourde colère avec laquelle sont attendus les rois à la veille des révolutions. Rouge le soleil, et rouge mon ventre incendié de peur, bientôt la nuit, bientôt les rats, l’heure des rats, l’heure longue des rats, cette veille à entretenir comme s’entretient un feu bûche après bûche
mais c’est ma misère que j’entretiens, souvenir après souvenir, et par-dessus, comme une soupe énorme, bout la peur que j’épicerai de rage et de cris en fin de cuisson.
Elle sort du fond du sac quelques brins de tabac, un petit rectangle de papier et roule laborieusement une cigarette, la porte à ses lèvres et sort du sac une boîte d’allumettes.
Dernière cigarette. Toute dernière. Je la gardais pour une occasion favorable, favorable à fumer, mais ici, toutes les occasions sont favorables à fumer. Ces volutes, sur les quais des terres larges, qui montent le soir des pipes des marins reposés, et des pipes des femmes fatiguées, elles, mais heureuses.
Dernière cigarette. (Elle ricane) Dernière cibiche. Dernier clopon. « T’aurais pas une cousue ? Sûr. Tiens. Fume. » Fume, mon petit, fume une dernière fois du tabac, jamais tu n’en reverras. On pourrait me dire qu’il me sera toujours possible de fumer l’herbe du sol, par la suite, si la tristesse du soir me le propose.
Quelle herbe du sol ? Quelle herbe ? Ne voit-on pas qu’ici tout est rasé, brûlé, fumé déjà depuis belle lurette, saloperie de soleil !
L’herbe du sol ! Non mais ! L’herbe du sol ! On ne manque pas d’imagination. Ni de muflerie ! Calme-toi, mon petit, calme-toi mon trésor, mon ultime trésor, fume un bon coup, aspire jusqu’au fond, enfume le cerveau pour l’assouplir, fume mon amour, fume, fumons cette cigarette-là qui est la dernière, parce que si infime et si solitaire, le mégot n’en pourra
charger une suivante.
Elle allume la cigarette, la fume à longues bouffées parfaitement aspirées, toute la cigarette, sans un mot, puis elle lâche un infime mégot sur le sol, l’écrase du pied lentement, le ramasse, le tourne entre deux doigts.
Un jour peut-être quelqu’un trouvera-t-il ce mégot, se dira que… tiens… ici… on a pris le temps de respirer.
Elle jette loin d’elle le mégot.
Rouge le soleil. Bientôt lavé, pâli pour l’aurore, l’aurore qui me trouvera livide et froide avec lui.
Rouge, rouge, rouge, et sur l’autre versant de l’île, la nuit escalade des falaises où se brisèrent autrefois trois cents matelots.
Elle sort du sac trois lanternes, les dispose en triangle sur le sol. Dans les lanternes, les bougies sont très courtes.
Des lanternes ? Des bougies ? Vous détenez de quoi braver la nuit en vous prétendant démunie ? Ce trésor plus précieux que dix fois le poids de vos bijoux, d’où le tenez-vous ? Je ne sais d’où vient cela, lanternes, bougies, remarquez que les bougies sont courtes, de la cire pour quelques heures à peine, puis l’obscurité. Je ne sais d’où vient cela
de là peut-être d’où vient le chat borgne, chat borgne, ciel borgne, rouge ton œil, seul œil pour ne guère voir maintenant que le ras de l’eau, ras du piège, et comme a sombré dans la mort l’œil valide et vif, combien vif, du chat, sombre doucement cet œil-là que je peux maintenant fixer en plein cœur sans craindre le moindre étourdissement. Entends-tu ?
Pendant combien d’heures m’as-tu cuivrée, séchée, dévorée sans que j’ose sur toi un seul regard, de peur de rendre charbonneuses mes orbites ? Et maintenant ? Maintenant ! (Elleéclate de rire) Je plante mes yeux dans ta ronde charogne, te regarde crever droit en ton centre et pas un de mes yeux ne cille, toute ta puissance du jour s’est fait la malle, refluée au fond des ombres, tu es bien seul et le ciel est bien large, et sous toi profonde et mouvante la mer. J’ai cru périr incendiée et tu fous le camp noyé, la première tasse est avalée, premier bouillon, et la seconde, tu suffoques, éternues, et c’est la troisième tasse et le sel brûle mieux encore que tu ne savais brûler, troisième tasse et voici la dernière, décisive, qui t’alourdit d’un coup et te tire au fond… Non ! Non ! Reviens ! Relève-toi ! Sors de là, ébroue-toi, re… Les lampes, vite !
L’obscurité est totale. Elle allume les trois lanternes dont les bougies sont courtes, puis s’accroupit au centre du triangle, sort du fond du sac neuf amandes, ramasse la plus petite des deux pierres et entreprend de casser puis de manger l’une après l’autre les amandes, les neuf, sans un mot. Lente mastication. Puis, jetant loin d’elle une à une les coquilles vides :
On mange, là-bas, derrière la mer, des poissons frais et l’on égorge et tourne sur des lits de braise des moutons gras et l’on mâche à quinze, vingt, trente autour de rondes tables où roulent des torrents de vin
et l’on parle de voyage dont on est revenu, de lieux lointains d’où l’on est revenu, de guerres et d’amours dont on est revenu, revenu de tout, indemne ou presque et j’entends cela, toutes ces mastications et ces claquements du vin dans les verres et tous ces retours, j’entends cela
moi qui ne suis revenue de nulle part, ignorante de mes origines, redoutant même de n’en pas avoir
j’entends tous ces récits de tous ces voyages tournant autour des tables où quinze, vingt, trente hommes et femmes mangent et boivent et des enfants jouent sous la table et parfois, parce que ce sont des enfants, renversent ou cassent un verre ou s’étranglent avec l’arête d’un poisson frais mais il suffit alors d’un petit morceau de mie de pain et le mal est réparé j’entends tout cela
et les pleurs vite consolés de l’enfant étranglé et je voudrais, oh je voudrais tant entendre le projet d’un voyage que l’on ferait, d’un navire que l’on fréterait pour joindre au large, très au large, l’île qu’une femme surmonte, même si cela devait réveiller aux tripes des hommes d’abominables passions, même si cela devait réveiller aux tripes des hommes les idées de prodigieuses tortures que l’on ose exécuter que très au large des regards, là d’où l’on est sûr qu’aucun cri ne pourra porter
malgré cela
le projet d’un voyage que l’on ferait, dont je serais la lointaine destination, je voudrais l’entendre, mais il ne vient guère plus à mes oreilles que le sifflement de la graisse filée du mouton dans la braise.
Elle se lève et caresse la dépouille pendue du chat borgne.
Celui-là viendra. Celui-là reviendra. Ne l’ai-je pas entendu dire, au plus fort de l’amour alors qu’il me submergeait d’écume, ne l’ai-je pas entendu dire je reviendrai
tiens-toi sur les rives de l’île, que je te reconnaisse du large et que je voie quelle côte est favorable à l’abordage, quel fond est favorable à l’ancrage ?
Il reviendra, celui-là
je reviendrai, je reviendrai,
s’enquérir de la santé de son chat que j’aurai enterré profondément
ton chat est parti, a rencontré ici une compagne et, roi dans cette île d’aveugles, l’a faite reine, ils vivent maintenant dans le sud de l’île, retournés à de sauvages instincts interdisant de les approcher et même de les apercevoir, et probablement que des petits leur sont nés parce que j’ai entendu l’autre soir de joyeux miaulements, alors que sûrement leur mère déposait devant eux la moitié d’un rat fraîchement tué, soigneusement dépecé.
Ton chat est heureux, ne repars pas, ne repars jamais, l’île est jolie, l’eau y est douce en abondance, des centaines d’arbres sont en toute saison lourds de fruits, chargés d’ombre et ma robe est plus somptueuse que toutes les robes rêvées par toutes les reines du continent mes bijoux restituent le soleil et les rats me sont de serviables esclaves et je t’aime, ne repars pas
sur les rives de l’île la mer n’a jamais de colère, je sais une source proche intarissable d’ouzo, distillerie naturelle au fond d’un rocher, et dans des grottes des lits de fougère et tu m’aimes
ne repars pas
pourquoi repartirais-je ? Loin de toi tout m’est connu, toutes les mers et toutes les espèces de poissons et toutes les espèces de forbans qu’il me fallut si souvent combattre et tous les ports et tous les estuaires et les deltas de tous les fleuves rendus à la mer
et pour si bien te connaître, mon amour, la vie qu’il me reste est insuffisante, pourquoi repartirais-je, où donc irais-je loin de cette aventure que tu es, plus périlleuse que tous les combats navals ayant menacé ma vie
et plus douce que toutes les eaux calmes des golfes où j’ai mouillé.
Celui-là restera
l’île sera jolie, l’eau douce en abondance, les arbres chargés de fruits, les fougères de nos lits odorantes au fond des grottes, les… les… (regard au chat) D’où viens-tu, chat borgne ? D’où viens-tu, chat borgne que je trouvai mort, détrempé sur le rivage, ton corps balbutiant sur les vagues finissantes, ton ventre grouillant de vermine marine ?
De quel navire coulé les soutes ont-elles libéré ton cadavre, et quelles vagues sous quels vents t’ont porté jusqu’ici ? Comment était le marin dont tu étais l’animal favori, malgré ton œil borgne et peut-être justement à cause de ton œil borgne, marin au grand cœur peut-être lui aussi livré, mais vivant, à l’ardeur des flots, vivant et doué d’une force inestimable, d’une résistance à toutes les épreuves, lui permettant de nager semaine après semaine sans fatigue, nager jusqu’à la prochaine terre, prochaine rive où sera déposé l’épuisement soudain, jusqu’alors invérifiable, prochaine rive sur laquelle je me tiendrai car de mon île sera cette rive car pourquoi en irait-il autrement ? Le chat était un signe avant-coureur de toi, marin, pour qui chaque jour je lave et relave ma robe dans mes dernières eaux douces, n’osant confier au sel une étoffe si fine et si délicate et si attentive à l’approche de tes mains
le chat te précédait, le chat te précédait, quelques jours seulement te séparent du repos que j’offrirai
quelques lames encore à franchir, et pas les moins dangereuses, mais ta force et ta générosité et ton obstinée témérité en viendront à bout, sinon serais-tu ce marin-là que j’attends ? Serais… Un ! Là ! Et les autres sont derrière.
Premier rat ! (Elle prend la bouteille, la secoue) Vide, vide, vide, vide, aucun secours, et les bougies bientôt froides, aucun secours
premier rat qui vient s’enquérir de la quantité de cire encore enflammée, et son rapport aux autres sera pour moi d’une précision déprimante, quelques minutes, camarades, quelques minutes de lumière, larguez votre patience, nous n’en avons plus besoin
quelques minutes et cet effroyable appétit tapi dans les fourrés me dévorera. Fondre entre toutes ces dents, le sang de mon cœur éclaté, lapé par mille fines langues vives
mais serait-ce pour un squelette que nage là-bas un marin ?
Un autre ! Un autre ! Combien ? Patientez, je vous en supplie, jusqu’à la prochaine nuit, je vous donne le chat (elle prend la dépouille du chatet la tient à bout de bras)
